- Christopher A. BAYLY, La naissance du monde moderne (1780-1914) , Paris, Les éditions de l'atelier / Le Monde diplomatique, collection « L'atelier en poche », 2007, 864 pages, 15 euros

- Nicolas BEAUPRE, Ecrire en guerre, écrire la guerre. France, Allemagne 1914-1920, Paris, CNRS éditions, 2006, 292 pages, 25 euros.

- Gérard BERTHIOT, Jean-Jacques CHAVIGNE, Gérard FILOCHE, SOS Sécu !, Paris, Le bord de l'eau, 2004

- Joëlle BEURIER, Images et violence 1914-1918. Quand « Le Miroir » racontait la Grande Guerre… , Paris, Nouveau monde éditions, 2007, 111 pages, 23 €

- Cédric BIAGINI, Guillaume CARNINO, Celia IZOARD/ Pièces et main d'œuvre . La tyrannie technologique. Critique de la société numérique , Paris, Editions L'Echappée, collection « Pour en finir avec », 2007, 256 pages, 12 euros

- Thomas BOUCHET, Un jeudi à l'assemblée. Politiques du discours et droit au travail dans la France de 1848 , Québec, Editions Nota Bene, 2007

- Pierre CHABERT, Les Cercles. Une sociabilité en Provence, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2006, 279 p.

- Christophe CHARLE, Le siècle de la presse (1830-1930), Paris, Seuil, 2004, 400 p.

- Christian DELPORTE, Images et politique en France au XXe siècle , Paris, Nouveau monde éditions, 2006, 489 pages, 14 €

- Raymond DEPARDON, Images politiques, Paris, La fabrique éditions, Paris, 2004, 110 pages.

- Laurent DINGLI, Robespierre, Paris, Flammarion, collection " Grandes Biographies ", 2004, 608 pages, 25 euros.

- Bernard DOLEZ, Annie LAURENT, Claude PATRIAT (dir.), Le vote rebelle. Les élections régionales de mars 2004, Dijon, EUD, 2005.

- Michel DREYFUS, Michèle RUFFAT, Vincent VIET, Danièle VOLDMAN (dir.), avec la collaboration de Bruno VALLAT, Se protéger, être protégé. Une histoire des assurances sociales en France , Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, 347 p., 22 €

- Pascal DUPUY et Claude MAZAURIC, La Révolution française, collection « Regards d’auteurs », Vuibert, Paris, 2005, 444 pages, 22 euros.

- Olivier ESTEVES, Une histoire populaire du boycott. Tome 1, 1880-1960. L'armée du nombre / Tome 2, 1989-2005. La mondialisation malheureuse , Paris, L'Harmattan, collection « Questions contemporaines », 2006, 182 et 184 pages, 17,50 euros chaque tome

- Arlette FARGE, Michel CHAUMONT, Les mots pour résister. Voyage de notre vocabulaire politique de la Résistance à aujourd’hui, Paris, Bayard, 2005, 212 pages.

- Gilles GENEVIEVE, La raison puérile. Philosopher avec des enfants ? , Loverval, Editions Labor, collection Quartier Libre, 2006, 410 pages, 17 euros

- Jean GEORGES, Voyages en Utopie, Paris, Gallimard, 2005

- André GUESLIN, Les gens de rien. Une histoire de la grande pauvreté dans la France du XXe siècle, Paris, Fayard, 2004, 457 p.

- Jacques GIRAULT, Les enseignants dans la société française au XXe siècle. Itinéraires, enjeux, engagements, Paris, Publication de la Sorbonne, 2004

- Dominique GUYOT (coord), Pierre Hamp, Inspecteur du travail et écrivain humaniste (1876-1962), Paris, L’Harmattan « Mémoires du Travail », 2005

- Françoys LARUE-LANGLOIS, Gracchus Babeuf, Paris, Le Félin, 2003.

- Jean-Yves LE NAOUR, L'affaire Malvy. Le Dreyfus de la Grande Guerre , Paris, Hachette « Littératures », 2007

- Jean-Pierre LONGRE, William MARX (dir.), Jean Prévost aux avant-postes, Bruxelles, Les impressions nouvelles, 2006.

- Frédéric MARTEL, De la culture en Amérique , Paris, Gallimard, 2006, 622 pages (annexes, bibliographie, précieux glossaire), 32 €

- Fabien OLLIER, Footmania. Critique d'un phénomène totalitaire , Homnisphères, 2007, 144 pages, 10 euros

- Michel ONFRAY, Contre-histoire de la philosophie 1. Les sagesses antiques, Paris, Grasset, 2006, 336 pages, 20,90 euros.

- Paroles de maîtres du monde d'aujourd'hui . Dessins de J.-M. Perchet, Toulouse, Les éditions libertaires, 2006, 30 pages

Paroles de poètes révoltés. Illustration de Laurent Melon, Toulouse, Les éditions libertaires, 2006

- Michel PINCON et Monique PINCON-CHARLOT, Les ghettos du gotha. Comment la bourgeoisie défend ses espaces , Paris, Seuil, 2007, 304 pages, 19 €

- Pierre RIMBERT, Libération de Sartre à Rothschild, Paris, Raison d’Agir, 2005.

- Jean-Pierre RIOUX, Au bonheur la France. Des impressionnistes à De Gaulle, comment nous avons pu être heureux, Paris, Perrin, 2004, 446 pages.

- Maxime RODINSON, Souvenirs d'un marginal , Paris, Fayard, 2005

- François ROUX, La Grande guerre inconnue. Les poilus contre l'armée française, Paris, Editions de Paris/Max Chaleil, 2006, 318 p

- Jean-Marc SCHIAPPA. Les Babouvistes . Ed. Les Amis de Gracchus Babeuf, 2003, 611 p

- Georges VIGARELLO, Histoire de la beauté. Le corps et l'art d'embellir de la Renaissance à nos jours, Paris, Seuil, 2004, 337 pages, 21 €

- Frédéric VIGNALE, Les censurés de la télé , Le bord de l'eau, 2007, 160 pages, 15 euros

 

 

 

 

Christopher A. BAYLY, La naissance du monde moderne (1780-1914) , Paris, Les éditions de l'atelier / Le Monde diplomatique, collection « L'atelier en poche », 2007, 864 pages, 15 euros. décembre 2007*

La parution du magnum opus de l'historien britannique Christopher Bayly, traduit par Michel Cordillot, au printemps 2007, avait suscité une série de réactions élogieuses et enthousiastes, aussi générales qu'elles avaient été silencieuses sur le retard mis à traduire Le siècle des extrêmes d'Eric Hobsbawm. Le parallèle entre les deux ouvrages est d'autant plus tentant qu'en plus de brosser, l'un l'histoire d'un long XIXème siècle, l'autre d'un court XXème siècle, Hobsbawm préface celui de Bayly. Toutefois, ce dernier revendique un certain éloignement des influences marxistes (1), et le tableau du monde qu'il déploie le fait apparaître comme un des hérauts de la récente « world history », soucieuse de décentraliser l'histoire de l'humanité, en opposition à tout eurocentrisme de principe.

Il diagnostique en fait une uniformisation croissante du monde sous influence occidentale tout au long de la période retenue, en privilégiant en particulier des exemples liés au corps (vêtements, nourriture,…). En même temps que, selon lui, l'Ancien régime apparaissait comme d'une grande complexité, politique (avec des pouvoirs royaux et impériaux largement limités par divers pouvoirs régionaux), religieuse, etc. les différents secteurs du monde aux XVIIIème siècle possédaient de tels points communs que les écarts économiques n'apparaissaient nullement significatifs. Ce n'est qu'avec les révolutions industrieuses, préalables aux révolutions industrielles, et qui correspondent à une mutation de la demande qui modifie le commerce et stimule l'extension des forces armées pour protéger ce dernier, que le développement devient inégal. Néanmoins, le monde extra européen connaît un essor durant cet âge industriel. Il se produit sous le voile de la religion tandis qu'apparaissent des nationalismes embryonnaires. Il sera toutefois handicapé, paradoxalement, par un poids du modèle antérieur d'Etat tellement pesant qu'il gênera la mutation vers l'Etat moderne, acteur essentiel de l'industrialisation, endossée avec le succès que l'on sait par l'Europe occidentale. Mais les explications avancées sont multiples, apparition d'« espaces publics critiques » (concept repris à Habermas), cadre légal plus favorable à la propriété individuelle, morcellement de l'Europe entraînant une concurrence stimulante, à l'image de la richesse souvent touffue de l'ouvrage.

Sa focale délibérément large est en tout cas à saluer, tant son insistance à embrasser les causalités en mariant les continents entre eux semble fertile, aussi bien pour la vague révolutionnaire du milieu du XIXème siècle que pour la guerre de sécession. Cela nous vaut d'ailleurs d'utiles éclairages, par exemple sur l'Afrique. Parmi les copieux développements sur la progressive construction de l'Etat moderne et de la nation qui lui est associée, on appréciera en particulier l'importance mise sur le poids des considérations militaires, aussi bien comme matrice des formes nouvelles de pouvoir que comme motivation conduisant à la scolarisation des peuples ou aux efforts intéressés visant leur bien être. Il y a par contre de quoi être plus dubitatif sur les développements -trop brefs- concernant le socialisme, qui témoignent d'une maîtrise seulement partielle et surestiment sans doute excessivement la part de traditions antérieures composant les différents mouvements nationaux. On leur préférera toutes les considérations quant aux survivances des hiérarchies antérieures au cœur même du siècle de l'industrialisation, Bayly faisant sienne la thèse émise voici près de trente ans par Arno Mayer. Son insistance sur le nouvel âge d'or que les diverses religions auraient vécu mériterait par contre d'être pour le moins nuancée… En conclusion, évoquant l'accélération des changements entre 1890 et 1914, Bayly, ultime pied de nez, donne en partie raison à l'analyse de Lénine dans L'impérialisme, stade suprême du capitalisme (2) … Un ouvrage majeur, vis-à-vis duquel il sera désormais indispensable de se positionner.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Ce qui apparaît pour le moins présomptueux, dans la mesure où les faisceaux d'explications autre qu'économiques qu'il trace sont loin d'être incompatibles avec les grilles de lecture marxistes, quand bien même il s'éloigne de certaines analyses tendant à valoriser l'importance du prolétariat aussi bien en 1848 qu'en 1871 ou en 1905… En outre, faire découler la montée en puissance de l'Etat à la fin du XVIIIème siècle de la spécialisation des économies en Angleterre et en Hollande apparaît comme plus que compatible avec le matérialisme historique, par exemple. Cela ne doit pas occulter les prises de positions de Bayly, qui est en désaccord avec l'analyse léniniste de l'impérialisme, ou qui voit la Commune de 1871 et Octobre 1917 surtout comme des accidents, liés avant tout à un contexte avancé de guerre.

