Mouvement

anarchiste

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 


- Miguel AMOROS, Durruti dans le labyrinthe , Paris, Encyclopédie des nuisances, 2007, 199 pages

- Benedict ANDERSON, Les bannières de la révolte. Anarchisme, littérature et imaginaire anticolonial. La naissance d'une autre mondialisation, Paris 2009, La Découverte , 260 pages, 26 €

- E. ARMAND, La révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse , Paris, Zones, 2009, 186 p., 15 €

- Michel BAKOUNINE, Le sentiment sacré de la révolte, Paris, Les nuits rouges, 2004

- Michel BAKOUNINE, Dieu et l’Etat, Loverval, éditions Labor, collection « Quartier Libre », 2006, 144 pages, 15 euros.

- Constance BANTMAN, Anarchismes et anarchistes en France et en Grande Bretagne, 1880-1914 : échanges, représentations, transferts , thèse de doctorat, CRIDAF (EA 453), Université Paris XIII, mars 2007, 730 pages

- Arnaud BAUBEROT, Histoire du naturisme. Le mythe du retour à la nature, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004, 350 p., 23 €

- Céline BEAUDET, Les milieux libres : vivre en anarchiste à la belle époque en France , Paris, Les éditions libertaires, 2006, 256 pages, 15 euros.

- Alexander BERKMAN, Qu'est ce que l'anarchisme ?, L'échappée, 2005.

- Amadeo BERTOLO (sdd), Juifs et Anarchistes , Paris / Tel-Aviv, Bibliothèque des Fondations, Editions de l'Eclat, mars 2008, 222 pages, 18 euros

- L’anarcho-syndicaliste. Des anarchistes dans la lutte des classes de 1960 à aujourd’hui, Textes présentés par Christophe Bitaud, édité par l’association “ Les groupes Fernand Pelloutier ”, 2003, 219 p. 

- Vivien BOUHEY, Les Anarchistes contre la République. Contribution à l'histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008, 491 p., 24 €

- Ronald CREAGH, L'affaire Sacco et Vanzetti, Ed. de Paris-Max Chaleil, 2004.

- Ronald CREAGH, Utopies américaines. Expériences libertaires du XIXe siècle à nos jours , Marseille, Agone, collection « Mémoiresociales », 2009, 400 pages, 24 euros

- John DOS PASSOS, Devant la chaise électrique. Sacco et Vanzetti : l'histoire de l'américanisation de deux travailleurs étrangers , Paris, Gallimard, 2009, 191 pages, 19 €

- Francis DUPUIS-DERI, Black Blocs. La liberté et l'égalité se manifestent , Saint Etienne, ACL, 2005

- Christian DUPUY, Saint Junien, un bastion anarchiste en Haute-Vienne (1893-1923), Limoges, Presses Universitaires de Limoges, 2003.

- Et pourtant ils existent ! 1954-2004, Le Monde libertaire a 50 ans, Le Cherche midi, 2004

- Sébastien FAURE, Les 12 preuves de l'inexistence de Dieu, Editions Libertaires, 2004

- Sébastien FAURE, Les anarchistes et l'affaire Dreyfus . Présentation de Philippe Oriol, Paris, Ed. CNT-Région parisienne, 2002

- Fédération ANARCHISTE, Agir pour l'anarchisme , Editions du monde libertaire, Paris, décembre 2007, 94 pages, 5 euros

- Ricardo FLORES MAGON : Propos d'un agitateur , Préface de David Doillon, illustrations Thierry Guitard, Paris, Editions Libertalia, 2008, 7 €

- Carlos FONSECA, Le Garrot pour deux innocents (L'affaire Delgado Granado), Traduit de l'espagnol par Alain Pecunia, Éditions CNT-Région parisienne, 2003, 224 p., 15 Euros.

- Caroline GARNIER, Quitter son point de vue : Quelques utopies anarcho-littéraire d'il y a un siècle . Introduction et conclusion de M. Antony, , éditions du monde libertaire, Paris, Décembre 2007, 116 pages, 10 euros

- Mathieu HOULE-COURCELLES, Sur les traces de l'anarchisme au Québec (1860-1960), Montréal, Lux éditeur, 2008, 273 pages, 20 euros

- Edouard JOURDAIN, Proudhon. Un socialisme libertaire , Paris, Michalon, 2009, 108 p. 10 €

- Pierre KROPOTKINE, La morale anarchiste, Paris, Mille et une nuits, 2004.

- Pierre KROPOTKINE, La conquête du pain. L'économie au service de tous , Paris, ed. Sextant, 2006, 285 p

- Pierre KROPOTKINE, Dans les prisons russes et françaises , Paris, Le temps des cerises, 2009, 287 p., 15 €

- Gustav LANDAUER, La révolution , Paris, Sulliver, 2006, 202 p

- Jules LERMINA, L'ABC du libertaire, Paris, Mille et une nuits, 2004

- Auguste LIARD-COURTOIS, Souvenirs du bagne , Toulouse, Les passés simples, 2005

- Albert LIBERTAD, Le culte de la charogne. Anarchisme, un état de révolution permanente (1897-1908) , Marseille, Agone, 2006

- André LORULOT, Pourquoi je suis athée !, Paris, Les éditions libertaires, 2004, 142 p.

- Simon LUCK, L'actualité de l'anarchisme. Une perspective de sociologie politique, Mémoire d'IEP, Strasbourg, 2002, sous la direction de Y. Déloye, 99 p.

- Gaetano MANFREDONIA, Anarchisme & changement social. Insurrectionnalisme, Syndicalisme, Educationnisme-réalisateur, Lyon, Atelier de création libertaire, 2007, 352 p., 20 €

- Claire MARCOS, Un engagement protestataire en exil. L'exemple d'une organisation anarchiste espagnole en France. La Defensa Interior, Paris I, Maîtrise de science politique (sous la direction de Michel Offerlé), 2002, 155 p.

- Louis MERCIER VEGA, La chevauchée anonyme. Une attitude internationaliste devant la guerre (1939-1941), Marseille, Agone, 2006

- Victor MERIC, Les bandits tragiques , Marseille, éditions Le flibustier, 2010, 221 pages, 11 €

- Mari OTXANDI, Les nouveaux hérétiques , Larresoro, Gatuzain, collection « Poltxiko saila », 2007, 104 pages, 6 euros

- Michael PARAIRE, Philippe PARAIRE, Michel BAUDOUIN, La bibliothèque anarchiste , Paris, Ed. Monde Libertaire, 2009, 120 p. + un CD, 7 €

- Paroles antimilitaristes. Collages d’Eric Coulard, St Georges d’Oléron, Les éditions libertaires, 2005

- Irène PEREIRA, Anarchistes , Paris, La ville brûle, 2009, 142 p., 13 €

- Michel RAGON, Dictionnaire de l'anarchie , Paris, Albin Michel, 2008, 661 p., 23 €

- Elisée RECLUS, Evolution & Révolution , Paris, Le passager clandestin, 2008, 110 p. 7 euros

- Jann-Marc ROUILLAN, De mémoire (2). Le deuil de l'innocence : un jour de septembre 1973 à Barcelone , Marseille, Agone, collection Mémoires sociales, 2009, 170 pages, 15 euros

- Michel SAHUC, Un regard noir. La mouvance anarchiste française au seuil de la Seconde Guerre mondiale et sous l'occupation nazie (1936-1945) , Paris, éditions du Monde libertaire, 142 p

- Paola SALERNI, Anarchie, langue, société. « L'Etna chez soi » de Villiers de l'Isle-Adam , Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, Paris, 2008. 346 pages. 25 €

- Fabio SANTIN, Elis FRACCARO, Malatesta. Biographie d'une figure de l'anarchisme italien, Ed. Libertaires et Ed. du Monde libertaire, 2003, 105 p.

- Patrice SCHINDLER, Vie et combat de Margarethe Faas Hardegger. Anarchiste, syndicaliste et féministe suissesse romande au début du XIX e siècle , Paris, Ed. Monde Libertaire, 2007, 100 p. 12 €

- Samuel SCHWARZBARD, Mémoires d'un anarchiste juif , Paris, Syllepse, 2010, 296 p., 22 €

- Alain SERGENT, Un anarchiste de la Belle Epoque. Alexandre Marius Jacob, Saint Georges d’Oléron, Les éditions libertaires, 2005

- Augustin SOUCHY, Attention anarchiste ! Une vie pour la liberté, Paris, Editions du Monde Libertaire, 2006.

- Anne STEINER, Les en-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la « Belle Epoque » , Paris, L'Echappée, 2008

- Renaud THOMAZO, « Mort aux bourgeois ! ». Sur les traces de la bande à Bonnot , Paris, Larousse, collection « L'histoire comme un roman », 2007, 288 pages, 19,50 euros

- Lucio TURBIA, Ma morale anarchiste, Toulouse, Les éditions libertaires-Los Solidarios, 2005

- Raoul VANEIGEM, Le livre des plaisirs , Loverval, Editions Labor, collection Espace nord, 2006, 204 pages, 11 euros

- Jean-Didier VINCENT, Elisée Reclus. Géographe, anarchiste, écologiste , Paris, Robert Laffont, 2010, 432 pages, 22 €

- Bernard VOYENNE , Proudhon et Dieu. Le combat d'un anarchiste, Paris, Cerf, 2004.

- Ulla Quiben XOSE, Emile Pouget. La plume rouge et noire du Père Peinard. Biographie , St Georges d'Oléron, Ed. Libertaires, 2006

 


 

 

Miguel AMOROS, Durruti dans le labyrinthe , Paris, Encyclopédie des nuisances, 2007, 199 pages. novembre 2007*

Ce court livre relève d'un genre assez particulier : le règlement de compte historique. Examinons d'abord le rapport à l'histoire du texte. Un sans faute. L'auteur se base sur une documentation archivistique de première main, dont certaines archives sont, si ce n'est inédite, du moins assez peu mobilisées : extraits de la presse anarchiste, et pas seulement Solidaridad Obrera , le principal journal de la CNT, archives radiophoniques, presse de l'époque etc. A travers l'examen des derniers mois de la vie du dirigeant libertaire Durruti, l'auteur, non présenté par éditeurs, se livre à une charge sans pitié contre le courant anarchiste. Son jugement est sans pitié : en trahissant la politique révolutionnaire incarnée par Durruti, la direction de la CNT-FAI a choisi le camp de la contre-révolution. Evidemment le constat est sanglant et sans appel. Amoròs n'est pas le premier à tirer ce bilan de l'action des anarchistes durant « le bref été de l'anarchie ». Ses conclusions rejoignent celles de François Godicheau ( Guerre d'E sp agne. République et révolution en Catalogne, 1936-1939, Paris, O. Jacob, 2004. Compte rendu di sp onible sur ce site)) ou encore, pour limiter la liste à des ouvrages récents, celui de G. Semprun Maura ( Révolution et contre-révolution en Catalogne , Paris, Les nuits rouges, 2002). L'originalité (et l'intérêt) de son approche est de proposer de le faire par rapport à l'action de Buenaventura Durruti, dans les premiers mois de son action contre le coup d'Etat fasciste. Grâce à des citations judicieusement mobilisées, le lecteur découvrira l'ampleur des divergences qui se sont jour au sein du courant anarchiste quant à l'attitude à avoir à l'égard de la lutte révolutionnaire et antifasciste. Alors que pour Durruti (et la majeure partie du mouvement ouvrier selon l'auteur, ce qui est loin d'être démontré), l'activité révolutionnaire doit se marier avec la lutte antifasciste, et donc de la guerre, pour la direction de la CNT-FAI, la tendance à remiser la révolution après la guerre se manifeste de manière croissante au fil des premiers mois de la guerre. La mort de Durruti, lors de la défense de Madrid, qu'il avait refusé longtemps d'assumer avançant que la meilleure manière de défendre Madrid c'était de faire tomber Saragosse, sur le font de l'Aragon, marque en fait le décès définitif de l'anarchie conçue sur le mode révolutionnaire. Finalement, ayant capitulé devant l'enjeu révolutionnaire, les principaux dirigeants du mouvement libertaire se sont ralliés à l'option stalinienne, dont le résultat final a été l'enterrement de la révolution et la défaite militaire. On e sp ère que ce livre qui dénonce l'alignement du mouvement libertaire sur les positions russes obtienne un certain écho dans le milieu anarcho-syndicaliste.

G.U.

 

Benedict ANDERSON, Les bannières de la révolte. Anarchisme, littérature et imaginaire anticolonial. La naissance d'une autre mondialisation, Paris 2009, La Découverte , 260 pages, 26 €. juin 2009*

Mots clés : Philippines, anticolonialisme, anarchisme, 19 ème siècle.

Par rapport à la présentation – « une œuvre puissamment originale, un grand récit de la première mondialisation » –, le livre de Benedict Anderson reste un peu décevant. Dresser une cartographie politique de la fin du 19 ème siècle en suivant les œuvres et parcours d'écrivains et intellectuels philippins (Rizal, Reyes, …) en lutte contre le colonialisme espagnol, en l'inscrivant dans un réseau d'échanges partout dans le monde constitue certes une ambition passionnante. Mais à vouloir embrasser trop d'événements (les attentats anarchistes en Europe, la littérature mondiale, la situation politique en Espagne, les premières œuvres littéraires d'importance aux Philippines, …), en les reliant entre eux, l'essai entraîne la confusion et accumule des dates et des noms plutôt qu'il ne les articule. La démonstration en devient dès lors un peu artificielle et « l'entrecroisement des mondes » tel qu'il est décrit ici apparaît comme un ensemble de relations assez lâches dont l'auteur semble parfois forcer la cohérence, l'unité et la structuration. Ainsi, les chapitres consacrés à des œuvres fondatrices de la littérature philippines – rapprochées d'autres livres contemporains –, et à leur impact dans la montée du nationalisme philippin sont intéressants mais paraissent plus tributaires de relations individuelles que d'un véritable réseau.

Les pages où apparaissent véritablement les « nœuds essentiels […] de la première mondialisation » sont celles mettant en correspondance les luttes de libération nationale à Cuba et aux Philippines contre les Espagnols d'abord, les Américains ensuite. De même, celles qui traitent de la sinistre prison espagnole de Montjuic où se croisaient anticolonialistes du Sud et anarchistes européens. Ce sont les pages les plus passionnantes du livre et il est regrettable que l'auteur ne se soit pas centré sur ces « nœuds » pour appuyer son hypothèse. D'autant plus que dans le reste de l'ouvrage, l'auteur opère par une série de raccourcis et d'approximations si bien que les connexions qu'elle cherche à mettre en évidence sur une telle superficie paraissent une construction intellectuelle a posteriori. Par ailleurs, il aurait été intéressant de s'attarder sur l'implantation du marxisme et de l'anarchisme à Cuba et aux Philippines. Anderson insiste sur l'importance de l'influence de l'anarchisme sans véritablement démontrer les fondements de l'anticolonialisme des groupes libertaires ni la solidité de leurs échanges avec ces deux pays. Enfin, les nombreuses notes de bas de page alourdissent encore la lecture.

Dommage finalement car la démarche était vraiment originale et certains chapitres réussissent à dessiner la complexité et la richesse de ces réseaux intercontinentaux participant de la première mondialisation.

Frédéric Thomas

 

E. ARMAND, La révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse , Paris, Zones, 2009, 186 p., 15 €. Mai 2010*

Mots clés : Anarchie, Libertaire, Sexualité, Liberté sexuelle

E. Armand est le pseudonyme d'Ernest-Lucien Juin (1872-1962), militant libertaire du courant individualiste. Ce livre reprend le texte d'un ouvrage publié en 1934 sous le même titre. Il s'agit d'une publication particulièrement intéressante pour qui considère le terrain de la sexualité comme un domaine de lutte sociale. Cependant, l'intérêt principal de ce livre réside d'abord dans la longue préface rédigée par Gaetano Manfredonia, spécialiste reconnu du mouvement libertaire, qui oriente la lecture du texte d'Armand. Préface qui compte 35 pages et permet réellement de se représenter le sens des propositions d'Armand en contextualisant son action. En effet, Armand se prononce pour l'amour libre et la camaraderie amoureuse, pour la liberté totale en matière d'amour, ainsi que pour l'expérimentation en la matière. Le mariage bourgeois est dénoncé, ainsi que toutes les formes de restriction, d'assouvissement des pulsions et des passions. Bref, le coït lui apparaît comme un passage obligé pour rompre avec la pudibonderie, pour se diriger sur le chemin de l'émancipation. Notons au passage, que ces conceptions n'étaient pas d'une franche originalité, puisque dès la fin du 19 e siècle, ces idées étaient déjà présentes au sein du mouvement ouvrier, au moins sur ses marges. La révolution russe avait permis de développer des actions en ce sens (rôle d'Alexandra Kollontaï) et les ouvrages de Wilhelm Reich (aussi bien que la création d'institutions de lutte pour combattre la misère sexuelle) participaient de cet objectif. Bien que lecteur de ces deux auteurs, la démarche d'Armand est profondément différente, car il s'agit pour lui moins de lutter que de mettre en pratique le communisme des corps.

Il crée donc une association pour favoriser les échanges sexuels, dont il est le prédisent assez autoritaire. Par le biais de cette association, où il est prévu qu'autant d'hommes que de femmes doivent adhérer, il s'agit de diffuser les pratiques sexuelles entre camarades. Intitulée « Les camarades de L'en dehors  », nom du journal, il s'agit d'un club qui pratique l'amour libre entre ses membres. Les résultats pratiques furent des plus médiocres car, ainsi que l'explique Manfredonia, cela «  aboutissait à enfermer les relations interindividuelles dans un cadre fort rigide, voire carrément bureaucratique entaché de juridisme, qui contrastait avec les intentions affichées du milieu visant l'épanouissement de formes de camaraderie les plus libres et les plus complètes  », p. 28-29. Ajoutons, ainsi que le fait d'ailleurs le préfacier, que ces expériences pratiques ne rompaient pas avec la dissymétrie et l'inégalité des rapports de genre. La meilleure illustration en est fournie par le fait que si l'association a vu affluer les adhésions masculines, en revanche, celles des femmes furent des plus réduites (les archives laissent entrevoir une seule adhérente). Ainsi que l'écrit Manfredonia «  Dans les textes d'Armand, on croule sous les injonctions faites aux camarades de sexe féminin pour qu'elles s'émancipent en acceptant les avances des mâles  (…) », p. 35. Armand « oublie » donc qu'il ne peut y avoir de libération sexuelle sans remise en cause radicale des rôles masculins et féminins. Malgré ses étroites limites, il n'en reste pas moins que les critiques portées par Armand à l'ordre sexuel dominant de la période de l'entre-deux-guerres, la remise en cause du couple, la reconnaissance du plaisir comme principe libérateur ou l'acceptation de l'homosexualité constituent autant de points d'appui pour une critique des normes sexuelles. C'est au lecteur de se faire une opinion en parcourant ces pages.

Georges Ubbiali

 

Michel BAKOUNINE, Le sentiment sacré de la révolte, Paris, Les nuits rouges, 2004

Petit éditeur persévérant, Les nuits rouges poursuivent leur travail de mise à disposition de textes " rares et méconnus ", ainsi qu'il est indiqué sur la couverture. Après une Théorie générale de la révolution du même auteur (2001), voilà un nouvel ensemble de textes du théoricien russe de l'anarchisme. Edité avec un soin scrupuleux (remaniement des traductions, modernisation de l'orthographe, création d'alinéas), ces quatorze textes présentent un double intérêt. Le premier est d'ordre biographique. Si plusieurs biographies sur Bakounine sont disponibles, il n'en reste pas moins que l'intimité du " géant russe " demeure encore partiellement méconnue. C'est tout l'intérêt des lettres offertes ici, qui permettent de mieux cerner la personnalité de Bakounine. Ces courriers, échelonnés de 1833 à 1866, sont adressés à des membres de sa famille ou à des personnalités du mouvement socialiste ; certaines de ces missives étant jusqu'ici inédites en français ou indisponibles depuis de nombreuses décennies. On retiendra de cet ensemble la lettre que Bakounine adresse à son frère Alexander de la prison où il est enfermé et dans laquelle il écrira sa fameuse Confession au tsar. Quatre autres textes, plus substantiels, complètent les documents épistolaires. Il s'agit d'articles écrits à différentes périodes du parcours du militant. La réaction en Allemagne est le premier texte important de Bakounine, publié dans les Deutsche Jahrbücher qui publie également Marx et Engels. Le discours sur la Pologne, daté de 1874, est inédit, dans son intégralité, en français. Il s'agit d'une condamnation de la politique grand-russe en Pologne qui aura pour conséquence son expulsion de France. La Science et la question vitale de la Révolution, ainsi que Protestation de l'Alliance sont des textes d'une maturité politique qui expriment une vison achevée de l'anarchisme. De précieuses notes d'Etienne Lesourd (à l'origine de ce projet éditorial, qui n'est pourtant pas présenté) accompagnent chacun de ces articles, dont l'édition s'inscrit dans la perspective d'un travail large et soigné de documents variés sur le courant libertaire (La guerre sociale, un journal " contre " ; Les coulisses de l'anarchie ; Féministe et libertaire, etc.)

Georges Ubbiali.

 

Michel BAKOUNINE, Dieu et l’Etat, Loverval, éditions Labor, collection « Quartier Libre », 2006, 144 pages, 15 euros. août 2006*

Le choix de rééditer ce petit essai d’un des plus célèbres penseurs de l’anarchisme, initialement publié en 1882, s’avère assez pertinent, dans la mesure où la cible principale de l’auteur, l’idéalisme, particulièrement incarné dans la religion, est toujours d’actualité. L’édition est de qualité, malgré quelques fautes de ponctuation, et on prend plaisir à relire un Bakounine au style enflammé et à la verve féconde. En dehors de critiques désormais bien installées de la croyance religieuse (immaturité spirituelle, matérialisation de l’idée de Bien, destruction de la raison critique, éloge de la soumission, etc.…), et de la défense du matérialisme philosophique face à l’idéalisme, l’idée force de sa démonstration est l’analyse de l’évolution de l’humanité vers plus de Lumières, avec souvent l’illusion de croire qu’avec le succès de la révolution sociale, les problèmes fondamentaux de la pensée seront résolus.
La cible principale de Bakounine, qui témoigne sans doute d’un certain eurocentrisme, est le christianisme. Selon lui, le passage du polythéisme au monothéisme marque un accroissement de la négation du réel au profit de l’idée abstraite et illusoire, mais il souligne également la dichotomie du christianisme, qui touchait le « prolétariat » de l’époque. De même, Rousseau aussi bien que Robespierre suscitent son courroux, dans la mesure où ils défendent le déisme. Contre cette autorité, Bakounine défend la liberté humaine, seulement limitée par l’acceptation consciente des lois naturelles, et la nécessité d’une appréhension collective de la science. Il en profite d’ailleurs pour mettre en garde contre une société dirigée par les scientifiques, dans la mesure où la science, malgré tous ses apports, ne peut jamais véritablement rendre compte de la vie telle qu’elle est vécue par chaque individu.
Au passage, on découvre quelques remarques sur l’histoire du XIXème siècle, un coup de chapeau à Mazzini (père spirituel de l’unification italienne) – en dépit de sa foi – et à Danton, une critique acerbe de Chateaubriand, des attaques virulentes contre la Prusse militariste et même quelques accusations injustes contre les juifs. Les principaux regrets concernant cet essai, c’est d’une part sa fin abrupte, sans véritable conclusion, qui semble pour le moins précipitée, et d’autre part l’absence d’un véritable appareil critique qui aurait mis en perspective cette étude plus que centenaire (1).

Jean-Guillaume Lanuque

(1) A ce propos, est-il possible de rappeler aux responsables des maisons d’éditions, grandes ou petites, qu’il existe un nombre non négligeable de spécialistes du mouvement ouvrier auxquels ils pourraient s’adresser pour introduire historiquement les documents anciens qu’ils ont le courage de publier ?

 

Constance BANTMAN, Anarchismes et anarchistes en France et en Grande Bretagne, 1880-1914 : échanges, représentations, transferts , thèse de doctorat, CRIDAF (EA 453), Université Paris XIII, mars 2007, 730 pages. décembre 2007*

Consacrant sa thèse au mouvement anarchiste en France et en Grande-Bretagne, Constance Bantman renouvelle – notamment par les concepts de réseaux, d'échanges et de transferts culturels – l'analyse de ce dernier. Conçue sous ces auspices, la réflexion réclame le pluriel (des anarchismes, des anarchistes) et à travers l'étude fine des relations, des militants et de leurs trajectoires, propose une lecture revisitée de cette question entre 1880 et 1914.

