Littérature sociale

Mémoires ouvrières

et révolutionnaires

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 


- Maurice ALLINE, Mon cahier ouvrier, Editions Ouest-France, 2003.

- Louis AMINOT, Zef ou l'enfance infinie. Carnets de bord d'un apprenti de la vie , Paris, Syllepse, 2008, 196 p

- Denise AVENAS, Réconciliation. Montarem, Montmélian, La fontaine de Siloë, 2003

- Virginie BALET, La Verrerie de Monthey. Ouvriers, patrons et syndicats, 1824-1933 , Fribourg (CH), Faim de siècle, 2005

- Gérard BELLOIN, La Faucille, le Marteau, le Divan , Paris, Ed. Rocher, 2008, 379 p

- Daniel BENSAID, Une lente impatience , Paris, Stock, 2004, 480 p., 23,80 €

- Claire BRIERE-BLANCHET, Voyage au bout de la révolution. De Pékin à Sochaux , Paris, Fayard, 2009, 286 p. 19€

- Vincent BROUSSE, Dominique DANTHIEUX, Philippe GRANDCOING, Mémoire ouvrière en Limousin, 1905. Le printemps rouge de Limoges, Limoges, Editions Culture & Patrimoine en Limousin, 2005.

- Vincent BROUSSE, Philippe GRANDCOING, (dir.), Un siècle militant. Engagement(s), Résistances) et Mémoire(s) au XXe siècle en Limousin, Limoges, Pulim, 2005.

- Jean CARON, La CASO, mon usine. 43 ans dans l'aviation , Nantes, ed. CHT, 2007, 158 p., 14 €

- Stéphane CHARTRAIN, Journal de campagne , Lille, The Book Editions, 2009, 136 p., 13 €

- Roger COLOMBIER, Le mouvement ouvrier dans le Mantois, Paris, Harmattan, 2005

- Jacqueline COSTA-LASCOUX, Emile TEMIME, Les hommes de Renault-Billancourt. Mémoire ouvrière de l'île Seguin, 1930-1992, Paris, Autrement, 2004

- Marcel DURAND, Grain de sable sous le capot. Résistance&contre-culture ouvrière : les chaînes de montage de Peugeot (1972-2002) , Marseille, Agone, 428 p

- Frédéric H. FAJARDIE, Métaleurop, paroles ouvrières, Paris, Mille et une nuits, 2003.

- Gilles FAVIER, Muriel GREMILLET, Merci patron. Conflits sociaux en 2006 , Paris, Le Diable Vauvert, 2007, 180 p

- Charles GAGNON, En lutte ! Ecrits politiques, volume II, 1972-1982 , Montréal, Lux éditions, 2008, 379 pages

- Marie José HUBAUD, Des hommes à la peine, Paris , La Découverte, 2008, 191 p., 12 euros

- Satoshi KAMATA, TOYOTA, l'usine du désespoir , é ditions Démopolis, Paris, 256 pages, 21 euros

- Daniel LAMBERT, Mémoires d’ajiste, Plougastel-Daoulas, Editions le nez en l’air, 2005

- Jean-Pierre LEVARAY, Une année ordinaire. Journal d'un prolo, Les éditions libertaires, 2005

- Jean-Pierre LEVARAY, Classe fantôme. Chroniques ouvrières, Le reflet, 2003

- Jean-Pierre LEVARAY, Tranches de chagrin, Montreuil, L’Insomniaque, 2006.

- MAURIENNE, Le déserteur, Paris, Edition L’Echappée, 2005, 128 pages.

- Régis MESSAC, Les premières utopies , Paris, éditions Ex Nihilo, 2008, 190 pages, 15 euros

- Gabriel MOUESCA, La nuque raide , Paris, Philippe Rey, 2006, 228 pages, 17 euros, préface de Gilles Perrault

- Naïri NAHAPETIAN, L'usine à vingt ans , Paris, Les petits matins, 2005

- George ORWELL, A ma guise. Chroniques 1943-1947 , Marseille, Agone, collection Banc d'essais, 2008, 528 pages, 26 €, préface de Jean-Jacques Rosat

- Mona OZOUF, Composition française. Retour sur une enfance bretonne, Paris, Gallimard, NRF, 2009, 259 pages, 17,50 €

- La parole ouvrière , Textes choisis et présentés par Alain FAURE et Jacques RANCIERE. Paris, La Fabrique, 2007, 345 p., 18 €

- Alain PECUNIA, Un vague arrière-goût, ed. Cheminements, 2005

- Patrice PEDREGNO, Café amer , Bruxelles, ed. Cerisier, 2006, 252 p

- Nathalie PONSARD, Lectures ouvrières à St Etienne du Rouvray, des années trente aux années quatre-vingt dix , Paris, Harmattan, 2007, 341 p

- Maurice RAJSFUS, Une enfance laïque et républicaine. Souvenirs , Paris, Manya, 1992, 369 pages

- Puah RAKOVSKI, Mémoires d'une révolutionnaire juive , Paris, Phébus, 2006, 324 p

- Benoist REY, Les trous de mémoire , St-Georges d'Oléron, Editions Libertaires, 2006

- Benoist REY, Les trous de mémoire (suite), St-Georges-d'Oléron, Ed. Libertaires, 2007, 136 p

- ST Microelectronics, Chronique d'une délocalisation annoncée, Chantepie, Les éditions de juillet, 2004.

- Martine STORTI, L'arrivée de mon père en France , Paris, Michel de Maule, 2008, 220 p., 24 €

- Martine STORTI, 32 jours de mai, Bordeaux, Le Bord de l’eau, 2005.

- Norbert TRUQUIN, Mémoires d'un prolétaire , Marseille, Les mots et le reste, 2006, 293 pages

- Booker T. WASHINGTON, Up from slavery. Ascension d'un esclave émancipé , Paris, Les Editeurs libres, 2008, 270 p., 23 €, 1 ère édition 1901

 


 

 

 

 

Maurice ALLINE, Mon cahier ouvrier, Editions Ouest-France, 2003.

Préfacé par l'auteur de polars Didier Daeninckx, ce récit à la première personne se lit avec plaisir. L'auteur, aujourd'hui retraité, y raconte son parcours d'ouvrier militant, de l'entre-deux guerres à la retraite. Ouvrier métallurgiste (tourneur chez Renault-Billancourt au point de départ), il deviendra après la guerre professeur d'enseignement technique, voie de promotion pour toute une génération d'ouvriers très qualifiés. Il décrit avec précision et souvent émotion son quotidien d'enfant d'une famille ouvrière, puis celui d'un jeune ouvrier. Dans ses pérégrinations, il rencontre les militants trostkistes, une première fois sans succès, puis, une seconde fois durant son service militaire. Convaincu, il adhère au PCI au moment du Front Populaire. L'agonie du Front et le retour aux semaines de travail de 70 heures l'éloignent de l'action militante, même s'il ne renie rien de ses convictions. Il n'aura pas l'occasion, si ce n'est marginalement, de participer aux actions de résistance durant la seconde guerre mondiale. La Libération lui permet de reprendre du service militant. Mais la pression des staliniens (il est dénoncé comme hitléro-trotskiste, à plusieurs reprises, par des tracts nominatifs) le dégoûte de l'engagement militant et il rompt alors avec le trotskisme, d'autant plus que sur conseils familiaux, il prépare et réussit son concours dans l'Education nationale. Une nouvelle vie, dominée par les problèmes pédagogiques commence pour lui. Ce récit, s'il ne nous apprend hélas pas grand chose de l'action concrète des révolutionnaires durant cette période, possède néanmoins le charme de ces histoires bien troussées qui se lisent toutes seules. D'autant que tout laisse supposer, à certains tics d'écriture, que le manuscrit a été " rewrité ". Si tel est le cas, l'éditeur aurait fait œuvre de clarté en le signalant clairement, au lieu de le laisser entendre par une notre sibylline. En tous les cas, ce témoignage se lit comme
un agréable moment de découverte d'un parcours qui a croisé le militantisme.

Georges Ubbiali.

 

Louis AMINOT, Zef ou l'enfance infinie. Carnets de bord d'un apprenti de la vie , Paris, Syllepse, 2008, 196 p. octobre 2008*

Louis Aminot fut un des responsables des rénovateurs communistes quand, au milieu des années 80, une fraction conséquente d'une opposition communiste s'est structurée, aboutissant à la présentation en 1988 de la candidature de Pierre Juquin à l'élection présidentielle. Candidature dont Louis Aminot fut une des chevilles ouvrières en tant que membre fondateur du Mouvement des rénovateurs communiste. Mais de cela, le lecteur ignorera tout car le choix a été fait de ne pas fournir la moindre indication sur l'auteur de ces souvenirs d'enfance. Seule la lecture des personnes remerciées en début d'ouvrage permet de repérer une certaine filiation. Pour le reste, l'histoire racontée est celle d'un petit garçon de Brest qui voit son bonheur d'enfant brisé (chapitre introductif) par la disparition de sa mère chérie pour cause de maladie. Le monde jusqu'alors enchanté de l'enfance va se transformer peu à peu en un univers de cauchemar auprès d'un père qui boit beaucoup et dont la préoccupation est de caser son fiston. Il faut dire que le père, ouvrier à l'arsenal, qui travaille entre 50 et 60 heures par semaine comme tout le monde à l'époque (le milieu des années 50) ne pensait pas « hériter » de l'éducation de toute une famille, sa descendance, d'un coup. Jusqu'alors, répartition sexuée des tâches oblige, sa femme s'occupait de gérer le foyer. Bien que bon élève, le père n'aura de cesse que son fils inscrive son destin dans ses pas propres et devienne apprenti à l'Arsenal. C'est ce monde rude, masculin où l'amour est chiche que décrit avec brio Louis Aminot. Loin de tout angélisme sur la découverte du métier, c'est un univers, largement disparu aujourd'hui, celui du travail manuel appris depuis le plus jeune âge, qui sourd de ces pages. La joie est peu fréquente, les relations rudes, le verbe rare. Heureusement, doté d'une bicyclette, le jeune garçon découvre un territoire, marqué parfois par les revendications et les grèves. Ce sera son espace et ses références où la solidarité figure aussi dans le paysage. Sans mélancolie aucune, cette autobiographie fait découvrir un pan d'une mémoire ouvrière qui fait figure aujourd'hui d'un continent disparu.

G.U.

 

Denise AVENAS, Réconciliation. Montarem, Montmélian, La fontaine de Siloë, 2003 juin 2006*

Pour de nombreux militants de l’après 68, le nom de Denise Avenas est indissolublement lié à son livre La pensée politique de Léon Trotsky paru chez Privat en 1975, qu’elle fit paraître alors qu’elle militait à la Ligue Communiste. Une trentaine d’années plus tard, elle continue d’écrire, un ouvrage historico-folklorique sur les femmes en Ardèche et des romans, dont Réconciliation est le second. Dans cet ouvrage autobiographique, Avenas exprime sa dette à l’égard de ses parents et singulièrement de son père, pour ce qu’elle est. Le récit se déroule en deux séquences, une première à l’occasion de vacances à la mer qu’elle offre à ses parents âgés, entrecoupé de ses souvenirs d’enfance. A plusieurs reprises le nom d’Annie Ernaux surgit au lecteur tant l’expérience qu’elle décrit ressemble à celle qui anime les premiers romans d’Ernaux. Le sentiment de ne pas être à sa place, la douleur de la rupture sociale, l’inconfort de l’ascension sociale d’une petite fille née d’un milieu ouvrier et que son père pousse à la réussite scolaire pour échapper au sort de misère. Avenas fait à peine allusion, ici ou là, à son expérience militante chez les trostkystes, sans les nommer d’ailleurs explicitement. L’angle est celui qui prévaut dans son récit, celui de la distance sociale avec ses fils et filles exaltés de la bourgeoisie. Elle attribue même son penchant théorique à cette timidité sociale qui l’empêchait de s’exprimer avec aisance dans les réunions. On n’ira donc pas chercher une thèse politique dans ce livre, mais l’expression d’un mal-être social, d’une intimité bouleversée, en perpétuel porte à faux. On retiendra les pages à la fois sobres et désespérées sur le rapport à son corps et au sexe que la jeune fille raconte avec force. La fêlure du viol entâche pendant de nombreuses années son rapport aux hommes.

Georges Ubbiali.

 

Virginie BALET, La Verrerie de Monthey. Ouvriers, patrons et syndicats, 1824-1933 , Fribourg (CH), Faim de siècle, 2005. Mars 2007*

Issue d'un mémoire de licence, cette monographie mémorielle satisfera les lecteurs soucieux de mieux connaître l'histoire sociale helvétique. En effet, cette entreprise valaisanne n'existe plus depuis longtemps que dans la mémoire des plus anciens ou par les réminiscences littéraires, à l'instar de celles qui ouvrent cet ouvrage sous la forme d'une citation du trop peu (re)connu écrivain Jean Luc Benoziglio, natif de Monthey. Très largement illustré, en particulier par des photographies de belle qualité, les différents chapitres abordent la naissance, le développement et la disparition de cette entreprise. L'implantation dans une partie reculée de la Suisse au milieu du XIX e siècle s'explique par des conditions naturelles, la présence d'eau et de bois abondant, nécessaires à ce type de production. La verrerie, dont le capital est familial, connaîtra des évolutions assez contrastées dans une première période, avant que le capital ne se stabilise. Capital de nature familiale qui induit une gestion assez népotique. Ce paternalisme s'accompagne d'une volonté de contrôle de la main d'œuvre en grande partie constituée d'étrangers, étant donnée l'absence de capacités locales du fait de la haute qualification requise. Les caractéristiques de cette main d'œuvre, qui culmine à 150 personnes au maximum, sont largement détaillées, ainsi que la question ou le temps de travail, au fil de chapitres solidement nourris par les archives. Si des tentatives d'organisations peuvent être repérées à la fin du XIX e siècle (1868, 1871, puis création d'un premier syndicat en 1894, qui disparaît en quelques mois), c'est seulement dans les premières années du XX e que la force de travail s'organise sous la forme syndicale. Cette organisation répond à la conjonction de trois éléments : un flottement dans la direction de l'entreprise, l'existence d'un groupe de meneurs (cet aspect n'est hélas qu'esquissé) et enfin, la découverte par le monde prolétaire de sa spécificité. Si l'auteure ne s'attarde pas, sans doute faute de documentation permettant de le faire, on est étonné que le syndicat du personnel de la verrerie regroupe dès sa création en 1906 presque les 2/3 des effectifs ouvriers. Cet élément est d'autant plus troublant qu'après une grève pour les salaires, en 1907, victorieuse, le second mouvement, en 1910 (un échec malgré un mouvement de plusieurs mois), porte sur la question de la syndicalisation obligatoire. Une interrogation de nature sociologique sur la communauté que pourrait représenter le syndicat aurait sans doute enrichi l'approche et permis de mieux comprendre le ressort de la syndicalisation dans l'entreprise. Cette remarque se justifie d'autant plus que l'ultime chapitre se conclut par une approche des formes de sociabilités ouvrières, assez étroitement contrôlées par les autorités locales, sous la forme du cercle ouvrier (là où on s'interpelle du nom de « citoyens », tandis qu'au syndicat prédomine l'appellation de « camarades »). Cet intéressant ouvrage permet de plonger dans le passé d'une histoire d'une partie du mouvement ouvrier par trop méconnue dans l'hexagone. Ajoutons qu'une solide bibliographie permet au lecteur désireux de prolonger ses connaissances.

G.U.

 

Gérard BELLOIN, La Faucille, le Marteau, le Divan , Paris, Ed. Rocher, 2008, 379 p. octobre 2008*

Après la belle autobiographie Mémoires d'un fils de paysans tourangeaux entrée en communisme , publié à l'Atelier en 2000, cet ancien militant communiste poursuit son travail de compréhension de son engagement dans le Parti communiste, dont il fut un cadre intermédiaire. Simplement, entre temps, Belloin a entamé une psychanalyse, pour essayer de comprendre son engagement. Le pari était audacieux et à dire vrai plutôt prometteur tant l'espace de l'inconscient est peu investigué en matière de compréhension d'engagement ou de rupture. La déception est à la hauteur des attentes suscitées. Ce livre se révèle tout simplement inconsistant. En béotien fasciné par son objet (en même temps que par sa pratique), l'auteur en vient à aligner les poncifs les plus éculés sur l'apport de la psychanalyse, propre à conforter les a priori les plus ancrés à l'égard de celle-ci. Le Parti n'était rien d'autre qu'un substitut de mère (une société maternante) : «  Le PCF a été (...) une secte de masse. Il ouvrait un large champ pou les manifestations du fantasme inconscient de l'unité fusionnelle (…) L'avenir promis par le communisme était un retour fantasmatique au grand tout indifférencié des origines  », p. 148-149. On l'aura compris, avec de tels poncifs, la compréhension de ce que fut l'investissement de millions d'individus à travers le monde ne risque guère de franchir un nouveau cap en matière de compréhension. Si l'on y ajoute que le PCF fut, en sus d'être un substitut maternel, un modèle réduit de la société sans contradiction du communisme soviétique (une sorte d'état premier) on comprend que le lecteur se trouve plus dans une phase de régression de la compréhension des phénomènes sociaux que dans une phase d'avancée. Au fur et à mesure de la lecture de ce pénible pensum, Belloin en arrive à ses conclusions politiques. La révolte constitue une perspective inane. La vraie sagesse, c'est de savoir « gérer » l'insatisfaction foncière de notre « être au monde », en pratiquant la psychanalyse, au lieu d'envisager la lutte collective, car « Il n'y a pas d'avenir radieux », p.339. C'est à cette condition que l'on peut rompre avec la perspective totalitaire inscrite dans toute lutte émancipatrice. Amen. Position allongée, sortez vos chéquiers et faîtes causer votre inconscient. A défaut de changer le monde, ça vous soulagera. Et vive la démocratie («  système inabouti (…) qui n'invalide pas la parole où affleure l'imprévisible et l'immaîtrisable et qui laisse ouverte la question du devenir des collectivités humaines  », p. 379). Voilà la morale pratique à laquelle aboutit Gérard Belloin, après presque 400 pages.