(2) Notons en passant que Bayly, comme nombre d'historiens, semble avoir une perception pour le moins sommaire de la science-fiction -si ce n'est d'ailleurs de l'art en général- : voir dans La guerre des mondes de HG Wells une simple illustration de la peur manifestée par les écrivains britanniques de la fin du XIXème siècle, en l'occurrence ici la peur d'une hypothétique (sic !) invasion extra-terrestre, n'est pas très sérieux, surtout lorsque l'on sait que ce sympathisant du socialisme voulait en réalité dénoncer les ravages de la domination coloniale, en ayant à l'esprit les ravages exercées vis-à-vis de la population de Tasmanie…

 

Nicolas BEAUPRE, Ecrire en guerre, écrire la guerre. France, Allemagne 1914-1920, Paris, CNRS éditions, 2006, 292 pages, 25 euros. décembre 2006*

Il s'agit d'une version condensée de la thèse soutenue par Nicolas Beaupré en 2002 sur les écrivains combattants français et allemands. Dans l'optique d'une histoire culturelle comparée, la littérature de guerre constitue l'objet du livre. Partant, l'ensemble de la démonstration se construit dans l'optique de l'Historial de Péronne, aux travaux abondamment cités. Donc, ceux de Rémy Cazals, Frédéric Rousseau, et plus largement des chercheurs rassemblés dans le CRID (Collectif de recherche international et de débat sur la guerre de 1914-1918, http://www.crid1418.org ), ne constituent pas l'horizon de la démonstration. Entre des lignes soulignées par la préface d'Annette Becker, on saisit que ce livre est une pièce dans le dispositif historiographique, une thèse à verser aux débats sur le consentement (1), la culture de guerre.

Récusant une lecture de la littérature de guerre au seul titre du témoignage, Nicolas Beaupré fait de celle-ci un genre spécifique, ancré dans une courte chronologie (1914-1920), défait ensuite par la démobilisation culturelle – au moins pour la France. Genre spécifique, la littérature de guerre est un hybride, entre poésie, roman et journal. Saisie dans l'œil du conflit, la figure de l'écrivain combattant procède d'une dés-autonomisation du champ littéraire, d'un jeu entre éditeurs et Etat-major où le soldat qui écrit mène une double guerre : par les armes, par la plume où il participe alors de l'essor du mythe de la guerre et de sa banalisation simultanée. L'auteur reprend alors l'analyse de Georges Lachmann Mossé (De la Grande guerre au totalitarisme , 1999). L'analyse s'enrichit de la prise en compte des mécanismes propres au champ littéraire (ajustements à la demande, inscription dans des topos littéraires retravaillés par la guerre,…). Elle examine ensuite les effets de la sujétion du champ à la configuration guerrière : rapidement l'Etat-major voit tout l'intérêt de ces écrivains. Certains se voient confiés un rôle dans la censure (Apollinaire), d'autres se voient passer commande d'un ouvrage (Fritz von Unruh pour l'Allemagne). En somme, la littérature de guerre entretient le consentement. Nicolas Beaupré clôt là l'examen du champ littéraire, laissant inexplorée la question de l'appel au profane que peut représenter, pour une part des écrivains combattants, la médiation de l'Etat-major, que serait pour les maisons d'éditions ce poids de l'armée (2). Pour l'auteur, l'essentiel de l'analyse est ailleurs. Appuyée sur un fond de plus de 1000 ouvrages, la démonstration entend alors montrer comment cette littérature construit le grand récit de la guerre, accouchant d'un champ complexe de représentations qui font l'univers mental des sociétés en guerre. Il s'agit pour l'auteur d'oublier le singulier pour le général, il faut ainsi apprendre à ne pas tout voir (p. 23). Derechef, les lignes de crête de ce récit procèdent des problématiques des cultures de guerre : souffrance, religiosité, mobilisation des écrivains, écriture de soi dans la guerre. Parfois, la plume de Nicolas Beaupré « corrige » les intuitions d'Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau ( 14-18, retrouver la guerre , 2000). Ainsi du meurtre, de la violence interpersonnelle évoquée dans les écrits de guerre (Genevoix, Jünger), mais après-guerre euphémisée, corrigée. Ainsi également du développement sur « sauvagerie et barbarie du combattant » : l'impossibilité du soldat à se penser comme barbare (donc extérieur à la civilisation qu'il défend) implique le recours à la figure du sauvage , qui elle suspend la civilisation et permet l'évocation de sa propre violence (p. 166-169). Dans ce mouvement, l'apport principal de l'analyse tient au déplacement de l'opposition entre fiction et témoignage par l'argument du genre : la littérature de guerre, dans la multiplicité de ses emprunts à l'esthétique (littéraire et artistique) comme dans ses limites trahit la recherche par l'écrivain combattant d'un genre capable de dire la guerre .

Pour Nicolas Beaupré, s'appuyant sur Roland Barthes (3), l'écriture de guerre est donc une écriture politique , comme le fut l'écriture de la révolution française. On peut souscrire à cette identité, tout en notant qu'elle repose sur le paradigme d'une Grande Guerre matricielle du XX e siècle ( la culture de guerre happe la littérature dans l'écriture de guerre , p. 70). On doit alors mener le travail comparatif à son terme. Pour Roland Barthes, «… toute écriture politique ne peut que confirmer un univers policier, de même toute écriture intellectuelle ne peut qu'instituer une paralittérature, qui n'ose plus dire son nom. L'impasse est donc totale, elles ne peuvent renvoyer qu'à une complicité ou à une impuissance, c'est-à-dire, de toute manière, à une aliénation (4).  » Au titre de l'écriture politique, l'hypothèse d'un réseau de contraintes pesant sur la proclamation du consentement doit alors être réintroduite. Tout le mérite de l'ouvrage de Nicolas Beaupré est de signifier dans la littérature de guerre les conditions de possibilité et d'exercice de cette contrainte multiforme, qu'elle soit externe (intrinsèque au jeu du champ littéraire) ou interne (la littérature comme exutoire à la violence, mise à distance d'une identité problématique). Ce n'était pas là l'objet de son travail. Ces pistes sont à explorer. Elles donnent à l'argument pacifiste de l'inactualité de la littérature en 14-18 une résonance singulière à laquelle l'analyse de Nicolas Beaupré demeure étrangère (5).

Vincent Chambarlhac

(1) Le débat sur le consentement des populations à la guerre a pris naissance à partir de l'ouvrage synthétique de Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker ( 14-18. Retrouver la guerre , Paris, Gallimard, 2000). On citera : Rémy Cazals («  1914-1918 : Oser penser, oser écrire » Genèses n° 46, mars 2002, p. 26-43) qui à l'hypothèse du consentement préfère celle d'un réseau significatif de contraintes. Le Mouvement social (juin 2002) s'est fait l'écho de cette polémique. La fondation du CRID formalise pour partie ce clivage historiographique.

(2) Sur ce point on peut se référer à l'analyse de Jean-Michel Péru, nourrie des travaux de Pierre Bourdieu, sur la littérature prolétarienne, où à une échelle plus restreinte, la configuration est analogue.

(3) Roland Barthes, « Ecritures politiques », Le degré zéro de l'écriture , Paris, Seuil, 1972.

(4) Roland Barthes, op-cit, p. 23.

(5) Nicolas Beaupré juge ironique l'intitulé de la rubrique littéraire des Humbles , littérature actuelle et inactuelle (p. 62). Il s'agit là moins d'une ironie que d'une position politique tenue par Les Cahiers français d'Edouard Dujardin qui dans la défense de l'inactualité de la littérature en temps de guerre critiquent de manière oblique la mobilisation des écrivains. Sur ce point, cf. Vincent Chambarlhac , Marcel Martinet, un parcours dans la gauche révolutionnaire (1910-1944) , Thèse de doctorat, Université de Bourgogne, 2 XII 2000 (chapitre 2, un militant pacifiste). Et, Christophe Prochasson, « Jalons pour une histoire du non engagement », Vingtième siècle. Revue d'histoire , n° 60, 1998, p. 102-111.

 

 

 

Gérard BERTHIOT, Jean-Jacques CHAVIGNE, Gérard FILOCHE, SOS Sécu !, Paris, Le bord de l'eau, 2004

Bien évidemment, ce livre est un ouvrage de circonstance, lié aux modifications en cours du système d'assurance maladie (réforme Douste-Blazy). Il s'inscrit dans la lignée des ouvrages de Patrick Alloux ou de la note de la Fondation Copernic sur ce thème (1). Mais en même temps, son contenu excède largement ces questions circonstancielles, ainsi que le premier chapitre l'indique bien. Ce chapitre reprend et synthétise les principales analyses que Chavigné et Filoche avaient développées à propos de la question des retraites dans un ouvrage précédent (2). Si ce livre consacré à la question de la Sécurité sociale s'ouvre par un rappel de l'involution sociale permise par la réforme Fillon des retraites, c'est que cette dernière s'inscrit dans un projet, le projet néo-libéral, que les auteurs entendent pourfendre. Et ils ne s'en privent pas, tout au long de ce passionnant ouvrage.
S'appuyant à la fois sur une littérature souvent méconnue (issue des multiples rapports d'expertises publiés au fil des années), mais aussi sur les travaux de sociologues/politologues, ainsi que sur leurs compétences propres (Berthiot est médecin hospitalier, Chavigné responsable syndical, Filoche inspecteur du travail), ils démontrent avec brio et finesse comment cette volonté de " réforme " de la sécurité sociale s'inscrit dans un projet l'englobant. Le modèle (et le contre-exemple, ainsi qu'ils l'analysent), c'est la société de marché des Etats-Unis, qui laisse sur le bord du chemin des dizaines de millions d'individus sans protection sociale (les chiffres qu'ils mobilisent confinent parfois au cauchemar social). S'appuyant sur les travaux de Bernard Friot (3), les auteurs montrent de manière informée et très pédagogique la supériorité de la cotisation sociale sur l'impôt en matière de protection sociale.
A travers différents chapitres (le " trou " de la sécu, l'hôpital public, la démocratie sociale, etc.), c'est une alternative claire au projet libéral qui est esquissée. Un projet reposant sur la reconquête par les salariés du contrôle de leur salaire socialisé, dont ni l'Etat ni le patronat n'ont légitimité à s'occuper. La démonstration est convaincante, étayée par des nombreux exemples, le tout est servi par une plume alerte et polémique. Cet essai fera grincer bien des dents car bien que ce trio soit membre du PS, tous n'hésitent pas à critiquer la direction de leur parti qui cède un peu trop facilement aux dérives du social-libéralisme. C'est d'ailleurs sur cet aspect, la croyance persistante dans la social-démocratie comme vecteur d'une transformation sociale, que l'ouvrage est le moins convaincant. Cela n'enlève rien aux mérites d'un livre qui mérite d'être lu largement.

Georges Ubbiali.


(1) Alloux (Patrick), La santé n'est pas une marchandise, Atelier, 2003. Audron (J.) et alii, Main basse sur l'assurance maladie, Notes de la fondation Copernic, Syllepse, 2003.
(2) Chavigné (J.J.), Filoche (G.), Retraites : réponse au Medef, Ramsay 2001.
(3) Friot (Bernard), Et la cotisation sociale crée l'emploi, La dispute, 1999.

