- Maurice ALLINE, Mon cahier ouvrier, Editions Ouest-France, 2003.

- Claire AUZIAS, Les aventures extraordinaires de Laplume et Goudron. Travailleurs de la nuit , Saint-Georges d'Oléron, Les éditions libertaires, 2007, 79 pages, 10 euros

- Denise AVENAS, Réconciliation. Montarem, Montmélian, La fontaine de Siloë, 2003

- Virginie BALET, La Verrerie de Monthey. Ouvriers, patrons et syndicats, 1824-1933 , Fribourg (CH), Faim de siècle, 2005

- Piotr BARSONY, ça va s'arranger, roman, Paris, Seuil, 2003, 165 p.

- Laurence BIBERFELD, Un chouette petit blot , Edition La Branche, Suite noire, 94 pages, 10 €, avril 2008, Paris, France

- Vincent BROUSSE, Dominique DANTHIEUX, Philippe GRANDCOING, Mémoire ouvrière en Limousin, 1905. Le printemps rouge de Limoges, Limoges, Editions Culture & Patrimoine en Limousin, 2005.

- Vincent BROUSSE, Philippe GRANDCOING, (dir.), Un siècle militant. Engagement(s), Résistances) et Mémoire(s) au XXe siècle en Limousin, Limoges, Pulim, 2005.

- Dulce CHACON, Voix endormies, Paris, Plon, 2004, roman traduit de l'espagnol par Laurence Villaume.

- Roger COLOMBIER, Le mouvement ouvrier dans le Mantois, Paris, Harmattan, 2005

- Jacqueline COSTA-LASCOUX, Emile TEMIME, Les hommes de Renault-Billancourt. Mémoire ouvrière de l'île Seguin, 1930-1992, Paris, Autrement, 2004

- Dal, Calais, Ed. Sansonnet, 2004.

- Kris et Etienne DAVODEAU, Un homme est mort , Paris, Futuropolis, 2006

- Pierre-Emmanuel DESSEVRES, Le vol des faucons , Paris, les Editions libertaires, collection Nos futurs, 2007, 224 p., 15 €

- Michel DEUTSCH, La décennie rouge , Paris, Christian Bourgois éditeur, 2007, 140 pages, 10 euros

- François DIBOT, Les sources de Sheeba. Tome 1 : Rose du Jourdain , Paris, éditions libertaires, collection Nos futurs, 2007, 96 pages, 12 euros

- François DIBOT, La cigale chantera-t-elle tout l'été ? , Paris, Les éditions libertaires, collection « No Futurs », 2005, 160 pages, 10 euros

- Marcel DURAND, Grain de sable sous le capot. Résistance&contre-culture ouvrière : les chaînes de montage de Peugeot (1972-2002) , Marseille, Agone, 428 p

- EFIX-LEVARAY, Putain d'usine , Petit à petit, 2007, 135 p

- Raymond ESPINOSE, Mauvaises Nouvelles de la Liberté , Editions du Monde libertaire, Collection Humeurs noires, Décembre 2007, 6 euros

- Frédéric H. FAJARDIE, Métaleurop, paroles ouvrières, Paris, Mille et une nuits, 2003.

- Gilles FAVIER, Muriel GREMILLET, Merci patron. Conflits sociaux en 2006 , Paris, Le Diable Vauvert, 2007, 180 p

- GOLO, B. Traven. Portrait d'un anonyme célèbre, Paris, Futuropolis , 2007, 140. p

- Jan GUILLOU, La trilogie d'Arn le templier (volume I Le chemin de Jérusalem / volume II Le chevalier du temple / volume III Le royaume au bout du chemin ), Marseille, Agone, collection Marginales, 2007-2008 (1998-1999-2000 pour l'édition originale), 384 / 480 / 480 pages, 22 / 25 / 25 euros

- Sophie KOVALEVSKAIA, Une nihiliste , Paris, Phébus, 2004, 175 p

- Daniel LAMBERT, Mémoires d’ajiste, Plougastel-Daoulas, Editions le nez en l’air, 2005

- Michel LEQUENNE, La révolution de Bilitis , Paris, Syllepse, 2008, 264 pages, 20 euros

- Jean-Pierre LEVARAY, Une année ordinaire. Journal d'un prolo, Les éditions libertaires, 2005

- Jean-Pierre LEVARAY, Classe fantôme. Chroniques ouvrières, Le reflet, 2003

- Jean-Pierre LEVARAY, Tranches de chagrin, Montreuil, L’Insomniaque, 2006.

- MAURIENNE, Le déserteur, Paris, Edition L’Echappée, 2005, 128 pages.

- Gabriel MOUESCA, La nuque raide , Paris, Philippe Rey, 2006, 228 pages, 17 euros, préface de Gilles Perrault

- Naïri NAHAPETIAN, L'usine à vingt ans , Paris, Les petits matins, 2005

- Irène NEMIROVSKY, Suite française, roman, Paris, Denoël, 2004, 435 p.

- PACO, Dansons la Ravachole ! (roman noir et rouge), Editions Libertaires, Toulouse, 2004

- La parole ouvrière , Textes choisis et présentés par Alain FAURE et Jacques RANCIERE. Paris, La Fabrique, 2007, 345 p., 18 €

- Alain PECUNIA, Un vague arrière-goût, ed. Cheminements, 2005

- Patrice PEDREGNO, Café amer , Bruxelles, ed. Cerisier, 2006, 252 p

- Michel PIQUEMA, La grève , Ed. L'édune, 2007

- Nathalie PONSARD, Lectures ouvrières à St Etienne du Rouvray, des années trente aux années quatre-vingt dix , Paris, Harmattan, 2007, 341 p

- Henry POULAILLE, Les damnés de la terre , Paris, Les Bons Caractères, 2007

- Maurice RAJSFUS, Une enfance laïque et républicaine. Souvenirs , Paris, Manya, 1992, 369 pages

- Puah RAKOVSKI, Mémoires d'une révolutionnaire juive , Paris, Phébus, 2006, 324 p

- Benoist REY, Les trous de mémoire , St-Georges d'Oléron, Editions Libertaires, 2006

- Benoist REY, Les trous de mémoire (suite), St-Georges-d'Oléron, Ed. Libertaires, 2007, 136 p

- Morgan SPORTES, Maos , Paris, Grasset, 2006, 406 pages, 19,50 €

- ST Microelectronics, Chronique d'une délocalisation annoncée, Chantepie, Les éditions de juillet, 2004.

- Martine STORTI, 32 jours de mai, Bordeaux, Le Bord de l’eau, 2005.

- Norbert TRUQUIN, Mémoires d'un prolétaire , Marseille, Les mots et le reste, 2006, 293 pages

 

 

 

 

 

 

Maurice ALLINE, Mon cahier ouvrier, Editions Ouest-France, 2003.

Préfacé par l'auteur de polars Didier Daeninckx, ce récit à la première personne se lit avec plaisir. L'auteur, aujourd'hui retraité, y raconte son parcours d'ouvrier militant, de l'entre-deux guerres à la retraite. Ouvrier métallurgiste (tourneur chez Renault-Billancourt au point de départ), il deviendra après la guerre professeur d'enseignement technique, voie de promotion pour toute une génération d'ouvriers très qualifiés. Il décrit avec précision et souvent émotion son quotidien d'enfant d'une famille ouvrière, puis celui d'un jeune ouvrier. Dans ses pérégrinations, il rencontre les militants trostkistes, une première fois sans succès, puis, une seconde fois durant son service militaire. Convaincu, il adhère au PCI au moment du Front Populaire. L'agonie du Front et le retour aux semaines de travail de 70 heures l'éloignent de l'action militante, même s'il ne renie rien de ses convictions. Il n'aura pas l'occasion, si ce n'est marginalement, de participer aux actions de résistance durant la seconde guerre mondiale. La Libération lui permet de reprendre du service militant. Mais la pression des staliniens (il est dénoncé comme hitléro-trotskiste, à plusieurs reprises, par des tracts nominatifs) le dégoûte de l'engagement militant et il rompt alors avec le trotskisme, d'autant plus que sur conseils familiaux, il prépare et réussit son concours dans l'Education nationale. Une nouvelle vie, dominée par les problèmes pédagogiques commence pour lui. Ce récit, s'il ne nous apprend hélas pas grand chose de l'action concrète des révolutionnaires durant cette période, possède néanmoins le charme de ces histoires bien troussées qui se lisent toutes seules. D'autant que tout laisse supposer, à certains tics d'écriture, que le manuscrit a été " rewrité ". Si tel est le cas, l'éditeur aurait fait œuvre de clarté en le signalant clairement, au lieu de le laisser entendre par une notre sibylline. En tous les cas, ce témoignage se lit comme
un agréable moment de découverte d'un parcours qui a croisé le militantisme.

Georges Ubbiali.

 

Claire AUZIAS, Les aventures extraordinaires de Laplume et Goudron. Travailleurs de la nuit , Saint-Georges d'Oléron, Les éditions libertaires, 2007, 79 pages, 10 euros. janvier 2008*

Historienne de formation et figure « historique » des milieux libertaires lyonnais, Claire Auzias s'essaye à un genre un peu hybride : le polar-entretien-récit de vie avec un personnage haut en couleur voire caricatural : Goudron. La construction du récit alterne le temps présent et les retours en arrière, au gré de la mémoire de ce fameux Goudron, un militant anarchiste très actif dès les années soixante et cambrioleur professionnel spécialisé dans les coffres.

Le lecteur, s'il est sensible aux thématiques historiographiques, abordera ce polar sous l'angle de la transmission d'une mémoire libertaire locale, lyonnaise, puisque le héros passe le plus clair de son temps entre Rhône et Saône, et bien sûr retrouvera avec joie les anecdotes et les « techniques » propres à ces adeptes de la reprise individuelle théorisée par Alexandre Marius Jacob. Quelques anecdotes du héros permettent d'entrevoir les engagements des militants libertaires lyonnais durant les années soixante / soixante-dix et suivantes : le combat contre le militarisme, pour la libéralisation de l'avortement, contre le nucléaire (dont les batailles contre l'installation de la centrale du Bugey dans l'Ain, puis de Creys-Malville constituent un élément important de la mémoire de ces milieux). L'éducation populaire au sens large, les nouvelles pratiques pédagogiques et les bibliothèques sociales restent également une préoccupation de ce « gentil cambrioleur » à la Arsène Lupin.

Ce récit se veut authentique, axé sur la transmission aux nouvelles générations ; Goudron revient sans arrêt sur sa volonté de laisser un témoignage, « d'instruire » les jeunes et pourtant, il apparaît difficile d'accès de par son usage massif de l'argot lyonnais. En effet, si la géographie est lyonnaise, jusque dans la moindre traboule, la langue utilisée est difficilement compréhensible, même pour un natif de la région. Si un glossaire est présent à la fin de l'ouvrage, toutes les expressions n'y sont pas présentes, et certains passages du récit restent assez hermétiques. Morceau choisi : « Frusquer autour d'eux n'était pas une priorité. Ils allongeaient le surplus. Quand ils étaient braisards et qu'il y avait des besoins particuliers, comme graisser des babillards. Ainsi, après le coup de l'Arbresles, ils ont coqué à un cravateur pour financer les promonts des camarluches en général. » (p.69).