G.U.

 

Daniel BENSAID, Une lente impatience , Paris, Stock, 2004, 480 p., 23,80 €. Mars 2010*

Après ses camarades André Fichaut et Alain Krivine (2003 et 2006) et ses anciens camarades Gérard Filoche, Thierry Jonquet (1998) et Edwy Plenel (2001), après d'anciens trotskystes : Laurent Schwartz (1997), Yvan Craipeau (1999), Fred Zeller (2000), Benjamin Stora (2003) ou Boris Fraenkel (2004), Daniel Bensaïd a publié ses Mémoires en 2004. Son originalité est d'être resté fidèle jusqu'au bout à son engagement de jeunesse, prenant une part importante, dernièrement, à la naissance du NPA.

La philosophie et la politique ont été les deux grandes passions de Daniel Bensaïd. Dans ses Mémoires, il explique avec clarté ce qui le heurtait chez Althusser, tenant d'un « marxisme positiviste et glacial », selon ses mots : « l'inertie des structures finissait par légitimer de curieux compromis entre une intransigeante radicalité en théorie et un réalisme résigné en pratique ». Dans le développement qui accompagne la réédition de Contre Althusser. Pour Marx (1) , il écrit qu'il ne pouvait souscrire à « l'horrible enterrement du sujet dans la structure », tout en esquissant une autocritique sur sa lecture hâtive d'Althusser à l'époque (p.230). Plutôt influencés par Lukacs (son Histoire et conscience de classe de 1923 est réédité en 1960 aux Editions de Minuit), lui et ses camarades de la JCR (2) opposaient à la « tyrannie de la structure impersonnelle une subjectivation allant jusqu'à un volontarisme proprement gauchiste », reconnaît-il (p.113). A l'opposé donc d'un certain « fatalisme » althussérien, D. Bensaïd devient le porte-parole de ce que Régis Debray appellera un « léninisme pressé » dans La Critique des Armes . Trotsky le grand ancien n'avait-il pas dit lui-même que « la crise de l'humanité se résumait à la crise de sa direction révolutionnaire » ?

Dans son style inimitable, D. Bensaïd affirmera « l'histoire nous mord la nuque », ce qui l'amènera, lui et les camarades de son courant, à mettre de côté ambitions professionnelles et réalisations personnelles pour tout subordonner à la préparation de la révolution : « Chacun devenait personnellement responsable du sort de l'humanité. Redoutable fardeau » (p.152).

Préparer la révolution, c'est d'abord construire le parti, se doter d'un journal, Rouge d'abord hebdomadaire puis quotidien pendant 3 ans, auquel Bensaïd consacrera beaucoup d'énergie. C'est « grâce à l'auto-exploitation consentie des militants journalistes, rotativistes, clavistes, maquettistes » (p.246), nous explique-t-il, que l'aventure a pu durer. Et comme ces militants ont des principes, ils ne vont pas pouvoir se résoudre à tirer un supplément (bande dessinée) de Libération, réalisé par le groupe Bazzoka, jugé sexiste. Quand éthique ne rime pas avec commerce ! Mais le parti, dans cette France de l'après 68, ne se consacre pas seulement à sa presse et aux échéances électorales. Pour cette génération militante qui avait fait ses classes dans le combat anticolonialiste, il ne faisait pas de doute que l'utilisation de la violence était considérée comme légitime de la part des opprimés. C'était le choix de Sartre – le préfacier de Fanon – contre Camus ! Très tôt Bensaïd, avec ses camarades du Midi notamment (Artous, Alliès, Creus), dans le fameux Bulletin Intérieur n°30 (juin 1972), affirment que l'organisation révolutionnaire doit être « l'avant-garde politique et militaire ».

Cette « manifestation de gauchisme dans nos rangs », écrit-il en forme d'autocritique, ne débouchera pas malgré tout sur « une prise d'armes » : « Le bon sens de nos vétérans ouvriers, notre effort d'implantation dans les entreprises », écrit-il, empêcheront toute dérive italienne. A la différence de Romain Goupil, qui parle de lui comme d'une bande de soudards (notamment in C. Nick, Les Trotskistes , Fayard, 2002), Bensaïd décrit le Service d'Ordre de la LC comme constitué de militants responsables bien contrôlés par la direction de l'organisation. Et à propos des actions violentes décidées – par exemple l'attaque du meeting d'Ordre nouveau le 21 juin 1973 - : « Nous étions attentifs à la conjoncture, aux rapports de force, et à ce que nos actions soient justifiables et compréhensibles parmi les travailleurs ». La description d'un certain nombre d'actions d'éclat de la Ligue les font apparaître comme hautes en couleur : contre la banque d'Espagne à Paris la veille de Noël 1970 en solidarité avec Izko et ses camarades ou l'occupation des tours de Notre-Dame quelques années plus tard (procès Garmendia/Otaegui), p.215-8.

Mais c'est en Espagne, puis en Amérique latine, que Bensaïd le toulousain vécut ses émotions militantes les plus intenses. Il fut responsable, avec Robert March, des contacts avec les premiers noyaux trotskystes espagnols et aida à la fondation de la LCR-Eta VI. Bientôt un des responsables de l'Amérique latine pour la IVe Internationale, dès 1973 il est en Argentine, où les Trotskystes sont nombreux et divisés. Sa description des divers groupes est passionnante, bouleversante parfois quand il raconte le sort tragique de la Fraction rouge du PRT-Combatiente dont presque tous les membres furent torturés et tués, à l'exception du brésilien Paulo Antonio Paranagua, longtemps militant de la LCR, aujourd'hui journaliste au Monde . S'il faut l'en croire : « Ma mission initiatique en Argentine m'a vacciné contre une vision abstraite et mythique de la lutte armée. J'y ai constaté que les armes ne sont pas une frontière infranchissable entre réforme et révolution, et qu'il peut exister un réformisme armé : la longue histoire du populisme latino-américain en offre maints exemples » (p.194). Il eut un rôle essentiel aussi au Brésil, dans les années 80 et 90, dans la construction du groupe Démocratie socialiste qui prit une part importante dans la création du PT de Lula. C'est avec beaucoup de talent et de chaleur qu'il parle du Brésil et des militant(e)s de ce pays qui l'ont séduit. Sa description du milieu dirigeant de la IVe Internationale basé à Amsterdam est moins palpitante mais fourmille de notations intéressantes sur les divers protagonistes de cette organisation, Ernest Mandel par exemple dont il perçoit les qualités et dont il saisit les limites. Mais avouons-le, c'est dans la description des êtres de chair qu'il a côtoyés que Bensaïd nous semble le plus percutant et le plus touchant. Ses tableaux sont des vignettes dont on met longtemps à se déprendre : ainsi l'évocation de ses compagnes successives, celle de Michel Piccoli chez qui la LC tenait des réunions en 1972 et qui évoqua la possibilité de devenir permanent de cette organisation ! Les réunions pour la Bolivie aussi, un peu avant, chez Delphine Seyrig, où il croisa la jeune Coline Serreau et Pierre Barouh. La description de mas de la famille Alliès, à la sortie de Pézenas, nous plonge dans une sociabilité révolue. Les mots qu'il utilise pour décrire l'hospitalité dont il bénéficia dans cette famille conviendraient pour caractériser l'accueil de Gustave Courbet par le Docteur Alfred Bruyas au XIXe siècle, dans la même région : « générosité sans limite, art de vivre hédoniste, hospitalité affectueusement despotique » (p.159).

Ce compte rendu ne peut épuiser bien sûr toute la richesse d'un tel récit, son ambition est simplement de donner envie de s'y plonger soi-même.

Salles Jean-Paul.

(1) L'ouvrage collectif – outre la signature de Bensaïd, on y trouve celles de Brohm, Brossat, Löwy, Mandel etc…- paru initialement chez UGE en 1974, a été réédité par les Editions de la Passion en 1999, avec des compléments.

(2) Michael Löwy consacre sa thèse à Lukacs, publiée aux PUF en 1976 sous le titre Pour une sociologie des intellectuels révolutionnaires.

 

Claire BRIERE-BLANCHET, Voyage au bout de la révolution. De Pékin à Sochaux , Paris, Fayard, 2009, 286 p. 19€. Juillet 2009*

Mots clés : Maoïsme, Gauche prolétarienne, autobiographie, souvenirs, mai 68, extrême gauche, communisme

Plusieurs anciens responsables de la Gauche Prolétarienne ont évoqués l'expérience de leur engagement sous forme romanesque (Jean Rolin, L'organisation  ; Olivier Rolin, Tigre en papier , Daniel Rondeau, L'enthousiasme , J.-Pierre Martin, Le laminoir, J.-Pierre Le Dantec, Etourdissements, notamment), plus rares apparaissent des récits sous forme de souvenirs (voir par ex. J.-Pierre Le Dantec, Les dangers du soleil ). L'ouvrage de Claire Bière-Blanchot s'inscrit dans cette veine. A la lire, on comprend pourquoi il lui a fallu plus de quarante années pour réussir à écrire ce chapitre de sa vie. Le livre commence à l'été 1967, en Chine. Jeune militante pro-chinoise, elle fait partie d'une délégation envoyée par les amitiés franco-chinoises pour découvrir la révolution culturelle. Elle passe quelques semaines dans une commune populaire, sans trouver vraiment à redire au déchaînement de violence dont elle constate plus ou moins les dégâts. Il faut dire que ce voyage au pays de la révolution en acte constitue en quelque sorte l'acmé d'une prise de conscience qui s'était éveillée lors de la guerre d'Algérie et qui s'était affirmée à l'occasion des différentes guerres de libération nationale. Tout son témoignage sur les années qui suivent, qui la voient partir avec celui qui deviendra son mari à Grenoble fonder un groupe de la GP constitue en quelque sorte un retour effaré sur sa jeunesse. Ce qui domine dans ses pages, c'est l'effroi, la stupeur, la honte même de ce qu'elle fut, de ce que fut cet engagement. Elle analyse son engagement sous l'angle d'un manque psychologique, d'un moyen pour fuir la folie familiale. Comme elle l'écrit « Nous n'étions pas des jeunes heureux », p. 89. Si l'on n'apprend pas grand-chose sur mai 68, moment qui échappa largement au courant représenté par l'UJCML, en revanche, elle est beaucoup plus disserte sur les années qui suivent et qui voient son couple s'enfoncer dans une folie autodestructrice de Grenoble à Sochaux. Il n'y a guère de chaleur dans ce récit, dans ce qui fut son parcours, mais une lente descente dans la noirceur de l'âme humaine. Noirceur qui l'amènera à perdre sa petite fille, à sombrer ensuite dans l'alcoolisme et la dépression pour de nombreuses années. Les portraits de ses camarades sont tout sauf empreint d'humanité. On lira ainsi la description qu'elle propose de Bény Levy, le « gourou » d'une secte en perdition, comme elle le décrit. Ses camarades sont des brutes, machistes, inconscients et manipulateurs. Il n'y a guère d'héroïsme qui se manifeste au fil de ces pages, même quand elle évoque, assez longuement, le soutien aux luttes des travailleurs immigrés. Seule surnage la noirceur de l'humanité. Après Lip 73, la GP explose. Il lui faudra plus de 20 ans d'analyse pour rompre avec l'alcool, faire la paix avec elle-même. Gageons que son récit s'inscrit dans cet éloignement avec « ce groupuscule de dangereux malfrats », p. 236 qu'était la Gauche Prolétarienne. Si Brière-Blanchot nous fait profiter du plus intime de son âme dans ces pages hallucinées et pitoyables, il n'est pas sûr en revanche qu'elle parvienne à entraîner la conviction de son lecteur sur la vérité de son engagement. En tous les cas, à coup sûr, ce récit rompt radicalement avec toute exaltation d'un engagement héroïsé de jeunesse. Avec ce livre, on dispose d'une version vécue de la thèse du caractère criminogène du communisme, illustré jadis par le «  Livre noir  » de Courtois and co.

G.U.

 

Vincent BROUSSE, Dominique DANTHIEUX, Philippe GRANDCOING, Mémoire ouvrière en Limousin, 1905. Le printemps rouge de Limoges, Limoges, Editions Culture & Patrimoine en Limousin, 2005.

Cet ouvrage n’est ni plus ni moins qu’un modèle à suivre en matière d’histoire ouvrière, un régal pour l’esprit et pour les yeux. Si les grèves de Draveil ou Villeneuve-Saint-Georges, la fusillade de Fourmies sont entrés dans l’histoire, tragique, du mouvement ouvrier, la grève insurrectionnelle d’avril 1905 à Limoges a beaucoup moins marqué la mémoire collective. Ce livre, dirigé par des historiens dans le cadre d’une association, vise à redonner toute sa profondeur à l’évènement gréviste. De très nombreuses reproductions (photos, cartes postales, dessins, presse, peintures etc.) illustrent le texte, le prolongent, l’enrichissent. La qualité, la diversité et la richesse iconographiques sont le premier aspect qui retient le lecteur. Les sources sont locales, mais aussi issues de nombreux musées ou centres d’archives hors de la région. Il ne s’agit donc pas d’une histoire « régionalisante » du mouvement ouvrier, mais une histoire inscrivant l’évènement dans le contexte de son époque. La qualité des textes est à la hauteur des illustrations. Après avoir présenté la Limoges ouvrière au tournant du siècle, marquée par l’industrie porcelainière et de la chaussure (ainsi que la peausserie à Saint-Junien), les contributeurs rappellent les caractéristiques du mouvement ouvrier, marqué par la culture syndicaliste révolutionnaire, dans cette ville. L’anticléricalisme et l’antimilitarisme imprègnent, non sans raison, la mentalité ouvrière. Tant et si bien que lorsque la troupe intervient à propos d’une grève suscitée par une anecdote bénigne, l’affrontement prend immédiatement un tour révolutionnaire. Des barricades sont élevées, des heurts entre les ouvriers et l’armée provoquent une escalade de la violence, jusqu’à ce qu’un manifestant soit tué au cours d’une échauffourée. La ville, qui était sous tension du fait du lock-out patronal, soudain se calme. Les différents moments, protagonistes et évènements de ces journées d’avril 1905 sont expliqués dans le détail, avec force érudition. De nombreux encarts (ainsi, à titre d’exemple, sur la barricade, le patronat, les dessins de grève, etc.) permettent d’approfondir telle ou telle dimension de l’histoire. Reste alors à essayer d’estimer la portée de ces folles journées, dans les années qui suivent (à travers quelques affrontements), dans la mémoire du mouvement ouvrier ensuite. Le livre se conclut par une très suggestive bibliographie, ainsi que, curiosité qu’on aurait aimé plus explicite, un texte en patois sur les grèves de 1905. Un ouvrage remarquable à tous points de vue, donc.

