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- Marwan BARGHOUTI, La promesse. Ecrits de prison. 2002-2009, Paris, Ed. Arcane 17, 2009, 288 p., 17 € - Christopher A. BAYLY, La naissance du monde moderne (1780-1914) , Paris, Les éditions de l'atelier / Le Monde diplomatique, collection « L'atelier en poche », 2007, 864 pages, 15 euros - Alain ACCARDO, Le petit-bourgeois gentilhomme. Sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes , Marseille, Agone, collection « Contre-feux », 2009, 160 pages, 13 euros - Nicolas BEAUPRE, Ecrire en guerre, écrire la guerre. France, Allemagne 1914-1920, Paris, CNRS éditions, 2006, 292 pages, 25 euros. - Gérard BERTHIOT, Jean-Jacques CHAVIGNE, Gérard FILOCHE, SOS Sécu !, Paris, Le bord de l'eau, 2004 - Joëlle BEURIER, Images et violence 1914-1918. Quand « Le Miroir » racontait la Grande Guerre… , Paris, Nouveau monde éditions, 2007, 111 pages, 23 € - Cédric BIAGINI, Guillaume CARNINO, Celia IZOARD/ Pièces et main d'œuvre . La tyrannie technologique. Critique de la société numérique , Paris, Editions L'Echappée, collection « Pour en finir avec », 2007, 256 pages, 12 euros - Thomas BOUCHET, Un jeudi à l'assemblée. Politiques du discours et droit au travail dans la France de 1848 , Québec, Editions Nota Bene, 2007 - Thomas BOUCHET, Noms d'oiseaux. L'insulte en politique de la Restauration à nos jours , Paris, Stock, 2010, 303 p, 19,50€ - Colette BRAECKMAN, Les nouveaux prédateurs. Politique des puissances en Afrique centrale , Bruxelles, Aden, 2009, 400 pages, 25 euros - Luciano CANFORA, César. Le dictateur démocrate , Paris, Flammarion, collection « Grandes biographies », 2001, 498 pages, 24,25 € - Pierre CHABERT, Les Cercles. Une sociabilité en Provence, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2006, 279 p. - Christophe CHARLE, Le siècle de la presse (1830-1930), Paris, Seuil, 2004, 400 p. - Mona CHOLLET, Olivier CYRAN, Sébastien FONTENELLE, Mathias REYMOND, Les éditocrates ou comment parler de (presque) tout en racontant (vraiment) n'importe quoi , Paris, La Découverte , collection « Cahier libre », 2009, 204 pages, 12,50 euros - Mike DAVIS et Daniel B. MONK (sdd), Paradis infernaux. Les villes hallucinées du néo-capitalisme (Evil paradises. Dreamworlds of Neoliberalism) , Paris, Les Prairies ordinaires, 2008 (édition originale 2007), 320 pages, 22 euros - Jean-Luc DEBRY, Tous propriétaires ! Du triomphe des classes moyennes , Paris, éditions Homnisphères, collection Expression directe, 2008, 176 pages, 14 euros - Christian DELPORTE, Images et politique en France au XXe siècle , Paris, Nouveau monde éditions, 2006, 489 pages, 14 € - Raymond DEPARDON, Images politiques, Paris, La fabrique éditions, Paris, 2004, 110 pages. - Laurent DINGLI, Robespierre, Paris, Flammarion, collection " Grandes Biographies ", 2004, 608 pages, 25 euros. - Bernard DOLEZ, Annie LAURENT, Claude PATRIAT (dir.), Le vote rebelle. Les élections régionales de mars 2004, Dijon, EUD, 2005. - Michel DREYFUS, Michèle RUFFAT, Vincent VIET, Danièle VOLDMAN (dir.), avec la collaboration de Bruno VALLAT, Se protéger, être protégé. Une histoire des assurances sociales en France , Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, 347 p., 22 € - Pascal DUPUY et Claude MAZAURIC, La Révolution française, collection « Regards d’auteurs », Vuibert, Paris, 2005, 444 pages, 22 euros. - Olivier ESTEVES, Une histoire populaire du boycott. Tome 1, 1880-1960. L'armée du nombre / Tome 2, 1989-2005. La mondialisation malheureuse , Paris, L'Harmattan, collection « Questions contemporaines », 2006, 182 et 184 pages, 17,50 euros chaque tome - Arlette FARGE, Michel CHAUMONT, Les mots pour résister. Voyage de notre vocabulaire politique de la Résistance à aujourd’hui, Paris, Bayard, 2005, 212 pages. - Gilles GENEVIEVE, La raison puérile. Philosopher avec des enfants ? , Loverval, Editions Labor, collection Quartier Libre, 2006, 410 pages, 17 euros - Jean GEORGES, Voyages en Utopie, Paris, Gallimard, 2005 - Simone GOUGEAUD-ARNAUDEAU, La Mettrie (1709-1751), le matérialisme clinique, suivi de Le chirurgien converti , Paris, L'Harmattan, Collection Hippocrate et Platon, 2008, 184 pages, 16,50 €. Préface de Jocelyn Bézecourt - André GUESLIN, Les gens de rien. Une histoire de la grande pauvreté dans la France du XXe siècle, Paris, Fayard, 2004, 457 p. - Jacques GIRAULT, Les enseignants dans la société française au XXe siècle. Itinéraires, enjeux, engagements, Paris, Publication de la Sorbonne, 2004 - Dominique GUYOT (coord), Pierre Hamp, Inspecteur du travail et écrivain humaniste (1876-1962), Paris, L’Harmattan « Mémoires du Travail », 2005 - Eugène HUZAR, La fin du monde par la science , Introduction de J.B Fressoz, Post face de Bruno Latour, Paris, Editions ERE, 2008, 15 euros - Mohamed LARBI BOUGUERRA, Sandrine DEZALAY, Travailleurs de l'eau , Paris, Ed. Atelier, 2009, 190 p., 28 € - Karl LASKE, Laurent VALDIGUIE, Le vrai Canard , Paris, Stock, 2008, 490 p., 22 € - Nelson LICHTENSTEIN, Susan STRASSER, Wal Mart. L'entreprise-monde , Paris, Les Prairies ordinaires, collection « Penser / Croiser », 2009, 128 pages, 12 euros - Françoys LARUE-LANGLOIS, Gracchus Babeuf, Paris, Le Félin, 2003. - Jean-Yves LE NAOUR, L'affaire Malvy. Le Dreyfus de la Grande Guerre , Paris, Hachette « Littératures », 2007 - Jean-Pierre LONGRE, William MARX (dir.), Jean Prévost aux avant-postes, Bruxelles, Les impressions nouvelles, 2006. - Pierre MACHEREY, Petits riens. Ornières et dérives du quotidien , Paris, 2009, Bord de l'eau, 361 pages, 24 € - Bernard MARCHAND, Les ennemis de Paris. La haine de la grande ville des Lumières à nos jours , Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection « Histoire », 2009, 388 pages, 20 euros - Frédéric MARTEL, De la culture en Amérique , Paris, Gallimard, 2006, 622 pages (annexes, bibliographie, précieux glossaire), 32 € - Régis MESSAC, Brève histoire des hommes , Paris, éditions Ex Nihilo, 2009, 206 pages, 15 euros - Zvonimir NOVAK, La lutte des signes. 40 ans d'autocollants politiques , Saint-Georges d'Oléron, Les éditions libertaires, 2009, 204 pages, 30 euros - Fabien OLLIER, Footmania. Critique d'un phénomène totalitaire , Homnisphères, 2007, 144 pages, 10 euros - Michel ONFRAY, Contre-histoire de la philosophie 1. Les sagesses antiques, Paris, Grasset, 2006, 336 pages, 20,90 euros. - Paroles de maîtres du monde d'aujourd'hui . Dessins de J.-M. Perchet, Toulouse, Les éditions libertaires, 2006, 30 pages Paroles de poètes révoltés. Illustration de Laurent Melon, Toulouse, Les éditions libertaires, 2006 - Michelle PERROT, Histoire de chambres , Paris, Seuil, 2009, 445 p., 22 € - PIECES ET MAIN D'ŒUVRE, Terreur et possession. Enquête sur la police des populations à l'ère technologique , Paris, L'échappée, collection Négatif, 2008, 336 p., 14 € - PIECES ET MAIN D'OEUVRE, Le téléphone portable, gadget de destruction massive , Paris, L'échappée, collection Négatif, 2008, 96 pages, 7 euros - Michel PINCON et Monique PINCON-CHARLOT, Les ghettos du gotha. Comment la bourgeoisie défend ses espaces , Paris, Seuil, 2007, 304 pages, 19 € - Plinio PRADO, Le principe d'université , Paris, Nouvelles éditions Lignes, 2009, 55 pages, 8 € - Pierre RIMBERT, Libération de Sartre à Rothschild, Paris, Raison d’Agir, 2005. - Jean-Pierre RIOUX, Au bonheur la France. Des impressionnistes à De Gaulle, comment nous avons pu être heureux, Paris, Perrin, 2004, 446 pages. - Miquèl RUQUET, Déserteurs et Insoumis de la Grande Guerre (1914-18) sur la frontière des Pyrénées-Orientales , Canet, Editions Trabucaire, 2009, 547 pages, 25 €. Préface d'André Balent, Bibliographie - Maxime RODINSON, Souvenirs d'un marginal , Paris, Fayard, 2005 - François ROUX, La Grande guerre inconnue. Les poilus contre l'armée française, Paris, Editions de Paris/Max Chaleil, 2006, 318 p - Jean-Marc SCHIAPPA. Les Babouvistes . Ed. Les Amis de Gracchus Babeuf, 2003, 611 p - Trente ans d'affiches politiques. 1978-2007, Paris, éditions le passager clandestin, 2007, 99 pages, 25 € - Georges VIGARELLO, Histoire de la beauté. Le corps et l'art d'embellir de la Renaissance à nos jours, Paris, Seuil, 2004, 337 pages, 21 € - Frédéric VIGNALE, Les censurés de la télé , Le bord de l'eau, 2007, 160 pages, 15 euros
Marwan BARGHOUTI, La promesse. Ecrits de prison. 2002-2009, Paris, Ed. Arcane 17, 2009, 288 p., 17 €. Juillet 2010* Mots clés : Palestine, Hamas, OLP, Fatah, Israël, répression Il faut saluer l'initiative de ce petit éditeur militant de publier une traduction d'un livre édité à l'initiative du « Comité pour la libération de Marwan Barghouti et de tous les prisonniers » palestiniens en Israël. M. Barghouti, qui est présenté comme le Manda palestinien, est ce député au Parlement palestinien qu'Israël a enlevé depuis 2002, en toute illégalité. Parlementaire, il était supposé être protégé par l'immunité parlementaire, mais le gouvernement israélien n'est pas à une illégalité près. L'édition de ces courriers, entretiens, lettres et messages divers, aurait d'ailleurs mérité d'être précédé par une biographie de l'auteur de ces messages. En effet, en dehors de quelques lignes de présentation en 4 e de couverture, le lecteur n'en saura guère plus sur la personnalité de Barghouti, pourtant présenté comme « un des hommes clés de la scène régionale pour imposer la paix au Proche-Orient ». En effet, Barghouti, qui avait songé à se présenter depuis sa cellule comme candidat à la présidentielle palestinienne, est un dirigeant du Fatah, l'organisation centrale de l'OLP. De la prison, il essaie de rassembler les différentes fractions du mouvement national palestinien, en agissant par exemple pour une charte des prisonniers (document publié dans ce recueil) ou en dialoguant avec la gauche israélienne (lettre à Shalom Arshav, le Mouvement de la paix), insistant sur la volonté de compromis qu'envisage la direction palestinienne.. Dans d'autres textes, en particulier des interviews à la presse italienne, il raconte ses conditions de détention. On apprend ainsi qu'il lit des romans grand public, offrant ainsi des éléments sur sa personnalité. Espérons que la trentaine de documents réunis dans ce livre participe à la popularisation du combat du peuple palestinien pour la construction de son Etat. Georges Ubbiali
Christopher A. BAYLY, La naissance du monde moderne (1780-1914) , Paris, Les éditions de l'atelier / Le Monde diplomatique, collection « L'atelier en poche », 2007, 864 pages, 15 euros. décembre 2007* La parution du magnum opus de l'historien britannique Christopher Bayly, traduit par Michel Cordillot, au printemps 2007, avait suscité une série de réactions élogieuses et enthousiastes, aussi générales qu'elles avaient été silencieuses sur le retard mis à traduire Le siècle des extrêmes d'Eric Hobsbawm. Le parallèle entre les deux ouvrages est d'autant plus tentant qu'en plus de brosser, l'un l'histoire d'un long XIXème siècle, l'autre d'un court XXème siècle, Hobsbawm préface celui de Bayly. Toutefois, ce dernier revendique un certain éloignement des influences marxistes (1), et le tableau du monde qu'il déploie le fait apparaître comme un des hérauts de la récente « world history », soucieuse de décentraliser l'histoire de l'humanité, en opposition à tout eurocentrisme de principe. Il diagnostique en fait une uniformisation croissante du monde sous influence occidentale tout au long de la période retenue, en privilégiant en particulier des exemples liés au corps (vêtements, nourriture,…). En même temps que, selon lui, l'Ancien régime apparaissait comme d'une grande complexité, politique (avec des pouvoirs royaux et impériaux largement limités par divers pouvoirs régionaux), religieuse, etc. les différents secteurs du monde aux XVIIIème siècle possédaient de tels points communs que les écarts économiques n'apparaissaient nullement significatifs. Ce n'est qu'avec les révolutions industrieuses, préalables aux révolutions industrielles, et qui correspondent à une mutation de la demande qui modifie le commerce et stimule l'extension des forces armées pour protéger ce dernier, que le développement devient inégal. Néanmoins, le monde extra européen connaît un essor durant cet âge industriel. Il se produit sous le voile de la religion tandis qu'apparaissent des nationalismes embryonnaires. Il sera toutefois handicapé, paradoxalement, par un poids du modèle antérieur d'Etat tellement pesant qu'il gênera la mutation vers l'Etat moderne, acteur essentiel de l'industrialisation, endossée avec le succès que l'on sait par l'Europe occidentale. Mais les explications avancées sont multiples, apparition d'« espaces publics critiques » (concept repris à Habermas), cadre légal plus favorable à la propriété individuelle, morcellement de l'Europe entraînant une concurrence stimulante, à l'image de la richesse souvent touffue de l'ouvrage. Sa focale délibérément large est en tout cas à saluer, tant son insistance à embrasser les causalités en mariant les continents entre eux semble fertile, aussi bien pour la vague révolutionnaire du milieu du XIXème siècle que pour la guerre de sécession. Cela nous vaut d'ailleurs d'utiles éclairages, par exemple sur l'Afrique. Parmi les copieux développements sur la progressive construction de l'Etat moderne et de la nation qui lui est associée, on appréciera en particulier l'importance mise sur le poids des considérations militaires, aussi bien comme matrice des formes nouvelles de pouvoir que comme motivation conduisant à la scolarisation des peuples ou aux efforts intéressés visant leur bien être. Il y a par contre de quoi être plus dubitatif sur les développements -trop brefs- concernant le socialisme, qui témoignent d'une maîtrise seulement partielle et surestiment sans doute excessivement la part de traditions antérieures composant les différents mouvements nationaux. On leur préférera toutes les considérations quant aux survivances des hiérarchies antérieures au cœur même du siècle de l'industrialisation, Bayly faisant sienne la thèse émise voici près de trente ans par Arno Mayer. Son insistance sur le nouvel âge d'or que les diverses religions auraient vécu mériterait par contre d'être pour le moins nuancée… En conclusion, évoquant l'accélération des changements entre 1890 et 1914, Bayly, ultime pied de nez, donne en partie raison à l'analyse de Lénine dans L'impérialisme, stade suprême du capitalisme (2) … Un ouvrage majeur, vis-à-vis duquel il sera désormais indispensable de se positionner. Jean-Guillaume Lanuque (1) Ce qui apparaît pour le moins présomptueux, dans la mesure où les faisceaux d'explications autre qu'économiques qu'il trace sont loin d'être incompatibles avec les grilles de lecture marxistes, quand bien même il s'éloigne de certaines analyses tendant à valoriser l'importance du prolétariat aussi bien en 1848 qu'en 1871 ou en 1905… En outre, faire découler la montée en puissance de l'Etat à la fin du XVIIIème siècle de la spécialisation des économies en Angleterre et en Hollande apparaît comme plus que compatible avec le matérialisme historique, par exemple. Cela ne doit pas occulter les prises de positions de Bayly, qui est en désaccord avec l'analyse léniniste de l'impérialisme, ou qui voit la Commune de 1871 et Octobre 1917 surtout comme des accidents, liés avant tout à un contexte avancé de guerre. (2) Notons en passant que Bayly, comme nombre d'historiens, semble avoir une perception pour le moins sommaire de la science-fiction -si ce n'est d'ailleurs de l'art en général- : voir dans La guerre des mondes de HG Wells une simple illustration de la peur manifestée par les écrivains britanniques de la fin du XIXème siècle, en l'occurrence ici la peur d'une hypothétique (sic !) invasion extra-terrestre, n'est pas très sérieux, surtout lorsque l'on sait que ce sympathisant du socialisme voulait en réalité dénoncer les ravages de la domination coloniale, en ayant à l'esprit les ravages exercées vis-à-vis de la population de Tasmanie…
Alain ACCARDO, Le petit-bourgeois gentilhomme. Sur les prétentions hégémoniques des classes moyennes , Marseille, Agone, collection « Contre-feux », 2009, 160 pages, 13 euros. juillet 2009* Mots clefs : petits bourgeois – classes moyennes. Ce petit opuscule d'Alain Accardo s'inscrit dans la continuité de ses réflexions, celles contenues dans De notre servitude volontaire , que nous avions chroniqué en son temps (voir le n°10 de Dissidences-BLEMR , février 2002, p.45), celles aussi d'un Jean-Luc Debry ( Tous propriétaires ! Du triomphe des classes moyennes , également critiqué sur ce site). Sous un titre qui témoigne à nouveau de l'amour de son auteur pour les classiques, cet essai, initialement publié en 2003, est réédité augmenté d'une nouvelle préface : l'occasion pour Accardo de rappeler la vulgate marxiste du PCF dont il était membre (valable aussi pour une partie de l'extrême gauche révolutionnaire, lui-même manifestant une certaine sympathie critique pour le NPA), et sa conviction maintenue du nécessaire combat contre l'inégalité sociale, éclairées par la vision bourdieusienne de la subjectivité. A partir de la figure emblématique du petit-bourgeois, modèle de « l'intégration psychologique des travailleurs au système « (p.19), l'objectif d'Accardo est en effet de dévoiler « l'inconscient social » qui explique pour une grande part la pérennité du capitalisme ; dit autrement, il nous invite à tuer le petit-bourgeois qui est en chacun de nous ! Les différentes réflexions et analyses qui suivent sont donc articulées autour de cette problématique, au risque d'ailleurs d'une tendance à la redite et d'un manque ponctuel d'exemples précis. Sur le plan proprement politique, la mention d'un système politique, bi-partidaire, ayant désormais évacué à ses marges toute idée d'une rupture révolutionnaire, s'accompagne d'un rappel de fondamentaux (pas de lien automatique entre capitalisme et démocratie, l'élargissement des droits conquis par les luttes), mais aussi de sa conviction selon laquelle la majorité du personnel politique est sincère dans sa croyance en une économie de marché, source de « bien être ». Plus dérangeant, Accardo suggère que les manifestations de contestation participent d'un « désordre réglé », digéré par le système, expliquant le manque de radicalisme de la majorité de la population ; une dimension sans aucun doute bien réelle, mais qui se révèle limitative dans son ensemble, ces luttes ponctuelles pouvant faire progresser la prise de conscience des dominés. Ses considérations sur le conditionnement social nous semblent plus pertinentes, ainsi l'école qui ne parvient pas à s'abstraire du capital culturel déjà acquis par ses élèves, ou l'enrichissement et la réussite individuelle, valeurs désormais cardinales. Possédant deux visages, celui de « substituts des maîtres » (p.93) et de « vecteurs du changement social » (p.91), les Janus petits-bourgeois sont un rouage essentiel du système (particulièrement dans le système médiatique, parangon de médiocrité intellectuelle), leur mode de vie un modèle à atteindre et leur prise de conscience une nécessité, donc. A cet égard, Accardo semble mettre davantage ses espoirs de changement dans ces classes moyennes plutôt que dans un prolétariat qui en engloberait une bonne partie (avec les classes dites populaires), un jugement discutable d'ailleurs. A défaut de se satisfaire de la mauvaise conscience engendrée par cette situation de pivot dans la reproduction des inégalités et des injustices, qui se traduit souvent par un « humanitarisme moral » (p.119), Accardo appelle à conjuguer changement systémique et prise de conscience individuelle de la nécessité d'une remise en cause de son propre comportement. Néanmoins, il y a là comme une source de contradictions, dans la mesure où de telles mutations ne suffiront de toute façon aucunement sans rupture révolutionnaire d'ensemble, et où les pistes proposées laissent tout de même en grande partie sur sa faim (tout au plus peut-on citer un éloge de la tempérance assez marqué par l'épicurisme devant conduire à modifier ses habitudes de consommation). Jean-Guillaume Lanuque
Nicolas BEAUPRE, Ecrire en guerre, écrire la guerre. France, Allemagne 1914-1920, Paris, CNRS éditions, 2006, 292 pages, 25 euros. décembre 2006* Il s'agit d'une version condensée de la thèse soutenue par Nicolas Beaupré en 2002 sur les écrivains combattants français et allemands. Dans l'optique d'une histoire culturelle comparée, la littérature de guerre constitue l'objet du livre. Partant, l'ensemble de la démonstration se construit dans l'optique de l'Historial de Péronne, aux travaux abondamment cités. Donc, ceux de Rémy Cazals, Frédéric Rousseau, et plus largement des chercheurs rassemblés dans le CRID (Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918, http://www.crid1418.org ), ne constituent pas l'horizon de la démonstration. Entre des lignes soulignées par la préface d'Annette Becker, on saisit que ce livre est une pièce dans le dispositif historiographique, une thèse à verser aux débats sur le consentement (1), la culture de guerre. Récusant une lecture de la littérature de guerre au seul titre du témoignage, Nicolas Beaupré fait de celle-ci un genre spécifique, ancré dans une courte chronologie (1914-1920), défait ensuite par la démobilisation culturelle – au moins pour la France. Genre spécifique, la littérature de guerre est un hybride, entre poésie, roman et journal. Saisie dans l'œil du conflit, la figure de l'écrivain combattant procède d'une dés-autonomisation du champ littéraire, d'un jeu entre éditeurs et Etat-major où le soldat qui écrit mène une double guerre : par les armes, par la plume où il participe alors de l'essor du mythe de la guerre et de sa banalisation simultanée. L'auteur reprend alors l'analyse de Georges Lachmann Mossé (De la Grande guerre au totalitarisme , 1999). L'analyse s'enrichit de la prise en compte des mécanismes propres au champ littéraire (ajustements à la demande, inscription dans des topos littéraires retravaillés par la guerre,…). Elle examine ensuite les effets de la sujétion du champ à la configuration guerrière : rapidement l'Etat-major voit tout l'intérêt de ces écrivains. Certains se voient confiés un rôle dans la censure (Apollinaire), d'autres se voient passer commande d'un ouvrage (Fritz von Unruh pour l'Allemagne). En somme, la littérature de guerre entretient le consentement. Nicolas Beaupré clôt là l'examen du champ littéraire, laissant inexplorée la question de l'appel au profane que peut représenter, pour une part des écrivains combattants, la médiation de l'Etat-major, que serait pour les maisons d'éditions ce poids de l'armée (2). Pour l'auteur, l'essentiel de l'analyse est ailleurs. Appuyée sur un fond de plus de 1000 ouvrages, la démonstration entend alors montrer comment cette littérature construit le grand récit de la guerre, accouchant d'un champ complexe de représentations qui font l'univers mental des sociétés en guerre. Il s'agit pour l'auteur d'oublier le singulier pour le général, il faut ainsi apprendre à ne pas tout voir (p. 23). Derechef, les lignes de crête de ce récit procèdent des problématiques des cultures de guerre : souffrance, religiosité, mobilisation des écrivains, écriture de soi dans la guerre. Parfois, la plume de Nicolas Beaupré « corrige » les intuitions d'Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau ( 14-18, retrouver la guerre , 2000). Ainsi du meurtre, de la violence interpersonnelle évoquée dans les écrits de guerre (Genevoix, Jünger), mais après-guerre euphémisée, corrigée. Ainsi également du développement sur « sauvagerie et barbarie du combattant » : l'impossibilité du soldat à se penser comme barbare (donc extérieur à la civilisation qu'il défend) implique le recours à la figure du sauvage , qui elle suspend la civilisation et permet l'évocation de sa propre violence (p. 166-169). Dans ce mouvement, l'apport principal de l'analyse tient au déplacement de l'opposition entre fiction et témoignage par l'argument du genre : la littérature de guerre, dans la multiplicité de ses emprunts à l'esthétique (littéraire et artistique) comme dans ses limites trahit la recherche par l'écrivain combattant d'un genre capable de dire la guerre . Pour Nicolas Beaupré, s'appuyant sur Roland Barthes (3), l'écriture de guerre est donc une écriture politique , comme le fut l'écriture de la révolution française. On peut souscrire à cette identité, tout en notant qu'elle repose sur le paradigme d'une Grande Guerre matricielle du XX e siècle ( la culture de guerre happe la littérature dans l'écriture de guerre , p. 70). On doit alors mener le travail comparatif à son terme. Pour Roland Barthes, «… toute écriture politique ne peut que confirmer un univers policier, de même toute écriture intellectuelle ne peut qu'instituer une paralittérature, qui n'ose plus dire son nom. L'impasse est donc totale, elles ne peuvent renvoyer qu'à une complicité ou à une impuissance, c'est-à-dire, de toute manière, à une aliénation (4). » Au titre de l'écriture politique, l'hypothèse d'un réseau de contraintes pesant sur la proclamation du consentement doit alors être réintroduite. Tout le mérite de l'ouvrage de Nicolas Beaupré est de signifier dans la littérature de guerre les conditions de possibilité et d'exercice de cette contrainte multiforme, qu'elle soit externe (intrinsèque au jeu du champ littéraire) ou interne (la littérature comme exutoire à la violence, mise à distance d'une identité problématique). Ce n'était pas là l'objet de son travail. Ces pistes sont à explorer. Elles donnent à l'argument pacifiste de l'inactualité de la littérature en 14-18 une résonance singulière à laquelle l'analyse de Nicolas Beaupré demeure étrangère (5). Vincent Chambarlhac (1) Le débat sur le consentement des populations à la guerre a pris naissance à partir de l'ouvrage synthétique de Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker ( 14-18. Retrouver la guerre , Paris, Gallimard, 2000). On citera : Rémy Cazals (« 1914-1918 : Oser penser, oser écrire » Genèses n° 46, mars 2002, p. 26-43) qui à l'hypothèse du consentement préfère celle d'un réseau significatif de contraintes. Le Mouvement social (juin 2002) s'est fait l'écho de cette polémique. La fondation du CRID formalise pour partie ce clivage historiographique. (2) Sur ce point on peut se référer à l'analyse de Jean-Michel Péru, nourrie des travaux de Pierre Bourdieu, sur la littérature prolétarienne, où à une échelle plus restreinte, la configuration est analogue. (3) Roland Barthes, « Ecritures politiques », Le degré zéro de l'écriture , Paris, Seuil, 1972. (4) Roland Barthes, op-cit, p. 23. (5) Nicolas Beaupré juge ironique l'intitulé de la rubrique littéraire des Humbles , littérature actuelle et inactuelle (p. 62). Il s'agit là moins d'une ironie que d'une position politique tenue par Les Cahiers français d'Edouard Dujardin qui dans la défense de l'inactualité de la littérature en temps de guerre critiquent de manière oblique la mobilisation des écrivains. Sur ce point, cf. Vincent Chambarlhac , Marcel Martinet, un parcours dans la gauche révolutionnaire (1910-1944) , Thèse de doctorat, Université de Bourgogne, 2 XII 2000 (chapitre 2, un militant pacifiste). Et, Christophe Prochasson, « Jalons pour une histoire du non engagement », Vingtième siècle. Revue d'histoire , n° 60, 1998, p. 102-111.