Yannick Beaulieu

 

Denise AVENAS, Réconciliation. Montarem, Montmélian, La fontaine de Siloë, 2003 juin 2006*

Pour de nombreux militants de l’après 68, le nom de Denise Avenas est indissolublement lié à son livre La pensée politique de Léon Trotsky paru chez Privat en 1975, qu’elle fit paraître alors qu’elle militait à la Ligue Communiste. Une trentaine d’années plus tard, elle continue d’écrire, un ouvrage historico-folklorique sur les femmes en Ardèche et des romans, dont Réconciliation est le second. Dans cet ouvrage autobiographique, Avenas exprime sa dette à l’égard de ses parents et singulièrement de son père, pour ce qu’elle est. Le récit se déroule en deux séquences, une première à l’occasion de vacances à la mer qu’elle offre à ses parents âgés, entrecoupé de ses souvenirs d’enfance. A plusieurs reprises le nom d’Annie Ernaux surgit au lecteur tant l’expérience qu’elle décrit ressemble à celle qui anime les premiers romans d’Ernaux. Le sentiment de ne pas être à sa place, la douleur de la rupture sociale, l’inconfort de l’ascension sociale d’une petite fille née d’un milieu ouvrier et que son père pousse à la réussite scolaire pour échapper au sort de misère. Avenas fait à peine allusion, ici ou là, à son expérience militante chez les trostkystes, sans les nommer d’ailleurs explicitement. L’angle est celui qui prévaut dans son récit, celui de la distance sociale avec ses fils et filles exaltés de la bourgeoisie. Elle attribue même son penchant théorique à cette timidité sociale qui l’empêchait de s’exprimer avec aisance dans les réunions. On n’ira donc pas chercher une thèse politique dans ce livre, mais l’expression d’un mal-être social, d’une intimité bouleversée, en perpétuel porte à faux. On retiendra les pages à la fois sobres et désespérées sur le rapport à son corps et au sexe que la jeune fille raconte avec force. La fêlure du viol entâche pendant de nombreuses années son rapport aux hommes.

Georges Ubbiali.

 

Virginie BALET, La Verrerie de Monthey. Ouvriers, patrons et syndicats, 1824-1933 , Fribourg (CH), Faim de siècle, 2005. Mars 2007*

Issue d'un mémoire de licence, cette monographie mémorielle satisfera les lecteurs soucieux de mieux connaître l'histoire sociale helvétique. En effet, cette entreprise valaisanne n'existe plus depuis longtemps que dans la mémoire des plus anciens ou par les réminiscences littéraires, à l'instar de celles qui ouvrent cet ouvrage sous la forme d'une citation du trop peu (re)connu écrivain Jean Luc Benoziglio, natif de Monthey. Très largement illustré, en particulier par des photographies de belle qualité, les différents chapitres abordent la naissance, le développement et la disparition de cette entreprise. L'implantation dans une partie reculée de la Suisse au milieu du XIX e siècle s'explique par des conditions naturelles, la présence d'eau et de bois abondant, nécessaires à ce type de production. La verrerie, dont le capital est familial, connaîtra des évolutions assez contrastées dans une première période, avant que le capital ne se stabilise. Capital de nature familiale qui induit une gestion assez népotique. Ce paternalisme s'accompagne d'une volonté de contrôle de la main d'œuvre en grande partie constituée d'étrangers, étant donnée l'absence de capacités locales du fait de la haute qualification requise. Les caractéristiques de cette main d'œuvre, qui culmine à 150 personnes au maximum, sont largement détaillées, ainsi que la question ou le temps de travail, au fil de chapitres solidement nourris par les archives. Si des tentatives d'organisations peuvent être repérées à la fin du XIX e siècle (1868, 1871, puis création d'un premier syndicat en 1894, qui disparaît en quelques mois), c'est seulement dans les premières années du XX e que la force de travail s'organise sous la forme syndicale. Cette organisation répond à la conjonction de trois éléments : un flottement dans la direction de l'entreprise, l'existence d'un groupe de meneurs (cet aspect n'est hélas qu'esquissé) et enfin, la découverte par le monde prolétaire de sa spécificité. Si l'auteure ne s'attarde pas, sans doute faute de documentation permettant de le faire, on est étonné que le syndicat du personnel de la verrerie regroupe dès sa création en 1906 presque les 2/3 des effectifs ouvriers. Cet élément est d'autant plus troublant qu'après une grève pour les salaires, en 1907, victorieuse, le second mouvement, en 1910 (un échec malgré un mouvement de plusieurs mois), porte sur la question de la syndicalisation obligatoire. Une interrogation de nature sociologique sur la communauté que pourrait représenter le syndicat aurait sans doute enrichi l'approche et permis de mieux comprendre le ressort de la syndicalisation dans l'entreprise. Cette remarque se justifie d'autant plus que l'ultime chapitre se conclut par une approche des formes de sociabilités ouvrières, assez étroitement contrôlées par les autorités locales, sous la forme du cercle ouvrier (là où on s'interpelle du nom de « citoyens », tandis qu'au syndicat prédomine l'appellation de « camarades »). Cet intéressant ouvrage permet de plonger dans le passé d'une histoire d'une partie du mouvement ouvrier par trop méconnue dans l'hexagone. Ajoutons qu'une solide bibliographie permet au lecteur désireux de prolonger ses connaissances.

G.U.

 

 

Piotr BARSONY, ça va s'arranger, roman, Paris, Seuil, 2003, 165 p. juin 2006*

Piotr est peintre, dessinateur. Il est connu pour la célèbre BD, les Hors-la-loi de Palente, réalisée avec Wiaz, en 1973, en solidarité avec la lutte des Lips. Son livre est un roman, mais il nous en apprend beaucoup sur sa famille et son milieu militant. Pierre Barsony, né en 1948, a été militant de la JCR et de la Ligue autour de 1968. Originaire de Toulouse, c'est dans cette ville qu'il a vécu sa jeunesse, avenue Jean Jaurès, Lycée Pierre-de-Fermat. Son père, Moïse Ezéchiel Barsony, qu'on appelait Stéphane, juif hongrois, était le médecin des pauvres, Gitans, réfugiés espagnols, algériens. Sa femme Madeleine l'assistait, débrouillant les problèmes de papier, cartes de séjour, accidents de travail, invalidités… L'un et l'autre étaient militants communistes, ancien des Brigades internationales pour Stéphane, résistants tous les deux. Le communisme fut terre d'accueil pour Stéphane l'apatride. Très joliment Piotr dit que ses enfants connurent "un communiste rigide", alors "qu'il offrit à ses petits-enfants un grand-père juif, plein de douceur et de lumière". Un jour Piotr le vit les yeux brillants en train de feuilleter le Mémorial des Juifs déportés de France de Serge Klarsfeld. Il s'excusa ainsi "Quand on vieillit, on devient lacrymal". Il est mort en 1999. A Toulouse aussi était installé son ami, Salomon Tauber, dit Roger, médecin, juif, ancien résistant des FTP. La seule différence entre eux : Stéphane présidait les Amitiés franco-hongroises, Roger les Amitiés franco-roumaines! Après la guerre, l'un et l'autre avaient un portrait de Staline, le premier dans un placard, le second sur la cheminée. La femme de Roger, Camo, était elle aussi communiste, membre du CC à la Libération. Quand leurs enfants quittent l'UEC pour la JCR, la mère de Piotr n'hésite pas "Elle choisit les enfants plutôt que le Parti", en partie grâce à la force de persuasion de Gérard de Verbizier, écrit Piotr. Gérard et Stéphane devinrent vite amis. Le fils Cariven, membre d'une famille communiste connue de Toulouse, eut plus de mal à convaincre son père du bien-fondé de son passage à la JCR (Daniel Bensaïd narre avec pittoresque l'affrontement entre "ces deux titans", l'un et l'autre mesuraient près de 2 mètres, dans "Une lente impatience", Paris, Stock, 2004, p 58). Piotr et ses copains vécurent leur jeunesse dans la mythologie de la Résistance, puis se solidarisèrent .avec la lutte des Algériens pour leur indépendance, celle des Vietnamiens contre l'impérialisme américain. Stéphane le père précisait qu'il ne s'était pas battu pour la France, mais contre ceux qui brûlaient les livres. Un roman sensible, un peu désabusé, un itinéraire qui prouve, si l'en était encore besoin, que les "gauchistes" de 1968 étaient loin d'être tous des fils de riches attendant l'héritage.

Salles Jean-Paul.

 

Laurence BIBERFELD, Un chouette petit blot , Edition La Branche, Suite noire, 94 pages, 10 €, avril 2008, Paris, France. juillet 2008*

Les éditions La Branche ont pris l'initiative de lancer une nouvelle collection de polars inspirés de la célèbre « Série noire ». En hommage à celle-ci, « Suite noire » reprend le format, la couleur noire dominante et les titres détournés des œuvres majeures publiées par son aîné. Mais si elle se veut sa digne héritière, elle cherche aussi à s'inscrire dans les temps présents, avec des polars cours et incisifs, qui ont prise sur les tensions sociales actuelles.

Ainsi, le livre de Laurence Biberfeld fait se croiser, dans un joyeux pêle-mêle, au sein d'un hôtel de luxe, des leaders anti-colonialistes, des sans-papiers en voie d'expulsion, des femmes de ménage en grève, des écrivains venus en congrès, des actionnaires, un couple d'amoureux improbables et j'en passe. Le récit, haletant et original, est plein d'humour et campe des personnages attachants ou drôles. L'hôtel devient un microcosme de notre société où, derrière l'apparat des relations établies, se meut tout un réseau de personnes qui travaillent et n'apparaissent jamais au grand jour. Tous ces gens qui se croisaient sans se voir entrent ici en collision… pour le plus grand plaisir du lecteur.

L'action est ponctuée d'un montage d'extraits du prospectus de l'hôtel, qui souligne de manière toujours plus ironique, l'écart et la contradiction entre le luxe aseptisé qu'il offre aux clients et la sordide réalité sociale qu'il impose au personnel. Mais cet ordre se fissure jusqu'à l'apothéose finale.

Avec Un chouette petit blot , cette collection tient ses promesses et s'inscrit en effet dans la tradition des meilleurs livres de la collection « Série noire ». Un livre à conseiller !

Frédéric Thomas

 

Vincent BROUSSE, Dominique DANTHIEUX, Philippe GRANDCOING, Mémoire ouvrière en Limousin, 1905. Le printemps rouge de Limoges, Limoges, Editions Culture & Patrimoine en Limousin, 2005.

