- Jung CHANG, Jon HALLIDAY, Mao. L'histoire inconnue , Paris, Gallimard, collection « Biographies », 2005 (2006 pour la traduction française), 860 pages, 28 euros

- Claude HUDELOT, Mao. La vie. La légende , Paris, Larousse / VUEF, 2001, 352 pages

- Solomon KANE, Dictionnaire des Khmers rouges , La Courneuve, Aux lieux d'être / IRASEC, 2007, 464 pages, 35 euros

- Domenico LOSURDO, Fuir l'histoire ? La révolution russe et la révolution chinoise aujourd'hui , Paris / Pantin, éditions Delga / Le Temps des cerises, 2007 (2005 pour l'édition originale), 288 pages, 12 euros

- Sacha SHER, Le Kampuchéa des « Khmers rouges ». Essai de compréhension d'une tentative de révolution , Paris, L'Harmattan, 2004, 484 pages, 38 euros

- Philip SHORT, Pol Pot. Anatomie d'un cauchemar , Paris, Denoël, 2007, 608 pages, 32 euros

- Brigitte STEINMANN (sous la direction de), Le maoïsme au Népal. Lectures d'une révolution , Paris, CNRS éditions, collection « Monde indien. Sciences sociales. 15 e .20 e siècle », 2006, 254 pages, 29 euros

 

 

 

 

 

Jung CHANG, Jon HALLIDAY, Mao. L'histoire inconnue , Paris, Gallimard, collection « Biographies », 2005 (2006 pour la traduction française), 860 pages, 28 euros. janvier 2008*

Cette nouvelle biographie de Mao ZeDong, publiée en France peu de temps avant le trentième anniversaire de la mort du « Grand Timonier », a fait grand bruit, étant même chaudement recommandée par Stéphane Courtois dans la revue L'Histoire . La thèse est en effet a priori provocante voire provocatrice : Mao serait, plus que Hitler ou Staline, LE grand dictateur du XXe siècle, et l'incarnation du « Mal absolu ». Ce parti pris nous vaut ainsi des anticipations sur des développements ultérieurs de la vie du dirigeant révolutionnaire chinois dès sa jeunesse, comme si le Mao ZeDong homme d'Etat était déjà inscrit dans les gènes du Mao ZeDong enfant puis jeune homme. Paradoxalement, cela conduit parfois les co-auteurs, une Chinoise et un Américain (Etats-Unis), en couple à la ville, à exonérer le communisme dans la responsabilité de certains des crimes de Mao au profit d'une grille de lecture psychologisante, axée sur une soif inextinguible de pouvoir (1).

De manière générale, le tableau brossé est un véritable procès à charge, même si l'ampleur des recherches effectuées et des entretiens recueillis ne fait aucun doute. Mao a ainsi adhéré au PCC par un concours de circonstance associé à un espoir carriériste, plus que par idéal. Il défend les violences paysannes dans les années 1920, condamnées par les auteurs de manière pour le moins superficielle, et en omettant totalement de les replacer dans la longue durée, par exemple. Dans le Hunan, les dégâts humains de la politique de Mao et de l'armée rouge sont importants, et un certain goût du luxe, loin de l'image austère et égalitaire du dirigeant, s'y manifeste déjà.

Cette démythification est intéressante, mais elle conduit malheureusement à des excès : tous les succès militaires des communistes contre les nationalistes, à l'époque de la Longue marche ou lors de la dernière phase de la guerre civile, sont ainsi attribués à des « taupes rouges » supposées ; ces dernières seraient également responsables du déclenchement de la guerre sino-japonaise. Sans parler de Mao ZeDong en responsable de la guerre de Corée, de celle du Vietnam, voire même, indirectement, de la mort de Staline… N'en jetez plus ! Cette vision policière de l'histoire, typique des années de « guerre froide » (2), pose évidemment problème, et semble fort constituer le pendant inverse des panégyriques et autres hagiographies maoïstes.