Gérard BERTHIOT, Jean-Jacques CHAVIGNE, Gérard FILOCHE, SOS Sécu !, Paris, Le bord de l'eau, 2004 Bien évidemment, ce livre est un ouvrage de circonstance, lié aux modifications en cours du système d'assurance maladie (réforme Douste-Blazy). Il s'inscrit dans la lignée des ouvrages de Patrick Alloux ou de la note de la Fondation Copernic sur ce thème (1). Mais en même temps, son contenu excède largement ces questions circonstancielles, ainsi que le premier chapitre l'indique bien. Ce chapitre reprend et synthétise les principales analyses que Chavigné et Filoche avaient développées à propos de la question des retraites dans un ouvrage précédent (2). Si ce livre consacré à la question de la Sécurité sociale s'ouvre par un rappel de l'involution sociale permise par la réforme Fillon des retraites, c'est que cette dernière s'inscrit dans un projet, le projet néo-libéral, que les auteurs entendent pourfendre. Et ils ne s'en privent pas, tout au long de ce passionnant ouvrage.
Joëlle BEURIER, Images et violence 1914-1918. Quand « Le Miroir » racontait la Grande Guerre… , Paris, Nouveau monde éditions, 2007, 111 pages, 23 €. Mai 2007* Joëlle Beurier commente ici l'exposition Voir pour savoir. Quand ‘‘Le Miroir'' racontait la Grande Guerre… (Reims, février / avril 2007). Par la personnalité de son auteure (1), par ce qu'il donne à voir et analyse, l'ouvrage est, plus qu'un catalogue richement illustré, une réflexion sur le photoreportage dans la Grande Guerre. Dans l'économie de la société française en guerre, la presse constitue l'un des traits d'union entre l'arrière et le front. Au fil du conflit, la demande du public qui ‘‘veut voir'' la guerre ne cesse de croître ; elle impose des mutations décisives dans le domaine du photoreportage. C'est cette histoire que conte Joëlle Beurier à partir des collections du Miroir , c'est le regard sur la guerre, son évolution qu'elle analyse. Dans le premiers mois de la guerre, la veine pittoresque domine et aucune photographie, dans le Miroir , ne semble capable de rendre l'action. La modernité et la brutalité du conflit sont absentes de l'hebdomadaire. En 1915, le Miroir lance alors un concours de photographie amateur ; il s'agit là de s'adapter à une demande, de moderniser la manière de rendre compte du conflit. Les clichés de soldats abondent, modifiant peu à peu l'économie de l'image de guerre. Au front donc, le soldat est aussi photographe (comme Marc Bloch, Blaise Cendrars). La photographie paraît la compagne du carnet du poilu, des lettres. Le concours (doté de 15 000 francs) va modifier sa pratique amateur. Envoyée au sien, la photographie rassure, euphémise (déréalise) la guerre ; conçue comme un moyen d'améliorer la solde, elle donne à voir la réalité de la guerre : soit des cadavres, des paysages dévastés, l'assaut. Rapidement, le succès du concours modifie le langage photographique, révélant alors une esthétique, une sensibilité nouvelle au conflit. Le pathos n'existe pas dans ces photographies qui montrent, à partir des clichés de la Somme, que l'homme est lui-même producteur d'une violence extrême. La mort se banalise, d'autant que les légendes ne jugent pas toujours utile de signaler les morceaux de cadavres pourtant évidents sur les clichés. Ces photographies, sur lesquelles la censure a peu de prise, indiquent ainsi un nouveau registre des cultures de guerre. Elles semblent, à suivre Joëlle Beurier, une spécificité française, notamment par le concours, absent ailleurs. Elles remettent en cause l'argument d'un arrière ignorant de la réalité de la guerre – en 1917, Le Miroir tire à un million d'exemplaires – et force à questionner le consentement au conflit. C'est à ce point, d'ailleurs, que l'ouvrage laisse sur sa faim, n'interrogeant jamais la réception des photographies. Participent-elles de la banalisation de la mort ? Ont-elles partie liées, dans la fine chronologie ourlée par l'auteure, avec la démobilisation culturelle de la société française en 1915-1916 ? Comment les soldats eux-mêmes les reçoivent-ils ? Les lisent-ils ? Comment s'effectue enfin la sélection des clichés reçus ? Ces questions traduisent moins l'insatisfaction du lecteur que l'intérêt suscité par l'ouvrage, la richesse d'un corpus et d'une analyse que l'on souhaiterait plus critique dans son rapport aux historiographies dominantes… Le Miroir devient après-guerre le Miroir des sports , et ces photographies – comme leurs consoeurs de l' Illustration – on ne les voit plus. S'ouvre ainsi la voie à la topique de la méconnaissance de la réalité du front, de cette guerre qu'on ne sût voir, que seuls aujourd'hui, les historiens voient… La réalité de la Grande Guerre est plus complexe, comme tout fait social. Quoique l'on pense des débats sur le consentement, cet ouvrage montre que la guerre était présente, représentée et vue à l'arrière ; connue donc dans toute sa violence. Il faut compter avec cette évidence visuelle pour questionner la société française dans la Grande Guerre, ses pratiques et ses discours. Vincent Chambarlhac (1) Chercheure à l'Institut universitaire de Florence, l'auteure a consacrée sa thèse à la Grande Guerre comme matrice des médias modernes.
Cédric BIAGINI, Guillaume CARNINO, Celia IZOARD/ Pièces et main d'œuvre . La tyrannie technologique. Critique de la société numérique , Paris, Editions L'Echappée, collection « Pour en finir avec », 2007, 256 pages, 12 euros. octobre 2007* Voilà un ouvrage collectif qui n'hésite pas à mettre les pieds dans le plat et propose des pistes de réflexion roboratives. Le texte introductif de Cédric Biagini et Guillaume Carnino pose d'ailleurs bien les jalons de ce travail de remise en cause : constatant le développement croissant de la technologie, il pointe surtout du doigt son emprise croissante sur nos vies, confirmant ainsi la dépossession technique qui s'était manifestée dès les débuts du capitalisme. Surtout, les deux auteurs critiquent la technologie en elle-même, lui déniant une quelconque neutralité, avec la part de responsabilité qu'elle a dans l'uniformisation du monde, la précarisation des individus et la superficialité des échanges ou des connaissances auxquels elle semble donner droit. Les différents articles successifs abordent qui « L'emprise des écrans », qui la « Biométrie, l'identification ou la révolte », avec pour seul bémol un style parfois un peu trop alambiqué. A cet égard, la contribution la plus synthétique et facile à lire est sans aucun doute « Le téléphone portable, gadget de destruction massive ». Véritable réquisitoire définitif, ce texte critique la pollution et la destruction de l'environnement et des individus provoquées par la fabrication et le recyclage des portables, le danger pour l'organisme que leur fonctionnement génère, la création de besoins inutiles qu'il engendre en cristallisant un conformisme appuyé et en apaisant la peur, et la fausse liberté qu'il défend (outre la traçabilité, le fait qu'un portable puisse également servir de micro, même éteint !). Pour le reste, ressortent de ces investigations une culture de l'image conduisant à une certaine infantilisation et à une perte de l'autonomie, et favorisant l'individualisation croissante de nos sociétés. Ce faisant, la réflexion personnelle en est gênée, avec cet exemple de la baisse de notre capacité mémorielle du fait du numérique, rendant d'autant plus difficile la volonté de changer le monde. On est donc en plein dans le fonctionnement du capitalisme contemporain, puisqu'une nouvelle bourgeoisie, numérique, centralise les données informatiques et que le voyeurisme généralisé (symptôme du totalitarisme, selon Derrida) s'accompagne d'une indifférence croissante à l'égard d'autrui et d'une concurrence débridée entre les individus. Même si cet ensemble d'analyses, que l'on aurait aimé voir décliné sur un nombre encore accru de sujets, engendrera inévitablement discussions et polémiques, à l'image de la théorie critique du sport de Jean-Marie Brohm. On ne peut que conseiller vivement sa lecture. Jean-Guillaume Lanuque
Thomas BOUCHET, Un jeudi à l'assemblée. Politiques du discours et droit au travail dans la France de 1848 , Québec, Editions Nota Bene, 2007. septembre 2007* L'intitulé l'indique. Importe à Thomas Bouchet ce jeudi -14 septembre 1848- à l'assemblée. Ce jour là, on débat de l'inscription du droit du travail dans la Constitution ; ce jour là, une part de l'idéal de Février 1848 s'éteint. La République ne sera pas sociale. Toutefois l'essentiel du livre réside ailleurs. Le droit du travail en constitue sans doute le motif - l'ornement ? -, mais les politiques du discours en tissent la trame. Comment faire entendre une journée à l'assemblée, soit une atmosphère, des sons, une écoute, des silences, des impressions, des désillusions ? Pour l'auteur, les voix et les rythmes de l'assemblée, saisis par dix-sept orateurs, composent l'enjeu du livre. Comment cerner une atmosphère quand il ne reste que des traces écrites ? Marqué par un goût de l'archive qui paraît surtout un goût de l'écrit, Thomas Bouchet trouve dans Le Moniteur et la presse nationale et régionale ce qu'Arlette Farge traque dans l'archive judiciaire : des sons, des corps… Pourtant, malgré les sources de presse, et l'ampleur des mémoires consultés, l'essentiel du livre puise ailleurs son fonds propre. Il emprunte à Victor Hugo ( Choses vues ), s'inspire implicitement d'Alain Corbin lorsqu'il s'agit d'évoquer un paysage sonore. S'il semble, par l'approche biographique, procéder d'une lecture du politique où le temps court du discours – de son absence – s'inscrit dans l'épaisseur d'une trajectoire et d'un engagement, la qualité de ces remarques biographiques paraît seconde une fois l'ouvrage refermé. Plus que des discours articulés, ce sont des impressions, des bruits que l'on retient. L'assemblée acquiert ici une épaisseur que peu d'ouvrages jusqu'alors ont tenté de restituer. L'assemblée de 1848 « sent le provisoire, résonne du moindre son (p. 113)», elle a la forme d'un fer à cheval selon Maurice Agulhon. Souvent, Thomas Bouchet l'évoque comme un chaudron , pour l'impétrant qui prononce son premier discours comme pour le parlementaire aguerri. Victor Hugo, qui fut naguère de la Chambre des pairs, s'y sent peu à l'aise. L'éloquence parlementaire s'accorde alors mal de l'écrit, comme des théories bien ficelées. L'un signifie au mieux le poète égaré en politique (Hugo), sinon la première fois à l'image de Martin Bernard auquel le Constitutionnel assène, rappelant sa péroraison, un assassin : « pas d'idée, pas de talent, pas même de voix » ; l'autre évoque l'esprit de système des utopistes, absent (Louis Blanc), défait et abattu ce jour comme Victor Considérant. Celui-ci souffre d'ailleurs de maux de gorge le 14 septembre. Car discourir dans ce chaudron relève d'abord et avant tout d'une épreuve physique : celle du contact avec les 900 députés, celle surtout d'une voix qui doit s'imposer, convaincre dans le brouhaha et s'efforcer de résister aux interruptions, à la moquerie et la cruauté des flèches. Le ministre Goudchaux n'y parvient pas, confessant à la tribune : « je ne suis pas maître de ma parole ». Il y a, plus qu'une éloquence parlementaire, une politique du discours qui compose avec le lieu, ses rythmes, ses rites. Pour croquer ce jeudi à l'assemblée, Thomas Bouchet rompt consciemment avec une logique synthétique qui offrirait à l'aune de l'issue du débat le récit d'un échec à imposer la constitutionnalité du droit du travail. Il propose un court récit polyphonique tressé autour des dix-sept parlementaires. Tous n'interviennent pas car les silences disent autant que les discours (ainsi de Thiers). A ces hommes, il ajoute des voix, échos discontinus des précieuses indications du Moniteur quant aux interpellations faites aux orateurs. Construit en quatre temps (Tensions, décalages, maîtrises, absences), le récit vise finalement à privilégier le bruit / le silence sur l'écoute. La réception importe davantage alors que l'argumentation. S'il signale l'éloquence et le brio de l'art oratoire de quelques-uns (Dufaure, Ledru-Rollin) brossant ainsi une analyse des pratiques parlementaires, le récit doit surtout se lire dans sa longueur pour cerner l'originalité du projet. Alors seulement le titre trouve toute sa vertu paradoxale. Un jeudi à l'assemblée dit, plus que l'exceptionnalité d'une journée qui vit mourir l'idéal d'une République sociale, l'ordinaire d'une journée parlementaire. Le livre refermé, la lecture achevée, demeure comme première impression un bruit (celui des travées dissipées), des formules heureuses. Ensuite émergent quelques figures, pour ma part Louis Blanc, Victor Considérant… Vincent Chambarlhac
Thomas BOUCHET, Noms d'oiseaux. L'insulte en politique de la Restauration à nos jours , Paris, Stock, 2010, 303 p, 19,50€. Juin 2010* Mots clés : Insulte, politique, Assemblée, Parlement, histoire sonore, histoire culturelle Patiemment, Thomas Bouchet poursuit son projet d'écriture d'une histoire sonore du Parlement, entamée avec Un jeudi à l'Assemblée (Nota Bene, 2007). Le lire nécessite de « tendre l'oreille », à tel point que l'image se fait son pour que chez Daumier, « les corps parlent » (p 39). L'insistance produite sur le bruit parcourt l'ensemble des pages. La lecture, toute silencieuse fut-elle, s'accompagne ainsi du sentiment d'une cacophonie diffuse sur laquelle se découpent quelques situations où volèrent les noms d'oiseaux. Un tohu-bohu parlementaire donc, où l'on suppose les claquements de pupitres, les vociférations à droite, les mouvements à gauche. Ou vice-versa. De la Restauration à nos jours. S'il se parcourt d'une traite par l'effet d'une plume alerte, ce livre ressort peu pourtant au florilège savoureux mais anecdotique. Le pouvoir de l'insulte résulte moins du mot -si imagé soit-il- et davantage de la situation dans laquelle l'insulte se profère. Ces situations forment autant de chapitres du livre, permettant une première saisie des mécanismes de l'insulte (1). La violence s'impose dans chacune des situations évoquées. Etymologiquement, insulter c'est sauter sur . L'insulte peut également être courtoise, comme dans le chapitre inaugural consacré à la Restauration (1823). Pour la droite alors, l'insulte provient du terme « formes nouvelles » utilisé par le Député Manuel qui sonne, en ces temps d'amnésie restauratrice, comme le fâcheux rappel de la Révolution. D'emblée le lecteur perçoit l'abime entre ses représentations de l'insulte et ce qui, de facto , constituent le ressenti de tout ou partie des parlementaires. Il y a là la manifestation d'un entre-soi parlementaire pour l'ensemble de la période, bien que l'approfondissement démocratique par le suffrage universel favorise la bigarrure sociale des députés, le heurt de lexiques opposés. L'insulte serait là l'effet d'une brisure dans l'ordre du tacitement dicible à l'Assemblée. Elle n'est pas pour autant lapsus ; nombre de situations évoquées par Thomas Bouchet montrent que l'insulte est politiquement construite, pensée, instruite. Par celui qui la profère, par celui (ceux) qui la reçoit. L'une des hypothèses fortes de l'auteur tient au lien tissé entre la force des situations d'insulte et la place de l'Assemblée dans la vie politique : quand le pouvoir législatif devient second devant l'exécutif, l'insulte s'affadit irrémédiablement. La V e République s'éternisant, on pourrait conclure à une forme de civilisation des mœurs parlementaires hors la résurgence de quelques fibres bonapartistes et surannées chez Dominique de Villepin ( Beaucoup de bruit pour rien , p 253-271) ; Thomas Bouchet douche cet optimisme trempé dans les analyses de Norbert Elias, indiquant que l'insulte en politique dans le cadre de l'Assemblée vaut indice du parlementarisme du régime. Abaissement de l'Assemblée donc, s'interroge en conclusion l'auteur ? L'insulte a partie liée à l'honneur au XIX e siècle, elle peut ainsi mener au duel (Clemenceau). Cette dimension s'effiloche au XX e siècle, jusqu'à apparaître désuète, hors de propos, lors du dernier duel dont Gaston Deferre fut l'un des protagonistes. Cette progressive démonétisation induit un processus similaire certains noms d'oiseaux, au premier chef l'épithète de lâche . Volontairement injurieux et dépréciatif naguère, lorsqu'il se jetait à la face de Jaurès, il est aujourd'hui saugrenu dans la bouche de D. Villepin, asséné à François Hollande. Cette progressive décantation de nombre de noms d'oiseaux jalonne une évolution perceptible où le genre, peu à peu, paraît. L'un des premiers a essuyé l'insulte sous les auspices du genre est Léon Blum ; l'auteur Du mariage , aux propositions résolument modernes, aimante des adjectifs propres au travestissement, quand ce n'est pas sa condition de juif qui arme les flèches d'extrême-droite, ici Xavier Vallat. Le critère du genre opère également quand les femmes entrent au gouvernement (Front populaire), deviennent député. Le chapitre consacré à Simone Veil, comme les occurrences des débats du PACS dans le corps de la démonstration, montre que l'insulte procède également d'un entre-soi masculin des parlementaires. Et l'auteur de mesurer à nouveau, mais à l'aune du genre, les effets de l'approfondissement démocratique sur le corps législatif. L'insulte constitue donc une clé d'entrée nouvelle pour entrer dans une histoire sociale, culturelle, du Parlement à suivre Thomas Bouchet. L'évolution qu'il conte en de courts chapitres de la Restauration à nos jours étalonne également la rupture que constitue la naissance du parti moderne. Individuelle au XIX e siècle, l'insulte procède davantage de l'assaut verbal au XX e siècle. Elle manifeste à l'Assemblée une stratégie partidaire opératoire dans d'autres champs, médiatiques notamment. En 1922 avec Poincarré la guerre , puis en 1947, le PCF illustre les modalités de l'assaut verbal. L'insulte serait là une manière d'entreprendre la société par le parti ; Thomas Bouchet souligne alors implicitement les limites du cadre parlementaire de son analyse pour circonscrire ces stratégies et leur gain politique. L'épisode de 1947, bien mis en page au cœur de l'ouvrage (p 191-193), représente sans doute la pointe paroxystique de ces modalités de l'assaut verbal. La mise en page sert là l'écriture dans ce qu'elle entend transmettre comme horizon de l'analyse : le bruit, le chaos, d'une journée parlementaire. Le compte-rendu s'achève là. Invitation à une lecture plurielle donc. Celle du curieux des mœurs parlementaires, celle de l'historien qui trouvera ici une réflexion sur la méthode (quelles sources convoquées pour restituer une atmosphère sonore ?), et la pratique de l'histoire culturelle du politique. Vincent Chambarlhac (1) L'ouvrage s'appuie sur un travail collectif, cf. Thomas Bouchet, Matthew Leggett, Geneviève Verdo, L'Insulte (en) politique, Europe et Amérique latine, du XIX e siècle à nos jours , Dijon, EUD, 2005. Il s'agit de l'édition des actes du colloque international de Dijon. Un site poursuit une réflexion sur l'insulte. Tous deux débordent le cadre parlementaire stricto sensu.