Cet ouvrage n’est ni plus ni moins qu’un modèle à suivre en matière d’histoire ouvrière, un régal pour l’esprit et pour les yeux. Si les grèves de Draveil ou Villeneuve-Saint-Georges, la fusillade de Fourmies sont entrés dans l’histoire, tragique, du mouvement ouvrier, la grève insurrectionnelle d’avril 1905 à Limoges a beaucoup moins marqué la mémoire collective. Ce livre, dirigé par des historiens dans le cadre d’une association, vise à redonner toute sa profondeur à l’évènement gréviste. De très nombreuses reproductions (photos, cartes postales, dessins, presse, peintures etc.) illustrent le texte, le prolongent, l’enrichissent. La qualité, la diversité et la richesse iconographiques sont le premier aspect qui retient le lecteur. Les sources sont locales, mais aussi issues de nombreux musées ou centres d’archives hors de la région. Il ne s’agit donc pas d’une histoire « régionalisante » du mouvement ouvrier, mais une histoire inscrivant l’évènement dans le contexte de son époque. La qualité des textes est à la hauteur des illustrations. Après avoir présenté la Limoges ouvrière au tournant du siècle, marquée par l’industrie porcelainière et de la chaussure (ainsi que la peausserie à Saint-Junien), les contributeurs rappellent les caractéristiques du mouvement ouvrier, marqué par la culture syndicaliste révolutionnaire, dans cette ville. L’anticléricalisme et l’antimilitarisme imprègnent, non sans raison, la mentalité ouvrière. Tant et si bien que lorsque la troupe intervient à propos d’une grève suscitée par une anecdote bénigne, l’affrontement prend immédiatement un tour révolutionnaire. Des barricades sont élevées, des heurts entre les ouvriers et l’armée provoquent une escalade de la violence, jusqu’à ce qu’un manifestant soit tué au cours d’une échauffourée. La ville, qui était sous tension du fait du lock-out patronal, soudain se calme. Les différents moments, protagonistes et évènements de ces journées d’avril 1905 sont expliqués dans le détail, avec force érudition. De nombreux encarts (ainsi, à titre d’exemple, sur la barricade, le patronat, les dessins de grève, etc.) permettent d’approfondir telle ou telle dimension de l’histoire. Reste alors à essayer d’estimer la portée de ces folles journées, dans les années qui suivent (à travers quelques affrontements), dans la mémoire du mouvement ouvrier ensuite. Le livre se conclut par une très suggestive bibliographie, ainsi que, curiosité qu’on aurait aimé plus explicite, un texte en patois sur les grèves de 1905. Un ouvrage remarquable à tous points de vue, donc.

Georges Ubbiali

 

 

Vincent BROUSSE, Philippe GRANDCOING, (dir.), Un siècle militant. Engagement(s), Résistances) et Mémoire(s) au XXe siècle en Limousin, Limoges, Pulim, 2005. avril 2006*

La dynamique du dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, le « Maitron », a suscité la création, ou s’est appuyé sur l’existence, de sociétés savantes locales. A Limoges le dynamisme de l’association « Mémoire ouvrière en Limousin » s’est traduit par une exposition, accompagnée d’une série de conférences dont les textes sont donnés à lire dans cet ouvrage. Sept contributions sont ainsi rassemblées ici. Si l’on excepte la préface, chaleureuse, de Claude Pennetier et l’article, pas franchement original, de Danielle Tartakowsky (« Les trois figures du Peuple »), toutes les autres signatures sont d’origine locales, ce qui fournit un bel aperçu de la richesse des travaux conduits dans cette région. Les deux premiers articles portent sur la question de la Résistance, fort importante dans cette région, autour de la figure de Georges Guingouin, récemment décédé, mais aussi de la répression, à partir d’une monographie du cas de Tulle (G. Beaubatie). L’autre article est de la plume de F. Boulet et consiste en une très riche évocation comparée des formes de résistance dans la montagne limousine et en Haute-Savoie. Dominique Danthieux, auteur d’une thèse qui doit être publiée sur la gauche en Haute-Vienne, évoque la présence des usines (porcelaine et travail du cuir) dans les deux principales villes, Limoges et Saint-Junien. Article que l’on complétera par celui de V. Brousse et P. Grandcoing sur les identités politiques différentes (d’un côté le socialisme, de l’autre l’anarchie) entre ces deux centres urbains. A. Marsac et V. Brousse offrent une excellente synthèse sur la place de l’immigration ouvrière (portugaise et espagnole essentiellement, étant donnée la période étudiée) en Limousin. Enfin, pour conclure – pas totalement puisqu’une table ronde sur l’héritage des luttes aujourd’hui reproduit une série d’interventions de militants – ce bel ensemble se prolonge par un article d’Yvon Lamy. Ce dernier est un petit peu l’étranger, disciplinaire, de service puisqu’il est le seul sociologue perdu au milieu d’historiens. Le ton de son article s’en ressent fortement. Sa contribution, qui place au centre de l’analyse de la pratique syndicale la question du genre est des plus stimulantes, même si elle manque de bases empiriques satisfaisantes pour en faire autre chose qu’un programme de travail à venir : son idée, en effet, est que la crise du syndicalisme s’explique (pourrait s’expliquer) par la partition entre une structure institutionnalisée, encadrée par des hommes, tandis que la base dudit mouvement est occupée par des femmes.

Des cartes et quelques illustrations font de ce livre un exemple d’une approche régionale du mouvement ouvrier, comme on aimerait en disposer plus souvent.

Georges Ubbiali

 

 

Dulce CHACON, Voix endormies, Paris, Plon, 2004, roman traduit de l'espagnol par Laurence Villaume.

L'historienne Yannick Ripa explique que les Franquistes assimilent les femmes qui ont participé aux combats dans le camp républicain à des prostituées, à des " femelles ", qu'ils opposent aux " dames " du camp adverse (Voir notamment sa contribution à l'ouvrage collectif L'exclusion des femmes. Masculinité et politique dans la culture du XXe siècle, Edition Complexe, dont nous avons rendu compte dans Dissidences n°12-13). Avec le roman de Dulce Chacon, on découvre les mille et un supplices que les Franquistes leur ont fait subir, longtemps après la fin de la guerre civile. Crânes rasés, ingestion d'huile de ricin, obligation de récurer le sol des églises, aucune humiliation ne leur fut épargnée. Parfois c'est la condamnation à mort et l'exécution, comme pour les Treize Roses, 13 jeunes filles fusillées le 4 août 1939 à la prison de Las Ventas, à Madrid. Hortensia, enceinte, accusée d'avoir participé à la guérilla, condamnée à mort, ne sera exécutée qu'après la naissance de son enfant.
La plupart des femmes évoquées dans ce roman furent tuées après la victoire des Franquistes, leurs tortionnaires, qui pourtant se réclamaient du christianisme, mais n'étaient pas accessibles au pardon. Des religieuses et des prêtres, gardiennes et aumôniers, apportèrent leur concours à l'entreprise d'avilissement des prisonnières qui précédait l'exécution. Cet ouvrage, résultat d'une longue enquête auprès de nombreuses survivantes, pour la plupart communistes, a suscité une grande émotion en Espagne, où il a été élu livre de l'année. Il contribuera à cette extraordinaire entreprise de récupération de la mémoire en cours en ce moment en Espagne.

Jean-Paul Salles.

 

 

Roger COLOMBIER, Le mouvement ouvrier dans le Mantois, Paris, Harmattan, 2005. mai 2006*

Le Mantois, c’est la région de Mantes-la-Jolie, dans le Nord-ouest des Yvelines, en bord de Seine. L’auteur en est originaire, conducteur SNCF à la retraite, responsable de l’Institut d’histoire sociale de la CGT de la région. Il s’agit par conséquent du livre d’un acteur engagé dans le mouvement ouvrier et syndical, non d’un historien professionnel. On ne lui reprochera donc pas un usage lâche et imprécis des sources (en particulier des archives), ni plusieurs erreurs factuelles (le PSOP, signifie Parti socialiste ouvrier et paysan, p. 82 ; la CGT ne se retire pas en 1978 de la FMS, p. 177 ; ou encore la CGC n’est pas le produit de la scission de 1947, p. 115).
En revanche, l’intérêt de cette étude est d’offrir des éléments d’une histoire localisée du mouvement syndical, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à la période récente. L’auteur promet d’ailleurs de livrer sous peu un ouvrage concernant le mouvement de 1995 contre la loi Fillon. De très nombreux documents sont reproduits (photographies, tracts, une de journaux), ainsi que des extraits de la presse locale. L’histoire qu’il nous livre est celle d’une phase de l’industrialisation, autour de grandes entreprises qui s’implantent dans l’entre-deux guerres ou après la Libération, et qui vont disparaître à la fin des « 30 glorieuses ». De très nombreux aspects des luttes sociales, autour des thèmes revendicatifs syndicaux, se déroulent sur le siècle évoqué.
Colombier évoque également la figure de nombreux militants et responsables cégétistes qui furent les acteurs de cette histoire. Histoire dont les grands traits renvoient à l’analyse CGT des évènements sociaux. Ainsi, la période 68 apparaît comme une grande victoire revendicative, même si les ordonnances de 67 sur la sécurité sociale n’ont pas été abrogées, comme si c’était là l’enjeu de la plus importante grève ouvrière du siècle. D’ailleurs, l’auteur reconnaît quelques lignes plus loin (une fois la grève épuisée) que « Après un temps de réflexion, trop tardivement peut-être, la CGT appellera les travailleurs à exprimer leur volonté d’un changement politique », p. 160. Avec ses limites, cet ouvrage offre un aperçu des réalités du mouvement ouvrier de ce bassin d’emploi.

GU

 

 

Jacqueline COSTA-LASCOUX, Emile TEMIME, Les hommes de Renault-Billancourt. Mémoire ouvrière de l'île Seguin, 1930-1992, Paris, Autrement, 2004

L'actualité récente a remis sur le devant de la scène l'île Seguin. En effet, depuis la fermeture en 1992 de l'usine Renault de Billancourt, la construction d'un musée d'art moderne par une des grandes fortunes de France y était prévue. Projet finalement avorté. Ce livre retrace l'aventure de cette entreprise, phare et bastion de la condition ouvrière dans le pays. Cet ouvrage offre une synthèse de l'immense littérature sociologique et historique produite par les sciences humaines sur la " forteresse ouvrière ".
En quatre parties, illustrées par des photos inédites ou méconnues, il aborde l'histoire de cette île-usine sur presque un siècle. En effet, si Billancourt est ouvert en 1930, l'entreprise Renault a été fondée dès 1898. Le premier chapitre retrace l'histoire du modeste atelier de Louis Renault dans la banlieue parisienne, jusqu'à l'entreprise nationalisée à la libération. Le second chapitre s'intéresse à la question du travail dans l'usine. Fondé sur des enquêtes, il apporte de très nombreuses informations sur le processus par lequel des ouvriers deviennent des Renault, sur la manière dont se fondent les solidarités dans l'usine. La troisième partie est centrée sur la vie en dehors de l'usine pour ces dizaines de milliers d'ouvriers, le logement, les lieux de sociabilité, la banlieue, etc. Enfin, dans un ultime chapitre sont abordées les transformations du groupe à travers la rationalisation des processus productifs et l'extinction progressive du groupe des OS. Etant donné la place centrale que les travailleurs immigrés ont occupé parmi ces OS, une très large partie du propos leur est consacré. Les ouvriers professionnels, français pour la plupart, ont d'ailleurs été largement épargnés par la fermeture de l'usine, soit en s'intégrant dans d'autres usines Renault, soit en trouvant du travail ailleurs.
Les témoignages abondent dans cet ouvrage, ce qui en rend la lecture extrêmement émouvante. A travers cette évocation, c'est aussi un aperçu sur le mouvement ouvrier du pays qui est brossé (sur les guerres coloniales, sur le rôle du syndicat, du PCF ou des groupes " gauchistes "). Une lecture recommandée pour comprendre la place que cette usine a occupée dans l'histoire ouvrière hexagonale.