La première partie de l'ouvrage brosse la naissance et l'affirmation de l'anarchisme en France et en Grande-Bretagne de la fin des années 1870 aux années 1890. A l'issue du premier chapitre, portant sur la France, l'auteure définit l'anarchisme comme un mouvement philosophique et social, structuré pour partie par la tradition révolutionnaire (M. Winock) dont la Commune constitue sans doute un épisode matriciel. La sociologie du mouvement montre sa richesse, entre artisanat et grand industrie, jusqu'aux marges esthétiques et « snobinardes ». Marquées par la propagande par le fait, les années 1880 ouvrent alors logiquement sur une décennie terroriste qui voit le mouvement anarchiste laminé, et l'anarchisme souvent condamné comme un crime de droit commun. En Grande-Bretagne, l'anarchisme connaît sur cette période un regain limité et circonscrit : Kropotkine note en 1881 que socialisme et anarchisme sont alors exotiques . L'anarchisme naît alors des clubs radicaux ( Socialist League ) ; marginaux, les anarchistes britanniques demeurent à l'écart des vagues de grèves de 1886-1890. Cet échec marque leur tournant vers l'anarcho-syndicalisme. En conclusion, Constance Bantman mesure l'inanité des tentatives de greffes italienne ou française dans un pays à la culture politique marquée par la dimension interclassiste. L'anarchisme anglais est plus libertaire, original. Pour autant, il existe déjà des passerelles, des échanges entre les anarchismes britanniques et français. Parmi ces passeurs, Elisée Reclus, Jean Grave, Pierre Kropotkine et la presse qu'ils suscitent, animent. L'anarcho-syndicalisme naît de ces réseaux, de ces transferts de pratiques (ainsi des campagnes de la Ligue antiproprio acclimatées à la Grande Bretagne – no rent campaign ), de théories (la grève générale).

La seconde partie porte sur les anarchistes français en Grande Bretagne (autour de 400 / 500), essentiellement à Londres, à partir de 1892 quand la répression en France (lois scélérates, procès…) mène à l'exil. Le Matin évoque alors une Mecque de l'anarchisme . Pas à pas, Constance Bantman décrit les chemins de cet exil, la vie quotidienne, l'activité politique de ces exilés - essentiellement pamphlétaire et journalistique. De facto , leur militantisme est surtout autarcique, gage d'un internationalisme élitaire. Les réseaux sont ainsi informels, liés au charisme de tel ou tel leader : Louise Michel, Emile Pouget… L'impact sur la société britannique de cette présence anarchiste est multiple. L'un de ses effets les plus visible tient à la remise en cause du droit d'asile. L'impact de la propagande par le fait – réalisée aussi de ce côté de la Manche - provoque également une surveillance et une répression accrues, symbolisées par l'Aliens Act. En outre, de timides tentatives de surveillances et de répressions internationales apparaissent. Elles sont l'avers de l'internationalisme informel des réseaux anarchistes, phénomène européen à la fin du XIX e siècle.

Intitulée Nouvelles directions , la III e partie s'avère la plus conséquente, la plus riche. Elle s'ouvre sur les influences croisées et les collaborations donnant naissance à l'anarcho-syndicalisme. L'auteure met en évidence l'existence d'une filière franco-britannique, polarisée notamment par Tom Mann, qui pratiquement et organisationnellement participe de cette naissance. Celle-ci débouche néanmoins sur une impossible Internationale, déchirée entre un courant libertaire, individualiste et le syndicalisme révolutionnaire. A partir de 1906 l'abandon de l'action directe provoque une crise durable, pérennisée ensuite par les déchirements de l'entrée en guerre, de l'acquiescement à l'Union sacrée. Face à la crise du syndicalisme révolutionnaire en France, le regard posé sur l'exemple britannique change autour de 1910 : naguère lieu d'une réflexion sur le cadre légal, il est maintenant source d'inspirations sur la grève générale. Le chapitre s'achève alors sur l'échec final de ce dialogue, de ces collaborations, de ces influences croisées à construire un véritable internationalisme. Août 14 est là. En conclusion, Constance Bantmann souligne la nécessité de dépasser l'étude de l'anarchisme dans un cadre national, et de problématiser finement –pour les déconstruire – des clichés séculaires tels l'antienne réformisme britannique / action directe française. L'une des suggestions principales, in fine , de ce travail conséquent, qualifie l'anarchisme de cette période comme un vecteur d'intégration à la marge de la classe ouvrière – par le syndicat, par la socialisation des réseaux anarchistes -, intégration paradoxale car l'anarchisme est encore la première instance critique de l'Etat.

Vincent Chambarlhac.

 

Arnaud BAUBEROT, Histoire du naturisme. Le mythe du retour à la nature, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2004, 350 p., 23 €. Septembre 2010*

Mots- clés : corps, naturisme, nudisme, anarchisme.

L'énorme mérite de l'auteur est de mettre à notre portée, grâce à une langue limpide et élégante, un ensemble de faits, de personnages qui avaient été oubliés. Mais gageons que la mode actuelle de l'écologie leur donnera une nouvelle visibilité.

Au cours de la période de forte industrialisation, qui débute dans les années 1860, un certain nombre de contemporains sont pris d'angoisse, persuadés que l'espèce humaine est menacée de dégénérescence dans ces « villes tentaculaires » en plein essor. C'est en Allemagne que naît d'abord un vaste « Mouvement pour la réforme des modes de vie ». Les Wandervogel (Oies sauvages) pratiquent les bains de mer ou de rivière, encouragent la culture physique, pour les hommes comme pour les femmes, et vantent aussi la nudité. Cette posture est très révolutionnaire dans l'Allemagne wilhelminienne, mais certains de ces adeptes sont très à droite, partisans d'une « régénération de la race allemande ». Curieusement, malgré la rivalité entre les deux pays, ces nouveautés venues d'Allemagne trouvent tout de suite un écho en France, mais dans des cercles beaucoup plus restreints.

Ce sont tout d'abord des médecins qui adoptent l'hydrothérapie, les soins par l'eau froide, mise au point par Vinzenz Priessnitz. Ils s'enthousiasment aussi pour les préceptes de l'abbé bavarois Sébastien Kneipp. A la suite de ce dernier, ils préconisent l'abandon des substances nocives (tabac, alcool, boissons excitantes comme le thé ou le café), l'adoption de vêtements amples en tissus naturels. A l'origine des maladies, ils voient des fautes alimentaires et hygiéniques. Ce faisant, ils se placent dans la lignée de la philosophie et de la médecine des Lumières qui pensaient que de même que l'homme est prédisposé à faire le bien, la nature est « médicatrice ». Il suffirait de laisser agir le corps pour qu'il se libère lui-même du mal. Donc, aidons l'organisme à se fortifier, stimulons ses capacités de résistance, en l'exposant au soleil par exemple. Parallèlement à l'hydrothérapie se développe l'héliothérapie.

Les anarchistes fin de siècle, en pleine vague de répression (1894), ayant vu les limites de l'action violente minoritaire, vont se passionner pour cet idéal de vie simple. Pour les anarchistes individualistes notamment, qui ne participent pas à l'aventure du syndicalisme, seule l'émergence d'un homme nouveau permettra de transformer le vieux monde en un autre où règnera la fraternité. Les compagnons vont donc militer pour l'abandon de l'alcool, du tabac, de l'alimentation carnée même pour certains. Ainsi, les individus devenus sains et forts pourront refaire la société. Certains pousseront loin cette simplification de l'existence, ce retour à l'état de nature, jusqu'à devenir des « anachorètes naturiens », sortes de clochards survivant d'expédients. D'autres créeront des communautés, comme à Vaux, près de Château-Thierry (de 1903 à 1907) ou à Saint-Maur, à partir de 1913.

Ce mouvement ne concerne qu'une minorité, quelques centaines d'individus. Ce n'est pas le cas de ce qu'on appellera dans les années 30, le nudisme. Désormais, ce courant de la mouvance naturiste a une dimension hédoniste, à l'opposé de l'ascétisme du végétaro-naturisme. Le corps construit, musclé et bronzé, s'épanouissant au contact de l'air et du soleil, est exalté (voir notre compte rendu de l'ouvrage de Pascal Ory, L'invention du bronzage , Bruxelles, Editions Complexe, 2008). L'embonpoint n'est plus le signe de la réussite sociale, comme au XIXe siècle, et le développement des muscles ne trahit plus l'appartenance au prolétariat. La Société naturiste des frères Durville, qui gère plusieurs centres nommés Héliopolis ou Physiopolis, est forte de 1800 membres actifs en 1930. Kienné de Mongeot, ancien professeur d'Education physique, dans sa revue Vivre (1926), fait campagne pour une nudité chaste et vertueuse qui fera reculer la dépravation des mœurs. Quant au Docteur Paul Vigné d'Octon, il soigne dans son village de l'Hérault par la cure naturiste et la cure de raisin (voir sa biographie par Marie-Joëlle Rupp chroniquée sur ce site). Critiqué par la presse catholique qui le qualifie d'entreprise de « démoralisation organisée », le naturisme est lié en général à un idéal de progrès social. En témoigne l'adhésion de l'Union naturiste de France au Rassemblement populaire en 1935. Cependant certains, également néo-malthusiens, réclameront non seulement des mesures favorables à l'hygiène sociale, à l'éducation sexuelle, mais se révèleront – toujours cette obsession de la dégénérescence – favorables à l'eugénisme.

Un ouvrage passionnant, tiré d'une thèse, dont ce trop bref compte rendu ne permet pas de révéler toute la richesse. Il présente en profondeur une sous-culture, certes restée marginale dans cette France marquée par le catholicisme et la tradition, mais qui donne au corps une place nouvelle, une place éminente.

Salles Jean-Paul

 

Céline BEAUDET, Les milieux libres : vivre en anarchiste à la belle époque en France , Paris, Les éditions libertaires, 2006, 256 pages, 15 euros. février 2007*

Cet ouvrage est en fait l'édition d'un mémoire de maîtrise d'histoire et de sociologie soutenu à Nanterre en 2003 sous la direction de Anne Steiner et Francis Démier. L'auteure y étudie les essais de colonies anarchistes, ou « milieux libres », réalisés en France au début du XXème siècle. Après avoir rappelé les antécédents que sont les socialistes utopiques, Fourier en particulier, dont les anarchistes s'inspirent tout en les critiquant pour leur rigidité et leur manque de liberté, elle replace ces tentatives dans un contexte plus large, celui de colonies européennes, mais aussi celui des coopératives et des tentatives d'éducation libertaire (l'orphelinat de Cempuis, avec Paul Robin, ou La Ruche de Sébastien Faure). Les diverses expériences sont passées en revue, et on notera que bien qu'étant très minoritaires en nombres, et initiées par des anarchistes individualistes, elles attirèrent des représentants de tous les courants. Néanmoins, gangrenées par des difficultés de financement et des problèmes relationnels d'autant plus aigus qu'il s'agissait de minuscules collectifs, ces expériences finirent toutes par cesser au bout de quelques années.

Cependant, Céline Beaudet tente d'aller au-delà du dénigrement généralement en vigueur à l'égard de ces tentatives utopistes, en montrant qu'elles ont expérimenté la mixité et une forme d'émancipation féminine, sans être d'ailleurs dénuées d'arrières-pensées eugénistes (tout au moins en parole, le peu de candidats à la vie en milieux libres ne permettant pas une véritable sélection) ; qu'elles ont tenté de combattre l'autorité sous toutes ses formes, en instaurant une famille fraternelle en remplacement de la famille patriarcale (avec cette idée que les enfants n'appartiennent pas aux parents, mais font eux aussi partie de la communauté) ; qu'elles se sont faites les hérauts de l'amour libre, là aussi sans véritable application concrète du fait de la résistance de certaines mentalités et de la supériorité quantitative masculine ; qu'elles ont rejoint, par le biais d'une recherche d'autonomie économique, le retour à la terre prôné par les naturiens, sans pour autant, surtout dans les premiers temps, abandonner le travail de propagande et l'ouverture vers l'extérieur. Céline Beaudet souligne donc leur caractère expérimental et nécessairement éphémère, en les explicitant par une « impatience révolutionnaire » de la part de leurs acteurs, ce qui rapproche, selon elle, ces « milieux libristes » des partisans de la propagande par le fait avec qui ils partagent d'ailleurs un certain dénigrement de plus en plus marqué à l'égard du syndicalisme révolutionnaire ou même des masses ouvrières elles-mêmes.

On aboutit ainsi à un retour marqué à l'individualisme, soucieux de l'autonomie de la personne présente plus que de la lutte pour une révolution de masse. Les annexes complètent ce travail, avec en particulier un cahier iconographique qui reproduit entre autre une série de cartes postales datant de 1904 et nous montrant le milieu libre de L'Essai, à Aiglemont, dans les Ardennes. Céline Beaudet livre donc un travail très intéressant, avec parfois une certaine tendance à vouloir en dire trop, revers de son désir de nous faire partager moult détails et précisions, ce qui est tout à son honneur.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Alexander BERKMAN, Qu'est ce que l'anarchisme ?, L'échappée, 2005.

Par le biais de ce livre, il faut saluer la création récente d'une nouvelle maison d'édition libertaire dont c'est la première publication. Pour souligner l'intérêt suscité par cet ouvrage, il faut rappeler en deux mots qui était Alexander Berkman. Compagnon de la dirigeante anarchiste américaine Emma Goldman, dont la préface à la réédition américaine de 1937 est reproduite ici, Berkman participa avec elle à l'aventure bolchévique, dont il tira un livre extrêmement critique, Le mythe bolchévique (la Digitale,1996). Il s'installa par la suite en France, où il survécut jusqu'en 1938, participant de loin à l'activité politique anarchiste. Sollicité par ses camarades américains, il publia en 1929 les deux textes qui constituent cet ouvrage. Le titre original d'un de ces deux textes, The ABC of anarchism, laisse entrevoir la nature du livre, soigneusement édité par L'échappée (biographie et complément bibliographique). Il s'agit en effet, ainsi que le rappelle l'introduction, d'une œuvre très didactique de présentation de l'anarchie, pour un public d'ouvriers américains qui méconnaissent largement le mouvement. Sous forme de dialogues avec un interlocuteur imaginaire, Berkman s'emploie à le convaincre de la fausseté de ses représentations sur l'anarchie. Hélas, l'aspect didactique du dialogue finit par peser, tant l'écart semble grand entre le militant et celui qu'il s'efforce d'amener à comprendre les vertus de l'anarchisme : en effet, il ne faut pas moins de trente chapitres à Berkman pour tenter de persuader son interlocuteur présumé… Si un lecteur un tant soi peu au fait de la doctrine anarchiste risque d'abandonner assez vite cette lecture finalement peu stimulante, à force de simplifications et de raccourcis, il faut néanmoins rappeler le contexte initial de sa création, ainsi que le désir, sans doute, de retrouver les fondamentaux de l'anarchisme, après les désillusions éprouvées par Alexander Berkman face à la révolution communiste de 1917.

Georges Ubbiali

 

Amadeo BERTOLO (sdd), Juifs et Anarchistes , Paris / Tel-Aviv, Bibliothèque des Fondations, Editions de l'Eclat, mars 2008, 222 pages, 18 euros. aout 2008*

Cet ouvrage fait la traduction en français des actes du colloque tenu à Venise en 2000 qui avait pour but de faire un point sur ce concept a priori bizarre d'anarcho-judaïsme ou de judeo-anarchisme. En effet, comment concilier le fait d'être issu d'un peuple élu et la volonté de niveler toute autorité ? Avec le XXème siècle, le sionisme va se fonder sur des thèses au départ imprégnées d'idéaux socialistes. A la même époque (et cela dès la fin du XIXème siècle), des militants anarchistes d'origine juive accroissent régulièrement les rangs anarchistes.

On consultera ici avec profit l'ensemble de quinze contributions que présente cet ouvrage. Néanmoins, certains articles nous ont plus attiré quant à leur thématique. On signalera ainsi la contribution de Furio Biagini (« Yiddishland libertaire ») qui revient sur les origines du mouvement anarchiste des Etats-Unis, fortement marquées par l'influence de juifs issus de la diaspora dont certain fondèrent le journal Freie Arbeiter Stimme en 1889, journal qui sera publié jusqu'aux années 1970. Du même auteur, « Utopie sociale et spiritualité juive » tisse le lien entre la spiritualité israélite et l'utopie anarchiste, qui se résume en la recherche d'une unité (Dieu ou l'utopie), d'une action (contre la foi des autres religions monothéistes ou contres les autres idées politiques) et enfin l'idée d'un futur, très présente dans la notion de judéité. Une étude sur Stirner vaut aussi tout particulièrement le détour (Enrico Ferri : « Question juive chez Max Stirner »), ainsi qu'une autre contribution sur Gerschom Scholem, l'une des figures majeures de l'anarcho-judaïsme. Plus loin, Michael Löwy nous propose également une recherche des plus intéressantes sur le « Cas Franz Kafka », où l'on voit que les idées socialistes de l'écrivain praguois glissent parfois vers un anarchisme libertaire dont on retient d'ailleurs cette phrase énigmatique et elliptique de son Journal : «  Ne pas oublier Kropotkine !  » (1). On peut consulter ensuite avec le plus grand profit l'étude de Sylvain Boulouque sur « Anarchisme et judaïsme en France », lien toujours des plus conflictuels car si l'on voit Elisée Reclus prendre position pour le sionisme originel, on voit aussi certains militants comme Ida Mett quitter la revue Révolution prolétarienne et écrire dans une lettre: «  Je ne voulais pas que l'on sache que le motif de la rupture est l'antisémitisme, je trouve cela trop dégradant pour une revue prolétarienne  » (p. 120). Enfin, on n'oubliera pas d'évoquer l'antisémitisme primaire d'un Proudhon ou d'un Bakounine, dont on regrette par ailleurs de n'avoir pas trouvé un écho suffisant dans ce livre en terme d'étude.

En somme, être juif et anarchiste est une identité avec laquelle il n'est pas facile de composer, le juif étant sans doute enclin « naturellement » à un certain sionisme qui n'est qu'un nationalisme larvé, alors que tout anarchiste cherche à combattre non seulement tout autorité cléricale (Torah, la Kabbale , la figure du Rabbin), mais également tout nationalisme futur. Juifs et anarchistes est donc un ouvrage indispensable pour comprendre l'histoire du mouvement anarchiste tant il est, n'en déplaise à certains, loin d'être un détail, mais réellement un des axes majeurs de compréhension de ce courant politique.

Florent Schoumacher

(1) Franz Kafka, Journal , Paris, Cahiers Rouges, Seuil.

 

L’anarcho-syndicaliste. Des anarchistes dans la lutte des classes de 1960 à aujourd’hui, Textes présentés par Christophe Bitaud, édité par l’association “ Les groupes Fernand Pelloutier ”, 2003, 219 p. 

Voilà un ouvrage tout à la fois curieux et original, et qui nécessite quelques éclaircissements. L’anarcho-syndicaliste est le titre d’un périodique qui existe depuis la fin des années cinquante édité par une organisation s’appelant l’Union des Anarcho Syndicalistes (UAS) dirigé depuis sa fondation par Alexandre Hébert, ancien patron de l’Union Départementale Force ouvrière (FO) de Loire Atlantique et membre du Parti des Travailleurs (PT). Si le sigle est quelque peu oublié aujourd’hui, bien que l’UAS existe toujours officiellement, son principal dirigeant a régulièrement défrayé la chronique en qualifiant François Mitterrand de “ pétainiste ” en 1981 ou en accordant un entretien au journal  Français d’abord ! organe du Front national (FN) de Jean Marie Le Pen à la fin des années 1990.
Depuis 1996, cette structure qui s’est souvent confondue avec son dirigeant et qui a souvent revendiqué son indépendance vis à vis de toutes les « chapelles » a rejoint l’Entente Internationale des Travailleurs, et de ce fait à intégré et anime depuis la tendance anarcho-syndicaliste que le Parti des Travailleurs abrite.

Quoi qu’il en soit, le livre que l’on doit à Christophe Bitaud, instituteur, syndicaliste à Force Ouvrière et lui même membre de cette organisation anarcho-syndicaliste rassemble 41 articles issus du journal de l’UAS. Si l’auteur a choisi un ordre chronologique pour présenter aux lecteurs la vie et les prises de position de l’UAS, un sommaire thématique avec six entrées distinctes (Il était une fois… l’UAS ; Histoire et théorie ; Charte d’Amiens contre Charte du travail ; Internationalisme ; A bas la calotte ! Vive la laïcité ! ; Portrait au vitriol) est également proposé.
Les textes choisis sont le fait d’une petite poignée de militants de l’organisation. Pour les plus connus nous pouvons citer Jo Salamero, Marc Prévôtel, Serge Mahé, Alexandre Hébert, Christian Pierali ou encore Christophe Bitaud lui-même.
Les différentes contributions nous font pénétrer dans l’univers clos de l’UAS. On note certaines permanences telles que la représentation que ces anarcho-syndicalistes ont de la CFDT avec son “verbiage gauchiste ” et constituant “ le cheval de Troie de la hiérarchie catholique ”  ou l’opposition classique charte du travail contre charte d’Amiens, seul point d’horizon, selon les animateurs de l’UAS, du syndicalisme français. C’est surtout autour des questions internationales que l’évolution est notable et perceptible. L’organisation anarcho-syndicaliste distille à ses débuts un discours assez convenu et commun aux organisations libertaires puis reprend peu à peu à son compte le discours et les priorités affichées du Parti des Travailleurs (“ Contre la régionalisation, Décentralisation, Subsidiarité, Pour le maintien de la République, Une, Indivisible ” p. 200).
De l’héritage intellectuel et pratique que reprend à son compte l’UAS, seules les figures classiques de Fernand Pelloutier, d’Emile Pouget, et la CNT “ triomphante ” des années 1936-1938 méritent l’attention. L’expérience syndicaliste révolutionnaire de l’entre-deux-guerres en France d’abord à la CGTU puis à la CGT-SR, les débuts prometteurs de la CNTF dans les années d’après-guerre sont quasiment ignorés.
Ce livre est préfacé par Alexandre Hébert qui nous livre à cette occasion une autobiographie peu originale et épurée. Jo Salamero autre grand leader de l’UAS, termine l’ouvrage par une postface qui fait figure de conclusion. Tout en revenant aux sources de l‘engagement des militants de l’UAS et en délimitant les bons et mauvais choix de la gauche et du syndicalisme (rejet, notamment, des manifestations altermondialistes) il tente de justifier, si on peut dire, les relations étroites qu’entretient l’UAS avec les militants de l’OCI, considérés comme les seuls « marxistes » fréquentables mais aussi avec un certain nombre de « réformistes ».
L’initiative d’une telle parution peut paraître noble, faire connaître l’UAS et son histoire singulière par delà le cercle restreint au sein duquel elle rayonne, mais il reste de grandes questions auxquelles l’ouvrage apporte peu ou pas de réponses : Quelle est en effet l’influence précise de ce courant au sein de Force Ouvrière au cours des quarante cinq années de son existence ? Quelles sont ses relations et les interactions existantes avec le reste du mouvement anarcho-syndicaliste (Alliance syndicaliste durant les années 1970, la CNT…) ou libertaire (quelle place prend l’UAS en tant que tendance de la Fédération Anarchiste à partir de 1962 par exemple ?), mais aussi avec le Parti des Travailleurs pour la période plus récente ? Quels sont enfin les combats sociaux ou politiques que cette structure a pu mener sur le terrain du monde du travail ?

On aurait également apprécié que cet ouvrage ne fasse pas l’impasse, ou presque, sur l’éclipse de l’organisation après 1968 ou les convergences à la fin des années 1970 de plusieurs organisations et personnalités pour rassembler les anarcho-syndicalistes.
Beaucoup de questions en somme qui laissent la porte ouverte à un autre travail à effectuer, celui de l’histoire du syndicalisme révolutionnaire et de l’anarcho-syndicalisme, assurément dispersé, en France depuis 1945.

David Hamelin.