Colette BRAECKMAN, Les nouveaux prédateurs. Politique des puissances en Afrique centrale , Bruxelles, Aden, 2009, 400 pages, 25 euros. Septembre 2009* Mots clefs : Afrique – géopolitique. L'ouvrage de Colette Braeckman, journaliste belge au périodique Le Soir , initialement paru en 2003, est ici proposé dans une seconde édition revue et corrigée, enrichie d'une préface et d'une postface inédites. Débutant de manière en partie hybride, en mélangeant reportage et témoignage, Les nouveaux prédateurs se transforme rapidement en une étude pointue. Centrée sur l'ancienne colonie belge du Congo, l'analyse effectue un retour en arrière précieux sur l'indépendance, marquée par l'assassinat du premier ministre Lumumba, et sur la longue dictature de Mobutu. Ce faisant, l'auteure montre bien que cette zone d'Afrique a toujours attiré les convoitises des puissances européennes et de leurs entreprises, le Congo constituant en outre, dans la première moitié des années 1980, ce qu'elle appelle « le laboratoire de l'ajustement structurel » (p.56). L'axe central du livre, centré sur les lendemains de l'ère Mobutu et les deux guerres successives du Congo (Rwanda et Ouganda face à l'Angola et au Zimbabwe, soutiens de Kabila), consiste à dévoiler les efforts des puissances occidentales et des pays voisins pour dépecer le Congo, un pays grand comme la moitié de l'Europe, et exploiter ses immenses richesses. Et le tableau des violences, trafics et arrangements entre amis est là particulièrement détaillé. Dans cette optique, Colette Braeckman, sans pour autant dissimuler ses critiques, penche du côté de Laurent-Désiré Kabila, soutenu selon elle par la majeure partie de la population, puisque ce dernier défendait l'unicité de la nation. Cette chronique de la dynastie Kabila au pouvoir est fort intéressante en ceci qu'elle nous amène dans les coulisses de la géopolitique, parfois à travers de véritables enquêtes policières (ainsi sur l'assassinat en 2001 de Laurent-Désiré Kabila). Si l'écheveau des événements est parfois complexe, on en retiendra une insistance sur le fardeau de la dette, des financements au Rwanda et à l'Ouganda émanant d'une Union européenne pas toujours très regardante, et une conclusion qui insiste sur le retournement post 2001, les occidentaux étant désormais soucieux d'une certaine stabilité des Etats de la région face aux menaces terroristes et aux alléchantes réserves de pétrole. Colette Braeckman consacre plus spécifiquement deux chapitres respectivement à Kagame, président du Rwanda, et à son Front patriotique rwandais, ainsi qu'à Mugabe. Pour les premiers, le parallèle qu'elle trace entre Israéliens et Palestiniens d'un côté, Tutsis rwandais et Congolais de l'autre, s'avère très intéressant. Quant au Zimbabwe de Mugabe, objet depuis d'une opprobre quasi généralisée, elle rappelle que la politique d'ajustement structurel mise en œuvre dans les années 1990 sur injonction des instances internationales a une large part de responsabilité dans la dégradation continue de l'économie, et insiste sur l'hostilité des occidentaux à l'égard Mugabe de par la mise en œuvre de sa réforme agraire, même imparfaite. Certes, l'ouvrage ne constitue pas la somme de référence sur l'Afrique australe et celle des Grands Lacs, mais il offre en lui-même un premier éclairage fort utile. Un gros défaut est toutefois à signaler : l'absence totale de la moindre carte ! Pensez donc à vous munir d'un atlas pour vous repérer dans une jungle de noms souvent méconnus d'un public français guère familiarisé, par l'enseignement secondaire, avec ce continent. Jean-Guillaume Lanuque
Luciano CANFORA, César. Le dictateur démocrate , Paris, Flammarion, collection « Grandes biographies », 2001, 498 pages, 24,25 €. Décembre 2009* Mots clefs : Antiquité – Rome. Le précédent ouvrage de Luciano Canfora que nous avions chroniqué sur ce site était un essai consacré à La Démocratie à travers le temps. Mais l'auteur est avant tout un spécialiste reconnu de l'Antiquité, et sa biographie de Jules César mérite que l'on s'y attarde. Non seulement par ce qu'elle apporte en terme d'analyse pointilleuse (1), mais également du fait de l'importance du personnage dans l'élaboration idéologique des mouvements révolutionnaires contemporains (pensons au césarisme et au bonapartisme chez Marx, par exemple). Sans s'appesantir sur les origines et l'enfance de César, Canfora se concentre sur sa carrière politique, dans un contexte de crise de la vieille République et de marche vers le pouvoir personnel, en insistant sur la période de guerre civile au lendemain de la victoire en Gaule. Les étapes successives de son ascension sont donc relatées jusqu'à son consulat décisif de 59, ainsi que son engagement intéressé dans le parti des populares , ces patriciens qui s'appuient sur la plèbe et témoignent d'une certaine volonté réformatrice, à l'image des Gracques. Une certaine mécanique économique est même esquissée, César s'endettant considérablement pour progresser dans son cursus honorum , et recherchant d'autant les conflits comme un moyen de s'enrichir. Mais Luciano Canfora critique dans le même temps toute idée de nécessité historique. C'est ainsi qu'il est amené à évoquer la guerre des Gaules en insistant sur la responsabilité de César dans son déclenchement, et surtout dans l'extermination d'une civilisation originale, utilisant même (de manière excessive, selon nous) le terme de génocidaire ; un parallèle est d'ailleurs tracé avec les massacres perpétrés par les Européens dans l'Amérique des lendemains de la découverte de Colomb. Il insiste également sur les rencontres militaires jamais jouées d'avance et sur l'absence de visée préalable précisément définie chez César, qui opère à la manière d'un Napoléon, « on agit et puis on voit ». Ce qui ne l'empêche pas d'avoir un indéniable sens politique, lorsqu'il rejette les proscriptions (souvenir de la dictature conservatrice de Sylla) au profit d'une volonté d'amnistie, en plus d'une grande compétence militaire. S'en dégage le portrait d'un intellectuel épicurien, à l'état d'esprit laïque, détaché (en fait seulement intéressé par l'usage politique de la religion), dictateur qui s'appuie sur sa popularité au sein de son armée et de la plèbe, mais sans aller jusqu'à appliquer les revendications les plus radicales de celle-ci, la suppression des dettes par exemple, refus qu'il adoucit en réintégrant les fils des proscrits de l'époque syllanienne. Ainsi que l'avait noté Napoléon au sujet des derniers mois de la vie de César, « (…) parallèlement à cette poussée dans le sens d'un pouvoir dictatorial, [on remarque] une plus grande attention accordée aux classes élevées et le frein mis à l'arrogance [ sic ] populaire » (pp.254-255). Jean-Guillaume Lanuque (1) Quasi exclusivement basée, toutefois, sur les sources littéraires.
Pierre CHABERT, Les Cercles. Une sociabilité en Provence, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2006, 279 p. mai 2006* Il y a près de 30 ans, Maurice Agulhon avait déjà consacré un livre bref mais très suggestif à cette question du Cercle, se limitant à la première moitié du XIXe siècle et à la bourgeoisie (Le Cercle dans la France bourgeoise, 1810-1848, étude d’une mutation de sociabilité, Paris, Armand Colin, 1977, 105 p.). Jean Paul Salles
Christophe CHARLE, Le siècle de la presse (1830-1930), Paris, Seuil, 2004, 400 p. Cet ouvrage est une somme, appelée à devenir un livre de référence sur le sujet. L'auteur, professeur à la Sorbonne, a dirigé de nombreuses maîtrises sur la presse. Il nous en fait profiter, de même que des thèses récentes sur les journaux (Thomas Loué sur la Revue des deux mondes, Paris I, 1998, ou Laurent Martin sur le Canard enchaîné, publiée en 2001 chez Flammarion) ou plus anciennes (Henri Lerner sur la Dépêche, 1978, ou Eugen Weber sur l'Action française, rééditée en 1992). Salles Jean-Paul.
Mona CHOLLET, Olivier CYRAN, Sébastien FONTENELLE, Mathias REYMOND, Les éditocrates ou comment parler de (presque) tout en racontant (vraiment) n'importe quoi , Paris, La Découverte , collection « Cahier libre », 2009, 204 pages, 12,50 euros. Mars 2010* Mots clefs : médias – intellectuels. Voilà un pamphlet sympathique, qui propose un florilège d'écrits susceptibles de faire rire jaune tous ceux qui n'ont pas encore succombés aux sirènes du néolibéralisme. Un des principaux maître d'œuvre - il signe l'introduction et la moitié des notices - n'est autre que Sébastien Fontenelle, dont nous avions déjà au l'occasion de parler avec la parution d'un autre exercice polémique, La position du penseur couché. Petites philosophies du sarkozysme (Paris, Libertalia - chroniqué sur ce site). La continuité est de mise, puisque Les éditocrates s'attaque, non sans humour, à dix figures médiatiques fabricants « du consentement », élite intellectuelle autoproclamée et gardienne du capitalisme réellement existant. Si certains portraits auraient gagnés à être plus détaillés dans le parcours des individus (Alain Duhamel ou Philippe Val), l'ensemble est assez significatif : BHL, ses faux reportages (comme en Algérie où il endosse le rôle de soutien du gouvernement) et son soutien à l'Etat d'Israël ; Christophe Barbier, élitiste et fier de l'être ; Jacques Attali, stakhanoviste de l'écrit mais historien approximatif et plagiaire à ses heures perdues ; Alexandre Adler, sioniste déclaré et américaniste forcené, à la prose accusatrice tellement excessive contre les antilibéraux qu'elle en perd tout crédibilité (1) ; Laurent Joffrin, portrait saisissant d'un thuriféraire du capitalisme ; l'inénarrable Jacques Marseille, dont un des faits de gloire rappelés est d'avoir coordonné l'ouvrage L'UIMM, cents ans de vie sociale , et qui n'imagine rien de mieux qu'un impôt de 20% sur tous les revenus (sic) (2) ; Nicolas Baverez et Ivan Rioufol, le premier participant au travail du MEDEF et le second dont les idées glaçantes ont de nets liens avec l'extrême droite. Le propos est accusateur, inévitablement partiel, mais rappelle néanmoins l'appartenance à un même monde idéologique de ces diverses personnalités ayant pignon sur rue. Dommage, toutefois, que cette proximité ne soit pas complétée par un examen de leurs revenus et de leur patrimoines respectifs (on apprendra seulement que Jacques Attali facture ses conférences 20 000 euros). Jean-Guillaume Lanuque (1) Il verse en effet dans une dénonciation de Besancenot qui renoue, selon les auteurs, avec l'accusation stalinienne d'hitléro-trotskystes. Nous avions d'ailleurs eu récemment l'occasion de l'épingler pour sa participation à un documentaire télévisé sur l'extrême gauche : voir la critique de « L'extrême gauche en France. Le poids de l'héritage » sur notre site. (2) Un de ses essais, Du bon usage de la guerre civile en France , est justement chroniqué sur notre site.
Mike DAVIS et Daniel B. MONK (sdd), Paradis infernaux. Les villes hallucinées du néo-capitalisme (Evil paradises. Dreamworlds of Neoliberalism) , Paris, Les Prairies ordinaires, 2008 (édition originale 2007), 320 pages, 22 euros. Avril 2009* Mots clefs : architecture, urbanisme, néo libéralisme Dans cet ouvrage collectif, Mike Davis élargit son approche du capitalisme néo-libéral (et non d'un hypothétique néo-capitalisme, comme le laisse à penser une traduction discutable) telle qu'elle apparaissait dans ses ouvrages antérieurs ( Le pire des mondes possibles en particulier), en invitant une quinzaine d'auteurs à apporter leurs analyses autour d'un certain nombre de figures urbaines. Le renforcement de la plutonomie (« une économie où les riches régissent la demande… », p.8) se voit en effet dans l'espace, ainsi que l'étude des époux Poinçon, Les ghettos du ghota (voir la recension sur ce site), le montrait déjà pour la France. Véritable retournement de l'utopie au profit des seuls dominants, cette généralisation de bulles hors du monde est en même temps significative d'une impasse pour le système capitaliste, qui refuse de voir sa marche à l'abîme. Le tour du monde qui nous est proposé est aussi large que sidérant. Marco d'Eramo nous fait ainsi découvrir une autre facette des é tats-Unis, avec les Malls, structures géantes qui concentrent commerces, restaurants et loisirs, et surtout ces véritables villes privées que sont les « gated communities », tout particulièrement celles dans lesquelles se rassemblent les retraités ; ou quand la ségrégation est volontaire. On en trouve d'ailleurs de semblables aussi bien à Hong Kong, Managua (véritable « métropole postmoderne », p. 240, où les voies publiques les plus élaborées sont pratiquement privatisées), Budapest qu'en Iran, témoignage de l'infiltration généralisée du néo libéralisme. Le cas de Dubaï, analysé par Mike Davis, est « (…) l'incarnation du rêve des réactionnaires américains – une oasis de libre-entreprise sans impôts, sans syndicats et sans partis d'opposition » (p.72). Derrière le gigantisme des constructions, se découvre la face sombre de ce développement fétichiste (trafics, blanchiment d'argent, surexploitation d'une main d'œuvre étrangère, etc.). Avec les villes situées dans des zones de conflits, telle la Kaboul de Anthony Fontenot et Ajmal Maiwandi, le lecteur se rend pleinement compte que la reconstruction promise ne joue véritablement que pour les dominants et les occupants, le pouvoir étant seulement fantoche et corrompu. Il en est d'ailleurs de même pour Johannesburg, la ségrégation raciale ayant cédé la place à une ségrégation sociale profonde, avantageant les riches au détriment des habitants des townships. Les changements du Pékin olympique sont désormais bien connus, et ceux de Paris sont malheureusement évoqués trop brièvement par é ric Hazan. La contribution de China Miéville, également romancier de science-fiction, demeure par contre un peu trop allusive sur ces « Utopies flottantes », servant avant tout de moyen pour dénoncer l'idéologie libertarienne, « cette philosophie typiquement américaine de la dissidence petite-bourgeoise et vénale » (p.42). Quant à Timothy Mitchell, sa contribution sur « Le Caire. Pays de rêve » est plutôt hors sujet ; l'évocation de la bulle immobilière le conduisant à un exposé sur le capitalisme égyptien contemporain davantage qu'à une analyse détaillée de la capitale du pays. Il en est essentiellement de même pour Forrest Hylton sur Medellin, occasion surtout de retracer trente ans de violence urbaine, et plus encore pour Daniel B. Monk, « Ruches et essaims » se penchant sur les modifications de la stratégie militaire... Un voyage finalement trop court, et partiellement inégal, mais qui aurait gagné à bénéficier de la présence de cartes et de plans. Jean-Guillaume Lanuque
Jean-Luc DEBRY, Tous propriétaires ! Du triomphe des classes moyennes , Paris, éditions Homnisphères, collection Expression directe, 2008, 176 pages, 14 euros. aout 2008* Après une préface assez laborieuse à lire de Michel Legris, Jean-Luc Debry, plutôt connu jusqu'à présent pour ses écrits autour de Communards, tente ici une analyse de la catégorie sociale à laquelle il appartient lui-même, celle des insaisissables classes moyennes. Partant du recul de la conscience de classe de la classe ouvrière, mise en lumière en particulier avec les travaux de Stéphane Beaud et Michel Pialoux, l'auteur se livre ensuite à une dissertation philosophique qui souffre d'une certaine tendance à la théorisation, sans beaucoup d'exemples concrets. On y apprend que selon lui, cette classe centrale, plus idéologique que sociale au vu de son hétérogénéité (le fameux secteur tertiaire), déterminante, impose ses codes à la société toute entière : un individualisme forcené, qui entretient la confusion entre besoin et désir ; un conformisme dénué de toute réflexion, adepte de la modération et du juste milieu, et qui s'étourdit de son statut rêvé ou acquis de propriétaire ; un infantilisme obsédé par la sécurité et l'hygiène, qui n'en est finalement, dans sa vision la plus extrême, qu'une déclinaison. Des réflexions personnelles, donc, un rien nombrilistes, et dont certains développements frisent par trop l'excès (les considérations sur les « non-lieux » que seraient l'autoroute ou la rue piétonne, par exemple). Jean-Guillaume Lanuque Christian DELPORTE, Images et politique en France au XXe siècle , Paris, Nouveau monde éditions, 2006, 489 pages, 14 €. Mars 2007* Considérer l'image en tant que source à part entière de l'histoire contemporaine, pour en comprendre aussi bien la politique que le politique , et inscrire ces « sources visuelles dans la formation de l'apprenti historien » (p. 7) n'est pas une attitude si ancienne que cela. En effet, regardée pendant (trop) longtemps comme un objet d'étude non identifié, minoré voire méprisé, l'imagerie contemporaine bénéficie depuis bientôt quinze ans d'une politique de rapprochement avec des historiens qui ont décidé, une fois pour toutes, que les images fabriquent et émettent de l'histoire. Les difficultés rencontrées par ce type d'approche ne sont d'ailleurs pas toutes résolues : des réticences réciproques entre historiens et historiens de l'art, comme la persistance chez de trop nombreux historiens et politistes d'une certaine méfiance vis-à-vis d'une catégorie considérée comme annexe et donc assignée à un rôle passif d'« illustration » d'une ligne politique, l'attestent encore trop souvent. En outre, il faut rappeler la nécessité, à qui veut s'aventurer sur le territoire des images afin d'en explorer les multiples richesses, de s'ouvrir à des approches empruntées aux autres sciences, telles la sémiologie, la philosophie, la sociologie de l'art etc… sans toutefois perdre de vue ce principe selon lequel « le traitement sera fait grâce aux méthodes de l'historien (1) ». Pour le XXe siècle, les noms de Laurent Gervereau ou de Christian Delporte font immédiatement partie de ceux que l'on convoque comme précurseurs d'une démarche historique postulant l'hypothèse qu'il est possible d'interroger l'histoire par l'image, et constituer par là même un nouveau territoire, digne de ces regards croisés évoqués plus haut. En effet, le crayon, le pinceau, la caméra ou l'appareil photographique tracent les contours d'un monde, composé de productions symboliques et de représentations idéologiques, différent de celui offert par les écrits. D'où leur intérêt. D'où la pertinence éditoriale de ce présent ouvrage. Images et politique en France au XXe siècle se présente comme un recueil de travaux, vingt chapitres au total, scindés en trois grandes parties, la première dévolue à la construction d'un imaginaire républicain, la seconde axée sur l'imagerie propagandiste alors que la dernière partie se permet d'offrir un certain nombre de pistes sur la communication moderne, Internet (à propos des caricatures anti-Le Pen en 2002) défini, actuellement, comme « espace essentiel de création et de diffusion des images politiques de type satirique » (p. 432) fermant le ban. Un index, des notes regroupés en fin d'ouvrage, une bibliographie et une cinquantaine de reproductions en noir et blanc, mais tout à fait lisibles (des affiches en majorité, mais aussi des cartes postales, des dessins ou photographies) complètent les analyses. Une grande partie de ces textes ne sont pas inédits, ayant déjà fait l'objet de publications dans des ouvrages collectifs ou dans des revues. Néanmoins, parfois remaniés, allégés ou complétés, ces textes rassemblés ici permettent au lecteur d'embrasser en une seule fois un panel d'analyses sur l'iconographie politique, de l'Affaire Dreyfus aux « duels » télévisés de la Ve République, en passant par la publicité « républicaine » ou l'imagerie coloniale. On peut regretter l'absence d'analyses sur les images issues du mouvement ouvrier et révolutionnaire, ce qui aurait sans doute permis de mettre l'accent sur la rupture avec une certaine forme de politique : quid de l'iconographie libertaire, socialiste ou communiste, pourtant très vivace à certaines époques ? Sur le versant idéologique opposé, on lira avec un intérêt non dissimulé les articles sur les caricatures antisémites contre Léon Blum, l'image de l'« homme nouveau » chez les collaborationnistes pendant l'Occupation ou la propagande anti-communiste des années de guerre froide de l'organisation para-gouvernementale de Jean-Paul David, « Paix et liberté ». Les propagandes anciennes, comme les actuelles stratégies de « communication » à outrance, qui usent et abusent des images, ont grand besoin d'être décryptées. Cet ouvrage, publié dans un format semi poche, et à un prix tout à fait abordable, constitue un très bon manuel de base pour le faire. De surcroît, il est utilisable aussi bien par des universitaires que par un public cultivé désireux d'en savoir plus sur une des formes désormais incontournable de nos sociétés. Les très récentes affaires des caricatures contre Mahomet (parues au Danemark en septembre 2005 et reprises par Charlie Hebdo le 8 février 2006, ce qui lui vaut un procès en février 2007) ou de l'annulation, en Allemagne, de l'opéra de Mozart Idoménée , par crainte de troubles à cause d'une scène dans laquelle le roi Idoménée aligne les têtes coupées de Poséidon, Jésus, Bouddha et Mahomet sur des chaises (Berlin, septembre 2006), pour ne pas évoquer les photographies d'Irakiens torturés à la prison d' Abou Ghraib (avril 2004) indiquent, s'il en était encore besoin, la charge émotionnelle et passionnelle intacte des icônes dans un corps social travaillé en tous sens par des aspirations identitaires venues de territoires mentaux ou idéologiques (famille, religion, patrie, fratries) que l'on espérait à jamais perdus . Christian Beuvain (1) Annie Duprat, « Iconographie et histoire : questions de méthode », Historiens & Géographes , n° 369, février 2000, p. 257.