 

Joëlle BEURIER, Images et violence 1914-1918. Quand « Le Miroir » racontait la Grande Guerre… , Paris, Nouveau monde éditions, 2007, 111 pages, 23 €. Mai 2007*

Joëlle Beurier commente ici l'exposition Voir pour savoir. Quand ‘‘Le Miroir'' racontait la Grande Guerre… (Reims, février / avril 2007). Par la personnalité de son auteure (1), par ce qu'il donne à voir et analyse, l'ouvrage est, plus qu'un catalogue richement illustré, une réflexion sur le photoreportage dans la Grande Guerre. Dans l'économie de la société française en guerre, la presse constitue l'un des traits d'union entre l'arrière et le front. Au fil du conflit, la demande du public qui ‘‘veut voir'' la guerre ne cesse de croître ; elle impose des mutations décisives dans le domaine du photoreportage. C'est cette histoire que conte Joëlle Beurier à partir des collections du Miroir , c'est le regard sur la guerre, son évolution qu'elle analyse.

Dans le premiers mois de la guerre, la veine pittoresque domine et aucune photographie, dans le Miroir , ne semble capable de rendre l'action. La modernité et la brutalité du conflit sont absentes de l'hebdomadaire. En 1915, le Miroir lance alors un concours de photographie amateur ; il s'agit là de s'adapter à une demande, de moderniser la manière de rendre compte du conflit. Les clichés de soldats abondent, modifiant peu à peu l'économie de l'image de guerre. Au front donc, le soldat est aussi photographe (comme Marc Bloch, Blaise Cendrars). La photographie paraît la compagne du carnet du poilu, des lettres. Le concours (doté de 15 000 francs) va modifier sa pratique amateur. Envoyée au sien, la photographie rassure, euphémise (déréalise) la guerre ; conçue comme un moyen d'améliorer la solde, elle donne à voir la réalité de la guerre : soit des cadavres, des paysages dévastés, l'assaut. Rapidement, le succès du concours modifie le langage photographique, révélant alors une esthétique, une sensibilité nouvelle au conflit. Le pathos n'existe pas dans ces photographies qui montrent, à partir des clichés de la Somme, que l'homme est lui-même producteur d'une violence extrême. La mort se banalise, d'autant que les légendes ne jugent pas toujours utile de signaler les morceaux de cadavres pourtant évidents sur les clichés. Ces photographies, sur lesquelles la censure a peu de prise, indiquent ainsi un nouveau registre des cultures de guerre. Elles semblent, à suivre Joëlle Beurier, une spécificité française, notamment par le concours, absent ailleurs. Elles remettent en cause l'argument d'un arrière ignorant de la réalité de la guerre – en 1917, Le Miroir tire à un million d'exemplaires – et force à questionner le consentement au conflit. C'est à ce point, d'ailleurs, que l'ouvrage laisse sur sa faim, n'interrogeant jamais la réception des photographies. Participent-elles de la banalisation de la mort ? Ont-elles partie liées, dans la fine chronologie ourlée par l'auteure, avec la démobilisation culturelle de la société française en 1915-1916 ? Comment les soldats eux-mêmes les reçoivent-ils ? Les lisent-ils ? Comment s'effectue enfin la sélection des clichés reçus ? Ces questions traduisent moins l'insatisfaction du lecteur que l'intérêt suscité par l'ouvrage, la richesse d'un corpus et d'une analyse que l'on souhaiterait plus critique dans son rapport aux historiographies dominantes…

Le Miroir devient après-guerre le Miroir des sports , et ces photographies – comme leurs consoeurs de l' Illustration – on ne les voit plus. S'ouvre ainsi la voie à la topique de la méconnaissance de la réalité du front, de cette guerre qu'on ne sût voir, que seuls aujourd'hui, les historiens voient… La réalité de la Grande Guerre est plus complexe, comme tout fait social. Quoique l'on pense des débats sur le consentement, cet ouvrage montre que la guerre était présente, représentée et vue à l'arrière ; connue donc dans toute sa violence. Il faut compter avec cette évidence visuelle pour questionner la société française dans la Grande Guerre, ses pratiques et ses discours.

Vincent Chambarlhac

(1) Chercheure à l'Institut universitaire de Florence, l'auteure a consacrée sa thèse à la Grande Guerre comme matrice des médias modernes.

 

Cédric BIAGINI, Guillaume CARNINO, Celia IZOARD/ Pièces et main d'œuvre . La tyrannie technologique. Critique de la société numérique , Paris, Editions L'Echappée, collection « Pour en finir avec », 2007, 256 pages, 12 euros. octobre 2007*

Voilà un ouvrage collectif qui n'hésite pas à mettre les pieds dans le plat et propose des pistes de réflexion roboratives. Le texte introductif de Cédric Biagini et Guillaume Carnino pose d'ailleurs bien les jalons de ce travail de remise en cause : constatant le développement croissant de la technologie, il pointe surtout du doigt son emprise croissante sur nos vies, confirmant ainsi la dépossession technique qui s'était manifestée dès les débuts du capitalisme. Surtout, les deux auteurs critiquent la technologie en elle-même, lui déniant une quelconque neutralité, avec la part de responsabilité qu'elle a dans l'uniformisation du monde, la précarisation des individus et la superficialité des échanges ou des connaissances auxquels elle semble donner droit. Les différents articles successifs abordent qui « L'emprise des écrans », qui la « Biométrie, l'identification ou la révolte », avec pour seul bémol un style parfois un peu trop alambiqué. A cet égard, la contribution la plus synthétique et facile à lire est sans aucun doute « Le téléphone portable, gadget de destruction massive ». Véritable réquisitoire définitif, ce texte critique la pollution et la destruction de l'environnement et des individus provoquées par la fabrication et le recyclage des portables, le danger pour l'organisme que leur fonctionnement génère, la création de besoins inutiles qu'il engendre en cristallisant un conformisme appuyé et en apaisant la peur, et la fausse liberté qu'il défend (outre la traçabilité, le fait qu'un portable puisse également servir de micro, même éteint !). Pour le reste, ressortent de ces investigations une culture de l'image conduisant à une certaine infantilisation et à une perte de l'autonomie, et favorisant l'individualisation croissante de nos sociétés. Ce faisant, la réflexion personnelle en est gênée, avec cet exemple de la baisse de notre capacité mémorielle du fait du numérique, rendant d'autant plus difficile la volonté de changer le monde. On est donc en plein dans le fonctionnement du capitalisme contemporain, puisqu'une nouvelle bourgeoisie, numérique, centralise les données informatiques et que le voyeurisme généralisé (symptôme du totalitarisme, selon Derrida) s'accompagne d'une indifférence croissante à l'égard d'autrui et d'une concurrence débridée entre les individus. Même si cet ensemble d'analyses, que l'on aurait aimé voir décliné sur un nombre encore accru de sujets, engendrera inévitablement discussions et polémiques, à l'image de la théorie critique du sport de Jean-Marie Brohm. On ne peut que conseiller vivement sa lecture.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Thomas BOUCHET, Un jeudi à l'assemblée. Politiques du discours et droit au travail dans la France de 1848 , Québec, Editions Nota Bene, 2007. septembre 2007*

L'intitulé l'indique. Importe à Thomas Bouchet ce jeudi -14 septembre 1848- à l'assemblée. Ce jour là, on débat de l'inscription du droit du travail dans la Constitution ; ce jour là, une part de l'idéal de Février 1848 s'éteint. La République ne sera pas sociale. Toutefois l'essentiel du livre réside ailleurs. Le droit du travail en constitue sans doute le motif - l'ornement ? -, mais les politiques du discours en tissent la trame. Comment faire entendre une journée à l'assemblée, soit une atmosphère, des sons, une écoute, des silences, des impressions, des désillusions ? Pour l'auteur, les voix et les rythmes de l'assemblée, saisis par dix-sept orateurs, composent l'enjeu du livre.

Comment cerner une atmosphère quand il ne reste que des traces écrites ? Marqué par un goût de l'archive qui paraît surtout un goût de l'écrit, Thomas Bouchet trouve dans Le Moniteur et la presse nationale et régionale ce qu'Arlette Farge traque dans l'archive judiciaire : des sons, des corps… Pourtant, malgré les sources de presse, et l'ampleur des mémoires consultés, l'essentiel du livre puise ailleurs son fonds propre. Il emprunte à Victor Hugo ( Choses vues ), s'inspire implicitement d'Alain Corbin lorsqu'il s'agit d'évoquer un paysage sonore. S'il semble, par l'approche biographique, procéder d'une lecture du politique où le temps court du discours – de son absence – s'inscrit dans l'épaisseur d'une trajectoire et d'un engagement, la qualité de ces remarques biographiques paraît seconde une fois l'ouvrage refermé. Plus que des discours articulés, ce sont des impressions, des bruits que l'on retient. L'assemblée acquiert ici une épaisseur que peu d'ouvrages jusqu'alors ont tenté de restituer. L'assemblée de 1848 «  sent le provisoire, résonne du moindre son  (p. 113)», elle a la forme d'un fer à cheval selon Maurice Agulhon. Souvent, Thomas Bouchet l'évoque comme un chaudron , pour l'impétrant qui prononce son premier discours comme pour le parlementaire aguerri. Victor Hugo, qui fut naguère de la Chambre des pairs, s'y sent peu à l'aise. L'éloquence parlementaire s'accorde alors mal de l'écrit, comme des théories bien ficelées. L'un signifie au mieux le poète égaré en politique (Hugo), sinon la première fois à l'image de Martin Bernard auquel le Constitutionnel assène, rappelant sa péroraison, un assassin :  «  pas d'idée, pas de talent, pas même de voix  »  ; l'autre évoque l'esprit de système des utopistes, absent (Louis Blanc), défait et abattu ce jour comme Victor Considérant. Celui-ci souffre d'ailleurs de maux de gorge le 14 septembre. Car discourir dans ce chaudron relève d'abord et avant tout d'une épreuve physique : celle du contact avec les 900 députés, celle surtout d'une voix qui doit s'imposer, convaincre dans le brouhaha et s'efforcer de résister aux interruptions, à la moquerie et la cruauté des flèches. Le ministre Goudchaux n'y parvient pas, confessant à la tribune : «  je ne suis pas maître de ma parole  ». Il y a, plus qu'une éloquence parlementaire, une politique du discours qui compose avec le lieu, ses rythmes, ses rites.