 

Vivien BOUHEY, Les Anarchistes contre la République. Contribution à l'histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008, 491 p., 24 €. Septembre 2009*

On ne remise pas aux oubliettes les travaux de Jean Maitron sur l'anarchisme aussi facilement ! Rappelons que sa thèse, soutenue il y a plus de 50 ans, a été publiée par François Maspero en 1975 et rééditée par Gallimard, dans la collection Tel, en 1992 (sous le titre Le Mouvement anarchiste en France , volume 1, Des origines à 1914, et volume 2, De 1914 à nos jours, avec une imposante bibliographie). C'était pourtant l'ambition, plusieurs fois maladroitement réaffirmée, de V. Bouhey. Et pour cela il a compulsé nombre d'archives, surtout celles de la Préfecture de Police et la série M de nombreux centres d'archives départementaux. Mais le problème de cet historien, c'est qu'il en est esclave, reprenant trop souvent à son compte les phobies et les illusions des indicateurs de police. Ceci l'amène à parler de véritables réseaux anarchistes, qu'il accuse Jean Maitron de n'avoir pas vus. Sentant malgré tout que cette vision policière de l'histoire est exagérée, il hésite quand même à parler, pour les années 1908-10, de « véritables commandos » anarchistes, comme le fait sa source (p.405). Mais, même si l'auteur fait parfois preuve de prudence (« Sans aller aussi loin (que la police) et dans l'attente d'une étude plus approfondie des sources anglaises », écrit-il), il reste néanmoins persuadé que « ces différentes affaires témoignent bien de la capacité des anarchistes à s'organiser » (p.297-8). La volonté de l'auteur de prouver que les anarchistes sont beaucoup plus organisés qu'on ne l'a dit est touchante de naïveté. Est-il si étonnant que les anarchistes de Saône-et-Loire aient des liens entre eux, ceux du Creusot étant en contact avec ceux de Montceau-les-Mines ! A-t-on le droit de parler de Genève – nous sommes au XIXe siècle – comme « d'une ville creuset du terrorisme international » (p.54) ? Il n'hésite pas à conclure même : « On pourrait même aller jusqu'à affirmer qu'il existe – de façon officieuse – une sorte d'exécutif anarchiste pour la France (voire pour l'Europe occidentale) » (p.443). L'apprenti historien aurait dû suivre la tradition du métier qui veut qu'une source, policière ici, soit constamment recoupée par une source d'autre origine. On trouve une étude autrement pertinente des réseaux anarchistes chez Carole Bantmann, une thèse que l'auteur ne semble pas connaître (Voir la recension sur notre site par Vincent Chambarlhac).

Toute aussi agaçante est la propension de l'auteur à utiliser un vocabulaire religieux pour parler des anarchistes : « l'évangile anarchiste » (p.35), « les coreligionnaires » (p.60), les « fidèles » avec guillemets (p.365) ou les chapelles anarchistes sans guillemets (p.424). Enfin, pour faire bonne mesure, l'auteur laisse transparaître ici ou là son mépris pour son objet d'étude. Il parle de « l'atmosphère empoisonnée des groupes anarchistes, où des inimitiés tenaces existent, où l'on se dispute fréquemment et où l'on se bat souvent à propos de tout et de rien » (sic, p.42-43). Alors que reste-t-il de ces nombreuses pages ? A notre avis peu de choses : un développement conséquent et à peu près juste sur les anarchistes et l'affaire Dreyfus (p.327-357), mais Jean Maitron avait déjà dit l'essentiel ( op. cit . T.1, p.331-342). Et surtout, bien des sujets fondamentaux ne sont qu'effleurés. Ainsi, pour ne prendre qu'un exemple, l'action des néo-malthusiens ou des éducateurs anarchistes. Si le nom de Paul Robin (1837-1912) et celui de Cempuis (Oise) sont cités, les études de Nathalie Brémand ( Cempuis, une expérience d'éducation libertaire à l'époque de Jules Ferry, Paris, Edition du Monde libertaire, 1992) et de Renaud Violet ( Régénération humaine et éducation libertaire , Université Marc Bloch, Strasbourg II, 2002, Maîtrise,140 p.) ne sont pas véritablement utilisées. Le nom de Félix Fénéon n'est pas cité et La Revue Blanche ignorée, et donc la séduction exercée par l'anarchisme sur les milieux intellectuels avant 1914 également (voir sur notre site la recension du livre de Paul-Henry Bourrelier sur La Revue Blanche ). L'impeccable présentation de l'ouvrage – une tradition aux PUR -, l'absence de fautes d'orthographe…ne sauvent pas l'entreprise. La louangeuse préface de Philippe Levillain, directeur de la thèse d'où est issu l'ouvrage, par son outrance, laisse perplexe. Longtemps encore il faudra revenir aux travaux de Jean Maitron et de Gaetano Manfredonia pour être éclairé sur l'aventure anarchiste au XIXe siècle, essentielle pour comprendre le profil du mouvement ouvrier français.

Salles Jean-Paul.

 

Ronald CREAGH, L'affaire Sacco et Vanzetti, Ed. de Paris-Max Chaleil, 2004.

Publié une première fois en 1984, cet ouvrage de l'historien américain spécialiste de l'anarchisme n'était plus disponible depuis longtemps. S'il faut saluer cette réédition, c'est que l'auteur (et l'éditeur) ne s'est pas contenté de recopier sa version d'il y a 20 ans, mais l'a enrichi des apports historiques parus entre-temps. Rappelons en un mot que Sacco et Vanzetti furent deux militants anarchistes italiens condamnés pour une affaire criminelle en 1921 et exécutés en 1927, malgré une forte mobilisation internationale. Si " l'affaire ", comme les historiens l'ont nommé, se résumait strictement à cela, elle ne vaudrait pas un livre complet. En fait, Creagh profite, en quelque sorte, de cet épisode violent des affrontements de classe aux Etats-Unis pour dessiner un double portrait. Le portrait de deux immigrés italiens, aux parcours très différents, vers les Etats-Unis à l'articulation des XIXe et XXe siècle, tout d'abord. Ensuite, par-delà ces deux personnages, ce livre est l'occasion aussi d'offrir de riches aperçus sur le mouvement anarchiste aux Etats-Unis, et en particulier sur l'influence d'une figure comme celle de Galleani, partisan de l'insurrection et rétif à toutes formes d'organisation. Ces notes, précieuses, permettent au lecteur de se faire une idée plus précise de la teneur du mouvement ouvrier dans ce pays, en particulier dans sa composante libertaire. Cette excursion est complétée également par de suggestifs aperçus sur la mobilisation internationale suscitée par Sacco et Vanzetti. S'il ne fait aucun doute pour Creagh que ces deux militants étaient innocents des crimes dont ils furent accusés, ils furent victimes d'un système bureaucratique et xénophobe. Finalement, telle est la thèse sous jacente, l'affaire Sacco et Vanzetti constitue le reflet de la gestion des destins individuels par l'expansion des bureaucraties moderne. L'historien ne précise toutefois pas si pour lui le courant anarchiste se révèle inadapté à cette version américaine de " la cage de fer " wébérienne. Un important cahier de photos enrichit cet ouvrage.

Georges Ubbiali.

 

Ronald CREAGH, Utopies américaines. Expériences libertaires du XIXe siècle à nos jours , Marseille, Agone, collection « Mémoiresociales », 2009, 400 pages, 24 euros. Janvier 2010*

Mots clefs : Etats-Unis – communautés – utopie.

Ronald Creagh, universitaire auteur de plusieurs ouvrages sur l'anarchisme et sur les Français aux Etats-Unis, en plus d'être un collaborateur régulier de la revue Réfractions , propose avec ce livre une réédition enrichie de son étude sortie en 1983, tenant compte des réalités postérieures à la décennie des sixties. Son propos est centré sur ce qu'il appelle joliment des « oasis d'humanité » (p.11), ces tentatives de communautés visant à l'émancipation, menées par divers individus et collectifs à compter de la première moitié du XIXe siècle, qui ont encore beaucoup à nous apporter, selon lui, dans la mesure où « l'utopie écrite est devancée par l'utopie vécue » (p.22) (1). Son choix se porte donc sur des expériences ayant en commun la remise en cause du système capitaliste et des croyances fondamentales, une force créative tournée vers le présent.

Pas de tableau détaillé et complet pour autant, Ronald Creagh préfère mettre l'accent sur certains exemples qu'il juge particulièrement notables, écartant par exemple les tentatives de Robert Owen (New Harmony, seulement rapidement citée) et Cabet. Il montre en tout cas bien que les premières tentatives de communautés sont profondément ancrées dans la mentalité étatsunienne en formation, avec un « communisme en survêtement théologique » (p.52), une recherche fréquente de lien avec la nature et un accent mis sur le respect de l'individu. Ainsi des initiatives de Josiah Warren, figure importante de l'anarchisme américain, Utopia ou Modern Times, au milieu du XIXe, basées sur l'échange réciproque de travail. Ces deux exemples prouvent d'ailleurs qu'au-delà des échecs fréquents de ces expérimentations pour diverses raisons (mésententes, étranglement financier, difficultés naturelles, répression…), certaines sont couronnées d'un indéniable succès, anticipant sur les expériences contemporaines des SEL, par exemple.

Pour la première moitié du XXe siècle, Ronald Creagh s'arrête principalement sur l'école de Stelton, une « école moderne » du réseau Ferrer ayant fonctionné environ trente ans, de 1910 à 1940, cadre de réflexion sur l'anti-pédagogie (non sans une certaine part d'idéalisme) autour duquel une colonie cosmopolite se développa. On passe ensuite aux années 1960, avec des communautés moins stables, concernant surtout les blancs des classes moyennes, visant un retour vers la nature et une contestation essentiellement culturelle. Parmi les quelques cas évoqués, on retiendra en particulier les communautés lesbiennes.

Depuis, Ronald Creagh constate une diversification considérable des expériences, ainsi de celles de la Fédération des communautés égalitaires, ainsi qu'une connexion plus étroite avec le mouvement social et les « nouveaux militants » (2) (voir le livre éponyme, chroniqué sur ce site). Les nombreux développements ou analyses que l'auteur fait ont certes le mérite d'installer un contexte pas toujours bien maîtrisé de ce côté ci de l'Atlantique et d'offrir un tableau partiel de l'anarchisme étatsunien (tout comme le riche glossaire), mais au risque de s'éloigner des exemples plus concrets et de générer une relative frustration face au caractère parcellaire du livre.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) C'est ainsi qu'il retourne la critique du caractère éphémère de ces milieux libres en arguant de sa nécessité afin de ne pas verser dans un immobilisme fort peu révolutionnaire. Il estime même que l'utopie est consubstantielle à la nature et à son fonctionnement, effectuant un parallèle avec la théorie du chaos, alors qu'il nous semble plutôt que l'utopie soit humaine par nature.

(2) L'inclusion du principe de l'écovillage dans ces expérimentations contemporaines a toutefois de quoi surprendre, dans la mesure où il est souvent instrumentalisé par le capitalisme désireux de s'offrir un lifting écolo.

 

John DOS PASSOS, Devant la chaise électrique. Sacco et Vanzetti : l'histoire de l'américanisation de deux travailleurs étrangers , Paris, Gallimard, 2009, 191 pages, 19 €. Janvier 2010*

Mots clés : Etats-Unis, anarchisme, répression, mouvement ouvrier, littérature,

John Dos Passos est un des plus importants auteurs américains du XX e siècle. Sa technique d'écriture, époustouflante dans sa trilogie USA (Gallimard, 2002), s'inspirant de l'éclatement de la représentation dans la peinture cubiste, adaptée à la littérature, le place parmi les grands révolutionnaires de la modernité littéraire.

Mais, au moins pendant un temps, Dos Passos fut également un militant progressiste, compagnon de route du Parti communiste américain. Cette fréquentation s'est d'ailleurs mal terminée, Dos Passos finissant par rompre son engagement à gauche pour verser dans l'anticommunisme le plus acharné, avant de finir sa vie en soutenant les républicains dans leur effort de guerre au Vietnam. Mais lorsqu'il écrit ce texte en 1927 (1), il est membre du Comité de défense de Sacco et Vanzetti (qui est d'ailleurs l'éditeur). Rappelons que ces deux personnages étaient des militants anarchistes, immigrés italiens qui furent accusés à tort d'avoir commis un cambriolage en 1920, causant la mort d'un caissier (sur cette histoire, on se reportera à Creagh R., Sacco et Vanzetti , La Découverte, 1984). Si dans sa préface, la traductrice présente ce texte -en réalité plutôt une brochure- comme anticipant sur l'œuvre littéraire (42 e parallèle, premier volume de la trilogie, paraissant peu après ce livre), on peut néanmoins considérer que ce n'est pas la dimension littéraire qui prédomine ici.

Avec une rigueur implacable, Dos Passos démonte les différents aspects du dossier de condamnation. Au fil des pages, le lecteur se convaincra aisément qu'avec Sacco et Vanzetti, les Etats-Unis possèdent leur propre affaire Dreyfus. Au delà du dossier judiciaire, vide et contradictoire, dont les pièces sont démontées d'une manière implacable page après page (Dos Passos a lu avec attention les milliers de pages de l'accusation), ce qui frappe le lecteur aujourd'hui, c'est la description du climat dans lequel ce procès s'est mené. C'est sans doute la partie la plus stupéfiante de ce crime d'Etat. En effet, l'arrestation et la condamnation de Sacco et Vanzetti s'inscrit dans une période de terreur blanche contre les courants militants aux Etats-Unis. Par l'exil (c'est à cette période que Alexander Berkman et Emma Goldman, ainsi que plusieurs centaines d'autres anarchistes, furent déportés en Russie), par l'emprisonnement systématique, par l'exécution pure et simple, le gouvernement américain brisa avec une violence inouïe les courants radicaux du mouvement ouvrier (on lira un bon témoignage dans le livre de F. Rosemont, Joe Hill . Les IWW et la création d'une contre-culture ouvrière révolutionnaire , éditions CNT , 2008). C'est dans ce climat d'hystérie contre les « rouges » que Sacco et Vanzetti furent accusés. La mobilisation internationale permit que leur exécution soit reportée durant six années, avant que la sanction ne soit finalement mise à exécution.

Ce livre de Dos Passos constitue donc un témoignage de première importance sur les limites de la démocratie américaine, par le démontage des mécanismes d'une violence institutionnalisée. Quelques jours après la publication de la brochure, Sacco et Vanzetti passèrent à la chaise électrique. Comme le chante la célèbre chanson de Joan Baez, «  That agony is your triomph. Que votre agonie soit votre triomphe  » ; ce livre rappelle le nécessaire travail de mémoire des luttes passées pour le développement de la solidarité.

Georges Ubbiali

(1) On retiendra qu'au moins un autre grand auteur américain, Utpton Sinclair, l'auteur de La Jungle , a consacré un roman à l'affaire, Boston/ A documentary novel of the Sacco-Vanzetti case (1928), non traduit à ce jour.


Francis DUPUIS-DERI, Black Blocs. La liberté et l'égalité se manifestent , Saint Etienne, ACL, 2005. Avril 2007*

Rappelons que les Black blocs sont des manifestants de tendance anarchistes, cagoulés et habillés en noir (d'où leur nom), qui forment des groupes de combat à l'occasion des manifestations altermondialistes. Affrontement avec les forces de l'ordre, destruction de symboles du capitalisme (publicités, vitrines bancaires ou Mac Donald's) sont quelques-uns des résultats de leur action. F. Dupuis-Déri se présente comme un chercheur en sciences sociales dans ce livre qui a connu une première édition au Québec. Mais, loin d'essayer d'objectiver ce phénomène social, il se fait le porte-parole de ce type d'action. Il écarte ainsi dès les premières pages la composition sociologique de ces black blocs, en suggérant quelques informations de base : surreprésentation des hommes, plutôt jeunes, militant dans le courant anarchiste.

Pourtant, l'auteur a procédé à de nombreuses interviews d'acteurs de ces blocs sans chercher le moins du monde à en tirer les moindres hypothèses sur la sociologie de ce milieu. En fait, l'auteur se lance dans un plaidoyer pro domo en faveur des actions « musclées » engagées par les milieux radicaux. Son argumentation est qu'au sein d'un mouvement altermondialiste dominé par les figures réformistes (Susan Georges revient à plusieurs reprises), doit s'affirmer « la diversité des tactiques », ie . le recours à la force (les actions musclées comme il les appelle) mise en œuvre par les militants s'identifiant aux black blocs. D'ailleurs, argumente-t-il, même en l'absence d'action violente de la part des manifestants, la police procède à des arrestations et à une répression de masse (ce qu'il caractérise comme des « émeutes policières »). Et si la couverture médiatique des manifestations altermondialistes est maximum, c'est précisément parce que les black blocs, en proposant des actions radicales, attirent l'attention sur la cause défendue. Mais, ce qu'oublie de préciser Dupui-Déri, c'est que la stratégie d'affrontement violent que prônent les black blocs s'effectue sur le dos (voire au détriment) des mobilisations de masse. Il explique ainsi que la constitution d'un black bloc au cours d'une manifestation n'a pu se faire car le nombre de manifestants était trop réduit.

Bref, la stratégie du black bloc, quoi que s'en défende l'auteur, est dépendante de la capacité de mobilisation des mouvements sociaux. C'est donc l'action large des organisateurs de manifestations qui permet au mouvement altermondialiste de faire avancer ses objectifs, et non la guérilla du pauvre que promeuvent les courants libertaires radicaux. Les stratèges des black blocs feraient bien de se pencher sur la stratégie de bernard l'hermite des manifestations qu'ils mettent en œuvre. Loin de promouvoir la liberté et l'égalité, voire l'autonomie (revendiquée) des manifestants, les black blocs ne font qu'exprimer leur dépendance à l'égard de l'action de masse. Malgré l'apologie de la violence, le livre de Dupuis-Déri permet au moins d'ouvrir ce débat.

G.U.

 

 

Christian DUPUY, Saint Junien, un bastion anarchiste en Haute-Vienne (1893-1923), Limoges, Presses Universitaires de Limoges, 2003.

Voilà ce qui arrive aux excellentes maîtrises : elles sont éditées. C'est ce qui est arrivé à ce travail de Christian Dupuy. Saint-Junien est une ville à proximité de Limoges, marquée par la présence d'une forte industrie de la peau. Alors qu'à la période considérée l'industrialisation domine la ville de Limoges, Saint-Junien possède une économie duale, à la fois artisanale et industrielle. Dans la partie de l'économie dominée par le secteur artisanal, une élite ouvrière fait de l'anarchie son idéologie.
S'inspirant des travaux de Mario Vuilleumier (Horlogers de l'anarchisme, Payot, 1988), l'auteur s'appuie sur une démarche marxiste (primat de l'infrastructure) pour démontrer l'implantation d'une idéologie. Dans un second temps, il offre à la fois des aperçus sur la sociologie de ce milieu militant (les libertaires sont rassemblés dans le groupe Germinal), sur l'action menée (propagande écrite et orale), l'influence sur le mouvement syndical, les luttes menées. Cette seconde partie, basée sur une exploitation des archives locales est particulièrement vivante, illustrée par de nombreux documents. Hélas, cette " success story " ne dure pas et en 1905, suite à l'échec du mouvement gréviste, les anarchistes vont voir leur œuvre et leur influence éliminées rapidement. En 1908, l'influence libertaire sur le mouvement ouvrier local est moribonde. Reste, dans une dernière partie, à retracer les années qui, de l'avant guerre à l'après 14, voient l'impossible résurrection du mouvement anarchiste tandis que s'affirme une nouvelle force politique, le Parti communiste.
Ce travail n'est pas uniquement mémoriel, en hommage à un courant passé. Il présente aussi de nombreuses notations, pertinentes et convaincantes, sur une approche localisée des phénomènes politiques, sur les spécificités et le calendrier singulier du mouvement ouvrier Saint-Juniais, sans tomber dans une hypostase localiste. Décidemment, une maîtrise dont la publication s'avère pleinement justifiée.

GU.

 

Et pourtant ils existent ! 1954-2004, Le Monde libertaire a 50 ans, Le Cherche midi, 2004

C'est sous le titre d'une chanson de Léo Ferré que Le Monde libertaire (ML) publie une anthologie de ses articles à l'occasion de son demi-siècle d'existence. Dans sa courte préface, Michel Ragon signale que le ML succède au Libertaire que Sébastien Faure avait créé en 1895. Si cette préface signale l'orientation littéraire du ML, pour se féliciter du nombre de grandes signatures (Albert Camus, Boris Vian, Georges Navel ou encore Bernard Clavel), en revanche, le lecteur reste assez frustré sur l'histoire du Monde libertaire. L'occasion du cinquantenaire aurait pu permettre un travail plus substantiel sur ce journal. Qui sont ses lecteurs ? A combien d'exemplaires est-il publié ? Quels sont les rapports du ML avec d'autres titres de presse libertaires ? Comment son lectorat évolue-t-il ? Qui sont les membres du comité de rédaction, les rédacteurs ? Espérons que ces questions trouveront un jour des réponses.
En attendant, c'est un tout autre livre qui nous est donné aujourd'hui, celui d'une sélection de textes, c'est-à-dire une approche idéologique du milieu anarchiste. Approche, précisons-le tout de suite, qui n'est pas sans intérêt, même si cet intérêt aurait pu être plus grand en précisant les principes de sélection desdits textes. Mais ne boudons pas notre plaisir à découvrir de l'actualité politique, littéraire, sociale, intellectuelle de ce dernier demi-siècle traité par le ML. Difficile de résumer les différents articles qui sont regroupés sous des rubriques comme les travailleurs immigrés, les élections, l'économie, la religion, les femmes, le terrorisme, l'écologie, la sexualité, etc. Quelques illustrations et des reproductions de Une enrichissent ce livre qui offre une bonne introduction à la variété des thèmes abordés dans ce journal, signe d'une vitalité certaine d'un milieu dont il est issu. On retiendra aussi le beau dessin de Tardi qui illustre la couverture.

GU.

 

Sébastien FAURE, Les 12 preuves de l'inexistence de Dieu, Editions Libertaires, 2004

Les éditions libertaires font preuve d'une bonne dose d'irréligiosité en republiant cette brochure d'un anarchiste historique, datant de 1914. Comme la charge mécréante ne suffit pas, ils y ont ajouté le texte d'une conférence, " Réponse à une croyante ", datant lui de 1903. Comme si ça ne suffisait pas encore pour faire reculer la religion, ils se sont proposés de créer une collection " Propos mécréants " dans lequel ce volume s'inscrit.
Ce pamphlet sent bon la troisième république et son école à la Jules Ferry dans sa construction même. Les arguments sont énoncés par groupes, récapitulés, et naturellement une conclusion enfonce le clou de cette " démonstration serrée, substantielle, décisive de l'inexistence de Dieu ". Quelle est la nature des arguments ? On laissera le lecteur en découvrir la teneur complète par lui-même, mais disons qu'ils se situent dans la veine du rationalisme des Lumières. On trouve par exemple " Le pur esprit ne peut avoir déterminé l'univers ou le parfait ne peut produire l'imparfait, le problème du mal " ou encore " L'être immuable ne peut avoir été créé ".

Georges Ubbiali.

 

Sébastien FAURE, Les anarchistes et l'affaire Dreyfus . Présentation de Philippe Oriol, Paris, Ed. CNT-Région parisienne, 2002. janvier 2007*

Au départ, il s'agit de la réédition d'une célèbre brochure de l'anarchiste Sébastien Faure, parue en 1898, qui correspond à une évolution très importante des milieux libertaires à l'égard de « l'Affaire ». Au moment de sa parution, c'est essentiellement le point de vue personnel de Sébastien Faure, et de quelques rares anarchistes, qui s'exprime, mais ce texte va marquer l'implication d'une grande partie des anarchistes dans la défense de Dreyfus. Ce document est précédé par une étude d'une taille comparable au texte de Sébastien Faure, par l'historien Philippe Oriol, qui présente l'attitude des milieux libertaires face à l'affaire Dreyfus. P. Oriol est particulièrement qualifié pour ce travail car il est l'auteur d'une biographie de Bernard Lazare (Stock, 2003) ainsi que d'un livre collectif qu'il a dirigé ( Bernard Lazare anarchiste et nationaliste juif , Champion, 1999) sur ce personnage clé dans la conversion des anarchistes (et au-delà) à la défense de Dreyfus. En effet, les anarchistes, comme une grande partie de la gauche d'ailleurs, considèrent la condamnation du capitaine en 1894 comme une affaire interne à la bourgeoisie. Cette attitude est d'autant plus marquée que l'antisémitisme sévit fortement à gauche, y compris dans les milieux anarchistes (Oriol founit quelques extraits de textes à faire rougir de honte aujourd'hui). Pouget, par exemple, considère l'antisémitisme comme une forme d'anticapitalisme, puisque de nombreux capitalistes sont par ailleurs juifs. Ajoutons que le cas Dreyfus n'apparaît que comme une des facettes multiples de la répression étatique. Sous l'influence des lois anti-anarchistes, de nombreux compagnons sont en effet déportés au bagne, et la défense de leur cas apparaît nettement plus importante que celle d'un capitaine pour les anarchistes. C'est seulement quand il apparaît que la condamnation de Dreyfus repose sur des faux, sur un complot et que les ligues antirépublicaines et antisémites s'emparent de l'affaire que les anarchistes réagissent. Pas tous, loin de là d'ailleurs. Longtemps prévaudra l'indifférence (chez les guesdistes aussi, soit dit en passant), avant que le danger antirépublicain ne fasse évoluer un certain nombre d'entre eux. Bernard Lazare jouera un rôle crucial dans ce qui apparaît comme un ralliement à la République et à sa défense. Dans sa présentation Philippe Oriol retrace les étapes de cette conversion, fournissant les principaux points de repère de cette évolution politique, dont on peut supposer qu'elle jouera un rôle quand il s'agira, quelques années plus tard, de défendre la République menacée, par l'impérialisme teuton cette fois ci, et le ralliement de la plupart des anarchistes à l'Union sacrée. Une préface aussi intéressante que le texte qu'elle accompagne.