En histoire, parfois, certaines parutions peuvent être corrélées avec d'autres manifestations, voire avec des événements, appartenant peu ou prou au même champ historiographique. Ainsi de cet ouvrage de Raymond Depardon sur les rapports entre la photographie et le politique, qui parait à un moment de l'histoire des représentations photographiques particulièrement habité. Qu'on en juge plutôt : expositions " Images de la guerre d'Algérie, 1954-1962 " à Saint-Omer (Nord-Pas-de-Calais) en 2002-2003 et " Photographier la guerre d'Algérie " à Paris (hôtel de Sully) en 2004 - ces deux expositions faisant l'objet de catalogues, le premier aux éditions La Coupole et le second chez Marval -, parutions des essais de Hubert Damish, La Dénivelée. A l'épreuve de la photographie, Le Seuil (2001), de Georges Didi-Huberman, Images malgré tout, aux éditions de Minuit (2003), de Susan Sontag (décédée le 28 décembre 2004), Devant la douleur des autres, chez Christian Bourgois (2003) et d'André Rouillé, La photographie (qui consacre d'ailleurs un paragraphe à R. Depardon), chez Folio/essais début 2005, thèses en cours dont celle de Marie Chominot sur l'imaginaire photographique de la guerre d'Algérie, etc
Toutes ces recherches, qui nous incitent, enfin, à " penser avec les yeux ", selon la très belle expression du sociologue Sylvain Maresca (La photographie. Un miroir des sciences sociales, L'Harmattan, 1996), participent pleinement à une histoire sociale et culturelle de la photographie, tout en prouvant la belle vitalité de ce courant. Christian Beuvain
Laurent DINGLI, Robespierre, Paris, Flammarion, collection " Grandes Biographies ", 2004, 608 pages, 25 euros. Auteur de biographies aussi différentes que celles du fils de Colbert et de Louis Renault, l'historien Laurent Dingli entend placer sa contribution à celle de Maximilien Robespierre dans une optique similaire à celle de Jean-Jacques Marie pour son Lénine : ni condamnation, ni apologie ; tenter de comprendre l'homme en le replaçant dans son époque. Et son travail de recherche pour ce faire est incontestablement vaste. Néanmoins, on sent très vite de quel côté penche son cur : se situant plutôt dans la filiation d'un François Furet, Laurent Dingli a tendance à être aussi compréhensif à l'égard de la monarchie qu'il est impitoyable vis-à-vis de Robespierre. Jean-Guillaume Lanuque.
Bernard DOLEZ, Annie LAURENT, Claude PATRIAT (dir.), Le vote rebelle. Les élections régionales de mars 2004, Dijon, EUD, 2005. Sous la direction d’un ensemble de politistes avertis, rassemblant des contributeurs tout aussi avertis, voici un livre classique d’analyse des élections. On y trouvera l’ensemble des résultats, mais aussi et surtout des commentaires et des analyses variées et savantes : à savoir des monographies de régions, un état des forces, des thématiques explorées, ainsi la parité, des contributions sur la région comme enjeu électoral etc. Dans ce compte rendu, on s’en tiendra essentiellement à la présence, sous la plume de Annie Laurent, d’une contribution sur la place de l’extrême gauche dans ces élections. Il faut bien sûr se féliciter que cette famille politique trouve désormais sa place dans ce genre de recueil. Ensuite, l’analyse d’Annie Laurent, aspect plutôt rare, fait montre d’une très bonne connaissance du sujet. Georges Ubbiali
Michel DREYFUS, Michèle RUFFAT, Vincent VIET, Danièle VOLDMAN (dir.), avec la collaboration de Bruno VALLAT, Se protéger, être protégé. Une histoire des assurances sociales en France , Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, 347 p., 22 €. juin 2007* L'histoire sociale ayant longtemps privilégié le conflit et l'affrontement au détriment de la réforme, les historiens ne se sont intéressés que récemment à la protection sociale, si l'on excepte le livre pionnier d'Henri Hatzfeld. Ce livre collectif, reprenant les travaux réalisés dans le cadre d'un groupe de recherches de l'IHTP, remonte aux origines du système français de protection (avant 1914) pour se terminer par la naissance de la Sécurité sociale après 1945. Dès avant 1914 le Ministère du Travail (créé en 1906) avait encouragé le développement de la protection légale des travailleurs, en insistant sur la prévoyance libre. Les actifs étaient conviés à s'auto-protéger par l'épargne. De même les formes de protection mutualisées ou solidaires, qui dispensaient l'Etat de prendre en charge les individus, étaient promues. Mais malgré les encouragements (ainsi la loi du 1 er avril 1898 dite Charte de la Mutualité), seule 10% de la population française y a recours en 1913. Les Républicains radicaux, dans le but de faire reculer l'influence de l'Eglise, mettent donc en place une assistance étatique : la loi de 1905 notamment apporte une aide modeste aux vieillards, infirmes et incurables. Les lois de 1928 et 1930 instituant les Assurances sociales permettent de franchir un nouveau pas, instaurant la prévoyance obligatoire. Des caisses dites de répartition sont financées par les cotisations des patrons et des salariés, et par des subventions de l'Etat. Dans un premier temps les prestations sont relativement généreuses, la jeune maman par exemple voit ses frais de grossesse/accouchement remboursés, touche des primes d'allaitement et reçoit des indemnités journalières de repos, pendant 6 semaines avant l'accouchement et 6 semaines après. Mais la crise de 1930-31 rend les cotisations ouvrières douloureuses, ce qui notamment explique l'hostilité du Parti communiste et de la CGTU jusqu'en 1936-37. Par ailleurs l'extrême droite critique des lois qui, dit-elle, « inciteront les travailleurs à se faire porter pâle ». Les médecins libéraux ne sont pas non plus très enthousiastes, mais ils obtiendront largement satisfaction sur le libre choix du médecin par l'assuré et la liberté de thérapie et de prescription pour le médecin. Au moment de la création des Assurances sociales, la grande masse de la population est donc plutôt hostile ou indifférente. Mais peu à peu les assurés s'habituent et les préventions initiales tombent. A la Libération c'est dans l'enthousiasme, dans le cadre d'un projet général de réorganisation de la société, dont le programme du CNR fait largement état, qu'est née la Sécurité sociale, le nouveau système se coulant dans le moule ancien. La répartition est préférée à la capitalisation, la dépréciation de la monnaie faisant perdre de leur valeur aux versements capitalisés. On abandonne la formule « petites cotisations, petites prestations » puisque les cotisations représentent désormais 16% des salaires des assurés (contre 8% avant la guerre) et les prestations sont élargies. Dans le domaine de la santé les besoins des habitants doivent être couverts, quelque soit leur étendue, telle est la doctrine. Les progrès techniques notamment expliquent l'augmentation spectaculaire des dépenses de santé et l'apparition précoce du déficit de l'assurance maladie. On est loin de la tradition mutualiste qui limitait les prestations offertes aux capacités contributives des sociétaires. Quoiqu'on pense de ce grave problème, ce livre est un outil de connaissance indispensable qui ne peut qu'aider à la nécessaire prise de décisions afin de pérenniser un système de protection auquel tous les citoyens français sont à juste titre attachés. Ce livre éclaire magnifiquement une question complexe, l'exhaustivité ne nuit pas à la clarté. L'effort de relecture a été très important (aucune coquille ne vient assombrir sa lecture) et le style, malgré le caractère collectif de l'entreprise, est homogène. La bibliographie est complète et très à jour. Une belle réussite. Jean-Paul Salles
Pascal DUPUY et Claude MAZAURIC, La Révolution française, collection « Regards d’auteurs », Vuibert, Paris, 2005, 444 pages, 22 euros. La présence parmi les sujets de concours de CAPES et d’agrégation du thème des révolutions survenues à la charnière des temps modernes et de l’époque contemporaine a été l’occasion de la sortie d’un grand nombre d’ouvrages de synthèses. Parmi eux, celui de Pascal Dupuy et du reconnu Claude Mazauric se distingue, dans la mesure où il cite très régulièrement des écrits d’historiens majoritairement issus du XIXème siècle (et en tout cas jamais postérieurs à la seconde guerre mondiale), et même des romanciers, parmi lesquels Victor Hugo et son Quatre vingt treize. Si ce parti pris, propre à la collection, peut paraître en partie désincarné par rapport aux deux auteurs, il permet en tous les cas de redécouvrir certaines pages fort intéressantes de Jaurès, par exemple, et même certains documents d’époque, comme la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de juin 1793 (mais pas la constitution adoptée à la même période, malheureusement). Jean-Guillaume Lanuque
Olivier ESTEVES, Une histoire populaire du boycott. Tome 1, 1880-1960. L'armée du nombre / Tome 2, 1989-2005. La mondialisation malheureuse , Paris, L'Harmattan, collection « Questions contemporaines », 2006, 182 et 184 pages, 17,50 euros chaque tome. Avril 2007* Maître de conférence en anglais, Olivier Esteves livre avec ces deux tomes un travail réalisé avant tout par intérêt personnel. Ainsi qu'il l'explique très bien en introduction, sa problématique est de montrer, au-delà de l'image à sens unique que les médias donnent actuellement du boycott, vu comme globalement négatif, voire « honteux » (dixit Bernard-Henry Lévy), que celui-ci a pu représenter, depuis la fin du XIXème siècle, une arme utilisée aussi bien pour des objectifs généreux que pour des visées racistes. Ce faisant, il ne dissimule pas lui-même ses propres engagements, ainsi de son positionnement en faveur de la lutte du peuple palestinien, ou plus généralement de son attachement à cette forme de lutte qu'il étudie. Les débuts officiels du boycott ont lieu en Irlande, dans la seconde moitié du XIXe, alors que le contexte est à la lutte agraire entre Irlandais pauvres et grands propriétaires anglais. Pour éviter une explosion de violence contre ces derniers, des leaders nationalistes proposent de les ignorer en tout et pour tout. Comble d'ironie, cette tactique, par le biais de la couverture médiatique, prendra le nom d'un intendant anglais, Charles Cunningham Boycott, victime par ses actions anti-paysannes de ce mode d'action ! A cette occasion, Olivier Esteves aborde la difficile dialectique du boycott et de la violence : le boycott constitue-t-il un dérivatif à la violence, ou les masses s'en saisissent-elles comme d'un moyen qui n'exclut pas une certaine violence ? Les deux chapitres suivants lui donnent justement l'opportunité d'aborder l'utilisation du boycott dans le cadre de luttes contre la domination coloniale britannique au début des années 20 : en Birmanie, avec le boycott de l'université de Rangoon, très élitiste, mise en place par les Anglais ; en Inde, avec le boycott défendu par Gandhi des textiles importés, des postes dans l'administration coloniale et des écoles de l'occupant. Sur ces sujets, Olivier Esteves ne masque pas les ambiguïtés de ces luttes, celle des étudiants birmans pouvant expliquer, de par leur retrait du seul système éducatif en place, la non formation d'une élite lettrée et le terrain plus favorable à la succession, après l'indépendance, de dictatures militaires. Quant à l'Inde, même si les résultats de ces campagnes de boycott sont nuancés, leur effet dans l'opinion est à porter largement au crédit des nationalistes. Par contre, on ne comprend pas vraiment pourquoi l'auteur n'inclut pas le boycott de l'impôt sur le sel en Inde à la fin des années 30 dans son étude. Abordant le cas du boycott des magasins juifs en Allemagne le 1 er avril 1933, il souligne bien le cas particulier qu'il représente, dans la mesure où c'est d'un Etat autoritaire que vient cette lutte imposée, et non de masses en lutte : plutôt que de boycott, terme utilisé à des fins de propagande, il conviendrait donc simplement de parler de répression d'Etat. Enfin, le dernier exemple qu'il aborde concerne l'Afrique du sud de l'apartheid. Après avoir constaté la résistance des puissances occidentales vis-à-vis des campagnes de boycott sur l'Afrique du sud, qui s'explique essentiellement par le contexte de guerre froide, il aborde le boycott d'une compagnie de cars blanche par la population d'un des township de Johannesburg, Alexandra, suite à l'augmentation des tarifs. Ce faisant, il souligne bien les limites de ce genre d'actions, qui ne mettent que rarement en cause « les racines du mal ». Le deuxième tome, pour sa part, fait preuve d'une cohérence bien moindre, alors que son intitulé et ses bornes chronologiques plus restreintes laissaient présager une problématique plus ciblée. Si son premier chapitre, sur le boycott des élections togolaises organisées dans les années 90 par le dictateur Eyadema, peut s'intégrer dans le contexte de mondialisation du modèle politique des pays de la Triade, il est surtout l'occasion de dénoncer – à raison – la politique de la France en Afrique. Mais que dire du développement sur le boycott du journal The Sun à Liverpool, lors de la mise en cause par le tabloïd des supporters de la ville dans la tragédie du stade d'Hillsborough en 1989 ? Enfin, si les trois chapitres suivants concernent directement la mondialisation économique, celui sur les efforts d'expansion de Wal-Mart aux Etats-Unis ne concerne pas directement l'arme du boycott, dans la mesure où les cas étudiés de référendums organisés sur l'implantation de Wal-Mart et gagnés par les opposants à cette multinationale particulièrement rapace et violemment antisyndicale sont simplement des utilisations de la liberté d'expression et du débat démocratique ; la possibilité d'un boycott de la firme, évoqué par son opposant le plus connu, Al Norman, s'avéra d'ailleurs pratiquement irréalisable, du fait du monopole de ces grandes surfaces dans bien des villes étatsuniennes. Restent le chapitre sur la lutte des P'tits Lus de Calais en 2001, sans doute le plus intéressant, avec toutes les ambiguïtés de ce combat (boycotter les produits Danone touche également les employés) et celui sur le boycott des vins français défendu par une frange de citoyens des Etats-Unis en 2003, qui est surtout l'occasion de se pencher sur cette fièvre de francophobie entretenue par certains médias et par les principaux responsables politiques. La conclusion, qui revient sur le fossé croissant entre populations et élites politiques comme économiques, nous semble par contre souffrir d'une certaine superficialité. Au final, donc, ces deux tomes contiennent des développements intéressants, généralement bien documentés, mais leur caractère inégal et non exhaustif laisse le lecteur en partie sur sa faim. Jean-Guillaume Lanuque
Arlette FARGE, Michel CHAUMONT, Les mots pour résister. Voyage de notre vocabulaire politique de la Résistance à aujourd’hui, Paris, Bayard, 2005, 212 pages. Dans cet ouvrage à deux mains, l’historienne du sensible et de la parole singulière et populaire du XVIIIe siècle, Arlette Farge, s’est adjointe la compétence d’un historien doctorant de l’EHESS, Michel Chaumont, pour « retracer ce que fut un langage voulant résister au monde qui lui est imposé » et le confronter à celui d’aujourd’hui, « cohorte de discours qui ressemblent bien à une nouvelle idéologie aux termes forts » (p. 12, 15), celle du libéralisme actuellement dominant. La réflexion amorcée par A. Farge dans « Quel bruit ferons-nous ? » (1) sur l’euphémisation du vocabulaire trouve ici, à propos des mots de révolte et d’espoir de la Résistance à l’occupation nazie et à Vichy, un champ d’application et d’explication élargi. Christian Beuvain (1) Arlette Farge, Quel bruit ferons-nous ?, Paris, Les Prairies ordinaires, 2005, 224 p. Voir la note de lecture sur ce livre sur notre site www.dissidences.net
Gilles GENEVIEVE, La raison puérile. Philosopher avec des enfants ? , Loverval, Editions Labor, collection Quartier Libre, 2006, 410 pages, 17 euros. juillet 2007* Gilles Geneviève propose avec cet ouvrage un témoignage sur son expérience d'ateliers de philosophie pour les enfants, ateliers menés entre autre dans le cadre de l'Université populaire de Caen, de Michel Onfray. C'est d'ailleurs celui-ci qui se fend de la préface, dans laquelle il insiste sur l'existence d'un « naturel philosophique des enfants », qui a tendance au fur et à mesure de leur évolution à s'atténuer, voire à disparaître : insistant ainsi sur une définition de la philosophie par sa forme plus que par son fond (la connaissance des textes), il envoie quelques coups de griffes aux mandarins de la profession, rêvant à une véritable démocratisation de la philosophie… On découvre d'ailleurs tout au long du livre quelques réflexions tendant à critiquer le système actuel de l'enseignement, au profit d'efforts visant à accroître l'autonomie des enfants et l'expression de leur personnalité, Gilles Geneviève situant lui-même sa démarche dans la lignée de celle des sophistes grecs. Eminemment critique, son approche refuse tous les dogmatismes et s'interroge au passage sur le véritable rôle épanouissant du travail, remettant en cause certaines priorités de nos sociétés modernes. En fait, c'est à un journal que nous sommes confrontés, allant de l'été 2003 à l'été 2004, l'authenticité ainsi acquise étant seulement alourdie par quelques redites. Outre les réflexions déjà citées, l'essentiel du livre relate les séances de discussion philosophique menées avec les enfants, en s'inspirant des méthodes du philosophe étasunien Matthew Lipman : phase d'élaboration des questions, puis choix par les participants de l'une d'entre elles afin de mener une discussion autour. En annexe, Gilles Geneviève a ajouté un petit texte qui revient sur les réticences de plus en plus marquées de l'institution vis-à-vis de cette expérience. Un livre stimulant, une expérience qui peut inspirer tous les pédagogues de France et d'ailleurs, invités à se saisir aussi librement que possible des méthodes exposées ici. Jean-Guillaume Lanuque
Jean GEORGES, Voyages en Utopie, Paris, Gallimard, 2005 septembre 2006* Il faut saluer la réédition de ce petit volume de la collection Découvertes chez Gallimard. Le principe est celui d’une intégration poussée de l’illustration et du texte. Pour dire les choses plus brusquement, la dimension illustrative des volumes domine nettement sur leur contenu textuel. Ce qui n’est pas pour déplaire au lecteur, loin s’en faut. Dans ce volume, l’auteur fait démarrer l’utopie depuis l’antiquité grecque, avec l’architecte Hippodamos de Milet, cinq siècle avant notre ère. A partir de la volonté de construction d’une ville idéale, l’idée d’utopie va parcourir les siècles, rencontrant sur son chemin des auteurs connus (Thomas More, Campanella), mais aussi de nombreux personnages que la tradition utopique a un peu négligé (Bacon, Fontenelle par ex.). Alors que l’utopie « classique » se proposait de trouver le bonheur hors de l’histoire, dans des communautés rêvées, la modernité utopique va tenter de réaliser l’idéal dans l’histoire. Cette conception trouve sa place à partir des Lumières et s’épanouit tout au long du XIXe siècle à travers de nombreuses réalisations (et autant d’échecs, d’ailleurs). Le phalanstère fouriériste constitue sans doute un des moments d’apogée de ce mouvement. Avec le XXe siècle et la révolution d’Octobre, le mouvement s’engage dans une post-histoire avec le développement des contre utopies (Le meilleur des mondes de Huxley ou Orwell et son big brother). Même si l’auteur interprète 1917 comme un summum du totalitarisme, passant par pertes et profits la dégénérescence stalinienne, il n’en reste pas moins que cette dernière partie, contemporaine, est particulièrement riche, au niveau littéraire, picturale ou cinématographique. Une partie ultime de témoignages et documents complète ce fort beau volume que l’on ne peut que recommander. Et les lecteurs curieux de prolonger leur fréquentation de l’utopie pourront se rendre sur le très fourni site de Michel Antony : http://artic.ac-besancon.fr/histoire_geographie/index.htm.
Simone GOUGEAUD-ARNAUDEAU, La Mettrie (1709-1751), le matérialisme clinique, suivi de Le chirurgien converti , Paris, L'Harmattan, Collection Hippocrate et Platon, 2008, 184 pages, 16,50 €. Préface de Jocelyn Bézecourt. février 2009* Mots clés : philosophie, matérialisme Simone Gougeaud-Arnaudeau, qui s'est spécialisée dans l'étude du XVIII ème siècle, se penche dans cet ouvrage synthétique sur une des figures les plus importantes du matérialisme des Lumières, Julien Offray de La Mettrie, déjà remis récemment à l'honneur dans le volume 4 de la Contre-histoire de la philosophie d'Onfray (1). Ici, c'est à une biographie développée que nous convie l'auteure. Elle se fait un malin plaisir de citer des considérations effrayées sur son personnage en contrepoint, contredisant au passage certaines accusations intéressées. On découvre ainsi un fils de la bourgeoisie de Saint-Malo, orienté d'abord vers les ordres et finalement devenu médecin. Au vu de l'intitulé de la collection, qui se penche sur les rapports entre philosophie et médecine, il est compréhensible que des précisions soient apportées quant à la formation médicale de La Mettrie, praticien apparemment doué, caractérisé par « l'amour de l'expérience » et « l'habitude de l'autopsie » (p. 43). C'est d'ailleurs sur les sujets médicaux que La Mettrie se frotta d'abord à l'écriture, une activité pour laquelle il avait une indéniable facilité en plus d'un esprit acéré propice à polémique ironique (un exemple figure en annexe, « Le chirurgien converti », non réédité depuis 1748). C'est par le biais de son expérience de chirurgien, entre autres sur les champs de bataille de la guerre de succession d'Autriche, qu'il se forgea l'idée que « (…) l'âme est une composante de la matière, ce qui revient à nier son existence » (p. 70). On pourra d'ailleurs regretter que Simone Gougeaud-Arnaudeau ne développe pas davantage cette prise de position matérialiste. Contraint de quitter la France suite aux nombreux ennemis qu'il s'y est fait par la plume, il passe par les Pays-Bas, avant d'être obligé de les fuir après que son livre L'homme machine ait été condamné à être brûlé. Son dernier refuge, la Prusse de Frédéric II, lui donne l'occasion de réfléchir sur le bonheur, au sujet duquel il propose une vision très ouverte et décomplexée. Un livre qui peut servir de première approche pour découvrir un penseur majeur du XVIII ème siècle et bon nombre d'appréciations de ses contemporains à son encontre. Jean-Guillaume Lanuque (1) On est en droit de préférer à la présentation d'Onfray celle, de Claude Morilaht, La Mettrie. Un matérialisme radical , Paris, PUF, 1997. Voir également le site que l'auteur consacre au personnage. http://pagesperso- orange.fr/ la-mettrie/
André GUESLIN, Les gens de rien. Une histoire de la grande pauvreté Après s'être intéressé aux "Gens pauvres, pauvres gens dans la France Jean-Paul Salles.