D'autant que le substrat économique et social est loin d'être toujours analysé, le succès des communistes en Chine étant plus attribué à une habile propagande mensongère qu'à des revendications populaires profondes. Exit la misère effroyable du peuple, l'analphabétisme, l'arrogance et le mépris des dominants, les famines, les massacres, les seigneurs de guerre ! Les deux auteurs préfèrent en effet se concentrer sur la sphère politique et privée. Ils généralisent et étendent même leur opinion sur Mao à l'ensemble du mouvement maoïste international, attiré selon eux plus par l'« or de Pékin » que par l'idéologie. Le tableau est tellement noir qu'il en devient caricatural et perd énormément (totalement ?) de sa crédibilité. On préfèrera donc à un tel travail la biographie de Philip Short, bien plus nuancée (et curieusement absente de la bibliographie). On pourra aussi, bien sûr, se référer à des travaux d'historiens comme Roland Lew (3), Pierre Souyri (4) ou Jacques Guillermaz (5) qui, pour être souvent fort critiques vis-à-vis de tel ou tel aspect du communisme chinois, ne se laissent pas aller à de tels détournements de la recherche historique. A trop instrumentaliser l'histoire des révolutions contemporaines, celle-ci finit par se dérober et ne plus laisser sur le devant de la scène que du récit anti-communiste plus ou moins haineux. A cet égard, l'éloge de Stéphane Courtois doit se lire comme adoubement , nécessaire et suffisant à la fois, pour que Yung Chang et Jon Halliday accèdent au cercle de plus en plus élargi des intellectuels qui s'imposent comme tâche la criminalisation des forces historiques mettant en cause le traditionnel et le statu quo des sociétés humaines contemporaines.

Jean-Guillaume Lanuque et Christian Beuvain.

(1) Cela n'empêche pas nos deux auteurs de dénigrer la IIIe Internationale ou d'évoquer le KGB … dès les années 1920!

(2) Ainsi, il y a plus de 40 ans, un auteur américain remarquait déjà, avec une certaine lucidité, que l'élite dirigeante des Etats-Unis (et pas seulement les maccarthystes) préférait attribuer les changements politiques tels que … la révolution chinoise ou la Guerre de Corée à des agents d'influence soviétiques (Alger Hiss par exemple), des « taupes » ou des traîtres (les époux Rosenberg) plutôt qu'à des contradictions minant telle ou telle société. Cf. Eric Goldman, The Crucial Decade and After , 1961, cité par David Horowitz, De Yalta au Vietnam , tome 1, Paris, UGE « 10-18 », 1973, p. 134.

(3) Roland Lew, L'intellectuel, l'Etat et la Révolution : essais sur le communisme chinois , Paris, L'Harmattan, 1997.

(4) Pierre Souyri, Révolution et contre-révolution en Chine , Paris, Christian Bourgois, 1982.

(5) Jacques Guillermaz, Histoire du Parti communiste chinois , Paris, Payot, 1975 et Le Parti communiste au pouvoir , Paris, Payot, 1979.

 

Claude HUDELOT, Mao. La vie. La légende , Paris, Larousse / VUEF, 2001, 352 pages. janvier 2008*