Georges Ubbiali

 

Fédération ANARCHISTE, Agir pour l'anarchisme , Editions du monde libertaire, Paris, décembre 2007, 94 pages, 5 euros. juin 2008*

Voilà une brochure qui a le mérite d'exister à destination des militants des fédérations de la F .A. qui présente succinctement la FA., son organe de presse, un petit historique (fort intéressant) de Radio Libertaire, les librairies anarchistes et enfin quelques principes fondamentaux d'organisation (pour ceux qui doutent encore que l'anarchisme n'est pas antinomique avec la notion d'organisation). Suit une importante « annexe technique » qui pose la B.A. BA du travail militant : tracts, affiches qui est d'ailleurs de bon conseil pour tout militant politique.

Dans une seconde partie de la brochure sont présentées les dernières motions exposées en Congrès entre 2002 et 2007, balayant des thèmes classiques de l'anarchisme (anti-électoralisme, anti-patriarcalisme) et des notions plus neuves (on signalera l'excellente critique de la coupe du monde de « footre » ball et quelques précisions sur l'auto-organisation des travailleurs et des lieux de vie).

Cette brochure sert donc tout d'abord de « carte de visite » à destination de (jeunes) militants souhaitant ou ayant intégré la F.A.. Outre l'organisation interne de la F.A., cette brochure précise les orientations majeures de la Fédération. (inciter les travailleurs et l'ensemble des exploités à combattre les médiations qui vont à l'encontre de leurs intérêts) et les actions à mener pour y parvenir (auto-organisation, lutte contre toute forme hiérarchique…).

En guise conclusion, la F.A. revient sur la notion d'anarchisme et sur le front commun de réprobation que ce concept soulève à son encontre («  nos détracteurs, des fascistes aux marxistes en passant par les démocrates… » ). On y précise ce qu'est l'anarchie, tant souhaitée : «  notre ordre repose sur l'entente …les anarchistes refusent ce modèle sociétal [l'Etat] oppresseur, exploiteur, négation de l'individu et de ses aspirations  » (pp. 84-85 ). «  Ainsi donc, l'anarchie est ce que envisageons (société libertaire), l'anarchisme est le mouvement social qui poursuit la réalisation de l'idéal anarchiste  » (p. 87).

La F.A. précise aussi que l'action n'est pas l'agitation, mais qu'elle doit mener vers un but : la révolution libertaire. Pour cela, il faut s'émanciper de trois manières : d'une manière économique (réappropriation des outils de production, gestion directe par les ouvriers…), d'une manière politique (remplacement de la bureaucratie d'Etat par une organisation fédéraliste) et d'une manière intellectuelle (prise en charge de l'individu dans son rôle social, une société sans classes et sans Etat…).

Humaniste par excellence, la F.A a encore foi en l'homme. Nous avons envie de conclure en disant aux militants : « courage camarades ! ».

Florent Schoumacher

 

Ricardo FLORES MAGON : Propos d'un agitateur , Préface de David Doillon, illustrations Thierry Guitard, Paris, Editions Libertalia, 2008, 7 €. Avril 2009*

Mots clés : Histoire, Amérique Latine, Anarchisme, communisme libertaire, révolution

Flores Magon et Libertalia ont un lien fort : c'est du groupe punk redskin Brigada Flores Magon qu'est issu le fondateur des éditions Libertalia (1).

Il est donc tout naturel de voir Libertalia publier le révolutionnaire mexicain, dont le groupe musical porte le nom. En quoi consiste cet ouvrage ? Il s'agit ici d'un petit bréviaire de textes de Flores Magon, pour schématiser rien de moins que le « petit livre rouge et noir » du communiste libertaire, que chaque anarchiste devrait avoir lu !

Il s'agit donc d'un livre de petit format au prix modique reprenant les meilleurs pages de Flores Magon autour de onze textes issus de la presse révolutionnaire mexicaine de l'époque, notamment de deux journaux Regeneracion et Revolucion publié au Mexique puis aux Etats-Unis.

Venons-en un peu à Flores Magon, car le personnage en vaut largement la peine. Né en 1873, issu de l'Ecole Nationale de la Jurisprudence, le jeune Flores Magon affronte la police dès ses années étudiantes.

En 1905, Flores Magon créé puis prend la tête du Parti Libéral Mexicain (PLM), dont le but est de fomenter la révolution mexicaine. Emprisonné à de nombreuses reprises (1906, 1907, 1911…) le révolutionnaire mexicain en profite toujours pour faire le point de sa lutte en rédigeant des petits textes généraux ou concernant particulièrement le Mexique, où par exemple le président Carranza n'hésitera pas à remettre au goût du jour en 1916 la peine de mort…pour tout gréviste !

Ricardo Flores Magon s'exile à partir de 1907 aux Etats-Unis. Condamné en 1918 sur le sol américain à 25 années de prison après publié un manifeste contre l'engagement des Etats-Unis dans la Première Guerre Mondiale, Ricardo Flores Magon mourra étranglé au pénitencier de Laevenworth dans le Kansas en 1922 dans des conditions troubles.

Chantre de la révolte, anti-autoritaire, illégaliste, révolutionnaire, critique du mendiant acceptant sa misère contre le voleur qui veut renverser le système, adepte d'une théorie de la barricade Flores Magon est avant-tout un révolutionnaire en acte plutôt qu'un penseur en fait. Ses textes brefs, subtils dans leur langue (il faut saluer ici la traduction) font parfois place à une certaine poétique et à une forme inédite de l'écrit révolutionnaire : le conte.

L'introduction de David Doillon est précieuse pour replacer dans son contexte ce penseur atypique. La chronologie concernant Flores Magon en fin de volume est salutaire afin de découvrir en Europe ce « Blanqui » mexicain, aujourd'hui inhumé à la Rotonde des Hommes illustres à Mexico. Un ouvrage frais, indispensable, surtout par les temps de révolte estudiantines en Grèce et de répressions juridico-policières, de crises économiques et de recherche de solutions nouvelles qui s'ouvrent à nous. On remarquera par ailleurs les illustrations inédites de Thierry Guitard au style singulier, mais bien connu des fans de la Brigada Flores Magon .

Florent Schoumacher

(1) Sur le groupe BFM : http://fr.wikipedia.org/wiki/Brigada_Flores_Magon .

En ce qui concerne le fondateur des éditions libertalia : http://users.skynet.be/club.achille.chavee/brigada_flores_magon.htm .

 

Carlos FONSECA, Le Garrot pour deux innocents (L'affaire Delgado Granado), Traduit de l'espagnol par Alain Pecunia, Éditions CNT-Région parisienne, 2003, 224 p., 15 Euros (1).

À Madrid, le 31 juillet 1963, deux jeunes militants libertaires sont arrêtés par la police espagnole. Après des aveux obtenus sous la torture, des dépositions falsifiées et un jugement pipé devant un tribunal militaire, ils meurent garrottés dix-sept jours plus tard dans l'indifférence estivale. Granado est venu en Espagne pour prendre en charge une valise d'explosifs afin de préparer un attentat contre Franco. Delgado n'a fait que passer la frontière pour prendre contact avec lui, qui était à Madrid depuis trop longtemps, et repartir en France au plus vite, avant qu'une seconde équipe ne passe à l'action. Delgado et Granado n'étaient donc pas responsables des attentats dont on les accusa et qui avaient frappé, quelques jours plus tôt, des bâtiments officiels. Pour leurs juges, cela ne faisait guère de différence : " Ils sont anarchistes, et par conséquent, coupables. "
En 1946, l'ONU condamne le régime franquiste, en grande partie victorieux grâce à l'aide de l'Allemagne nazie et de l'Italie fasciste, et recommande aux nations membres de retirer leurs ambassadeurs à Madrid ; mais l'Espagne ne reste que peu de temps au ban des nations. La guerre froide, qui divise le monde en deux blocs, joue en faveur du dictateur. Son anticommunisme lui vaut en effet la confiance de l'Amérique. Elle impose la réintégration de l'Espagne aux Nations unies, installe trois bases militaires dans le pays, lui accorde d'importants crédits économiques, ainsi que l'honneur d'une visite du président Eisenhower en 1959. Ce soutien s'ajoute à une manne touristique et à une émigration économique qui touche 7% de sa population active, permettant le maintien du régime. Il autorise aussi un regain de la répression contre toute opposition opportunément qualifiée de " communiste ".
Depuis la défaite républicaine, la lutte armée n'avait jamais tout à fait cessé sur le sol espagnol. Les maquisards, peu à peu décimés, et les actions de " l'extérieur " devenues le fait d'individus de plus en plus isolés, elle semble s'achever en janvier 1960 avec la mort violente de Francisco Sabaté, " El Quico ". Définitivement désillusionnée sur la possibilité de renverser le Caudillo sous la pression des démocraties et poussée par la jeune génération, l'opposition libertaire en exil va alors réagir. En septembre 1960, la CNT organise un important congrès international. Eparpillée à travers le monde, divisée en deux tendances principales - l'une adepte de solutions politiques aux côtés des partis traditionnels, l'autre de l'action directe en toute autonomie -, ce congrès amorce la réunification du mouvement et adopte le recours à la violence comme moyen de combat. Un organisme " secret " se met en place sous le nom de " Défense intérieure " où sont représentés la CNT, la FAI et les FIJL, les Jeunesses libertaires. Ses buts consistent à abattre le Généralissime, à décourager le tourisme de masse par des attentats matériels permettant également d'attirer l'attention de l'opinion démocratique sur la banalisation d'un régime criminel. Durant l'été 1963, après une année d'actions contre des avions et des trains ibériques, l'envoi et le télescopage de deux équipes indépendantes aboutissent, de négligences en trahison, au supplice de Delgado et Granado.
À cet échec sanglant s'ajoute, de connivence avec le pouvoir espagnol, la pression du gouvernement français. Le 20 octobre 1963, les Jeunesses libertaires sont déclarées illégales et ses principaux militants emprisonnés durant plusieurs mois. La tolérance envers la CNT ne sera maintenue qu'en échange de son abandon des méthodes expéditives, tandis que les FIJL continueront leurs actions dans la clandestinité jusqu'à leur auto-dissolution en 1968.
Quarante ans après, tirer de l'oubli la mémoire de ces deux victimes de Franco n'est pas le seul mérite de ce livre alors qu'un groupe pour la révision du procès de Delgado et Granado mène campagne pour obtenir une condamnation institutionnelle des sentences prononcées par les tribunaux franquistes.

(1) Éditions de la CNT 33, rue des Vignoles 75020 Paris. Tél. : 01 43 72 09 54 ; Fax : 01 43 72 71 55. Dessin original de couverture de Jacques Tardi.

Hélène Fabre.

 

Caroline GARNIER, Quitter son point de vue : Quelques utopies anarcho-littéraire d'il y a un siècle . Introduction et conclusion de M. Antony, , éditions du monde libertaire, Paris, Décembre 2007, 116 pages, 10 euros. septembre 2008*

Il faut dépasser l'appréhension due à la couverture chargée d'assez mauvais goût de l'ouvrage d'un vert criard pour se plonger dans un monde qui nous est étranger et pour cause car il s'agit d'utopies, qui par définition même sont sans topos, sans lieu où les trouver.

Michel Antony, qui par ailleurs sur un site dédié fait la recension d'ouvrages autour de l'anarchisme (1), nous présente le volume de Caroline Garnier en jonglant entre les différents auteurs anarchistes et parfois libertaires. Il distingue trois écrits : les écrits libertaires à proprement parler, les écrits dystopiques qui sont contre-utopiques et enfin les textes réellement anarchistes. Dans les premiers, Antony classe des auteur comme Fénélon, Rabelais, Wilde, Zola ; dans les deuxièmes Orwell ou Huxley (manque ici singulièrement Kafka !) et enfin propos même de l'ouvrage les troisièmes où l'on voit Louise Michel par exemple.

Caroline Garnier dans l'introduction même de son propos signale cette « atopos », ce non-lieu qu'est l'utopie. On aura ainsi le loisir de découvrir des auteurs comme André Léo (une femme nommée Léodisle Champseix « dans le civil ») qui va produire en 1874 un récit dense, celui de la commune de Malenpis qui passera de l'idéal démocratique qui se corrompt lentement pour finalement demander son rattachement au royaume de Bombance, où l'argent est roi. Bientôt le révolte grondera est Malempis choisira la République et se renommera Bien-Heureuse.

Plus centré sur le vingtième siècle voici le théoricien Jean Grave qui en 1905 publie Terre Libre. Nous sommes plongés dans un conte aux clauses de style volontairement éculées : l'histoire d'un naufrage. Les terrelibériens naufragés s'emparent de ce petit bout de terre et très vite une démocratie directe s'installe. Comme dans toute société on voit très vite poindre les « fainéants » qui cherchent à profiter du travail des autres. Que faire de ces individus ? Les exclure ? Grave répond à la question. Les fainéants ont une utilité sociale : leur disponibilité de fait leur permet de voir ce que les terrelibériens ignorent : en somme, ils deviennent quelque peu les sages de la communauté. L'on découvre aussi que des bouteilles d'alcool disparaissent et se pose la question de la répression. Là aussi Grave répond à la question : si la correction est compréhensible, qui voudra endosser l'uniforme du bourreau dans cette société utopique ? Personne.

Et l'on continuera ainsi à découvrir les récits de Han Ryner, de Bernard Lazare de Georges Eeckhoud ce dernier axant son propos sur l'utopie sexuelle autour d'une libération de l'homosexualité à une époque où Wilde venait (en 1895) de se voir condamner pour ses penchants.

On s'attardera sur Les Microbes Humains de Louise Michel. La mère courage de l'anarchisme nous livre un récit confus où l'on voit une société « fin de siècle » pourrir sur pied, dont la symbolique est ici une bagarre entre deux hommes nécessitant l'intervention de la police et qui sera le début d'un cauchemar dont les personnages ne se réveilleront jamais vraiment si ce n'est avec le désir d'en finir avec cette même société.

Cet ouvrage très intéressant mais nous laisse cependant sur notre faim. A la fin de notre lecture, il nous manque la publication des ouvrages cités ce qui seraient une véritable suite logique à cette présentation globale de l'utopie. A bon entendeur…

Florent Schoumacher

(1) Sur le site de l'académie de Besançon.

 

Mathieu HOULE-COURCELLES, Sur les traces de l'anarchisme au Québec (1860-1960), Montréal, Lux éditeur, 2008, 273 pages, 20 euros. aout 2008*

L'auteur a bien raison ici de parler de traces, un peu comme un paléontologue qui piste d'anciennes traces fossiles. En introduction à son texte, Houle-Courcelles le dit clairement : «  Parti de presque rien en 1999 avec quatre ou cinq référence en poche…  ». En somme, l'auteur « y est allé au toast » (1) comme disent nos cousins québécois ! En effet, il n'est pas évident de cerner l'anarchisme de nos amis du « Canada français », car bien entendu nous n'avons pas affaire à un courant politique majeur du Québec. Le précurseur historique en est Arthur Buies, plus anticlérical et humaniste qu'anarchiste, mais qui va poser les jalons, dès son retour au Québec en 1862, d'un journal d'agitation, La Lanterne , qui sera mis à l'index par le clergé six mois après sa création. C'est l'influence de la Commune de Paris en 1871 qui va avoir un nouvel impact sur le (futur) Québec. En effet, la révolte écrasée, Mac Mahon se demande que faire avec les prisonniers politiques pour éviter la solution peu républicaine du bagne. La solution « canadienne » se présente. Ainsi, pas moins de 3000 communards traversent l'Atlantique pour rejoindre les rives du Saint-Laurent. L'exil, la nature sauvage forcent bon nombre de ces ex-communards à avoir une propension non négligeable pour les alcools de toutes espèces et ainsi, cette populace va former une « société bruyante et agaçante », selon le consul de France. Nous apprenons aussi très vite que des Canadiens français traversent la frontière pour s'installer en Pennsylvanie et fonder La Torpille , un journal aux accents anarcho-communistes pour les travailleurs de langue françaises du Canada et des Etats-Unis. Néanmoins, l'implantation au niveau du Canada francophone sera bien plus laborieuse qu'en Pennsylvanie et dans les autres Etats confédérés des Etats-Unis. Elisée Reclus traversera également le Belle Province en 1889 et sera d'ailleurs très critique vis-à-vis de la société québécoise, où le clergé est omniprésent.

Tout cela pour dire que l'auteur de ce livre nous amène dans un voyage passionnant d'autant plus « exotique » que nous découvrons ainsi une partie (faut-il le souligner) complètement méconnue du mouvement anarchiste de ce côté-ci de l'Atlantique. Là encore, le « yiddishland libertaire » est très présent (2), et on verra l'influence de juifs de manière assez prégnante dans l'essor (modeste il est vrai) de l'anarchisme au début du vingtième siècle, avec la venue d'Ema Goldman pour une conférence qui fera date dans l'histoire du mouvement ouvrier canadien. On soulignera également l'influence d'un Herschman, également juif, fondant le Folskzeitung dans les années 1912 . L'influence juive sera d'autant plus prégnante qu'en 1912, la première grève générale de l'industrie du vêtement sera déclenchée à la grande majorité (90%) par des travailleurs juifs avec pas moins de 5000 grévistes. On découvrira en outre des figures inconnues sur le vieux continent, comme Albert Saint-Martin, un marxiste libertaire qui annonce finalement certains thèmes propres à une autre penseur plus connu des européens : Daniel Guérin. On verra enfin un auteur anonyme anarchiste doté d'un certain humour pour signer son texte « Jean Valjean II », un opuscule publié en 1913 sur « la cherté de la vie » (déjà des problèmes de pouvoir d'achat !). Toute cette passionnante aventure dans laquelle nous amène l'auteur, en grande partie soutenue par des « judéo-anarchistes » comme aux Etats-Unis, va s'achever en 1960 : la fièvre anticommuniste gagne depuis les années 50 les rives du Saint-Laurent, le flambeau de l'anarchisme est alors tenu par des troupes clairsemées qui amènent à la fondation d'une section locale de la CNT à Montréal. On signalera de plus que la collection « instinct de liberté » est particulièrement soignée et d'un petit format à l'italienne des plus agréables.

Florent Schoumacher

(1) Ne pas se laisser arrêter par les obstacles.

(2) On peut mettre ce point en lien avec l'ouvrage Juifs et Anarchistes des Editions de l'Eclat, dont une contribution est axée sur le Yiddishland libertaire étatsunien. Voir à ce propos la note de lecture de cet ouvrage sur le site.

 

Edouard JOURDAIN, Proudhon. Un socialisme libertaire , Paris, Michalon, 2009, 108 p. 10 €. Décembre 2009*

Mots clés : Proudhon, anarchisme, fédéralisme, libertaire, guerre, propriété, morale, philosophie, équilibre

Voulu comme une présentation positive de la pensée de Proudhon, il est probable au contraire que ce livre aboutisse à un effet contraire. Du socialisme libertaire annoncé en sous titre de ce court opuscule, il en ressort au contraire une pensée confuse, contradictoire, assez éloignée de ce qu'on peut attendre d'une version libertaire du socialisme. Pourtant l'auteur n'insiste en aucun cas sur les dimensions les plus critiquables et bien connues que sont son antisémitisme, son antiféminisme phallocratique et familialiste ou encore son homophobie maladive. A décharge de Proudhon, on conviendra que ces traits politiques sont largement partagés à son époque. Jourdain, auteur par ailleurs d'un Proudhon, Dieu et la guerre , se concentre sur le noyau rationnel de la pensée proudhonienne, autour de trois dimensions, la justice , le droit de la force et le fédéralisme. Il n'est pas dans l'objectif de ce tout petit livre de détailler ces aspects dans toute la profondeur qui serait nécessaire. Néanmoins, les extraits de textes et de citations qu'il présente permettent de se faire une idée. Afin de comprendre la notion de justice, toute empreinte d'idéalisme, il faut s'adosser à la version proudhonienne de la dialectique. La dialectique, pour laquelle Marx a raillé Proudhon de manière définitive, on ne peut que conclure à la conception pour le moins scolaire de la version proudhonienne. A la thèse il oppose l'antithèse qui se conclut par une synthèse, qui n'est jamais que l'expression de l'équilibre, terme central dans la pensée proudhonienne. Bref, l'antagonisme ne parvient à son équilibre que grâce à la justice. A la lutte des classes, Proudhon substitue la primauté de la « force spirituelle commune de la justice. Avec une telle conception, on comprend comment Jourdain peut insister sur l'intérêt des théologiens pour la lecture de Proudhon, dont les certains commentateurs (dont l'auteur de la biographie de référence, Haubtmann est un catholique). Le second aspect de la dimension de la pensée de l'auteur du célèbre « La propriété, c'est le vol », est la conception du droit où Proudhon est rapporté, hélas cursivement, à la conception du droit naturel de Rousseau. Sur le fond, la conception de Proudhon s'apparente à celle de Hobbes, lue là encore avec une naïveté déconcertante. Proudhon se démarque de Hobbes parce que ce dernier n'a pas pris en compte le fait que la force « doit être employée d'une manière digne d'elle », Proudhon cité p. 68. Jourdain évoque également, au détour d'une phrase, l'élitisme antidémocratique de Proudhon, explication de son intérêt par les cercles à l'origine du fascisme. Enfin, le dernier chapitre constitue en fait un commentaire sur le livre consacré à la guerre, qui n'apparaît que comme un sous produit de la conception fixiste de la dialectique où Proudhon se révèle un strict realpolitik. On en prend un seul exemple, à propos du fédéralisme, seule manière de dépasser l'état de guerre, selon lui. Alors que Marx écrivait des lettres de félicitations au président des Etats-Unis pour soutenir la guerre contre le sud esclavagiste, Proudhon, au même moment, pourtant opposé au principe des nationalités, défend l'idée d'une sécession des états du Sud, sans remettre en cause la l'esclavagisme. Que retenir de cette pensée, dont l'auteur reconnaît volontiers le caractère confus et inabouti ? Que Proudhon fut sur le fond un moraliste, assez obtus sur la plupart des questions politiques de son époque. Il n'est pas sûr que le rapprochement qu'opère Jourdain avec des philosophes en vue de notre époque, d'Habermas à Rawls en passant par Ricoeur serve réellement la cause de Proudhon.

G.U.

 

Pierre KROPOTKINE, La morale anarchiste, Paris, Mille et une nuits, 2004.

Bonne idée qu'a eu cet éditeur de livre à bas prix que de republier ce texte de 1889 de celui qu'on qualifie volontiers de Prince de l'anarchie (statut qui était effectivement le sien). Ce court texte constitue une sorte d'introduction au livre clé qu'est L'entraide, un facteur de l'évolution qui sera publié en 1906. Contrairement au propos du postfacier, Jérôme Solal, qui présente Kropotkine comme l'anti-Darwin, Kropotkine apparaît à la lecture de ce court texte comme un théoricien s'inscrivant dans la lignée du grand naturaliste. En effet, si les conclusions auxquelles aboutissent le prince sont aux antipodes de celles qu'on attribue trop fréquemment au père du principe de la lutte pour l'existence (lecture de Darwin aujourd'hui fortement remise en cause par les travaux de Patrick Tort), il n'en reste pas moins que les postulats de départ des deux auteurs sont les mêmes. En effet, Kropotkine prétend dans ces lignes fonder l'éthique (humaine d'ailleurs plus qu'anarchiste) sur des principes biologiques. Selon Kropotkine, ce n'est pas le struggle for life qui est au principe de la vie sociale, mais le principe de solidarité. Ainsi qu'il l'écrit : " L'idée du bien et du mal n'ai rien à voir avec la religion ou la conscience mystérieuse ; c'est un besoin naturel de races humaines " (p. 32). Le sens moral est donc une faculté naturelle, au même titre que l'odorat, le goût etc. Complètement solidaire de l'évolutionnisme du XIXe, Kropotkine conçoit l'anarchie (ou plutôt sa morale) comme fondée en gènes et donc, fatalement, conduisant l'homme à son émancipation, puisque " la loi de l'appui mutuel est la loi du progrès " (p. 42). A cette conception téléologique qui remplace la " diamat " stalinienne par l'hérédité, Kropotkine y ajoute un vitalisme tout nietzschéen, influencé par un philosophe aujourd'hui méconnu, Jean-Marie Guyau. Cela nous vaut des proclamations inattendues : " Sois fort. Déborde d'énergie passionnelle et intellectuelle - et tu déverseras sur les autres ton intelligence, ton amour, ta force d'action " (p. 67). C'est tout à fait inhabituel pour le lecteur contemporain de lire " Nous ne voulons pas être gouvernés " (p. 48) appuyé par un raisonnement sur le fonctionnement des fourmilières, image qui revient à plusieurs reprises sous la plume de l'anarchiste russe. Un petit livre facile d'accès qui interroge fortement la matrice intellectuelle du courant libertaire.