Georges Ubbiali

 

Vincent BROUSSE, Philippe GRANDCOING, (dir.), Un siècle militant. Engagement(s), Résistances) et Mémoire(s) au XXe siècle en Limousin, Limoges, Pulim, 2005. avril 2006*

La dynamique du dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, le « Maitron », a suscité la création, ou s’est appuyé sur l’existence, de sociétés savantes locales. A Limoges le dynamisme de l’association « Mémoire ouvrière en Limousin » s’est traduit par une exposition, accompagnée d’une série de conférences dont les textes sont donnés à lire dans cet ouvrage. Sept contributions sont ainsi rassemblées ici. Si l’on excepte la préface, chaleureuse, de Claude Pennetier et l’article, pas franchement original, de Danielle Tartakowsky (« Les trois figures du Peuple »), toutes les autres signatures sont d’origine locales, ce qui fournit un bel aperçu de la richesse des travaux conduits dans cette région. Les deux premiers articles portent sur la question de la Résistance, fort importante dans cette région, autour de la figure de Georges Guingouin, récemment décédé, mais aussi de la répression, à partir d’une monographie du cas de Tulle (G. Beaubatie). L’autre article est de la plume de F. Boulet et consiste en une très riche évocation comparée des formes de résistance dans la montagne limousine et en Haute-Savoie. Dominique Danthieux, auteur d’une thèse qui doit être publiée sur la gauche en Haute-Vienne, évoque la présence des usines (porcelaine et travail du cuir) dans les deux principales villes, Limoges et Saint-Junien. Article que l’on complétera par celui de V. Brousse et P. Grandcoing sur les identités politiques différentes (d’un côté le socialisme, de l’autre l’anarchie) entre ces deux centres urbains. A. Marsac et V. Brousse offrent une excellente synthèse sur la place de l’immigration ouvrière (portugaise et espagnole essentiellement, étant donnée la période étudiée) en Limousin. Enfin, pour conclure – pas totalement puisqu’une table ronde sur l’héritage des luttes aujourd’hui reproduit une série d’interventions de militants – ce bel ensemble se prolonge par un article d’Yvon Lamy. Ce dernier est un petit peu l’étranger, disciplinaire, de service puisqu’il est le seul sociologue perdu au milieu d’historiens. Le ton de son article s’en ressent fortement. Sa contribution, qui place au centre de l’analyse de la pratique syndicale la question du genre est des plus stimulantes, même si elle manque de bases empiriques satisfaisantes pour en faire autre chose qu’un programme de travail à venir : son idée, en effet, est que la crise du syndicalisme s’explique (pourrait s’expliquer) par la partition entre une structure institutionnalisée, encadrée par des hommes, tandis que la base dudit mouvement est occupée par des femmes.

Des cartes et quelques illustrations font de ce livre un exemple d’une approche régionale du mouvement ouvrier, comme on aimerait en disposer plus souvent.

Georges Ubbiali

 

Jean CARON, La CASO, mon usine. 43 ans dans l'aviation , Nantes, ed. CHT, 2007, 158 p., 14 €. novembre 2008*

Ce court texte contient l'attachant témoignage d'un ouvrier sur les décennies qu'il a passées à travailler dans l'entreprise connue actuellement sous le nom d'EADS, premier fabricant européen d'avion. Entré comme apprenti chaudronnier à l'école d'usine de ce qui s'apellait alors la CASO, Jean Caro va y réaliser la totalité de sa carrière professionnelle, finissant comme dessinateur industriel. Son texte est particulièrement intéressant, pour ce qu'il n'est pas, le récit d'un militant. Certes, Caron a très rapidement été syndiqué, à la CFTC, d'avant la déconfessionnalisation, l'anticommunisme familial empêchant toute affiliation à la CGT. Mais pour autant, il n'apparaît pas comme un militant de choc. D'abord parce qu'il ne fait pas particulièrement partie des « bataillons de choc de la classe ouvrière ». Il vote ainsi contre la grève en mai 68, considérant que le mois de grève des mensuels en 67 lui suffisait. De la même manière, lors du passage de la CFTC à la CFDT, il fait partie de ceux qui, tout en n'étant pas hostile à l'évolution, pense que ce processus arrive trop vite. D'ailleurs, le récit des mouvements sociaux, tout à fait intéressant, n'occupe qu'une part assez limitée de son livre. Le chapitre intitulé de manière assez neutre, La vie sociale, est l'ultime du récit. Il y raconte très succinctement, les grèves de 1955, 1967 et 1968, dans lesquelles il s'est pleinement impliqué. Il raconte d'ailleurs, loin de tout schématisme préconçu, que l'occupation de l'usine en 68 l'a détourné de la conception de l'autogestion. Bref, Caron ne s'identifie en rien aux hérauts de la classe ouvrière, adeptes de la lutte de classe. Tout au contraire, la recherche du compromis semble être sa boussole permanente. C'est d'ailleurs là que réside l'intérêt de son récit, fait d'anecdotes et de témoignages portant sur la vie d'usine. Plein de malice à l'égard de son environnement, collègues, chefs plus ou moins directs, il sait en une scène bien troussée narrer la vie de l'usine, ses pesanteurs, mais aussi, parfois, sa dimension proprement surréaliste. On lira ainsi avec le plus grand intérêt son récit du déroulement du procès de travail durant ses années de formation. Un sociologue, Donald Roy ( Un sociologue à l'usine , La Découverte, 2006) racontait ses expériences à l'usine dans le cadre des Etats-Unis d'après guerre en insistant en particulier sur l'importance de la flânerie ouvrière, flânerie que le taylorisme était sensé avoir supprimer. On retrouve le même accent dans le récit de Caron. Sur de nombreux autres aspects, ainsi, sur la place de la gabegie en matière de production, sur l'incompétence des équipes dirigeantes ou encore sur la création d'un langage d'atelier, son regard souvent décapant devrait intéresser de nombreux lecteurs.

G.U.

 

Stéphane CHARTRAIN, Journal de campagne , Lille, The Book Editions, 2009, 136 p., 13 €. Février 2010*

Mots clés : NPA, élections, témoignage militant.

Stéphane Chartrain est militant du NPA dans la région Ouest. Il est également photographe, par passion. A l'occasion des élections européennes, il s'engage dans l'équipe de campagne qui organise et accompagne la tête de liste pour la région Ouest, Laurence de Bouard, cadre hospitalière. Au point de départ, il s'agissait simplement pour lui de faire profiter son organisation de ses talents de photographe. Et puis, ce périple à travers la grande région se transforme en un journal de campagne. Nulle révélation ni scoop dans ces quelques pages. Mais le récit, parfois répétitif, de la manière dont se réalise une campagne électorale. Les déplacements nombreux, à travers la circonscription, les échanges entre les militants qui composent la toute petite équipe qui accompagne la candidate, les rencontres avec les militants dans les différentes villes. Bien sûr, il est question de politique tout au long de ces pages, ainsi qu'en témoignent les extraits des discours délivrés au fil des meetings, des conférences de presse et des rencontres avec le public. Mais l'intérêt premier de ce journal, c'est précisément de fournir une image au jour le jour, sans grande proclamation ni déclaration. Les départs au petit matin, l'ennui de la route, la fatigue d'une campagne qui n'en finit pas, les petits plaisirs que l'on s'accorde, du café ou du demi de bière partagé au vêtement acheté en coup de cœur ou comme en compensation !

Georges Ubbiali.

 

Roger COLOMBIER, Le mouvement ouvrier dans le Mantois, Paris, Harmattan, 2005. mai 2006*

Le Mantois, c’est la région de Mantes-la-Jolie, dans le Nord-ouest des Yvelines, en bord de Seine. L’auteur en est originaire, conducteur SNCF à la retraite, responsable de l’Institut d’histoire sociale de la CGT de la région. Il s’agit par conséquent du livre d’un acteur engagé dans le mouvement ouvrier et syndical, non d’un historien professionnel. On ne lui reprochera donc pas un usage lâche et imprécis des sources (en particulier des archives), ni plusieurs erreurs factuelles (le PSOP, signifie Parti socialiste ouvrier et paysan, p. 82 ; la CGT ne se retire pas en 1978 de la FMS, p. 177 ; ou encore la CGC n’est pas le produit de la scission de 1947, p. 115).
En revanche, l’intérêt de cette étude est d’offrir des éléments d’une histoire localisée du mouvement syndical, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à la période récente. L’auteur promet d’ailleurs de livrer sous peu un ouvrage concernant le mouvement de 1995 contre la loi Fillon. De très nombreux documents sont reproduits (photographies, tracts, une de journaux), ainsi que des extraits de la presse locale. L’histoire qu’il nous livre est celle d’une phase de l’industrialisation, autour de grandes entreprises qui s’implantent dans l’entre-deux guerres ou après la Libération, et qui vont disparaître à la fin des « 30 glorieuses ». De très nombreux aspects des luttes sociales, autour des thèmes revendicatifs syndicaux, se déroulent sur le siècle évoqué.
Colombier évoque également la figure de nombreux militants et responsables cégétistes qui furent les acteurs de cette histoire. Histoire dont les grands traits renvoient à l’analyse CGT des évènements sociaux. Ainsi, la période 68 apparaît comme une grande victoire revendicative, même si les ordonnances de 67 sur la sécurité sociale n’ont pas été abrogées, comme si c’était là l’enjeu de la plus importante grève ouvrière du siècle. D’ailleurs, l’auteur reconnaît quelques lignes plus loin (une fois la grève épuisée) que « Après un temps de réflexion, trop tardivement peut-être, la CGT appellera les travailleurs à exprimer leur volonté d’un changement politique », p. 160. Avec ses limites, cet ouvrage offre un aperçu des réalités du mouvement ouvrier de ce bassin d’emploi.

GU

 

Jacqueline COSTA-LASCOUX, Emile TEMIME, Les hommes de Renault-Billancourt. Mémoire ouvrière de l'île Seguin, 1930-1992, Paris, Autrement, 2004

L'actualité récente a remis sur le devant de la scène l'île Seguin. En effet, depuis la fermeture en 1992 de l'usine Renault de Billancourt, la construction d'un musée d'art moderne par une des grandes fortunes de France y était prévue. Projet finalement avorté. Ce livre retrace l'aventure de cette entreprise, phare et bastion de la condition ouvrière dans le pays. Cet ouvrage offre une synthèse de l'immense littérature sociologique et historique produite par les sciences humaines sur la " forteresse ouvrière ".
En quatre parties, illustrées par des photos inédites ou méconnues, il aborde l'histoire de cette île-usine sur presque un siècle. En effet, si Billancourt est ouvert en 1930, l'entreprise Renault a été fondée dès 1898. Le premier chapitre retrace l'histoire du modeste atelier de Louis Renault dans la banlieue parisienne, jusqu'à l'entreprise nationalisée à la libération. Le second chapitre s'intéresse à la question du travail dans l'usine. Fondé sur des enquêtes, il apporte de très nombreuses informations sur le processus par lequel des ouvriers deviennent des Renault, sur la manière dont se fondent les solidarités dans l'usine. La troisième partie est centrée sur la vie en dehors de l'usine pour ces dizaines de milliers d'ouvriers, le logement, les lieux de sociabilité, la banlieue, etc. Enfin, dans un ultime chapitre sont abordées les transformations du groupe à travers la rationalisation des processus productifs et l'extinction progressive du groupe des OS. Etant donné la place centrale que les travailleurs immigrés ont occupé parmi ces OS, une très large partie du propos leur est consacré. Les ouvriers professionnels, français pour la plupart, ont d'ailleurs été largement épargnés par la fermeture de l'usine, soit en s'intégrant dans d'autres usines Renault, soit en trouvant du travail ailleurs.
Les témoignages abondent dans cet ouvrage, ce qui en rend la lecture extrêmement émouvante. A travers cette évocation, c'est aussi un aperçu sur le mouvement ouvrier du pays qui est brossé (sur les guerres coloniales, sur le rôle du syndicat, du PCF ou des groupes " gauchistes "). Une lecture recommandée pour comprendre la place que cette usine a occupée dans l'histoire ouvrière hexagonale.

G.U.

 

Marcel DURAND, Grain de sable sous le capot. Résistance&contre-culture ouvrière : les chaînes de montage de Peugeot (1972-2002) , Marseille, Agone, 428 p. juin 2007*

Une première version de ce livre avait été publiée en 1990 par feu les éditions la Brèche, à l'époque la maison d'édition de la LCR. Clairement, il s'agissait d'un texte publié par un éditeur engagé, sur une thématique qui retenait l'attention, quelques mois après la dernière grande grève de l'industrie automobile. J'avoue qu'à l'époque j'avais du me forcer pour parvenir jusqu'au bout de l'ouvrage, tant le style pour le moins relâché en rendait la lecture pénible. Augmenté de plusieurs dizaines de pages (intégrant notamment le récit de la grève de 89), précédé d'une fort savante introduction du sociologue Michel Pialoux (le complice de Stéphane Beaud, co-auteur du livre Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugot de Sochaux-Montbéliard , Fayard, 1999 et de Violence urbaines, violence sociale , Fayard, 2003), enrichi d'épaisses annexes (dont les fiches antisyndicales mises en place par Peugeot), cette nouvelle édition permet-elle une nouvelle découverte de l'ouvrage ? La réponse est hélas négative. Michel Pialoux a beau s'évertuer dans sa préface à défendre l'intérêt de cette lecture, la pertinence du document, il n'en demeure pas moins que le plaisir de la lecture n'est toujours pas au rendez-vous. On se laissera volontiers convaincre par l'argument selon lequel ce livre offre le témoignage direct d'un ouvrier, livrant des aperçus précieux sur des formes de luttes et de résistances infra-politiques, sur la rareté de tels aperçus (« c'est la figure de l'ouvrier récalcitrant, réfractaire, résistant, porteur d'un certain état d'esprit (…) Durand nous donne à lire un montage de petites anecdotes enchevêtrées les unes dans les autres, dont l'accumulation nous fait entrer au cœur des pratiques de résistance, et notamment de celles qui existent au niveau du langage », p. 18-21), ces éléments ne font pas livre, ainsi d'ailleurs que le sociologue veut bien l'admettre : «  Le livre blesse d'abord par sa forme : ce style décousu, ces saynètes, ces anecdotes qui s'enchaînent sans rigueur, la manière dont les agents de maîtrise (les chefs) ou les cadres (les cravates) sont tournés en dérision, et surtout ces manières de parler « vulgaire » revendiquées ostensiblement  » (p. 32). Reste un document de première main sur la vie dans l'usine, auquel manque un style pour convaincre le lecteur. Que l'on ne s'y méprenne pas, il n'est nul mépris dans ces propos. Il ne suffit pas d'écrire sur l'usine pour faire œuvre d'écrivain ou retenir l'attention du lecteur.

Georges Ubbiali.

 

Frédéric H. FAJARDIE, Métaleurop, paroles ouvrières, Paris, Mille et une nuits, 2003

Auteur de polar à répétition, Frédéric Fajardie a bénéficié récemment d'une résidence sur le site de l'usine Métaleurop. Métaleurop, ex Pennaroya, a fermé définitivement ses portes au début de l'année 2003. Cette fermeture avait donné lieu à des déclarations sur les patrons voyous, la direction de l'entreprise, filiale d'une multinationale, a en effet déserté le terrain en laissant plus de huit cent salariés sur le carreau et un site classé Séveso, tant la pollution y était forte. Dans ce fleuron de l'industrie, les ouvriers ne s'étaient pas laissés faire et ont conduit une lutte de grande ampleur, n'hésitant pas à recourir à des méthodes violentes pour préserver leurs droits. C'est ainsi que des produits explosifs ont été utilisés, des engins de chantier précipités dans la rivière adjacente. Malgré cela, l'usine a fermé, les pouvoirs publics mettant en œuvre le plan social à la place de l'employeur défaillant. Fajardie a interviewé un certain nombre de ces salariés, ouvriers, ingénieurs, cadres, comptables, jetés à la rue d'un même geste. Son livre est extrêmement émouvant, à mi-chemin entre le témoignage brut et la fiction. Loin de toute hagiographie d'une grande lutte défaite, les ouvriers racontent leur mobilisation, la dureté du travail, le sentiment d'abandon qui les saisit quand ils se sont retrouvés seuls. On y lit aussi le gouffre qui sépare ces hommes virils et fiers de leurs compétences professionnelles d'avec les écologistes qui sont intervenus pour dénoncer la pollution du site. C'est une véritable haine des Verts qui sourd des témoignages recueillis. En quelques pages, ce livre offre un condensé de ce qu'est la classe ouvrière d'aujourd'hui, loin des mythes jadis magnifiés par certains de ses porte-parole, mais loin également d'une classe en voie de disparition. Une parole à découvrir de suite.

Georges Ubbiali.

 

Gilles FAVIER, Muriel GREMILLET, Merci patron. Conflits sociaux en 2006 , Paris, Le Diable Vauvert, 2007, 180 p. décembre 2007*

M. Gremillet est journaliste à Libération , G. Favier photographe-reporter. La conjonction de leur travail donne un livre dont on ne peut que souhaiter le succès éditorial le plus complet. M. Gremillet écrit les textes introductifs et G. Favier propose une série de photographies du plus grand intérêt. L'idée de base qui préside à la réalisation de leur ouvrage est de retourner sur les lieux de quelques conflits qui ont marqué l'année 2006. Cela les amène à proposer, sous une forme dominée par des photos en noir et blanc, une tournée de la France qui peine. Saint Dizier et l'usine Mc Cormick, Noyelles-sur-Selle où se situe l'usine textile Descamps, Fumel entreprise de Lots et Garonne relevant de la métallurgie, Saint Etienne, cité ouvrière, l'usine Glaverbel à Charleville-Mézières, Duralex à Orléans, et quelques autres endroits encore qu'il serait vain de citer en intégralité sont ainsi parcourus par le duo. Le texte qui précède la série de clichés est concis, précis, sans pathos. Il dit la réalité des fermetures, la misère qui se développe, la vie rétrécie pour les ouvriers, les ouvrières, leur famille, l'entourage. Suit une série de photos qui s'inscrit, pour certaines, dans la veine du meilleur de la photographie sociale. Grande photo, une par page, parfois encadrée de rouge qui montre le travail, ses gestes, mais aussi des portraits de ces personnalités anonymes victimes de la crise économique et des restructurations incessantes d'un capitalisme brownien. Il y a l'œil d'un Lewis W. Hine, d'une Dorothea Lange dans certains portraits. La dureté de la vie s'y lit immédiatement, des lieux, des salles de réunion, des ateliers qu'on croirait ne plus exister depuis Zola. Quelques photos couvrent des actions d'éclats des ouvriers, de leurs organisations syndicales. Il y est beaucoup question de feu, d'un feu de basse intensité : celui de palettes, de cartons, de pneus qui fument grassement. La dimension politique est la grande absente de ce recueil. On y voit une seule photo, unique, celle d'une affiche d'Olivier Besancenot avançant des mots d'ordre sur l'interdiction des licenciements, sur la réduction du temps de travail. A notre modeste niveau, nous espérons que ce compte rendu attirera l'attention des lecteurs potentiels d'un livre exaltant la dignité de ces oubliés, lutteurs vaincus, en espérant qu'un jour ils puissent gagner.