Le principe de cette collection des éditions Larousse est d'une grande pertinence : confronter simultanément la biographie objective d'un personnage célèbre et sa mythologie. Dans le cas de Mao, le terrain était tout particulièrement propice. Après un rappel des derniers acquis historiographiques sur la vie de Mao, l'auteur retrace en neuf chapitres synthétiques l'itinéraire de ce jeune paysan, avide de connaissances, qui évolua d'une conception libérale de la révolution à la vulgate marxiste, non sans passer par une brève période anarchisante. Parallèlement à cette maturation idéologique, on assiste au développement de Mao comme activiste, en particulier avec son travail en direction des paysans : c'est la longue période de la lutte armée, de la « tragédie de la révolution chinoise » en 1927 jusqu'à la victoire de 1949. D'abord dirigeant hétérodoxe du PCC, Mao s'impose peu à peu, non sans crises et premières purges ; avec la longue marche, il devient le dirigeant majeur du Parti, statut qu'il conserve, au-delà du front uni (relatif) avec les nationalistes, jusqu'aux premières années du nouveau régime. C'est en effet l'échec tragique du Grand Bond en avant qui conduit à sa marginalisation au sein de la direction, tout au moins jusqu'à la Révolution culturelle. Claude Hudelot décrit avec beaucoup de précisions la répression menée par le PCC et ce dès les débuts de la RPC, la terrible famine provoquée par les illusions du Grand Bond, allant jusqu'au cannibalisme, ou les dérives de la Révolution culturelle. Il est seulement regrettable que les éléments plus positifs, généralement cités, ne soient pas développés dans une perspective plus dialectique.

La partie légende est plus novatrice. Claude Hudelot s'y efforce en effet de confronter la réalité de certains épisodes et leur mythification : la longue marche, la communauté de Yan'an (éloignée sur plusieurs points de l'image d'utopie égalitaire et spartiate, mais qui ne sont malheureusement pas explicités), la dimension typiquement chinoise de Mao (à travers sa poésie ou sa calligraphie), et bien sûr le culte de la personnalité et la propagande, tout cela à l'aide de plusieurs illustrations. Autre atout de cet ouvrage, justement, son iconographie, en particulier pour la partie légende : les photographies, peintures, dessins et autres objets de propagande sont nombreux, souvent fort intéressants, avec des commentaires relativement étoffés. Pour cette partie du livre sur la légende, seul le chapitre consacré aux maoïstes à l'étranger pêche par manque de connaissances et raccourcis quelque peu simplificateurs (les situationnistes se plaçant dans la lignée partielle de Mao…), en noircissant à l'excès le tableau. La conclusion qui appelle à une démaoïsation de la Chine, pour permettre en particulier l'épanouissement d'une véritable histoire scientifique du dernier siècle, ne peut que susciter notre intérêt. Une lecture recommandée, malgré ses quelques défauts.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Solomon KANE, Dictionnaire des Khmers rouges , La Courneuve, Aux lieux d'être / IRASEC, 2007, 464 pages, 35 euros. janvier 2008*

Chercheur spécialisé dans l'étude du Cambodge des Khmers rouges depuis une quinzaine d'années, Solomon Kane livre un dictionnaire d'un intérêt certain, puisqu'il comble un vide historiographique patent. Tout d'abord, pour tous ceux qui ne sont pas familiers du sujet, et que l'idée de réunir les diverses pièces de ce puzzle éclaté effraie, l'introduction de David Chandler offre un rapide aperçu chronologique bienvenu. Ensuite, les articles s'articulent selon plusieurs thèmes, et autopsient le phénomène khmer rouge de l'après Seconde Guerre mondiale jusqu'à aujourd'hui sous tous les angles, politique, géographique, ethnologique, en s'autorisant quelques plongées dans un passé millénaire. Les textes sont efficaces, pointus et pertinents, avec parfois des analyses stimulantes (sur l'Angkar Padevat, par exemple), et on apprécie une volonté vulgarisatrice assumée.

Solomon Kane relativise également certains jugements, sur l'éducation (loin d'être totalement abandonnée) ou la notion de génocide (applicable, selon lui, à certaines minorités ethniques ou religieuses), et s'efforce toujours de conserver une neutralité critique, à l'égard des Etats-Unis entre autres. Pour lui, au-delà de la volonté totalitaire des Khmers rouges, il faut voir dans leur projet une « utopie maoïste », ce que l'on peut discuter. Les notices biographiques sont par contre trop sèches, manquant à la fois de détails précis et d'explications.