Georges Ubbiali

 

Pierre KROPOTKINE, La conquête du pain. L'économie au service de tous , Paris, ed. Sextant, 2006, 285 p. juin 2007*

C'est toujours avec curiosité que l'on assiste à la réédition de ces textes, histoire de se pencher sur le fond théorique du courant libertaire. Publié en 1888 en anglais à Londres, à Paris quatre ans plus tard, La conquête du pain a connu de multiples éditions en diverses langues. En même temps, ainsi d'ailleurs que le pointe la préfacière de cette édition, il s'agit d'un texte daté (elle va jusqu'à écrire : «  C'est bien un objet archéologique que nous présentons (…) », p. 5). Sans aller jusqu'à l'archéologie, force est de constater combien cet écrit de Kropotkine apparaît marqué par son temps. Il ne s'agit pas de prétendre qu'un texte puisse s'abstraire de son époque, même le Capital de Marx est empreint de sa période de rédaction. Cette évocation de Marx apparaît d'ailleurs particulièrement judicieuse en comparaison de Kropotkine. Là où le premier offre avec le Capital une méthode pour penser le capitalisme et le combattre, Kropotkine se livre à la description d'une utopie nécessaire. Kropotkine avait lu Marx, il le cite d'ailleurs à plusieurs reprises au cours de La conquête du pain , mais il ne le discute pas, se contentant d'affirmer son désaccord avec lui. Il rejette la notion de la valeur, au fondement de l'approche marxiste, pour lui opposer une compréhension du capitalisme en terme de vol. Selon lui, le capitalisme ne serait rien d'autre que le prolongement, par une autre classe, la bourgeoisie, du système féodal. La critique qu'il porte au capitalisme ne réside donc pas dans l'exploitation du travail, mais dans l'appropriation indue que font les capitalistes de la richesse. Il faut donc se saisir des surplus qui existent et qui sont accaparés par les capitalistes. Il réclame donc le droit à l'aisance pour tous les membres de la société, au nom d'un droit de l'espèce à se reproduire correctement. Bref, le capitaliste n'est pas tant un exploiteur (au sens d'exploitation de la force de travail) qu'un brigand. Ajoutons que son propos est fortement marqué par l'économie paysanne. Non que Kropotkine ignore l'industrie, il lui consacre d'ailleurs plusieurs chapitres. Mais sa perspective demeure celle inaugurée par Proudhon d'une économie traditionnelle des métiers, appuyé sur un vaste secteur paysan. C'est donc une conception d'un socialisme de la redistribution, pas d'un socialisme de la production qui est développé dans son livre. D'où ses appels récurrents au rationnement et à l'autarcie en cas de révolution, la Commune risquant d'être attaquée de toutes parts. Ajoutons également que sa vision de la femme n'anticipe guère l'avenir. Il reconnaît certes le statut dominé de cette dernière, mais lui réserve néanmoins l'éducation des enfants (p. 150-155). S'il se prononce contre la division des travailleurs entre ceux qui sont qualifiés et ceux qui ne le sont pas, son humanisme idéaliste l'amène à se montrer hyper-volontariste en proclamant l'abolition immédiate des différences (lire notamment p. 210 et suiv. où il écrit : « toutes les théories sur l'échelle des salaires ont été inventées après coup pour justifier les injustices existant actuellement, et nous n'avons pas à tenir compte  », p. 213-214). Plus surprenant, pour conclure, apparaît le chap. XI, La libre entente, où Kropotkine se fait le chantre du… contrat. En termes modernes, on trouve sous sa plume l'éloge de la subsidiarité chère aussi bien à la CFDT qu'aux dirigeants de l'Union européenne. Mobilisant des exemples ahurissants pour le lecteur d'aujourd'hui (la Croix rouge, les société militaires allemandes volontaires renforçant l'armée impériale ou les sociétés de chemin de fer), il met en avant le grand avantage qu'il y a à ce que des individus s'entendent entre eux sans « intervention de l'autorité », p. 165 (sous entendu l'Etat), à leur niveau, pour accorder leurs intérêts à leur niveau. Cette valorisation de la libre entente et de l'initiative individuelle ne laisse pas de déconcerter le lecteur contemporain, qui, à défaut d'une stratégie révolutionnaire pour aujourd'hui y découvrira une évocation plaisante d'un socialisme romantique.

G.U.

 

Pierre KROPOTKINE, Dans les prisons russes et françaises , Paris, Le temps des cerises, 2009, 287 p., 15 €. Mai 2010*

Mots clés : Kropotkine, anarchisme, prison, enfermement, histoire, Russie,

C'est avec un grand intérêt que l'on découvre la publication d'un livre inédit en français depuis sa publication en 1886. Il s'agit d'un recueil de huit articles parus à Londres entre 1882 et 1884, dans un périodique britannique Nineteenth Century , auquel s'adjoignent deux textes sur l'utilité sociale et la morale de l'emprisonnement. Traduit de l'anglais et préfacé par Philippe Paraire (auteur par ailleurs, avec son frère, d'une anthologie, fort recommandable, La révolution libertaire de textes de Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Le temps des cerises, 2009), le prince anarchiste raconte ses souvenirs des différentes prisons par lesquelles il est passé (russe, anglaise, française). Sans grande surprise le lecteur découvrira que les prisons, quelque soit le pays, ne sont pas des lieux de villégiatures particulièrement agréables : saleté, nourriture exécrable, cafards et autres insectes y pullulent, tandis que les rapports avec les gardiens ne sont pas particulièrement caractérisés par leur aménité. Mais au-delà de l'évocation de son cas, Kropotkine s'essaie à une compréhension plus large de la fonction sociale de la prison. Bien loin de s'arrêter à une demande d'humanisation de la prison, Kropotkine avance une remise en cause radicale du système pénitentiaire. Constatant que près de la moitié des détenus sont des récidivistes, il en conclut que l'enfermement ne saurait constituer une solution aux problèmes posés. Il faut en finir avec toutes les formes d'enfermement, y compris pour les aliénés, avance-t-il. Bien avant Foucault, Kropotkine se présente ainsi comme un adversaire acharné de l'enfermement, en tant que pratique de répression. Il faut non pas enfermer les délinquants (ou les malades mentaux) mais leur permettre de se refaire une place au sein du tissu social, par l'éducation, la formation professionnelle, un soutien conféré à leur entourage familial. Bref, Kropotkine, même s'il demeure assez évasif sur les mesures concrètes à prendre, se positionne comme un adepte de la liberté totale et définitive.

é videmment, il faut faire la part entre ce qui relève du vœu pieux, du manifeste politique et ce qui relève d'une véritable alternative à l'enfermement. En tous les cas, ces quelques passages montrent que ce livre se lit aussi comme une contribution politique et pas seulement comme l'évocation de souvenirs personnels, même si ces derniers peuvent être assez passionnants (que l'on songe à la description de la forteresse Pierre -et-Paul où tant de révolutionnaires russes du XIX e furent enfermés).

Georges Ubbiali

 

Gustav LANDAUER, La révolution , Paris, Sulliver, 2006, 202 p. Mai 2007*

Saluons l'excellente idée des éditions Sulliver d'offrir une nouvelle traduction de ce texte qui n'était plus disponible depuis de nombreuses années. Paru en 1907, Die Revolution , est présenté dans la dernière édition allemande comme « l'unique philosophie de l'histoire d'un point de vue libertaire dans le monde germanophone ». De fait, de cette édition Sulliver, composée du texte de Landauer et d'un second article de Louis Janover, Les révolutions contre les prophètes », on retiendra plus volontiers le commentaire de Janover. Rappelons d'abord en quelques mots qui était Landauer, une des figures de référence du mouvement libertaire international. Né en 1870, il sera un des principaux théoriciens anarchistes durant de nombreuses années, participant à des revues multiples. Figure de la bohême littéraire, il finira exécuté par les forces nationalistes, soutenues par les sociaux-démocrates, à l'occasion de la république des conseils de Bavière d'avril-mai 1919. Quelques repères biographiques sont d'ailleurs présentés entre les deux textes. Le premier, celui de Landauer donc, est un exposé sur la révolution. Pas vraiment la révolution socialiste mais le concept de révolution. En pratique, Landauer s'arrête aux révolutions bourgeoises. Landauer s'inscrit parfaitement dans ce courant du socialisme romantique qui pense moins l'utopie comme une forme nouvelle que comme un retour au passé, un passé idéalisé et pour le dire franchement, totalement mythique. De fait, sa vision renvoie à une morale, un point de vue éthique, voire métaphysique. Comme le dit à juste titre Janover, «  nous entrons dans un monde où l'on du mal à faire le départ entre le mythe, le merveilleux et l'histoire  », p. 146. Bref, la révolution apparaît bien moins sous la plume de Landauer comme une nécessité matériellement enracinée dans les rapports de production que comme une vision esthétique, fruit d'un volontarisme autoproclamé. Bref, le socialisme, il faut le vouloir pour qu'il advienne, indépendamment de toutes contingences matérielles. Dans son développement, de manière symptomatique, Landauer ne fait aucune allusion à la première révolution prolétarienne du XX e siècle, celle de 1905 en Russie. Hésitant entre le conte, le fabliau et le roman, cette prose fait l'objet d'une sévère critique dans la seconde partie par Louis Janover. Ce dernier se livre à la nécessité d'un retour à Marx pour changer le monde et mettre en œuvre la révolution. Janover se montre particulièrement convaincant en critiquant une certaine vision anarchiste fondée sur des vœux pieux plus que sur une analyse matérialiste. Sa critique par la suite d'un certain nombre d'auteurs, Simone Weil, Lyotard ou Pierre Clastres apparaît moins nécessaire, si ce n'est pour le piquant de la polémique. A lire aujourd'hui Landauer, on a parfois du mal à comprendre le statut de théoricien qu'il occupe dans le panthéon anarchiste, même si sa fin tragique en fait un acteur à part entière du mouvement international.

G.U.

 

Jules LERMINA, L'ABC du libertaire, Paris, Mille et une nuits, 2004

Voici un texte aussi court qu'intéressant pour ceux que les principes libertaires attirent. Jules Lermina est journaliste et écrivain (sa vie et son œuvre sont brièvement présentés à la fin du volume). Dans la presse de la colonie communiste d'Aiglemont, il publie sa vision de ce qu'est un libertaire. Fortement marqué par Proudhon, au point de reprendre à son compte certaines de ses expressions (Dieu, c'est le mal), il développe une conception individualiste du mouvement anarchiste. L'anarchisme, selon lui, relève d'une ascèse personnelle et spirituelle afin de se purifier de la socialisation nauséabonde dont le système capitaliste imprègne les êtres. Comme il l'écrit en raccourci dans les dernières pages de cet opuscule, " n'est véritable libertaire que celui qui se fait lui-même " (p. 47). L'anarchisme se présente donc comme un outil mental de régénération mentale.
La première étape à franchir consiste précisément à s'affranchir de Dieu. Car Dieu est la matrice de l'autorité, autorité qui est confortée par la propriété privée. " Supprimer la propriété individuelle, c'est régénérer l'humanité " (p. 41). Avec une telle vision, spiritualiste, de l'anarchie, la prose de Lermina s'oppose au syndicalisme (son article date pourtant de 1906), aux 8 heures ou encore aux retraites ouvrières (opposition qui est partagée également par la CGT syndicaliste-révolutionnaire). Même s'il se méfie du principe syndical, il partage avec lui un certain mépris pour les masses (" Le troupeau humain bête et sentimental ", p. 33) qui se laissent séduire par l'armée et la patrie. S'il évoque le capitalisme, ce journaliste populaire développe une conception de la terre comme source de richesse pour l'humanité. Cet " ABC du libertaire " constitue une approche morale du développement de l'homme s'opposant à l'immoralité d'un monde injuste. En cinquante pages, s'étale une conception de l'anarchisme qui tourne le dos au mouvement ouvrier, pourtant en plein développement.

G.U.


Auguste LIARD-COURTOIS, Souvenirs du bagne , Toulouse, Les passés simples, 2005. juillet 2007*

Excellente initiative de cette nouvelle maison d'éditions que de rééditer ce texte paru en 1903. Le second volume, Après le bagne, paru lui en 1905, est d'ores et déjà annoncé. L'auteur est un militant anarchiste et néo-malthusien qui est contraint de vivre sous un faux nom, Liard. Mais, continuant à être actif au sein des milieux libertaires après avoir connu l'exil, Auguste Courtois est condamné en 1894 au bagne en Guyane. La condamnation aux travaux forcés à Cayenne signifiait alors non seulement la déportation, mais aussi la certitude d'une mort rapide. Par chance, après avoir effectué sa peine de cinq ans, Louis Liard a été acquitté de sa peine de relégation. Car bien souvent les bagnards étaient contraints de demeurer sur place, créant une population instable et ostracisée par la population coloniale. Il a donc pu revenir en France en 1900 et écrire ce témoignage de grand intérêt sur son expérience de survie dans un univers profondément hostile. Non seulement les conditions naturelles étaient extrêmement difficiles à supporter, mais le fait d'être un déporté politique au milieu de délinquants ne constituait pas particulièrement un avantage. C'est cette expérience de forçat qui est racontée ici, avec les conceptions d'un militant ouvrier de l'époque. Comme le signale l'éditeur, Liard partageait les opinions de son époque sur la supériorité de l'homme blanc ou sur la dégénérescence que constituait l'homosexualité. Il faut donc lire ce témoignage sans aucun anachronisme. C'est au bagne que Liard aura l'occasion de rencontrer le capitaine Dreyfus ou d'autres militants comme lui, ainsi Clément Duval. La première partie de son récit est consacrée à son engagement dans le mouvement anarchiste. Bien que n'occupant qu'une partie réduite du livre, il n'en est pas moins intéressant sur les luttes (Fourmies qui l'incite à s'installer dans le Nord) ou divers personnages du mouvement ouvrier qu'il rencontre (Guesde ou Caserio). Ce récit constitue un témoignage de première main sur les conditions de lutte et de répression qu'ont connues les premiers militants du mouvement ouvrier naissant.

G.U.

 

Albert LIBERTAD, Le culte de la charogne. Anarchisme, un état de révolution permanente (1897-1908) , Marseille, Agone, 2006. janvier 2007*

Il s'agit de la réédition enrichie d'un recueil d'articles d'un anarchiste individualiste paru précédemment chez Galilée en 1976. Comme toujours chez Agone, ce qui saute aux yeux quand on empoigne l'ouvrage, c'est la minutie et le sérieux du travail éditorial effectué. En effet, cette anthologie est précédée d'un fort intéressante préface d'Alain Accardo, sociologue de son état, qui offre une lecture de la position du « juste » dans l'histoire politique. Ce texte constitue une vibrante mise en bouche à la lecture des articles de Libertad. En un mot, Accardo s'interroge, à partir de la célèbre formule de la Boétie sur la soumission volontaire, sur ce qui fait que les militants, mêmes les plus radicaux et révolutionnaires, participent eux aussi à la domination qu'ils ne cessent de dénoncer. Utilisant les apports de la science sociale actuelle (en particulier ceux de Bourdieu), il interpelle sur l'implication ontologique «  dans le fonctionnement de ses structures de domination (…) assumée subjectivement par les individus, soit sous des formes explicites (…)  ; soit, le plus souvent sous la forme pratique de dispositions et inclinations à agir spontanément dans un certain sens  », p. 39. Malicieusement, on pourrait suggérer à Accardo, afin de sortir de l'aporie de du militant complice, de s'interroger à partir d'autres catégories, telle celle d'exploitation.

Charles Jacquier explique ensuite les principes qui ont prévalu dans la sélection des textes, principes qui expliquent que cette édition ne soit pas la stricte copie de celle de 1976. Surtout, afin de savoir qui sont les individus auxquels Libertad fait référence dans ses textes, un important glossaire des noms (pas tout à fait intégral) et des publications, en partie basé sur le Maitron, est ajouté en fin d'ouvrage. Enfin, l'appareil critique est complété par un court article de G. Manfredonia, paru en 1983, visant à réhabiliter le personnage de Libertad. En effet, ce dernier était assez contesté au sein de la mouvance libertaire. Fort en gueule (ce dont témoigne sa prose), menant une vie sexuelle mal appréciée, il était par ailleurs soupçonné d'être un indicateur de police. Manfredonia fait fi de ces appréciations péjoratives en proclamant Libertad était un camarade !. Le fort volume des articles de ce dernier sont extraits de trois journaux , L'anarchie , qu'il a fondé, mais aussi Le Droit de vivre et Le Libertaire , et classés par ordre chronologique en trois parties (1897-1904, 1905-1908 et, enfin, les écrits posthumes après 1909).

Difficile de présenter de manière synthétique les presque 400 pages de prose de Libertad tant ses centres d'intérêt sont nombreux et variés. On s'attardera uniquement à l'article du 31 octobre 1907, qu donne son titre au livre, « Le culte de la charogne ». Libertad y dénonce avec pugnacité la consécration du passé que constitue, selon lui, le culte des morts. C'est l'occasion d'une violente diatribe antireligieuse et d'une affirmation de foi positiviste sur le sens du progrès : «  Plutôt que de nous agenouiller auprès des cadavres, il convient d'organiser la vie sur des bases meilleures pour en retirer le maximum de joie et de bien-être (…) Si les hommes veulent vivre, qu'ils n'aient plus le respect des morts, qu'ils abandonnent le culte de la charogne. Les morts barrent aux vivants la route du progrès  », p. 338-39. Ne reste plus au lecteur qu'à se plonger dans l'univers d'un homme pour qui la révolution ne se limitait pas au grand soir, mais était acte de foi quotidien.

G.U.

 

 

André LORULOT, Pourquoi je suis athée !, Paris, Les éditions libertaires, 2004, 142 p. mai 2006*

Après Les 12 preuves de l’inexistence de Dieu, de Sébastien Faure, voici que les éditions libertaires rééditent un texte d’André Lorulot datant de 1957. Ce texte est complété d’une couverture pour le moins surprenante (une photographie humoristique, plus anticléricale qu’athée, et qui n’a aucun rapport direct avec l’auteur ou le pamphlet concerné), d’une préface des éditeurs (ainsi que d’une quatrième de couverture), d’une notice biographique de l’auteur extraite du Maitron (Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier), retraçant son parcours de l’anarchisme individualiste au début du XXème siècle à la militance dans la Libre pensée.
Les nombreux chapitres sont courts, et mettent le doigt sur des incohérences logiques des différentes religions : le caractère indéfinissable de Dieu ; l’orgueil marqué des croyants, qui estiment que leur Dieu s’occupe en détail de leur existence ; le caractère imparfait du monde créé par Dieu, et son rôle primitif d’explication de l’inexplicable ; le mystère de l’origine d’un tel Dieu ; la fascination pour la souffrance de la part des croyants ; l’impossibilité de l’existence séparée du corps et de l’esprit, et la mort vue comme participation au fonctionnement de la nature, avec au passage une défense de l’euthanasie ; le caractère acquis de la religion, souvent au prix d’un acharnement éducatif.
Au-delà de quelques redondances, le problème de cette profession de foi matérialiste athée, c’est d’une part son caractère incomplet (le livre est en effet centré sur le christianisme et se compose de petits articles sans cohérence interne profonde), et d’autre part son public ciblé : elle ne peut en effet que conforter dans leurs opinions les athées et incroyants, mais il y a peu de chance qu’un croyant le lise et en ressorte convaincu, la logique ne touchant pas leur foi irrationnelle…

Jean-Guillaume Lanuque

 

Simon LUCK, L'actualité de l'anarchisme. Une perspective de sociologie politique, Mémoire d'IEP, Strasbourg, 2002, sous la direction de Y. Déloye, 99 p.

Il est de bonne augure que l'anarchisme fasse l'objet de travaux dans d'autres disciplines que l'histoire. Après tout, le mouvement libertaire n'est pas uniquement un objet du passé, mais aussi d'actualité (ainsi que le rappelle le titre de ce mémoire). L'angle d'attaque retenu ici est celui de la présence des anarchistes au sein du mouvement altermondialiste. Après une présentation des mouvements anarchistes (privilégiant la composante FA et les Black Blocs), l'auteur s'interroge sur le renouvellement des conditions d'engagement au sein de l'altermondialisme, représenté par les Black Blocs. Selon lui, le développement d'Internet permet l'apparition d'un engagement distancié (s'appuyant sur les travaux de Jacques Ion), réactif et souple. Basé sur une bibliographie réduite, la base empirique de son raisonnement consiste essentiellement dans une consultation des sites Internet de la mouvance libertaire. On peut regretter bien sûr qu'il n'ait pas procédé à des entretiens avec des acteurs, se contentant d'une littérature secondaire. Mais la critique essentielle qui peut être adressée à Simon Luck relève d'une empathie mal maîtrisée avec son sujet. En effet, il se laisse submerger par la radicalité des Black Blocs, nouvelle figure du militantisme libertaire, en lien avec le développement des nouvelles techniques de l'information. Certes, Internet représente un outil utile pour les mobilisations (diffusion rapide de l'information, faible coût, réactivité importante, etc.). Pourtant, Internet peut-il pour autant remplacer les modes traditionnels d'organisation et d'affiliation partisans ? L'analyse de Luck semble déraper par moments vers une téléologie techniciste (Internet, c'est le socialisme) qui mériterait un peu moins d'empressement. A défaut de s'intéresser à ce qui produit les marées, l'auteur concentre son intérêt, dans ce premier travail, sur l'écume des vagues. Espérons que d'autres étapes, dans la progression d'une recherche sur le terrain de la sociologie politique, apportent des réponses plus convaincantes.

Georges Ubbiali

 

Gaetano MANFREDONIA, Anarchisme & changement social. Insurrectionnalisme, Syndicalisme, Educationnisme-réalisateur, Lyon, Atelier de création libertaire, 2007, 352 p., 20 €. Septembre 2009*

Mots clés : Anarchisme au XIXe siècle, Syndicalisme, Question sociale, Education ;

Passé le premier étonnement concernant le choix de l'illustration de couverture – une photographie ancienne représentant 3 « sauvages » armés d'arcs et de flèches ! -, c'est à une véritable relecture de l'histoire de l'anarchisme au XIXe siècle que nous invite, ici, Gaetano Manfredonia, dans un livre qui renouvelle largement l'étude et la perception d'un mouvement et d'une doctrine politique qui seraient ces dernières années, note l'auteur, l'objet d'un regain d'intérêt. En effet, bien des thèmes et des propositions d'une partie de la tradition du socialisme français – que l'on songe aux « réformateurs sociaux », qualifiés trop rapidement « d'utopistes » par les marxistes, ou aux anarchistes longtemps disqualifiés et oubliés -, réapparaissent aujourd'hui, à travers de multiples travaux universitaires ou d'expériences sociales concrètes.

L'auteur – docteur en histoire - a déjà à son actif de multiples publications et contributions. On citera, entre autres, L'Anarchisme en Europe (collection « Que sais-je ? », PUF, 2001), La Chanson anarchiste en France des origines à 1914 (L'Harmattan, 1997), sa contribution à Les cultures politiques en France (sous la direction de Serge Berstein, coll. « L'univers historique », Seuil, 1999) et au Dictionnaire critique de la République (sous la direction de Vincent Duclert et Christophe Prochasson, Flammarion, 2002), ou encore sa participation à l' Histoire des gauches en France (sous la direction de Jean-Jacques Becker et Gilles Candar, La Découverte, 2004). L'étendue et la qualité de ses recherches en font, sans aucun doute, l'un des meilleurs spécialistes de l'anarchisme et de Proudhon en particulier. D'autant que G. Manfredonia ne se contente pas des études convenues sur l'anarchisme, qui se ramènent bien trop souvent à une vulgate aussi éculée que restrictive. L'angle d'approche est novateur : il ne s'agit ni de partir de l'histoire des idées anarchistes, aujourd'hui très en vogue et revisitées par quelques lectures philosophiques « nietzschéo-dyonisiaques », ni de l'histoire des mouvements anarchistes. Cette dernière s'inscrivant, dans le meilleur des cas, dans une tradition historique que l'on peut, aujourd'hui, dépasser et, dans le pire des cas véhiculant d'inusables schémas concevant l'anarchisme avant tout dans une dimension fantasmée – positivement ou négativement - et largement envisagée sous le prisme de la violence terroriste. C'est du constat assez simple, que l'on partagera ou pas, de la persistance de l'anarchisme et de ses pratiques et de la volonté de l'expliquer que va partir G. Manfredonia afin d'illustrer la relation dialectique existant entre ce mouvement et le changement social. En effet, selon lui, la principale caractéristique de l'anarchisme résiderait dans sa capacité de renouvellement en raison de sa capacité « de ne pas se laisser enfermer dans une conception unique du changement social ».