G.U.

 

Charles GAGNON, En lutte ! Ecrits politiques, volume II, 1972-1982 , Montréal, Lux éditions, 2008, 379 pages. aout 2008*

Bien qu'un premier volume (non consulté), Feu sur l'Amérique. Ecrits politiques, volume I , 1966-1972 (Lux 2006), et qu'un troisième portant sur la période 1982-2005 soit annoncé, il est assez probable que le nom de Charles Gagnon n'évoque pas grand-chose aux lecteurs hexagonaux. Charles Gagnon, di sp aru en 2005, a fait partie de cette génération de militants provenant du nationalisme québécois (FLQ) des années 60 qui s'est radicalisé sous l'influence du marxisme, au point d'ailleurs de rejeter les luttes nationales-démocratiques. Le bulletin d'histoire politique (lire le compte rendu sur ce site) présente un panorama de toutes ces tendances. En 1973, sous la forme d'un journal, puis d'une organisation, En lutte ! est créée. C'est l'une des deux grandes organisations se réclamant du marxisme léninisme au sein du Québec, puis du Canada tout entier. En Lutte ! éclatera en 1982 à l'occasion de son quatrième congrès, d'où la période retenue pour ce choix de textes.

Dans une brève, mais très claire introduction, Ivan Carel et Robert Comeau présentent les grands traits de cette période et offrent les éléments de compréhension permettant de contextualiser le choix de textes sélectionnés par Gagnon lui-même. Son organisation En lutte domina très nettement le mouvement radical durant la décennie des années 70, appliquant au Québec la ligne Mao, avant de s'effondrer lors du déclenchement de la crise économique. Le parcours, intellectuel, de Gagnon, à la lecture de cette anthologie, parfois assez indigeste il faut le reconnaître (à moins d'être amateur d'une certaine lecture orthodoxe du marxisme, tendance Staline), est également celui d'une génération, exaltée par l'idéologie maoïste qui conclut la décennie par un retour critique où commence à percer un abandon du marxisme, et son corollaire, l'abandon de l'engagement. En lien avec la lecture du récent ouvrage coordonnée par Anne Morelli et José Gotovitch Contester dans un pays pro sp ère. L'extrême gauche en Belgique et au Canada (voir compte rendu sur ce site), cette anthologie de textes de C. Gagnon permet de découvrir une tradition politique largement méconnue de ce côté de l'Atlantique.

G.U.

(1) Bulletin d'histoire politique , vol. 1, automne 2004, « Histoire du mouvement marxiste-léniniste au Québec 1973-1983. Un premier bilan », di sp onible en ligne sur luxediteur.com/lyber_pdf/lyber-15.pdf

 

Marie José HUBAUD, Des hommes à la peine, Paris , La Découverte, 2008, 191 p., 12 euros. Août 2009*

Mots clés : Médecine, santé, témoignage, travail, condition de travail, littérature

Les médecins du travail font partie des témoins privilégiés, par leur fonction même, des problèmes qui se posent de manière croissante pour les salariés dans le cadre de leur profession (lire notamment Thébaud-Mony Annie, Travailler peut nuire gravement à votre santé , La découverte, 2007 ou Gollac Michel, Volkoff Serge, Les conditions de travail , La découverte, 2007). La publication du livre de Dorothée Rambaut, Journal d'un medécin du travail (J'ai lu, 2007) avait provoqué un certain intérêt pour le point de vue de cette catégorie de professionnel. L'ouvrage de M.-J. Hubaud, également médecin du travail, propose une toute autre approche. Ce livre présente une série de petites vignettes offrant une série de vues sur ce qu'elle a pu observer dans le cadre de son métier. Mais on chercherait en vain une dénonciation de caractère militant, ou même tout simplement engagé sur le travail. Son approche, à l'instar d'un Robert Piccamiglio ( Chronique des années d'usine , 1999), est celle d'un point de vue esthétique sur le travail. Certes, elle pointe ici ou là (ainsi sur le texte concernant la décharge) les difficultés rencontrées par les salariés dans leur travail. Mais son angle d'approche n'est pas celui de la dénonciation, ni d'ailleurs celui de l'analyse. Bien plutôt, il s'agit d'une approche mettant l'accent sur l'aspect psychologique, sur le ressenti personnel de l'auteure par rapport aux situations de travail. C'est ainsi que de nombreux récits, trouvant leur origine dans sa fonction de confidente qu'elle joue parfois, écrits comme des haïkus, rapportent les témoignages des salariés qu'elle rencontre, sur leur situation hors travail. Ainsi cet homme du bâtiment, espagnol, la quarantaine, marié, parfaitement intégré, dont la vie bascule du jour au lendemain du fait de sa rencontre et de son amour pour un autre homme. De ce parti pris de décrire par petites touches, par vignettes successives la vie au travail, découle un point de vue esthétisant sur les situations de travail. Très loin de tout réalisme, la plume de l'auteur en vient à considérer le travail comme un concert, au sens propre du mot. Visitant ainsi un entrepôt, voici comme elle décrit l'ambiance qui y règne : «  J'aimais bien me perdre dans les allées de cette forêt étrange, j'imaginais un concert nocturne de Jean-Michel Jarre, lumière laser jaune fluo, violette et rouge, harpes, synthétiseurs, guitares électriques. La vibration polyphonique se propageait d'un entrepôt à l'autre. Roulement de tambour, des personnages de dessins animés descendaient des palettes  », p. 85. Quand ce n'est pas au concert ou au cinéma, que les scènes de travail l'emmènent, c'est au théâtre qu'elle invite le lecteur : «  Le parler des corps. Leur bouger, leur façon d'occuper l'espace, de s'installer comme s'ils étaient chez eux ou de s'asseoir au bord de la chaise  », p. 188. Vision esthétique qui l'amène à considérer le corps des travailleurs non comme lieu de souffrance, mais bien plutôt comme poésie (lire le texte p. 42 et suiv. sur les muscles). Plus que du côté de la sociologie ces textes, courts, trouvent mieux leur place dans une littérature consacrée au travail. Reste qu'il n'est pas sûr que cette approche intimiste, pointilliste, permette de mieux cerner l'enjeu des conditions d'exercice du travail de nos jours.

G.U.

 

Satoshi KAMATA, TOYOTA, l'usine du désespoir , é ditions Démopolis, Paris, 256 pages, 21 euros. septembre 2008*

« Au début le travail auquel vous n'êtes pas habitué sera dur (…) J'ai fermement l'espoir que vous vous habituerez vite et que vous deviendrez, Vous aussi, d'excellents « Toyotamen » Le Directeur de l'Usine principale  » p. 28.

Voilà un livre qu'il est nécessaire de lire ! à l'époque du « travailler plus » sarkoziste, on serait bien inspiré de prendre un peu de son temps libre que nous octroies encore nos (ex ?) 35 heures pour lire l'ouvrage de Kamata. Ce livre, datant de 1972, a été traduit, en 1976, en français puis était devenu introuvable. Démopolis nous le repropose et il serait dommage de passer à côté de ce journal du journaliste (devenu célèbre) employé comme « temporaire » pendant cinq mois dans l'usine-mère de Toyota.

Si l'on connaît le travail à la chaîne issu du fordisme dont Céline nous livrait déjà toute l'ampleur dans son Voyage au bout de la nuit , on connaît moins le « toyotisme » qui pourtant peu à peu ronge nos usines hexagonales : augmentation exponentielle des productions, zéro stocks, horaires décalées, politique d'entreprise racoleuse, voilà le toyotisme dans toute sa splendeur.

Une intéressante introduction de Paul Jobin replace l'intérêt de la republication de ce reportage dans le contexte actuel : suicides au travail chez des constructeurs automobiles, multiplication des pathologies liées au travail comme les TMS (1). Ceci nous permet de comprendre hélas que le livre de Kamata, loin d'être un ouvrage historique, est plus que jamais d'actualité, et le sera notamment dans les années à venir.

Sept chapitres décrivent minutieusement l'arrivée à l'usine, le sommeil lourd après les premiers postes, l'instruction, l'asservissement, le sommeil fuyant après les horaires décalés. Lorsque Kamata prend son poste comme « temporaire » (intérimaire), l'usine produit 720 boîtes de vitesse par jour. Cinq mois plus tard, l'objectif sera de 900 : entre temps, il y aura les abandons de postes, les accidentés, les électrocutés et les morts. Dans l'hebdomadaire « Toyota », pas de traces de ces faits.

Dans ce livre, on bouffe du toyota à chaque étage : on s'amuse à Toyota City, les ouvriers rêvent d'acheter une toyota, les bus toyota convoient les ouvriers à l'usine, l'hôpital toyota accueille les accidentés… à vous faire passer l'envie d'acheter une toyota ou de brûler celle de son voisin.

Plusieurs thèmes parcourent le livre : la déshumanisation par la culture d'entreprise et l'instruction, l'asservissement au travail, et, hors de celui-ci, la fatigue, le capitalisme.

La déshumanisation tout d'abord : tout débute par une visite médicale humiliante : «  Un homme vêtu en blanc (…) se penche vers chacun d'entre nous (…) exactement comme le maquignon qui passe en revue une vache ou un cheval !  » (p. 20) ; l'adoption d'une discipline de fer : «  Respecter les mouvements des 4 S : Débarrasser, ranger, nettoyer, maintenir propre » (p. 23).

Vient ensuite l'asservissement au travail : «  Tout en travaillant, je pense à quelque chose qui me paraît effrayant : ce que nous accomplissons, ce n'est pas un travail, c'est comme un châtiment  » (p. 105) ; la pression par rapport au jugement de ses collègues : «  (…) pour ne pas arriver en retard, pour ne pas causer d'ennuis aux copains, on est amené à s'y mettre de toutes les forces » (p. 72). Cet asservissement gagne tout, même sa vie hors de l'usine : «  Il y a (…) un poste de surveillance (…) et dans ce poste un gardien habillé exactement comme un policier ; il m'a appelé et donné l'ordre par gestes de jeter ma cigarette dans un cendrier placé sur le bord de la route. Alors que je n'étais pas encore rentré dans l'usine, j'ai obéi en silence à cet ordre insensé (…)  » (p.81), ce qui fait conclure à Kamata : «  Ce n'est pas l'homme qui utilise la chaîne, mais la chaîne qui utilise l'homme comme une machine  » (p. 75). Dès lors, les toyotamen ne sont rien d'autres que des Sisyphes des temps modernes (p. 149).

Les jours passant, la fatigue s'installe lentement, puis de plus en plus brutalement : «  Je ressens une fatigue terrible. Je connaissais l'expression « travail intensif », mais je ne savais pas qu'il y avait des boulots qui vous grapillent à la seconde près (…)  » (p. 47) et vous transforme en un toyotamen : «  Mon visage n'a plus aucun éclat et mes yeux tout rougis ont des cernes noirs. Je suis défiguré un visage de vaincu  » (p. 81). Une fatigue omniprésente, dont on ne sait plus se débarrasser et qui rend servile, désespérément servile : «  ç a fait cinq mois que je travaille ici et j'ai comme l'impression qu'on est devenus passifs. Quoi qu'on ait l'intention de faire, la fatigue nous en empêche  » (p. 201).

Derrière ce journal d'usine se cache donc une critique en règle du capitalisme, système non retranché derrière des équations mathématiques ou des thèses économiques, mais concentré dans cette effroyable usine : «  L'ouvrier est de plus en plus isolé. Il est aliéné  » (p. 182). Et à quoi bon… «  Toyota est en train de détruire l'homme lui-même (…) tu parles d'un royaume ! Le livre devrait plutôt s'intituler Toyota : l'entreprise-prison  ! » (p. 51).

Il s'agit donc d'un grand livre nécessaire, indispensable que l'on serait inspiré (on peut rêver parfois !) de voir lu à l'université d'été du MEDEF et qui relativise très nettement l'arrivée de Toyota sur le sol français. Saluons donc l'initiative des éditions Démopolis. à l'époque où Jospin, Premier Ministre de son é tat accueillait Toyota comme le messie, nous serions curieux de voir, dix ans plus tard, les réactions des ouvriers quant à ce livre (et des méthodes qu'il décrit). Kamata cite parcimonieusement, de-ci de-là, Marx qui dans le Capital traitait déjà des travers de l'industrialisation. Toyota parfait ce système en le verrouillant complètement.

Kamata écrit : «  les types qui font cela, peut-on encore les appeler des ouvriers ? Ce ne sont que des esclaves qui fournissent les matières nécessaires à la machine  » (p. 246). Après cela, nous avons envie de relire la Condition ouvrière de Simone Weil (2), Travaux de Georges Navel (3) et nous avons aussi envie de prendre l'air sur une terrasse en criant : « au secours ! ». Personne ne pourra dire que nous n'avons pas été prévenu : jetez vous sur ce livre, avant que Toyota ne se jette sur vous !

Florent Schoumacher

(1) Troubles Musculo-squelettiques, en grande partie dues à des mauvaises conditions ergonomiques de travail, dont le gouvernement français cherche aujourd'hui, par des campagnes de prévention et dans un geste schizoïde, de dépister et de traiter alors que le « travailler  plus » et l'augmentation des cadences s'opposent à la résorption de cette problématique. Voir le site http://www.info-tms.fr/

(2) Editions Gallimard.

(3) Georges Navel : Ecrivain d'origine lorraine (1904-1993), ouvrier autodidacte qui a livré après la seconde guerre mondiale plusieurs récits sur la condition ouvrière, la plupart publié chez Gallimard : Travaux (Folio), Parcours , Sable et Limon . Navel a été proche du communisme libertaire.

 

Daniel LAMBERT, Mémoires d’ajiste, Plougastel-Daoulas, Editions le nez en l’air, 2005 mai 2006*

L’ajisme, c’est ce mouvement de jeunes qui trouve son essor dans les auberges de jeunesses, commençant son développement dans l’entre-deux guerres, avant de connaître un plein essor après la Seconde Guerre mondiale. L’ajisme fut l’occasion pour de très nombreux jeunes des milieux populaires d’organiser des sorties hors du contrôle familial et parental, de découvrir le monde et l’engagement politique. C’est précisément ce que raconte « Gaucho », le surnom de Daniel Lambert, qui fut un acteur de ce mouvement dès la Libération. Comme il tient à le préciser, ce livre n’est pas un livre d’histoire du mouvement des auberges, mais plus modestement une série de souvenirs de ce qu’a représenté ce moment pour lui.
C’est à l’occasion de sorties champêtres que Lambert découvre des militants trotskystes lors d’une pause. Roger, un de ses compagnons, commence à graver sur une pierre une faucille et un marteau, auquel il ajoute le chiffre 4, ce qui étonne tout le monde. Cet évènement est l’occasion de découvrir un courant politique nouveau, le trotskysme et la IVe Internationale. Dégoûté par le rôle que la CGT joue dans l’usine Berliet, « socialisée » brièvement dans les mois qui suivent la guerre, il finira par adhérer brièvement au mouvement de jeunesse trotskistes, la JCI (Jeunesse communiste internationaliste). Mais très rapidement, il rompra avec eux pour devenir un des piliers du mouvement ajiste. Lequel mouvement éclatera en 1951, suite à des dissensions politiques. Lambert fit partie de la branche MIAJ, Mouvement international des auberges de jeunesses.
Tout au long de ce livre de souvenirs, il aborde l’engagement ajiste en parallèle avec les événements politiques qui rythment les années 50, 60 et 70. Ballade en plein air, laïcité, mixité, fédéralisme, gestion directe, antiracisme, internationalisme furent quelques unes des valeurs et des pratiques qui furent développées dans ce mouvement et qu’avec passion, Daniel Lambert expose au fil de ces pages.

G.U.

