- Alain AMICABILE, Remercie la neige. Une histoire du Pays-Haut lorrain , Paris, Syllepse, 2006

- Christophe BOURSEILLER, Extrêmes gauches : la tentation de la réforme , Paris, Textuel, collection « Conversations pour demain », 2006, 108 pages, 17 euros

- Maurice DOMMANGET, Histoire du drapeau rouge , Marseille, Le Mot et le Reste, collection « Attitudes », 2006, 552 pages, 25 euros

- Florian HUMBERT, L’extrême gauche en Bourgogne. Le cas des maoïstes à Dijon et en Saône-et-Loire, 1968-1978, Master d’histoire, Université de Bourgogne, sous la direction de Jean Vigreux, 2005, 131 p.

- Tudi KERNALEGENN, Drapeaux rouges et gwenn-ha-du. L’extrême gauche et la Bretagne dans les années 1970, Rennes, Apogée, 2005

- Karim MROUE, Samir AMIN, Communistes dans le monde arabe , (préface de Georges Labica), Paris, Le Temps des Cerises, 2006, 226 pages, 14 €

- Christine PINA, L’extrême gauche en Europe, Paris, Les notes de la Documentation française, 2005, 160 pages

- Michaël PRAZAN, Adrien MINARD, Roger Garaudy. Itinéraire d'une négation , Paris, Calmann-Lévy, 2007, 448 pages, 20,90 euros

- Julien RAIMBAULT, L'extrême gauche maoïste et trotskyste à Rennes entre 1968 et 1981, Université de Rennes II, Mémoire de DEA d'Histoire et Sciences sociales, sous la direction de Jacqueline Sainclivier, 2003, 135 pages + annexes.

- Philippe RAYNAUD, L'extrême gauche plurielle. Entre démocratie radicale et révolution , Paris, Autrement/Cevipof, 2006, 200 pages, 17 euros

- Octavio RODRIGUEZ-ARAUJO, Gauches et gauchisme. De la première internationale à Porto Alegre, Nantes, L'Atalante, 2004.

- André ROSSEL-KIRSCHEN, La mort à quinze ans , Paris, Fayard, 2005, 296 pages

- Cyrille ROUGIER, La vie personnelle dans le militantisme d’extrême gauche. Les relations d’interdépendance entre sphère publique et sphère privée, Mémoire de M1 en Sociologie, sous la direction de Michel Jamet et Laetitia Bucaille, Bordeaux II, 2005, 80 p.

- Jeannine VERDES-LEROUX, La foi des vaincus. Les "révolutionnaires" français de 1945 à 2005, Fayard, Paris, 2005, 528 pages.

 

 

 

 

Alain AMICABILE, Remercie la neige. Une histoire du Pays-Haut lorrain , Paris, Syllepse, 2006. février 2007*

Voilà un témoignage qui ira droit au cœur des lecteurs qui s'intéressent à la fois à la vie politique française, à l'immigration italienne, à la sidérurgie lorraine et au mouvement syndical. Alain Amicabile est un ancien responsable du PCF qui a rompu avec ce parti au milieu des années 80 pour s'engager dans l'aventure des rénovateurs communistes. Opposition qui a connu son plus ample développement à l'occasion des élections présidentielles de 1988 par la présentation de la candidature du dissident communiste Pierre Juquin. En même temps qu'un exposé de son parcours politique, Amicabile nous livre son histoire personnelle de la sidérurgie lorraine, de ses luttes et de sa finale disparition au début des années 80. Illustré par de nombreuses photographies, ce livre de souvenirs présente un paysage aujourd'hui quasiment disparu, ainsi qu'il le souligne, tant l'arrêt des hauts fourneaux s'est accompagné d'un remodelage du paysage de la région de Longwy. Après avoir été permanent fédéral communiste, Amicabile a dû assurer sa reconversion professionnelle. Les passages qu'il consacre à cet épisode sont parmi les plus sensibles de son récit, tant on sent à fleur de peau poindre le sentiment du gâchis d'un parti qui s'est fait hara-kiri pour ne pas avoir écouté la parole de ses militants dans cette région. Pourtant, dans les dernières pages, Amicabile fait part des son engagement intact dans les luttes à venir, dans le prolongement de ce qu'il analyse comme une victoire du Non au référendum constitutionnel européen de 2005. Derrière le militant, point également le fils d'immigré. Le titre du livre est d'ailleurs inspiré de la phrase fétiche de son père «  Ringrazo la neve  ». En effet, c'est grâce à la neige qui tombait ce soir-là que son paternel, chanteur de bal, a pu rencontrer sa femme, la mère d'Alain. C'est d'ailleurs aussi grâce des circonstances inattendues que ce dernier rencontrera sa femme. Eternel descendant d'immigré, Amicabile raconte aussi avec émotion ses voyages au pays du père, regrettant la coupure qu'il éprouve au fil des ans avec le groupe familial originel. On lira avec intérêt ce livre plein d'émotion d'un homme, d'un militant, de ceux qui l'entourent (on en aperçoit quelques uns dans l'album photo qui conclut l'ouvrage)

G. U.

 

 


Christophe BOURSEILLER, Extrêmes gauches : la tentation de la réforme, Paris, Textuel, collection « Conversations pour demain », 2006, 108 pages, 17 euros. décembre 2006*

Comme celui de Philippe Raynaud (chroniqué sur notre site www.dissidences.net ), ce nouveau livre de Christophe Bourseiller, auréolé de son récent statut d'enseignant à Sciences politiques, répond à une actualité politique de plus en plus dominée par les prochaines élections présidentielles et la possibilité pour l'extrême gauche d'y jouer un rôle d'arbitre. Plutôt que d'une nouvelle étude, il s'agit en fait d'entretiens réalisés avec Bertrand Richard, entretiens qui donnent furieusement l'impression d'avoir été préparés sans grande spontanéité.

C. Bourseiller, après être revenu sur son itinéraire personnel, aborde l'analyse générale de l'extrême gauche française, soulignant à juste titre l'attraction d'une partie d'entre-elle pour une politique réformiste, dans le cadre toutefois bien ciblé d'une pratique syndicale ou du travail d'élus. Il énonce cependant des conclusions pour le moins discutables, comme lorsqu'il date « la véritable remontée d'influence (…) » de l'extrême gauche de 1989 et de la chute du Mur de Berlin, tant l'impact de ce dernier événement a été contrasté plusieurs années durant. De même, si sa coupure entre « modernistes et invariants » possède une certaine pertinence, elle ne constitue pas une grille d'analyse suffisante, en particulier au sein de la LCR pour laquelle cette dichotomie n'est pas aussi tranchée et peut même se trouver articulée au sein même de bien des militants.