En outre, plusieurs documents, dont l'intégralité de la brève constitution de 1976, l'hymne national, un tableau limpide sur les régions touchées par la famine, un organigramme sur l'organisation politique du Kampuchéa démocratique ou des cartes synthétiques très claires, offrent un complément appréciable à certains textes (les bombardements étatsuniens, la localisation des nombreux charniers). On peut toutefois regretter une relecture qui semble un peu trop rapide, car les diverses fautes de forme laissent une impression gênante. Néanmoins, sur un sujet en butte aux anathèmes les plus outranciers, ce dictionnaire se présente comme une référence désormais incontournable.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Domenico LOSURDO, Fuir l'histoire ? La révolution russe et la révolution chinoise aujourd'hui , Paris / Pantin, éditions Delga / Le Temps des cerises, 2007 (2005 pour l'édition originale), 288 pages, 12 euros. janvier 2008*

Ce n'est que récemment que l'on a pu découvrir l'historien italien Domenico Losurdo dans toute l'ampleur de ses œuvres, avec une série de traductions, dont Le révisionnisme historique et Le péché originel du XXe siècle (voir les recensions sur ce site). Fuir l'histoire ? est assez différent, dans la mesure où il s'agit avant tout d'un recueil d'articles, ce qui explique sans doute les redites fréquentes et même un caractère insuffisamment approfondi. Le thème unificateur est donc le bilan à tirer des révolutions russe et chinoise, un exercice dans lequel Losurdo se rapproche plutôt d'un Hobsbawm dans sa tendance à défendre un peu trop l'URSS de Staline en lieu et place du mouvement communiste (pour sa victoire contre Hitler et sa lutte contre le racisme aux Etats-Unis, en particulier). En fait, plus que d'une étude historique digne de ce nom, on a affaire à un pamphlet politique où l'histoire est convoquée au gré des besoins (1). S'il considère que les facteurs extérieurs sont au moins aussi importants, sinon plus, dans l'effondrement du camp « socialiste » que les causes internes, il déplore l'absence de séparation nette entre marxisme et anarchisme, jugée responsable idéologique de l'échec de l'URSS ! Son insistance sur la place de la violence dans les luttes d'émancipation des opprimés (partant des meurtres de Spartacus), ou sur les atrocités commises par les « démocraties » occidentales, apparaît comme plus consensuelle, tout comme son refus de qualifier Octobre d'échec, même si il refuse l'idée de « trahison » défendue par Trotsky, voyant dans la période écoulée depuis 1917 un apprentissage pour le socialisme qui doit désormais se détacher de l'utopie. Parmi les prises de positions également discutables et/ou polémiques, on peut relever son refus de toute comparaison entre Hitler et Staline, et surtout sa défense du PCC et de son cours actuel de socialisme de marché, avec une argumentation qui occupe une bonne partie de l'ouvrage. Losurdo considère en effet l'ouverture de la Chine au capitalisme comme une nouvelle NEP, nécessaire, et il défend la bureaucratie « communiste » face aux envies états-uniennes d'éclatement du pays, jusqu'à affirmer la volonté de démocratisation du PCC… Dans une logique similaire, il délégitime radicalement aussi bien la lutte du Tibet pour son autodétermination que la révolte de Tien An Men, ce qui ne peut que susciter la polémique.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Sans être l'essentiel du livre, les références à la guerre juive de 70 sont assez peu fiables, sans parler d'une comparaison assez limitée entre les premiers chrétiens et les communistes post 1989.

 

Sacha SHER, Le Kampuchéa des « Khmers rouges ». Essai de compréhension d'une tentative de révolution , Paris, L'Harmattan, 2004, 484 pages, 38 euros. janvier 2008*

Compilation issue d'un travail de thèse en sociologie politique, cet épais ouvrage offre une bibliographie et des sources exhaustives (françaises, mais également anglo-saxonnes et même cambodgiennes, Sacha Sher ayant appris pour l'occasion la langue du pays qu'il alla aussi visiter). L'auteur reconnaît lui-même que son point de départ était clairement anticommuniste, mais qu'il fut conduit à le nuancer de plus en plus au fil de l'avancée de sa recherche, en remarquant généralement davantage de sérieux chez les auteurs les moins « anti khmers rouges primaires »… Il tente ainsi de combiner à la fois des explications idéalistes et d'autres plus axées sur les racines nationales de cette expérience de trois années et demie.