 

Jean-Pierre LEVARAY, Une année ordinaire. Journal d'un prolo, Les éditions libertaires, 2005

Rappelons, pour ceux qui l'ignorent encore, que Levaray est un authentique ouvrier de l'industrie chimique de la région rouennaise, militant à la Fédération anarchiste. Après plusieurs ouvrages nourris de son expérience directe de la condition ouvrière, il prolonge ce thème avec une forme nouvelle, celle du journal. Celui-ci porte sur l'année 2003. Il s'articule autour de deux moments forts.
Marié à une institutrice, notre auteur participe activement au mouvement du printemps 2003 contre le plan Fillon, conduit essentiellement dans l'Education nationale. Sans être lui-même gréviste, hormis durant les journées d'action syndicale, il suit de très près les différentes actions conduites dans le cadre du mouvement : occupation de la mairie, blocage de ponts, participation aux AG interprofessionnelles, manifestations directes, etc. Ces moments d'incandescence sociale alternent avec la morosité de la vie d'usine, de la peine et de la fatigue du travail. Levaray est un travailleur posté. Les années de travail de nuit pèsent de plus en plus lourd sur ses épaules au fur et mesure des années. Il paie physiquement l'absence répétée de sommeil.
C'est d'ailleurs cette pénibilité qui domine la seconde partie de son récit, centrée sur le plan social qui affecte son usine. Délégué syndical, il participe aux différentes réunions parisienne avec la direction. Par de brèves notes, il parvient à rendre compte de l'état d'esprit de ses camarades de travail et de lutte. D'une lutte désespérée à force de plans sociaux qui se sont multipliés au fil des années. Il y a comme un ressort de cassé chez ces ouvriers. Les plus anciens espèrent pouvoir bénéficier du plan et partir en pré-retraite, tandis que les autres attendent avec hantise leur départ de l'entreprise. L'atmosphère n'est pas des plus réjouissantes, et l'on comprend mieux pourquoi, dans ce milieu ouvrier, aucune occasion n'est perdue pour boire un coup, ultime refuge d'une solidarité qui ne parvient pas à s'imposer dans les mobilisations. Un récit dur, sans concession, qui laisse transpirer un découragement certain.

Georges Ubbiali.

 

Jean-Pierre LEVARAY, Classe fantôme. Chroniques ouvrières, Le reflet, 2003

Ouvrier libertaire, Levaray travaille dans la chimie rouennaise. Ses premiers récits (Putain d'usine, Après la catastrophe) ont reçu un accueil chaleureux et justifié. Son dernier ouvrage mérite lui aussi la lecture. Il s'agit de courts portraits de ses camarades de travail, de combat (il est syndicaliste CGT). Cette classe fantôme, c'est bien entendu la classe ouvrière, dont les courts textes donnent un portrait de l'intérieur. Ici, pas de geste héroïque. La mort, la monotonie du travail, le désespoir des plans sociaux, le souvenir attendri des combats, perdus, d'hier dominent. Mais cette classe ouvrière qui se reforme autour de l'apéro n'a pas disparue. Deux nouvelles fournissent la clé de lecture. Ay Carmela raconte comment l'auteur lui-même a sifflé l'air des républicains espagnols, Ay Carmela, lors de la visite d'un ministre franquiste dans l'usine. Moment dérisoire, mais affirmation d'une résistance absolue à l'ordre du monde. Impertinence ouvrière d'un homme irréductible à sa fonction productive. Dans Caterpillar, le lecteur est plongé dans un univers machinique à la Mad Max. Pour se venger de son licenciement pour alcoolisme, un ouvrier, conducteur de chariot élévateur -version 30 tonnes utilisée dans l'industrie chimique- décide d'aller rendre visite à la maison de son patron. Malgré l'échec final, le lecteur suit avec sympathie son périple destructeur. En conclusion, Levaray revient sur l'absence de cette classe ouvrière dans la conscience sociale, à travers un examen de ses représentations dans les œuvres culturelles. Salutaire, même si l'enthousiasme n'est pas au rendez-vous.

Georges Ubbiali.

 

 

Jean-Pierre LEVARAY, Tranches de chagrin, Montreuil, L’Insomniaque, 2006. août 2006*

J.-P. Levaray est ouvrier dans la chimie à Rouen. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont on trouvera des comptes rendus ailleurs sur ce site. Dans ce nouvel opus, il poursuit ses descriptions de l’intérieur de la décomposition progressive de la culture ouvrière, dont il est et qu’il revendique. On retrouvera donc une vingtaine de récits et de courtes histoires racontant ce « chagrin », terme utilisé jadis pour décrire le travail. Tout un programme. Un programme pas franchement gai, il faut bien le dire, fait de mort, d’accident, de suicide, d’emprisonnement, d’alcool, de fatigue, de désespoir, de désespérance souvent.
Le monde que nous décrit Levaray, son environnement de travail, se présente de manière assez glauque. L’usine chimique est mal entretenue, son personnel vieillit ou est licencié au fur et à mesure des plans sociaux, les solidarités se dissolvent peu à peu. On y apprend autant sur la vie au travail, sur la morale ouvrière que dans de savants ouvrages de sociologie. Ainsi, au détour d’une phrase, dans un récit sur la peur au travail (Peurs en bleus), l’intimité de la vie ouvrière se manifeste en quelques mots : « Jacques me parle de sa trouille, de sa crainte de l’explosion. Il me confie que souvent, le matin, avant de venir à l’usine, il vomit » (p. 105). Ailleurs, le lecteur comprend vite pourquoi il est parfois difficile de supporter ses collègues au travail. Gégé apporte son radio cassette pour le poste de nuit, avec deux cassettes qu’il passe alternativement : Johnny, puis un discours de Georges Marchais !!
Pourtant, la résistance, la lutte, la grève ne sont jamais totalement absents de ces mini récits, dont plusieurs ont d’ailleurs déjà été publiés par ailleurs. Certaines histoires frôlent le surréel, voire le surréalisme. Ainsi, celle intitulée « Le chalet » qui raconte la construction, en perruque, d’un chalet complet, sur le temps et avec le matériel du travail, au fin fond d’un atelier déserté. On songe également à la nouvelle sur la chasse frénétique aux pigeons qui envahissent les silos à engrais, qui ne dépareillerait pas dans un conte magique réaliste. On lira également dans « Siège social » le très beau portrait de Brigitte, la femme d’un de ses collègues d’atelier, qui se révèle lors d’un conflit violent avec la direction, moment rare d’affirmation d’une présence féminine en dehors des portraits de femmes dénudées qui ornent certains casiers. Pour compléter, Levaray offre en annexe un document rare, une lettre d’adieu d’un de ses collègues qui part en retraite et qui explique pourquoi il ne fêtera pas cette occasion ainsi qu’une version, très enrichie, d’un texte sur la représentation des ouvriers dans les médias, la littérature, le cinéma ou encore le théâtre.
Comme il l’écrit en forme de programme, « N’étant ni sociologue, ni ethnologue, mais simplement ouvrier, à travers ressenti, témoignages et histoire qu’on [les ouvriers] est toujours là, qu’on a encore des choses à dire, et encore des choses à vivre. Je ne suis pas un porte-parole, juste un ouvrier qui prend le temps d’écrire, parce qu’il ne faut pas laisser la parole et l’écriture à « ceux d’en haut ». Un recueil à lire de toute urgence.

G.U.

 

 

MAURIENNE, Le déserteur, Paris, Edition L’Echappée, 2005, 128 pages.

Il faut absolument saluer l’initiative prise par cette petite maison d’édition libertaire de republier ce « roman » autobiographique. Pour en comprendre l’importance, il faut rappeler les circonstances de sa première publication, en une période où les oppositions multiples, y compris les plus radicales, à la guerre d’Algérie, battent leur plein. L’ouvrage, qui parait en 1960, aux éditions de Minuit, est immédiatement interdit (avec un procès à la clé pour l’éditeur Jérôme Lindon en 1961), ce qui n’empêche pas qu’il circule largement sous le manteau. Cet ouvrage sort simultanément avec ceux de Maurice Maschino, Le refus, chez François Maspero, et de Noël Favrelière, Le désert à l’aube aux éditions de Minuit également. L’auteur, un instituteur communiste qui signe sous le pseudonyme de Maurienne (l’explication de ce pseudonyme est fournie dans l’introduction du livre), y raconte son expérience de jeune engagé qui doit partir pour l’Algérie. Jean-Louis Hurst, de son vrai nom, désertera et fera partie de ceux qui vont créer le mouvement des déserteurs anticolonialistes, Jeune résistance. L’histoire, c’est son histoire. Elle raconte l’évolution de trois jeunes appelés, un communiste, lui-même, un catholique progressiste et un dernier, personnage de fiction, qui évoque Monsieur tout le monde. Ces trois individus vont évoluer rapidement du point de vue politique à partir de leur incorporation. Durant l’année de leur service en France, avant de partir pour l’Algérie, ils vont évoquer ensemble le moyen de rester en accord avec leur conscience. Par ce biais, Maurienne, raconte les différentes facettes possibles d’une résistance à cette « sale guerre ». A savoir y aller pour contribuer à « humaniser » le contingent, refuser de partir et aller pour plusieurs années en prison ou, finalement, déserter et poursuivre le combat contre la guerre dans l’illégalité. Il entraîne avec lui dans cette décision son camarade chrétien. Ce livre décrit avec minutie le climat politique et social de cette époque. On y suit avec attention la radicalisation politique d’une fraction du monde politique de gauche qui rompt avec les partis établis pour mettre en actes ses idées. L’éditeur a fait précéder ce court mais indispensable récit des préfaces des éditions précédentes. Ces préfaces offrent de riches indications sur les conditions de publication, ainsi que sur certains autres ouvrages qui traitent de ce thème. Le lecteur intéressé par ces questions pourra se reporter à l’enquête, de facture journalistique mais de bonne tenue, de Hervé Hamon et Patrick Rotman, Les porteurs de valises. La résistance française à la guerre d’Algérie (Le Seuil/Points-Histoire, 2001). Ajoutons un dernier élément, à savoir que ce livre est très accessible financièrement (10 €).

Georges Ubbiali

 

Régis MESSAC, Les premières utopies , Paris, éditions Ex Nihilo, 2008, 190 pages, 15 euros. juin 2009*

Mots clefs : utopies - Antiquité

La Société des amis de Régis Messac poursuit son travail d'exhumation d'une œuvre en rééditant, outre les romans de science-fiction d'un des auteurs français les plus marquants de l'entre-deux-guerres (on pense au Miroir flexible récemment), la production critique de Messac, particulièrement abondante. On se souvient en effet qu'enseignant dans le secondaire, l'homme livrait un grand nombre de commentaires critiques sur des parutions littéraires diversifiées dans divers supports, parmi lesquels la revue Les Primaires , dont il était le rédacteur en chef. C'est le cas des deux essais rassemblés ici, « Les premières utopies » et « La négation du progrès dans la littérature moderne », parus respectivement dans le premier semestre 1938 et à la charnière de 1936 et 1937.

Dans le premier, il se penche sur un domaine a priori fort méconnu, celui des utopies antiques, qui ont pu inspirer Thomas More. Ecartant d'emblée certains écrits, ceux de Platon et de Xénophon en particulier (traités politiques qualifiés au passage de réactionnaires), il part du postulat qu'une utopie doit combiner l'aspect romancé au tableau d'une société idéale, composante nécessairement dominante. Faisant preuve d'une indéniable prudence, en tenant compte des profondes lacunes de nos ressources sur l'Antiquité, et s'efforçant de faire la part des choses face à des descriptions de lieux réels simplement fantasmés, il retient deux périodes fertiles pour la gestation des premières utopies : la période hellénistique, autour d'Alexandrie en particulier, et la période de l'empire romain. Ce faisant, il n'évite pas une certaine ambiguïté, estimant d'un côté que la stabilité politique et l'absence d'investissement citoyen ont pu favoriser l'élaboration de modèles imaginaires, et de l'autre que des temps d'incertitudes autorisaient de se réfugier dans de tels mondes idéaux… Quoi qu'il en soit, les deux récits qu'il retient sont ceux d'Evhémère et de Iambule. Le premier, inventeur d'une théorie matérialiste de l'origine des divinités, présente l'île de Panchaïe, une « presbytérocratie » qui présente un collectivisme anticipant en grande partie sur celui des réductions jésuites du Paraguay… près de deux mille ans postérieures. Quant au voyage de Iambule, raconté par Diodore et Lucien de Samosate, il a pour destination une île bienheureuse sur laquelle femmes et enfants sont mis en commun, la gérontocratie locale gérant une structure agraire « assez semblable au mir de l'ancienne Russie ». Des éléments progressistes limités, certes, mais qui n'en sont pas moins des jalons indéniables de la pensée humaine.

La seconde étude se penche sur les anti-utopies, Messac faisant partir son corpus des lendemains immédiats de la Révolution , en insistant à ce propos sur le caractère profondément réactionnaire du romantisme à ses débuts et déniant toute possibilité de neutralité politique à la littérature. Sont ainsi analysés La Ville des Expiations (1832) de Pierre-Simon Ballanche, tableau d'une cité basée sur un mode de vie monacal et toute entière plongée dans un schéma initiatique profondément chrétien, ainsi que certains écrits de Musset, Poe, Louÿs ou Louis Reybaud, surtout, auteur de Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des Républiques , dans lequel la dérision s'accompagne d'un fatalisme des inégalités sociales. En bref, tous les écrivains qui critiquent l'idéal du socialisme et soutiennent de facto le statu quo bourgeois ont droit à leur volée de bois vert, Messac défendant ardemment l'objectif révolutionnaire d'une société meilleure. On regrettera justement le caractère trop partiel de cette étude (1), et l'absence en particulier de la critique du Meilleur des mondes d'Aldous Huxley, juste cité ; d'autant que le volume est complété par deux recensions, du roman de Madeleine Pelletier, Une vie nouvelle , et d'un essai signé Harry Ross, Utopias Old and News , et que Messac en avait livré une du Huxley dans Les Primaires … Bien sûr, certains jugements mériteraient d'être réévalués à l'aune des évolutions postérieures à la Seconde Guerre mondiale (on pense par exemple à l'absence de considérations écologiques dans son éloge du machinisme), mais la plupart des apports de Messac reste d'une étonnante actualité, et son érudition ne laisse pas d'impressionner.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) On pourra se référer, pour compléter cette approche, au livre de Marc Angenot, Rhétorique de l'anti socialisme, (voir la chronique sur ce site).

 

Gabriel MOUESCA, La nuque raide , Paris, Philippe Rey, 2006, 228 pages, 17 euros, préface de Gilles Perrault. décembre 2006*

Gabriel Mouesca, né en 1961, est un basque français qui a vécu pas moins de dix-sept années d'incarcération en raison de son militantisme au sein du groupe Iparretarrak (voir l'article sur ETA dans le volume 1 de Dissidences). Dans ce livre d'entretiens, élaboré en collaboration avec Diane Carron, et préfacé de manière plutôt admirative par Gilles Perrault, il revient d'abord sur ses origines : issu de St Etienne de Baïgory, en Basse Navarre, d'une famille parlant basque, et d'un père gendarme qui fut brièvement moine, il suivit des études dans l'enseignement catholique ; avec l'influence de sa marraine, très pratiquante, et celle de son oncle missionnaire, on a certainement là la source de sa foi chrétienne chevillée au corps, et dans laquelle sa famille baignait jusqu'au cou. Toutefois, ayant échoué au concours de l'école des enfants de troupes, et sans résultats scolaires brillants, il se retrouve mal orienté et se réfugie dans la pratique de la pelote basque. Participant aux activités de l'association culturelle Mende Berri, celle-ci lui sert de sas d'entrée vers Ezker Berri, organisation politique basque influencée par l'extrême gauche. Parallèlement, il devient ouvrier dans une entreprise de fabrication de jokaris, et participe à un vaste mouvement de grève en 1981 face à la vente masquée de la boîte par son patron, effrayé de la possible victoire socialiste aux élections. Conflit dur, il se termine par l'intervention d'Iparretarrak, qui plastique le domicile du patron. Nulle surprise, donc, à ce que Gabriel Mouesca se retrouve dans les rangs de l'organisation de « propagande armée » (dixit lui-même), en désaccord avec ETA quant à la priorité de l'action au Pays basque nord. Sans s'appesantir sur l'histoire de cette organisation sœur d'ETA, il évoque les actions à cibles matérielles et les morts dus aux contacts avec la police ou aux accidents d'explosifs. Lui-même se retrouve impliqué dans une fusillade de ce type, et devenu clandestin, il est finalement arrêté une première fois. Après plus de deux ans de détention, il est libéré fin 1986 grâce à un faux transfert mené par les militants d'Iparretarrak, mais repris six mois plus tard, il restera quatorze ans de plus en prison.