Enfin, sa distinction entre « extrême gauche », assumant un rôle d'éclaireur, et « gauche de la gauche », désireuse d'un retour « aux fondamentaux de leurs partis respectifs » (p. 27), PS ou PCF, manque de clarté et de totalisation. Osons une typologie alternative. Si l'on nomme « extrême gauche » l'ensemble des courants qui souhaitent un changement révolutionnaire, on peut la diviser en deux groupes : les « ultra gauches » (débarrassés de toute connotation péjorative), soucieuses de leur identité propre et irréductible (les maoïstes, certains trotskystes et libertaires, les communistes de gauche) d'une part, et la « gauche radicale », c'est-à-dire tous ceux (d'autres membres des familles trotskystes et libertaires) qui sont attachés à la connexion avec des secteurs de la gauche traditionnelle, réformiste (PCF, une partie du PS, voire des Verts). Dans cette optique, la « gauche de la gauche » désignerait simplement, alors, l'ensemble de ces secteurs et la « gauche radicale » déjà citée, susceptibles de collaborer ensemble à certains moments. La discussion mérite d'être lancée, d'autant que Christophe Bourseiller, sans doute échaudé par les diverses réactions négatives auxquelles il eut à faire face par le passé, l'appelle lui-même de ses vœux en conclusion (p.105).

Plus généralement, si certains de ses développements constituent d'utiles vulgarisations, comme sur l'altermondialisme, les erreurs ou les simplifications ne manquent malheureusement pas. Citons, entre autres, des effectifs actuels de Lutte ouvrière certainement surévalués (8 000 militants ! p. 47), et un raccourci sur les origines de l'organisation, sans discontinuité apparente depuis 1939 ; des confusions sur la « grande scission » de 1952 et sur la notion de centralisme démocratique, partagée, contrairement à ce qu'il dit (p. 50), par les trois principales organisations trotskystes, mais interprétée différemment ; des conclusions exagérées, comme pour la « remise en question de l'internationalisme » au Parti des travailleurs ; des analyses manquant singulièrement de nuance, ainsi lorsqu'il affirme que « nous sommes face à des organisations qui parient sur la violence et le coup de force, au détriment de la voie électorale » (p. 55), négligeant a priori des scénarios révolutionnaires plus complexes…

Dans la troisième partie, sur l'extrême gauche comme laboratoire d'idées, et la quatrième consacrée à l'avenir et la postérité des extrêmes gauches, ces défauts sont moins présents. C. Bourseiller y accorde plus de crédit, outre aux altermondialistes, à une partie des communistes de gauche (Pannekoek, Lefort, ou Debord et l'Internationale situationniste) qu'aux trotskystes, du fait de la supposée réconciliation qu'ils opèrent entre l'individu et le collectif, même si leurs limites sont soulignées. Il reste que cet ouvrage manque en partie son objectif, de par ses erreurs et ses manques (peu de choses sur l'anarchisme, encore moins sur le maoïsme), peut-être d'ailleurs du fait de son absence de réconciliation entre l'individu et le collectif d'une équipe de recherche !

Jean-Guillaume Lanuque

PS : un mot sur le prix de ce petit opuscule, car avec 17 euros de demandé pour une centaine de pages, Textuel semble attendre trop de son lectorat potentiel…

 

Maurice DOMMANGET, Histoire du drapeau rouge , Marseille, Le Mot et le Reste, collection « Attitudes », 2006, 552 pages, 25 euros. février 2008*

Après avoir réédité son Histoire du 1 er mai (voir la recension sur ce site), les dynamiques éditions marseillaises ressortent fort logiquement le second volet de ce diptyque, quarante ans après la première édition, sous une forme irréprochable (en dehors d'une couverture qui dépasse le cadre chronologique choisi, Che Guevara se situant après la veille de la Seconde Guerre mondiale…). Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'il s'agit là d'un classique de l'histoire du mouvement ouvrier, largement fourni en données érudites, textes, mais aussi chansons d'époque. Maurice Dommanget y donne en effet une belle leçon d'investigation scientifique à travers un plan strictement chronologique, revendiquant son engagement, mais faisant preuve d'une rigueur claire en abordant un thème, celui du symbolisme, qui allait devenir plus couru dans la décennie des années 70.

Les origines du drapeau rouge restent pour l'essentiel assez floues, tout au moins avant la Révolution. C'est en effet à compter de cette période hautement fondatrice que le drapeau rouge, utilisé d'abord comme symbole du retour à l'ordre par la bourgeoisie, fut repris par une partie de la population pour retourner son sens premier, non sans résistances et sans éclipses temporaires, de la même manière que le vocable de trotskysme, primitivement insultant, fut assumé par les « bolcheviks léninistes ». Histoire cyclique, donc, avec le rôle essentiel de 1848 et de la Commune de Paris, qui conduisent à imposer le symbolisme du drapeau rouge, promesse de République sociale, mais également étendard de l'internationalisme. On connaît bien sûr la fameuse intervention de Lamartine en 1848, que Dommanget ne se prive pas de remettre à sa place en ce qui concerne la pertinence historique de ses arguments ; pour lui, d'ailleurs, il est indispensable de choisir clairement entre le drapeau tricolore et le drapeau rouge, sans accommodement entre eux. Tout cela se fait lentement, avec dans la décennie des années 1880 une concurrence latente entre drapeau rouge et drapeau noir. A compter de 1890, le drapeau rouge apparaît clairement comme une des composantes du mouvement socialiste, au même titre que le 1 er mai (sic), avec des moments forts de sa mondialisation, essentiellement 1905 et 1917 en Russie, surtout.

On notera tout de même que Dommanget signale ce qui semble être la première utilisation explicite du drapeau rouge comme marque d'un Etat communiste, dans l'Etat de Cahuila au Mexique en février 1912, avec toutefois un manque de précisions gênant. On relèvera également l'opposition persistante du pouvoir en place à l'affichage du drapeau rouge, rival direct de l'emblème national, aujourd'hui encore. En conclusion, Dommanget revient sur le fétichisme dont est entouré le drapeau rouge, abordant ainsi le thème de la mystique révolutionnaire, sur lequel il y a encore de longs développements à écrire. Roland Breton a ajouté à l'œuvre une postface qui survole la destinée du drapeau rouge depuis le second conflit mondial, mais pour intéressantes que soient ses analyses de drapeaux nationaux, il se penche quasi exclusivement sur le camp « socialiste », sans aborder les nombreuses utilisations de l'emblème par l'extrême gauche, avec ses multiples déclinaisons… Le sujet d'une nouvelle somme ?