À partir de là, on nous propose une nouvelle typologie pour analyser les pratiques militantes libertaires dans leur diversité au regard de l'idée plurielle que se sont fait les anarchistes du changement social jusqu'à la fin du XIXe siècle. L'ouvrage s'articule autour de deux parties. L'une présente cette typologie et les caractéristiques des trois types-idéaux proposés : l'éducationniste-réalisateur, le syndicaliste et l'insurrectionnel, l'autre confronte ceux-ci à la réalité de l'anarchisme et des pratiques militantes effectives. C'est à partir des enseignements de Max Weber et de sa sociologie compréhensive que sont élaborés les trois types-idéaux. On appréciera, ici, les explications théoriques pour éclairer l'utilisation d'un tel outil méthodologique et en présenter les principaux avantages, scientifique et heuristique. En l'occurrence, l'angle d'approche par les pratiques s'avère fécond tout en permettant d'éviter une trop forte pente descriptive ainsi qu'une survalorisation des discours des « pères fondateurs ». C'est, donc, davantage les motivations et les pratiques des militants qui retiennent l'intérêt dans une sociologie compréhensive bien comprise et éclairante.

Une fois ce travail de classification terminé, il s'agissait de confronter ces types-idéaux aux pratiques militantes afin de redessiner les contours historiques de l'anarchisme. Le portrait qui en découle est beaucoup plus contrasté et riche que celui habituellement admis. C'est ainsi, que la place et la prégnance des visées insurrectionnelles sont fortement nuancées. De la même façon, G. Manfredonia insiste sur le rôle du contexte historique dans l'élaboration et l'évolution des différentes conceptions du changement social, pour déboucher sur une présentation où leur diversité et leur combinaison sont le gage de leur évolution. On est ici, bien loin des images figées d'une doctrine politique trop souvent présentée de façon caricaturale. Sans être nous-mêmes spécialiste, on notera que les analyses – denses et documentées - développées par l'auteur permettent, grâce à un travail de synthèse précis, d'appréhender sous un regard neuf l'histoire de l'anarchisme et plus globalement celui d'un mouvement politique dans toute sa dynamique et sa pluralité. D'autant que sont convoquées, à la fois, l'histoire et la sociologie comme pour souligner la complémentarité de ces deux disciplines et l'intérêt de pratiquer une forme de « socio-histoire » dont l'inspiration peut se trouver chez Max Weber.

A travers cet éclairage stimulant de l'anarchisme et de ses pratiques, c'est évidemment à un questionnement plus contemporain que nous conduit G. Manfredonia autour du développement de multiples expériences à finalité émancipatrice réaffirmant la nécessité ( ?) et la possibilité ( ?) d'une rupture radicale avec l'ordre présent. Après une telle lecture, il sera toujours temps – au-delà des seuls rangs anarchistes - de s'interroger sur les conditions de nécessité et de possibilité d'une telle rupture et sur les moyens à mettre en œuvre pour la faire advenir. Mais là, c'est une autre histoire.

A. Froeliger

 

Claire MARCOS, Un engagement protestataire en exil. L'exemple d'une organisation anarchiste espagnole en France. La Defensa Interior, Paris I, Maîtrise de science politique (sous la direction de Michel Offerlé), 2002, 155 p.

A partir des témoignages de trois militants impliqués (Octavio Alberola, Placidas Aranda, Marcelino Boticario) l'auteure essaie de comprendre les raisons qui poussent un groupe à se lancer dans une politique d'attentats dans l'Espagne franquiste au début des années 60. L'exil n'est donc pas synonyme de fin de l'engagement, y compris dans ses dimensions d'appel à la violence. Le fait que les archives soient extrêmement limitées (une brochure a cependant été publiée ) importe peu car l'intention est de comprendre le sens des évènements pour ses protagonistes. Il s'agit de reconstruire les mondes sociaux des acteurs, par le biais d'entretiens.
La première partie s'interroge sur le rôle de l'exil comme moteur de l'engagement militant. Quelle influence l'exil exerce-t-il sur les formes d'organisation de la lutte ? Dans une seconde partie, la question du recours à la violence est posée. Si l'histoire ici analysée a déjà fait l'objet d'émissions télévisées (Les mercredis de l'Histoire, 4 déc. 1996), ce travail vaut aussi pour ses annexes. La déclaration politique (El Dictamen), un rapport des RG sur le mouvement libertaire espagnol ou encore les entretiens longuement retranscrits compte plus que les actions réellement menées. En effet, les libertaires brillent par leur inorganisation, qui aboutira à l'exécution d'innocents et à la dissolution de la Defensa Interior. Ce mémoire constitue une mise en bouche pour un travail plus approfondi sur le phénomène de la résistance au franquisme, sur lequel peu de travaux (en français tout au moins) existent.

Georges Ubbiali.

 

Louis MERCIER VEGA, La chevauchée anonyme. Une attitude internationaliste devant la guerre (1939-1941), Marseille, Agone, 2006 juin 2006*

Jean Rabaut, dans son livre sur les gauchistes français de l’entre-deux guerres, avait très bien décrit l’atmosphère de défaite et de découragement croissant qui avait saisi ce milieu à l’approche de la guerre. La réédition du témoignage du militant anarchiste Louis Mercier représente une bonne occasion de saisir par le vif l’état de décomposition des milieux libertaires face à la guerre. Ni autobiographie, ni roman, ce récit s’appuie sur l’expérience de Mercier face au déclenchement de la seconde guerre mondiale. Se refusant à participer à cette guerre impérialiste, la seule attitude qui lui semble réaliste est de fuir, de sortir du traquenard européen. Simplement, l’affaire n’est pas des plus simples. De Marseille, il parvient par des réseaux militants à remonter jusqu’à Bruxelles, grimper avec quelques autres rescapés comme lui sur un navire. Direction l’Argentine où ils arrivent après plusieurs semaines de navigation. Mais ce pays ne constitue qu’une première étape, tant il lui semble que le syndrome de la défaite le poursuit. Après plusieurs mois à travailler sur place, à rassembler des informations, à renouer des contacts avec d’autres éclopés, il franchit la Cordillère des Andes pour sa destination finale, Santiago du Chili.
Ce périple est l’occasion de décrire des portraits de militants brisés, isolés, à la limite, pour certains, de la petite délinquance, vivant d’expédients et de grivèleries. Ce récit insiste fortement sur la déconfiture, la débandade qui affecte les milieux libertaires, dont les plus débrouillards ou les plus chanceux, parviennent à sortir des mailles du filet. Ce récit assez désenchanté ne respire pas franchement la bonne humeur. Marianne Enckell, qui fut sa compagne, offre ensuite son témoignage sur l’individu que fut Louis Mercier, militant jusqu’à ce qu’il décide de se donner la mort en 1977. Dans une très érudite postface, Charles Jacquier insiste sur l’attitude internationaliste de Mercier face à la guerre. Ces quelques pages sont très discutables, sauf à admettre que la débandade puisse constituer une attitude politique, d’autant plus qu’en 1942, Mercier décidera de rejoindre les troupes alliées. C’est sous l’uniforme des forces françaises qu’il terminera la guerre, assez loin du théâtre des opérations puisqu’il sera affecté à Beyrouth. On retiendra pour finir la qualité du travail éditorial fournit par Agone qui fait de cette édition une édition de référence.

G.U.

 

Victor MERIC, Les bandits tragiques , Marseille, éditions Le flibustier, 2010, 221 pages, 11 €. Décembre 2010*

Mots clefs : France, XXe siècle, « Bande à Bonnot », anarchisme, justice.

La première publication de ce livre date de 1926. Récit vivant et agréable de l'épopée de la Bande à Bonnot, écrit par un journaliste et écrivain, proche des milieux d'extrême gauche, et largement basée sur les Souvenirs d'Eugène Dieudonné, l'un des accusés, malgré son innocence, lors du procès des « bandits tragiques » (envoyé à Cayenne, il s'évada – voir Albert Londres, L'homme qui s'évada ). L'intérêt de l'essai de Méric, outre le style, tient à l'étude du contexte social et politique, nourrie d'extraits de journaux, de livres (dont celui de Rirette Maitrejean, anarchiste, compagne de Kibaltchiche (Victor Serge)) et documents d'époque. Ainsi, il raconte la « véritable crise de délation » (page 36) lors de l'affaire et comment le siège puis l'exécution de plusieurs des bandits se sont mués, pour la société bourgeoise, en pique-nique, en spectacle, voire pour certains, en chasse à l'homme – comme au temps de la répression de la Commune. De même, l'auteur montre l'ambivalence de la bande, sortant « de la catégorie classique des bandits crapuleux et quotidiens » (page 61) et où, comme l'écrivait un journaliste alors, « le révolté perçait sous la bête fauve » (page 86). Il réinscrit ainsi les événements dans « une époque de féroces luttes sociales » (page 23). Par certains côtés d'ailleurs, la Bande à Bonnot s'apparente à la conception des « bandits sociaux », élaborée par Hobsbawn (voir le compte-rendu sur ce site). Le livre vaut également par l'analyse des milieux anarchistes de l'époque - avec ses personnages haut en couleur (Libertad, Ologue-le-Cynique, …) - et ses dynamiques (Causeries populaires, scientisme, etc.). Mais l'analyse tend parfois à donner du mouvement anarchiste une vision folklorique un peu réductrice.

L'éditeur, dans la présentation, après avoir évoqué le parcours de l'auteur - de l'anarchisme au socialisme de gauche, puis au communisme, avant d'être exclu du Parti en 1923, et de poursuivre ses activités comme « dissident » jusqu'à sa mort en 1933 -, insiste sur l'actualité de la dénonciation du « rouleau compresseur répressif » (page 12), prenant vite un tour social et politique. Cependant, il est dommage que le jugement de l'auteur sur les « bandits tragiques » - « à la base, folie, ignorance, révolte, désir de se singulariser (…). Le spectacle des iniquités sociales les avait conduit là. De funestes théoriciens firent le reste » (page 153) - ne soit pas éclairé en fonction justement de son parcours et de son positionnement politique. Il aurait été intéressant de mettre son jugement en rapport avec d'autres études, qui aurait permis de dessiner les contours d'une mouvance libertaire, qui s'est liée, après 1917, au communisme. En ce sens, le livre de Méric est un peu léger. Certes, il insiste beaucoup et avec raison sur l'influence du scientisme (page 143), de la spéculation théorique (pages 18 et 108) mal ou non assimilées, sur l'irresponsabilité de quelques théoriciens anarchistes (qui eux s'en sortirent bien) et le contexte des luttes sociales pour expliquer la vague d'illégalisme. Mais son analyse est bien moins riche que celle de Victor Serge, qui dans ses Mémoires (1) , évoque également la griserie du scientisme qui sévissait alors, en la liant à d'autres facteurs structurels. Ainsi, il explique cette « deuxième explosion de l'anarchisme » en France par la conjonction de l'isolement et du désespoir des anarchistes, qui correspondait, selon lui, à un niveau plus étendu, à « la faillite d'une idéologie », mais aussi à « l'impasse [dans laquelle] se trouvait à Paris le mouvement révolutionnaire, toutes tendances comprises » (page 525).

Sans constituer donc une étude historique rigoureuse, le livre de Victor Méric offre une approche plus littéraire et une bonne introduction à l'histoire des « bandits tragiques ».

Frédéric Thomas

(1) Victor Serge, « Mémoires d'un révolutionnaire », pp. 516-537 dans Mémoires d'un révolutionnaire et autres écrits politiques. 1908-1947 , Paris, 2001, Robert Laffont.

 

Mari OTXANDI, Les nouveaux hérétiques , Larresoro, Gatuzain, collection « Poltxiko saila », 2007, 104 pages, 6 euros. décembre 2007*

Les éditions Gatuzain sont un des marqueurs témoignant des liens anciens et profonds entre le pays basque et l'extrême gauche. Figurant dans une collection similaire à celle des Milles et une Nuit, ce petit opuscule de la trentenaire Mari Otxandi vise à réhabiliter le célèbre pamphlet de Paul Lafargue, Le droit à la paresse , tout en explorant son actualité. Partant d'un parallèle entre la situation de l'Europe au XIIème siècle et celle d'aujourd'hui, elle qualifie tous ceux qui contestent le travail salarié, intellectuellement ou en pratique, de nouveaux hérétiques face à l'économie, érigée en nouvelle religion. Après quelques explications sur la biographie de Lafargue et sur les grands axes de son texte, relativement dispensables, elle effectue surtout des rappels historiques sur les discussions entre marxistes et anarchistes, penchant nettement pour les positions de ces derniers, non sans quelques simplifications d'ailleurs (faire de l'autogestion un concept uniquement anarchiste, par exemple), ou sur les étapes de la diminution du temps de travail en France ; les situationnistes sont également salués.

Au-delà d'un rappel du caractère très négatif du travail manuel pour les auteurs grecs ou de la possibilité d'y échapper grâce à la multiplication des machines, on retiendra surtout sa critique du salariat, relation de subordination qui entrave tout travail véritablement libre et épanouissant, et les échos qu'elle répercute de ceux qui ont fait le choix de ne pas travailler, vivant des minima sociaux et tentant d'explorer des voies alternatives pour mettre à profit leur temps libre, sans d'ailleurs que l'on soit convaincu de l'utilité profonde et démonstrative de ce type d'engagement, aux profils très divers. On conseillera donc cette brève synthèse, aux multiples pistes de lecture, à des personnes encore peu au fait des débats sur le travail au sein de l'extrême gauche.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Michael PARAIRE, Philippe PARAIRE, Michel BAUDOUIN, La bibliothèque anarchiste , Paris, Ed. Monde Libertaire, 2009, 120 p. + un CD, 7 €. Mai 2010*

Mots clés : Théorie, libertaire, anarchisme, penseur, philosophie, Louise Michel, Bakounine, anthologie

A leur manière, les concepteurs de ce livre réinventent le concept de L'anarchisme pour les nuls. En effet, l'idée est de présenter la vie et les éléments les plus importants de la réflexion des auteurs anarchistes, des plus connus aux plus méconnus. A partir d'articles de vulgarisation, publiés dans les colonnes du Monde libertaire, le journal de la Fédération anarchiste, complétés par des émissions de Radio Libertaire (joint en CD), le lecteur découvrira de très brèves notes visant à réhabiliter l'action, mais surtout la pensée de Pouget, Kropotkine, Reclus, Proudhon, Guillaume, Bakounine, Malatesta, Grave et Louise Michel, histoire qu'il y ait quand même une femme dans le lot. A raison de quatre à cinq pages par auteurs, pas la peine de chercher un développement conséquent sur ces théoriciens ou activistes de la mouvance anarchiste. Ces commentaires représentent évidemment plus une mise en bouche qu'une réelle introduction à la pensée des auteurs recensés. Ca tombe bien pourrait on dire car les deux frères Paraire ont fait paraître (Le temps des cerises, 2008) une anthologie plus restreinte (Proudhon, Bakounine, Kropotkine) de textes choisis et présentés sous le titre La révolution libertaire . Après une solide présentation biographique des auteurs retenus, permettant de les insérer dans leur contexte historique, plus de 100 extraits thématiques de textes sont rassemblés dans cet opus dont on recommande la fréquentation en complément.

Georges Ubbiali

 

Paroles antimilitaristes. Collages d’Eric Coulard, St Georges d’Oléron, Les éditions libertaires, 2005

Sur le même modèle, les éditions libertaires ont déjà fait paraître un Paroles anticléricales en 2005. Le principe en est simple : Autour d’une série de citations d’auteurs sur le thème annoncé, un artiste, ici Eric Coulard (présenté en fin de volume), propose une mise en perspective illustrée. Parmi les auteurs convoqués, on retrouve toute la crème du mouvement anarchiste, Georges Darien, J.B. Clément, Léon Tolstoï, Jean Grave, d’autres plus inattendus, ainsi Victor Hugo ou Boris Vian, qui, chacun à sa manière exprime sa détestation de la gent militaire. « le rôle social imparti au soldat est la servitude. C’est le dernier terme de l’asservissement machiné de la créature humaine » s’exprime ainsi, à titre d’illustration, Georges Clémenceau, quand il était encore anarchiste.

Georges Ubbiali.

 

Irène PEREIRA, Anarchistes , Paris, La ville brûle, 2009, 142 p., 13 €. Mai 2010*

Mots clés : Anarchiste, libertaire, Proudhon, Kropotkine, altermondialisme, théorie, individualisme, syndicalisme, éthique, plateformisme, synthésisme

Saluons la naissance d'un nouvel éditeur engagé qui publie coup sur coup cette synthèse sur l'anarchie et un autre (sous la plume de Roger Martelli, cf. le compte rendu sur ce site) sur le communisme. Cette jeune maison d'édition propose à travers de cette collection engagé-e-s d'offrir des textes permettant de découvrir ou d'approfondir les questions sociales, politiques et environnementales. Si la suite de la production est à la hauteur de cette première publication, les lecteurs n'auront qu'à s'en réjouir. Irène Pereira, auteure d'une thèse de sociologie sur le syndicat Sud, militante audit syndicat et par ailleurs membre de l'Alternative libertaire, présente dans cet opus le courant des anarchistes, dans sa diversité. En effet, selon elle, l'anarchie doit se concevoir comme la résultante de trois approches assez distinctes, qui donnent lieu à trois chapitres de synthèse, après une présentation très succincte de la personne de Proudhon, père commun à tous. Un premier courant, avec ses auteurs et ses traditions, est celui de l'anarchisme révolutionnaire, agissant sur la base de la lutte de classe. La seconde conception se réfère à une tradition plus humaniste, insistant sur les mobilisations, mais pas sur la classe ouvrière comme acteur central. Enfin, la sensibilité individualiste fait l'objet d'une ultime présentation. Puis, un chapitre est consacré à la question de l'éducation, considérée comme une dimension décisive de la pratique anarchiste. Les organisations anarchistes françaises, qu'elles soient d'essence plateformiste ou synthésiste (ces notions sont naturellement précisées) sont présentées brièvement. Plus originales apparaît la dernière partie, à la fois dans l'énumération des penseurs actuels de l'anarchisme, en particulier en ce qui concerne les théoriciens états-uniens et à propose de la discussion des différentes thématiques qui animent les pratiques et revendications anarchistes. Autant l'exposition historique des débats fondateurs (entre le marxisme et l'anarchisme) ne brille guère par son originalité, autant les développements sur les questionnements contemporains offrent des pistes pour un dépassement d'antagonismes anciens et peut-être, datés. Elégamment présenté, nourri de précieuses annexes (bibliographie, sitiographie, mais aussi une présentation des symboles de l'anarchisme), ce petit volume remplit parfaitement sa fonction de synthèse et de découverte d'une tradition politique toujours aussi vivante au XXI e siècle qu'elle ne l'était jadis. Tel est en tous les cas la conclusion que le lecteur tirera de cet exposé qui inaugure une collection à laquelle on ne peut que souhaiter une longue vie.

Georges Ubbiali

 

Michel RAGON, Dictionnaire de l'anarchie , Paris, Albin Michel, 2008, 661 p., 23 €. Avril 2009*

Mots clés : Anarchie, libertaire, presse, militant, histoire

Bien évidemment, à la perspective d'un tel ouvrage, tout lecteur de Dissidences ne peut réprimer sa joie de disposer d'un telle somme. D'autant que ce nouveau livre de M. Ragon présente ressemble fort à ce qu'il annonce être, un outil pour mieux comprendre ce courant politique qu'est l'anarchie. Pourtant, hélas, l'enthousiasme retombe immédiatement une fois qu'on se met à la lecture. En effet, le titre exact devait être : Dictionnaire de mes préférences ou, mes coups de cœur en anarchie, considéré comme un mouvement littéraire dont l'histoire se fige dans l'entre deux guerres . Une lecture attentive du livre révèle rapidement la véritable imposture intellectuelle que ce dictionnaire représente. Toutes les tares sont en effet rassemblées dans ce livre. Ragon se montre en effet particulièrement partisan dans sa présentation de l'anarchisme. On pourrait (hélas, hélas) multiplier les exemples. Le lecteur se reportera à la fiche p. 226 et suiv. consacrée aux divergences internes au sein de la FA. Le parti pris est outrancier, en défaveur du camp représenté par Fontenis. Alors que l'auteur précise bien dans son introduction qu'il se consacre au champ français (et européen dans une moindre mesure), on voit soudain poindre une entrée consacrée à la Corée (p. 154), ou une à l'OAE (p. 424), dont le degré informatif sautera immédiatement aux yeux des lecteurs ; « Fédération anarchiste grecque, fondée le 28 août 2003 », le tout occupant une page. Maupassant dont le rôle est bien connu dans l'histoire de l'anarchie a droit à une entrée, (p. 381), ce qui en soit constitue un scoop, tandis que Gori Pietro (1865-1911), p. 256 est présenté ainsi : « Théricine et progandiste italien », présentation pour le moins cursive, on en conviendra. Le caractère très parcellaire de nombreuses fiches constitue un des défauts de cet ouvrage (voir par. E. P. 222 sur Faucier ou p. 168 sur Darien). Le comble est sans doute atteint quand on découvre que Ernst Jünger, immense écrivain on en conviendra, mais hitlérien bon teint figure parmi par les personnages qui ont droit à une entrée. A côté de l'indigence de certaines entrées (voir sur la CNT ) ou fort imprécise (p. 167 sur Dadoun, pour qui aucune date n'est fournie. Sans doute un esprit incarné car même sa date de naissance n'est pas fournie), il faut également signaler l'absence de citation des sources qui fait que ce dictionnaire ne saurait constituer un outil de travail. Ajoutons enfin, qu'en dehors d'une entrée (p. 162 sur Creagh), pas une indication n'est donnée ni sur les informations accessibles sur Internet ni d'ailleurs sur les ressources documentaires. On l'aura compris, ce prétendu dictionnaire ne peut que susciter une immense déception, en même temps, en creux, qu'il indique le travail à fournir pour produire un outil digne de ce nom sur le courant libertaire et anarchiste.

G.U.

 

Elisée RECLUS, Evolution & Révolution , Paris, Le passager clandestin, 2008, 110 p. 7 euros. février 2009*

Mots clés  : Anarchisme, théorie politique, trotskysme, Besancenot, libertaire

Elisée Reclus, géographe du 19 e siècle (1830-1905), banni de France pour sa participation à la Commune, est généralement considéré comme une des figures importantes de l'anarchisme en France. Ses livres sont régulièrement réédités et bon nombre d'entre eux sont disponibles. La surprise n'est donc pas tant la nouvelle édition du texte d'une conférence que la présence, sur la page de couverture de « Olivier Besancenot présente ». En effet, la préface du dirigeant de la LCR d'un discours présentant les grands thèmes qui seront développés dans l'important livre « L'évolution, la révolution et l'idéal anarchiste » suscite pour le moins l'étonnement. Certes Besancenot a expliqué à plusieurs occasions qu'il était favorable à un dépassement des clivages anciens, en particulier entre marxistes et libertaires. Mais de là à le voir préfacer un tel ouvrage, il y a un pas. Cette substantielle préface (20 pages) ne constitue pas un geste de marketing politique, mais révèle une lecture attentive de Reclus, pour indiquer que Reclus n'opposait pas la révolution et l'évolution mais considérait ces deux aspects comme deux moments d'un même processus. Très marqué par le naturalisme évolutionniste de son époque, il propose une lecture assez idéaliste des phénomènes qu'il analyse. Il n'est pas question ni de parti ni même de classe ouvrière dans sa contribution. Pourtant explique Besancenot, par sa volonté de dépasser l'illusion évolutionniste (réformiste), par sa conception de la violence, générée par le système et non par ceux qui le combattent, Reclus mérite toujours d'être lu par les marxistes et les libertaires, « ressassant plus souvent les divergences du passé plutôt que d'envisager un avenir commun », p. 27. L'ancien candidat à l'élection présidentielle avance ainsi modestement que « aucun courant révolutionnaire ne peut prétendre supplanter les autres et face à l'Histoire », il est temps de reprendre langue et d'agir ensemble, dans le cadre du Nouveau parti anticapitaliste qu'il appelle de ses vœux. Un bel hommage, inattendu certes, à la pensée de Reclus et des libertaires d'un point de vue plus général ! En revanche, le court texte de Silvio Gallo, philosophe brésilien, « Anarchisme et philosophie de l'éducation », ajouté en postface de ce court ouvrage, présente le visage d'un anarchisme de pacotille, sans aucun fondement théorique sérieux. La culture des marges ou d'un en dehors de la mondialisation ne saurait résoudre ni les problèmes actuels de l'éducation ni, a fortiori, ceux de la révolution socialiste. On ne peut que regretter l'ineptie d'une telle contribution après la densité de Reclus.