Son récit sur ces années confirme l'analyse de la prison comme machine à broyer les hommes, pouvoir arbitraire et non-école de la citoyenneté, voire même de la simple humanité pour les prisonniers et indirectement pour leurs proches. Sans parler des séquelles et des retombées de la peine une fois sorti de prison. Plus original, Gabriel Mouesca considère que tous les prisonniers sont des prisonniers politiques, soit directement (les militants basques), soit indirectement (les droits communs, victimes des inégalités sociales et de l'injustice de la société). Ce qui lui permet alors de tenir, c'est la rigueur d'un emploi du temps quotidien, la reprise d'études, l'art, le courrier avec l'extérieur et la solidarité entre détenus, ainsi que deux modèles : le Che et… Jésus ! Se servant de la prison comme d'un nouveau champ militant, avec l'idéal de la faire disparaître dans une société juste digne de ce nom, il y fait également muter son patriotisme en internationalisme au contact de détenus venant des quatre coins du monde. Il garde toujours le lien avec la prison une fois sorti, puisqu'il devient chargé de mission pour le milieu carcéral au sein de la Croix Rouge, et s'investit également dans l'Observatoire international des prisons, dont il devient président de la section française en 2004. Parmi les problèmes d'actualité, notons la part croissante du privé dans la gestion des établissements pénitentiaires, avec la recherche de profit subséquente, et la promotion de « peines alternatives » à une incarcération qui de toute façon ne résout rien.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Naïri NAHAPETIAN, L'usine à vingt ans , Paris, Les petits matins, 2005. février 2007*

Le fait que l'auteure soit journaliste au magazine Alternatives économiques permet de mieux appréhender la nature de ce livre : une série de reportages autour de la jeunesse ouvrière. C'est en effet ainsi que le livre se présente. D'où son grand intérêt en même temps que sa limite. Grand intérêt car Nahapétian est allée sur le terrain pour rencontrer des jeunes ouvriers, pas vraiment, comme le titre le laisse entendre de 20 ans, mais plutôt autour de la trentaine et au-delà en règle générale. Ses investigations lui permettent de dresser un portrait vif et coloré de cette jeunesse ouvrière. Elle la rencontre dans de grandes entreprises, la DCN, la SNCF, Toyota, mais aussi dans ses lieux de formation, le lycée professionnel. Il s'agit d'un univers essentiellement masculin, à l'image de la sociologie ouvrière. L'école joue un rôle décisif dans la constitution de ce groupe ouvrier puisque n'y aboutissent que ceux qui échouent à l'école. Comme le dit l'un d'entre eux, «  j'ai été orienté  ». Pourtant cet échec est tout relatif si l'on songe que les niveaux de formation des ouvriers ne cesses d'augmenter. Désormais le bac (professionnel) ou le BTS sont les sésames de la condition ouvrière. On comprend pourquoi ils ne deviennent ouvriers forcés et contraints quand le travail et surtout les conditions dans lesquels ils l'effectuent est décrit. Bas salaire, déqualification, intérim, taylorisation, horaires décalés etc. Face à cette violence quotidienne, le « virilisme » constitue le moyen de faire face. Cet aspect, développé dans le dernier chapitre du livre, est un des plus intéressants de l'ouvrage, intégrant les connaissances les plus novatrices des sciences sociales. En revanche, le livre pèche fortement quand il prétend illustrer une thèse, celle du déclin ou de la disparition de la classe ouvrière. de la classe ouvrière. Thèse d'autant plus discutable que ce recul de l'identité ouvrière résulterait, selon l'auteure, de l'intégration sociale de ses membres. A défaut d'une classe sociale, Nahapétian prétend avoir rencontré une mémoire. Elle en conclut qu'il n'y a plus de classes au sens marxiste du terme (p. 153). Il est difficile dans le cadre de ce compte rendu de discuter cette thèse qui renvoie à des débats complexes et anciens On se contentera ici de rappeler les tenants de cette découverte que dès les années 60, Serge Mallet prétendait identifier la disparition de la classe ouvrière. Constater le recul politique de la classe ouvrière, analyser les formes changeantes de ses composantes sociologiques, prendre en compte les modifications de ses représentations sont des entreprises qui évidemment dépassaient l'enjeu de cet ouvrage. Retenons enfin qu'un CD de reportages audio est inclus dans le livre.

G.U.

 

George ORWELL, A ma guise. Chroniques 1943-1947 , Marseille, Agone, collection Banc d'essais, 2008, 528 pages, 26 €, préface de Jean-Jacques Rosat. novembre 2008*

 

Ce nouveau recueil consacré à l'immortel auteur de La ferme des animaux et 1984 s'inscrit dans le courant de (re)découverte de son œuvre et de son engagement politique, initié voici déjà plus de dix ans, et dont une des pierres de touche n'est autre que l'étude de John Newsinger, La politique selon Orwell , publiée chez Agone, justement (voir sa recension sur notre site). Inédites en France dans leur intégralité, ces chroniques sont en fait la compilation des quatre-vingts « blocs notes » qu'Orwell a tenus dans l'hebdomadaire britannique de gauche Tribune entre décembre 1943 et avril 1947, avec une interruption entre février 1945 et novembre 1946, coïncidant avec son départ d'Angleterre en tant que correspondant.

Ecrites dans un style clair et direct, non sans humour pince sans rire, ces réflexions polymorphes abordent une foultitude de sujets, sans commenter directement l'actualité, avec ce souci qui sous-tend tout le journalisme selon Orwell : faire réfléchir ses lecteurs en partant du concret, les inviter à prendre du recul sur les choses, les idées reçues, et leur dévoiler la réalité, sans se focaliser sur la nouveauté ou le sensationnel, et sans hésiter non plus à secouer… Au passage, il fait l'éloge de la presse écrite par rapport à la radio, dénonce le poids des propriétaires de journaux et des annonceurs, des réflexions toujours d'actualité. Sont ainsi tournés en dérision aussi bien les experts que la tradition d'anoblissement anglaise, et critiquées la publicité ou la solitude des individus dans les grandes villes modernes. Orwell apporte également des bémols à des jugements tous faits, relativisant par exemple la soi disant plus grande liberté de circulation dans le monde au XXème siècle.

On y retrouve en tout cas son positionnement particulier, celui d'un socialiste révolutionnaire non trotskyste, que l'on pourrait définir comme patriote en raison du soutien qu'il apporte à la guerre de son pays contre l'Allemagne hitlérienne (allant jusqu'à défendre le bombardement des villes), mais qui articule sa réflexion autour de la lutte des classes et conserve toute sa verve radicale, lorsqu'il défend la nécessité du socialisme pour dépasser la simple satisfaction des besoins élémentaires de tous, sans même écarter la possibilité d'une insurrection populaire violente (1). Avec toujours la nécessité vitale de la liberté d'expression. Certaines réflexions constituent même des jalons permettant de mieux cerner la maturation de 1984 , ainsi de « l'histoire (…) écrite par les vainqueurs » (p.81), de la fin de l'indépendance de l'artiste, des dénonciations régulières du totalitarisme ou des reproches faits à des simplifications langagières (sur le fascisme, par exemple).

Pour faciliter la lecture de ces chroniques ancrées dans un contexte anglais bien particulier, un « Petit glossaire orwellien » est disponible en fin d'ouvrage, avec des notices synthétiques bien utiles (mais dont certaines se révèlent malheureusement manquantes bien que signalées dans le corps du texte). Enfin, la préface de l'édition originale, « Les années Tribune. 1943-1947 », de Paul Anderson, est traduite et proposée en postface, ce qui permet d'approfondir la compréhension de l'ensemble.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Toutes les possibilités sont en fait envisagées : « (…) comme aucun véritable changement structurel ne se produit dans notre société, le nivellement qu'engendre mécaniquement une simple pénurie vaut toujours mieux que rien » , p.83.

 

Mona OZOUF, Composition française. Retour sur une enfance bretonne, Paris, Gallimard, NRF, 2009, 259 pages, 17,50 €. Décembre 2009*

Mots clés : Autobiographie, nation, régions, France, Bretagne.

Ce livre, retour sur l'enfance de l'auteure, touche par sa sincérité. Contre toute attente, l'historienne de la Révolution française et des instituteurs est la fille d'un militant très actif de la langue et de la cause nationaliste bretonne, Jean (Yann) Sohier. Il anima en 1933-35 la revue Ar Falz , éphémère bulletin de « défense bretonne et prolétarienne ». Il était qualifié par les RG « d'instituteur communisant », et Mona Ozouf dit de son père qu'il était un libertaire admirateur de Lénine. Sa mort prématurée en 1935 lui évita peut-être les errements de la plupart des nationalistes bretons (voir notre compte rendu de Georges Cadiou, L'hermine et la croix gammée. Le mouvement breton et la collaboration, Rennes, Editions Apogée, 2006). A part son père et Emile Masson, socialiste libertaire rédacteur de la revue bilingue Brug, rares étaient les nationalistes bretons orientés à gauche. C'est à l'église, une Eglise post-tridentine, et non ailleurs, qu'on pouvait entendre la vieille langue.

Cette empreinte familiale sera refoulée à partir du moment où elle fréquente l'école, une école qui fait silence sur les contes ou les chansons bretonnes, qui ne se soucie pas non plus de faire observer aux enfants les particularités géographiques de la région, « le superbe paysage marin ». A elle donc de vivre avec ces « trois lots de croyances » : « la foi chrétienne de nos ancêtres, la foi bretonne de la maison, la foi de l'école dans la raison républicaine ». L'école, au nom de l'universel, ignorait, humiliait même la particularité, mais la maison, au nom des richesses du particulier, n'avait-elle pas tendance à contester l'universel de l'école ? En tout cas, chacune de ces croyances était « une île » et « nul courrier ne partait pour l'île voisine » (p.146). C'est l'arrivée en ville, Rennes pour l'hypokhâgne, Paris pour la khâgne et l'ENS… et le PC qui permet, nous dit-elle, à l'idéologie française de prendre le dessus sur les attaches bretonnes, « la foi de l'école semblant l'avoir emporté décisivement sur celle de la maison » (p.180). Tournant le dos à l'héritage de l'enfance, elle se mit à écrire sur la Révolution française, fascinée par « ces hommes qui se mettent en marche avec des ambitions immenses » (p.182), décidés à reformuler la société selon des bases rationnelles. Mais dès l'origine, cette lutte pour les droits naturels et sacrés de l'homme n'ignore-t-elle pas les appartenances particulières ?

Manifestement, au soir de sa vie et au vu de l'actualité française, l'historienne s'interroge. Ne pourrait-on respecter et cultiver ses appartenances sans que celles-ci rendent impossible tout espace commun, questionne-t-elle ? (p.247) Elle regrette que certains brandissent la menace communautariste chaque fois qu'un individu fait référence à son identité. Elle est en particulier sidérée par la tempête de passions soulevée en juin 2008 par l'introduction dans l'article I de la Constitution de la formule : « les langues régionales de la France appartiennent à son patrimoine ». Elle se demande « en quoi la mention d'un patrimoine linguistique pluriel est contradictoire avec la reconnaissance du français comme langue commune ? » (p.256). Une entreprise d'ego-histoire, magnifiquement écrite, sensible, dont on doit vivement conseiller la lecture.

Salles Jean-Paul

 

La parole ouvrière , Textes choisis et présentés par Alain FAURE et Jacques RANCIERE. Paris, La Fabrique, 2007, 345 p., 18 €. mars 2008*

Abahlali base Mjondolo, peut-être le mouvement social le plus important d'Afrique du Sud, regroupe les habitants des bidonvilles de Durban et affronte de concert la répression, les bons sentiments et les médias à travers un slogan  : « ne parlez pas de nous ; parlez avec nous ». Cette prise de parole des exploités et le refus correspondant de laisser à d'autres le soin de parler de vous et pour vous, de votre classe et à votre place a une histoire ; une histoire dont La parole ouvrière explore un moment important, en France, entre la révolution de 1830 et le coup d'État de 1851.

Par une compilation de textes (brochures, livres, lettres, règlements d'associations), Alain Faure et Jacques Rancière nous font entendre et revivre, comme de l'intérieur, les débats passionnés autour de l'association ouvrière, de la révolution politique et/ou sociale, de l'organisation du travail. Souvent décalés, parfois naïfs, beaucoup de ces textes sont pourtant chargés d'une force et d'une actualité surprenante. Ainsi, la lettre de cet ouvrier tisserand : « On veut que nous sachions gré à ceux qui nous font travailler. S'ils nous occupent, c'est pour eux et non pour nous ; ce qui le prouve, c'est que dans les temps de crise, ils nous jettent impitoyablement sur le pavé, sans s'embarrasser le moins du monde de savoir si nous avons du pain : ils comptent ce qu'ils peuvent perdre et non ce qu'ils ont gagné avec nous. Nos rapports avec eux sont une espèce de marché qui nous est imposé par la contrainte, par la violence ». Ou l'affirmation de ce serrurier mécanicien : « Est-ce que les hommes qui nous ont gouverné jusqu'aujourd'hui ne sont pas les pères de tous les privilégiés et de tous les privilèges ? ».

Nombre de ces textes, opèrent un décodage, souvent ironique, des discours de la bourgeoisie. Et ils le font à partir de la situation des ouvriers et des pratiques sociales à l'œuvre. C'est la logique même de ces discours, qu'ils soient « philanthropiques » ou accusateurs, qu'ils contestent. Les exploités prennent la parole comme on prend une forteresse, voulant occuper une place d'où faire connaître leur réalité et faire reconnaître leurs droits, dont ceux de savoir et de pouvoir, de parler et de vivre. Comme le dit l'ouvrier tailleur Grignon en 1833 : « Il ne s'agit ici ni de récrimination, ni de vengeance, c'est notre dignité d'homme, c'est la vie que nous disputons aux riches ».

La réédition de ce livre est une belle initiative des éditions La Fabrique. Dans la postface, Rancière revient sur le contexte et les enjeux « inactuels » de la publication de ce livre, en 1976, au croisement d'un itinéraire personnel (engagement en mai 68 et critique des « certitudes althussériennes ») et d'une période historique (reflux du mouvement ouvrier et affaiblissement du gauchisme). La publication de ces textes porte le refus de la double disqualification d'une parole ouvrière « idéologisée » ou « dénaturée », et s'inscrit dans une critique originale du marxisme : « Le problème n'était pas de dénoncer les illusions ou les crimes du marxisme, mais d'étudier la manière dont il avait rencontré ou manqué, épousé ou détourné les traditions et les combats des ateliers, ou celles des militants républicains et des ouvriers insurgés ».

À l'heure où l'on s'apprête à fêter - et de quelles façons (ou contrefaçons) - le quarantième anniversaire de mai 68, il faut, avec lui, répéter ces quelques évidences : « Il semble aujourd'hui nécessaire de le rappeler : Mai 68 ne fut pas ce que les interprétations caricaturales des années 1980 et 1990 en ont fait : un joyeux défoulement de hippies à guitare et cheveux longs, ou l'insurrection d'une jeunesse désireuse de briser les obstacles qui l'empêchaient de jouir librement des promesses nouvelles de la marchandise. Qu'elle qu'ait été la part des illusions et des méprises de ce temps, une chose est sûre : le paysage de Mai 68 fut celui de manifestations et d'assemblées menées sur fond d'usines en grève, parées de drapeaux rouges, et criant des mots d'ordre anticapitalistes et antiétatiques ». En refusant le retour nostalgique ou l'auto flagellation sur ces années et ces luttes, et n'acceptant pas davantage le chantage à l'actualité ou l'inactualité, la pensée de Rancière, comme ces textes d'ouvriers d'il y a deux siècles, restent d'une force intempestive.

Frédéric Thomas.

 

Alain PECUNIA, Un vague arrière-goût, ed. Cheminements, 2005. juillet 2006*

Alain Pecunia, militant de la Fédération anarchiste, est l’auteur d’un livre de mémoires (Les ombres ardentes- Un Français de 17 ans dans les prisons franquistes, livre chroniqué dans Dissidences) où il narrait son expérience de jeune militant antifasciste. Changement de style avec ce dernier ouvrage puisqu’il s’agit d’un roman policier. Autant être franc tout de suite, le principal intérêt de la lecture de ce court policier tient à la personnalité de son auteur plus qu’à son contenu. Non que l’ouvrage soit mal écrit, l’histoire (policière) se tient. On y perçoit une vague dénonciation des barbouzes au service de l’Etat, le tout sur fond d’exécutions et de meurtres. Ca se lit vite, sans déplaisir d’ailleurs, et ça s’oublie aussi vite. L’auteur annonce une série de ces « chroniques » noires. Naissance d’un auteur policier ? Il reste à Pécunia à faire la preuve qu’il est à même d’atteindre l’intérêt de ces grands prédécesseurs que sont Manchette, Daeninkx, Jonquet, Vilar, Raynal et quelques autres qui ont innervé le polar par leur engagement radical.

G.U.