Jean-Guillaume Lanuque

 

José GOTOVITCH, Anne MORELLI (dir.), Presse communiste, presse radicale (1919-2000). Passé, présent, avenir , Condé-sur-Noireau, Fil rouge / Aden, 2007, 20 euros. juillet 2007*

Sous ce titre, José Gotovitch et Anne Morelli publient les contributions d'un colloque organisé par le Centre d'Histoire et de Sociologie des Gauches (Université libre de Bruxelles) en octobre 2005. Mêlant témoignages et études, Presse communiste … alterne les monographies sur la presse radicale en Belgique, France, Italie, Grande-Bretagne, Luxembourg, Egypte. Une courte introduction souligne l'intérêt d'une démarche, implicitement comparatiste : poires et prunes s'y mêlent selon José Gotovitch. Sur le siècle, la compilation des monographies pointe le rétrécissement du spectre du journal militant : naguère créés par l'ensemble de la sphère socialiste (socialisme, communisme, syndicalisme, extrême gauche), les journaux militants sont aujourd'hui le seul fait de l'extrême gauche : la social-démocratie n'a cure de cette presse à vocation didactique, en France comme ailleurs.

Peu ou prou, l'ensemble des contributions souscrit à ces propos d'un lecteur d'Hebdo75 (Belgique) : « ce n'est pas la presse qui fera la Révolution, ce qu'on lui demande, c'est de signaler, au plus grand nombre possible, que cette Révolution est possible, nécessaire, et que certains y travaillent un peu partout, de plus en plus. » Dans cette perspective, la presse radicale a vocation didactique, pédagogique, parfois analytique, comme le souligne Georges Ubbiali à propos des Cahiers de la Taupe. Trois familles politiques sur le siècle ont contribuée à façonner cette presse. Les socialistes sont relativement absents, hors l'intervention de Pierre Van Dongen sur Louis de Brouckère. Le pôle communiste apparaît dans toutes ses singularités. Celui d'une presse militante, informée, capable en France de construire des organisations de masse comme les Comités de Défense de l'Humanité (Alexandre Courban), capable également d'interactions avec la CGTU (Sylvain Boulouque). Sous les plumes de Léon Strauss, François Olivier Utard ou Henri Wehenkel, la presse communiste paraît travaillée par la dialectique des questions nationale (Luxembourg, Lorraine, Alsace)… Les mécomptes du Drapeau rouge, organe du Parti communiste belge, ébauchent sous la plume de Nicolas Naif, comme par les souvenirs de Georgette Smolski, Jacques Moins, une histoire en creux du communisme belge. Luciana Castellina évoque ensuite le poids d'Il Manifesto sur l'extrême gauche italienne, l'autonomie relative dont il dispose, son rayonnement. Mais c'est le pôle trotskiste qui concentre finalement les contributions les plus neuves sur un secteur historiographique en déshérence du fait de sa sujétion aux études sur le communisme et le socialisme, du fait également de sa dissidence politique, parfois byzantine. Nicolas Latteur évoque la trajectoire de La Gauche, organe de combat socialiste, tenu en partie par les trotskistes belges, les syndicalistes proches de Georges Renard. Son article doit se lire en contrepoint des mémoires de Georges Dobbeleer, naguère chroniquée sur Dissidences (Georges Dobbeleer, Sur les traces de la révolution, itinéraire d'un trotskiste belge). Scrutant les Cahiers de la Taupe, Georges Ubbiali montre notamment comment cette entreprise s'inscrit en contrepoint des éditions Maspero, de Rouge, dans l'actualité des questions sociales soulevées par Mai 68. Mathieu Beys, pour la Belgique, travaille la même matière, narrant l'histoire d'une presse libérée, radicale et éphémère : Notre Temps, Hebdo, Pour. La comparaison qu'il tente avec Libération pose davantage question. Outre-quiévrain, à le suivre, l'aventure est paradigmatique ; lue de France, celle-ci ne semble pas aussi fondatrice pour l'objet du colloque, sinon à déchiffrer dans ces tentatives de presse radicale une propédeutique pour un journalisme professionnel (cf. sur ce point Pierre Rimbert, Libération de Sartre à Rotschild, Paris, Raison d'Agir, 2005, également chroniqué sur notre site). La presse radicale serait ainsi une expérience formatrice parce qu'une antichambre du professionnalisme.

Ici réside sans doute l'une des limites de ces contributions prises sous le double feu d'une histoire du mouvement ouvrier et d'une histoire culturelle et économique de la presse encore balbutiante. La presse radicale est-elle une entreprise de presse analysable suivant les méthodologies en vigueur ? Si la thèse d'Alexandre Courban, consacrée à L'Humanité (L'Humanité, Histoire politique, sociale et culturelle d'un journal du mouvement ouvrier français, 2005), illustre toutes les vertus de cette problématique, son application à d'autres feuilles, moins pérennes, sacrifie l'effervescence et les desseins militants sur l'autel d'une rationalité fondée sur la professionnalisation de la presse. Derechef, ces feuilles ne sont plus objets d'histoire, mais signes d'une culture politique, signes également d'un échec à construire dans la durée. Le sel de ces expériences s'estompe alors doublement puisque, situées dans l'horizon des cultures politiques, elles ne sauraient dire autre chose que le simple ressassement topographique d'un ethos politique déjà donné, déjà là au prix de l'oubli de l'instant et de ses nécessités (politique, révolutionnaire…). Puisque également, l'analyse ne prend jamais au mot l'esprit de ces entreprises et la croyance en une presse qui, plus qu'un maillon du politique, serait aussi un ferment des luttes. Soit la croyance naïve et héritée du XIX e siècle quand l'écrit était nécessairement émancipateur et représentatif. Pourtant, la dimension utopique n'est jamais absente de la presse radicale.

Vincent Chambarlhac.

 

Florian HUMBERT, L’extrême gauche en Bourgogne. Le cas des maoïstes à Dijon et en Saône-et-Loire, 1968-1978, Master d’histoire, Université de Bourgogne, sous la direction de Jean Vigreux, 2005, 131 p.