Pour croquer ce jeudi à l'assemblée, Thomas Bouchet rompt consciemment avec une logique synthétique qui offrirait à l'aune de l'issue du débat le récit d'un échec à imposer la constitutionnalité du droit du travail. Il propose un court récit polyphonique tressé autour des dix-sept parlementaires. Tous n'interviennent pas car les silences disent autant que les discours (ainsi de Thiers). A ces hommes, il ajoute des voix, échos discontinus des précieuses indications du Moniteur quant aux interpellations faites aux orateurs. Construit en quatre temps (Tensions, décalages, maîtrises, absences), le récit vise finalement à privilégier le bruit / le silence sur l'écoute. La réception importe davantage alors que l'argumentation. S'il signale l'éloquence et le brio de l'art oratoire de quelques-uns (Dufaure, Ledru-Rollin) brossant ainsi une analyse des pratiques parlementaires, le récit doit surtout se lire dans sa longueur pour cerner l'originalité du projet. Alors seulement le titre trouve toute sa vertu paradoxale. Un jeudi à l'assemblée dit, plus que l'exceptionnalité d'une journée qui vit mourir l'idéal d'une République sociale, l'ordinaire d'une journée parlementaire. Le livre refermé, la lecture achevée, demeure comme première impression un bruit (celui des travées dissipées), des formules heureuses. Ensuite émergent quelques figures, pour ma part Louis Blanc, Victor Considérant…

Vincent Chambarlhac

 

Pierre CHABERT, Les Cercles. Une sociabilité en Provence, Aix-en-Provence, Publications de l’Université de Provence, 2006, 279 p. mai 2006*

Il y a près de 30 ans, Maurice Agulhon avait déjà consacré un livre bref mais très suggestif à cette question du Cercle, se limitant à la première moitié du XIXe siècle et à la bourgeoisie (Le Cercle dans la France bourgeoise, 1810-1848, étude d’une mutation de sociabilité, Paris, Armand Colin, 1977, 105 p.).
P. Chabert élargit son étude aux XIXe et XXe siècles, mais se limite à la Provence. Ces travaux montrent bien les différences entre la sociabilité de l’Ancien Régime, aristocratique et féminine, et cette sociabilité moderne, qui fait la part belle aux hommes. Les cercles sont en effet interdits aux femmes, leurs membres – qu’ils soient bourgeois ou ouvriers – s’associent pour avoir un local, « une maison des hommes », alors que les dames tenaient Salon dans leur hôtel particulier. Le cercle, qui n’est pas sans parenté avec le club britannique, est d’abord un lieu ludique. On y fume, on y joue aux cartes, on y lit, on y chante aussi ! Il semblerait que Tino Rossi soit issu du cercle de L’Athénée d’Aix, et Fernandel du cercle de L’Harmonie d’Aubagne. Le cercle peut aussi avoir une fonction sociale, à l’origine de coopératives agricoles dans les villages ou plus rarement d’un syndicat (cf. le cercle Garibaldi de La Ciotat fondé par les travailleurs sardes des chantiers navals). Mais plus souvent, il est le lieu d’apprentissage de la vie civique ou politique. Il suffit de créer un lien entre ces cercles et on assiste à la naissance du parti politique. Encore aujourd’hui, certains cercles – appelés par l’auteur Cercles rouges – sont contrôlés par le PC (à Aubagne) ou par le PS (à Barjols), d’autres, les Cercles blancs, sont sous la domination de l’Eglise ou de la droite.
Même s’ils ont tendance à se dépolitiser, les cercles ont été en Provence un lieu très important de socialisation. L’auteur, grand connaisseur de cette question – il lui a consacré une thèse de 3e cycle en 1982, puis une thèse de Doctorat d’Etat en 1989 – ne parvient pas malgré tout à faire de ce live un parfait manuel, du fait, à notre avis, d’un plan contestable et de très nombreux documents qui hachent la lecture, et qu’il aurait mieux valu renvoyer en annexe. Ceci dit, la bibliographie est complète, rappelant notamment les travaux de Raymond Huard sur la naissance des partis politiques en France (sa thèse de 1977 et ses publications de 1990 et 1996).

Jean Paul Salles

 

Christophe CHARLE, Le siècle de la presse (1830-1930), Paris, Seuil, 2004, 400 p.

Cet ouvrage est une somme, appelée à devenir un livre de référence sur le sujet. L'auteur, professeur à la Sorbonne, a dirigé de nombreuses maîtrises sur la presse. Il nous en fait profiter, de même que des thèses récentes sur les journaux (Thomas Loué sur la Revue des deux mondes, Paris I, 1998, ou Laurent Martin sur le Canard enchaîné, publiée en 2001 chez Flammarion) ou plus anciennes (Henri Lerner sur la Dépêche, 1978, ou Eugen Weber sur l'Action française, rééditée en 1992).
Les premiers chapitres suivent l'ordre chronologique, de la Monarchie de Juillet jusqu'en 1939. Ils évoquent la naissance de la presse moderne (avec le roman-feuilleton et la revue L'Illustration lancée le 8 mars 1843, inspirée de l'Illustrated London News) et l'apparition du premier journal ouvrier en 1840, L'Atelier, alliant les idées démocratiques, saint-simoniennes, et une inspiration chrétienne. Sous Napoléon III, la presse est sous surveillance : avertissements et suspensions pleuvent. Mais l'enrichissement de la bourgeoisie urbaine dope les ventes des journaux et, timidement, puis plus rapidement après la libéralisation de 1868, les journaux se diversifient et se radicalisent, avec notamment La Lanterne, le célèbre titre de Rochefort. De même, si la IIIe République à ses débuts n'est pas favorable à la liberté de ton, la loi du 29 juillet 1881 libère la presse. L'augmentation des tirages est spectaculaire, favorisée par les progrès techniques et par la baisse du prix des journaux, mais aussi par l'alphabétisation croissante de la population.
Avant 1914, on atteint le tirage record de 10 millions d'exemplaires, pour une population adulte de 20 millions d'habitants. C'est au cours de cette période d'apogée, les décennies 1880-1890, que s'organise et se différencie la profession de journaliste, avec les reporters, les correspondants, les pigistes, les "fait-diversiers". L'auteur donne des précisions bienvenues sur leur situation matérielle, la difficile mise en place d'un système de retraite. La presse est devenue un média de masse, sa diversité est à l'image d'un lectorat aux besoins et aux intérêts très variés. Un chapitre intéressant apporte de nombreuses précisions sur les revues intellectuelles si importantes pour de nombreuses disciplines (histoire, philosophie, art...) et sur les premiers pas de la presse spécialisée (sportive et féminine). L'auteur poursuit, avec le même esprit de synthèse, sur la Guerre de 1914 et l'entre-deux-guerres. Mais il réalise aussi des études thématiques sur "La presse et l'Affaire Dreyfus" par exemple. Il remarque le rôle considérable des journaux dans la naissance et le développement de l'Affaire ("Une affaire montée par la presse"), et bien que Zola ait pu faire paraître son célèbre J'Accuse dans l'Aurore du 13 janvier 1898, jusqu'au bout une majorité écrasante de journaux seront hostiles à Dreyfus.
Le chapitre consacré à "La presse et l'argent" est aussi très éclairant, et inquiétant. Les grandes entreprises de presse sont fragilisées par la crise, après 1914-18, et aussi par la concurrence de la radio. Cette situation permet non seulement aux grands patrons de s'emparer d'organes de presse (ainsi François Coty, parfumeur, militant d'extrême droite, contrôle Le Figaro en 1922), mais aussi aux pays fascistes voisins d'aider et d'instrumentaliser certains journaux. Au total une synthèse très complète, très réussie. On peut seulement regretter que l'auteur n'ait pas commencé son étude plus en amont et qu'il ne l'ait pas poursuivie jusqu'à aujourd'hui.

Salles Jean-Paul.


Christian DELPORTE, Images et politique en France au XXe siècle , Paris, Nouveau monde éditions, 2006, 489 pages, 14 €. Mars 2007*

Considérer l'image en tant que source à part entière de l'histoire contemporaine, pour en comprendre aussi bien la politique que le politique , et inscrire ces « sources visuelles dans la formation de l'apprenti historien » (p. 7) n'est pas une attitude si ancienne que cela. En effet, regardée pendant (trop) longtemps comme un objet d'étude non identifié, minoré voire méprisé, l'imagerie contemporaine bénéficie depuis bientôt quinze ans d'une politique de rapprochement avec des historiens qui ont décidé, une fois pour toutes, que les images fabriquent et émettent de l'histoire. Les difficultés rencontrées par ce type d'approche ne sont d'ailleurs pas toutes résolues : des réticences réciproques entre historiens et historiens de l'art, comme la persistance chez de trop nombreux historiens et politistes d'une certaine méfiance vis-à-vis d'une catégorie considérée comme annexe et donc assignée à un rôle passif d'« illustration » d'une ligne politique, l'attestent encore trop souvent. En outre, il faut rappeler la nécessité, à qui veut s'aventurer sur le territoire des images afin d'en explorer les multiples richesses, de s'ouvrir à des approches empruntées aux autres sciences, telles la sémiologie, la philosophie, la sociologie de l'art etc… sans toutefois perdre de vue ce principe selon lequel « le traitement sera fait grâce aux méthodes de l'historien (1) ». Pour le XXe siècle, les noms de Laurent Gervereau ou de Christian Delporte font immédiatement partie de ceux que l'on convoque comme précurseurs d'une démarche historique postulant l'hypothèse qu'il est possible d'interroger l'histoire par l'image, et constituer par là même un nouveau territoire, digne de ces regards croisés évoqués plus haut. En effet, le crayon, le pinceau, la caméra ou l'appareil photographique tracent les contours d'un monde, composé de productions symboliques et de représentations idéologiques, différent de celui offert par les écrits. D'où leur intérêt. D'où la pertinence éditoriale de ce présent ouvrage.

Images et politique en France au XXe siècle se présente comme un recueil de travaux, vingt chapitres au total, scindés en trois grandes parties, la première dévolue à la construction d'un imaginaire républicain, la seconde axée sur l'imagerie propagandiste alors que la dernière partie se permet d'offrir un certain nombre de pistes sur la communication moderne, Internet (à propos des caricatures anti-Le Pen en 2002) défini, actuellement, comme « espace essentiel de création et de diffusion des images politiques de type satirique » (p. 432) fermant le ban. Un index, des notes regroupés en fin d'ouvrage, une bibliographie et une cinquantaine de reproductions en noir et blanc, mais tout à fait lisibles (des affiches en majorité, mais aussi des cartes postales, des dessins ou photographies) complètent les analyses. Une grande partie de ces textes ne sont pas inédits, ayant déjà fait l'objet de publications dans des ouvrages collectifs ou dans des revues. Néanmoins, parfois remaniés, allégés ou complétés, ces textes rassemblés ici permettent au lecteur d'embrasser en une seule fois un panel d'analyses sur l'iconographie politique, de l'Affaire Dreyfus aux « duels » télévisés de la Ve République, en passant par la publicité « républicaine » ou l'imagerie coloniale. On peut regretter l'absence d'analyses sur les images issues du mouvement ouvrier et révolutionnaire, ce qui aurait sans doute permis de mettre l'accent sur la rupture avec une certaine forme de politique : quid de l'iconographie libertaire, socialiste ou communiste, pourtant très vivace à certaines époques ? Sur le versant idéologique opposé, on lira avec un intérêt non dissimulé les articles sur les caricatures antisémites contre Léon Blum, l'image de l'« homme nouveau » chez les collaborationnistes pendant l'Occupation ou la propagande anti-communiste des années de guerre froide de l'organisation para-gouvernementale de Jean-Paul David, « Paix et liberté ».