G.U.

 

Dal, Calais, Ed. Sansonnet, 2004.

Ce court roman s'inscrit clairement dans la veine du roman populaire d'édification. Il s'agit d'une œuvre collective, résultant des ateliers d'écritures initiés par le Dal (Droit au logement) de la ville de Calais. Thierry Maricourt, connu pour ses romans prolétariens, a été en effet chargé d'animer des ateliers permettant à des membres de cette association de s'essayer à l'écriture. Le résultat se lit agréablement, sans pour autant constituer un sommet de l'art littéraire. A travers l'histoire d'une femme, Annette Fauchet (fauchée), il s'agit de mettre en scène les déboires d'une personne privée de logement, conséquence d'une vie heurtée. Grâce à l'artifice de la transmission de la mémoire de sa tante (tante Olga, russe blanche), le lecteur est convié à s'intéresser et à pénétrer à l'intérieur d'une vie marquée par le dénuement et la misère. Touchant par moments, ce court récité invitant à réagir, ne se termine pas par un happy end, mais par une mise en garde " Ainsi se poursuit la triste et magnifique vie d'Annette Fauchet. Elle n'est pas au bout de ses peines ". Au moins le slogan, un toit c'est un droit trouve-t-il dans cet opuscule une version nourrie par la fiction.

Georges Ubbiali.

 

Kris et Etienne DAVODEAU, Un homme est mort , Paris, Futuropolis, 2006. juillet 2007*

Camarades lecteurs, jetez vous immédiatement sur cette bande dessinée. Auteurs confirmés (voir notamment Les mauvaises ge ns, émouvante histoire des parents du dessinateur Davodeau, militants syndicaux), les deux compères ont joint leur talent pour raconter un épisode totalement méconnu des rapports entre l'art et la lutte des classes. En 1950, de puissantes grèves des ouvriers du bâtiment à Brest sont réprimées par la police qui tire sur la foule. Un ouvrier est tué, plusieurs blessés gravement (avec amputation). Jeune cinéaste communiste, René Vautier (un personnage réel pour qui ne le connaît pas), va tourner un petit film d'une dizaine de minutes à la demande de la CGT, afin de populariser la lutte en cours dans le bassin brestois. L'histoire en bulles est donc celle de la réalisation de ce film, puis de son passage sur les lieux d'occupation, dans les piquets de grève et les assemblées syndicales. Les moyens techniques limités n'ont pas permis qu'une bande son soit adjointe au film. C'est donc le cinéaste lui-même qui lit le texte, inspiré d'un poème d'Eluard, jour après jour, séance après séance, jusqu'à devenir aphone. Il est remplacé au pied levé par un militant syndical, qui interprète alors sa propre version du texte. Kris et Davodeau réussissent parfaitement à rendre compte de cette atmosphère de création, de recueillement, de lutte, de digestion poétique par les travailleurs du film réalisé par un artiste. On laissera le lecteur se délecter et vibrer à cette évocation. Un substantiel dossier sur cet épisode permet ensuite de découvrir le contexte social de la période, de la grève et de ses acteurs, une présentation de René Vautier et de son travail, une évocation du cinéma militant. Une réussite totale.

G.U.

 

Pierre-Emmanuel DESSEVRES, Le vol des faucons , Paris, les Editions libertaires, collection Nos futurs, 2007, 224 p., 15 €. juillet 2008*

Ce quatrième titre de la collection des Editions libertaires dédiée à la science-fiction aborde un thème encore négligé dans ce cadre, celui du voyage temporel. L'action se place en plein cœur des Etats-Unis, dans un futur relativement proche, celui de 2040. Pas de véritable déstabilisation pour le lecteur, mais un contexte avec juste ce qu'il faut d'anticipation : des quartiers résidentiels aisés encore plus isolés du reste de la société, des retraités qui manient à plein la spéculation afin d'assurer leurs revenus , un saccage de la nature qui n'a fait que se poursuivre, des jeux télévisés omniprésents et plus infâmes que ceux auxquels nous sommes déjà habitués (délation récompensée, y compris au sein de sa famille, tests de culture générale pour permettre à des apprentis candidats politiques de réunir des fonds).

Damon Sundance, un militaire patriote, va être le premier voyageur à expérimenter un procédé d'hibernation dont il ne sortira qu'en 2090 : les scientifiques de son temps misent sur les possibilités futures de le rapatrier dans le passé afin qu'il puisse faire un rapport sur l'avenir, qu'il sera alors possible d'améliorer… La narration, après avoir navigué de manière habile entre divers protagonistes, se fixe finalement assez vite sur Damon, totalement soumis, après son réveil, à un comité de sommités qui le prend en charge et le balade dans un monde Potemkine. Les Etats se sont unifiés, la démocratie est triomphante, l'écologie victorieuse, et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Mais le décor est déjà craquelé, pour littéralement être escamoté lorsque Damon, de retour sur les lieux de son enfance, est finalement enlevé par un groupe de résistants modernes.

Ce sont ces derniers, opposés humainement aux précédents (avides de pouvoir, ils incarnent les pires travers et traits de caractère) qui lui révèlent la vérité : les Etats-Unis ont modelé le monde à leur image, moyennant une guerre contre la Chine, et la société s'apparente désormais à un empilement de castes quasiment étanches. Dix milliards de pauvres s'opposent à deux milliards de privilégiés à des degrés divers, et sont maintenus dans leur état par l'absence d'éducation, d'éveil au sens critique, et par l'abêtissement provoqué par une généralisation totalitaire des jeux. Pire, l'Afrique, totalement désertifiée, sert désormais de décharge pour tous les produits et gaz toxiques de l'Occident. Rien de véritablement surprenant dans cet exposé qui n'étonnera guère les sympathisants d'extrême gauche, même si l'ensemble se lit très bien, avec une petite dose d'humour pour fluidifier le tout.

La bonne idée est d'avoir fait du narrateur un bon petit soldat qui finit par s'éveiller, une façon de garder l'espoir face à ce qui apparaît un peu trop comme une déclinaison du mythe du complot. La dernière partie, avec le retour de Damon à son époque et les efforts afin de changer l'avenir, est moins convaincante, les basculements des deux agents du FBI ou du camarade d'enfance de Damon, devenu présentateur vedette adulé, manquant tout de même de crédibilité. C'est en tout cas par l'utilisation de la télévision que la révolution mondiale se déclenche, conduisant à une société pacifiée toujours basée sur le marché et qui bénéficie d'une nouvelle source d'énergie, l'anti matière. C'est là un des rares éléments pleinement science-fictif, le voyage dans le temps et ses paradoxes n'étant guère mis à profit (à l'exception du petit clin d'œil assez prévisible sur le lien entre Damon et Susan (1)) pour cette parabole politique dénonçant les plans des néo conservateurs étatsuniens et l'impérialisme dont ils sont les thuriféraires.

Jean-Guillaume Lanuque

(1)  Sauf qu'une contradiction n'est pas explicitée : si Susan est bien la petite-fille de Damon, comment ce dernier a-t-il pu se marier avec sa grand-mère en étant en animation suspendue cinquante ans durant, puisque ce n'est qu'à son retour dans le passé qu'il noue une relation stable avec Rachel, initiant par là une nouvelle ligne temporelle ?

 

Michel DEUTSCH, La décennie rouge , Paris, Christian Bourgois éditeur, 2007, 140 pages, 10 euros. juillet 2008*

Le romancier Michel Deutsch, auteur de nombreuses pièces de théâtre, avait choisi pour sa nouvelle pièce, jouée au mois d'avril 2007 puis transposée en dramatique radiophonique sur France Culture, le thème de la lutte armée menée par la Fraction armée rouge (RAF). La profusion de personnages y est assez impressionnante, puisqu'à côté des figures emblématiques que sont Baader, Meinhof (avec de longs monologues) ou même Rudi Dutschke, on trouve les membres de l'expérience berlinoise collective Kommune I, Jean-Paul Sartre ou Rosa Luxemburg (qui oppose le caractère révolutionnaire du prolétariat allemand à celui du tiers monde), jusqu'à des policiers. Ce faisant, la richesse de l'ébullition sociale de cette seconde moitié des années 60, contestation vis-à-vis des autorités et de la morale traditionnelle, lutte contre la guerre du Vietnam, l'impérialisme des Etats-Unis et l'ordre capitaliste symbolisé par la grande alliance entre le SPD et la CDU , est plutôt bien rendue : l'accent est également mis sur le rôle de défenseur de l'ordre établi joué par la presse du groupe Springer, élément parmi d'autres de la radicalisation politique, une ébullition dont diverses formes se succèdent. Les différentes étapes de l'itinéraire de la RAF sont évoquées, incendies de grands magasins en 68, entraînement en Palestine, actions et attentats, impasse mortelle de la prison, avec en toile de fond le repoussoir du fascisme, du présent et du passé nazi. Les conflits entre individualités au sein du groupe dirigeant ne sont pas négligés, Michel Deutsch faisant d'ailleurs sienne la thèse du suicide de Baader et de ses camarades. Erreur meurtrière, la trajectoire de la RAF qui s'achève pour un temps avec l'enterrement de ses fondateurs symbolise à ses yeux la fin de l'utopie de 68… Seul reproche, des passages en allemand qui ne sont pas systématiquement traduits.