Exit les anciennes maîtrises. Avec la réforme dite LMD des études universitaires, le traditionnel mémoire de maîtrise a disparu et se voit remplacé par un Master. Avec ce travail, nous inaugurons la nouvelle « cuvée » des mémoires universitaires de 4e année. Ce volume de Florian Humbert se présente en deux parties, la première composée de trois chapitres, rédigés, et la seconde présentant le plan détaillé de deux parties (« Sociologie des militants et du militantisme ML » et « Les groupes maoïstes face aux populations locales ») de trois chapitres chacun, soit au total six chapitres à venir. C’est évidemment assez frustrant pour le lecteur, mais le mémoire de Master étant envisagé sur deux années, il faudra désormais s’en accommoder. Tout au moins peut-on espérer, dans ce cas-ci, que la prochaine année permette à l’étudiant de finaliser le programme de travail ainsi esquissé. A partir de la notion de culture politique, l’auteur entend analyser ce que fut la pratique des groupes maoïstes dans deux espaces assez différents (une ville, un département), qu’il justifie. S’il conclut à l’absence d’une culture politique maoïste bourguignonne, ie localisée, c’est sans doute bien par le manque cruel de sources, dont il ne cesse de se plaindre tout au long de son mémoire. En effet, mis à part deux entretiens, d’ailleurs assez confus (ils sont reproduits en annexes), il ne dispose que de très rares sources pour conduire son exploration. La plupart des documents utilisés sont en fait des documents d’origine nationale. C’est à partir de cette documentation rare qu’il peut repérer l’existence de deux courants, le Parti communiste révolutionnaire (PCR) sur Dijon et l’Union des communistes de France (UCF) en Saône-et-Loire, avec une absence totale de la Gauche prolétarienne (GP). A partir d’une analyse des chants (perspective assez innovante) et de l’iconographie, il en déduit l’appartenance du maoïsme à la culture communiste. Un des aspects esquissé, le plus intéressant, est la tentative d’implantation (en Saône-et-Loire) du marxisme-léninisme en milieu rural. Mais l’analyse tourne court là aussi du fait des limites documentaires. On regrettera que la littérature grise (en particulier les mémoires de maîtrise sur ce thème) n’ait pas été mieux exploitée. Et surtout, on attend la suite.

Georges Ubbiali

 

 

Tudi KERNALEGENN, Drapeaux rouges et gwenn-ha-du. L’extrême gauche et la Bretagne dans les années 1970, Rennes, Apogée, 2005 avril 2006*

Ce livre étant l’édition a peine retouchée d’un travail universitaire de DEA que Dissidences avait chroniqué dans son numéro 14-15 (2004), nous republions le texte que nous lui avions consacré alors.
Gwenn-ha-du, blanc et noir en breton, est le nom qu’on donne au drapeau breton. Réalisé à partir des documents conservés au Centre d’Histoire du Travail (CHT) de Nantes – riche fonds présenté il y a quelque temps dans nos colonnes – et également à partir d’une quinzaine d’entretiens, ce travail universitaire a bien des mérites.
L’auteur évoque tout d’abord le renouveau culturel breton et les luttes sociales nombreuses des années 1970. De la conjonction de ces deux phénomènes résulte une décennie haute en couleurs en Bretagne, bien différente des années 1980, « le début de la tristesse », selon un militant interrogé. Après une présentation, et surtout un comptage un peu laborieux des militants d’extrême gauche agissant en Bretagne, l’auteur évoque les positions contrastées de ces forces politiques sur la question bretonne. Certains, sous le prétexte que « les ouvriers n’ont pas de patrie », sont franchement hostiles à toute revendication nationalitaire. « Faisons la révolution et on verra après », telle est à peu près la position de LO ou des maoïstes de l’Humanité rouge. D’autres, la Cause du peuple, le PSU ou la LCR, sont pour la prise en compte de ces revendications. Bien qu’en désaccord avec les modes d’action (attentats) du Front de Libération de la Bretagne (FLB), cette extrême gauche se solidarise avec les militants réprimés.
A propos de la LCR, ayant accédée à des sources nombreuses, l’auteur va loin dans le détail, opposant les militants de l’ouest de la Bretagne (ceux de Brest et de Quimper), favorables à l’émergence d’un Etat breton, à ceux de Rennes, carrément indifférents à la question, de même que ceux de Nantes, qui préfèrent participer à une région Pays-de-Loire de la Ligue, cadre plus adéquat pour un travail ouvrier considéré comme prioritaire. L’auteur s’efforce aussi d’inscrire ces débats dans une tradition, ressuscitant entre autres la figure d’Emile Masson, un libertaire qui, dès avant 1914, tentait de faire le lien entre mouvement breton et mouvement ouvrier. Les prêtres n’avaient pas le monopole de la revendication nationalitaire.
« Que reste-t-il de cette effervescence post-soixante-huitarde ? », s’interroge l’auteur en conclusion. Les partis étudiés semblent bien marginaux sur la scène politique locale. Certains de leurs leaders sont reconvertis dans l’action culturelle, participant au réseau des Diwans. Mais les idées agitées dans les années 1970 ont fait du chemin. Cet effort de réflexion n’aura pas été vain, pense l’auteur, les partis de la gauche traditionnelle et les Verts ayant récupérés bon nombre des revendications d’alors.
Un travail utile, comportant de nombreux documents en annexe et donnant un état précis des sources qui facilitera grandement le travail de chercheurs éventuels. Malheureusement, comme c’est souvent le cas dans ce type de travaux, l’auteur ne croit pas bon de faire figurer en annexe les entretiens réalisés.