Jacques GIRAULT, Les enseignants dans la société française au XXe siècle. Itinéraires, enjeux, engagements, Paris, Publication de la Sorbonne, 2004 Les enseignants, en tant que groupe social mobilisé, font l’objet d’une certaine actualité éditoriale. Plusieurs ouvrages sur le syndicalisme de ces salariés ont ainsi été publiés dans la dernière période. L’ouvrage dirigé par Jacques Girault s’inscrit dans cette veine. Il regroupe une série d’interventions qui se sont déroulées dans le cadre du séminaire de DEA qu’il anime à l’Université Paris XIII. Onze contributions (plus une introduction et une conclusion) sont ainsi offertes à la lecture. Les aspects sociologiques et morphologiques du groupe enseignant sont abordés dans des contributions écrites parmi les meilleurs spécialistes. On songe notamment au texte de Jean-Michel Chapoulie, dont les travaux font référence. Yolande Le Gallo aborde la question sous un angle plus monographique à partir du cas des enseignants dans le Var entre 1850 et 1940. Antoine Prost rappelle la césure que constitue le moment 68 pour la politisation du débat pédagogique, tandis qu’André Robert rappelle le positionnement des syndicats de la catégorie face aux réformes depuis la Libération. On retiendra plus particulièrement les contributions s’intéressant aux organisations syndicales. Laurent Frajerman développe une analyse (qu’il a systématisé dans sa thèse) sur la place du courant unitaire (Unité et Action, dominé par les communistes), essentiellement parmi les instituteurs. Sa conclusion, malgré la volonté révolutionnaire affirmée, est que UA a épousé rapidement les contours d’un syndicalisme catégoriel. Cette adaptation au modèle réformiste de la direction socialisante de la FEN explique sans doute, selon lui, la pérennité de l’unité de cette centrale. Bruno Poucet, dans un autre registre, développe un aperçu sur le syndicalisme au sein de l’enseignement privé. Méconnue, la FEP (Fédération de l’Enseignement Privée CFDT) représente pourtant une plate forme d’observation des modifications du syndicalisme et de la sociologie du monde enseignant, dans le privé en premier lieu, mais aussi dans le système public. Robert Hirsch propose une riche analyse sur les spécificités du syndicalisme des instituteurs dans la banlieue parisienne, opposé à celui de Paris intra-muros. René Mouriaux analyse les évolutions du syndicalisme enseignant, la rupture de la FEN et la naissance de la FSU, de ses difficultés et contradictions. Le lecteur finira par la très bonne synthèse de la place de la catégorie d’intellectuels au sein du monde communiste, au regard du monde enseignant. Si certaines de ces contributions ont donné lieu à des publications par ailleurs et ne présentent pas une originalité très marquée, d’autres travaux sont plus novateurs. Une lecture utile qui présente les multiples facettes de cette composante du mouvement social. G.U.
Dominique GUYOT (coord), Pierre Hamp, Inspecteur du travail et écrivain humaniste (1876-1962), Paris, L’Harmattan « Mémoires du Travail », 2005. juin 2006* A quelques encablures du centenaire du Ministère du travail (octobre 2006), l’ouvrage que coordonne Dominique Guyot pour l’Association pour l’Etude de l’Histoire de l’Inspection du Travail reprend les actes d’une journée consacrée à Henri Bourillon (connu sous le pseudonyme de Pierre Hamp) le 24 avril 2003. L’homme fut inspecteur du travail (1910-1923) ; sous le nom de plume de Pierre Hamp, la postérité le connaît notamment comme l’écrivain de La peine des hommes, un temps proche de la littérature prolétarienne sans pour autant qu’Henry Poulaille ne le reconnaisse exactement comme tel dans Nouvel âge littéraire (1), où il est pourtant souvent mentionné. Entre le travail et le travailleur, Pierre Hamp s’intéresse au premier, s’approchant ensuite du second comme le note Jacques Rabouël : l’habitus de l’inspecteur du travail explique sans doute ce trait qu’Henry Poulaille ne pouvait gommer. Pierre Hamp écrit les métiers plus que les travailleurs. Vincent Chambarlhac. (1) Henry Poulaille, Nouvel âge littéraire, Bessac, Plein Chant (reprint), 1986.
Eugène HUZAR : La fin du monde par la science , Introduction de J.B Fressoz, Post face de Bruno Latour, Paris, Editions ERE, 2008, 15 euros. Avril 2009* Mots clés : Histoire des Sciences, technologie, progrès, environnement Au cours de la lecture de ce livre, je me suis demandé pourquoi notre cher secrétaire de rédaction s'était usé le pur esprit d'arguments pour me faire lire ce livre. Dans une très intéressante illustration reproduite dans le corps du texte, mais indépendante de l'œuvre de Huzar, on voit une sorte de « boussole de l'Histoire » voir une émergence hégémonique de l'Amérique vers 2100 ap. JC, une fraternisation « des races » vers 2800 et enfin la fin du monde en 3500 ap JC, très précisément. Voilà exactement une illustration du scientisme téléologique providentiel du XIXème siècle, l'homme convaincu par son orgueil de créature divine pense bientôt régner en maître absolu sur le monde. C'est vrai, ma curiosité fut piquée au vif. Parfois, mais cela est rare, on découvre un auteur inconnu ou oublié et l'on dévore son œuvre avec une avidité débordante et passionnée en pestant contre son temps et en se demandant comment l'humanité lettrée tout entière a-t-elle fait pour passer à côté de l'œuvre en question. Ce fut un peu pour moi la découverte de « l'Histoire du matérialisme » de Lange ou la découverte d'un poète si tôt disparu comme Jean-François Huguenin. Dans notre cas d'espèce, Huzar aurait pu disparaître corps et bien sans que cela aurait pu m'empêcher de dormir. Comme le dit si bien Bernard Latour dans sa postface, par ailleurs très intéressante, « Huzar est un drôle de zozo ». Nous ne pouvons que souscrire à ce constat clinique et se demander l'intérêt d'une publication de l'intéressé par les sérieuses éditions Ere, qui n'ont d'ailleurs pas hésité à faire des coupes sombres dans l'intégralité du texte, tant les extraits non reproduits doivent être encore plus indigents que le reste ! Mon désarroi allait grandissant au fur et à mesure des pages me forçant presque à me jeter corps et bien dans une relecture des Confessions de Augustin, c'est dire ! Huzar se déclare lui même « fou » et « illuminé » (p. 53). Ce qu'il y a de déchirant avec les fous c'est parfois la lucidité subite d'un instant. Tout l'ouvrage de Huzar ( La fin du monde par la science ainsi que sa suite L'Arbre de la Science également reproduit partiellement dans ce volume), n'est qu'une suite blafarde d'une furieuse philosophie de comptoir que l'on aurait tôt fait de biffer dans une composition de philosophie. Les écolo-warriors, altermondialistes et autres zozos de notre époque ne tarderont pas à crier au génie ici (Huzar nous dit que le progrès va causer un risque climatique majeur, que la déforestation est un risque des plus sérieux). Huzar nous prévoit que la science va dérégler le climat à terme, belle vue de l'esprit en 1855 certes ! De loin nous préférons l'analyse du monde de l'ouvrier Dietzgen (1). A coté de cette fulgurance « climatique » que d'indigence métaphysique : Huzar est le profil type du penseur lettré idéaliste qui préfère les traits d'unions faciles entre les événements, plutôt qu'une réflexion approfondie. Pour lui le monde et l'homme ont été créés. Huzar veut le plus sérieusement du monde « déchirer les voiles de l'antique », comprenez percer les mystères de la nature et pourtant à chaque instant, Huzar revient à la foi. Il craint la science, comme le curé qui craint de perdre ses ouailles. Il est toujours amusant d'exhumer des oubliettes de l'histoire des textes ne serait-ce que pour la mémoire collective. Tout Huzar tient en cet adage : « L'homme dans l'avenir ne doit pas tenter des expériences capitales décisives sans avoir l'assurance qu'elles ne peuvent en rien troubler l'harmonie des lois de la nature » (p . 135). Nous ne pouvons qu'être d'accord avec Huzar sur ce point, même en privilégiant Lyssenko ! Huzar écrit livre I, chapitre XL de la Fin du monde par la science que « pour qu'il y ait chute, il faut qu'il y ait eu préalablement grandeur » (p. 59). Huzar ne choit donc pas ici, il ne parvient jamais à décoller. Un texte curieux à conseiller aux bibliophiles invétérés dont l'écho contemporain n'existe que par la transposition projective contemporaine de l'homme angoissé dans des adages de Huzar. On l'aura compris, nous préférons la folie créatrice d'un Artaud au délire mystico-nietzschéo-scientiste de Eugène Huzar. Nous ne voyons pas bien où arriver avec ce livre si ce n'est de conclure qu'il est vilain de détruire la planète, mais cela vous l'aviez sans doute déjà compris, même en lisant les platitudes de Al Gore. Florent Schoumacher (1) http://fr.wikipedia.org/wiki/Joseph_Dietzgen . http://www.marxists.org/archive/dietzgen/index.htm
Mohamed LARBI BOUGUERRA, Sandrine DEZALAY, Travailleurs de l'eau , Paris, Ed. Atelier, 2009, 190 p., 28 €. Avril 2010* Mots clés : Photographie, traitement, service des eaux, travailleur, écologie Même si ce magnifique livre de photographie se conclut par l'image d'une eau diaphane et bouillonnante, inutile de chercher la moindre dimension bucolique dans cet ouvrage. Pas de lac enchanteur, de cascade rafraîchissante, de ruisseau suscitant les vers du poète. L'eau dont il est question, c'est l'eau considérée sous son usage industriel. La première photographie est d'ailleurs tout à fait annonciatrice du ton du propos : en sous sol, à la lumière électrique, un homme en bleu de travail, photographie de dos, avance dans un immense couleur barré par des valves et des tuyaux gigantesques. Ce livre porte sur le traitement des eaux de la région parisienne, par un service spécialisé, le SIAPP. Dans ses notes introductives, M. Larbi Bouguerra présent l'enjeu, industriel, du fonctionnement de ce service. Même s'il s'agit d'eau tout au long du livre, c'est en fait à travers les usines qui la traitent que se déploie les multiples images réalisée par S. Dezalay. En quatre grandes parties, dépolluer, entretenir, analyse, organiser sont présentées les grandes fonctions du travail de l'eau. Photographies en couleurs, industrielles. On y voit des hommes, des femmes aussi, en tenue de travail, avec des engins, des outils sophistiqués pour traiter l'eau, la rendre propre à la consommation pour les habitants. Des photos en noir et blanc sont intercalées, pour présenter les différents métiers qui coexistent au sein de l'entreprise. D'eau, on n'en voit jamais ou quasiment au fil des pages. En revanche, du travail en train de se faire, il en est en permanence question. Après avoir refermé le livre, il ne sera plus possible de dire que les travailleurs de l'eau sont des travailleurs invisibles, comme l'écrit avec un point d'interrogation l'auteur dans sa préface. Un beau et grand livre sur une fonction vitale, méconnue, celle du travail de l'eau, à travers l'évocation de ceux pour qui c'est un métier. Georges Ubbiali
Karl LASKE, Laurent VALDIGUIE, Le vrai Canard , Paris, Stock, 2008, 490 p., 22 €. Octobre 2009* Mots clés : Presse, France, XXe siècle. S'appuyant largement sur la thèse de Laurent Martin (rééditée récemment chez Flammarion), les auteurs, journalistes à Libération et à Paris-Match , nous donnent une étude précise et vivante de cette véritable institution qu'est Le Canard enchaîné . Créé en 1915, d'où l'adjectif « enchaîné », pour dénoncer la censure, le journal ne s'est interrompu que du 5 juin 1940 au 6 septembre 1944. Les auteurs se sont surtout intéressés aux 40 dernières années, rassemblées en 3 parties aux titres suggestifs : 1970-81, le journal qui s'engage ; 1981-95, le journal qui s'enchaîne ; 1996-2008, Chirac tête de turc. Sous la direction de Claude Angeli, ancien militant du PC dont il a été permanent pendant 7 ans, Le Canard enchaîné des années 70 ne se contente pas seulement de pousser des cris, il va « braquer le projecteur sur le festin des rongeurs » (Jean Egen, p.73). Dans cette entreprise de démolition du pouvoir gaulliste et surtout giscardien, Angeli sera aidé par Claude-Marie Vadrot, venu de Politique Hebdo , Nicolas Brimo venu de L'Unité (hebdo du PS) et surtout Georges Marion, un ancien de Rouge . Ni les ministres (par exemple Robert Boulin, accusé d'avoir facilité une opération immobilière à Ramatuelle), ni le Président de la République Giscard d'Estaing (c'est le Canard qui soulève le scandale des diamants offerts à Giscard par Bokassa le dictateur de Centrafrique) ne sont épargnés. Mais quand Henri Deligny, plutôt antimilitariste et anarchiste, s'apprête à dénoncer une pollution des eaux de Vittel, Angeli l'en empêche, sur demande des avocats de la Société des Eaux de Vittel, R. Badinter et J.-D. Bredin, eux-mêmes liés à Roland Dumas, avocat du Canard. Ce mutisme, dès que les hommes du pouvoir socialiste risquent d'être éclaboussés, sera constant dans la décennie 80 et après. Marion, qui tenait le scoop pour l'affaire des Irlandais de Vincennes (1983) comme pour Greenpeace (1985), se verra contraint de le donner à son ami Plenel, pour publication dans Le Monde , journal qu'il rejoindra vite. Plus grave, le silence assourdissant sur l'affaire Papon comme sur l'affaire Bousquet, le journal s'alignant sur l'attitude de François Mitterrand qui « ne voulait pas rouvrir de vieilles blessures ». Cette attitude surprenante vis-à-vis de la Collaboration s'expliquerait par l'histoire, beaucoup des anciens journalistes du Canard s'étant dispersés, à sa disparition en juin 40, dans la presse parisienne collaboratrice : « Le Canard a couvé plus de collaborateurs que de héros » ! Et dans les années 50, un certain nombre d'entre eux sont revenus au Canard, Morvan Lebesque, le plus connu, ou Moisan, le dessinateur. Ceci n'a pas empêché le succès du Canard, qui passe de 100.000 exemplaires en 1953 à près de 500.000 aujourd'hui, ses journalistes étant les mieux payés de la presse parisienne, selon un système opaque, où les primes annuelles (hiérarchisées de 1 à 10) jouent un rôle important. Les auteurs consacrent des pages intéressantes (p.379 et sq.), à un fonctionnement que la direction du journal n'aime pas qu'on dissèque. Une étudiante, Micheline Mehanna, qui menait une étude au journal, en a fait les frais. Le rédacteur en chef n'hésita pas à écrire à son directeur de recherche, Philippe Braud (Université de Paris I) pour qu'elle cesse ses recherches. Manifestement il avait peur que l'étudiante fasse apparaître un milieu sexiste (une seule journaliste femme sur 50 !), hiérarchisé, peu chaleureux. Elle ira malgré tout jusqu'au DEA mais abandonnera l'idée de thèse. Un journal donc qui a perdu son caractère initial, son insolence, sa dérision, ses cris d'humeur : « Il boitille sérieusement à l'approche de son centenaire, en 2015. L'investigation avait mis à mal sa force satirique, la politique a affaibli ses capacités d'investigation » (p.486). Car les auteurs sont très pessimistes pour l'avenir immédiat, Le Canard semblant avoir de nouveau des liens étroits avec la Présidence de la République ! Salles Jean-Paul
Nelson LICHTENSTEIN, Susan STRASSER, Wal Mart. L'entreprise-monde , Paris, Les Prairies ordinaires, collection « Penser / Croiser », 2009, 128 pages, 12 euros. Août 2009* Ce petit opuscule s'inscrit dans la veine des études, privilégiées par Mike Davis, sur le capitalisme contemporain et ses conséquences sur le tissu urbain (voir chez le même éditeur Paradis infernaux , chroniqué sur ce site), avec comme sujet Wal Mart, la plus grande entreprise mondiale. Deux articles sont en réalité juxtaposés, une introduction en prime. Le premier, de Nelson Lichtenstein, s'intéresse à « Wal-Mart : un modèle pour le capitalisme du XXIème siècle ». L'entreprise leader en grande distribution combine en effet des valeurs traditionnelles chrétiennes et l'utilisation d'une technologie hyper sophistiquée et centralisée à partir de Bentonville, dans l'Arkansas, siège de la société ; à tel point que l'on pourrait aller jusqu'à voir en Wal-Mart un prototype d'entreprise totalitaire. L'auteur montre bien que Wal-Mart s'est construite contre « l'Amérique du New Deal », trouvant dans l'idéologie du néo libéralisme un cadre idéal. Les prix bas sont en effet obtenus par l'exploitation d'une main d'œuvre mal payée (dont une partie doit par contrecoup bénéficier d'aides de l'Etat pour vivre !), interdite de se syndiquer (les employés y sont des « associés » !), et au turn over considérable annulant en grande partie les possibilités d'intéressement promises ; Wal-Mart réutilise même le retournement carnavalesque durant le meeting annuel de l'entreprise, alors que les écarts de salaires entre le bas et le haut de l'échelle sont croissants… Surtout, Lichtenstein insiste sur le fait que Wal-Mart est plus qu'un simple détaillant, contribuant, par sa volonté de contrôle des approvisionnements, à la prolétarisation industrielle du monde, loin de toute externalisation. On reste toutefois sur notre faim quant à ses efforts d'implantation en Europe, son échec en Allemagne étant un des trop rares cas développés (quid de la France ?). Il est donc assez surprenant de voir que les réformes proposées en conclusion demeurent finalement bien timides : simplement de meilleures conditions de travail, plus de démocratie sociale, sans aucune remise en cause de fond… Le second texte s'intéresse à « De Woolworth à Wal-Mart : la marchandisation de masse et l'aventure de la culture consumériste ». Susan Strasser y retrace la mise en place de la société de consommation aux Etats-Unis depuis la fin du XIX ème siècle à travers les grands magasins et la VPC , et l'apparition de techniques reprises par Wal-Mart, à commencer par le rôle décisif de la publicité ou la rotation des stocks ; au passage, l'importance des aides publiques pour le développement de la firme de Sam Walton est soulignée. Un rappel historique utile, en particulier concernant les luttes menées contre cette évolution, montrant bien que Wal-Mart, pas plus qu'une autre entreprise, n'est éternelle. Tout au plus pourra-t-on trouver cette étude partiellement plus distante vis-à-vis du sujet annoncé par le titre du livre… Mais le principal regret est de ne bénéficier que de deux études extraites d'un ouvrage daté de 2006 , plus consistant , en langue anglaise et tout entier dédié à Wal Mart, et dont on ne connaîtra pas les raisons ayant poussé l'éditeur à ne pas le traduire en totalité… Jean-Guillaume Lanuque
Françoys LARUE-LANGLOIS, Gracchus Babeuf, Paris, Le Félin, 2003. Ce petit livre ne prétend pas révolutionner l'historiographie du " tribun du peuple " (nom de son journal) qui tenta par la conspiration des Egaux de radicaliser la Révolution française. Plus simplement, l'auteur, se propose de nous rappeler qui était Gracchus Babeuf et pourquoi il demeure un personnage d'actualité. Pas de révélation donc, pas d'apport historique nouveau, mais une sorte de Que sais je ? pour resituer l'importance du personnage et de sa tentative. Georges Ubbiali.
Jean-Yves LE NAOUR, L'affaire Malvy. Le Dreyfus de la Grande Guerre , Paris, Hachette « Littératures », 2007. mars 2008* Jean-Yves Le Naour a la plume prolixe ; après avoir publié Claire Ferchaud. La Jeanne d'Arc de la Grande Guerre en 2007, il s'intéresse à l'Affaire Malvy. La topique de l'affaire est sans doute vendeuse. Elle ne rend pas justice à un livre, certes rapidement écrit, dont l'intérêt principal réside dans la lecture de l'Union sacrée qu'il propose. Louis-Jean Malvy accède au Ministère de l'Intérieur à la faveur de la victoire de la gauche en 1914 dans le gouvernement Viviani. La guerre survient qui le trouve à ce poste. Le ministre n'applique pas le Carnet B, choisissant la paix sociale au moment de la mobilisation. Cette politique que Jean-Jacques Becker voyait chez Viviani, c'est de Malvy qu'elle vient, si l'on en croit Jean-Yves Le Naour. Ministre d'Union sacrée, ministre de l'Intérieur, l'homme entretient avec les majoritaires de guerre socialistes et syndicalistes des relations étroites. Il a de son rôle une conception forte : l'impératif de paix sociale fait de lui, aux yeux du patronat et de la droite, l'allié des ouvriers. Paradoxalement, dans une histoire du réformisme qui se cherche encore, Malvy, comme Ministre de l'Intérieur, semble un jalon de poids. La guerre est là, qui reconfigure les rapports sociaux au nom du front. Malvy le confie a posteriori en 1918 à Léon Jouhaux : « car il faudra bien que le parti républicain se pénètre bien de cette idée que la guerre a mise en lumière et fait mûrir la notion du droit ouvrier … ». L'attention qu'il porte à la classe ouvrière et à ses dirigeants se double de la mansuétude du ministre vis-à-vis des minorités pacifistes car leur répression au regard de l'opinion publique leur vaudrait publicité, affaiblissant l'Union sacrée. Précisément, dans les failles d'une démobilisation culturelle, la position de Malvy s'effrite. Cible des éructations de Léon Daudet, il paie au prix fort l'affaire du Bonnet rouge et l'impéritie de ses collaborateurs. Les solides inimitiés que lui vouent l'Etat-major (Pétain) comme le 2 e Bureau scellent également sa chute. Le Ministre de l'Intérieur aurait, sinon trahi, du moins fait la preuve de son incapacité à exercer ses responsabilités dans une France en guerre. L'exécution par la Haute cour d'un Sénat largement acquis à la cause clemenciste le voue à une roche tarpéienne. Naguère briseur de grèves, Clemenceau apparaît également fossoyeur de la paix sociale voulue par Malvy. Jouhaux et Sembat semblent les seuls à épauler un ministre que son parti préfère sacrifier. Il faut attendre le Cartel des gauches pour que le suffrage universel rétablisse Malvy en politique. L'homme glisse ensuite à droite… La plume de Jean-Yves Le Naour campe une biographie agréable, croquant ci et là des portraits, des situations qui, à hauteur du Ministre de l'Intérieur, permettent d'apprécier l'Union sacrée. La thèse de l'ouvrage voit dans le sort fait à Malvy la préfiguration des tergiversations radicales de l'entre-deux-guerres. Soit… Pour autant la lecture laisse parfois sur sa faim : certes nourrie des travaux de Serge Berstein sur le radicalisme, de Jean-Jacques Beker, d'Olivier Forcade sur la censure, la démonstration oublie en chemin l'imaginaire clemenciste du complot abordé par Frédéric Monier, comme la question de l'Action Française (Bruno Goyet) pourtant cardinale dans le sort du ministre. Il faut alors prendre l'ouvrage comme l'indice d'un manque, celui d'une histoire politique renouvelée de la Grande Guerre, attentive à ne pas résumer le réformisme à Albert Thomas ; soucieuse également de comprendre de l'intérieur pour la gauche ce que fut la pratique d'une Union sacrée qui, à partir de 1917, permet le retour aux affaires de la droite. En somme, il faut lire l'Affaire Malvy pour qu'ensuite l'ouvrage soit, sinon palimpseste, du moins invite à aller plus loin dans l'appréciation de la Grande Guerre des radicaux, des socialistes et des syndicalistes. Vincent Chambarlhac
Jean-Pierre LONGRE, William MARX (dir.), Jean Prévost aux avant-postes, Bruxelles, Les impressions nouvelles, 2006. octobre 2006* Ce recueil de texte constitue les actes d’une journée organisée à l’Université de Lyon III en décembre 2004 par le département de Lettres, consacrée à Jean Prévost, « Aux avant-postes de l’histoire, de la littérature ». Vincent Chambarlhac.