Les propagandes anciennes, comme les actuelles stratégies de « communication » à outrance, qui usent et abusent des images, ont grand besoin d'être décryptées. Cet ouvrage, publié dans un format semi poche, et à un prix tout à fait abordable, constitue un très bon manuel de base pour le faire. De surcroît, il est utilisable aussi bien par des universitaires que par un public cultivé désireux d'en savoir plus sur une des formes désormais incontournable de nos sociétés. Les très récentes affaires des caricatures contre Mahomet (parues au Danemark en septembre 2005 et reprises par Charlie Hebdo le 8 février 2006, ce qui lui vaut un procès en février 2007) ou de l'annulation, en Allemagne, de l'opéra de Mozart Idoménée , par crainte de troubles à cause d'une scène dans laquelle le roi Idoménée aligne les têtes coupées de Poséidon, Jésus, Bouddha et Mahomet sur des chaises (Berlin, septembre 2006), pour ne pas évoquer les photographies d'Irakiens torturés à la prison d' Abou Ghraib (avril 2004) indiquent, s'il en était encore besoin, la charge émotionnelle et passionnelle intacte des icônes dans un corps social travaillé en tous sens par des aspirations identitaires venues de territoires mentaux ou idéologiques (famille, religion, patrie, fratries) que l'on espérait à jamais perdus .

Christian Beuvain

(1) Annie Duprat, « Iconographie et histoire : questions de méthode », Historiens & Géographes , n° 369, février 2000, p. 257.

 

 


Raymond DEPARDON, Images politiques, Paris, La fabrique éditions, Paris, 2004, 110 pages.

En histoire, parfois, certaines parutions peuvent être corrélées avec d'autres manifestations, voire avec des événements, appartenant peu ou prou au même champ historiographique. Ainsi de cet ouvrage de Raymond Depardon sur les rapports entre la photographie et le politique, qui parait à un moment de l'histoire des représentations photographiques particulièrement habité. Qu'on en juge plutôt : expositions " Images de la guerre d'Algérie, 1954-1962 " à Saint-Omer (Nord-Pas-de-Calais) en 2002-2003 et " Photographier la guerre d'Algérie " à Paris (hôtel de Sully) en 2004 - ces deux expositions faisant l'objet de catalogues, le premier aux éditions La Coupole et le second chez Marval -, parutions des essais de Hubert Damish, La Dénivelée. A l'épreuve de la photographie, Le Seuil (2001), de Georges Didi-Huberman, Images malgré tout, aux éditions de Minuit (2003), de Susan Sontag (décédée le 28 décembre 2004), Devant la douleur des autres, chez Christian Bourgois (2003) et d'André Rouillé, La photographie (qui consacre d'ailleurs un paragraphe à R. Depardon), chez Folio/essais début 2005, thèses en cours dont celle de Marie Chominot sur l'imaginaire photographique de la guerre d'Algérie, etc… Toutes ces recherches, qui nous incitent, enfin, à " penser avec les yeux ", selon la très belle expression du sociologue Sylvain Maresca (La photographie. Un miroir des sciences sociales, L'Harmattan, 1996), participent pleinement à une histoire sociale et culturelle de la photographie, tout en prouvant la belle vitalité de ce courant.
Auteur d'une bonne vingtaine d'ouvrages, et de presque autant de documentaires, Raymond Depardon n'est évidemment pas un inconnu pour toux ceux qui s'intéressent à la production et à la diffusion des images comme possibilité d'écrire l'histoire autrement. Celui qui déclarait très récemment avoir comme objectif de " vouloir mettre de l'ordre dans le réel " (Le Monde, 8 décembre 2004, p. 29) a sélectionné ici une soixantaine de clichés, construits ou pris " à la sauvette ", déclarés " politiques ", de lieux et d'acteurs d'un monde en désordre. Grévistes belges du bassin minier de Wallonie qui peignent, en 1960, la faucille et le marteau sur les murs de brique des corons, ou paysan chilien de 1971 lisant avec détermination El Rebelde, l'organe du MIR, son épouse à ses côtés, manifestent avec force la volonté d'un ordre social différent, préfigurant ainsi ce qu'affirmera bien plus tard Jacques Rancière : " Etre un membre de la classe combattante ne veut d'abord rien dire que ceci : ne plus être un membre d'un ordre inférieur " (Aux bords du politique, La fabrique, 1998, p. 51), tandis que d'autres photographies présentent plutôt des victimes : enfants angolais, orphelins roumains.
Tout au long de l'ouvrage, des textes indiquent les raisons des reportages d'où ces images sont extraites, tandis qu'une brève introduction présente les deux problématiques de ce recueil, à savoir la manière dont " la photographie intervient dans le politique ", et " comment le politique se matérialise dans l'image " (p. 11). Le choix des clichés, ainsi que les " informations " qui les accompagnent répondent-ils à cette double attente ? Si l'on se réfère à André Rouillé, justement, pour qui " il y a de la politique quand [l'ordre établi de la domination] est bouleversé, quand est perturbé le partage de la communauté entre ceux que l'on voit et ceux que l'on ne voit pas " (La photographie, p.540), la majorité des clichés semblent plus ou moins pertinents. Néanmoins, l'historien de l'image peut regretter quelques lacunes. Ainsi, certaines photographies ne sont pas datées - l'année étant loin d'être suffisante pour certains événements - ou renseignées assez précisément ; ce paysan chilien est-il un militant du MIR, est-il représentatif des paysans de son village (quel village ? quelle région ?) ou atypique ? Toujours à propos de cette image ainsi que de celle d'un autre paysan, de Haute-Loire celui-ci, comment ne pas remarquer, pour les deux, la similitude du lieu de la prise de vue (une cuisine), de l'attitude (assis à la table) et du personnage debout le regardant (épouse) ? Si certaines photos nous renvoient immanquablement à d'autres, celle du Chilien, encore, nous rappelle celle d'un militant de la CGT lisant L'Humanité en 1905, sa femme à ses côtés, pour la scène générale, et pour la femme portant son enfant, ces femmes photographiées dans le sud des Etats-Unis, lors de la Grande Dépression, par Dorothéa Lange. Mais rien de tout cela n'est analysé par Gérard Depardon.
Ses clichés sont donc à prendre comme un choix subjectif, en partie, mais en partie seulement, justifié, comme des documents " depardiens " auxquels l'historien devra appliquer une grille de lecture à fin de décryptage. Néanmoins, ce livre participe d'une réflexion très actuelle sur les relations entre image, politique et réel, et à ce titre mérite le détour.

Christian Beuvain

 

Laurent DINGLI, Robespierre, Paris, Flammarion, collection " Grandes Biographies ", 2004, 608 pages, 25 euros.

Auteur de biographies aussi différentes que celles du fils de Colbert et de Louis Renault, l'historien Laurent Dingli entend placer sa contribution à celle de Maximilien Robespierre dans une optique similaire à celle de Jean-Jacques Marie pour son Lénine : ni condamnation, ni apologie ; tenter de comprendre l'homme en le replaçant dans son époque. Et son travail de recherche pour ce faire est incontestablement vaste. Néanmoins, on sent très vite de quel côté penche son cœur : se situant plutôt dans la filiation d'un François Furet, Laurent Dingli a tendance à être aussi compréhensif à l'égard de la monarchie qu'il est impitoyable vis-à-vis de Robespierre.
Son utilisation de la psychologie tend ainsi au fil des pages à démontrer que Robespierre est un paranoïaque pathologique, et il n'a de cesse de prouver que, marqué dans sa jeunesse par l'absence du père, celui-ci s'est réfugié dans un monde idéaliste dangereux. Il va même jusqu'à écrire que " Le noble pour Sieyès ou Robespierre, le Juif pour les nazis [sic], le patron et le koulak pour les Soviétiques, l'intellectuel pour Pol-Pot et Mao, tous les grands idéalistes ont eu leur repoussoir collectif, leurs éléments impurs à éliminer ", dans un amalgame pour le moins discutable, étant donné que la disparition de la noblesse en tant qu'ordre ne va pas automatiquement de pair avec l'extermination totale de ses membres ! La comparaison entre Robespierre et Hitler revient d'ailleurs à plusieurs reprises dans le livre.
De même, les déductions qu'il tire du moindre texte de Robespierre sont faites au profit de sa thèse (les plaidoiries d'un avocat ne reflètent pas automatiquement la pensée profonde de leur auteur), et se défendant pourtant de l'anachronisme, il fait à plusieurs reprises de Robespierre un inventeur du totalitarisme. Dans le même ordre d'idée, il qualifie la condamnation de Louis XVI de parricide (sans guillemets), et considère que l'espoir de renverser toutes les monarchies européennes n'est que mégalomanie. D'autre part, sa critique des mouvements de foule et en particulier des assassinats qu'elle perpétue dès l'été 1789 ne s'accompagne pas d'une analyse assez poussée, privilégiant la condamnation sur la mise en perspective (pourquoi, par exemple, certaines des personnes assassinées sont également victimes d'outrages particulièrement poussés ? Rien n'est dit sur l'intégration d'une violence ancienne et subie qui connaîtrait à ces occasions un vecteur d'expression et d'expulsion). Plus généralement, de la période où la Convention est au pouvoir, Laurent Dingli retient essentiellement les massacres et les exécutions de la Terreur, sans véritablement aborder en profondeur l'aspect constructif endossé par cette assemblée.
Dans ce qu'il retient de positif quand à l'œuvre de l'Incorruptible, il insiste surtout sur le culte de l'être suprême, permettant de rassurer les masses et contribuant en partie à l'élaboration de la " mystique nationale (…) [de] la IIIe République ". Il est regrettable que cette tentative de compréhension d'un personnage comme Robespierre, indubitablement ambitieux et obsédé par l'idée de vertu, souffre d'un parti pris qui témoigne en tout cas de la prégnance idéologique de cette période fondamentale de l'histoire.

Jean-Guillaume Lanuque.

 

 

Bernard DOLEZ, Annie LAURENT, Claude PATRIAT (dir.), Le vote rebelle. Les élections régionales de mars 2004, Dijon, EUD, 2005.

Sous la direction d’un ensemble de politistes avertis, rassemblant des contributeurs tout aussi avertis, voici un livre classique d’analyse des élections. On y trouvera l’ensemble des résultats, mais aussi et surtout des commentaires et des analyses variées et savantes : à savoir des monographies de régions, un état des forces, des thématiques explorées, ainsi la parité, des contributions sur la région comme enjeu électoral etc. Dans ce compte rendu, on s’en tiendra essentiellement à la présence, sous la plume de Annie Laurent, d’une contribution sur la place de l’extrême gauche dans ces élections. Il faut bien sûr se féliciter que cette famille politique trouve désormais sa place dans ce genre de recueil. Ensuite, l’analyse d’Annie Laurent, aspect plutôt rare, fait montre d’une très bonne connaissance du sujet.

Georges Ubbiali

 

Michel DREYFUS, Michèle RUFFAT, Vincent VIET, Danièle VOLDMAN (dir.), avec la collaboration de Bruno VALLAT, Se protéger, être protégé. Une histoire des assurances sociales en France , Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, 347 p., 22 €. juin 2007*

L'histoire sociale ayant longtemps privilégié le conflit et l'affrontement au détriment de la réforme, les historiens ne se sont intéressés que récemment à la protection sociale, si l'on excepte le livre pionnier d'Henri Hatzfeld. Ce livre collectif, reprenant les travaux réalisés dans le cadre d'un groupe de recherches de l'IHTP, remonte aux origines du système français de protection (avant 1914) pour se terminer par la naissance de la Sécurité sociale après 1945.