L'évacuation des villes, mesure emblématique s'il en est, se voit par exemple explicitée par tout un faisceau de causes : une plus grande facilité à nourrir la population en pleine campagne, l'influence de la Chine et du Vietnam, la peur d'une cinquième colonne résidant essentiellement en zone urbaine, et la volonté de supprimer la contradiction entre la ville et la campagne en se débarrassant des activités jugées improductives. Mais cette démarche rencontre assez vite ses limites : la filiation avec les idées marxistes-léninistes est en effet souvent discutable, d'abord du fait de la lecture simpliste qui en est faite par Pol Pot et ses partisans (1), ensuite en raison d'une mauvaise maîtrise du corpus idéologique socialiste et idéologique par Sacha Sher. Ainsi, l'Etat devrait encore exister sous le communisme, qui irait en outre jusqu'à la communauté des femmes ! On pourrait également citer un contresens complet quant à la métaphore sexuelle du verre d'eau par Lénine (p. 270).

Reste que le tableau qu'il brosse du Cambodge dirigé par les Khmers rouges est aussi complet - les innombrables données noyant même parfois la structure de l'étude - que saisissant : une gestion politique rétrograde, antimoderniste, au volontarisme débridé, mais sans aucun culte de la personnalité. On retrouve en fait bien des traits caractéristiques aux autres pays de l'ancien bloc de l'Est, terriblement accentués (incompétence, improvisation économique, échecs alimentant la paranoïa et la répression aveugle). Il nuance également un certain nombre d'événements, de l'élimination aveugle des intellectuels à la guerre avec le Vietnam, pour laquelle il redistribue les responsabilités mutuelles, en passant par la récurrente accusation de génocide (infondée, selon lui, car sans intention préalable). Au final, Sacha Sher conclut donc à la nature communiste des Khmers rouges, mais il ne pense pas la pluralité et la diversité des communismes, ne prenant que les éléments allant dans le sens de sa démonstration.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Sher effectuant lui-même des parallèles un peu trop systématiques entre des mesures prises par les Khmers rouges et les écrits de Lénine, Marx, Babeuf ou même Platon, en frisant fréquemment la caricature, comme sur la notion de nature humaine naturellement bonne et corrompue par la société.

 

Philip SHORT, Pol Pot. Anatomie d'un cauchemar , Paris, Denoël, 2007, 608 pages, 32 euros. janvier 2008*

Déjà auteur d'une biographie de Mao Zedong traduite chez Fayard, cet ancien journaliste anglais et correspondant en URSS, Chine, Japon, France et Etats-Unis livre avec ce pavé une étude exhaustive sur celui qui a présidé à l'extermination d'un quart de la population du Cambodge. Pour ce faire il utilise les ouvrages de ses devanciers, journalistes ou historiens (David Chandler, Michael Vickery, Ben Kiernan, Serge Thion…), ceux des témoins (Laurence Picq, François Ponchaud, Haing Nor, publié en français en 1988, et Pin Yathay, en 1989, aux éditions Complexe). Il a réalisé aussi des entretiens avec plusieurs anciens Khmers rouges, des dirigeants comme Kieu Samphan et Ieng Sary, ou de simples militants. L'auteur a également consulté des sources primaires, de Pékin à Moscou en passant par Hanoï et Phnom Penh. Ceci nous vaut un ouvrage copieux, aux multiples notes de bas de page, comportant de précieuses notices biographiques, des cartes aussi, bien écrit qui plus est ! Un ouvrage de référence. Dans son introduction, Philip Short expose en détail sa conception de l'histoire : sans exonérer la responsabilité individuelle, il va s'efforcer d'élucider tous les facteurs historiques, géographiques, culturels, sociaux et politiques permettant de comprendre ce qui apparaît clairement comme une tragédie, au risque d'ailleurs de verser en filigrane dans la thèse d'une responsabilité collective du peuple khmer. L'autre écueil que Philip Short heurte à plusieurs reprises consiste en une certaine tendance à considérer comme définitifs un certain nombre de traits civilisationnels des Cambodgiens, pour expliquer de manière un peu trop linéaire la dérive de Pol Pot, comme lorsque Short estime que les Cambodgiens n'aiment pas travailler, état d'esprit que l'on peut plutôt analyser comme le désir d'une vie harmonieuse et seulement autosuffisante. Ses considérations sur l'histoire et la mentalité cambodgiennes sont toutefois fort stimulantes.