JPS

 

Karim MROUE, Samir AMIN, Communistes dans le monde arabe , (préface de Georges Labica), Paris, Le Temps des Cerises, 2006, 226 pages, 14 €. Avril 2007*

Ce recueil composé principalement de textes de Karim Mroué, dirigeant du Parti communiste libanais pendant près de trente ans, et de l'Egyptien Samir Amin, théoricien marxiste en économie politique (1), s'avère aussi inégal qu'intéressant. La première contribution, « Interrogations et considérations sur les événements du Liban », rédigée par Karim Mroué en plein cœur de la récente intervention militaire d'Israël au Liban sud, apparaît un peu courte : si le Hezbollah comme les Etats arabes despotiques sont critiqués, le droit revendiqué pour le Liban à la « liberté, souveraineté et à l'indépendance » semble assez limité. Le dialogue qu'il a avec le philosophe marocain Abdel Ilah Belkeziz nous fait découvrir un communiste solidaire des expériences soviétique ou chinoise (il va jusqu'à analyser le soulèvement hongrois de 1956 comme étant « de caractère fasciste »), mais critique, défendant un marxisme évolutif, le pluralisme, et critiquant la répression de la place Tien An Men, à Pékin, en 1989, un peu à la manière d'un rénovateur. N'épargnant pas Gorbatchev, accusé d'être fort peu socialiste, il revient sur certains fragments de l'histoire du Parti communiste libanais, comme son souci d'éviter la guerre et la partition dans les années 1970, puis ce qu'il qualifie d' « illusions » concernant les changements progressistes que la guerre une fois en cours aurait pu permettre d'amener. Revendiquant un autre modèle d'organisation partisane que le modèle léniniste (vu à travers les lunettes staliniennes), et un bloc de classes non limité à la seule classe ouvrière, ainsi qu'une réforme de fond des Nations unies, il considère toutefois qu'aujourd'hui, la tâche prioritaire dans les pays arabes est le renversement du despotisme, sans se fixer pour l'heure d'objectifs directement socialistes, combinant ainsi éléments de réévaluation et fidélité à certains aspects de la doctrine communiste orthodoxe. Dans son second texte intitulé « Leçons de mon expérience dans le Parti communiste libanais », après avoir souligné son relatif isolement à compter des années 1980 quant à ses efforts de réforme du Parti, il effectue un rappel historique synthétique intéressant sur les divers mouvements communistes dans les pays arabes, particulièrement ceux du Moyen Orient. Le tableau qu'il en dresse conclut à leur échec, en dépit du courage des militants et de certaines luttes menées, les causes étant essentiellement une inféodation trop marquée à l'égard de l'URSS, la répression des pouvoir en place, une tendance marquée à la scission et une certaine distance entre le corpus idéologique et la réalité sociale archaïque de tous ces pays arabes. Samir Amin, de son côté, avec « Les communistes égyptiens face au défi de la modernité et de l'impérialisme », revient sur plusieurs épisodes de l'histoire du mouvement communiste égyptien, particulièrement son attitude à l'égard de la révolution de Nasser, qu'il qualifie pour sa part de « projet bourgeois ». On pourra comparer son témoignage avec celui de la militante Didar Fawzi-Rossano (2). Par exemple, pour celle-ci, qui militait dans un groupe communiste [le Mouvement égyptien de libération nationale, de Henri Curiel, fondé en 1943, dit Hadeto ] opposé à celui de Samir Amin [le Parti communiste égyptien dit Raya ], il fallait soutenir, au début, le groupe des Officiers libres autour de Nasser et leur projet de réforme agraire. Le Parti Raya , lui, au contraire, le combattit, même si plus tard, en 1958-1959, lors de ce qu'il nomme « la lune de miel entre les communistes et le régime, à la suite de la nationalisation de Suez » (p. 188), Samir Amin travailla dans le secteur public avec d'autres économistes marxistes.

Un ouvrage très inégal, donc, et qui rend d'autant plus demandeur à l'égard d'études de fond sur les tentatives d'enracinement (réussies comme en Irak dans les années 1950-1960, ou avortées) et l'impact de l'extrême gauche, au sens large, dans le monde arabe. Nous devons cependant lui reconnaître un mérite, celui de replacer et de réimplanter dans l'espace public et savant la question de la révolution au Moyen-Orient. En effet, cet espace est en butte depuis plus de trente ans, encore plus que les autres espaces mondiaux, au retour du refoulé , toutes ces anciennes forces réactionnaires et obscurantistes, tant politiques que religieuses – qui prennent ici le visage d'un islam politique, force d'« adaptation au statut subordonné du capitalisme comprador » pour reprendre les termes de Samir Amin justement, dans un texte récent (3) – un moment domptées ou tenues en lisière de la centralité des pouvoirs. Une histoire à construire des mouvements émancipateurs dans cet espace (communistes maghrébins, palestiniens ou soudanais, Ethiopie de Mengistu, luttes au Yémen et à Aden, communistes irakiens du Front populaire de lutte armée en 1968, etc.) devra prendre appui sur les quelques recherches existantes, outre les travaux de Samir Amin, comme par exemple celles de Maxime Rodinson (4), René Gallissot (5), Mahmoud Hussein (6), Jacques Berque (7), Walter Laqueur (8), Hanna Batatu (9) ou Didier Monciaud (10). Un futur challenge pour l'équipe de Dissidences , peut-être….

Christian Beuvain, Jean-Guillaume Lanuque

(1) Les ouvrages de Samir Amin figuraient, dans les années 1970, dans toute bonne bibliothèque du militant révolutionnaire ; citons, parmi une production abondante, L'accumulation à l'échelle mondiale (Anthropos, 1970), Le développement inégal (Editions de Minuit, 1973), La crise de l'impérialisme (Editions de Minuit, 1975) ou, qui concerne directement le sujet de cette recension, La nation arabe. Nationalisme et luttes de classes (Editions de Minuit, 1976). Samir Amin retrace son parcours, en 1993, dans Itinéraire intellectuel. Regards sur le demi-siècle 1945-1990 , Paris, L'Harmattan.

(2) Didar Fawzy-Rossano, Mémoires d'une militante communiste (1952-1990) du Caire à Alger, Paris et Genève. Lettres aux miens , Paris, L'Harmattan, 1997.

(3) Samir Amin, L'islam politique , 15 janvier 2007, http://www.legrandsoir.info/article.php3?id_article=4617

(4) Maxime Rodinson, Marxisme et monde musulman , Paris, Le Seuil, 1972.

(5) Ce spécialiste dirigea un certain nombre d'études dans l'ouvrage intitulé Mouvement ouvrier, communisme et nationalismes dans le monde arabe , Paris, Editions ouvrières, 1978, ainsi que la partie consacrée aux « Références socialistes dans le monde arabe » du tome 4 de la monumentale Histoire générale du socialisme pilotée par Jacques Droz aux Presses Universitaires de France en 1978, réédition dans la collection « Quadrige » en 1997.

(6) Mahmoud Hussein, L'Egypte. Lutte de classes et libération nationale , tome 1 et 2, Paris, François Maspero, « Petite collection », 1971.