Pierre MACHEREY, Petits riens. Ornières et dérives du quotidien , Paris, 2009, Bord de l'eau, 361 pages, 24 €. Décembre 2009* Dans ce livre, l'auteur nous montre, sous divers angles – littérature, philosophie, sociologie, psychanalyse – l'intérêt, la difficulté et les enjeux d'une réflexion sur la vie courante, sur le quotidien. La richesse de celui-ci tient à son ambivalence prise entre stabilité et instabilité, permanence et changement. Cette dualité contradictoire, objet de multiples recherches, est appréhendée sous des prismes différents selon les penseurs : la grandeur et la misère de l'homme au miroir du divertissement pour Pascal ; le mythe et la banalité dans l'Ulysse de James Joyce ; le désenchantement et le merveilleux au sein et autour du surréalisme ; comme lieu de l'aliénation et de l'émancipation chez Lefebvre… Macherey nous offre des pages éclairantes sur les expériences littéraires de James Joyce et Georges Pérec, sur les positionnements divergents qui s'opèrent au plus près d'approches communes, entre Marx et la gauche hégélienne ; Breton et Leiris ; Lefebvre et Debord. Les différentes parties du livre – Philosophie ; Sciences humaines ; Littérature ; Approches critiques – sont relativement cohérentes, mais il manque un fil conducteur plus structuré entre elles et, en tous les cas, une conclusion qui permettrait de mieux faire ressortir les tendances générales et points névralgiques de la réflexion. En ce sens, la structure de l'essai est encore trop débitrice des cours dont sont issus les textes rassemblés ici (1). Frédéric Thomas (1) Notons d'ailleurs que ces cours sont accessibles sur le net à l'adresse suivante : http://stl.recherche.univ-lille3.fr/seminaires/philosophie/macherey/Machereypresentation.html .
Bernard MARCHAND, Les ennemis de Paris. La haine de la grande ville des Lumières à nos jours , Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection « Histoire », 2009, 388 pages, 20 euros. septembre 2009* Mots clefs : urbanisme – réaction. Spécialiste d'urbanisme -il a déjà écrit un Paris, histoire d'une ville -, Bernard Marchand nous livre ici une vaste étude de ce qu'il nomme l'urbaphobie, une haine de la grande ville essentiellement centrée sur Paris, afin d'essayer de comprendre son existence et la relative négligence dont elle a jusqu'à présent fait l'objet de la part de la recherche. Son corpus est varié, incluant des écrits d'écrivains, de politiciens, mais aussi des films ou même des publicités, un patchwork presque impressionniste qui constitue par là même une limite de l'entreprise, d'autant que l'impact des idées urbaphobes sur la population française demeure très difficile à évaluer… Choisissant de débuter son analyse au milieu du XVIIIème siècle, Bernard Marchand évoque les étapes successives de cette tendance de fond, conçue principalement comme une réaction aux révolutions industrielles. Se succèdent ainsi les physiocrates et leur urbaphobie à fondement économique, Rousseau et ses inquiétudes d'ordre moral, puis, à partir de 1789, une peur plus politique voit le jour, culminant en 1848 et surtout en 1871 : celle du prolétariat urbain et de l'incendie social. Le changement de nature de l'urbaphobie durant l'entre-deux-guerres, visant désormais la survie même de la civilisation, nous semble toutefois moins convaincant que la pérennité des thèses urbaphobes. Cette rétrospective nous permet en tout cas de redécouvrir les idées d'un Méline ou d'un Giono, non sans certaines impasses (les quelques phrases consacrées aux marxistes n'évoquent aucunement l'objectif de mettre fin à la séparation ville-campagne). Le tournant essentiel, selon Marchand, se situe en 1940 : c'est le régime de Vichy qui va faire passer l'urbaphobie du discours aux actes, sujet de la seconde partie de l'ouvrage. A cet égard, l'auteur estime que l'initiative vichyste, nourrie de conservatisme mais aussi d'idéologie technicienne planiste, a été poursuivie par les gouvernements ultérieurs. C'est particulièrement le cas pour la représentation électorale, la surreprésentation des campagnes sur les villes étant permanente depuis la IIIème République. Quant à l'aménagement du territoire, une politique d'égalisation revendiquée de la population sur le territoire, elle est dénuée, selon lui, de tout fondement sérieux, et privilégie surtout les campagnes au détriment de périphéries urbaines dont les besoins sont bien plus criants. Bernard Marchand fait également une critique en règle de Jean-François Gravier et de son œuvre devenue consensuelle, Paris et le désert français , en rappelant les attaches clairement d'extrême droite de l'auteur. De même, la main mise de l'Etat sur ces prises de décision d'aménagement, sans consultation démocratique, mérite d'être rappelée, ainsi que l'illustrent d'ailleurs les récentes décisions du président Sarkozy relatives aux projets de Grand Paris. Néanmoins, les nuances que l'auteur apporte quant aux actions d'un de Gaulle ou des périodes de gouvernance par la gauche tendent à relativiser cette tendance urbaphobe dont l'existence est bien réelle (1), mais qui ne semble pas être pour autant un déterminant exclusif… La troisième partie est enfin consacrée spécifiquement aux « fondements théoriques de l'Urbaphobie », non sans quelques redites d'analyses antérieures et des développements un peu trop détaillés (sur la chute de Rome ou les diverses conceptions du temps historique). Certaines idées reçues sont en tout cas utilement balayées, ainsi de la province qui payerait pour Paris, alors que la réalité est inverse. La nature profondément chrétienne et anti Lumières de l'urbaphobie (holisme contre individualisme, éloge d'une nature fantasmée qui n'existe pas) est également largement démontrée, avec l'influence majeure de la synthèse d'Oswald Spengler après la Première Guerre. Au sortir de cet ouvrage, où certaines fautes de forme étonnent (2), on a cependant l'impression que l'auteur, en dénonçant l'urbaphobie, fait pour le moins en partie preuve d'urbaphilie, ne traitant pas des vrais problèmes engendrés par la vie en ville (ainsi du stress de la vie parisienne), un sujet il est vrai autrement plus large et qui met en jeu des conceptions profondes de ce que doit être la société rêvée… Son propos n'est d'ailleurs pas toujours dénué d'un certaine inscription politique, ainsi lorsqu'il définit la solidarité ( « Le mot solidarité implique des échanges à peu près symétriques (…) » , p.216), ou surtout quant à ses préoccupations d'une place concurrentielle de la France , qui le conduisent à faire l'éloge de la productivité supérieure en Ile-de-France et de l'entreprise privée, et à critiquer les zones subventionnées et leurs emplois publics peu performants (3)… Le cadre capitaliste de l'économie mondialisée doit-il être le seul abri de la réflexion ? Mais le plus remarquablement partisan n'est autre que le jugement qu'il porte sur l'extrême gauche. Il considère en effet que la hausse actuelle de l'urbaphobie serait essentiellement due aux restes encore vivaces dans les esprits du christianisme et du marxisme ( « (…) il reste la haine du capitalisme et de ce qui va avec lui dans l'opinion : l'entreprise, la technique, la science… et la grande ville » [sic], p.329), tant il est vrai que l'extrême gauche « déteste le monde moderne » (p.358), ce qui serait une des racines de l'urbaphobie de gauche, alors que la thèse selon laquelle le manque d'identité marxiste de cette même gauche pourrait expliquer son urbaphobie serait probablement plus intéressante ! Jean-Guillaume Lanuque (1) Mais peut-être pas au point de susciter une allusion au Cambodge des Khmers rouges lorsque est évoquée la politique de VGE, seul exemple censément plus urbaphobe que cette dernière (p.211). (2) L'accent circonflexe est ainsi systématiquement oublié pour le mot sûr… (3) « (…) les régions urbaines et industrielles produisent beaucoup parce qu'elles sont exposées à la concurrence internationale qui les oblige à améliorer leur productivité au prix de licenciements douloureux. (…) Au contraire, les régions captatrices demeurent protégées car leurs activités, faites principalement de services à la personne (salaires publics, retraites, villégiature, tourisme, paysans-fonctionnaires,…), demeurent à l'abri de la concurrence mondiale. Ayant une faible productivité, elles réclament une forte main d'œuvre et embauchent beaucoup. » , p.247.
Frédéric MARTEL, De la culture en Amérique , Paris, Gallimard, 2006, 622 pages (annexes, bibliographie, précieux glossaire), 32 € . Mai 2007* Rockefeller, au milieu des années 1960, en appelait – une constante aux Etats-Unis – à la philanthropie des entreprises et des particuliers pour le développement des arts. Mais en même temps il préconisait l'augmentation des subventions publiques. Il sera presque aussitôt entendu par le Président Johnson qui désirait que les arts s'épanouissent, non seulement pour réaliser sa « grande société », mais aussi pour que le pays continue à rayonner à l'étranger, à diffuser ses idéaux de liberté. De l'art comme arme dans le cadre de la confrontation avec l'URSS. Déjà dans les années 1950 le Département d'Etat avait instrumentalisé l'expressionnisme abstrait (Mark Rothko, Jackson Pollock…) pour lutter contre les naïvetés et les clichés du réalisme socialiste, prétendant ainsi illustrer la liberté d'expression régnant aux Etats-Unis. L'ouvrage de F. Martel, ancien attaché culturel à l'ambassade de France aux Etats-Unis, basé sur une enquête exhaustive (700 entretiens dans 35 Etats), impressionne par sa richesse et son sérieux. Il montre que la tradition philanthropique est encore bien vivante, encouragée par un code des impôts (l'article 501C3) qui accorde des exemptions fiscales aux organisations à but non lucratif. Dans le domaine des arts, deux millions de salariés en dépendent directement. Avec finesse, l'auteur explique pourquoi les donations ont la faveur des Américains fortunés (4,2% des Américains les plus riches effectuent 93% des dons en faveur des arts) : par l'impôt, ils se sentiraient contraints, par le don, ils se croient libres. De plus, le don assure une consécration symbolique durable (le nom du donateur figure sur les frontons des édifices qu'ils ont financés) et surtout il permet d'accéder à un réseau de pairs, procure des contacts…tout cela étant bon pour les affaires ! Bien sûr le système entraîne des dérives, ainsi à Chicago la fondation Mac Arthur s'est spécialisée dans les « genius awards », aidant les artistes ou les universitaires « géniaux » ! Mais la plupart du temps ce sont des jurys d'experts, professionnels de la culture ou artistes, qui orientent les aides, si bien que des domaines très variés de la culture sont aidés, de la « high culture » (musées, orchestres symphoniques ou universités) aux Arts et traditions populaires. Mais le système culturel américain ne se limite pas aux fondations privées. Déjà sous Roosevelt, dans le cadre du New Deal, avec le Federal Art Project, un système d'aides publiques aux artistes ou écrivains avait été mis en place. Accusé d'être un foyer d'accueil pour communistes, il a été supprimé en 1939. L'institution actuelle la plus importante, la Dotation nationale pour les arts (NEA : National Endownement of Arts), complétée par des institutions semblables dans chaque Etat, est née en 1965. Certes son budget a toujours été faible, comparé à celui des institutions privées, mais il n'a cessé de croître, passant de 8 millions de dollars en 1970 à 154 millions au début des années 1980. Bourses aux artistes, aides aux entreprises de décentralisation culturelle, aides à la formation… ses actions sont multiples et controversées par l'aile dure du parti républicain, les conservateurs. Ils se sont mobilisés bruyamment contre le financement d'artistes jugés par eux subversifs. Une série d'offensives, les « culture wars », ont été menées à la fin des années 1980, contre plusieurs expositions de photographies accusées de porter atteinte à la religion ou aux bonnes mœurs. Ainsi l'exposition « Against our Vanishing » (Témoignages contre notre disparition), à New York, en novembre 1989, critiquait durement l'inertie des dirigeants politiques et religieux confrontés à l'épidémie du sida. Elle a été l'objet de vigoureuses attaques, mais les artistes se sont mobilisés pour défendre la liberté de parole et la diversité culturelle. Cependant, au début du XXIe siècle, bien qu'il ait survécu, le NEA n'est plus une force vitale pour les arts aux Etats-Unis. Son budget ne dépasse pas celui des orchestres militaires du pays… Plus que jamais aux Etats-Unis c'est l'argent privé qui domine le secteur culturel. Jean-Paul Salles
Régis MESSAC, Brève histoire des hommes , Paris, éditions Ex Nihilo, 2009, 206 pages, 15 euros. Mai 2010* Mots clefs : histoire mondiale ; science fiction, matérialisme, Chine, Egypte, Elisée Reclus Avec son étude sur Les premières utopies (chroniqué sur ce site), nous avions eu l'occasion de mettre en valeur le travail d'analyste de Régis Messac, souvent plus connu pour son pamphlet A bas le latin ! ou pour ses romans de science-fiction, Quinzinzinzili et La cité des asphyxiés . Ce nouveau livre édité par la Société des amis de Régis Messac reprend un travail réalisé par l'auteur pour le quotidien Nouvel âge, de Georges Valois, et paru début 1939. Il s'agit d'un tableau de l'histoire mondiale basé sur une optique matérialiste, partant de l'origine de la Terre pour finir sur l'âge industriel, insistant sur l'évolution de la pensée et écrit dans un style fluide et vulgarisateur. Influencé par l'école des Annales (il se désintéresse presque totalement de la geste des souverains), mais également par les analyses de la dialectique nomades – sédentaires d'un Ibn Khaldoun, R. Messac livre un certain nombre de réflexions fines sur les premiers langages humains, l'origine de la Renaissance italienne arabe plutôt que romaine ou les cruautés coloniales sensibles dès les Grandes Découvertes ; au point de surprendre parfois, par exemple lorsqu'il relativise l'ampleur réelle des victoires grecques durant les guerres médiques, au risque de verser dans le discutable (la soi disant folie d'Alexandre le Grand ou une certaine sous estimation de l'importance de la Révolution française). Son esprit ironique, voire cynique, transparaît même à certains moments (1), tout comme son rejet du patriotisme -spécialement à l'école- ou sa critique de la démocratie bourgeoise (« Il n'y a nulle part de véritable démocratie », p.181). On retiendra en particulier son insistance sur le mélange fécond des cultures comme moteur de l'évolution (2), et sa critique de prolétaires occidentaux solidaires de leurs bourgeoisies dans l'exploitation coloniale qui s'apparente à une prémisse du tiers mondisme. Bien sûr, cet exposé présente des aspects inévitablement datés et dépassés : il en est ainsi des origines de l'homme (l'homme de Piltdown étant ici considéré comme authentique) ; de l'Egypte comme berceau de la civilisation et plus généralement de l'idée d'un foyer central à partir duquel la culture se serait propagée, alors que les recherches actuelles évoquent plutôt un polycentrisme. On retrouve en tout cas sous sa plume des considérations caractéristiques de cet esprit libre, humaniste et laïc. Non content de considérer l'apport des Hébreux comme limité, il insiste sur le caractère totalement légendaire des fondateurs des grandes religions et reconsidère à la baisse l'attachement des populations européennes médiévales au christianisme. Il effectue d'ailleurs un parallèle original entre le christianisme et le syndicalisme, tous deux à l'origine instruments d'émancipation devenus instruments d'asservissement… Terminant son analyse par des considérations sur l'avenir, l'auteur fait preuve d'une prescience étonnante quant à la montée en puissance de la Chine, quand bien même cela passe chez lui par une crainte que l'on peut trouver exagérée. Sa peur de l'augmentation de la population du globe évoque par contre Malthus, tant selon lui le nombre de 3 ou 4 milliards de Terriens en l'an 2000 s'apparenterait à une catastrophe pouvant conduire à l'anthropophagie ! L'antithèse de la pensée d'un Elisée Reclus, donc. Ces limites ne remettent toutefois aucunement en cause la valeur de cette synthèse qui demeure stimulante et qui se termine d'ailleurs par un optimisme marqué dans les possibilités technologiques (ainsi des aliments de synthèse). Un dernier mot sur la couverture choisie, déconcertante en cela qu'elle utilise une photographie du Parlement européen, alors qu'il n'en est évidemment nullement question sous la plume de Régis Messac… Jean-Guillaume Lanuque (1) Cet extrait page 29 au sujet des premiers humains : « Un très grand nombre d'enfants mouraient en bas âge, mais cela valait autant que de traîner des années une vie misérable, pour finir à l'hôpital ou sur les champs de bataille ». (2) « La culture, loin d'être liée au sort de telle ou telle « race », se développe toujours avec le maximum d'intensité dans les lieux où viennent se mélanger, se heurter, s'affronter et se confronter les types humains les plus divers. La culture la plus riche (…) est toujours celle qui emprunte le plus . » (p. 162)
Zvonimir NOVAK, La lutte des signes. 40 ans d'autocollants politiques , Saint-Georges d'Oléron, Les éditions libertaires, 2009, 204 pages, 30 euros. Mai 2010* Mots clefs : iconographie – extrême gauche – socialisme - communisme. Dans le domaine en plein essor de l'étude de l'image (1), l'ouvrage de Zvonimir Novak s'intéresse à un support délaissé (comparativement à l'affiche, au cinéma ou au dessin de presse) mais pourtant passionnant : l'autocollant politique. Né en 1935 aux Etats-Unis, et popularisé à l'occasion des campagnes présidentielles des années 50 et 60, ce fruit du marketing politique s'est généralisé en France à compter des années 1968. Sa spécificité résiderait dans sa dimension visuelle plus importante que l'affiche, faisant de lui l'héritier des vignettes de la Révolution française et des papillons dont l'essor remonte aux années 30. Zvonimir Novak, lui-même professeur d'arts appliqués, s'intéresse ici à la gauche et à l'extrême gauche, écartant les syndicats (sauf la CNT, « parti-syndicat ») et les associations, au profit des différentes familles idéologiques, du Parti socialiste aux maoïstes (mais rien par contre sur les ultra gauches), et de certains collectifs. Quelques entretiens avec des graphistes militants complètent le tour d'horizon. La facilité de pose et la multiplicité des formes et usages de cet outil de propagande sont quelques-uns des facteurs qui expliquent le succès de l'autocollant, constituant pour l'auteur un véritable « art populaire », dans la lignée de ces formules qui ont donné à Mai 68 une part de sa célébrité. La diversité est toutefois très grande, entre les autocollants du SCALP ou des autonomes, qui s'inscrivent bien dans cette filiation, et ceux de LO, par exemple, bien plus austères. On découvre ainsi au fil des pages la préférence de la Fédération anarchiste (FA) pour le noir et le gris, l'origine du chat noir de la CNT (à chercher chez les Industrial Workers of the World (IWW) des Etats-Unis) ou du « crabe » de la LCR (la faucille et le marteau en position verticale), les parallèles entre l'imagerie du PSU et celle des Verts, le symbole le plus utilisé par le PCF pour sa propagande visuelle (le bonnet phrygien), ou les emblèmes caractéristiques des socialistes, des trois flèches (originaires d'Allemagne) au poing à la rose, d'une immuabilité rare depuis quarante ans. Plus généralement, l'existence de trois cultures politiques différentes chez les trotskystes apparaît très bien, la LCR étant clairement en pointe, suivant l'évolution graphique du temps, tandis que du PCI au PT, on constate un net déclin de l'efficacité visuelle des « lambertistes », pourtant parmi les premiers à utiliser les autocollants. Cet ouvrage à l'iconographie d'une grande richesse n'est malheureusement pas exempt de défauts. Outre des fautes d'orthographe beaucoup trop fréquentes, témoignant d'une relecture inexistante, des traductions d'autocollants étrangers parfois absentes, et quelques erreurs récurrentes de dates, le principal reproche concerne le texte. En effet, les sympathies libertaires de l'auteur le conduisent à accorder un plus grand nombre de pages à cette mouvance comparativement aux autres familles politiques, mais surtout à émettre un certain nombre de jugements à l'emporte pièce, plus que discutables, valorisant les anarchistes au détriment des autres, surtout s'ils ont une filiation communiste. Pour les trotskystes, les confusions sur la notion d'entrisme se combinent à des remarques qui vont jusqu'à friser la diffamation (2), et on retrouve des parallèles tellement simplistes ici qu'ils en deviennent caricaturaux (les trotskysmes comme Eglises), ainsi que des affirmations péremptoires jamais réellement étayées (3). On pourra également regretter que ne figurent pas davantage d'analyses approfondies de certains autocollants, laissant ouvert un champ d'études conséquent à d'autres chercheurs, plus soucieux de rigueur, dans la lignée du colloque précité. Jean-Guillaume Lanuque (1) Voir par exemple les actes d'un colloque international publié sous la direction de Christian Delporte, Laurent Gervereau, Denis Maréchal, Quelle est la place des images en histoire ? , Paris, Nouveau monde éditions, 2008, 480 p. (2) « L'éclair devenu infréquentable [après la Seconde Guerre mondiale] prendra la forme d'un 4, pour désigner la IVe Internationale, qui ressemblera à un S, aussi sinistre que le SS des Nazis » (p. 87). Il faut dire que la bibliographie de Zvonimir Novak laisse cruellement à désirer concernant les « idéologies et mouvements politiques », puisque Stéphane Courtois côtoie Antoine Bourseiller ou l'inénarrable ouvrage Les taupes rouges … (3) Ainsi, « Trotsky ne s'intéressait pas à l'art et se méfiait des artistes » (p. 88), ou, au sujet des maoïstes, « L'histoire des maoïstes est rocambolesque, absurde et violente (…) » (p.115).