Concernant le séjour du futur Pol Pot à Paris au début des années 50, il relativise son ancrage marxiste, qu'il analyse comme très superficiel, stalinien avant tout, et privilégiant une lecture de Mao partielle et partiale. Ce qui est intéressant, c'est qu'il tend à attribuer la responsabilité de la terrible gestion du Cambodge par les Khmers rouges à une idéologie composite, mêlant quelques aspects marxistes, souvent compris à contresens (le Parti cambodgien remplaça ainsi le prolétariat ouvrier par la paysannerie, allant bien plus loin dans ce sens qu'un Mao), et beaucoup de bouddhisme mystique. Pour Short, et c'est cette complication qui rend ce livre si passionnant, la tragédie cambodgienne est loin d'être seulement une page du livre noir du communisme, c'est-à-dire générée par l'application de cette idéologie. Les facteurs qui expliquent cette monstruosité sont très divers. Ainsi, les traits culturels du pays ne prédisposent pas les dirigeants à l'indulgence, prétend-il, alors que dans la culture confucéenne de la Chine et du Vietnam, les hommes sont toujours considérés comme capables de se réformer (p.24 8). Après leur éviction du pouvoir étatique, les Khmers rouges n'hésitèrent d'ailleurs pas à faire leur l'idéologie occidentale, confirmant leur nature de caméléon politique. On retiendra toutefois une certaine proximité entre le personnage de Saloth Sar et celui de Joseph Djougachvili, éducation religieuse, relative médiocrité intellectuelle, caractère festif et bon vivant, patience et esprit tactique pour arriver au sommet de la hiérarchie du parti…

Sans toujours posséder beaucoup de renseignements détaillés sur la vie de Pol Pot, d'autant que le personnage cultive le secret de manière presque maladive, Philip Short s'intéresse au mouvement auquel sa vie fut intrinsèquement liée, et retrace bien la montée des tensions dans le Cambodge, jusqu'à la guerre civile qui débute en 1968, le coup d'Etat de Lon Nol qui conduit à l'alliance entre les Khmers rouges et le prince Sihanouk, et les atrocités qui suivirent. A cet égard, l'auteur ne partage pas la thèse selon laquelle les bombardements intensifs des B52 sur le pays seraient une des matrices des atrocités qui suivirent, contrairement à un Jacques Jurquet, par exemple ou à Noam Chomsky. Cependant, la désorganisation du Cambodge a bien commencé avant l'arrivée des Khmers rouges au pouvoir. Le prince Sihanouk lui-même, à l'autoritarisme sans borne malgré ses airs de play-boy, ne laissa à ses opposants que la voie de la lutte armée. Short montre en tout cas très bien, à l'aide de plusieurs exemples (premières purges meurtrières, règles morales strictes, réforme agraire strictement égalitariste), que le régime des Khmers rouges avait commencé à se mettre en place quelques années avant la prise de Pnom Penh en avril 1975, tout en éliminant le vol et la corruption, « principal vice de l'ancien gouvernement » (p.297). Ceci explique sans doute le succès de l'idéologie et du mouvement notamment auprès des paysans pauvres mais aussi de l'élite intellectuelle, d'autant que les Khmers rouges savaient jouer de l'hostilité traditionnelle du peuple cambodgien à l'encontre des Vietnamiens, accusés de s'être emparés au XVIIIe siècle du Kampuchéa-krom, englobé ensuite dans la Cochinchine.