(7) Jacques Berque, L'Egypte : impérialisme et révolution , Paris, Gallimard, 1967.

(8) Walter Laqueur, Communism and Nationalism in the Middle-East , London, 1956

(9) Les livres de Hanna Batatu ne sont pas (encore ?) traduits en français. Tariq Ali cite et utilise ses travaux dans son ouvrage Bush à Babylone , Paris, La Fabrique éditions, 2004. En particulier The Old Social Classes and the Revolutionary Movements in Irak : A Study of Irak's Old Landed and Commercial Classes and of its Communists, Ba'athists and Free Officers , Princeton, 1978.

(10) Ce doctorant, chercheur associé au GRENAMO (Groupe de recherche sur le Maghreb et le Moyen-Orient de Paris VII Diderot), travaille sur l'Egypte et a publié des articles, en particulier dans les Cahiers d'histoire (il est membre du comité de rédaction) : par exemple, dans le n° 89, « Le fonds Moyen-Orient de l'Institut international d'histoire sociale à Amsterdam ». Il a également participé au colloque sur la presse communiste et radicale (Bruxelles, 20-21 octobre 2005) : « L'expérience du journal al-Damîr (1945-1946) en Egypte : entre tribune ouvrière et journal communiste ». Les actes viennent de sortir sous la direction de José Gotovitch et Anne Morelli, Presse communiste. Presse radicale (1919-2000) , Bruxelles, Aden, 2007, 352 pages.

 

 

Christine PINA, L’extrême gauche en Europe, Paris, Les notes de la Documentation française, 2005, 160 pages. mai 2006*

Quelle définition donner à l’extrême gauche en Europe ? Comment saisir son actualité « paradoxale » comme son extrême diversité ? Pour l’auteure (1), l’extrême gauche est un laboratoire (pour observer les liens passé / présent, les compromis et les adaptations, les scissions, les mutations), un acteur politique européen et se comprend en regard des systèmes politiques et des Etats. De facto, le poids de l’extrême gauche dans les mouvements sociaux et culturels, s’il est noté, demeure en dehors du champ de son analyse. Ouvrage de vulgarisation, le travail de Christine Pina, s’il s’avère plus sérieux que ceux d’un Antoine Bourseiller (pourtant régulièrement cité en notes de bas de page) ou d’un Christopher Nick, énonce trop souvent des données généralement connues, appuyées en outre sur une bibliographie plus que contestable : des titres souvent datés (le Dictionnaire de l’extrême gauche de 1945 à nos jours de Roland Biard publié en 1978 (Belfond), par exemple), et strictement aucun travail universitaire, alors qu’ils se sont pourtant multipliés ces toutes dernières années : citons par exemple les DEA de Florence Joshua, Céline Malaisé, Karim Landais ou Julien Raimbault, ainsi que les thèses de Alain Cuénot et de Jean-Paul Salles, membre par ailleurs de la rédaction de notre collectif de recherches Dissidences, collectif lui aussi ignoré par Christine Pina (2). Sans doute faut-il chercher là la source de plusieurs erreurs historiques voire d’analyses politiques superficielles.
Le registre comparatif souligne les difficultés actuelles d’une définition de l’extrême gauche. Un bref rappel des origines en fournit une a minima, en partie construite par l’apport de l’histoire conceptuelle du politique (Winock / Rosanvallon / Furet) : l’extrême gauche se lit comme une passion de l’égalité (3). Une courte typologie en circonscrit les principales familles. L’invocation insurrectionnelle, fondée sur l’exemple de la Révolution française, convoque Baboeuf et Blanqui entre autres, icônes d’un messianisme de la révolution des masses. Seconde famille, le trotskysme et le caractère central qu’il donne au parti dans la révolution ; c’est un héritage sans emploi (Bensaïd) pour les temps contemporains. Face à la centralité du parti, un troisième rameau s’inscrit davantage dans la topique de la spontanéité des masses (luxembourgisme, conseillisme, Internationale situationniste…). L’anarchie (Proudhon / Bakounine) clôt ce tour d’horizon des racines européennes de l’extrême gauche qu’enrichît ensuite la prise en compte du maoïsme, réponse à l’abandon du léninisme par les autres « familles ». La quête des origines dit la diversité, plus que l’unité, des expériences d’extrême gauche en Europe. Néanmoins, cette typologie reste critiquable par sa trop grande simplification d’une extrême gauche souvent plus complexe et plus diversifiée. A ce titre, Michel Winock est-il vraiment le mieux placé pour faire référence sur le sujet ? (4)
Christine Pina résout pour partie cette difficulté arguant de la visibilité des partis d’extrême gauche à l’occasion de l’élection des eurodéputés au suffrage universel à partir de 1979. La construction européenne serait une chance pour l’extrême gauche ; les élections sont une grille légitime de lecture pour apprécier l’extrême gauche. Pour autant, cette visibilité par les urnes ne dégage aucune explication monocausale. Les contextes sont par trop discordants en Europe. Jouant le jeu d’un marché politique concurrentiel dans son rapport au socialisme et au communisme, l’extrême gauche européenne trouve, dans les conditions d’une greffe social-démocrate réussie, un terrain propice à son développement (cas danois, hollandais et suédois) ; l’inverse est également vrai (France, Portugal, Espagne, Italie). La discrétion -l’invisibilité électorale- convient pour se saisir de la Grande Bretagne, de l’Allemagne, de la Belgique. Ce tour d’horizon géographique, qui fait preuve de bien des lacunes (quid, au Royaume-Uni, du SWP ? Du Scottish socialist party ?) se clôt à nouveau sur le constat -discutable- d’une impossible généralisation ; l’argument de la visibilité échappe au seul champ électoral pour rendre compte d’une réalité politique dotée d’une force dont on mesure mal encore les effets. La visibilité de l’extrême gauche passe également par son extrême violence. Intitulant son troisième chapitre Aux armes révolutionnaires ! Le choix du terrorisme, l’auteure synthétise les interprétations de la violence terroriste au détour de la décennie 70, discutant les travaux d’Isabelle Sommier, Michel Wieworka, Ami-Jacques Rapin. A l’analogie produite par la contemporanéité de ces expériences, elle oppose les différences structurelles et contextuelles des mouvements allemands, italiens, français, décomposant la vulgate tensions / professionnalisations (clandestinité) / radicalisation. La conclusion se comprend à nouveau en regard du système politique et des sociétés européennes pour qui ces violences sont irruptives et aveugles, puissamment corrosives des institutions ; en somme, un antimouvementsocial comme le définit M. Wieworka, qu’elle cite sans explicitement adopter l’analyse.
L’hétérogénéité quasi-structurelle de l’extrême gauche sous la plume de Christine Pina mène enfin à l’examen des différentes tentatives d’unification qui, toutes faillirent. Le rapide examen du socle des trois Internationales débouche sur l’analyse de la IVe, de son éclatement. Ici l’extrême gauche devient la gauche radicale (entendre trotskyste) qui, au tournant de 1990, trouve dans les nouveaux mouvements sociaux un lieu et des sas pour rejoindre la gauche mouvementiste. Nonobstant cette typologie nouvelle, dont les rapports avec les panoramas précédents sont tus, l’examen de ces liens saisit l’extrême gauche en termes d’espaces, dans des configurations mouvantes et des trajectoires militantes (C. Aguiton) dans la nébuleuse altermondialiste. Ce nouveau registre d’analyse implique, plus que les trop courtes pages qui lui sont consacrées, les mutations en cours bien qu’il souligne des résistances à ce phénomène (Lutte ouvrière), des difficultés. Un dernier chapitre porte sur l’extrême gauche française, exception européenne ? L’interrogation a d’autant plus de sel qu’elle ne trouve aucune réponse, sinon dans la reprise de l’argument d’une passion révolutionnaire française (Révolution française, Commune) à même d’expliquer la pérennité de l’extrême gauche française. Celle-ci se réduit d’ailleurs au trotskysme, ses filiations sur le siècle. Le choix des urnes opéré après 1968 par celle-ci motive sans doute l’analyse qui statue sur la fidélité à une ligne, une image, propre à capter un espace que le PCF laisse en déshérence. L’extrême gauche française, malgré ses fragilités, est donc championne en Europe. Par extension, la place de l’extrême gauche en Europe n’est donc ni une aberration, ni une survivance : elle peut tabler, tentant le jeu des élections, sur la force du mythe révolutionnaire.
On pourrait conclure le compte rendu sur cette note sorellienne. L’insatisfaction pourtant convient davantage. L’absence de définition propre, qui construisait en énigme l’introduction, mène à des lectures où l’extrême gauche apparaît à géométrie variable, en lieu et place de critères plus fixes, telle l’appartenance au camp de l’alternative révolutionnaire. L’argument de la visibilité par l’élection avant toute chose, et plus généralement par la participation au jeu démocratique, déleste l’analyse de toute contingence sociale et mène à l’éviction de secteurs pourtant signalés dans les origines de l’extrême gauche - le conseillisme, l’anarchisme. Par extension, on notera que l’analyse de l’extrême gauche que propose Christine Pina manque d’un décryptage plus poussé des divers programmes et d’une réelle profondeur historique (l’extrême gauche française ne connaît pas un essor à compter de 1978, p.41) ; on a parfois l’impression que son étude a été composée par collage de différents morceaux autonomes sans qu’une cohérence globale bien nette ne s’affirme. L’altermondialisme, comme également le renouveau de la contestation sociale à partir des expériences italiennes ou de Seattle, peinent à trouver leur place. Finalement, selon l’auteure, l’extrême gauche semble se réduire au trotskysme partisan (partidaire). Pourquoi pas, à condition d’évoquer cette configuration d’emblée. Pourquoi pas, en nourrissant l’analyse d’une profondeur historique que les seuls travaux de Jean-Jacques Marie (Le trotskysme et les trotskystes) et Daniel Bensaïd (Les trotskysmes), marqués par leur militantisme respectif, ne pouvaient qu’effleurer, mais alors en se passant d’explications confuses, de raccourcis et d’incompréhensions, voire même de jugements de valeur relativement discrets. Pourquoi pas, à condition d’éviter les nombreux contresens et erreurs historiques qui émaillent le livre (5). En somme, tout le sel de cette note tient aux regrets qu’elle nourrit…