Dès avant 1914 le Ministère du Travail (créé en 1906) avait encouragé le développement de la protection légale des travailleurs, en insistant sur la prévoyance libre. Les actifs étaient conviés à s'auto-protéger par l'épargne. De même les formes de protection mutualisées ou solidaires, qui dispensaient l'Etat de prendre en charge les individus, étaient promues. Mais malgré les encouragements (ainsi la loi du 1 er avril 1898 dite Charte de la Mutualité), seule 10% de la population française y a recours en 1913. Les Républicains radicaux, dans le but de faire reculer l'influence de l'Eglise, mettent donc en place une assistance étatique : la loi de 1905 notamment apporte une aide modeste aux vieillards, infirmes et incurables.

Les lois de 1928 et 1930 instituant les Assurances sociales permettent de franchir un nouveau pas, instaurant la prévoyance obligatoire. Des caisses dites de répartition sont financées par les cotisations des patrons et des salariés, et par des subventions de l'Etat. Dans un premier temps les prestations sont relativement généreuses, la jeune maman par exemple voit ses frais de grossesse/accouchement remboursés, touche des primes d'allaitement et reçoit des indemnités journalières de repos, pendant 6 semaines avant l'accouchement et 6 semaines après. Mais la crise de 1930-31 rend les cotisations ouvrières douloureuses, ce qui notamment explique l'hostilité du Parti communiste et de la CGTU jusqu'en 1936-37. Par ailleurs l'extrême droite critique des lois qui, dit-elle, « inciteront les travailleurs à se faire porter pâle ». Les médecins libéraux ne sont pas non plus très enthousiastes, mais ils obtiendront largement satisfaction sur le libre choix du médecin par l'assuré et la liberté de thérapie et de prescription pour le médecin. Au moment de la création des Assurances sociales, la grande masse de la population est donc plutôt hostile ou indifférente. Mais peu à peu les assurés s'habituent et les préventions initiales tombent.

A la Libération c'est dans l'enthousiasme, dans le cadre d'un projet général de réorganisation de la société, dont le programme du CNR fait largement état, qu'est née la Sécurité sociale, le nouveau système se coulant dans le moule ancien. La répartition est préférée à la capitalisation, la dépréciation de la monnaie faisant perdre de leur valeur aux versements capitalisés. On abandonne la formule « petites cotisations, petites prestations » puisque les cotisations représentent désormais 16% des salaires des assurés (contre 8% avant la guerre) et les prestations sont élargies. Dans le domaine de la santé les besoins des habitants doivent être couverts, quelque soit leur étendue, telle est la doctrine. Les progrès techniques notamment expliquent l'augmentation spectaculaire des dépenses de santé et l'apparition précoce du déficit de l'assurance maladie. On est loin de la tradition mutualiste qui limitait les prestations offertes aux capacités contributives des sociétaires.

Quoiqu'on pense de ce grave problème, ce livre est un outil de connaissance indispensable qui ne peut qu'aider à la nécessaire prise de décisions afin de pérenniser un système de protection auquel tous les citoyens français sont à juste titre attachés. Ce livre éclaire magnifiquement une question complexe, l'exhaustivité ne nuit pas à la clarté. L'effort de relecture a été très important (aucune coquille ne vient assombrir sa lecture) et le style, malgré le caractère collectif de l'entreprise, est homogène. La bibliographie est complète et très à jour. Une belle réussite.

Jean-Paul Salles

 

 

Pascal DUPUY et Claude MAZAURIC, La Révolution française, collection « Regards d’auteurs », Vuibert, Paris, 2005, 444 pages, 22 euros.

La présence parmi les sujets de concours de CAPES et d’agrégation du thème des révolutions survenues à la charnière des temps modernes et de l’époque contemporaine a été l’occasion de la sortie d’un grand nombre d’ouvrages de synthèses. Parmi eux, celui de Pascal Dupuy et du reconnu Claude Mazauric se distingue, dans la mesure où il cite très régulièrement des écrits d’historiens majoritairement issus du XIXème siècle (et en tout cas jamais postérieurs à la seconde guerre mondiale), et même des romanciers, parmi lesquels Victor Hugo et son Quatre vingt treize. Si ce parti pris, propre à la collection, peut paraître en partie désincarné par rapport aux deux auteurs, il permet en tous les cas de redécouvrir certaines pages fort intéressantes de Jaurès, par exemple, et même certains documents d’époque, comme la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de juin 1793 (mais pas la constitution adoptée à la même période, malheureusement).
Si, à plusieurs reprises, les deux auteurs font des points historiographiques sur quelques questions (sur les origines sociales et économiques de la Révolution ou sur la « Grande Nation » et l’expansion française), ils demeurent globalement fidèles à une vision sociale des événements révolutionnaires, et leur célébration d’un Mathiez, tout comme leur conclusion qui retient en tant qu’interprétateurs de la Révolution Hegel, Tocqueville, Comte, mais aussi Marx et Kropotkine (avec une faveur pour ce dernier) indiquent clairement leur propre ancrage historiographique. Cela nous permet de déguster des développements sur la période de la Convention montagnarde tout à fait passionnants, ce qui n’est déjà pas si mal. Un ouvrage qui, sans être novateur, n’en représente pas moins une somme de qualité sur un événement fondateur de tous les mouvements révolutionnaires ultérieurs.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Olivier ESTEVES, Une histoire populaire du boycott. Tome 1, 1880-1960. L'armée du nombre / Tome 2, 1989-2005. La mondialisation malheureuse , Paris, L'Harmattan, collection « Questions contemporaines », 2006, 182 et 184 pages, 17,50 euros chaque tome. Avril 2007*

Maître de conférence en anglais, Olivier Esteves livre avec ces deux tomes un travail réalisé avant tout par intérêt personnel. Ainsi qu'il l'explique très bien en introduction, sa problématique est de montrer, au-delà de l'image à sens unique que les médias donnent actuellement du boycott, vu comme globalement négatif, voire « honteux » (dixit Bernard-Henry Lévy), que celui-ci a pu représenter, depuis la fin du XIXème siècle, une arme utilisée aussi bien pour des objectifs généreux que pour des visées racistes. Ce faisant, il ne dissimule pas lui-même ses propres engagements, ainsi de son positionnement en faveur de la lutte du peuple palestinien, ou plus généralement de son attachement à cette forme de lutte qu'il étudie.

Les débuts officiels du boycott ont lieu en Irlande, dans la seconde moitié du XIXe, alors que le contexte est à la lutte agraire entre Irlandais pauvres et grands propriétaires anglais. Pour éviter une explosion de violence contre ces derniers, des leaders nationalistes proposent de les ignorer en tout et pour tout. Comble d'ironie, cette tactique, par le biais de la couverture médiatique, prendra le nom d'un intendant anglais, Charles Cunningham Boycott, victime par ses actions anti-paysannes de ce mode d'action ! A cette occasion, Olivier Esteves aborde la difficile dialectique du boycott et de la violence : le boycott constitue-t-il un dérivatif à la violence, ou les masses s'en saisissent-elles comme d'un moyen qui n'exclut pas une certaine violence ? Les deux chapitres suivants lui donnent justement l'opportunité d'aborder l'utilisation du boycott dans le cadre de luttes contre la domination coloniale britannique au début des années 20 : en Birmanie, avec le boycott de l'université de Rangoon, très élitiste, mise en place par les Anglais ; en Inde, avec le boycott défendu par Gandhi des textiles importés, des postes dans l'administration coloniale et des écoles de l'occupant. Sur ces sujets, Olivier Esteves ne masque pas les ambiguïtés de ces luttes, celle des étudiants birmans pouvant expliquer, de par leur retrait du seul système éducatif en place, la non formation d'une élite lettrée et le terrain plus favorable à la succession, après l'indépendance, de dictatures militaires. Quant à l'Inde, même si les résultats de ces campagnes de boycott sont nuancés, leur effet dans l'opinion est à porter largement au crédit des nationalistes. Par contre, on ne comprend pas vraiment pourquoi l'auteur n'inclut pas le boycott de l'impôt sur le sel en Inde à la fin des années 30 dans son étude.

Abordant le cas du boycott des magasins juifs en Allemagne le 1 er avril 1933, il souligne bien le cas particulier qu'il représente, dans la mesure où c'est d'un Etat autoritaire que vient cette lutte imposée, et non de masses en lutte : plutôt que de boycott, terme utilisé à des fins de propagande, il conviendrait donc simplement de parler de répression d'Etat. Enfin, le dernier exemple qu'il aborde concerne l'Afrique du sud de l'apartheid. Après avoir constaté la résistance des puissances occidentales vis-à-vis des campagnes de boycott sur l'Afrique du sud, qui s'explique essentiellement par le contexte de guerre froide, il aborde le boycott d'une compagnie de cars blanche par la population d'un des township de Johannesburg, Alexandra, suite à l'augmentation des tarifs. Ce faisant, il souligne bien les limites de ce genre d'actions, qui ne mettent que rarement en cause « les racines du mal ».

Le deuxième tome, pour sa part, fait preuve d'une cohérence bien moindre, alors que son intitulé et ses bornes chronologiques plus restreintes laissaient présager une problématique plus ciblée. Si son premier chapitre, sur le boycott des élections togolaises organisées dans les années 90 par le dictateur Eyadema, peut s'intégrer dans le contexte de mondialisation du modèle politique des pays de la Triade, il est surtout l'occasion de dénoncer – à raison – la politique de la France en Afrique. Mais que dire du développement sur le boycott du journal The Sun à Liverpool, lors de la mise en cause par le tabloïd des supporters de la ville dans la tragédie du stade d'Hillsborough en 1989 ? Enfin, si les trois chapitres suivants concernent directement la mondialisation économique, celui sur les efforts d'expansion de Wal-Mart aux Etats-Unis ne concerne pas directement l'arme du boycott, dans la mesure où les cas étudiés de référendums organisés sur l'implantation de Wal-Mart et gagnés par les opposants à cette multinationale particulièrement rapace et violemment antisyndicale sont simplement des utilisations de la liberté d'expression et du débat démocratique ; la possibilité d'un boycott de la firme, évoqué par son opposant le plus connu, Al Norman, s'avéra d'ailleurs pratiquement irréalisable, du fait du monopole de ces grandes surfaces dans bien des villes étatsuniennes.

Restent le chapitre sur la lutte des P'tits Lus de Calais en 2001, sans doute le plus intéressant, avec toutes les ambiguïtés de ce combat (boycotter les produits Danone touche également les employés) et celui sur le boycott des vins français défendu par une frange de citoyens des Etats-Unis en 2003, qui est surtout l'occasion de se pencher sur cette fièvre de francophobie entretenue par certains médias et par les principaux responsables politiques. La conclusion, qui revient sur le fossé croissant entre populations et élites politiques comme économiques, nous semble par contre souffrir d'une certaine superficialité.