 

Patrice PEDREGNO, Café amer , Bruxelles, ed. Cerisier, 2006, 252 p. juin 2007*

Sous ce titre un peu énigmatique se cache l'excellent récit d'une longue lutte contre la fermeture d'un site industriel, écrit par un des protagonistes du conflit. A priori, rien ne prédestinait particulièrement l'auteur à prendre la plume, pour, sous la forme d'un journal, raconter une mobilisation de 643 jours. La multinationale Nestlé, installée dans une vallée provençale, à proximité de Marseille, décide de fermer son site car sa rentabilité est jugée insuffisante. Songez donc que le taux de profit n'y est QUE de 9 %. Autour du syndicat CGT, une partie des ouvriers de cette usine de production de café va s'engager dans une longue lutte contre le géant suisse. L'essentiel de la bataille consiste en une guérilla juridique, menée de main de maître par les juristes choisis par le syndicat, avec l'appui des salariés. Rien de bien passionnant que de courir d'une salle d'audience à une autre salle d'audience. Sauf que la multinationale est si peu habituée à faire face à des salariés qui lui résistent, y compris sur le terrain juridique, qu'elle multiplie les bourdes judiciaires. De nombreuses notations sur les rapports avec les forces de répression parsèment le récit. A force de croiser les policiers, les ouvriers mobilisés en arrivent à mieux connaître certains de leurs interlocuteurs, eux aussi confrontés dans leur vie personnelle à la crise sociale. Cet aspect de la porosité sociale de la police est peu connu. Il n'est pas exploré systématiquement dans l'ouvrage, même s'il transparaît fortement. Mais la « protection légale » n'a qu'un temps. Finalement, la lutte entrera dans une phase plus dynamique avec de multiples délégations auprès des instances (le CCE en particulier), puis des mouvements de grève et finalement l'occupation de l'usine. Un des leitmotivs de ce syndiqué de base, particulièrement combatif, est la dénonciation de tous ceux et celles qui ne participent pas à la lutte alors que leur licenciement est programmé. Ce qui finira d'ailleurs par advenir puisque le plan social se mettra en place, mais dans des conditions nettement améliorées et surtout sans déménagement de l'entreprise. Un repreneur se manifeste en effet, qui reprend une partie seulement des salariés. La victoire est donc au final loin d'être acquises. Néanmoins, le tiers environ des 400 salariés qui se sont mobilisés a permis une sortie beaucoup favorable à tous que celle prévue initialement par Nestlé. Ecrit avec beaucoup d'humour, cette évocation constitue un bel hommage au sens de la lutte, à la dignité conservée de ceux qui ne courbent pas l'échine devant le patron. C'est aussi le récit d'une conscience qui s'élargit au fil du conflit, s'intéressant aux multiples dimensions de l'activité de Nestlé à travers le monde.

G.U.

 

Nathalie PONSARD, Lectures ouvrières à St Etienne du Rouvray, des années trente aux années quatre-vingt dix , Paris, Harmattan, 2007, 341 p. décembre 2007*

Comme le titre le laisse supposer, il s'agit d'un ouvrage d'histoire. L'insistance sur la durée apparaît comme un trait récurrent des historiens. Position qu'occupe effectivement l'auteure, Maître de conférences à l'Université de Clermont-Ferrand. Pourtant, la méthode développée tout au long de l'ouvrage relève si peu de la tradition historique canonique, que N. Ponsard éprouve le besoin d'insister sur l'intérêt de l'histoire orale. Elle y consacre d'ailleurs un fort développement, qui étonnera celles et ceux qui ne sont pas déjà convaincus de l'intérêt de cette approche pour la compréhension des phénomènes contemporains. Le fil conducteur de cette enquête conduite auprès d'un corpus d'une trentaine de personnes (dont des indications biographiques et des portraits de lecteurs constituent l'ultime chapitre, particulièrement vivant). Cette plongée, sur la base d'entretiens, permet de dresser à la fois une histoire des pratiques de lectures ouvrières, une typologie des sortes de lectures (presse, roman, lectures historico-politiques) et une dynamique des modes d'appropriation des lectures. On le constate, le propos est riche, même si le choix du corpus, un groupe de cégétistes et de communistes, restreint sérieusement cette monographie à une partie du groupe étudié. Reconnaissons néanmoins que l'historienne a su réserver la place qui leur revient aux femmes de ces militants, place qui de toute façon n'aurait pu être évitée vu le rôle des femmes (dans leur rôle traditionnel de mères) dans la diffusion des pratiques lectorales. Sur la période considérée, le constat est dressé d'une rupture croissante entre les prescriptions de lecture par le syndicat ou le parti au profit de parcours de lecteurs de plus en plus individualisés. Cette affirmation croissante, dont la période des années 70 semble constituer le point de rupture, de goûts personnels s'est accompagnée parallèlement d'une modification de la politique des organisations ouvrières (évaluée en particulier à partir de La vie ouvrière et de sa rubrique littéraire): non plus tant la lecture militante et idéologique, mais l'extension des pratiques culturelles en milieu ouvrier, ce dont témoigne par exemple la constitution des fonds de bibliothèque des municipales ou du comité d'entreprise de la Chapelle d'Arblay, la principale entreprise de la ville. Au final, conclut l'auteure, ce parcours à travers les pratiques et les représentations de la lecture en milieu ouvrier montre la désectorisation de ce groupe de la culture nationale au profit d'une intégration, marquée entre autre par la place de l'écrit et du livre en tant qu'objet matériel dans les foyers ouvriers. Nourrie par de nombreux extraits d'entretiens, ce livre devrait retenir l'attention non seulement les lecteurs intéressés par la culture de la classe ouvrière et de ses organisations (même si elles sont réduites au bloc PC-CGT et organisations amies, style UFF), mais aussi les tenants d'une histoire culturelle qui se ne réduit pas a priori aux pratiques les plus légitimes. Ajoutons en outre qu'une solide bibliographie bien construite enrichit l'ensemble.

G.U.

 

Maurice RAJSFUS, Une enfance laïque et républicaine. Souvenirs , Paris, Manya, 1992, 369 pages. novembre 2007*

Bien que ce livre ne soit plus disponible que dans les bibliothèques, son intérêt pour la connaissance du militantisme révolutionnaire au sortir de la seconde guerre mondiale est de premier plan. M. Rajsfus fait partie de ces enfants de juifs polonais qui se sont installés dans l'entre guerre en France et qui n'ont finalement que l'hexagone pour pays. Néanmoins, si le jeune Maurice se sent totalement intégré dans le pays dans lequel il vit, il n'en va de même de Vichy qui l'oblige à porter l'étoile jaune. Les premières pages sont absolument passionnantes sur la vie d'un jeune adolescent dont ses racines le range dans le statut d'indésirable durant l'Occupation, qui quitte l'école pour commencer un apprentissage. Ce ressenti intime de sa différence fera de lui, ainsi qu'il l'écrit, un paria définitif. Ce n'est que dans les dernières semaines de l'Occupation qu'il arrache son étoile, se cache et fuit la capitale. Revenu après la Libération de Paris, il s'engage immédiatement dans les jeunesses communistes. Engagement passionné, à la hauteur des e sp oirs d'émancipation sociale qui l'animent. Le cours nationaliste, chauvin et l'union nationale le déçoivent profondément. Il rencontre les trotskystes du PCI et devient rapidement un activiste du petit parti d'extrême gauche. Il participe avec enthousiasme à toutes les activités, devenant un véritable militant révolutionnaire professionnel, au point d'en oublier de travailler pour subvenir à ses besoins. Les débats tendus et l'absence de concrétisation des e sp érances révolutionnaires le poussent à rompre avec ce milieu militant. Jusqu'au déclenchement de l'insurrection algérienne en 1954, qui l'amènera à reprendre du service militant, Rajsfus vit dans une certaine bohême désargentée, éloigné de tout engagement réel. Ce qui le mobilise, c'est son refus absolu et définitif de l'armée. Il fera tout, le lecteur se régalera à découvrir les multiples subterfuges dont il use pour se faire porter inapte au service. Juif, il ne se reconnaît aucunement dans une certaine tradition et en particulier celle du sionisme. Cette attitude désinvolte à l'égard d'une identité qu'il se refuse à assumer, suscitera quelques déboires avec les services sociaux juifs avec lesquels il est amené à travailler. Travail est un bien grand mot pour le jeune garçon qui vit d'expédients dans un quartier qui exerce alors un fort attrait auprès de tout ce que la capitale connaît de marginaux, d'artistes (ratés pour une grande part) et d'aigrefins. Cette vie en apesanteur, finement décrite, n'empêche pas Rajsfus de participer à une brigade de travail en Yougoslavie organisée par le PCI. Plutôt libertaire, il se montre extrêmement critique sur le prétendu modèle yougoslave, en tous les cas, selon lui, en rien alternatif avec le stalinisme. Finalement, par petites touches, Rajsfus en vient à rompre avec l'éternelle bohême pour se rapprocher du travail, sous la forme du journalisme. La trahison éhontée de la SFIO à l'égard de la décolonisation en Algérie l'amène, dans le dernier chapitre à « reprendre du service ». Il a alors 27 ans et s'aperçoit que les expériences fondatrices de l'adolescence sont désormais derrière lui. Ce livre de souvenirs se lit comme un roman d'initiation. Souhaitons qu'un éditeur audacieux prenne l'initiative de le rééditer, il fera des heureux.

G.U.

 

Puah RAKOVSKI, Mémoires d'une révolutionnaire juive , Paris, Phébus, 2006, 324 p. juin 2007*

C'est en 1942 (elle est née en 1865), en Palestine sous mandat britannique, que Puah Rakovski (aucune relation de parenté avec le célèbre révolutionnaire russe) raconte sa vie. Il s'agit d'un document de première importance sur le mouvement sioniste, avant même son institutionnalisation par Théodor Herzl. En fait, le titre de révolutionnaire est un tantinet trompeur, en ce sens que Puah Rakovski ne fut pas une révolutionnaire, au sens propre du terme. Elle ne provient pas du milieu ouvrier juif et n'a jamais milité dans les organisations liées à la classe ouvrière juive polonaise. En revanche, elle fut une révolutionnaire dans le sens d'une rupture assez radicale avec le milieu traditionnel juifs ashkénazes. En ce sens, son rapport à la révolution s'apparente plus à la Haskala, ce mouvement des Lumières qui s'est développé au sein des communautés tribales juives d'Europe orientale. Les premières pages de ses mémoires sont d'ailleurs tout à fait passionnantes sur sa jeunesse et son premier mariage. Mariée très jeune, contre son gré, dans le cadre d'un mariage arrangé, elle horrifiera sa famille en demandant le divorce (qu'elle mettra des années à obtenir), afin de poursuivre des études et d'avoir un métier (enseignante) lui permettant d'assurer une existence indépendante et autonome. On a du mal à se représenter la véritable révolution sociale, qui concerne tout le milieu de la jeunesse juive, qui s'émancipe de la tradition médiévale et religieuse de la communauté. Cette première partie est la plus saisissante de son témoignage. C'est seulement plus tard, qu'elle s'engagera dans le proto-mouvement sioniste. Elle participe aux premiers congrès, tout en affrontant les difficultés inhérentes d'une femme seule, divorcée, puis veuve dans un second temps, chargée de famille. Après la première guerre mondiale, elle fera un premier séjour en Palestine mandataire, avant de vite revenir en Pologne où elle occupera des responsabilités dans le mouvement des femmes sionistes. Tandis que son fils s'engage dans le mouvement communiste (il réside en URSS), elle développe ses talents pour favoriser l'immigration des populations juives polonaises en Palestine, afin d'y former le yishouv, communautés juives. Elle finira par immigrer de nouveau, de manière définitive, dans ce qui deviendra Israël après la seconde guerre mondiale. Cette autobiographie se lit comme un roman de formation se déployant au niveau européen. De part les aléas de l'existence, mais aussi de ses multiples liens familiaux, Puah Rakovski a voyagé en effet dans une bonne partie des pays de l'Est, dont elle rapporte nombre de traits typiques. Son témoignage sur l'URSS à la fin des années 20 est à ranger également parmi les aspects intéressants du livre. Venue y visiter son fils, elle offre des descriptions tout à fait positive de la vie du pays. C'est seulement au cours des années 30, suite à sa traduction en yiddish d'un livre de Trotsky qu'elle aura le plus grand mal à continuer à entretenir des relations avec son fils. On lit sous sa plume l'extraordinaire vitalité du mouvement d'émancipation des juifs d'Europe centrale des pesantes traditions de la tribu. Un très beau livre.

G.U.

 

Benoist REY, Les trous de mémoire , St-Georges d'Oléron, Editions Libertaires, 2006. juillet 2007*

Le livre de B. Rey, Les égorgeurs, guerre d'Algérie. Chroniques d'un appelé avait reçu lors de sa réédition en 1999 par les éditions libertaires le « Grand prix Ni Dieu Ni Maître ». Publié en pleine guerre d'Algérie en 1961 par Minuit, ce livre avait été rapidement interdit, quelques jours après sa parution. Il s'agit d'un des rares témoignages direct d'un appelé qui dénonçait les tortures, viols et autres crimes que pratiquait l'armée française durant l'ultime guerre coloniale. Dans ce nouvel ouvrage, Benoist Rey propose une sorte d'autobiographie de sa naissance à l'année 1972, promettant en guise de mot de la fin un « A suivre… ». Disons le tout net, ce livre se lit sans déplaisir, mais déçoit un peu. A priori, on pourrait s'attendre à un récit de l'engagement politique de l'auteur, une sorte de parcours politique, marqué, certes, fortement, par la guerre d'Algérie, mais qui la prolonge en quelque sorte. Or, de politique, il n'en est guère question tout au long de ces pages. Hormis l'épisode de la guerre d'Algérie, et dans une moindre mesure, Mai 68, Benoist Rey n'apparaît pas vraiment comme un militant. Certes, il est de gauche (lire par ex. le récit de son voyage à Cuba, après la révolution castriste), mais d'une gauche qui a plus à voir avec une certaine bohême artiste qu'avec la notion d'engagement au sens plein du terme. Il ne rate aucune manifestation, mais a plutôt tendance à s'étendre sur ses conquêtes amoureuses (nombreuses au demeurant) que sur les débats de son époque. Le lecteur n'ignorera rien des multiples bistrots où il était possible de savourer les meilleurs vins de Paris, mais n'apprendra pas grand-chose sur l'organisation du mouvement ouvrier, même dans sa version libertaire. Reste le parcours, encore une fois plutôt sympathique et intéressant, d'un fils de la bourgeoisie catholique vichyste, qui rompt avec son milieu (avec son père plus qu'avec sa mère d'ailleurs, quoi que…), pour mener la vie qu'il souhaite. Un parcours de révolté, augmenté d'une bonne dose de breuvage et de rencontres exaltées, avant de se consacrer à une vie de famille au plus profond d'un village du sud. Un récit exemplaire certes, mais certainement pas le tableau de la vie politique et sociale de la France de 1963 à 1972, annoncé.

GU.

 

Benoist REY, Les trous de mémoire (suite), St-Georges-d'Oléron, Ed. Libertaires, 2007, 136 p. mars 2008*

Dans un précédent opus, l'auteur racontait sa vie de bohème à Paris. Un jour, poursuivi par la justice, il part en Ariège dans une ferme isolée, qu'il retape peu à peu. S'il était déjà peu question de politique dans le livre précédent, désormais, c'est sous forme de trace résiduelle qu'elle s'exprime, untel étant un ex du PC, tel autre étant passé par la Voie communiste etc. En fait, il s'agit beaucoup plus du récit, truculent et bien écrit, de la résurrection d'une ferme et d'un coin paumé de la campagne au sud de Toulouse, une tranche de vie vécue à plein que d'un livre d'analyses politiques. D'un lieu désolé, B. Rey et sa bande de copains, feront un endroit qui accueille des paumés, en rupture de banc, jusqu'au drame final. Les relations humaines, celles que noue le narrateur, avec son entourage, il en est question à chaque page. De ce point de vue, le livre aussi est politique à sa manière, à travers sa détestation des racistes, son empathie à l'égard de l'autre ou ses relations, compliquées, avec sa famille, ses enfants ou sa mère. Innovateur social, Rey fera de sa maison un foyer, un restaurant, le point de départ d'une politique de revivification du terroir dans lequel il s'est implanté. On rit parfois, on lit son parcours, ses embûches, ses peines avec plaisir. Bricoleur de génie, sachant s'entourer de bras cassés sympathiques, il réussit à faire de son lieu un endroit où il fait bon vivre, où les copains sont toujours bienvenus et où on ne meurt jamais de soif (l'anecdote de l'invention du « café ariégeois » est tout simplement désopilante). Bref, une tranche de vie qui s'achève au début des années 2000, avec plein d'histoires à peine esquissées dans un ultime chapitre à la Prévert qui laisse penser que Benoist Rey n'en a pas fini avec sa soif d'écriture.

G.U.

 

 

ST Microelectronics, Chronique d'une délocalisation annoncée, Chantepie, Les éditions de juillet, 2004.