Christian Beuvain, Vincent Chambarlhac et Jean-Guillaume Lanuque.

(1) Christine Pina, qui est maître de conférence en science politique à l’Université de Nice Sophia-Antipolis, travaille sur les comportements politiques et l’univers religieux : son ouvrage Voyage au pays des charismatiques (Editions de l’Atelier, 2001) est issu de sa thèse de doctorat.
(2) Joshua Florence, La dynamique militante à l’extrême gauche : le cas de la LCR, mémoire de DEA de sociologie politique, IEP, Paris, 2003, Malaisé Céline, Etre trotskyste ; Militants et militantisme trotskystes en France de 1944 à la fin des années 50, mémoire de DEA d’histoire sociale et culturelle, Paris I, 2002, Landais Karim (tragiquement disparu), Un parti trotskyste. Eléments pour une socio-histoire des relations de pouvoir : introduction à une étude de l’OCI-PCI, mémoire de DEA d’histoire, Université de Bourgogne, 2004, Raimbault Julien, L’extrême gauche trotskyste et maoïste à Rennes entre 68 et 81, mémoire de DEA d’histoire et sciences sociales, Université de Haute-Bretagne, 2003, Cuénot Alain, Biographie intellectuelle d’un révolutionnaire marxiste, Pierre Naville (1904-1994), thèse (2 vol.), Université Paris XIII, 2002, Salles Jean-Paul, La Ligue communiste révolutionnaire et ses militant(e)s (1968-1981). Etude d’une organisation et d’un milieu militant, thèse (3 vol.), Université Paris I, 2004 (paru aux Presses universitaires de Rennes en 2005 sous le titre La ligue communiste révolutionnaire (1968-1981). Instrument du Grand Soir ou lieu d’apprentissage ?).
(3) Il s’agit de la reprise de la définition donnée par Michel Winock dans un numéro spécial de L’Histoire (n° 263, mars 2002), chroniqué et critiqué en son temps par Dissidences. Cette notion sert d’ailleurs de marqueur à bien des auteurs proches ou membres de ce courant. Ainsi Marc Lazar, Le communisme, une passion française (Perrin, 2002) et Yves Santamaria, Le pacifisme, une passion française, Paris, Armand Colin, 2005, 352 p.
(4) Dans un article du magazine Marianne (n° 453-454, 24 décembre 2005-6 janvier 2006) intitulé « De Babeuf à Besancenot… La tentation extrémiste » (p.72 à 77), Michel Winock livre une version « grand public » de son article du numéro de L’Histoire (voir note précédente), ce qui donne lieu à des raccourcis préjudiciables pour une compréhension du phénomène, ou alors à des appréciations pour le moins douteuses (Action directe ne souhaitait-elle pas « (…) faire des exemples, faire peur et en jouir »). Cet historien reconnu, qui sut nous donner dans le passé d’excellents travaux sur le socialisme français, s’accommode également fort bien dans cet article de termes pour le moins polémiques (ainsi la qualification de l’expression « foire d’empoigne »  pour désigner le trotskysme), sans oublier quelques phrases sentencieuses qui exonèrent de toute analyse de fond : « On sait que la révolution est un rêve, une chimère, une religion [sic], mais on s’en fait le clergé qui transmet l’écriture sainte et perpétue le rituel ».
(5) Au hasard, nous pouvons citer une Internationale communiste qui, pour Trotsky, aurait été réformable jusqu’à la fin des années 30, avec en outre la présence de celui-ci à la conférence de fondation de la IVe Internationale ! Cette dernière aurait d’ailleurs adopté ses premiers statuts en 1948, non en 1938, et, confusion dont Christine Pina n’a malheureusement pas l’exclusivité, l’entrisme prôné en 1951 aurait concerné les seuls Partis communistes. On pourrait poursuivre ce florilège, mais nous nous contenterons pour terminer de deux erreurs particulièrement énormes : le VIIIe Congrès de la IVe Internationale tenu en 1952 au lieu de 1965, et Pablo et ses partisans quittant le PCI-SFQI au lieu d’en exclure la majorité des militants !