Avec leur arrivée au pouvoir, et au-delà de l'évacuation de la capitale et des villes, l'impression qui domine est une nette improvisation. La prise de Phnom Penh (17 avril 1975) et son évacuation menée par les garçons des Cardamomes, du Pursat ou des collines du Nord, paysans illettrés, prit la forme d'une revanche contre les plus instruits, les plus aisés, tous ceux qui étaient liés de près ou de loin à l'ancienne société (p.349). Ayant noté ce désir de sanctionner les « collaborateurs », l'auteur fait un parallèle hasardeux avec la situation de la France à la Libération. Certes les règlements de compte y furent nombreux, mais moins qu'on ne l'a dit sur le moment, les historiens ayant revu à la baisse les chiffres donnés à l'époque, ce que Short semble ignorer. Pol Pot n'a en tous les cas jamais vraiment réussi à s'assurer un contrôle exclusif sur les forces armées, autorisant une certaine autonomie de la part des militaires. L'auteur décrit alors avec minutie la société mise en place par les Khmers rouges, une société qui se voulait le décalque de « la paysannerie authentique, autochtone, qui n'avait pas encore été souillée par le monde extérieur » (p.300). Car il y a bien une spécificité du système mis en place par les Khmers rouges, une société où « les plus pauvres d'entre les pauvres sont donnés en exemple au reste de la société » (p.347). Bien que dirigé par des intellectuels, le PCK méprisait les connaissances livresques et insistait sur la discipline, plus proche en cela d'une secte religieuse que d'un parti politique. L'Angkar (l'Organisation), émanation du PCK, allait codifier la vie de chacun : de la suppression des salaires et de la monnaie à l'obligation de porter la tenue noire typique du paysan et le krama à carreaux rouges et blancs. Les habitants étaient perçus comme les rouages d'une machine plus que comme des individus (p.411). Voilà en tout cas un régime au volontarisme débridé, qui a choisi de tout miser sur l'agriculture, en imposant un collectivisme caricatural et un puritanisme qui s'accompagnait de privilèges bien réels pour la classe dirigeante. Cet égalitarisme n'empêchait pas l'existence d'une minorité privilégiée. L'auteur explique que les seuls à manger correctement étaient les chefs. Agé de 60 ans en 1985, Pol Pot se remaria au maquis avec une militante de 22 ans dont il eut une fille, réinventant le droit de cuissage.

Si, en règle générale, Short livre une étude aussi neutre et objective que possible, en effectuant des comparaisons permettant de bien remettre les réalités en perspective (entre les tortures françaises dans ses colonies et le Cambodge), et en contestant l'utilisation du terme de génocide, il laisse occasionnellement transparaître son point de vue (« Il faut bien voir que la révolution, comme la guerre, est une abomination en soi - parfaite pour les théoriciens, atroce pour ceux qui la vivent », p.422). Le plus étonnant est la durée du soutien apporté aux Khmers rouges par les Etats-Unis et la Chine, apeurés devant la montée en puissance du Vietnam soutenu par l'URSS. Ayant perdu le contrôle de Phnom Penh en janvier 1979, les Khmers rouges survécurent encore pendant plus de 20 ans dans les zones montagneuses du Nord et de l'Ouest, le ravitaillement et les armes parvenant depuis la Thaïlande. La lenteur avec laquelle se met en place le Tribunal spécial khmer rouge ne permettra sans doute pas de condamner les chefs les plus importants, beaucoup ayant disparu au cours des purges ordonnées par Pol Pot, lui-même étant mort en 1998, et Mok, un de ses principaux adjoints, en 2006, dans la prison où il attendait son procès. Toutefois la presse annonce récemment que Douch, le responsable du centre de tortures de Tuol Seng, appelé aussi S21, a été inculpé pour crime contre l'humanité ( Le Monde , 2 août 2007). Il est en prison, de même que Nuon Chea, l'ex « frère numéro 2 », arrêté à la mi-septembre 2007 à Païlin, l'ancien fief des Khmers rouges au Nord-Ouest du pays, où il vivait tranquillement ( Libération 20 septembre 2007). Enfin, plus récemment encore, on apprend que Ieng Sary, sa femme Ieng Thirith et Khieu Samphan ont été arrêtés pour être déférés devant le Tribunal spécial Khmers rouges ( Le Monde 13 et 20 novembre 2007). Agé de 76 ans, Kieu Samphan a été Président du Kampuchéa démocratique et Ieng Sary, 77 ans, Vice-Premier ministre et Ministre des Affaires étrangères.