Au final, donc, ces deux tomes contiennent des développements intéressants, généralement bien documentés, mais leur caractère inégal et non exhaustif laisse le lecteur en partie sur sa faim.

Jean-Guillaume Lanuque

 

 

Arlette FARGE, Michel CHAUMONT, Les mots pour résister. Voyage de notre vocabulaire politique de la Résistance à aujourd’hui, Paris, Bayard, 2005, 212 pages.

Dans cet ouvrage à deux mains, l’historienne du sensible et de la parole singulière et populaire du XVIIIe siècle, Arlette Farge, s’est adjointe la compétence d’un historien doctorant de l’EHESS, Michel Chaumont, pour « retracer ce que fut un langage voulant résister au monde qui lui est imposé » et le confronter à celui d’aujourd’hui, « cohorte de discours qui ressemblent bien à une nouvelle idéologie aux termes forts » (p. 12, 15), celle du libéralisme actuellement dominant. La réflexion amorcée par A. Farge dans « Quel bruit ferons-nous ? » (1) sur l’euphémisation du vocabulaire trouve ici, à propos des mots de révolte et d’espoir de la Résistance à l’occupation nazie et à Vichy, un champ d’application et d’explication élargi.
Il est entendu, somme toute, que les mots travaillent. Mais la question demeure pourtant celle-ci : Pour qui ? Peu d’études, à vrai dire, ont tenté de cerner cette problématique. Dans les années soixante, l’Internationale situationniste, organisation d’avant-garde vouée à la subversion de l’ordre établi par la formulation d’une théorie révolutionnaire adaptée à son temps, projeta d’écrire un Dictionnaire des concepts situationnistes, dont seule la préface parut, sous ce titre « Les mots captifs ». L’auteur, Mustapha Khayati, y expliquait que « toute praxis révolutionnaire a éprouvé le besoin d’un nouveau champ sémantique » afin de détruire « tout le langage hérité et domestiqué » (2). Il y dénonçait également les spécialistes du langage pour qui celui-ci « ne peut être considéré qu’en lui-même et pour lui-même », c’est-à-dire en dehors de toute inscription dans l’histoire.
En affirmant qu’il existe « un langage qui fait événement » (introduction p. 11), A. Farge et M. Chaumont rappellent opportunément ce que fut cette invention, cette appropriation, cette libération des mots afin qu’advienne le moment de la Libération au bout de longues années de luttes.
Tracts, papillons, inscriptions hâtives sur les murs ou les palissades, à la craie d’abord puis à la peinture, tracts glissés clandestinement dans les boites à lettres ou laissés sur la chaussée, poèmes, dernières lettres des condamnés à mort pour le support, « fourmillement » de mots de sursaut, de refus de la honte et d’appels à la rébellion pour le fond, forment la trame de la première partie du livre sur la Résistance et ses langages, avec un chapitre sur les mots d’ « en face », ceux véhiculés par la presse et le cinéma des collaborateurs, conscients ou inconscients. Par delà ce langage « de l’assentiment ou de la complaisance » (p. 98) qui transmet également des « avis idéologiques » (p. 111) sur ce qui apparaît aux collaborateurs comme la nécessaire disparition du sentiment collectif d’appartenance à une classe, au profit de l’individualisme, les auteurs rappellent opportunément que le sordide appât du gain (salaires augmentés de plus de 80%) motiva aussi ces plumes mercenaires.
Dans la seconde partie, A. Farge et M. Chaumont déclinent les différentes facettes de ce qui s’apparente, de nos jours, à un « héritage impossible », celui transmis par la Résistance, du fait d’une « étanchéité entre hier et aujourd’hui » (p. 139). Les notions émancipatrices sont criminalisées ou frappées d’anathèmes. Le rôle historique de la classe ouvrière disparaît derrière les monographies sociologiques, car l’idée de sa « dangerosité pour l’ensemble de l’univers politique » (p. 156) a disparu elle aussi, avec l’effondrement militant et organisationnel du Parti communiste. A un vide politique s’est surimposé un vide idéologique et sémantique, que peinent à combler de trop rares militants, romanciers (F. Bon, G. Mordillat) ou intellectuels qui s’arc-boutent face à ce qui s’apparente pour nos auteurs à une « contre-réforme » (p. 142).
Ce à quoi nous invitent Farge et Chaumont, c’est à refuser ces « mots gélatine », cette langue qui « englue le réel » (p. 210) au profit d’un vocabulaire coupant comme un scalpel, qui saurait disséquer le corps social de ce début de 3e millénaire, en nommer les injustices et les maux. Un vocabulaire qui porterait le fer dans la plaie, une fois admis que tout combat se fait aussi avec de l’encre.

Christian Beuvain

(1) Arlette Farge, Quel bruit ferons-nous ?, Paris, Les Prairies ordinaires, 2005, 224 p. Voir la note de lecture sur ce livre sur notre site www.dissidences.net
(2) Mustapha Khayati, « Les mots captifs (préface à un dictionnaire situationniste) », Internationale situationniste, n° 10, mars 1966, p. 50-55.

 

Gilles GENEVIEVE, La raison puérile. Philosopher avec des enfants ? , Loverval, Editions Labor, collection Quartier Libre, 2006, 410 pages, 17 euros. juillet 2007*

Gilles Geneviève propose avec cet ouvrage un témoignage sur son expérience d'ateliers de philosophie pour les enfants, ateliers menés entre autre dans le cadre de l'Université populaire de Caen, de Michel Onfray. C'est d'ailleurs celui-ci qui se fend de la préface, dans laquelle il insiste sur l'existence d'un « naturel philosophique des enfants », qui a tendance au fur et à mesure de leur évolution à s'atténuer, voire à disparaître : insistant ainsi sur une définition de la philosophie par sa forme plus que par son fond (la connaissance des textes), il envoie quelques coups de griffes aux mandarins de la profession, rêvant à une véritable démocratisation de la philosophie… On découvre d'ailleurs tout au long du livre quelques réflexions tendant à critiquer le système actuel de l'enseignement, au profit d'efforts visant à accroître l'autonomie des enfants et l'expression de leur personnalité, Gilles Geneviève situant lui-même sa démarche dans la lignée de celle des sophistes grecs. Eminemment critique, son approche refuse tous les dogmatismes et s'interroge au passage sur le véritable rôle épanouissant du travail, remettant en cause certaines priorités de nos sociétés modernes. En fait, c'est à un journal que nous sommes confrontés, allant de l'été 2003 à l'été 2004, l'authenticité ainsi acquise étant seulement alourdie par quelques redites. Outre les réflexions déjà citées, l'essentiel du livre relate les séances de discussion philosophique menées avec les enfants, en s'inspirant des méthodes du philosophe étasunien Matthew Lipman : phase d'élaboration des questions, puis choix par les participants de l'une d'entre elles afin de mener une discussion autour. En annexe, Gilles Geneviève a ajouté un petit texte qui revient sur les réticences de plus en plus marquées de l'institution vis-à-vis de cette expérience. Un livre stimulant, une expérience qui peut inspirer tous les pédagogues de France et d'ailleurs, invités à se saisir aussi librement que possible des méthodes exposées ici.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Jean GEORGES, Voyages en Utopie, Paris, Gallimard, 2005 septembre 2006*

Il faut saluer la réédition de ce petit volume de la collection Découvertes chez Gallimard. Le principe est celui d’une intégration poussée de l’illustration et du texte. Pour dire les choses plus brusquement, la dimension illustrative des volumes domine nettement sur leur contenu textuel. Ce qui n’est pas pour déplaire au lecteur, loin s’en faut. Dans ce volume, l’auteur fait démarrer l’utopie depuis l’antiquité grecque, avec l’architecte Hippodamos de Milet, cinq siècle avant notre ère. A partir de la volonté de construction d’une ville idéale, l’idée d’utopie va parcourir les siècles, rencontrant sur son chemin des auteurs connus (Thomas More, Campanella), mais aussi de nombreux personnages que la tradition utopique a un peu négligé (Bacon, Fontenelle par ex.). Alors que l’utopie « classique » se proposait de trouver le bonheur hors de l’histoire, dans des communautés rêvées, la modernité utopique va tenter de réaliser l’idéal dans l’histoire. Cette conception trouve sa place à partir des Lumières et s’épanouit tout au long du XIXe siècle à travers de nombreuses réalisations (et autant d’échecs, d’ailleurs). Le phalanstère fouriériste constitue sans doute un des moments d’apogée de ce mouvement. Avec le XXe siècle et la révolution d’Octobre, le mouvement s’engage dans une post-histoire avec le développement des contre utopies (Le meilleur des mondes de Huxley ou Orwell et son big brother). Même si l’auteur interprète 1917 comme un summum du totalitarisme, passant par pertes et profits la dégénérescence stalinienne, il n’en reste pas moins que cette dernière partie, contemporaine, est particulièrement riche, au niveau littéraire, picturale ou cinématographique. Une partie ultime de témoignages et documents complète ce fort beau volume que l’on ne peut que recommander.

Et les lecteurs curieux de prolonger leur fréquentation de l’utopie pourront se rendre sur le très fourni site de Michel Antony : http://artic.ac-besancon.fr/histoire_geographie/index.htm.


G.U

 

 

André GUESLIN, Les gens de rien. Une histoire de la grande pauvreté
dans la France du XXe siècle, Paris, Fayard, 2004, 457 p.

Après s'être intéressé aux "Gens pauvres, pauvres gens dans la France
du XIXe siècle", titre de son ouvrage paru chez Aubier en 1998, l'historien A. Gueslin retrace "l'histoire de la grande pauvreté dans la France du XXe siècle", sous-titre de son dernier livre "Les gens de rien". A la fin du XIXe siècle, le pauvre apparaît désormais davantage comme une victime que comme un fléau social. La politique d'assistance a donc pris le pas sur la politique répressive. Les oeuvres caritatives religieuses assurent l'essentiel des secours aux pauvres, maintenus à domicile, alors que dans l'Angleterre du milieu du XIXe siècle, on les mettait au travail dans les sinistres workhouses, véritables bagnes immortalisés par Dickens. En France, au cours du XIXe siècle, les municipalités interviennent de plus en plus, par l'intermédiaire des bureaux de bienfaisance, financés par une taxe sur les spectacles et par des legs. Ainsi, en 1900 la part de l'assistance étatique ne représente que 2% du budget.
Après la Grande Guerre, l'initiative privée s'essouffle et l'Etat s'engage davantage dans le secours aux pauvres. Le premier fonds national de chômage est créé en 1914, mais pour en bénéficier il faut prouver qu'on est chômeur involontaire... et qu'on n'est pas alcoolique. S'il veut être secouru, le pauvre doit être (ou devenir) vertueux! Malgré cet engagement de l'Etat, renforcé avec la création du RMI en 1988, les organisations privées caritatives, désormais laïques pour certaines, comme les restaurants du Coeur créés en 1985, continuent à avoir un rôle important. Car, bien que les types de pauvres aient changé - aujourd'hui femmes seules avec enfants et sans emploi, au XIXe siècle enfants errants et vagabonds -, ceux-ci sont toujours aussi nombreux proportionnellement, soit entre 7 et 10% de la société française. Parmi les nouveaux pauvres, il faut ajouter les
working poors, salariés précaires ou travailleurs indépendants gagnant chichement leur vie. Car le plus pauvre n'est pas toujours sans travail officiel. Cependant, le travail rémunéré, s'il ne permet pas parfois d'éviter de passer en-dessous du seuil de pauvreté, évite d'entrer en grande pauvreté.
Un des enseignements de cet ouvrage est de mettre à jour l'existence de processus intergénérationnels de reproduction de la pauvreté. Le plus pauvre se caractérise, entre autre, par l'absence de soins corporels, "comme s'il avait divorcé d'avec son corps". Ainsi apparaîtrait une véritable "culture de pauvreté", déjà notée dans l'Allemagne d'avant 1914 par Georg Simmel ("Les pauvres", 1ère édition en 1908, mais traduit seulement en 1998, aux PUF) ou encore par Oscar Lewis ("La Vida. Une famille portoricaine dans une culture de pauvreté : San Juan et New York, 1965, traduction en 1983, Gallimard).