Fabien OLLIER, Footmania. Critique d'un phénomène totalitaire , Homnisphères, 2007, 144 pages, 10 euros. juin 2007* Le petit ouvrage de Fabien Ollier, enseignant en éducation physique et sportive (EPS), s'inscrit pleinement dans la lignée de la théorie critique du sport élaborée principalement par Jean-Marie Brohm. Ce dernier signe d'ailleurs la préface, de son style toujours très incisif et sans concession. Partant de la récente Coupe du monde de football, évoquant les inquiétantes perspectives de celle de 2010 en Afrique du sud, Fabien Ollier démontre toute l'actualité de la lutte à mener contre l'empire du foot. En accumulant les citations fort à propos, parfois d'une consternante bêtise (selon une étude « indépendante » sur le football commandée par l'UE, les « (…) deux choses spécifiques en Europe [sont] les produits de luxe et le sport – dont le football est le premier ambassadeur » ), il montre de manière incontestable la composante éminemment capitalistique de ce sport de compétition, que ni les politiques, ni les intellectuels, ni même les juges n'osent attaquer totalement, ainsi que les violences qu'il véhicule intrinsèquement. On pourra toutefois ne pas partager le rôle de fourrier du fascisme qu'il lui attribue (« le football est un fascisme dans la démocratie »), en s'appuyant entre autre sur les analyses de W. Reich, d'autant que son raisonnement n'échappe pas à toute contradiction. Il est ainsi difficile de dénoncer à la fois l'utilisation du stade de Berlin construit à l'époque nazie et les dépenses excessives consacrées aux équipements sportifs. En dépit d'un style parfois pédant ou excessivement alambiqué, d'allusions scabreuses un peu lourdes, cet opuscule constitue un bon condensé de la théorie critique du sport, idéal pour une première approche. Jean-Guillaume Lanuque
Michel ONFRAY, Contre-histoire de la philosophie 1. Les sagesses antiques, Paris, Grasset, 2006, 336 pages, 20,90 euros. juillet 2006* Après son Traité d’athéologie, devenu un succès de librairie, le philosophe Michel Onfray s’est lancé dans une Contre-histoire de la philosophie en six tomes, destinée à proposer une vision de l’évolution de la pensée centrée sur le matérialisme et l’hédonisme plus que sur l’idéalisme, et mettant en valeur les vaincus de la pensée dominante, problématique qui entre clairement en résonance avec nos propres champs d’intérêt. Les sagesses antiques en est le premier volume, et on y retrouve les tics et les défauts du style de l’auteur, en plus d’un européocentrisme assumé : derrière une recherche de la formule incisive et de la phrase bien faite, une certaine prétention et une tendance à tailler à la serpe au profit de sa thèse. Dans ce premier tome, la victime principale de ses attaques n’est autre que Platon, accusé -plutôt à juste titre- d’avoir posé les bases d’un idéalisme repris et enrichi par le christianisme. Sont donc réhabilités les présocratiques et les sophistes, avec leur volonté d’aller au peuple. Jean-Guillaume Lanuque
Paroles de maîtres du monde d'aujourd'hui . Dessins de J.-M. Perchet, Toulouse, Les éditions libertaires, 2006, 30 pages Paroles de poètes révoltés . Illustration de Laurent Melon, Toulouse, Les éditions libertaires, 2006. juin 2007* Après Paroles anticléricales et Paroles antimilitaristes , paraissent deux nouveaux livres aux éditions libertaires. Bâtis sur le même principe que les précédents, ces ouvrages allient de courts textes à des illustrations abondantes. Le premier, constitue une sorte de bêtisier, hélas terrifiant, des déclarations des « grands » de ce monde. On y apprend (ou on se souvient) que Sarkozy (Guillaume, PDG des Tissages de Picardie, le frère de l'autre) déclarait « Je suis fier d'être un patron qui délocalise ! Assez de faux-semblants : la perte de l'emploi, la déstabilisation industrielle, c'est normal, c'est l'évolution ». Encore un qui se contente de répéter les âneries colportées sur Darwin, sans prendre la peine de le lire. Plus cruel apparaît le constat fait par Michel Rocard, « Le capitalisme a gagné », sans prendre la peine (ça doit être clair dans son esprit) de préciser si c'est momentané ou définitif. Les dessins de J.-M. Perchet illustrent à merveille ces pensées où la cruauté voisine la stupidité ou le mépris de ce qui fonde l'humanité. Un beau travail à offrir. J'avoue personnellement être moins sensible aux collages de Laurent Melon qui accompagnent les vers souvent magnifique de Rimbaud, Aragon (étonnant de l'y retrouver dans une anthologie éditée par un éditeur anarchiste), Rutebeuf, René Char et quelques autres. En tout état de cause, il s'agit de beaux objets que l'on aime à feuilleter pour se replonger dans la poésie ou pour offrir à celles et ceux qu'on aime. G.U.
Michelle PERROT, Histoire de chambres , Paris, Seuil, 2009, 445 p., 22 €. Juin 2010* Mots clés : Société XIX-XXe siècle, Femmes, Enfants, Ouvriers. Dans ce livre Michelle Perrot étudie l'apparition de la « chambre particulière ». Avoir une chambre à soi « pour écrire, rêver, aimer, tout simplement dormir », tel était le vœu de Virginia Woolf par exemple. C'est la bourgeoisie anglaise qui fut la première attentive à la « privacy », et cela autour des années 1840 seulement. En effet, jusqu'au milieu du XIXe siècle et même au-delà dans certaines provinces, la salle commune, intergénérationnelle, multifonctionnelle, formait l'horizon de la majorité des populations, d'où les lits clos bretons illustrant déjà la quête d'une intimité. L'auteur, qui fait une large utilisation de la littérature, décrit la chambre comme un « creuset de civilisation ». Elle est protectrice, « fondatrice de l'autonomie ». Maintenant un ultime droit au secret dans une société de plus en plus quadrillée, « elle est la possibilité d'une île », écrit-elle joliment. Elle ne pouvait trouver meilleur exemple pour illustrer son propos que celui de Joë Bousquet. Revenu paralysé à vie de la guerre de 14 à la suite d'une blessure, il reçoit couché, élégamment vêtu, entouré de tableaux de ses amis surréalistes, comme « un poisson dans l'eau dans sa chambre » de sa maison de Carcassonne. Sa chambre fut un lieu d'invention, d'échange, de création, de résistance dans tous les sens du terme, notamment pendant l'Occupation où elle servit de planque (sur l'étrange destin de ce personnage, voir Pierre Cabanne, La chambre de Joë Bousquet , Marseille, André Dimanche éditeur, 2005). Mais le livre ne se limite pas à la « chambre particulière », il évoque aussi « la chambre du roi », « la chambre d'enfant », « la chambre d'hôtel », « les chambres ouvrières » et plus largement l'invention du logement social, instrument de moralisation et de normalisation du travailleur…avec la disparition progressive des « garnis » et des « hôtels meublés ». Au terme d'un effort biséculaire, l'ouvrier enfin est logé ! Il est « dans ses murs ». Il s'est dissocié du pauvre, écrit-elle, hors chambre, hors mur : selon un rapport de 2006, 100.000 personnes vivraient à l'année dans des campings ou des mobile-homes. Le problème c'est que beaucoup de ces mal logés ont souvent un emploi, ce sont les « ouvriers pauvres », dont certains dorment dans leur voiture ou les parcs municipaux. Un livre riche, peut-être trop riche, embrassant de trop nombreux objets, au détriment de sa principale originalité : l'étude de l'invention de la « chambre particulière » parallèlement à l'essor de l'individualisme. On nous permettra de rectifier une approximation de la grande historienne, en page 287, pour qui « le sublime » au XIXe siècle est le nom donné aux ouvriers alcooliques. Pour Alain Cottereau, c'est un ouvrier d'élite, d'une habileté exceptionnelle. Indispensable au patron, il pouvait le défier sans crainte de représailles. Et en effet, faisant libation la « saint-lundi », il défiait aussi le bon fonctionnement de l'ordre industriel (in Poulot Denis, Le Sublime ou le travailleur comme il est en 1870 et ce qu'il peut être, 1 ère édition en 1870, réédité par Maspero en 1980, avec une longue présentation d'Alain Cottereau, p.7-102). Salles Jean-Paul.
PIECES ET MAIN D'ŒUVRE, Terreur et possession. Enquête sur la police des populations à l'ère technologique , Paris, L'échappée, collection Négatif, 2008, 336 p., 14 €. décembre 2008* Si le petit opuscule sur le téléphone portable représentait un des exemples de la critique déployée par le collectif anonyme Pièces et main d'œuvre à l'égard de la technologie (voir sur ce site), Terreur et possession , plus copieux, et à la couverture assez marquante, ressemble davantage à un manifeste détaillé. Il s'ouvre d'ailleurs par des « thèses pour le temps présent », qui sont comme la pointe avancée de la remise en cause de l'idée d'un progrès continu et indéfini. Se plaçant clairement du côté des « sans-pouvoirs » (une notion plutôt généraliste) face à un Etat capable selon eux d'endiguer toute velléité révolutionnaire, ils placent leur espoir dans un analyse pointue de la réalité, particulièrement des technologies (« l'actuel front de la guerre entre pouvoir et sans-pouvoirs », p.9), de la part d'individus autonomes, loin des organisations constituées de l'extrême gauche, relevant ainsi d'un anarchisme individualiste très critique sur les révolutions du passé. Ils réaffirment ainsi l'alternative célèbre entre socialisme (ici « transformation révolutionnaire de la société ») et barbarie (« destruction commune des classes en lutte », p.19). Leur filiation mêle d'ailleurs aussi bien des intellectuels (Adorno, Ellul, Anders…) que des auteurs, en particulier de science-fiction (Wells, Capek, Zamiatine, Orwell, Dick, etc…), ayant réfléchi sur le « techno-totalitarisme » ; eux-mêmes s'inscrivant dans la lignée des peurs si bien mises en scène par la science-fiction politique française des années 70. Le propos, riche en exemples, se caractérise toutefois par une tendance à la redite et à la dispersion, avec un souci de critique qui s'exerce tous azimuts. S'efforçant de valider la théorie du complot de la part de ceux qui constituent l'Etat, en ridiculisant des intellectuels comme Taguieff, Pièces et main d'œuvre retrace les différentes étapes du contrôle -informatique en particulier- des populations et de la problématique sécuritaire, de Vichy à l'actuelle décennie en passant par les guerres coloniales et le septennat de VGE (instauration du plan Vigipirate et de la CNIL), tout en relativisant les pseudo gardes fous démocratiques qui n'émanent jamais directement de la population (la dite CNIL, justement). Utile, également, le rappel de la source juteuse de profits que représentent les secteurs en plein essor de la biométrie et de l'ADN. On demeure cependant sceptique quant au passage des secrets, gouvernementaux ou économiques, à une conspiration organisée sur le long terme et motivée par la volonté d'éviter tout épisode révolutionnaire. Leur principal mérite, au-delà de l'opposition de bon sens entre sécurité et liberté, est en tout cas de rappeler les dangers sérieux qui s'opposent à toute contestation active du système, que ce soit la multiplication des fichiers (dont certains accessibles à tous moyennant paiement sur le site Intelius.com), ou la nature en dernière instance de l'Etat, « bande d'hommes armées », pour reprendre l'expression d'Engels. Le spectre de la Russie, avec sa législation anti « extrémistes », a de quoi inquiéter quant à l'avenir de nos « démocraties », tout comme les progrès des neurosciences, leurs applications ayant des noms aussi neutres que « neuromarketing » ou « neuropolice ». On pourra certes reprocher au collectif, outre un certain pessimisme révolutionnaire, sensible par leur qualification de « l'invincibilité » actuelle de l'Etat face à une possible insurrection, le manque de propositions transitoires concrètes, en dehors d'une destruction de tous les fichiers, par exemple. Un livre qui oblige à garder les yeux ouverts. Jean-Guillaume Lanuque
PIECES ET MAIN D'OEUVRE, Le téléphone portable, gadget de destruction massive , Paris, L'échappée, collection Négatif, 2008, 96 pages, 7 euros. septembre 2008* Les éditions L'échappée avaient déjà proposé, dans l'ouvrage collectif La tyrannie technologique (chroniqué sur ce site), une contribution du collectif Pièce et main d'œuvre portant sur « Le téléphone portable, gadget de destruction massive ». C'est cette étude consacrée au bien de consommation apparemment le plus répandu sur Terre qui est ici reprise et enrichie sous forme de petit opuscule autonome. On retrouve donc les principaux éléments de l'acte d'accusation à l'égard de la téléphonie mobile : la pollution engendrée par les fabricants et par le caractère de plus en plus jetable de cette technologie, conduisant à inonder la Chine ou l'Afrique de cadavres téléphoniques dangereux ; le caractère potentiellement nocif des ondes émises par les portables pour notre organisme, soigneusement sous évalués, voire dissimulés par les entreprises concernées, avec la complicité de l'OMS ; le conformisme social qu'il induit, la demande étant habilement générée par l'offre elle-même ; la fausse liberté dont il serait le porte étendard, alors qu'il s'agit de dépendance et de déshumanisation ; la surveillance de plus en plus globale dont il est le fourier. Le propos est toujours aussi intéressant, dérangeant, et tranche avec ce que l'on entend le plus souvent dans les médias, avec toutefois des analyses qui ne vont pas assez loin dans la précision. Ainsi, si le portable est dangereux pour la santé, à partir de quel seuil et de quelle fréquence d'utilisation exactement ? L'aliénation que le portable (et plus généralement les moyens de communication les plus récents) engendre chez les plus jeunes, pouvant provoquer des conséquences sur la réflexion ou la curiosité intellectuelle et affecter même l'enseignement, n'aurait-elle pas mérité de plus amples développements ? Un livre à mettre en toutes les mains pour encourager une réflexion bien trop rare sur un tel sujet. En complément de l'étude elle-même, Pièces et main d'œuvre a ajouté un texte, « Rendez-nous notre objet d'aliénation favori ! Ou pourquoi la technologie est le problème », une réponse à l'accusation selon laquelle le collectif utiliserait les moyens qu'il dénonce : soulignant à juste titre que l'on ne peut faire abstraction de la société telle qu'elle est, ils insistent sur la fausse neutralité d'une technologie faisant clairement le jeu des puissants, non sans une certaine dose de pessimisme sous jacente… Jean-Guillaume Lanuque
Michel PINCON et Monique PINCON-CHARLOT, Les ghettos du gotha. Comment la bourgeoisie défend ses espaces , Paris, Seuil, 2007, 304 pages, 19 €. janvier 2008* Habitués des couches dominantes de la société, les sociologues Michel et Monique Pinçon livrent avec ce nouvel ouvrage une étude fine et impressionnante des stratégies déployées par la grande bourgeoisie et l'aristocratie pour préserver leurs acquis spatiaux, par le biais d'un militantisme discret, fait de concertations et de discussions, autour de cercles, de dîners et de réceptions divers, sans compter la porosité entre élites politiques et socio-économiques. S'il y a « (…) de nos jours, une classe consciente d'elle-même et attentive à défendre solidairement ses conditions de vie, c'est bien la grande bourgeoisie » (pp.11-12). Cela se manifeste par la volonté de s'agréger, de se créer des espaces urbains caractéristiques, essentiellement l'ouest parisien, composés de larges surfaces de vie dédiées principalement à l'accueil des semblables et qui forment l'esprit des rejetons. Neuilly en est un des parangons, influant sur le périphérique (enfoui), ou plus récemment sur la nationale 13. Cela passe aussi par des structures de sociabilité extrêmement fermées, rallyes, associations de défense du patrimoine architectural, cercles, clubs de golf, allant jusqu'à des espaces réservés au cœur du Bois de Boulogne, espaces d'ailleurs totalement anonymes pour le visiteur extérieur… Sans oublier un sentiment d'appartenance collective fort prononcé, sensible à travers les ventes aux enchères, qui permettent souvent de conserver le patrimoine au sein de la même classe. Quant à ceux qui s'exilent hors de France pour des raisons fiscales, les auteurs notent qu'il s'agit avant tout de « nouveaux riches », les familles les plus enracinées dans un terroir hésitant à l'abandonner. L'internationalisme est en tous les cas une caractéristique importante de la bourgeoisie mondiale. Surtout, la haute société, la mieux pourvue en capital culturel, maîtrise à la perfection les ressources législatives ou juridiques, et dissimule ses intérêts propres derrière une supposée défense des intérêts généraux, ainsi du parc naturel régional Oise-Pays de France, dont la délimitation s'écarte parfois de considérations strictement écologiques, aboutissant à une montée des prix dans la zone qui repousse encore davantage les populations moins aisées. Ce livre, sorte de synthèse des nombreuses études antérieures des deux auteurs, régulièrement citées en notes, et placé sous le patronage de Pierre Bourdieu, égrène toutefois un certain nombre d'exemples dont la spécificité manque à la fois de conviction et rend surtout difficile toute généralisation. De même, le plan choisi donne parfois l'impression de manquer quelque peu de cohérence ; on retrouve ainsi certaines zones citées à divers endroits du livre, au risque de répétitions difficilement évitables, mêlées à des considérations plus générales sur les paradis fiscaux, par exemple. Mais les réflexions précieuses, livrées non sans ironie critique, constituent un apport utile à la compréhension des classes dominantes. Non, décidément, la lutte des classes n'est pas morte ! Jean-Guillaume Lanuque Claude PENNETIER (dir.), Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social, de 1940 à mai 1968 , Paris, Les éditions de l'Atelier, 2006, Tomes 1 (A-Bek) et 2 (Bel-Bz), 65 € le tome. février 2007* La grande entreprise lancée par Jean Maitron dès la fin des années 1950 se poursuit avec ces deux volumes, au rythme annoncé de deux parutions par an. Rappelons que 44 volumes couvrent les 4 premières périodes, de 1789 à 1940. Une version cédérom, complétant et corrigeant certaines notices, est disponible (au prix de 170 €). Le volume I de la nouvelle série, qui couvre les années 1940-mai 1968 et qui comprendra 10 volumes, donne 513 biographies et le second 584, chacun complété par un cédérom (au total 1453 et 2116 biographies). Désormais dénommé Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social , le Maitron ne se contente pas d'égrainer les bios des « militants ouvriers », c'est-à-dire les hommes et les femmes ayant eu un rôle dans les syndicats et les partis de gauche, il évoque aussi les philosophes (Kostas Axelos, fondateur et dirigeant de la revue Arguments , Louis Althusser et Pierre Bourdieu), les économistes (Charles Bettelheim) ou les artistes. Ces derniers sont particulièrement bien représentés, de Georges Brassens, sous la plume de Sylvain Boulouque, à Jean-Paul Belmondo, syndicaliste actif jusqu'au milieu des années 1960, en passant par André Benedetto ou Roger Blin, tous deux évoqués par notre ami Olivier Neveux. Metteur en scène et comédien, R. Blin, trotskyste dès avant 1939, puis résolument de gauche dans les années 1950 et 1960, signa l'Appel à l'insoumission dit des « 121 » pendant la guerre d'Algérie. Outre l'imposante cohorte des militants des grands partis de gauche et des syndicats, une large place est faite aux « dissidents », anarchistes et maoïstes, trotskystes de diverses obédiences et ultra-gauches. Certaines des grandes organisations de gauche ne leur reconnaissaient d'ailleurs pas, pas encore en 1968, le droit de se revendiquer du mouvement ouvrier. C'est un des grands mérites du Maitron que de réintégrer ces militants dans l'histoire. Ainsi, coordonnés par Jean-Guillaume Lanuque, des chercheurs nous éclairent sur de nombreux militants d'extrême gauche. Parmi les anarchistes : André Arru, dont David Berry a longuement parlé dans nos colonnes, dans son article sur les anarchistes pendant la Deuxième Guerre mondiale ( Dissidences n°12-13) ou René Bianco. Alain Monchablon, historien de l'UNEF et du mouvement étudiant, fait le portrait du maoïste Pierre Bauby. Robert Barcia, ainsi que Pierre Bois récemment disparu – il avait eu un rôle déterminant dans la grève d'avril-mai 1947 à Renault-Billancourt – deux figures fondatrices de l'Union communiste (Lutte ouvrière), sont présents, de même que plusieurs militants du courant « lambertiste », Pierre Boussel-Lambert lui-même, mais aussi Gérard Bloch, Pierre Broué et Claude Bernard, dit Raoul, ces deux derniers sous la plume de J.-G. Lanuque. Ce dernier nous livre aussi une très belle biographie de la militante trotskyste et universitaire Marguerite Bonnet. C'est en grande partie à elle qu'on doit l'édition des œuvres complètes d'André Breton dans la Pléiade, un André Breton qu'on s'étonne de ne pas voir figurer dans ce dictionnaire. Les trotskystes du Secrétariat Unifié de la Quatrième Internationale ne sont pas oubliés, avec les biographies de Denis Berger et de Daniel Bensaïd. Mais on peut regretter l'absence de Jean-Claude Bouyer, Charbin à la LCR, né en 1927, professeur de mathématiques, militant du PCI minoritaire, aux côtés de Pierre Frank, dès la fin des années 1950. Son épouse Michèle, Jeamic à la LCR, aurait eu sa place aussi dans ce dictionnaire. Néanmoins, les femmes sont fortement présentes, notons comme exemple la longue biographie que Séverine Liatard consacre à Colette Audry (1906-1990), dont l'activité militante, du PSOP d'avant-guerre au PS a été bien remplie. Parmi les bonnes surprises, l'évocation de la figure de Marcel Barbu, candidat à la présidence de la République en 1965, dont la presse s'était gentiment gaussé, et qui apparaît sous la plume de Gilles Vergnon comme un homme particulièrement inventif et généreux, partisan de la « communauté de travail ». Autre bonne surprise, la biographie du militant ultra-gauche ou « conseilliste » Serge Bricianer par Philippe Bourrinet. Par contre on regrette l'absence de notice sur Jean-Marie Brohm ou sur Mathieu Bucholz, ce dernier ayant convaincu en 1941 le jeune ouvrier Pierre Bois de rejoindre le groupe trotskyste de Barta. Il périra au moment de la Libération sous les coups des staliniens. Cette absence est d'autant plus étonnante que le nom de Bucholtz, qui figure dans la biographie de Bois, est accompagné d'une astérisque, ce qui semble renvoyer à une notice. Malgré ces manques, les imperfections techniques aussi (coquilles, fautes de frappe…) redisons tout le bien que nous souhaitons au Maitron, une entreprise à laquelle collaborent au moins quatre des membres du comité de rédaction de Dissidences . Salles Jean-Paul.
Plinio PRADO, Le principe d'université , Paris, Nouvelles éditions Lignes, 2009, 55 pages, 8 €. Mars 2010* Mots clés : Université, Intellectuels, France, XXe siècle. Ce livre démontre dans le même temps l'importance et les limites d'une certaine critique de la loi « relative aux Libertés et Responsabilités des Universités » (LRU). Ainsi, l'analyse de la LRU « enrôlant encore davantage l'existence de chacun dans la loi de l'échange marchand et de l'usage comptable du temps » (page 38) et la définition du principe d'indépendance de l'Université (d'où le titre de l'ouvrage) sont convaincants. Le problème est que ce principe est exposé par l'auteur sans distance critique, comme allant de soi, faisant donc de la prétention de l'institution universitaire à une culture de l'autonomie, de la discussion publique sans préjugés la réalité actuelle. Plus gênant encore, la manière dont l'auteur annexe dans l'illustration de sa thèse des courants – l'école de Francfort, l'Université libre de Berlin en 1968 - qui se sont explicitement opposés à la bureaucratie universitaire. Leur opposition est minimisée, la distance annulée comme si ils se retrouvaient dans ce principe et que celui-ci – l'indépendance de l'Université à toute forme de pouvoir et de finalité extérieure – était pleinement réalisé et accompli dans l'Université française. L'auteur finit par désorienter le lecteur en puisant des arguments dans des lieux contradictoires ou antagonistes. Prado va ainsi chercher du côté de la présidente de Harvard la défense et démonstration d'une culture de l'agitation et de l'indiscipline (page 29), désirant seulement faire passer ce privilège d'une élite riche à un « élitisme pour tous » (page 34), sans se demander de quelle efficacité, de quelle nature est cette « indiscipline » de l'élite et s'il ne convient pas plutôt de la refonder plutôt que de l'étendre. Une fois le livre refermé, le lecteur sent la limitation d'un tel idéalisme, d'une telle défense acritique de l'Université. La déception est d'autant plus grande que l'ambition de l'auteur était pourtant de justifier le rejet de la LRU à partir d'une « double ligne générale : résistance (désobéissance) et réinvention de l'Université » (page 47). Or, ici, l'accent est principalement sinon uniquement mis sur la résistance rendant toute réinvention obsolète ou inutile. Frédéric Thomas
Pierre RIMBERT, Libération de Sartre à Rothschild, Paris, Raison d’Agir, 2005. août 2006* Libération, de Sartre à Rothschild : le titre masque plus qu’il ne révèle l’enjeu même de la démonstration de Pierre Rimbert. Il circonscrit une trajectoire dans l’espace médiatique, courant de la nécessité d’un journal conçu comme une « critique en acte » de la presse dominante, aux logiques d’actionnariat et de capitalisation successives qui transforment le journal et la raison même de son rapport à l’information. Dans ce mouvement, l’analyse participe davantage d’une lecture des ressorts de la contre-révolution néo-libérale au mitan des années 80 que d’une dénonciation d’un journalisme aux ordres. En somme, dans l’espace de la collection, l’ouvrage avoue sa proximité avec Pierre Bourdieu (Contre-feux 1, 1997) et Keith Dixon (Un digne héritier, 2000), Frédéric Lordon (Et la vertu sauvera le monde…, 2003) plus qu’il ne précise les philippiques de Serge Halimi (Les nouveaux chiens de garde, 1997). Vincent Chambarlhac. (1) Luc Boltanski, Eve Chiappello, Le nouvel esprit du capitalisme, Paris, Gallimard / NRF, 2000.