G.U.

 

Jann-Marc ROUILLAN, De mémoire (2). Le deuil de l'innocence : un jour de septembre 1973 à Barcelone , Marseille, Agone, collection Mémoires sociales, 2009, 170 pages, 15 euros. juin 2009*

Mots clefs : lutte armée – franquisme.

Après son premier volume de mémoire centré sur sa jeunesse toulousaine (voir la recension sur ce site), Jann-Marc Rouillan, ancien leader d'Action directe, nous en livre deux ans plus tard la suite. Deux ans durant lesquels il a pu connaître une brève période de semi-liberté en travaillant chez Agone, justement, avant d'être réincarcéré suite à « l'affaire Rouillan » en début d'automne 2008. Les éditeurs reviennent justement dans leur « Avant-propos de circonstance » sur ces événements de manière fort pertinente, relativisant les propos de Rouillan lui-même et dénonçant la récupération intéressée qui en a été faite à la fois par la presse et la justice, tant le traitement par l'Etat des détenus d'extrême gauche partisans de la lutte armée diffère de celui de ceux d'extrême droite (1) …

L'ouvrage lui-même est centré sur la journée du 18 septembre, décrite au fil de la course du soleil, et entrecoupée de divers souvenirs évoquant l'engagement dans la lutte armée au sein du MIL. C'est cette journée qui se conclut par l'arrestation de Salvador Puig Antich, un des compagnons d'armes de l'auteur, première étape vers son exécution au garrot. N'en déplaise à certains de ses détracteurs, Rouillan fait ici preuve d'un indéniable talent de romancier (belle utilisation de la métaphore tauromachique), parvenant au fil d'une écriture pleine de vie, véritablement charnelle, à nous plonger dans la réalité quotidienne de ceux qui ont fait le choix de la guérilla urbaine. A cet égard, les citations du Manuel du guérillero urbain , de Carlos Marighella, qui entrecoupent le récit, illustrent bien son importance dans leur formation, ainsi que le démontrent les descriptions d'expropriations de banques, de passages clandestins de la frontière ou les préparations d'exécutions individuelles.

On touche également du doigt les motivations diverses qui peuvent expliquer la soif d'actions de ces jeunes militants : contexte favorable aux dictatures, en particulier dans la sphère hispanophone (le coup d'Etat de Pinochet est extrêmement présent) ; persistance du fascisme franquiste, soutenu par le bloc occidental, et mémoire des anciens combattants républicains ; autoritarisme de tous les Etats, réunis par leur nature commune de « bandes d'hommes armés », pour reprendre l'expression d'Engels ; volonté d'agir et de se tremper au feu de la révo lution sans se contenter de la préparer… Pas de retour critique sur ce passé, toutefois, passé dans lequel Jann-Marc Rouillan semble en partie figé, alors qu'il y aurait matière à s'interroger sur l'efficacité d'une telle stratégie de lutte armée et l'isolement qui l'accompagnait... Les nombreuses notes de bas de page apportent enfin un complément d'informations extrêmement précieux. Souhaitons en tout cas pouvoir bénéficier de volumes supplémentaires poursuivant cette démarche mémorielle.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Ce dont a pu également témoigner, quelques semaines plus tard, le déclenchement de « l'affaire Coupat ».

 

Michel SAHUC, Un regard noir. La mouvance anarchiste française au seuil de la Seconde Guerre mondiale et sous l'occupation nazie (1936-1945) , Paris, éditions du Monde libertaire, 142 p. novembre 2008*

Le titre, Regard noir , peut se comprendre de deux manières. La première, qui corre sp ond sans doute à l'intention de l'auteur, comme un regard libertaire engagé sur la question de l'attitude du courant anarchiste par rapport à la Seconde Guerre mondiale. La seconde lecture relève plus d'une appréhension particulièrement sombre du bilan qui peut être tiré de cette attitude. En effet, si l'on estime que le positionnement d'un courant ou d'une tradition politique se mesure à l'aune des évènements politiques et sociaux décisifs -bien entendu, la guerre, constitue un de ces moments révélateurs- alors, oui, la noirceur du regard s'impose. L'auteur ne cache d'ailleurs pas cet a sp ect.

En effet, la première partie, portant sur l'activité des anarchistes avant le déclenchement de la guerre, se conclut par le titre « La déliquescence des organisations anarchistes », confirmant ainsi ce que pouvait en écrire un re sp onsable de premier plan, Louis Mercier-Vega (lire le compte rendu sur ce site de son témoignage, La chevauchée anonyme , réédité par Agone en 2007). C'est un véritable bilan de banqueroute qui est dressé par Sahuc. Plombé par ses divisions en de multiples chapelles microcosmiques, englué politiquement par le pacifisme intégral c'est le confusionnisme absolu qui prédomine dans les rangs libertaires lorsque le conflit éclate. Si en août 14, le syndicalisme révolutionnaire s'est révélé défensif et pro union nationale, en 1939, la mouvance libertaire se révèle munichoise. On comprend alors aisément pourquoi, au-delà de quelques cas de résistances isolées, en particulier sous forme d'objection de conscience, le chapitre le plus important de la seconde partie (1940-1945) porte sur la compromission avec Vichy et la collaboration. L'évocation des activités de nombre d'anciens militants de la CGT-SR de l'entre deux guerres, y compris certains dirigeants de premier plan (ainsi Pierre Besnard) confine à la nausée.

Si l'on excepte l'engagement clair, franc et massif des E sp agnols exilés dans les maquis ou dans les forces françaises libres, dans le prolongement de leur héroïque combat contre le franquisme, le moins que l'on puisse dire est qu'il faut chercher avec attention pour trouver des formes de résistance libertaire durant la Seconde Guerre mondiale. C'est autour de quelques pôles, ainsi les auberges de jeunesses ou le mouvement lyonnais L'insurgé (avec le PSOP) que l'on pointe l'activité d'individus libertaires durant cette période. En se basant sur des travaux universitaires inédits, l'auteur en conclut que par comparaison avec l'ensemble de la population française, les libertaires présentent un bilan (quantitatif) honorable en matière d'engagement résistant. Il faut tout l'enthousiasme militant de l'auteur, par ailleurs archiviste de la FA , pour conclure par une note positive ce petit livre bilan, alors que pratiquement chaque ligne de son précieux travail dément ses paroles rassurantes.

GU

 

Paola SALERNI, Anarchie, langue, société. « L'Etna chez soi » de Villiers de l'Isle-Adam , Presses de l'Université de Paris-Sorbonne, Paris, 2008. 346 pages. 25 €. Avril 2009*

Mots clés : Poésie, littérature, anarchie, attentat, fiction, romantisme, analyse littéraire, linguistique

Le livre de Paola Salerni étudie en détail le contexte, les ressorts et la trame d'un court récit de Villiers de l'Isle-Adam, L'Etna chez soi , paru en feuilleton, dans la Revue indépendante , en 1886. Le sujet du récit rejoignait l'actualité politique puisqu'il y était question de l'organisation d'attentats alors même que plusieurs anarchistes passaient en procès suite à la mise en œuvre de « la propagande par le fait », qui s'était traduite, quelques années plus tôt, par une vague d'attaques anarchistes, ayant alors défrayée la chronique.

L'Etna chez soi (qui aurait du figurer en tête de recueil plutôt qu'à la fin) est un texte ironique et perturbateur que P. Salerni replace dans un contexte plus large, analysant la transformation de la classe ouvrière, l'impact de la Commune de Paris et les revues libertaires dans les années 1880 en France. Elle offre ainsi des pages intéressantes sur le rapprochement entre un certain courant de l'anarchisme et les sciences naturelles, l'opposition commune de l'anarchisme et d'un royaliste conservateur tel Villiers de l'Isle-Adam envers le matérialisme dégradé de la société bourgeoise. L'auteur se concentre surtout sur l'étude linguistique et littéraire alors que les dimensions sociales et politiques auraient mérité d'être plus développées. En effet, il est dommage que ne soit pas étudiée l'histoire de la Revue indépendante , qui a joué un rôle non négligeable dans la jonction de courants politiques et culturels, ni celle de la littérature fin de siècle. De même, le livre de Robert Sayre et Michael Löwy, Révolte et mélancolie : le romantisme à contre-courant de la modernité (Payot, 1992) n'est pas cité alors qu'il offre, grâce au concept de « romantisme », une approche plus complexe et systématique des correspondances entre des groupes conservateurs et d'autres révolutionnaires. Plus étonnant encore, alors que les écrits anti-communards de Théophile Gauthier sont longuement cités, aucune référence n'est faite au livre de Paul Lidsky, Les écrivains contre la Commune (La Découverte, 1999).

En fin de compte, cet essai se destine donc plus aux spécialistes de la linguistique, peut-être aussi aux amoureux de Villiers de l'Isle-Adam, qu'à un public plus large, intéressé par le contexte politico-culturel de l'anarchisme, en France, à la fin du XIX ème siècle.

Frédéric Thomas

 

Fabio SANTIN, Elis FRACCARO, Malatesta. Biographie d'une figure de l'anarchisme italien, Ed. Libertaires et Ed. du Monde libertaire, 2003, 105 p.

Cette BD a été préalablement publiée en Italie en 1980 aux éditions Antistato. Elle prolonge celle publiée sur Makhno, en deux tomes (1). Sur la forme, tout d'abord, il faut retenir que ce n'est pas l'approche graphique qui retient l'attention. On se prend à rêver au traitement du thème par un Guido Crépax. Là, on est plus dans le registre du réalisme socialiste ! Il s'agit de dessins qui occupent à chaque fois la page complète et le dessin est là pour illustrer un texte prépondérant, envahissant. Les auteurs font dans le didactique, le dessin souligne le texte. Si les représentations de Malatesta ressemblent à Malatesta (cela vaut pour les autres protagonistes), les amateurs d'invention graphique en seront pour leur frais. Sur le fond, maintenant, il s'agit d'une hagiographie. Malatesta (la remarque vaut pour le courant libertaire) est un saint. C'est donc une histoire consacrée qui lui est toute dédiée. Histoire intéressante, soit dit en passant, dont on peut regretter qu'elle s'interrompe à la fin du XIXe siècle, sans que ce parti pris ne soit expliqué, alors que Malatesta meurt en 1931. Sa vie, ses combats, les débats du mouvement ouvrier italien et international sont exposés avec minutie. Mais c'est une présentation qui ne souffre pas d'écart au dogme. Ceux qui évoluent (ainsi Costa) sont traités d'apostat (p. 65) et naturellement les textes théoriques de Malatesta sont une œuvre admirable de clarté et de simplicité (à propos du livre Fra contadini, p. 80). Bref, cet ouvrage ravira les aficionados, mais aura plus de mal à convaincre les autres.

(1) Hombourger (François), Makhno. L'Ukraine libertaire, 1918-1921, Editions libertaires et éditions du Monde Libertaire, 2002, 2 vols.

Georges Ubbiali.

 

Patrice SCHINDLER, Vie et combat de Margarethe Faas Hardegger. Anarchiste, syndicaliste et féministe suissesse romande au début du XIX e siècle , Paris, Ed. Monde Libertaire, 2007, 100 p. 12 €. Avril 2009*

Mots clés : Suisse, anarchisme, féminisme, presse ouvrière, néo-malthusianisme, syndicalisme

Il y a peu de chance pour que le nom de cette épisodique dirigeante du mouvement syndical suisse, rédactrice d'un journal L'Exploitée publié entre 1907 et 1908, dans la partie romande du pays, soit connu du grand public. Le lecteur n'apprendra d'ailleurs pas grand chose à ce sujet, les sources étant très limitées en ce qui concerne sa biographie. A défaut de pouvoir offrir cette connaissance, l'auteur propose une présentation du contenu du journal qu'elle a dirigé. Militante libertaire, M. Faas a insufflé une certaine tonalité critique à L'Exploitée , en particulier en ce qui concerne le néo-malthusianisme, dont la propagande, considérée comme immorale, était totalement interdite dans la Confédération. Se faisant l'apôtre de la cause des femmes, elle n'en défendit pas moins le droit à disposer de leur corps, sous une forme très modérée (sans doute en raison de la vigilance de la justice). Sans que l'on sache très précisément pourquoi, elle entre en opposition avec les structures syndicales fédérales et se voit obligée de démissionner rapidement de ses responsabilités. Certes, au vu de la faiblesse documentaire mobilisée, le lecteur reste sur sa faim sur cette période du mouvement libertaire, son articulation au syndicalisme helvétique, pour ne rien dire du rôle précis de Margarethe Faas Hardegger, dont on apprend en quelques lignes qu'elle est restée politiquement active jusqu'à sa mort en 1959. Dans une seconde partie, quelques textes de l'auteure publiés dans l'Exploitée sont reproduits, permettant de se faire une idée plus précise de sa plume. On regrettera pour finir l'inconsistance éditoriale de cette brochure. Certes un erratum est joint pour signaler que le prénom de l'auteur est inexact (Patrick et non Patrice), que ce n'est pas au XIX e , mais au XX e siècle que le récit se déroule. Cela n'empêche pas la multiplication des fautes (Klara Zetkine au lieu de Zetkin), ainsi que, à titre d'illustration savoureuse, « de karibs en sillas » (p. 42) au lieu de Charybde en Sylla. On ne peut que souhaiter que les relecteurs du ML fassent leur travail pour les prochaines publications.

G.U.

 

Samuel SCHWARZBARD, Mémoires d'un anarchiste juif , Paris, Syllepse, 2010, 296 p., 22 €. Août 2010*

Mots clés : Anarchisme, Russie, révolution russe, Ukraine, Petlioura, 14-18, pogrome

Samuel Schwarzbard est entré dans l'histoire pour avoir exécuté à Paris en 1926 Petlioura, le dirigeant nationaliste ukrainien, auteur de nombreux pogromes durant la révolution russe. Son autobiographie risque cependant de rester confidentielle. En fait d'autobiographie, il s'agit plutôt d'une série d'écrits, dispersés à travers le monde entier (dont une grande partie en Afrique du Sud), qui gisaient dans des fonds d'archives. Rassemblés par Michel Herman, qui signe une intéressante présentation du personnage, ils constituent un livre qui, malgré son intérêt évident, risque de laisser le lecteur sur sa faim, tant sont rares les témoignages provenant de cette source, celle des juifs du Yiddishland, a fortiori anarchistes. Classiquement, le récit commence par la jeunesse du personnage. Jeunesse (né en 1886), marquée par la multiplication des pogromes contre les populations juives en Bessarabie (la région proche de l'actuelle Roumanie). Très jeune, Schwarzbard organisera des groupes d'auto-défense juifs pour essayer de contrer l'action des bandes pogromistes. Cette partie de son récit constitue une section très vivante et nourrie de nombreuses anecdotes. Puis, après de multiples péripéties, il immigre en France, après avoir assisté à la révolution de 1905 en Russie.

L'essentiel du livre est d'ailleurs consacré à sa période française et à son récit de la guerre de 14-18. En effet, Schwarzbard, convaincu que la France, terre d'accueil, est agressée par la soldatesque allemande, se porte volontaire pour partir au front. Il combat avec acharnement contre l'envahisseur. Ces descriptions de l'horreur de la guerre sont d'ailleurs assez paradoxales de la part d'un homme qui se réclame de l'anarchie. Puis, à peine libéré, il est aspiré par le souffle de la révolution d'Octobre. Il part pour son ancien pays, à Moscou, nouvelle terre promise. Là, en tant que volontaire, il s'engage dans la brigade Rossol, brigade anarchiste (composée essentiellement de juifs) qui part au combat sur le front roumain. Il fournit d'ailleurs un portrait assez peu flatteur des combattants anarchistes, indécrottables individualistes et rétifs aux ordres. Bien que cette expérience ne soit pas développée, il tente de mettre en pratique ses aspirations révolutionnaires en créant une institution scolaire pour enfants, en réquisitionnant une demeure de riches. Mais cette expérience tourne rapidement court. Cela l'amène à critiquer vertement les bolcheviks, qu'il considère comme des usurpateurs de la révolution. Son récit se finit durant l'année 1918, au moment où il est témoin de l'éclosion de nouveaux pogromes organisés par les nationalistes ukrainiens. Une cinquantaine de pages supplémentaires, constituées de documents divers, lettres de l'intéressé, articles de presse, présentent « l'affaire Petlioura ». C'est à l'issue de son procès que sera créé la Ligue contre les pogromes, qui deviendra par la suite la Licra. Relaxé après son procès, Schwarzbard reprendra son métier d'horloger et tentera, vainement, d'émigrer en Palestine mandataire. Il meurt à Paris en 1938.

Face à une vie si mouvementée et romanesque, d'où provient alors la déception. Précisément du fait que l'essentiel de cette histoire singulière porte sur l'événement qui n'est pas, pour nous, le plus intéressant, sa participation aux combats de la Première Guerre mondiale. Son engagement durant la révolution russe est à peine esquissé et le récit se termine dès l'année 1918 ou 19. Au final, le lecteur a le sentiment de lire un témoignage supplémentaire sur l'enfer des tranchées. Mais il n'y a pas besoin d'être juif et anarchiste pour raconter cela.

Georges Ubbiali

 

Alain SERGENT, Un anarchiste de la Belle Epoque. Alexandre Marius Jacob, Saint Georges d’Oléron, Les éditions libertaires, 2005

En 2004, les éditions l’Insomniaque publièrent une édition augmentée des Ecrits de Jacob. Dans la présentation bibliographique conclusive, il était précisé : « Trois ouvrages nous ont grandement aidés au cours de notre recherche. A chacun d’eux, Jacob participa de près ou de loin. Le premier nous renseigna avec grande précision sur le mouvement libertaire français ; le deuxième nous fit mieux comprendre encore l’ignominie de la transportation ; le dernier, enfin, fut une source inépuisable d’informations sur la vie de Jacob elle-même ». Ce dernier évoqué est précisément le livre d’Alain Sergent, publié une première fois en 1950 et que ré-édite les éditions libertaires.

 

 

Augustin SOUCHY, Attention anarchiste ! Une vie pour la liberté, Paris, Editions du Monde Libertaire, 2006. septembre 2006*

Une fois n’est pas coutume, c’est un vrai livre qui nous est donné à lire dans cette collection (« Graine d’ananar ») qui était jusqu’alors constituée de brochures sur les figures du mouvement libertaire. Il s’agit des mémoires d’un dirigeant du mouvement libertaire international, d’origine allemande. Parmi les nombreux livres et brochures de cet auteur, bien peu furent traduits en français. Pour se rendre compte de l’importance du personnage, il suffit de se reporter aux notices biographiques des noms apparaissant dans le volume – tout le panthéon du mouvement ouvrier d’avant guerre y figure : russe, allemand, français, espagnol – et de savoir qu’il fut le délégué de l’AIT en Espagne au moment du soulèvement franquiste. Pourtant, ce livre provoque une profonde déception, à la hauteur de l’attente qu’il avait suscité. En effet, on croit lire les mémoires d’un combattant libertaire dont l’activité commence avant la première guerre mondiale dans la social-démocratie allemande, se poursuit en Russie durant la révolution d’Octobre, témoigne de la montée du nazisme en Allemagne, de la révolution en Espagne et se prolonge jusque dans les années 60-70 sur divers continents. En fait, ce qu’on y découvre c’est le témoignage d’un globe trotter (sans conteste, il l’est, parcourant les principaux continents, hormis l’Asie), mais qui paraît souvent fort éloigné du mouvement révolutionnaire, en particulier dans la période après la seconde guerre mondiale. Même dans les moments de participation aux affrontements de classe de grande ampleur, le témoignage de Souchy déçoit profondément. Prenons deux de ces moments : la montée du nazisme et la guerre d’Espagne. Alors que le nazisme devient, jour après jour, une menace de plus en plus croissante après 1930, l’activité décrite est celle d’un phraseur rassemblant des marginaux du mouvement ouvrier, détaché des luttes concrètes (on renvoie le lecteur au chapitre « 1930-33, le rideau de sang », qui d’ailleurs, symptômatiquement, n’occupe que trois pages). Sur l’Espagne, c’est la version la plus platement réformiste du processus révolutionnaire qui nous est contée, justifiant l’abandon des principes révolutionnaires par la CNT espagnole au nom de la « realpolitik » : « En Catalogne, les anarcho-syndicalistes auraient pu assumer le pouvoir à eux seuls, en raison de leur supériorité numérique. Ils ne le firent pas, car (…) cela eût été contre leurs principes antidictatoriaux (…) » (p. 92).
Après guerre, Souchy ne joue plus guère de rôle direct dans les luttes de la période. Formateur syndical payé par le gouvernement mexicain, puis journaliste « free lance », il parcourt le continent sud-américain pour former les syndicalistes aux délices des coopératives. Son anticommunisme est si affirmé qu’il est recruté par la CISL (Confédération internationale des syndicats libres, dépendant des syndicats américains) pour promouvoir le modèle de la cogestion allemande à travers le monde. Se rendant en Israël il y découvre les kibboutz, qu’il considère comme le modèle le plus abouti de socialisme anti-autoritaire (p. 229) sans se prononcer une seconde sur le sort des fellahs arabes dépossédés de leur terre. Au terme de sa vie militante, l’expert en formation des années 70, exaltant la démocratie américaine, admirateur du socialisme « version Willy Brandt » ne semble plus avoir grand-chose avec le rebelle présenté en quatrième de couverture : « A l’heure du relativisme et de la dépolitisation généralisée, lire Souchy est un acte d’insoumission contre toutes les barbaries de ce monde, passé , présent et à venir ».

Georges Ubbiali

 

Anne STEINER, Les en-dehors. Anarchistes individualistes et illégalistes à la « Belle Epoque » , Paris, L'Echappée, 2008. septembre 2008*

Le sujet séduit, l'apparence du livre avec ses annexes fournies aussi, mais la lecture déçoit une partie des attentes. La figure de l'en dehors , croquée par Zo d'Axa, Darien notamment à la Belle époque, n'a pas été suffisamment explorée. Fernand Pelloutier en dressait pourtant un portrait appelé à faire date dans L'Art social en 1898 : "L'En dehors, celui qui, dans son dégoût de la stupide et ignominieuse ambiance, dans sa haine du pharisaïsme humain, dans son mépris de la masse aveugle, crédule, impulsive et lâche, se libère de toute attache sociale, s'affranchit de tous préjugés, se forme une conception à soi de la vie, dont il ne démord sous aucun affront, aucune injure, aucun outrage, demeuré isolé, au-dessus de la foule, ne prenant conseil que de son sens intime, n'obéissant qu'à son pouvoir rationne (1) ."

L'En-dehors , comme type et attitude, permet pourtant la saisie d'une part de l'imaginaire anarchiste et libertaire, éclaire des conduites souvent méconnues - sinon incomprises - dans l'historiographie classique du mouvement ouvrier dominée par une vulgate où l'en dehors n'est qu'un déclassé, un apache. On décèle dans ces représentations a posteriori l'opprobre jetée sur le lumpenproletariat , le peu d'intérêt porté - avant Foucault - aux figures des marginaux. L'en-dehors mérite que l'on s'y attarde davantage. L'expression dénote une attitude, des profils. Elle court dans les publications anarchistes, libertaires, syndicalistes révolutionnaires - L'En dehors sera le titre d'une des rubriques de la Vie ouvrière autour de 1920 - tout au long du premier quart du vingtième siècle, désignant in fine un autre rapport aux masses, au peuple, à la Révolution que celui de la caporalisation communiste. Or, Anne Steiner ignore ces caractéristiques, préférant rapidement rabattre l'en-dehors sur la question des bandits tragiques, cédant sans doute là à la fascination pour l'un des grands mythes de la Belle époque, la bande à Bonnot ; cédant ainsi à une imagerie commode qui scella l'oubli des en-dehors dans ce qu'ils représentaient, les rabattant sur un illégalisme de bon aloi, propre au fait-divers qui effrayait le bourgeois à la Belle époque.