Jean-Guillaume Lanuque

 

François DIBOT, Les sources de Sheeba. Tome 1 : Rose du Jourdain , Paris, éditions libertaires, collection Nos futurs, 2007, 96 pages, 12 euros. juillet 2008*

Troisième titre pour la collection de science-fiction des éditions libertaires, et déjà le second pour François Dibot, remarqué pour son réussi La cigale chantera-t-elle tout l'été ? (chroniqué sur ce site). Il entame avec ce roman un cycle tournant autour de la réalisation d'une utopie libertaire sur une planète lointaine, Sheeba : une utopie rurale, puisque ce monde est divisé en douze grandes fermes autogérées, derrière lesquelles on devine l'influence des mythes juifs et des premiers kibboutz. Ce n'est donc pas un hasard si l'intrigue, conçue sous l'angle du flash back, et portée par les femmes, débute en Palestine. En l'an 2075, l'humanité, parvenue dans une impasse, en phase d'effondrement devant le désordre climatique, s'est convaincue d'adopter le modèle libertaire, la Terre se retrouvant divisée en fédérations sans conflit d'aucune sorte, une transition tellement douce qu'elle en est naïve. Le système est basé sur un ensemble de contrats individuels gérés par des banques d'échanges, en fonction des capacités et des besoins. Toutefois, la décroissance mise en pratique ne suffit pas à refaire de la Terre un havre paradisiaque, et avec les progrès de la recherche sur les nanotechnologies, c'est à une nouvelle étape de l'évolution humaine que l'on est confronté. Les organismes ainsi modifiés sont en effet capables d'éviter douleur et maladies, avant de franchir un seuil supplémentaire par l'exploitation de l'énergie du vide… Dibot, en mêlant considérations politiques et thèmes porteurs de la SF actuelle, parvient à livrer un roman plaisant, qui montre bien que l'histoire continue après la chute du capitalisme. Plus, en faisant porter son récit par des personnages à l'humanité profonde, essentiellement des femmes (à l'instar de la récente Fraternité du Panca de Pierre Bordage), il rend son intrigue plus charnelle. Regrettons seulement la brièveté de ce premier tome, qui se conclut à l'aube de l'expansion de l'humanité dans l'espace…

Jean-Guillaume Lanuque

 

François DIBOT, La cigale chantera-t-elle tout l'été ? , Paris, Les éditions libertaires, collection « No Futurs », 2005, 160 pages, 10 euros. février 2007*

Pour la première fois, les éditions libertaires, en lieu et place des traditionnelles brochures anarchistes ou évocations historiques, publient un recueil de nouvelles de science-fiction, écrites par un auteur libertaire. Ce faisant, la science-fiction remplit son rôle traditionnel, celui de dénoncer un présent à travers l'évocation d'un futur imaginé. De ce point de vue la préface des éditeurs manifeste une singulière marque de présomption, eux qui écrivent que « (…) ces nouvelles constituent tout à la fois le chant du cygne de la Science Fiction d'antan et l'aurore d'une Science Fiction d'aujourd'hui (…) » [soulignés par eux], sachant que François Dibot n'est pas isolé dans son écriture militante.

Qu'en est-il justement de ces récits ? Tous sont écrits avec un certain talent, et une indéniable capacité à trousser des jeux de mots souvent stimulants. Mais leur dénominateur commun est un certain pessimisme sur la situation actuelle et les ravages du néo libéralisme. « Je mets les pieds dans les plats de mon père » met ainsi en scène, dans un proche avenir, un fils qui retrouve la maison de son père après la mort de celui-ci. C'est pour lui l'occasion de réfléchir aux enseignements de son géniteur, militant anti-libéral, et à ses propres choix de vie, moulés dans une société où la publicité est plus omniprésente que jamais et où les services, à commencer par l'éducation, sont devenus de pures marchandises, obligeant leurs pourvoyeurs à devenir nomades. De même, « G-8 » étend l'exploitation capitaliste dans l'espace, avec la recherche de minerais dans la ceinture d'astéroïdes. Ce récit illustre à merveille la manière dont le système a la capacité d'instrumentaliser ses oppositions pour donner l'impression d'un semblant de liberté…

« La femme à venir est un homme ! », pour sa part, est une critique des excès d'un certain féminisme, critique peut-être quelque peu dépassée désormais, qui aurait été mieux à sa place dans les années 70. « Eve, angélique… » ( sic  !) est plus optimiste, mais en se contentant d'une métaphore transparente du système capitaliste néo libéral attribué à des extra-terrestres aux fins d'utilisation purement économique de la Terre et de ses habitants, une politique contestée par des opposants extra-terrestres libertaires… Un message pour le moins prévisible.

Au contraire, « Jeu » et son éloge de la révolte à travers les visions d'une femme capable de peindre des scènes d'avenir et incapable de vivre l'histoire d'amour qu'elle met en couleurs, témoigne d'une belle sensibilité poétique. « 49-3 », enfin, fait pour sa part preuve d'un ton nettement plus drôle et savoureux, en présentant les dangers des OGM via les débats et les tensions d'un potager devenu intelligent : les espèces génétiquement modifiées y réclament en effet une prédominance du fait de leur prétendue supériorité, et les réactions des autres légumes sont autant d'occasions d'illustrer les diverses tendances idéologiques de nos concitoyens, d'un désir de tolérance et de cohabitation jusqu'à des formes variées de racisme. Voilà une bonne occasion de relativiser certains débats franco-français !

Jean-Guillaume Lanuque

 

Marcel DURAND, Grain de sable sous le capot. Résistance&contre-culture ouvrière : les chaînes de montage de Peugeot (1972-2002) , Marseille, Agone, 428 p. juin 2007*

Une première version de ce livre avait été publiée en 1990 par feu les éditions la Brèche, à l'époque la maison d'édition de la LCR. Clairement, il s'agissait d'un texte publié par un éditeur engagé, sur une thématique qui retenait l'attention, quelques mois après la dernière grande grève de l'industrie automobile. J'avoue qu'à l'époque j'avais du me forcer pour parvenir jusqu'au bout de l'ouvrage, tant le style pour le moins relâché en rendait la lecture pénible. Augmenté de plusieurs dizaines de pages (intégrant notamment le récit de la grève de 89), précédé d'une fort savante introduction du sociologue Michel Pialoux (le complice de Stéphane Beaud, co-auteur du livre Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugot de Sochaux-Montbéliard , Fayard, 1999 et de Violence urbaines, violence sociale , Fayard, 2003), enrichi d'épaisses annexes (dont les fiches antisyndicales mises en place par Peugeot), cette nouvelle édition permet-elle une nouvelle découverte de l'ouvrage ? La réponse est hélas négative. Michel Pialoux a beau s'évertuer dans sa préface à défendre l'intérêt de cette lecture, la pertinence du document, il n'en demeure pas moins que le plaisir de la lecture n'est toujours pas au rendez-vous. On se laissera volontiers convaincre par l'argument selon lequel ce livre offre le témoignage direct d'un ouvrier, livrant des aperçus précieux sur des formes de luttes et de résistances infra-politiques, sur la rareté de tels aperçus (« c'est la figure de l'ouvrier récalcitrant, réfractaire, résistant, porteur d'un certain état d'esprit (…) Durand nous donne à lire un montage de petites anecdotes enchevêtrées les unes dans les autres, dont l'accumulation nous fait entrer au cœur des pratiques de résistance, et notamment de celles qui existent au niveau du langage », p. 18-21), ces éléments ne font pas livre, ainsi d'ailleurs que le sociologue veut bien l'admettre : «  Le livre blesse d'abord par sa forme : ce style décousu, ces saynètes, ces anecdotes qui s'enchaînent sans rigueur, la manière dont les agents de maîtrise (les chefs) ou les cadres (les cravates) sont tournés en dérision, et surtout ces manières de parler « vulgaire » revendiquées ostensiblement  » (p. 32). Reste un document de première main sur la vie dans l'usine, auquel manque un style pour convaincre le lecteur. Que l'on ne s'y méprenne pas, il n'est nul mépris dans ces propos. Il ne suffit pas d'écrire sur l'usine pour faire œuvre d'écrivain ou retenir l'attention du lecteur.

Georges Ubbiali.

 

EFIX-LEVARAY, Putain d'usine , Petit à petit, 2007, 135 p. avril 2008*

Pour ceux qui ne connaissent pas encore Jean-Pierre Levaray, voici l'occasion de rattraper le retard d'une manière plaisante. On trouvera sur ce site la critique des textes de cet ouvrier rouennais, militant anarchiste et cégétiste, dont celui du recueil de nouvelles éponymes à cette bande dessinée. Le dessinateur Efix a collé au plus près aux récits qu'offre Levaray. Il est d'ailleurs assez plaisant de découvrir à travers le dessin les traits de ce dernier, ce que ses textes n'autorisaient pas. En de courts chapitres en noir et blanc, superbes, Efix donne à voir la dureté de l'exploitation et du travail. Il n'y a guère de joie là dedans, sauf quand la maîtrise a tourné le dos et que les bouteilles sortent des placards. Mais c'est une joie mauvaise, toujours plombée par le souvenir de tel ou tel collègue qui a succombé, avant, à l'accident de travail, à l'alcoolisme, aux mauvaises conditions de vie. Bien sûr, certains « chapitres » évoquent aussi les réactions, la mobilisation, la montée à Paris au siège, mais au total, la tonalité du récit se révèle assez crépusculaire. L'usine est condamnée, tout le monde le pressent parmi les travailleurs. Jusqu'à quand ça va durer de se lever au milieu de la nuit pour surveiller les écrans de veille ? D'un trait toujours retenu, Efix sait bien rendre compte de cette désespérance ouvrière, de ces sombres destins, sans beaucoup d'échappée. La réussite est totale et ceux qui apprécient les textes de Levaray retrouveront la veine de ses récits. Pour les autres, souhaitons que le dessin les amène à fréquenter une prose, rare, celle d'un ouvrier du rang, d'un militant, même s'il manifeste un certains désabusement. Une adaptation fidèle d'une œuvre à découvrir, à faire connaître.

G.U.

 

Raymond ESPINOSE, Mauvaises Nouvelles de la Liberté , Editions du Monde libertaire, Collection Humeurs noires, Décembre 2007, 6 euros. juillet 2008*

Ce livre aurait dû nous plaire. L'auteur cite en exergue Georges Bataille. Sa présentation par l'éditeur y décrit un auteur, devenu docteur en littérature, animé par les poésies de Léo Ferré, en somme l'a priori était plutôt bon. Quant au genre, Aragon avait bien donné dans celui-ci à l'époque de sa militance au PCF, alors pourquoi ne pas laisser la place à un écrivain libertaire…

Dix petits récits mais quelques uns de trop, peut-être. Au détour d'une nouvelle, l'écrivain nous livre au sujet de ses personnages (« Un été chaud ») : «  Ils étaient enfoncés dans le sommeil d'une sieste comateuse  », et, oui, à la page 71 de ce recueil, le lecteur aussi s'enfonce dans un profond coma. En effet, ce dernier en a assez des clauses faciles de style, des nouvelles elliptiques, du style sacrifié à l'image politique, de cette volonté de l'écrivain de réduire aux forceps sa nouvelle à une idéologie anarchiste. On se croirait revenir aux dignes heures des principes imposés du réalisme socialiste, un comble pour un auteur libertaire. Des personnages caricaturaux (le gentil bouquiniste anarchiste d'un quartier populaire versus le méchant libraire fasciste d'un beau quartier d'une belle ville –nouvelle « Le mauvais temps »- ou encore le méchant Flic Paoli – nouvelle « La fille en jeans », sans compter les vilains fonctionnaires des offices HLM –nouvelle « La vengeance de l'Afrique »- qui abusent sexuellement de jeunes africaines qui seront d'ailleurs se venger), des situations mal ficelées, des fins d'intrigues laissant le lecteur sur sa faim et le forçant à se demander le pourquoi même de la nouvelle.