Jean-Paul Salles.

 

 

Jacques GIRAULT, Les enseignants dans la société française au XXe siècle. Itinéraires, enjeux, engagements, Paris, Publication de la Sorbonne, 2004

Les enseignants, en tant que groupe social mobilisé, font l’objet d’une certaine actualité éditoriale. Plusieurs ouvrages sur le syndicalisme de ces salariés ont ainsi été publiés dans la dernière période. L’ouvrage dirigé par Jacques Girault s’inscrit dans cette veine. Il regroupe une série d’interventions qui se sont déroulées dans le cadre du séminaire de DEA qu’il anime à l’Université Paris XIII. Onze contributions (plus une introduction et une conclusion) sont ainsi offertes à la lecture. Les aspects sociologiques et morphologiques du groupe enseignant sont abordés dans des contributions écrites parmi les meilleurs spécialistes. On songe notamment au texte de Jean-Michel Chapoulie, dont les travaux font référence. Yolande Le Gallo aborde la question sous un angle plus monographique à partir du cas des enseignants dans le Var entre 1850 et 1940. Antoine Prost rappelle la césure que constitue le moment 68 pour la politisation du débat pédagogique, tandis qu’André Robert rappelle le positionnement des syndicats de la catégorie face aux réformes depuis la Libération. On retiendra plus particulièrement les contributions s’intéressant aux organisations syndicales. Laurent Frajerman développe une analyse (qu’il a systématisé dans sa thèse) sur la place du courant unitaire (Unité et Action, dominé par les communistes), essentiellement parmi les instituteurs. Sa conclusion, malgré la volonté révolutionnaire affirmée, est que UA a épousé rapidement les contours d’un syndicalisme catégoriel. Cette adaptation au modèle réformiste de la direction socialisante de la FEN explique sans doute, selon lui, la pérennité de l’unité de cette centrale. Bruno Poucet, dans un autre registre, développe un aperçu sur le syndicalisme au sein de l’enseignement privé. Méconnue, la FEP (Fédération de l’Enseignement Privée CFDT) représente pourtant une plate forme d’observation des modifications du syndicalisme et de la sociologie du monde enseignant, dans le privé en premier lieu, mais aussi dans le système public. Robert Hirsch propose une riche analyse sur les spécificités du syndicalisme des instituteurs dans la banlieue parisienne, opposé à celui de Paris intra-muros. René Mouriaux analyse les évolutions du syndicalisme enseignant, la rupture de la FEN et la naissance de la FSU, de ses difficultés et contradictions. Le lecteur finira par la très bonne synthèse de la place de la catégorie d’intellectuels au sein du monde communiste, au regard du monde enseignant. Si certaines de ces contributions ont donné lieu à des publications par ailleurs et ne présentent pas une originalité très marquée, d’autres travaux sont plus novateurs. Une lecture utile qui présente les multiples facettes de cette composante du mouvement social.

G.U.

 

 

Dominique GUYOT (coord), Pierre Hamp, Inspecteur du travail et écrivain humaniste (1876-1962), Paris, L’Harmattan « Mémoires du Travail », 2005. juin 2006*

A quelques encablures du centenaire du Ministère du travail (octobre 2006), l’ouvrage que coordonne Dominique Guyot pour l’Association pour l’Etude de l’Histoire de l’Inspection du Travail reprend les actes d’une journée consacrée à Henri Bourillon (connu sous le pseudonyme de Pierre Hamp) le 24 avril 2003. L’homme fut inspecteur du travail (1910-1923) ; sous le nom de plume de Pierre Hamp, la postérité le connaît notamment comme l’écrivain de La peine des hommes, un temps proche de la littérature prolétarienne sans pour autant qu’Henry Poulaille ne le reconnaisse exactement comme tel dans Nouvel âge littéraire (1), où il est pourtant souvent mentionné. Entre le travail et le travailleur, Pierre Hamp s’intéresse au premier, s’approchant ensuite du second comme le note Jacques Rabouël : l’habitus de l’inspecteur du travail explique sans doute ce trait qu’Henry Poulaille ne pouvait gommer. Pierre Hamp écrit les métiers plus que les travailleurs.
L’ensemble des contributions de l’ouvrage participe d’un enthousiasme militant pour l’œuvre de Pierre Hamp. Les auteurs relèvent tous des champs professionnels arpentés par l’écrivain : l’inspection du travail est fortement représentée, les industries électriques et gazières comme le rail rappellent également des points forts de son itinéraire. Pour les contributeurs, l’actualité de Pierre Hamp se corrèle peu ou prou à l’histoire de l’inspection du travail ; on reconnaît chez lui la précision des descriptions d’accident, fruits de l’habitus professionnel. Pierre Hamp se signale d’ailleurs comme inspecteur du Travail l’un des précurseurs de la notion d’analyse des risques professionnels. L’introduction précise par ailleurs que Pierre Hamp ne fit jamais l’objet d’une véritable recherche universitaire en France, hors la notice que lui consacre Michel Dreyfus pour le Maitron ; en Allemagne Wilhem Drinkow lui consacra en 1991 une étude bio-bibliographique qui fait encore aujourd’hui référence. A lire l’ensemble des contributions pourtant, on comprend peu l’oubli de Pierre Hamp par la recherche.
La richesse documentaire de ses ouvrages, jusqu’à la langue, l’inscrit dans la tradition du naturalisme d’Emile Zola et L. et M Bonneff ; elle fait de Pierre Hamp un sociologue du travail avant l’heure. Cette comparaison dit l’intérêt d’une lecture socio-historique des littérateurs prolétariens. Naguère, Michel Verret la reprenait à propos de Marcel Martinet, qui fut, comme Hamp, l’un des collaborateurs de l’Effort libre de Jean-Richard Bloch, revue de la Belle époque. Le milieu dans lequel Pierre Hamp évolue alors est socialiste, mais proche de la mouvance libertaire, attentif au syndicalisme, et dreyfusard. Ouvrier autodidacte, il doit à la Fondation universitaire de Belleville son admission au concours d’inspecteur du travail. D’emblée, Pierre Hamp est un inspecteur militant, un socialiste qui dans sa profession penche davantage du côté des salariés. Il est, durant la Grande Guerre, détaché auprès du cabinet d’Albert Thomas comme inspecteur du Travail. Il relève ainsi, comme militant socialiste, d’un champ réformateur dans lequel on peut comprendre sa profession, comme une partie de son évolution politique ultérieure. Pierre Hamp semble proche de la droite du parti socialiste ; durant la seconde guerre mondiale sa collaboration la revue fondée Charles Spinasse (Le Rouge et le Bleu) comme à La France socialiste, lui vaut le soupçon de collaborateur à la Libération, la saisie de ses manuscrits. La rapide description de ce parcours montre comment Pierre Hamp peut représenter un lieu pour l’analyse historique des champs politique, administratif et syndicaux du premier XXe siècle.
Cette première lecture doit se doubler d’une réflexion sur l’écriture de Pierre Hamp, renvoyant aux qualificatifs du titre de l’ouvrage : inspecteur du travail et écrivain humaniste. On peut risquer l’hypothèse d’une écriture du second nourrie en partie par le premier, ce qui dans l’optique de la littérature prolétarienne questionne. En effet, à lire Henry Poulaille, puis Michel Ragon (2), l’écriture prolétarienne est la recherche de l’authenticité accolée à l’identité de classe. Situé aux marges de ce mouvement, Pierre Hamp semble construire son écriture par son identité professionnelle (hypothèse risquée par Pierre Largesse, lisant en syndicaliste Pierre Hamp) : ainsi est-il l’homme du métier plus que des travailleurs. Ainsi l’inspection du travail –soit l’Etat- a-t-elle sa part dans la manière dont le mouvement ouvrier a construit ses archives. Il y a là matière à décloisonner un objet de recherche souvent délaissé aujourd’hui, si l’on en juge le nombre de centres universitaires qui le portent.

Vincent Chambarlhac.

(1) Henry Poulaille, Nouvel âge littéraire, Bessac, Plein Chant (reprint), 1986.
(2) Michel Ragon, Histoire de la littérature prolétarienne de langue française, Paris, Le Livre de poche, 2005 (Albin Michel 1974).

 

 

Françoys LARUE-LANGLOIS, Gracchus Babeuf, Paris, Le Félin, 2003.

Ce petit livre ne prétend pas révolutionner l'historiographie du " tribun du peuple " (nom de son journal) qui tenta par la conspiration des Egaux de radicaliser la Révolution française. Plus simplement, l'auteur, se propose de nous rappeler qui était Gracchus Babeuf et pourquoi il demeure un personnage d'actualité. Pas de révélation donc, pas d'apport historique nouveau, mais une sorte de Que sais je ? pour resituer l'importance du personnage et de sa tentative.
Gracchus est important car il constitue l'aile la plus radicale des révolutionnaires de 89 et sa conspiration, appuyée sur la partie la plus populaire (les sans culottes), s'est donnée comme objectif le communisme. Cet ouvrage agréablement écrit raconte cette histoire, cite les textes principaux et nous rend Babeuf et son message tout à fait contemporains. Une solide bibliographie ainsi que des indications pratiques (des sites internet, par exemple) permettent aux lecteurs plus curieux d'aller plus loin. Dommage que le prix soit si élevé, eût égard au type d'ouvrage.

Georges Ubbiali.

 

Jean-Yves LE NAOUR, L'affaire Malvy. Le Dreyfus de la Grande Guerre , Paris, Hachette « Littératures », 2007. mars 2008*

Jean-Yves Le Naour a la plume prolixe ; après avoir publié Claire Ferchaud. La Jeanne d'Arc de la Grande Guerre en 2007, il s'intéresse à l'Affaire Malvy. La topique de l'affaire est sans doute vendeuse. Elle ne rend pas justice à un livre, certes rapidement écrit, dont l'intérêt principal réside dans la lecture de l'Union sacrée qu'il propose.

Louis-Jean Malvy accède au Ministère