ST Microetronics est une entreprise d'électronique que la direction a décidé de délocaliser en septembre 2003. La mobilisation des salariés contre ce projet a été immédiate, et ce livre en retrace la lutte à travers une série de photographies réalisées par Guillaume Prié et Thomas Brégradis, jeunes photographes professionnels rennais. Des textes, écrits par les salariés eux-mêmes et réalisés dans le cadre d'un atelier d'écriture, accompagnent les photos en noir et blanc. Livre de solidarité avec une lutte exemplaire par bien des aspects (démocratie ouvrière, CFDT combative, coordination des luttes), ce livre interroge fortement par ailleurs sur la " popularisation " des luttes ouvrières. En effet, plusieurs conflits récents (Daewoo en Lorraine, Moulinex, Lu, Métaleurop, d'autres peut-être) ont donné lieu à la publication de livres-témoignages. Que l'activité sociale suscite des travaux ou des recherches n'est pas nouveau. Ce qui semble inédit ici, c'est que les salariés eux-mêmes se dotent d'outils de communication de leur lutte. Bien sûr, il ne s'agit que d'une remarque, mais elle mériterait d'être approfondie sur les conditions de réalisation de telles expériences, puisque ce livre sur ST Microelectronics ne dit justement rien de cette expérience, de ses conditions de possibilité et de réalisation. Reste en attendant un livre de photographies qui témoigne au quotidien de la dynamique d'une mobilisation contre l'injustice sociale au travail.

Georges Ubbiali

- François Bon, Daewoo, Paris, Fayard, 2004.
- Jean-François Courtille, Les biscuits de la colère, ed. Les points sur les I, 2004.
- Dominique Gros, Moulinex. Ils laisseront des traces, Cherbourg-Octeville, 2003.

Livre disponible auprès de :
Les éditions de Juillet, association 1901, 16 rue du Landrel, 35 135 Chantepie, editionsdejuillet@hotmail.com

 

Martine STORTI, L'arrivée de mon père en France , Paris, Michel de Maule, 2008, 220 p., 24 €. juillet 2009*

Mots clés : Roman, autobiographie, souvenirs, immigration, Italie, engagement, famille, trotskysme

Ancienne militante politique d'extrême gauche, revenue du Parti socialiste, Martine Storti livre avec cet ouvrage un roman autobiographique de forte densité. Arrivée à l'âge mûr, elle s'aperçoit qu'elle ne sait que très peu de choses de son père, jeune immigré italien, arrivé en France dans les années trente. Dans ce formidable récit, elle entremêle la quête de ses origines à l'aune du sort fait aujourd'hui aux immigrés et sans papiers. Ce bouleversant récit, hélas peu relayé par la grande presse, peut se lire à la fois comme un témoignage de ce que, dans un autre registre purement sociologique, Alexis Spire décrit dans Accueillir ou reconduire. Enquêtes sur les guichets de l'immigration (1), en même temps qu'une recherche, plus singulière de son parcours et celui de sa famille.

Singulière famille en vérité, clivée. Alors que son oncle parvient à force de travail (dont celui de son père) à créer sa propre entreprise et son ascension sociale, son père, lui, reste l'éternel ouvrier exploité. Par touches successives, la petite fille commence à comprendre comment une fracture de classe s'installe au sein même de sa famille. Fracture de classe qui s'exprime par la phrase liminaire du livre, «  Ton père est un con. Il n'a pas su se débrouiller  » et qui va servir de guide pour l'anamnèse. Tout le récit se lit comme la prise de conscience d'une aliénation, à partir de la naissance du sentiment d'humiliation de la narratrice, prise au piège du statut d'ouvrier de son père, lui-même enserré dans les rets de sa famille. Il y a, et c'est évidemment un très grand hommage, du Annie Ernaux, celle des débuts, celle de l'évocation du milieu familial, sous la plume de Martine Storti. Rupture avec le milieu, prise de conscience qui explique pourquoi un jour de 1965 la jeune fille qu'était Martine Storti s'engage dans une organisation trotskyste, qui, décès de la grand-mère aidant, l'amènera à rompre définitivement avec Gino et Lucia, l'oncle et la tante. Souhaitons que l'évocation de ces « années italiennes » de l'enfance de l'auteure, « dernier été de l'innocence » comme l'expriment les mots de conclusion, trouvent un large lectorat, pour un livre à la fois, intime, riche et ouvert sur le monde.

G.U.

(1) Paris, La Découverte , 2008.

 

Martine STORTI, 32 jours de mai, Bordeaux, Le Bord de l’eau, 2005. août 2006*

Martine Storti raconte dans ce livre son expérience, et l’impasse de l’arrivée de la gauche au pouvoir, dans un très beau témoignage, Un chagrin politique, paru en 1996. Avec ce nouveau livre, elle change de registre pour adopter celui de la fiction, mais sans changer vraiment de sujet. Ces 32 jours sont la période de rencontre de deux femmes, une jeune étudiante gauchiste, Jeanne et d’une professeure de philosophie, Louise, qui se rencontrent et tombent amoureuses l’une de l’autre dans ces chaudes journées de Mai 68. Mais que l’on n’attende aucune partie de jambes en l’air égrillarde ou quelque approche en terme de psychologie profonde dans ces pages. On le sait dès le départ, cette histoire ne durera pas car le livre débute par la mort de Jeanne, à la fin des années 90. La prose de Storti est l’occasion de revenir sur la foudroyance des jours que constituèrent ceux du mois de Mai pour une jeune femme qui a crû que vraiment le monde basculait. D’AG en manifestations, de débats en rédaction de tracts, Jeanne est de toutes les actions. C’est dans cette ambiance que mûrit son amour pour Louise, qui ne se consommera qu’une fois le mouvement en phase de déclin. Si leur amour ne vivra que peu du fait de la disparition brutale et accidentelle de Louise, elles auront l’occasion de s’aimer pour toute la vie. Une vie qui se poursuit pour Jeanne par un nouveau désenchantement avec le 10 mai quelques années plus tard. Alors, elle décidera de rompre pour de bon, de s’engager corps et âme dans l’aide immédiate, dans le travail humanitaire. Sobrement écrit, ce roman fait pénétrer le lecteur au cœur du sentiment d’écoeurement croissant que Jeanne éprouve à propos du mal-fonctionnement du monde, des impasses qu’elle parcourt (ainsi la tentative d’écrire un roman), avant de faire le choix de l’éloignement.

Georges Ubbiali

 

Norbert TRUQUIN, Mémoires d'un prolétaire , Marseille, Les mots et le reste, 2006, 293 pages. juin 2007*

Norbert Truquin émerge de la nuit des prolétaires, moins connu que Martin Nadaud ou Constant Malva un peu plus tard. Pourtant ses mémoires valent le détour. Né en 1833, Norbert Truquin vit la répression de juin 1848, succombe momentanément au mirage colonial en Algérie, avant de déchanter. De retour en métropole, il côtoie la Commune de Lyon en 1870, choisit l'émigration pour l'Argentine, le Paraguay où l'on perd sa trace en 1877. Autodidacte, l'homme entreprend de se raconter. L'histoire événementielle importe peu dans ce récit ; ni même la question de la littérature réaliste et / ou naturaliste qu'aborde en préface Paule Lejeune, ferraillant avec le statut d'Emile Zola, traquant l'actualité de ce témoignage. Ces mémoires échappent à ces questionnements toujours construits dans l'après-coup. Norbert Truquin n'est pas un héraut ; importent ses mots pour saisir l'objectif des mémoires :

« J'espère qu'en considération des sentiments que je viens d'exposer le lecteur se montrera indulgent pour l'auteur, qui n'a pas de prétentions au beau style mais qui a simplement voulu contribuer, dans la mesure de ses forces, et quoique illettré, à une œuvre de propagande » (p. 290) .

Une vie se conte donc pour constituer une œuvre de propagande, une archive du rêve ouvrier selon l'expression de Jacques Rancière (1). La force propagandiste du livre se construit au fil des lignes, dans l'évidence d'une narration où émerge peu à peu la volonté de l'auteur de partager ses vues, de comprendre et transmettre. Passée l'évocation d'une jeunesse prolétaire, ballottée entre différents patrons et un père toujours impécunieux, l'écriture se resserre à l'adolescence sur la prise d'autonomie du jeune homme. L'âpreté des relations familiales, les vicissitudes entre compagnons de misère ne se colorent d'aucun filtre, qu'il soit idéaliste, misérabiliste. Il décrit les Ateliers nationaux, la répression de juin 1848 avec toute la fraîcheur d'un témoin au ras des événements. S'il n'est pas exactement Fabrice à Waterloo (il n'a pas de prétention au beau style ), il n'est pas Gavroche non plus : la signification politique des événements lui apparaît dans l'après coup de juin 1848. Sa conscience ouvrière se construit au fil des crêtes de son parcours. Le lecteur suit ce processus pas à pas. De la colonisation algérienne, il semble rien ne dire sauf une méditation sur l'impossibilité de l'agriculture. Dans les milieux canuts, où il prendra femme et fonde une famille, il acquiert sur le fil des relations entre l'ouvrier, le maître et le négociant, une première connaissance des mécanismes capitalistes. Sa réflexion politique s'affine avec la Commune, quand les communards tombent sous les balles républicaines pour patriotisme. Ses pérégrinations épousent les aléas de l'économie. Empruntant sans cesse pour s'établir, il ne possède finalement que ses bras. Prolétaire donc au sens du XIX e siècle, prolétaire jusque d'ailleurs dans les mirages de l'exil sud-américain où il fuit la France des spéculateurs et retrouve finalement des mécanismes économiques trop connus. Le monde de Norbert Truquin est un monde dont on ne s'évade pas individuellement. Ce constat fonde la portée propagandiste qu'il attribue in fine à ses mémoires.

L'utopie paraît au cœur de ses réflexions. Elle s'entrevoit d'abord par une fiction contée pour ses compagnons de voyage. Celle d'un naufrage et d'une société fondée sur une île par un prêtre –vite défroqué- et des bonnes sœurs : l'âge d'or qu'ils réinventent est vite brisé par la venue des jésuites. L'utopie se soumet ensuite à la question. Pour Norbert Truquin, l'organisation devient le maître mot. Outre-mer, en Algérie comme en Amérique du Sud, c'est elle qui décide des réussites ou des échecs. Les colonies argentines sont pour lui vouées à l'échec car fondées sur l'individualisme des colons, proies rêvées pour les commerçants bientôt fondateur des latifundia . Norbert Truquin s'attache ainsi au réel de l'utopie, ce jusque dans la discontinuité de son récit où alterne de longs développements sur la nécessité de l'organisation et de brèves descriptions sur le vif.  Une colonie russe au Paraguay lui inspire de nombreuses réflexions. Structurée par un travail communautaire qui rappelle le mir (inconnu du narrateur), elle lui paraît seule capable d'affronter la jungle, les fourmis, et de plier les spéculateurs à la volonté des producteurs. Norbert Truquin peut ainsi conclure sur l'individualisme des européens. Il apparaît ainsi fils de son siècle jusque dans le regard singulier qu'impose l'autodidaxie sur les questions utopiques et sociales. Toutes deux se soumettent au vif du réel, et peu à peu les réflexions se lestent du politique. En pérégrinant Norbert Truquin se construit, comme les intellectuels saisis par J. Rancière (2), dont il diffère radicalement parce que fils du peuple. Certes à l'opposé de l'idéalisme de ceux qui vont à sa rencontre, il ne s'éloigne pour autant jamais de ses racines. Empruntant à l'enquête de Jules Michelet ( Le peuple ), ses dernières pages fustigent la promotion des enfants du peuple par l'Ecole de la III e République, promotion dans laquelle il devine tous les maux, toutes les trahisons républicaines :

« Ces jeunes gens, dans les écoles, fréquentent les fils des bourgeois. De quoi s'entretiennent ces derniers, si ce n'est de leurs parties de plaisir et de leurs maîtresses ? Cet exemple est contagieux pour le fils de l'ouvrier, qui ne vient plus visiter ses parents qu'avec répugnance, parce qu'il y manque tous les avantages qu'il trouve chez les parents de ses camarades. Ce jeune homme, muni de son bagage d'instruction, ne peut plus reprendre le marteau et la lime ; s'il est fils de cultivateur, il craint l'odeur du fumier, qui est la base de la fécondité. C'est pour cela qu'il convoite un emploi : mais, pour l'obtenir, il faut des protections et les protecteurs n'accordent leur appui qu'à bon escient ; leur protégé ne fait qu'augmenter le nombre des exploiteurs » (p. 276).

Un écho donc à Michelet, qui écrivait, trente ans auparavant :

« Presque toujours ceux qui montent, y perdent, parce qu'ils se transforment ; ils deviennent mixtes, bâtards ; ils perdent l'originalité de leur classe sans gagner celle d'une autre. Le difficile n'est pas de monter mais en montant de rester soi (3) »

Plus tard d'autres, davantage inscrit dans la sphère pédagogique (Albert Thierry, le Péguy de Jean Coste …) reprendront cette tradition qui finalement s'agrégera aux topiques des littératures du peuple chères à Henry Poulaille, puis Michel Ragon. Norbert Truquin est l'un de ces maillons. Le lire saisit un autre XIX e siècle, un autre rapport à l'utopie et la culture : celui de ceux qui s'y frottent individuellement avec la conscience d'être un irrégulier, un marginal, parce qu'autodidacte. Mais aussi avec l'orgueil de eux qui pensent que ces mémoires peuvent servir à propagander.

Vincent Chambarlhac.

(1) Jacques Rancière, La nuit des prolétaires. Archives du rêve ouvrier , Paris, Fayard, 1981.

(2) Jacques Rancière, Courts voyages au pays du peuple , Paris, Seuil, 1990.

(3) Jules Michelet, Le Peuple , Paris, Garnier-Flammarion, 1974, p 72.

 

Booker T. WASHINGTON, Up from slavery. Ascension d'un esclave émancipé , Paris, Les Editeurs libres, 2008, 270 p., 23 €, 1 ère édition 1901. Octobre 2009*

Mots clés : Noirs Américains, Esclavage.

Ce récit de vie, édité en 1901 aux Etats-Unis du vivant de l'auteur (il meurt en 1915), traduit en français dès 1903, a eu un grand succès et en même temps a suscité la polémique chez les Noirs américains. L'éditeur a eu raison de le remettre sous nos yeux.

C'est l'histoire d'un homme, né esclave en 1856 dans une plantation de tabac de Virginie, émancipé comme tous les siens – ceux de « sa race » comme il dit – en 1866, qui parvint à une haute position grâce à sa ténacité. La partie la plus intéressante du livre est le début, quand il décrit les conditions de vie, effroyables, sur la plantation. Logés dans une cabane étroite, au sol en terre battue, les murs percés d'orifices, la mère de l'auteur et ses deux autres enfants, trime au service de ses maîtres. Dans cette hutte, pas de lits mais des couches constituées de vieux chiffons, pas de draps non plus bien sûr ni aucune hygiène. La libération ne va pas immédiatement améliorer le sort de notre héros que son beau-père oblige à travailler dans un four à sel puis une mine de charbon. Ce qui le sauvera, c'est sa volonté de s'instruire qui l'amène à quitter son village, à l'âge de 16 ans, et à rejoindre, au prix de difficultés inouïes mais toujours surmontées, un Institut de formation créé par des Nordistes pour instruire les esclaves libérés.

Après quelques années d'études, devenu à son tour pédagogue, il crée sa propre école, à Tuskegee, dans l'Etat d'Alabama. C'est une école technique, industrielle et agricole, dédiée à l'éducation professionnelle des Noirs. L'auteur pense en effet que les Noirs tireront leur salut de leur prospérité économique. C'est en quelque sorte « le rêve américain » proposé aux Noirs. Il n'existe pas de meilleur système que le système économique et social américain, aux Noirs donc de s'y adapter, en toute bonne entente avec les Blancs, y compris ceux du Sud, dont l'auteur minimise constamment les forfaits (lynchages des Noirs, Ku Klux Klan, mise en place de la ségrégation raciale…dont il est lui-même victime !). Dans un discours célèbre à l'époque, prononcé lors d'une Exposition internationale à Atlanta en 1895, appelé « Le Compromis d'Atlanta », il affirme : « Nous pouvons (Noirs et Blancs), sous toutes les facettes de notre existence sociale, être séparés comme les doigts, mais nous unir en une main pour toute chose essentielle à notre progrès mutuel ».

On comprend que l'establishment blanc ait encouragé ce tenant d'une « ligne réconciliatrice » en lui prodiguant soutiens financiers et honneurs. Il sera le premier noir à devenir Docteur honoris causa à Harvard en 1896. De même le Président des Etats-Unis McKinley visitera son école de Tuskegee en 1898. Il sera même reçu plus tard à la Maison blanche, encore une fois le premier Noir. Mais on peut comprendre aussi que certains des siens le critiquent, notamment W.E.B. Du Bois. Ce dernier lui reproche de minimiser la réalité de la ségrégation et des violences. C'est sans la collaboration de Booker Washington que Du Bois créera la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People), le célèbre mouvement pour les droits civiques. Une orientation radicalement différente de celle de notre auteur pour qui « l'avenir de ma race dépend entièrement de notre capacité ou de notre incapacité de nous rendre indispensables dans les villes et les Etats où nous résidons » (p.237-8). Malgré tout un livre, magnifiquement édité, à conseiller pour ceux qui veulent s'informer sur la dureté de la vie des esclaves dans les plantations du Sud des Etats-Unis, également sur les milieux abolitionnistes du Nord qui, après l'émancipation des esclaves, se dédièrent – à leur manière – à l'instruction des anciens esclaves. Un passé proche ravivé par l'élection de Obama.

Salles Jean-Paul.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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