Notre docteur en littérature s'attèle à un style singulier et délicat : la littérature militante. Comme souvent lorsque le militantisme près le dessus, la littérature s'estompe peu à peu, pour disparaître tout à fait et laisser place à de fades nouvelles. En somme «  mauvais titre pour un mauvais roman  » (p. 43 nouvelle « Un petit diable contre une armée de Dieu »), donc mauvaise nouvelles pour la littérature…

Florent Schoumacher

 

Frédéric H. FAJARDIE, Métaleurop, paroles ouvrières, Paris, Mille et une nuits, 2003

Auteur de polar à répétition, Frédéric Fajardie a bénéficié récemment d'une résidence sur le site de l'usine Métaleurop. Métaleurop, ex Pennaroya, a fermé définitivement ses portes au début de l'année 2003. Cette fermeture avait donné lieu à des déclarations sur les patrons voyous, la direction de l'entreprise, filiale d'une multinationale, a en effet déserté le terrain en laissant plus de huit cent salariés sur le carreau et un site classé Séveso, tant la pollution y était forte. Dans ce fleuron de l'industrie, les ouvriers ne s'étaient pas laissés faire et ont conduit une lutte de grande ampleur, n'hésitant pas à recourir à des méthodes violentes pour préserver leurs droits. C'est ainsi que des produits explosifs ont été utilisés, des engins de chantier précipités dans la rivière adjacente. Malgré cela, l'usine a fermé, les pouvoirs publics mettant en œuvre le plan social à la place de l'employeur défaillant. Fajardie a interviewé un certain nombre de ces salariés, ouvriers, ingénieurs, cadres, comptables, jetés à la rue d'un même geste. Son livre est extrêmement émouvant, à mi-chemin entre le témoignage brut et la fiction. Loin de toute hagiographie d'une grande lutte défaite, les ouvriers racontent leur mobilisation, la dureté du travail, le sentiment d'abandon qui les saisit quand ils se sont retrouvés seuls. On y lit aussi le gouffre qui sépare ces hommes virils et fiers de leurs compétences professionnelles d'avec les écologistes qui sont intervenus pour dénoncer la pollution du site. C'est une véritable haine des Verts qui sourd des témoignages recueillis. En quelques pages, ce livre offre un condensé de ce qu'est la classe ouvrière d'aujourd'hui, loin des mythes jadis magnifiés par certains de ses porte-parole, mais loin également d'une classe en voie de disparition. Une parole à découvrir de suite.

Georges Ubbiali.

 

Gilles FAVIER, Muriel GREMILLET, Merci patron. Conflits sociaux en 2006 , Paris, Le Diable Vauvert, 2007, 180 p. décembre 2007*

M. Gremillet est journaliste à Libération , G. Favier photographe-reporter. La conjonction de leur travail donne un livre dont on ne peut que souhaiter le succès éditorial le plus complet. M. Gremillet écrit les textes introductifs et G. Favier propose une série de photographies du plus grand intérêt. L'idée de base qui préside à la réalisation de leur ouvrage est de retourner sur les lieux de quelques conflits qui ont marqué l'année 2006. Cela les amène à proposer, sous une forme dominée par des photos en noir et blanc, une tournée de la France qui peine. Saint Dizier et l'usine Mc Cormick, Noyelles-sur-Selle où se situe l'usine textile Descamps, Fumel entreprise de Lots et Garonne relevant de la métallurgie, Saint Etienne, cité ouvrière, l'usine Glaverbel à Charleville-Mézières, Duralex à Orléans, et quelques autres endroits encore qu'il serait vain de citer en intégralité sont ainsi parcourus par le duo. Le texte qui précède la série de clichés est concis, précis, sans pathos. Il dit la réalité des fermetures, la misère qui se développe, la vie rétrécie pour les ouvriers, les ouvrières, leur famille, l'entourage. Suit une série de photos qui s'inscrit, pour certaines, dans la veine du meilleur de la photographie sociale. Grande photo, une par page, parfois encadrée de rouge qui montre le travail, ses gestes, mais aussi des portraits de ces personnalités anonymes victimes de la crise économique et des restructurations incessantes d'un capitalisme brownien. Il y a l'œil d'un Lewis W. Hine, d'une Dorothea Lange dans certains portraits. La dureté de la vie s'y lit immédiatement, des lieux, des salles de réunion, des ateliers qu'on croirait ne plus exister depuis Zola. Quelques photos couvrent des actions d'éclats des ouvriers, de leurs organisations syndicales. Il y est beaucoup question de feu, d'un feu de basse intensité : celui de palettes, de cartons, de pneus qui fument grassement. La dimension politique est la grande absente de ce recueil. On y voit une seule photo, unique, celle d'une affiche d'Olivier Besancenot avançant des mots d'ordre sur l'interdiction des licenciements, sur la réduction du temps de travail. A notre modeste niveau, nous espérons que ce compte rendu attirera l'attention des lecteurs potentiels d'un livre exaltant la dignité de ces oubliés, lutteurs vaincus, en espérant qu'un jour ils puissent gagner.

G.U.

 

GOLO, B. Traven. Portrait d'un anonyme célèbre, Paris, Futuropolis , 2007, 140. p. juin 2007*

Pour qui est un lecteur de La charrette, Dans l'état le plus libre du monde, La révolte des pendus, Le vaisseau des morts ou encore Le trésor de la Sierra Madre , cette bande dessinée constitue un ravissement. Pour les autres, eh bien, il n'est pas trop tard pour se rattraper !! B. Traven, Ret Marut, T. Torsvan, Hal Croves, l'homme qui porta une trentaine d'identités et une demi-douzaine de nationalités, vécu une vie particulièrement romanesque. Il fut aussi un grand écrivain, à qui un récent ouvrage s'intéresse également ( Cf . sur ce site le compte rendu du livre de Raskin Jonah). Schématiquement, ainsi qu'en rend bien compte cette BD documentée utilisant le noir/blanc/gris dans une première partie et la couleur dans une seconde, la vie de Traven est scandée par deux temps, celui de l'Europe puis celui du Mexique. Il est acteur dans l'Allemagne willheminienne d'avant 1914. Durant la guerre, il publie une revue Der Ziegelbrenner , qui prend farouchement parti contre la guerre. Sa revue prend fait et cause pour la révolution des conseils au sortir de la guerre. Il échappe de peu à la mort, et s'exile à Rotterdam avant d'embarquer pour une destination inconnue. La seconde partie de sa vie se déroule au Mexique où il vit dans des conditions précaires, bénéficiant néanmoins de son statut de blanc. Il découvre la richesse de la vie des Indiens qu'il visite à l'occasion de nombreuses expéditions dans une région devenue entre temps célèbre grâce au sous commandant Marcos, le Chiapas. De ses expériences directes du monde indien, il en tire des récits qui connaissent un certain succès. Au point d'ailleurs d'être adapté au cinéma. Ce sera le magnifique film de John Huston, Le trésor de la Sierra Madre, film auquel il participe en tant que conseiller technique. Ce destin hors du commun est rapporté dans une veine documentaire fantastique par le dessinateur Golo, d'origine égyptienne. Basé sur une solide documentation présentée en fin de volume, cette BD se lit avec grand plaisir. Golo a su retracer le mystère qui entoure la vie de Traven, en même temps que le contexte mouvementé de son existence. Cette traversée du siècle devrait inciter tout un chacun à découvrir ou re-découvrir l'œuvre d'un écrivain de premier plan. Disponible jadis en 10-18, la plupart de ses livres ont été réédités par La découverte. Il reste néanmoins plusieurs titres qui n'ont pas été traduits. Bien qu'ayant vécu une grande partie de sa vie au Mexique, Traven a continué à écrire en allemand, sa langue maternelle. Souhaitons que cette dense BD encourage un éditeur à offrir la totalité d'une œuvre marquante de la littérature engagée du siècle.

GU.

 

Jan GUILLOU, La trilogie d'Arn le templier (volume I Le chemin de Jérusalem / volume II Le chevalier du temple / volume III Le royaume au bout du chemin ), Marseille, Agone, collection Marginales, 2007-2008 (1998-1999-2000 pour l'édition originale), 384 / 480 / 480 pages, 22 / 25 / 25 euros. juillet 2008*

L'écrivain et journaliste indépendant suédois Jan Guillou, dont les éditions Agone avaient déjà publiées La fabrique de violence , livre avec ces trois romans une série historique a priori bien éloignée des préoccupations de Dissidences. Sur un mode linéaire mais efficace et captivant, il nous invite à découvrir le parcours d'Arn, un jeune noble du XIIème siècle qui, suite au péché de chair perpétré avec sa promise, se voit banni pour vingt ans en Terre sainte pendant que Cecilia doit expier sa faute dans un couvent de Suède.

Le premier volume, qui se déroule exclusivement en Scandinavie, nous permet de découvrir une société féodale peu connue, aux marges de l'Europe, avec toute la conflictualité entre comportements violents et efforts de pacification des clercs. Le second suit en parallèle les vies d'Arn et Cecilia, le premier étant acteur du conflit qui oppose les royaumes francs d'orient à Saladin. Quant au troisième, il s'agit du récit du retour d'Arn dans sa Suède natale, et de ses efforts afin d'apporter toute son expérience du combat en Terre sainte aux membres de sa famille ; l'occasion également de transcender les clivages sociaux du temps, en revalorisant la valeur travail, a priori indigne d'un noble chevalier, et d'être à l'origine, par une pirouette finale, du royaume de Suède.