Cette fascination d'Anne Steiner (2) pour les bandits tragiques est autant fille de la méthode que des sources. Fille de la méthode : la plume s'entend militante, revendique une biographie par empathie en suivant Rirette Maitrejean (qui fut la compagne de Victor Serge), notamment comme guide en ces milieux aux confins du mouvement ouvrier. La démarche n'est pas sans évoquer celle de Renaud Tommazo, qui s'intéressait également à la bande à Bonnot dans « Mort aux bourgeois !  (3) , mais en s'appesantissant davantage sur le point de vue de la police (chroniqué sur ce site). Choisir l'empathie certes, en s'immergeant dans l'époque, mais faut-il alors que celle-ci mène à la mesure des talents et des conduites individuels, aux jugements sans doute péremptoires? Prenons Victor Serge, vite soupesé dès lors qu'il s'éloigne de l'idée anarchiste; son engagement en 1919 s'évoque comme celui d'une mise au service d'un état précocement totalitaire (p 195), faisant fi de la guerre civile; prenons le rapport des intellectuels aux primaires trop brièvement évoqué... Prenons l'impasse faite finalement sur les liens tissés entre l'en dehors et d'autres attitudes du mouvement ouvrier de la Belle époque comme le refus de parvenir(4) .

Choisissant l'empathie donc, pour suivre en partie Rirette Maitrejean, Armand mais aussi les romans de Serge pour se saisir de ce milieu, Anne Steiner concentre (trop) rapidement son attention sur le récit des affaires. Libertad, qui théorisa en partie également l'illégalisme et l' En Dehors , disparaît trop vite de l'analyse. Les questions de l'amour libre, de la contraception, les aléas de la vie en communauté sont seulement suggérés, dans leurs lumières (épanouissement rêvé de l'individu, sexualité alternative) comme dans leurs difficultés (répression policière, conflits entre personnes). Les rapports de couple, les frontières liés à l'instruction et au métier, sont à peine décrits dans l'examen des relations entre Louis et Rirette Maitrejean. Il manque là finalement une grande part de ce qu'est l'en-dehors comme attitude ; il manque également une analyse plus poussée - plus sociologique ? - des conditions propices à une situation « en dehors » des normes sociales de la Belle époque, quand bien même Anne Steiner insiste sur la frustration sociale de ces anarchistes, empêchés de trouver une place correspondant à leur niveau d'instruction, et ayant souvent eu à subir les brimades nombreuses de l'armée au cours de leur service militaire. Manque surtout ce qu'une analyse sociologique peut apporter à la compréhension du combat féministe, de la lutte pacifiste où l'en-dehors semble prédisposé à la dissidence dans un milieu polarisé par l'Union sacrée - ainsi de Sébastien Faure et du quotidien pacifiste Ce qu'il faut dire en 1916. Dans ce contexte, la dissidence de Victor Serge dans l'URSS stalinienne s'éclaire de racines trop souvent gommées dans les récits de sa détention à Orenbourg, des luttes pour sa libération. Cédant à sa fascination pour les bandits tragiques, minorité d'une mouvance plus large et multiforme, Anne Steiner maintient l'en-dehors hors de l'histoire, rabat l'illégalisme sur son seul rapport à la maréchaussée. Dommage.

Dommage car finalement ce que le livre ne parvient pas à dissiper, c'est l'équivoque de l'identité politique de la bande à Bonnot. Au terme de sa lecture, l'on demeure circonspect : le procureur général Fabre vainc alors à nouveau, lui qui niait toute identité politique aux accusés, les rejetant du côté des apaches, des voyous (p 161) sans l'ombre méliorative qu'ont acquis ces épithètes à la faveur de l'histoire des marginaux. Somme toute, dans l'examen des solidarités, mais aussi et surtout des petites et grandes lâchetés qui permirent l'arrestation de la bande, c'est moins le milieu des en-dehors que l'auteur circonscrit mais davantage ses gris confins. Georges Darien habillait ceux-ci d'une définitive épitaphe, «  je fais un sale boulot, mais je le fais salement  » fait-il dire à son héros ( Le voleur ). Reste que ce sale boulot, comme le mythe de la bande à Bonnot, fait écran à une attitude et un milieu qui méritent mieux que cette saisie par sa marge criminelle, voués depuis la Belle époque au registre des faits divers et des fourvoiements tragiques. Saisir les en-dehors, c'est traverser ce miroir brandi par la Sûreté générale et la grande presse. Cette histoire reste à écrire.

Vincent Chambarlhac (avec Jean-Guillaume Lanuque)

(1) (F) PELLOUTIER. Chronique. L'art social. n°15. mai 1898. p 234-235. Cité par (J) JULLIARD. Fernand Pelloutier et les origines du syndicalisme d'action directe . Paris. Seuil. 1985. p 252.

(2) Elle s'était déjà intéressée à une frange particulière de l'extrême gauche, celle de la Fraction armée rouge. Voir son livre écrit avec Loïc Debray, RAF. Guérilla urbaine en Europe occidentale , Paris, L'échappée, collection « Dans le feu de l'action », 2006. Voir le compte-rendu sur ce site.

(3) Thomazo Renaud, « Mort aux bourgeois ! » Sur les traces de la bande à Bonnot , Paris, Larousse, collection « L'histoire comme un roman », 2007. Voir le compte-rendu sur ce site.

(4) Vincent Chambarlhac, «  le refus de parvenir, une logique collective de la soustraction  », disponible sur Pelloutier.net

 

Renaud THOMAZO, « Mort aux bourgeois ! ». Sur les traces de la bande à Bonnot , Paris, Larousse, collection « L'histoire comme un roman », 2007, 288 pages, 19,50 euros. novembre 2007*

L'ouvrage de Renaud Thomazo fait partie de la première livraison de titres appartenant à cette nouvelle collection créée par Larousse, qui semble avoir pour ambition d'intéresser un large public à l'histoire, en se rapprochant en partie du succès des romans historiques. Se voulant populaire, « Mort aux bourgeois ! » est ainsi imprimé en gros caractères, sans notes de bas de page, avec de larges espacements, une omniprésence du récit et même une présentation préalable des principaux personnages. Pour autant, la prévention d'un Thucydide, qui mettait en garde contre le plaisir de l'auditeur, opposé selon lui au sérieux de l'historien, est-elle justifiée ici ? On se doit en fait de reconnaître que l'ouvrage de Thomazo est plutôt bien ficelé, descriptif plus qu'analytique, certes, mais présentant aussi bien le fonctionnement de la police d'alors que le mouvement anarchiste et certaines de ses figures. Sont ainsi évoqués la propagande par le fait, la reprise individuelle, le syndicalisme révolutionnaire et même les milieux libres (la maîtrise de Céline Beaudet, chroniqué sur ce site, fait partie de la bibliographie, d'ailleurs assez solide). La lecture est logiquement très aisée, avec une enquête policière prenante, beaucoup d'anecdotes, et un Victor Serge présenté de manière particulièrement sympathique (1). On croise même Lénine au détour d'une page ! Le contexte politique intérieur aussi bien qu'extérieur est par contre brossé de manière bien plus légère et superficielle. Renaud Thomazo a en tout cas effectué un vrai travail d'historien, en dépouillant dans les archives lettres de dénonciation et journaux de l'époque, qu'il cite régulièrement. Une agréable vulgarisation, donc, qui estime que Bonnot et ses compagnons étaient à la fois des criminels et des anarchistes convaincus, à leur façon…

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Remarquons au passage qu'en ce qui concerne ce dernier, aucune mention n'est faite de son premier roman, Les hommes dans la prison , pourtant lié directement au sujet. Quant à son ultime exil, il ne s'est pas effectué au Brésil, mais au Mexique.

 

Lucio TURBIA, Ma morale anarchiste, Toulouse, Les éditions libertaires-Los Solidarios, 2005. mai 2006*

Cet ouvrage a été couronné du prix « Ni Dieu ni maître » 2005. Mi-mémoire, mi texte politique, ce livre mérite de trouver un large public. En effet, le destin de son auteur est assez peu commun. Lucio, d’origine espagnole, déserte au milieu des années 50 et se réfugie en France. Il adhère à la CNT, dont il est toujours membre. Mais son militantisme se révèle d’un « style » assez particulier. Loin de l’action de masse, syndicale ou politique, il s’engage dans la « récupération » au profit du mouvement. Cette récupération prend des formes très différentes, depuis le braquage, le vol de matériel (en particulier de matériel d’imprimerie, matériaux de chantiers divers) ou encore, ce qui lui vaudra quelques déboires avec la justice, les faux. Faux papiers, fausse monnaie qui serviront à alimenter les caisses de groupes évoluant dans les eaux de l’action armée (Action directe, Gari, Mil). Cette conception de l’engagement l’amènera d’ailleurs à figurer dans la liste du grand banditisme et dans quelques livres, dont il reproduit des extraits avec une délectation savoureuse.
Au-delà de ses aventures, trois aspects retiennent le lecteur. L’admiration pour la connaissance dont fait montre cet autodidacte, exprimant un rapport dominé à la culture. Ensuite, l’étrange détestation qu’il manifeste à l’égard du Che. Etrange en effet, car ses critiques contre le régime cubain sont nettement plus marquées contre le Che, qu’il a eu l’occasion de rencontrer, alors que Fidel est à peine égratigné. Enfin, la conception politique que développe Lucio mériterait une longue analyse tant y transparaît une vision passéiste du travail. Patron artisan lui-même, pour accomplir son désir de liberté et d’autonomie, il en vient à avancer des conceptions tout à fait méprisantes à l’égard du salariat contemporain : « Accepter le chômage et les allocations chômage, c’est cautionner le pillage du monde par le capitalisme (…) De ce point de vue, les libertaires sont complices de non-assistance à peuple exploité (…) Le chômage est une mauvaise chose car il habitue les gens à ne rien faire » p. 116-118. Cette morale là fleure bon la suffisance des sublimes d’ancien régime à l’égard du menu fretin du travail, et imprègne hélas une partie du texte. Il n’est pas sûr que cette vision permette une action des libertaires pour l’avenir tant elle semble ancrée dans une conception artisanale du métier. En attendant, le lecteur n’est heureusement pas tenu d’y adhérer pour lire ce témoignage qui jette une lumière crue sur les « grands hommes » du monde anarchiste.

G. U.

 

Jean-Didier VINCENT, Elisée Reclus. Géographe, anarchiste, écologiste , Paris, Robert Laffont, 2010, 432 pages, 22 €. Mai 2010*

Mots clefs : anarchisme – géographie, biographie, écologie

Avec cet ouvrage, Jean-Didier Vincent, auteur d'un certain nombre de livres consacrés à la science, a voulu faire œuvre d'amour à l'égard d'un homme à la stature de géant, avec qui il partage d'ailleurs un même attachement à un pays, celui de Sainte-Foy-la-Grande. Il ne faut donc pas s'attendre à une biographie définitive, ni à des révélations nouvelles et décisives, simplement apprécier l'empathie de l'auteur pour son sujet, et profiter de cette première approche vulgarisatrice dotée qui plus est d'un style littéraire soigné, raffiné, parfois légèrement romancé. Le plan choisi, hommage à l'une des œuvres les plus célèbres d'Elisée Reclus, Histoire d'un ruisseau , se décline en trois parties, le ruisseau, ou les années d'apprentissage ; la rivière, ou la progressive fixation des grands traits d'une vie ; le fleuve, ou la maturité foisonnante.

Issu d'une famille dominée par la figure du père, pasteur zélé, Elisée, lié pour la vie à son frère aîné Elie, se caractérise par un profond goût de la liberté et une soif insatiable de savoir. C'est lorsqu'il se retrouve à Berlin, à l'aube de ses vingt ans, qu'il acquiert une passion pour la géographie, avec ce maître qu'est Ritter. Les premiers pas politiques sont retracés de façon quelque peu elliptique, mais l'opposition au Second Empire des deux frères les conduit en tout cas à l'exil vers Londres, juste après le coup d'Etat de Louis-Napoléon, première étape d'un périple étourdissant pour Elisée : il sera successivement agriculteur en Irlande, portefaix puis précepteur chez un propriétaire esclavagiste dans le sud des Etats-Unis, avant de passer plusieurs années en Colombie, où il tentera de nouveau, sans succès, de lancer une exploitation agricole. Revenu en France dans la seconde moitié des années 1850, il se marie avec sa première femme, Clarisse, métisse peul par sa mère et européenne par son père, et se lance activement dans l'écriture, d'articles, de guides pour Hachette tout en intégrant la Société de géographie. Franc-maçon fort peu militant, végétarien, naturiste à l'occasion, Elisée Reclus est surtout un anarchiste convaincu à partir de la fin des années 1860. Simple soldat durant la Commune , il est capturé début avril et puni de dix années d'exil : il passera finalement vingt ans en Suisse. Ses camarades les plus proches ont alors noms Bakounine, Kropotkine ou Jean Grave. Lui-même, néanmoins, conservera toujours son autonomie, et, boulimique d'écriture, s'investira surtout pleinement dans son œuvre de géographie humaine, tout autant littéraire que vulgarisatrice, incarnée en particulier par sa colossale Nouvelle Géographie Universelle, qui connut un véritable succès de librairie. Savant engagé, Elisée Reclus ne dissocie jamais géographie et anarchie, ce qui fait de lui un précurseur de la géopolitique (sa postérité au sein de la Nouvelle géographie n'est toutefois absolument pas évoquée par Jean-Didier Vincent). Sur ses dernières décennies, l'auteur insiste tout spécialement sur le contexte de violence anarchiste, celle de la propagande par le fait, non sans insister sur les ressemblances entre l'action de répression de l'Etat d'alors et celui d'aujourd'hui ; à cet égard, Elisée Reclus garde ses distances, mais son appréciation est loin d'être univoque, plutôt complexe et nuancée…

Le livre, pour accessible qu'il soit, présente néanmoins quelques petits défauts, de forme (quelques appels de note sont manquants, les références bibliographiques auraient gagnées à être plus larges) et surtout de fond. Ainsi, Jean-Didier Vincent, outre qu'il dresse un parallèle quelque peu simpliste entre l'idéal protestant et l'anarchie, ne maîtrise pas toujours à la perfection les distinctions entre marxisme et anarchisme (1). De même, on pourra être en désaccord avec l'auteur sur le qualificatif de puritain qu'il attribue à Elisée Reclus, qui semble pourtant bien loin d'être adversaire des choses du sexe, quand bien même il n'évoque pas impudiquement son intimité. Enfin, le qualificatif d'écologiste, utilisé pourtant dans le sous titre, est bien trop brièvement explicité. Son livre n'en demeure pas moins une première approche accessible et passionnée.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Page 309, il considère par exemple que la formule « à chacun selon ses besoins » « (…) subsume les différences entre le communisme et l'anarchie, le premier disant : à chacun selon son travail », sans tenir compte des distinctions marxistes entre stades socialiste et communiste…

 

Raoul VANEIGEM, Le livre des plaisirs , Loverval, Editions Labor, collection Espace nord, 2006, 204 pages, 11 euros. juillet 2007*

Cet ouvrage, publié initialement en 1979, avait déjà été réédité en 1993. Aucune différence n'est à noter avec cette nouvelle édition, où l'on retrouve une postface de Pol Charles et quelques indications biographiques et bibliographiques. Le propos de Vaneigem, exposé dans son style personnel, à la fois alambiqué, fleuri et quelque peu redondant, réside dans un éloge de l'épanouissement individuel, basé sur une recherche du plaisir sans aucune entrave ni culpabilité, et en totale gratuité, aboutissant à « l'autogestion généralisée ». Ses condamnations n'épargnent donc personne : ni la société marchande, accusée entre autres choses de tout subordonner au profit et au travail imposé, ennemi de la créativité ; ni les révolutionnaires des divers courants, car « le camp de la révolution officielle est la cour des miracles de la bureaucratie » (p.32). Dans cette vision, la sexualité est centrale, mais une sexualité qui ne doit s'imposer aucun carcan. Guère éloigné d'un certain spontanéisme, avec l'idée sous jacente de retrouver l'homme vrai, l'enfant, sous les couches de l'aliénation sociale, ce cri du cœur appelle à un changement des individus sans attendre des lendemains qui chanteraient, non sans utopisme, avec des accents qui évoquent presque un Fourier.

Jean-Guillaume Lanuque

 

 

Bernard VOYENNE, Proudhon et Dieu. Le combat d'un anarchiste, Paris, Cerf, 2004.

Journaliste disparu peu après la publication de cet ultime ouvrage, Bernard Voyenne était un lecteur attentif et passionné de Proudhon, auquel il a consacré plusieurs ouvrages. Il est en particulier l'auteur des Mémoires de ma vie, autobiographie reconstituée à partir des textes où Proudhon s'exprime sur son parcours, qui mériterait bien une réédition. Enrichi d'un texte insistant sur les parentés intellectuelles entre Pascal, Proudhon et Péguy, ce livre constitue en fait la réédition d'un long article paru en 1953, actualisé en brochure en 1993. Après un premier chapitre pour rappeler les éléments essentiels de la vie du père de l'anarchisme, Voyenne s'attaque dans les cinq chapitres qui suivent à traquer, à l'aide de citations aussi nombreuses qu'inattendues, la trace de Dieu dans l'œuvre proudhonienne. En effet, Proudhon non seulement est un lecteur attentif de la Bible (voir en particulier l'érudit Jésus selon Proudhon, 2003), mais la lecture de ce livre laisse apparaître un Proudhon littéralement hanté par la figure de Dieu. C'est d'ailleurs, à bien des égards, une obsession qui mériterait une analyse de type psychanalytique, tant chacun des grands textes de Proudhon transpire une obsession du divin. Certes, et Voyenne le concède ici ou là, la pensée de Proudhon sur ce sujet n'est pas toujours des plus limpides. S'il peut écrire la phrase fameuse, " Dieu, c'est le mal ", si le principe transcendant qu'il appelle de ses vœux - à l'instar d'un conservateur comme Auguste Comte dont il fut le contemporain - n'a pas grand-chose à voir avec le Dieu des chrétiens, il n'en reste pas moins que le Bisontin ne peut s'abstraire d'en référer à la divinité. Rappelons que sa Philosophie de la misère qui contient l'adage " La propriété c'est le vol " commence par une réflexion de pas moins de trente pages consacrée à " l'hypothèse Dieu ". Bien que l'auteur n'apprécie guère le " pompeux Herr Doktor " (p. 62), il n'en reste pas moins que Marx avait de bonnes raisons dans sa réplique, Misère de la philosophie, de considérer Proudhon comme un représentant de l'idéalisme. Franc-maçon, " antithéiste ", le portrait du Franc-comtois qui ressort de cette lecture semble bien donner raison à son adversaire au sein du mouvement socialiste naissant.

Georges Ubbiali.

A consulter:

Bernard Voyenne, " Jésus selon Proudhon. La " messianose ". D'après ses annotations à l'Ancien Testament et aux Evangiles ", Archives proudhoniennes, bulletin annuel de la société P.-J. Proudhon, 2003.
Bernard Voyenne, Mémoires sur ma vie, textes de P.-J. Proudhon, Paris, La Découverte, 2003.
Karl Marx, Misère de la philosophie, Paris, Payot, 1996, ou téléchargeable sur www.marxists.org

 

Ulla Quiben XOSE, Emile Pouget. La plume rouge et noire du Père Peinard. Biographie , St Georges d'Oléron, Ed. Libertaires, 2006. décembre 2006*

La publication de la biographie d'un des fondateurs du mouvement anarchiste et du syndicalisme révolutionnaire français suscite évidemment un grand intérêt. De Pouget, on dispose d'anthologies de ses textes (Voir la plus récente, Pouget, Emile, Le Père Peinard, « journal d'un gniaff » , Les nuits rouges, 2006), certaines brochures ont été également rééditées ( Le sabotage , Mille et une nuits, 2004). Si une thèse lui a été consacrée (Claude Hyvert, La Sociale et le Père Peinard, 1894-1900 ) elle ne couvre qu'une partie de sa vie (Pouget meurt en 1931) et traite de ses idées politiques plus que de l'individu. Certes, il existe la fiche incontournable du Maitron, Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier , pour se faire une idée de l'ampleur du personnage. Mais, sauf erreur de notre part, cet ouvrage est la première biographie qui lui est consacrée. Si le livre retrace correctement la vie de l'individu, ne manquant pas un épisode de sa longue vie consacrée largement au mouvement ouvrier naissant, elle laisse néanmoins le lecteur sur sa faim. Trois raisons peuvent être invoquées. Tout d'abord le travail sur les archives, indispensables pour apporter des éléments supplémentaires à ce que l'on sait déjà sur le personnage se révèle d'un apport limité. Certes, l'auteur échappe à la tentation de rabattre Pouget sur ses écrits, même si par moment son livre tend à se confondre avec une anthologie de ses textes tant les citations sont démesurément longues. Mais l'essentiel des archives sont les archives départementales de l'Aveyron, département dont Pouget est issu, ainsi que des archives familiales. Si ces documents nous permettent d'apporter des détails sur tel ou tel aspect (ainsi les déplacements de Pouget, auprès de sa famille aveyronnais régulièrement surveillé), ils ne modifient pas fondamentalement la connaissance du personnage. Le second reproche que l'on peut apporter est que le biographe ne prend pas la peine de fournir les références de nombreuses citations qu'il utilise. Enfin, ces oublis ne seraient trop graves si l'auteur ne confondait le travail historique avec l'apologie d'un personnage/d'un courant politique. Ce livre est un plaidoyer pro domo en faveur de l'anarchie, du mouvement libertaire et du syndicalisme révolutionnaire. Cette posture n'est bien entendue pas répréhensible, bien au contraire. Mais elle ne doit pas aveugler et conduire le biographe à approuver sans réserve les actions du biographié. Sans même parler des jugements normatifs nombreux sur le courant socialiste (il faut reconnaître que le guesdisme y prête le flanc), Quiben ne s'interroge à aucun moment sur le rapport qui pourrait exister entre la théorie des minorités actives et le fascisme, qui se nourrira en partie du syndicalisme révolutionnaire. Ainsi l'auteur justifie sans état d'âme le déni démocratique que représente le mode d'organisation, un syndicat, une voix, que les syndicalistes révolutionnaires (Pouget en premier lieu) ont mis en place au sein de la CGT. Le résultat est que de faibles minorités, certes combatives, contrôlaient l'appareil syndical, au détriment de la masse des syndiqués. Avancer ainsi « Les syndicalistes révolutionnaires avaient tout intérêt à se battre contre la représentation proportionnelle car ils étaient mieux représentés dans les petits syndicats que dans les grosses structures », p. 259 soulève pour le moins quelques interrogations sur le rapport à la démocratie dont est porteur le syndicalisme révolutionnaire. De la même manière, le ralliement de Pouget à l'Union Sacrée (il collabore à l' Humanité en écrivant des feuilletons patriotiques - information que l'auteur avoue ne pas avoir vérifiée, p. 318) n'est pas questionné. Au mieux, selon Quiben, «  que pouvait faire une minorité de syndicalistes révolutionnaires contre cette marée patriotique ?  », p. 316 ? Pourtant, tout au long de cette biographie, l'auteur montre la capacité de Pouget, avec un courage rare, à se battre à contre-courant, au risque de la prison. L'attitude politique valable avant 1914 ne l'était donc plus à partir d'Août ? On pourrait rajouter d'autres thèmes, ainsi le rapport au politique de Pouget et de son courant, certainement beaucoup plus complexe que l'auteur ne le laisse entendre, avec son rejet de participer au référendum sur la constitution européenne de 2005 (cf. p. 287). Mais cette simple indication souligne bien qu'au-delà du cas de Pouget, ce livre ouvrent sur de nombreux dimensions. Que ces critiques n'empêchent pas le lecteur de découvrir donc un livre qui apprend beaucoup de choses par ailleurs sur le mouvement ouvrier avant 1914. Les passages consacrés à la diffusion du Père peinard par les trimardeurs sont ainsi totalement passionnants sur la manière dont les idées progressistes pouvaient circuler, physiquement pourrait on dire, à travers le territoire. De même, le chapitre consacré au roman d'anticipation que Pouget a rédigé avec Pataud, Comment nous ferons la révolution (réédition Syllepse, 1995) devrait donner envie aux lecteurs de découvrir ce monument de la pensée syndicaliste révolutionnaire. Notons également l'analyse de l'évolution d'une bonne partie du mouvement anarchiste ainsi que de Pouget, même s'il n'en est pas le moteur, à l'égard de l'Affaire Dreyfus (de l'indifférentisme au ralliement antidreyfusard). Des annexes fournies et des illustrations complètent ce livre à la fois inégal et intéressant.

G.U.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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