Jean-Pierre RIOUX, Au bonheur la France. Des impressionnistes à De Gaulle, comment nous avons pu être heureux, Paris, Perrin, 2004, 446 pages. Jean-Pierre Rioux fustige le vieux " y-a-qu'à " poujadiste, réapparu à l'aube du XXIe siècle, dénonçant " la coalition objective, ultras de droite et de gauche mêlés ". Bien injustes critiques, d'après l'auteur, adressées par les extrémistes à un pays, la France, qui a su comme aucun autre assurer le bonheur et le progrès de ses habitants. Jean-Paul Salles
Miquèl RUQUET, Déserteurs et Insoumis de la Grande Guerre (1914-18) sur la frontière des Pyrénées-Orientales, Canet, Editions Trabucaire, 2009, 547 pages, 25 €. Préface d'André Balent, Bibliographie. Février 2010* Mots clés : Première Guerre mondiale, Désertions, Anti-militarisme, Pyrénées-Orientales. Avec ce livre, tiré d'un Master II soutenu à l'Université de Perpignan, sous la direction du Professeur Michel Cadé, nous avons une étude précise, approfondie, et agréable à lire, d'un problème jusqu'ici peu traité. A notre connaissance, l'insoumission et la désertion, fréquentes dans d'autres zones frontières, n'avaient donné lieu qu'à un DEA, soutenu en 1983 (Jacques Garat , Insoumission et désertion pendant la Grande Guerre : le cas des cantons basques, Paris, EHESS, 53 p.). Phénomène marginal au niveau national, du fait de ce qu'Annette Becker et Stéphane Audouin-Rouzeau appellent « le grand consentement à la guerre », l'insoumission et la désertion concernent 2,86% et 1,81% des soldats en Pyrénées-Orientales (à peu près le double de la moyenne française), mais dans les cantons montagnards de Prats-de-Mollo (Vallespir) et de Saillagouse (Cerdagne), ce sont plusieurs centaines d'hommes (respectivement 17% et 35% des mobilisés) qui passent en Espagne, soit dès le début de la guerre, soit à l'occasion d'une permission. Manifestement le phénomène est lié à la frontière, à l'exception de Llauro (canton de Thuir) ou de Maureillas, où les travailleurs du liège et les bouchonniers ont peut-être été influencés par les ouvriers anarchistes espagnols présents parmi eux. « Le traité des Pyrénées de 1659, par l'annexion du Roussillon à la France, nous dit l'auteur, a créé une frontière au milieu d'un peuple », mais après 1659 les échanges ont continué, en particulier en Cerdagne, où aucun obstacle de relief ne sépare les 2 Etats. Puigcerdà, située en Espagne, reste la capitale de toute la Cerdagne, et l'enclave de Llivia, en territoire français, est d'un abord très facile. D'ailleurs, un certain nombre de déserteurs ont continué à travailler leurs champs (p.490) et les femmes rendaient régulièrement visite à leurs maris déserteurs. Communauté de langue, liens matrimoniaux, migrations anciennes de travailleurs (par exemple les maçons de Cerdagne vont travailler en Espagne en hiver), persistance de courants de transhumance et contrebande…permettent de comprendre pourquoi « la montagne ne sépare pas mais unit » (p.96). Certaines exploitations agricoles ont même des terres de part et d'autre de la frontière. D'ailleurs ces flux de populations sont anciens : déjà pendant la Révolution française et l'Empire, des habitants s'étaient réfugiés en Espagne, puis de nouveau après le coup d'Etat de décembre 1851 et la Commune (1871). Et au XIXe siècle, libéraux espagnols, Carlistes, insoumis de la guerre de Cuba (1890-98) passent en France. Les populations locales, qu'elles soient espagnoles ou françaises, ne considèrent pas la désertion comme un déshonneur, et jusqu'en 1918 les déserteurs français sont bien accueillis dans des usines catalanes qui tournent à plein régime pour le marché français. Donc, une insoumission spontanée de paysans et d'ouvriers, fort peu dictée par des convictions politiques, la propagande antimilitariste ayant peu d'effets sur les habitants, même si avant 1914 – nous rappelle l'auteur dans une étude minutieuse – elle a été forte. Tout au plus ceci a pu contribuer à ce que les civils banalisent ce choix. Plus étonnante est la mansuétude des juges français qui sanctionnent faiblement les femmes – pourvu qu'elles soient légitimes !- arrêtées quand elles vont rendre visite à leur mari. Selon le Code napoléonien, le devoir d'une épouse n'est-il pas de résider avec son mari ? (1) Au passage l'auteur signale la désertion de nombreux gitans qui quittent Perpignan pour Figueres, les liens entre ces deux centres d'importantes communautés gitanes étant très anciens. La connaissance parfaite de la région étudiée, l'amour de l'auteur pour la langue et pour le peuple catalan, alliés à une maîtrise parfaite du métier d'historien nous valent un grand livre que toutes les Bibliothèques universitaires auront à cœur de posséder. Salles Jean-Paul. (1) Autre exemple d'une acceptation de ces attitudes anti-patriotiques tiré du travail de Jacques Garat : un conseiller municipal d'Hendaye, dont les 2 fils ont déserté, continue de s'occuper des affaires de la ville sans que les électeurs n'y trouvent rien à redire.
Maxime RODINSON, Souvenirs d'un marginal , Paris, Fayard, 2005. Mars 2007* Islamologue réputé, auteur d'une œuvre très importante (incluant notamment un indispensable Mahomet, brillante lecture matérialiste de la naissance du prophète, parue en 1961 et encore disponible en poche), se réclamant d'un marxisme non-doctrinaire, Maxime Rodinson livre des souvenirs du plus grand intérêt ; même si le lecteur est frustré car en fait, comme il est indiqué dans la postface, il s'agit plus des prolégomènes à un ouvrage autobiographique qu'une autobiographie au sens strict du terme. En effet, le récit de Rodinson, né en 1915, s'arrête au milieu des années 30. La période couverte correspond grosso modo aux années de son enfance et de sa formation. Mais si Rodinson n'excède pas ces années là (Le Front populaire n'est pas évoqué), c'est aussi parce qu'il nous livre une passionnante description de son milieu d'origine. De fait, il consacre de nombreuses pages, à son père, ouvrier tailleur juif, immigré russe, militant anarchiste avant guerre, puis communiste ensuite. Ces passages sont littéralement passionnants, transpirant d'émotion. Mais d'une émotion de combat, pas d'exposition de souvenirs mièvres. Rodinson écrit ainsi une sorte d'esquisse autobiographique arrimée à ses conditions sociales d'émergence, sans pour autant verser dans le pédantisme et la lourdeur d'un essai sociologique. Il n'hésite pas à faire des allers retours entre cette jeunesse et des périodes plus récentes, à évoquer les figures de ses enfants (dont deux sont des dirigeants du groupe Lutte ouvrière), ses amis et fréquentations. Le plus intéressant sans doute est la narration de ses lectures de jeunesse. Rodinson était connu -il est mort en 2004- pour son érudition extravagante. On comprend mieux ce trait de sa personnalité quand il décrit par le menu ses passions intellectuelles, dès le plus jeune âge, lui qui, pourtant, a quitté l'école à 14 ans. On laissera au lecteur le soin de découvrir les véritables campagnes de lecture, minutieusement organisées et sous tendues par des prises de notes méthodiques (50 pages sur un livre concernant les dynasties chinoises, quarante pages ensuite sur l'Inde de l'Antiquité au 18 e siècle). Cette mégalomanie savante n'est cependant ni exclusive ni rébarbative à lire. En effet, Rodinson livre aussi des passages de ses mémoires consacrées aux chansons populaires de son enfance. On apprend ainsi que grâce à sa prodigieuse mémoire, il a servi d'informateur privilégié à Robert Brécy quand celui-ci a écrit son livre de référence sur la chanson contestataire. Né dans un milieu juif non pratiquant et même agnostique et farouchement anticlérical, Rodinson décrit avec minutie ce rapport distancié avec la religion qui constituera un des intérêts centraux de sa vie intellectuelle. On ne peut que regretter que la mort ait empêché ce grand monsieur, salué chaleureusement dans la préface par son complice de lutte Pierre Vidal Naquet, lui aussi récemment disparu, de poursuivre cet extraordinaire récit. G.U.
François ROUX, La Grande guerre inconnue. Les poilus contre l'armée française, Paris, Editions de Paris/Max Chaleil, 2006, 318 p. novembre 2006* Cet ouvrage est une mine et une charge contre la thèse qui voudrait que les soldats se soient rendus volontairement au front et s'y soient maintenus. Cette thèse, intitulée le « consentement patriotique », domine actuellement l'historiographie de la première guerre mondiale, même si certains travaux, notamment de Rémi Cazals ou Frédéric Rousseau (voir en particulier La guerre censurée , Seuil, 1999) laissent percevoir une autre vision. L'ouvrage de François Roux, collaborateur à la revue d'histoire populaire Gavroche , s'inscrit, avec virulence, en faux contre ce consentement. A partir d'une lecture un peu schématique, seul le peuple, en l'occurrence les poilus qui ont participé au combat en première ligne, peut dire ce qu'il en était des sentiments des soldats à l'égard de la guerre. La documentation issue d'autres sources, celles des gradés par exemple, ne fait que répéter la propagande officielle (le dernier chapitre s'intitule même, « L'histoire : une arme de propagande » et commence par la phrase suivante : « L'histoire du moment a toujours été écrite sous la dictée des puissants (…) La version des faits transmise par une époque donnée doit être analysée comme une propagande », p. 297). Roux se propose d'analyser les sentiments profonds de la troupe en s'appuyant sur un matériau mal exploité : les carnets, autobiographies et surtout le courrier échangés. La vision qu'il livre de la guerre, des motivations des « biffins » est assez différente, voire franchement contradictoire, avec la version officielle d'hommes emportés par le patriotisme et exultant au combat. Tout au contraire, tordant parfois un peu le bâton dans l'autre sens, Roux envisage la féroce résistance des soldats à l'armée, à la hiérarchie et à la guerre. Effectivement, le portrait qui ressort de ce livre est la multitude des stratégies mises en œuvre par les soldats pour échapper au combat et à la mort (il faut rappeler que pour 100 combattants, l'armée française a compté 70 tués). On laissera au lecteur le soin de découvrir l'ingéniosité et la froide résistance opposée à la hiérarchie. On se contentera d'une seule illustration, la prostitution, qui a connu un développement extraordinaire à l'arrière. Fatalement la syphilis s'y est développée. Les prostituées atteintes en faisaient la publicité et augmentaient leurs tarifs. Etre contaminé, pour un troupier, cela signifiait une maladie bénigne (la guérison étant garantie, à la différence d'une gangrène volontaire par exemple) soignée durant un mois à l'arrière. Evidemment, la répression à l'encontre de tous les gestes d'insoumission, quelque soient leur nature (même si l'intensité de cette répression a varié fortement en fonction de l'état de front), a été sans pitié. Si l'on connaît le nombre de fusillés pour l'exemple, en revanche, Roux insiste sur la répression méconnue et tue : celle des soldats des bataillons disciplinaires par exemple dont la probabilité de survie tendait vers zéro. C'est donc une hostilité, voire une franche haine, qui opposait les soldats du rang à la hiérarchie militaire, débouchant sur les mutineries, plus connues, du début de l'année 1917. Mais ces mouvements collectifs ne sont que la partie émergée de l'opposition permanente des soldats à l'ordre militaire. A l'issue de cette lecture absolument édifiante, où Roux ne cache pas son hostilité frontale à l' « ordre totalitaire de l'armée » (on lira le dernier paragraphe de l'ouvrage, tout à fait illustratif), on peut, cependant, formuler trois regrets. Le premier étant que la démonstration ne s'appuie que sur une documentation française. Le point de vue aurait été nettement enrichi si des illustrations, par exemple des fraternisations, à partir d'archives provenant du côté allemand, ou anglais, avaient été utilisées. Le second regret est que l'activité du mouvement socialiste organisé (il est fait allusion ici ou là, p. 262 par exemple, à la distribution de tracts pacifistes), ne soit pas intégré dans le propos. Cette question rejoint la troisième remarque. Elle concerne la nature de la résistance à la « folie militariste ». En effet, cette résistance est très largement le fait d'individus isolés, jamais sous tendue par un collectif. Comment alors imaginer, comme il l'écrit que « la résistance des poilus prendra un jour toute sa place dans la lutte immémoriale des opprimés contre leurs oppresseurs », (p. 303), si cette lutte ne s'inscrit pas dans un cadre collectif. ? Georges Ubbiali Jean-Marc SCHIAPPA. Les Babouvistes . Ed. Les Amis de Gracchus Babeuf, 2003, 611 p. novembre 2006* Issu de sa thèse Aspects de l'implantation de la Conjuration babouviste , une somme remarquable (même si – détail – on peut regretter l'absence d'une chronologie), sur le « premier parti communiste » nous est offerte par Jean-Marc Schiappa. Si certains de ses travaux précédemment publiés souffraient, à mon sens, de quelque ambiguïté par rapport au processus de révolution permanente à l'œuvre dans la Révolution française, on a ici une étude décisive, au-delà des chefs auxquels se sont jusque-là limités les études, sur le personnel politique, les engagements pratiques et théoriques des militants, leur itinéraire, leur appartenance sociale et leur organisation (réseau clandestin mais qui ne s'interdisait pas le débat) sur une grande partie du territoire. Il ne s'agit donc ni d'un « babouvisme immatériel » comme l'on écrit certains qui l'ont limité aux pamphlets d'un « illuminé ». Ni d'un phénomène parisien plaqué. Digne continuateur de Dommanget, Daline et Daniel Guérin, l'auteur se permet, au passage, quelques coups de patte bien venus sur les « spécialistes » de cette période, Soboul, Mazauric, Surrateau (sans parler de F. Furet pour lequel Babeuf est largement un mythe édifié a posteriori , « fantasme soviétique ») qui ont tous sous-estimé le mouvement babouviste, son ampleur, sa radicalité démocratique et sociale. Evidemment du côté des adversaires des babouvistes, les qualificatifs fleurissent : « brigands, terroristes, anarchistes, Amis du désordre… ». Schiappa montre bien comment, de ce côté-là, on peut grossir le danger pour des raisons politiques évidentes. Il n'en reste pas moins qu'ils furent, sans aucun doute, plusieurs milliers (le recensement est minutieux, département après département, au fil des correspondances, des listes d'abonnements, des procès), issus des combats révolutionnaires, dans une situation où la réaction domine (la seule défense de la Constitution de 93 valait la peine de mort !) qui vont, par leur action que certains trouveront désespérée, au moins retarder les échéances, et aider à lever des héritiers. Babeuf trouvait « équivoque » le terme « républicain » et proclamait qu'il fallait « dépropriariser la France ». A méditer. Jean-Pierre Debourdeau
Trente ans d'affiches politiques. 1978-2007 , Paris, é ditions le passager clandestin, 2007, 99 pages, 25 €. février 2009* Mots clés : affiche politique, histoire contemporaine, exposition/catalogue. Les ouvrages sur l'affiche politique oscillent le plus souvent entre deux pôles. Le premier cas concerne des éditeurs qui privilégient la reproduction des oeuvres, sur papier glacé (avec bien entendu un prix de vente souvent élevé), avec une partie analytique réduite au strict minimum ou bien une vague préface conclue à la va-vite. Dans l'autre cas, qui est hélas plus rare, nous nous trouvons en face d'un savant et subtil mélange de reproductions tout aussi soignées et d'un appareil critique et historique rédigé par un spécialiste du sujet. Manifestement, l'ouvrage dont nous rendons compte ici ressort du premier cas de figure. Il s'agit d'un choix d'affiches primées lors des dix triennales de l'Affiche politique organisées à Mons (Belgique) entre 1978 et 2007. Ces 70 affiches ont été regroupées lors d'une exposition au Centre culturel Arc-en-Ciel de Liévin, et ce livre en est donc, en quelque sorte, le catalogue. En feuilletant ces pages, le spécialiste reconnaît des auteurs possédant une certaine notoriété dans ce domaine. On y trouve le groupe Grapus, par exemple, 1er prix de la Triennale en 1986 pour une affiche du Mouvement de la paix à propos de la Marche pour le désarmement d'octobre 1983 à Paris (p. 31), ou Claude Baillargeon, auteur de l'affiche pour une exposition de la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine (BDIC) à Paris (mai/juillet 1990) sur la propagande sous Vichy (p. 48). Néanmoins, aucune oeuvre n'est placée dans son contexte (historique, culturel, etc.) et l'on ne sait rien non plus sur la place de l'affiche représentée dans le parcours de son auteur, pas plus que sur les dimensions ou les éventuels commanditaires. Ainsi, tout ce qui renseigne une oeuvre, tout ce qui permet de mesurer son efficace n'est pas traité. Par contre, le lecteur n'ignore rien des opinions du préfacier Alain Le Quernec, lui-même affichiste célèbre (p. 25, 57), pour qui les affiches de propagande de la guerre froide, « des « merdes » tant intellectuelles que graphiques », utilisaient « un langage primaire voire primitif, pour les cons et mal comprenant » (p. 10). Les spécialistes apprécieront ... Ne reste qu'un joli livre de reproductions, réduites au statut d'oeuvres d'art, ce dont Alain Le Quernec ne paraît pas se plaindre, et qui plaira à quelques lecteurs pressés, sans nul doute. C'est bien dommage. Pour notre part, nous postulons, évidemment, que ces affiches là, que toutes les affiches, politiques ou non, méritent mieux, bien mieux : elles ont droit au statut d'objets historiques à part entière. Christian Beuvain
Georges VIGARELLO, Histoire de la beauté. Le corps et l'art d'embellir de la Renaissance à nos jours, Paris, Seuil, 2004, 337 pages, 21 €. mai 2008* La culture a toujours corrigé la nature, depuis les origines de l'humanité. Les « beautés » que nous croisons dans la rue sont « construites ». Le grand mérite de l'ouvrage érudit de Vigarello est de dérouler les étapes d'une construction qui nous a fait passer, de la Renaissance à nos jours, en Occident, d'une beauté « pudique » à une beauté affranchie, le corps étant peu à peu accepté et dévoilé. En fait, c'est dès la fin du Moyen Age qu'on assiste à l'« invention » du corps. En mobilisant sources iconographiques (dans les portraits de la Renaissance les bouches sont étroites, les sourires retenus sinon effacés) et littéraires (les femmes de Ronsard, en 1560, ont des « seins blanchissant comme albâtre »), l'auteur montre que la femme en particulier gagne une épaisseur et une carnation qu'elle n'avait pas jusque là. Mais c'est seulement au triomphe du « haut » qu'on assiste, la jupe (le « bas ») étant traitée comme piédestal du buste. Au XVIIe siècle, on n'oppose plus « parties astrales » et « parties terrestres » du corps, mais la beauté est aussi geste et comportement. C'est à cette époque que se construit la silhouette masculine aristocratique : épaules vers l'arrière, mouvement du ventre vers l'avant. Une manière de porter la fierté en reculant le haut du buste. Au XVIIIe siècle, on continue à valoriser attitude et mouvement, et de plus la recherche de la beauté peut se personnaliser. Désormais on porte attention au particulier, à la singularité. L'art de la coiffure, qui connaît un grand développement, « accommode » les têtes, valorisant différemment chaque personnage. La parisienne apparaîtra bientôt, opposée à l'indolente provinciale. Sa démarche, qui suggère les formes, provoque une « ondulation gracieuse ». Peu à peu, après la longue période des crinolines et des postiches (notamment sous le Second Empire), les contours physiques du corps féminin deviennent visibles. C'est le triomphe du corps de la femme, au XXe siècle, en même temps que la fin de la femme « décor ». Le « bas » s'est définitivement imposé sur un « haut » et un visage longtemps jugés dominants. Parallèlement s'affirme, au XIXe siècle, un profil masculin bourgeois. Le buste densifié, le torse déployé, évoquent la volonté, « l'engagement du faire ». L'efficacité du bourgeois remplace l'arrogance du noble. Le stimulant essai de Vigarello nous abandonne au seuil de notre époque, où la beauté est cultivée et revendiquée par les deux sexes. La figure du « métrosexuel », dont David Beckham est l'archétype, sera-t-elle le modèle masculin dominant du XXIe siècle ? Salles Jean-Paul.
Frédéric VIGNALE, Les censurés de la télé , Le bord de l'eau, 2007, 160 pages, 15 euros. juin 2007* A priori, le sujet choisi pour ce petit ouvrage était intéressant, et aurait pu donner lieu à une somme de référence sur la censure télévisuelle, ou au moins à un essai critique stimulant. Cependant, le parti pris de Frédéric Vignale révèle assez vite ses limites. Il a en effet collationné un grand nombre de témoignages, qui, en plus d'être de longueur fort différente (le trop long récit de Dominique-Emmanuel Blanchard autour de Bertrand Cantat et d'Ardisson voisine avec celui, bien trop bref, de Charlélie Couture), possèdent un intérêt inégal. Les anciens animateurs Jean-Marc Morandini et Corbier (assez à gauche) voisinent avec Claude Ribbe ou le très discutable Henri Amoroso. Certains interviewés donnent par ailleurs plutôt l'impression d'être aigris de ne pas être suffisamment vus dans le petit écran, tandis que d'autres proposent des pistes d'analyse plus intéressantes. Beaucoup insistent ainsi sur le passage, dans les années 80, d'une censure plus politique et morale à une censure commerciale, fixée sur l'Audimat et les exigences des annonceurs publicitaires. Le copinage (les animateurs sont qualifiés de « courtisans »), les montages partisans effectués par peur de choquer ou de connaître des procès éventuels (l'exemple du boycott de punks comme Gogol I er est assez représentatif), le monopole du politiquement correct et de la pensée unique qui en découle, la prédominance de la communication sur l'information, sans oublier les ravages de l'autocensure, le tableau est chargé, mais malheureusement trop peu organisé. De plus, si les témoignages rendent la lecture plaisante et aisée, rapidement les personnalités interviewées se font écho (à leur décharge, l'auteur leur a posé à tou tes les mêmes questions, appelant les mêmes réponses), ce qui n'est pas sans agacer le lecteur. L'ouvrage aurait donc gagné à intégrer ces témoignages comme illustrations d'une analyse plus réfléchie. Car, en dépit de ces éléments de réflexion, le livre, écrit et relu sans doute trop rapidement, manque de recul et de synthèse, appelant une étude plus poussée et complète sur la question. Pauline Gégout et Jean-Guillaume Lanuque
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