On retrouve néanmoins à travers cette trilogie ce qui caractérise le Guillou d'aujourd'hui (critique vis-à-vis d'Israël et des Etats-Unis quant à la guerre contre le « terrorisme » en particulier), sous des formes décalées. Ainsi, Arn, devenu templier, fait preuve d'une grande ouverture d'esprit, apprenant l'arabe et le Coran, respectant, voire admirant, ses adversaires. Certes, il le fait dans des cadres éminemment religieux, mais en voulant tempérer la foi aveugle par la raison, il anticipe presque sur un Frédéric II, d'autant que les Occidentaux apparaissent sous un jour assez sombre, en proie au désir de pillage, aux dissensions internes, aux enjeux de pouvoir et à l'aveuglement fanatique (tares synthétisées dans le personnage détestable de Richard Cœur de Lion), au contraire d'une civilisation arabo-musulmane qui, sans être idéalisée à l'excès, n'en présente pas moins des aspects nettement plus évolués. Quant à son désir de voir Jérusalem accessible aux fidèles des trois monothéismes, il résonne d'un écho plus que jamais contemporain.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Sophie KOVALEVSKAIA, Une nihiliste , Paris, Phébus, 2004, 175 p. août 2007*

Ce roman vaut nettement plus par la personnalité de son auteure que par ses qualités littéraires ou par son style, avouons-le. S. Kovaleskaïa fit partie de cette génération qui « alla au peuple » dans les années 1860 en Russie. Tourgueniev, dans son roman Pères et fils, fit passer à la postérité ce groupe de jeunes issus de la bourgeoisie, de l'Eglise ou de l'armée comme des « nihilistes ». Malgré le caractère non-violent de leur action, ils furent sévèrement réprimés. Ensuite, la partie la plus radicale, autour du groupe La volonté du peuple, versera dans les attentats et la pratique du terrorisme. Mais Kovaleskaïa fit partie de la première vague. Elle est également célèbre, car ce fut la première femme russe qui obtint un poste de professeur de mathématiques, en Suède, les femmes étant interdites d'entrée à l'Université en Russie. Dans ce récit, inachevé, elle s'inspire largement de sa propre histoire pour décrire le destin d'une jeune fille, Véra, issue de la petite noblesse terrienne russe, dont le destin bascule lors de l'abolition du servage à la fin des années 1850. Elle rencontre un exilé politique, libéral, beaucoup plus âgé qu'elle, qui devient son professeur, puis son amour. Amour hélas contrarié et tout platonique, car l'homme qu'elle aime est déporté à l'autre bout de la Russie. Elle se rend à St Petersbourg où elle se lie aux milieux réformateurs. Le procès public des « conspirateurs » est l'occasion pour elle de franchir le pas, en se mariant avec un des accusés, pour lui permettre, en tant qu'épouse, d'éviter le bagne et de partir en exil en Sibérie. Le livre se conclut sur son départ dans les steppes glacées. Le récit, inachevé, combinaison de deux manuscrits, est loin du chef d'œuvre littéraire. Mais l'introduction de Michel Niqueux lui restitue tout son intérêt. Avec une grande érudition (œuvres citées en russe, en français, en anglais, en allemand), le traducteur offre une synthèse parfaite des connaissances sur l'auteure et sur le courant du nihilisme russe. Il contextualise le texte de Kovaleskaïa dans la production littéraire de son époque, ainsi que la biographie tourmentée de cette femme d'exception.

GU

 

 

Daniel LAMBERT, Mémoires d’ajiste, Plougastel-Daoulas, Editions le nez en l’air, 2005 mai 2006*

L’ajisme, c’est ce mouvement de jeunes qui trouve son essor dans les auberges de jeunesses, commençant son développement dans l’entre-deux guerres, avant de connaître un plein essor après la Seconde Guerre mondiale. L’ajisme fut l’occasion pour de très nombreux jeunes des milieux populaires d’organiser des sorties hors du contrôle familial et parental, de découvrir le monde et l’engagement politique. C’est précisément ce que raconte « Gaucho », le surnom de Daniel Lambert, qui fut un acteur de ce mouvement dès la Libération. Comme il tient à le préciser, ce livre n’est pas un livre d’histoire du mouvement des auberges, mais plus modestement une série de souvenirs de ce qu’a représenté ce moment pour lui.
C’est à l’occasion de sorties champêtres que Lambert découvre des militants trotskystes lors d’une pause. Roger, un de ses compagnons, commence à graver sur une pierre une faucille et un marteau, auquel il ajoute le chiffre 4, ce qui étonne tout le monde. Cet évènement est l’occasion de découvrir un courant politique nouveau, le trotskysme et la IVe Internationale. Dégoûté par le rôle que la CGT joue dans l’usine Berliet, « socialisée » brièvement dans les mois qui suivent la guerre, il finira par adhérer brièvement au mouvement de jeunesse trotskistes, la JCI (Jeunesse communiste internationaliste). Mais très rapidement, il rompra avec eux pour devenir un des piliers du mouvement ajiste. Lequel mouvement éclatera en 1951, suite à des dissensions politiques. Lambert fit partie de la branche MIAJ, Mouvement international des auberges de jeunesses.
Tout au long de ce livre de souvenirs, il aborde l’engagement ajiste en parallèle avec les événements politiques qui rythment les années 50, 60 et 70. Ballade en plein air, laïcité, mixité, fédéralisme, gestion directe, antiracisme, internationalisme furent quelques unes des valeurs et des pratiques qui furent développées dans ce mouvement et qu’avec passion, Daniel Lambert expose au fil de ces pages.

G.U.

 

Michel LEQUENNE, La révolution de Bilitis , Paris, Syllepse, 2008, 264 pages, 20 euros. juillet 2008*

Ces dernières années, Michel Lequenne, trotskyste historique, multiplie les parutions, en attendant sa prometteuse autobiographie. Après son étude sur Le trotskisme, une histoire sans fard (voir la critique sur ce site), il fait paraître chez le même éditeur un roman de science-fiction, un genre auquel il s'était intéressé en particulier à la charnière des années 50 et 60, lorsqu'il écrivait dans la revue Satellite .

Dans un avenir indéterminé, la Terre a subi l'holocauste nucléaire entre l'Est et l'Ouest, la Grande Guerre atomique épouvantable. Cette dernière n'a laissé qu'une ceinture encore vivable tout autour de la planète, où l'humanité s'est reconstruite, mais sur des bases profondément viciées. La nouvelle société est en effet structurée par une hiérarchie sociale très stricte, dominée par quatre grandes familles, soutenue par une religion au syncrétisme absolu, et qui fait preuve d'un totalitarisme certain, sécurité maximale contre toute opposition, avec la menace du bagne lunaire, et aliénation programmée des masses prolétaires. Sans oublier l'association entre le pouvoir et les mafias, tout ce beau monde se complaisant dans les perversions sexuelles, une vision un brin caricaturale. Mais cet équilibre négatif est menacé le jour où une offensive de femmes révolutionnaires, menée par la mystérieuse Bilitis, fait vaciller le pouvoir militaire. Les réactions que cela engendre au sein des sphères dirigeantes conduisent à un coup d'Etat qui ouvre peut-être la voie à la victoire révolutionnaire… Outre d'éventuelles influences ponctuelles ( Dune de Frank Herbert, 1984 et même le moins connu Eclipse ou le printemps de Terre XII de Dominique Douay), on sent tout ce que l'auteur a mis de son expérience et de sa culture politique dans ce récit dont on regrette seulement de ne pas savoir exactement quand il a commencé à être élaboré (je pencherai personnellement pour les années 60-70).

La société décrite, dystopique, entretient ainsi des liens avec celle du défunt bloc soviétique, condamnation des totalitarismes stalinien comme fasciste (le tout puissant chef de la Sécurité , Goerria, mêle ainsi les noms de Goering et Beria), et les procès des opposants supposés dans la Grande Cathédrale-Mosquée , Temple Suprême (sic), évoquent furieusement les comédies moscovites de la Grande Terreur. De même, les adversaires de l'ordre sont ici les militants du Parti de la révolution intégrale (ou permanente ?), les féministes (divisées entre options idéologiques qui rappellent les affrontements des années 70 au sein du mouvement féministe, la tendance anti masculine étant clairement condamnée) et les jarrystes ! Ce clin d'œil à un des auteurs favoris de Michel Lequenne (on se souvient de ses chroniques dans Rouge signées Ubu 2) n'est qu'un des multiples exemples de l'humour qui irrigue le roman, un humour qui tourne en dérision les religions ou la débilité télévisuelle.

Le style efficace et vivant, égrenant des néologismes assez surréalistes (comme le béton-mousse), sert comme il se doit une intrigue rondement menée, tambour battant, où l'action ne faiblit pas. Une œuvre qui renoue avec le meilleur de la science-fiction politique des années 70, tout en déclinant une tendance de fond du genre à la française, avec sa fin apocalyptique qui voit un retour à l'état de nature.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Jean-Pierre LEVARAY, Une année ordinaire. Journal d'un prolo, Les éditions libertaires, 2005

Rappelons, pour ceux qui l'ignorent encore, que Levaray est un authentique ouvrier de l'industrie chimique de la région rouennaise, militant à la Fédération anarchiste. Après plusieurs ouvrages nourris de son expérience directe de la condition ouvrière, il prolonge ce thème avec une forme nouvelle, celle du journal. Celui-ci porte sur l'année 2003. Il s'articule autour de deux moments forts.
Marié à une institutrice, notre auteur participe activement au mouvement du printemps 2003 contre le plan Fillon, conduit essentiellement dans l'Education nationale. Sans être lui-même gréviste, hormis durant les journées d'action syndicale, il suit de très près les différentes actions conduites dans le cadre du mouvement : occupation de la mairie, blocage de ponts, participation aux AG interprofessionnelles, manifestations directes, etc. Ces moments d'incandescence sociale alternent avec la morosité de la vie d'usine, de la peine et de la fatigue du travail. Levaray est un travailleur posté. Les années de travail de nuit pèsent de plus en plus lourd sur ses épaules au fur et mesure des années. Il paie physiquement l'absence répétée de sommeil.
C'est d'ailleurs cette pénibilité qui domine la seconde partie de son récit, centrée sur le plan social qui affecte son usine. Délégué syndical, il participe aux différentes réunions parisienne avec la direction. Par de brèves notes, il parvient à rendre compte de l'état d'esprit de ses camarades de travail et de lutte. D'une lutte désespérée à force de plans sociaux qui se sont multipliés au fil des années. Il y a comme un ressort de cassé chez ces ouvriers. Les plus anciens espèrent pouvoir bénéficier du plan et partir en pré-retraite, tandis que les autres attendent avec hantise leur départ de l'entreprise. L'atmosphère n'est pas des plus réjouissantes, et l'on comprend mieux pourquoi, dans ce milieu ouvrier, aucune occasion n'est perdue pour boire un coup, ultime refuge d'une solidarité qui ne parvient pas à s'imposer dans les mobilisations. Un récit dur, sans concession, qui laisse transpirer un découragement certain.

Georges Ubbiali.