Jean-Guillaume Lanuque et Jean-Paul Salles

 

Brigitte STEINMANN (sous la direction de), Le maoïsme au Népal. Lectures d'une révolution , Paris, CNRS éditions, collection « Monde indien. Sciences sociales. 15 e .20 e siècle », 2006, 254 pages, 29 euros. janvier 2008*

Voilà un ouvrage collectif qui propose diverses approches d'un phénomène révolutionnaire à la fois profond et particulier, celui de la guérilla maoïste népalaise. L'originalité affirmée de l'approche tient à un mélange d'analyses anthropologiques et ethnologiques avec les traditionnelles vues sociologiques ou politiques. Après le témoignage personnel d'un chercheur népalais sur la situation du pays vue à la base, suit une enquête détaillée sur les « changements sociaux dans les régions en conflit », réalisée dans une partie seulement du Népal. Il en ressort un tableau nuancé de la situation : si la violence des maoïstes n'est pas sous estimée, celle de l'Etat apparaît plus dure et générale ; quant aux structures de double pouvoir mises en place par les maoïstes, les auteurs notent qu'elles ont généralement contribué à une réduction des discriminations, tout en s'accompagnant de mesures à tendance quelque peu puritaine (interdiction des jeux et de l'alcool), mais au prix de destructions d'infrastructures, considérées comme fruits du pouvoir en place.

Dans « La guerre du peuple en images », Marie Lecomte-Tilouine et Philippe Ramirez proposent une analyse des images mises en œuvre à la fois par les maoïstes et par l'Etat, avec d'ailleurs un très beau cahier de photographies en couleur. Toutefois, si certaines de leurs conclusions sont intéressantes, on reste dans le domaine de la description, sans systématisation véritable de l'analyse. C'est la même auteure qui a rédigé « Massacre royal et révolution au Népal », une étude plus solide centrée sur l'histoire longue et défendant la continuité entre les traditions népalaises et le phénomène de la guerre du peuple maoïste : rôle fédérateur de la guerre autour de la royauté, construite justement sur la force militaire ; suspension des règles habituelles et de l'étanchéité entre les castes durant ces moments de conflits, qui sont autant de remise en cause de l'ordre social séculaire ; inscription dans la continuité d'une direction brahmanique, ascétique et puritaine ; insistance sur la substitution revendiquée entre le leader maoïste Pacharan et la figure royale déconsidérée après le massacre de la famille régnante en 2001.

Tout autant intéressantes sont les études suivantes, d'abord « De la violence d'Etat vers l'insurrection au Népal, également de M. Lecomte-Tilouine, qui insiste sur les problèmes posés au Népal par un développement inégal et combiné et les réponses inadaptées de l'Etat monarchique, faisant de l'alternative maoïste une voie de modernisation potentielle, ainsi que « Les desseins complexes de la guerre », signé Philippe Ramirez. Son analyse du discours maoïste, bien que partielle, permet en tout cas de relever la spécificité du maoïsme népalais, dont le nationalisme est une composante majeure.

Jean-Guillaume Lanuque

 

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