 

Jean-Pierre LEVARAY, Classe fantôme. Chroniques ouvrières, Le reflet, 2003

Ouvrier libertaire, Levaray travaille dans la chimie rouennaise. Ses premiers récits (Putain d'usine, Après la catastrophe) ont reçu un accueil chaleureux et justifié. Son dernier ouvrage mérite lui aussi la lecture. Il s'agit de courts portraits de ses camarades de travail, de combat (il est syndicaliste CGT). Cette classe fantôme, c'est bien entendu la classe ouvrière, dont les courts textes donnent un portrait de l'intérieur. Ici, pas de geste héroïque. La mort, la monotonie du travail, le désespoir des plans sociaux, le souvenir attendri des combats, perdus, d'hier dominent. Mais cette classe ouvrière qui se reforme autour de l'apéro n'a pas disparue. Deux nouvelles fournissent la clé de lecture. Ay Carmela raconte comment l'auteur lui-même a sifflé l'air des républicains espagnols, Ay Carmela, lors de la visite d'un ministre franquiste dans l'usine. Moment dérisoire, mais affirmation d'une résistance absolue à l'ordre du monde. Impertinence ouvrière d'un homme irréductible à sa fonction productive. Dans Caterpillar, le lecteur est plongé dans un univers machinique à la Mad Max. Pour se venger de son licenciement pour alcoolisme, un ouvrier, conducteur de chariot élévateur -version 30 tonnes utilisée dans l'industrie chimique- décide d'aller rendre visite à la maison de son patron. Malgré l'échec final, le lecteur suit avec sympathie son périple destructeur. En conclusion, Levaray revient sur l'absence de cette classe ouvrière dans la conscience sociale, à travers un examen de ses représentations dans les œuvres culturelles. Salutaire, même si l'enthousiasme n'est pas au rendez-vous.

Georges Ubbiali.

 

 

Jean-Pierre LEVARAY, Tranches de chagrin, Montreuil, L’Insomniaque, 2006. août 2006*

J.-P. Levaray est ouvrier dans la chimie à Rouen. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont on trouvera des comptes rendus ailleurs sur ce site. Dans ce nouvel opus, il poursuit ses descriptions de l’intérieur de la décomposition progressive de la culture ouvrière, dont il est et qu’il revendique. On retrouvera donc une vingtaine de récits et de courtes histoires racontant ce « chagrin », terme utilisé jadis pour décrire le travail. Tout un programme. Un programme pas franchement gai, il faut bien le dire, fait de mort, d’accident, de suicide, d’emprisonnement, d’alcool, de fatigue, de désespoir, de désespérance souvent.
Le monde que nous décrit Levaray, son environnement de travail, se présente de manière assez glauque. L’usine chimique est mal entretenue, son personnel vieillit ou est licencié au fur et à mesure des plans sociaux, les solidarités se dissolvent peu à peu. On y apprend autant sur la vie au travail, sur la morale ouvrière que dans de savants ouvrages de sociologie. Ainsi, au détour d’une phrase, dans un récit sur la peur au travail (Peurs en bleus), l’intimité de la vie ouvrière se manifeste en quelques mots : « Jacques me parle de sa trouille, de sa crainte de l’explosion. Il me confie que souvent, le matin, avant de venir à l’usine, il vomit » (p. 105). Ailleurs, le lecteur comprend vite pourquoi il est parfois difficile de supporter ses collègues au travail. Gégé apporte son radio cassette pour le poste de nuit, avec deux cassettes qu’il passe alternativement : Johnny, puis un discours de Georges Marchais !!
Pourtant, la résistance, la lutte, la grève ne sont jamais totalement absents de ces mini récits, dont plusieurs ont d’ailleurs déjà été publiés par ailleurs. Certaines histoires frôlent le surréel, voire le surréalisme. Ainsi, celle intitulée « Le chalet » qui raconte la construction, en perruque, d’un chalet complet, sur le temps et avec le matériel du travail, au fin fond d’un atelier déserté. On songe également à la nouvelle sur la chasse frénétique aux pigeons qui envahissent les silos à engrais, qui ne dépareillerait pas dans un conte magique réaliste. On lira également dans « Siège social » le très beau portrait de Brigitte, la femme d’un de ses collègues d’atelier, qui se révèle lors d’un conflit violent avec la direction, moment rare d’affirmation d’une présence féminine en dehors des portraits de femmes dénudées qui ornent certains casiers. Pour compléter, Levaray offre en annexe un document rare, une lettre d’adieu d’un de ses collègues qui part en retraite et qui explique pourquoi il ne fêtera pas cette occasion ainsi qu’une version, très enrichie, d’un texte sur la représentation des ouvriers dans les médias, la littérature, le cinéma ou encore le théâtre.
Comme il l’écrit en forme de programme, « N’étant ni sociologue, ni ethnologue, mais simplement ouvrier, à travers ressenti, témoignages et histoire qu’on [les ouvriers] est toujours là, qu’on a encore des choses à dire, et encore des choses à vivre. Je ne suis pas un porte-parole, juste un ouvrier qui prend le temps d’écrire, parce qu’il ne faut pas laisser la parole et l’écriture à « ceux d’en haut ». Un recueil à lire de toute urgence.

G.U.

 

 

MAURIENNE, Le déserteur, Paris, Edition L’Echappée, 2005, 128 pages.

Il faut absolument saluer l’initiative prise par cette petite maison d’édition libertaire de republier ce « roman » autobiographique. Pour en comprendre l’importance, il faut rappeler les circonstances de sa première publication, en une période où les oppositions multiples, y compris les plus radicales, à la guerre d’Algérie, battent leur plein. L’ouvrage, qui parait en 1960, aux éditions de Minuit, est immédiatement interdit (avec un procès à la clé pour l’éditeur Jérôme Lindon en 1961), ce qui n’empêche pas qu’il circule largement sous le manteau. Cet ouvrage sort simultanément avec ceux de Maurice Maschino, Le refus, chez François Maspero, et de Noël Favrelière, Le désert à l’aube aux éditions de Minuit également. L’auteur, un instituteur communiste qui signe sous le pseudonyme de Maurienne (l’explication de ce pseudonyme est fournie dans l’introduction du livre), y raconte son expérience de jeune engagé qui doit partir pour l’Algérie. Jean-Louis Hurst, de son vrai nom, désertera et fera partie de ceux qui vont créer le mouvement des déserteurs anticolonialistes, Jeune résistance. L’histoire, c’est son histoire. Elle raconte l’évolution de trois jeunes appelés, un communiste, lui-même, un catholique progressiste et un dernier, personnage de fiction, qui évoque Monsieur tout le monde. Ces trois individus vont évoluer rapidement du point de vue politique à partir de leur incorporation. Durant l’année de leur service en France, avant de partir pour l’Algérie, ils vont évoquer ensemble le moyen de rester en accord avec leur conscience. Par ce biais, Maurienne, raconte les différentes facettes possibles d’une résistance à cette « sale guerre ». A savoir y aller pour contribuer à « humaniser » le contingent, refuser de partir et aller pour plusieurs années en prison ou, finalement, déserter et poursuivre le combat contre la guerre dans l’illégalité. Il entraîne avec lui dans cette décision son camarade chrétien. Ce livre décrit avec minutie le climat politique et social de cette époque. On y suit avec attention la radicalisation politique d’une fraction du monde politique de gauche qui rompt avec les partis établis pour mettre en actes ses idées. L’éditeur a fait précéder ce court mais indispensable récit des préfaces des éditions précédentes. Ces préfaces offrent de riches indications sur les conditions de publication, ainsi que sur certains autres ouvrages qui traitent de ce thème. Le lecteur intéressé par ces questions pourra se reporter à l’enquête, de facture journalistique mais de bonne tenue, de Hervé Hamon et Patrick Rotman, Les porteurs de valises. La résistance française à la guerre d’Algérie (Le Seuil/Points-Histoire, 2001). Ajoutons un dernier élément, à savoir que ce livre est très accessible financièrement (10 €).

Georges Ubbiali

 

 

Gabriel MOUESCA, La nuque raide , Paris, Philippe Rey, 2006, 228 pages, 17 euros, préface de Gilles Perrault. décembre 2006*

Gabriel Mouesca, né en 1961, est un basque français qui a vécu pas moins de dix-sept années d'incarcération en raison de son militantisme au sein du groupe Iparretarrak (voir l'article sur ETA dans le volume 1 de Dissidences). Dans ce livre d'entretiens, élaboré en collaboration avec Diane Carron, et préfacé de manière plutôt admirative par Gilles Perrault, il revient d'abord sur ses origines : issu de St Etienne de Baïgory, en Basse Navarre, d'une famille parlant basque, et d'un père gendarme qui fut brièvement moine, il suivit des études dans l'enseignement catholique ; avec l'influence de sa marraine, très pratiquante, et celle de son oncle missionnaire, on a certainement là la source de sa foi chrétienne chevillée au corps, et dans laquelle sa famille baignait jusqu'au cou. Toutefois, ayant échoué au concours de l'école des enfants de troupes, et sans résultats scolaires brillants, il se retrouve mal orienté et se réfugie dans la pratique de la pelote basque. Participant aux activités de l'association culturelle Mende Berri, celle-ci lui sert de sas d'entrée vers Ezker Berri, organisation politique basque influencée par l'extrême gauche. Parallèlement, il devient ouvrier dans une entreprise de fabrication de jokaris, et participe à un vaste mouvement de grève en 1981 face à la vente masquée de la boîte par son patron, effrayé de la possible victoire socialiste aux élections. Conflit dur, il se termine par l'intervention d'Iparretarrak, qui plastique le domicile du patron. Nulle surprise, donc, à ce que Gabriel Mouesca se retrouve dans les rangs de l'organisation de « propagande armée » (dixit lui-même), en désaccord avec ETA quant à la priorité de l'action au Pays basque nord. Sans s'appesantir sur l'histoire de cette organisation sœur d'ETA, il évoque les actions à cibles matérielles et les morts dus aux contacts avec la police ou aux accidents d'explosifs. Lui-même se retrouve impliqué dans une fusillade de ce type, et devenu clandestin, il est finalement arrêté une première fois. Après plus de deux ans de détention, il est libéré fin 1986 grâce à un faux transfert mené par les militants d'Iparretarrak, mais repris six mois plus tard, il restera quatorze ans de plus en prison.

Son récit sur ces années confirme l'analyse de la prison comme machine à broyer les hommes, pouvoir arbitraire et non-école de la citoyenneté, voire même de la simple humanité pour les prisonniers et indirectement pour leurs proches. Sans parler des séquelles et des retombées de la peine une fois sorti de prison. Plus original, Gabriel Mouesca considère que tous les prisonniers sont des prisonniers politiques, soit directement (les militants basques), soit indirectement (les droits communs, victimes des inégalités sociales et de l'injustice de la société). Ce qui lui permet alors de tenir, c'est la rigueur d'un emploi du temps quotidien, la reprise d'études, l'art, le courrier avec l'extérieur et la solidarité entre détenus, ainsi que deux modèles : le Che et… Jésus ! Se servant de la prison comme d'un nouveau champ militant, avec l'idéal de la faire disparaître dans une société juste digne de ce nom, il y fait également muter son patriotisme en internationalisme au contact de détenus venant des quatre coins du monde. Il garde toujours le lien avec la prison une fois sorti, puisqu'il devient chargé de mission pour le milieu carcéral au sein de la Croix Rouge, et s'investit également dans l'Observatoire international des prisons, dont il devient président de la section française en 2004. Parmi les problèmes d'actualité, notons la part croissante du privé dans la gestion des établissements pénitentiaires, avec la recherche de profit subséquente, et la promotion de « peines alternatives » à une incarcération qui de toute façon ne résout rien.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Naïri NAHAPETIAN, L'usine &agra