 

Michaël PRAZAN, Adrien MINARD, Roger Garaudy. Itinéraire d'une négation , Paris, Calmann-Lévy, 2007, 448 pages, 20,90 euros. novembre 2007*

Habitué des enquêtes consacrées aux marges de l'extrême gauche -l'armée rouge japonaise ou l'itinéraire atypique de Pierre Goldman-, le journaliste Michaël Prazan, aidé du jeune agrégé d'histoire Adrien Minard, a choisi de s'intéresser à Roger Garaudy, et plus précisément à ses accointances avec les milieux négationnistes… au risque, d'ailleurs, de constituer un procès à charge, tant ce sujet reste encore ultra sensible aujourd'hui. Après avoir relaté l'affaire Garaudy qui fit les unes de l'actualité en 1996, principalement du fait du soutien que l'intellectuel reçut de la part de l'abbé Pierre, les deux auteurs retracent le parcours biographique de Garaudy. Engagé très tôt au sein du PCF, il est par contre plus surprenant de le voir préalablement affirmer son militantisme protestant. Néanmoins, la volonté des deux auteurs de déceler chez Garaudy des signes de son inclination ultérieure, comme pour sa négation du goulag lors du procès Kravchenko, les conduit à certains excès : ainsi, voir dans des accusations sur la famille Rothschild, symbole du capitalisme français, des relents d'antisémitisme, relève d'une singulière méconnaissance du discours communiste (note 2, page 70). L'autre principal défaut du livre, c'est un parti pris latent et une certaine tendance à critiquer un large spectre de personnalités, de manière parfois insuffisamment nuancée.

Après son exclusion du Parti en 1970, Garaudy se confondra avec certaines tendances de l'époque, extrême gauche autogestionnaire (l'AMR soutiendra d'ailleurs un temps son projet de candidature à l'élection présidentielle de 1981), écologie, théologie de la libération, spiritualismes divers… D'une rencontre avec une jeune femme palestinienne semble découler sa conversion à l'islam, en 1982, et la radicalisation de son antisionisme, au risque de tomber dans l'excès. Les auteurs développent ainsi très largement l'affaire de son fameux livre Les mythes fondateurs de la politique israélienne , explicitant de manière assez pointue son choix de la Vieille Taupe de Pierre Guillaume, les réseaux qui lui apportèrent leur soutien, et surtout restituant l'ensemble du procès qui s'ensuivit à partir des minutes. Ils consacrent aussi un bon nombre de pages à l'audience de Garaudy dans les pays arabes et en Iran, non sans un peu d'hyperbolisme, en faisant de Garaudy le « principal inspirateur du négationnisme d'Etat » (p.364) de la République islamique… On a donc là un exposé utile de la dérive d'une certaine extrême gauche, sur laquelle il conviendrait de mener une étude plus minutieuse et approfondie.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Julien RAIMBAULT, L'extrême gauche maoïste et trotskyste à Rennes entre 1968 et 1981, Université de Rennes II, Mémoire de DEA d'Histoire et Sciences sociales, sous la direction de Jacqueline Sainclivier, 2003, 135 pages + annexes.

Est-il besoin, quand on consacre un mémoire à un tel sujet, de remonter aux origines, de nous infliger un retour obligatoirement fastidieux et superficiel, sur les origines du communisme ? En tout cas l'auteur prouve qu'il connaît parfaitement la bibliographie, mais on ne prend véritablement intérêt à ce travail qu'à partir de la page 105, quand est abordée la situation de l'extrême gauche à Rennes. Pour ce faire, l'auteur utilise les rapports des officiers des renseignements généraux, mais il aurait intérêt à solliciter davantage les nombreux fonds privés, qu'il a d'ailleurs identifiés, déposés par d'anciens militants, aux Archives départementales d'Ille et Vilaine, à Rennes, comme au centre d'Histoire du Travail, à Nantes. Qu'il n'oublie pas les précieuses biographies données par la presse militante au moment de la mort des militants. Nous pensons à celle de Paul Nughes, un des fondateurs de la JCR à Nantes, parue dans Rouge n°1347 (30 mars-5 avril 1989). L'utilisation de telles sources, mais sans doute l'auteur l'a-t-il prévu pour ses recherches à venir, aurait permis d'éviter une certaine sécheresse. Le tout petit groupe qu'était la JCR à Rennes avant 1968 - pas plus de 15 militants -, a été capable, semble-t-il, de ne réaliser qu'un seul numéro de son journal, L'Antidote, en janvier 1968. Après Mai 68, ses effectifs ont triplé ; à la rentrée universitaire suivante, les militants regroupés autour de Rouge rassemblent 250 personnes à la Faculté sur le thème " Après mai, les tâches du mouvement étudiant ". Ces données chiffrées, apportées par l'auteur, sont intéressantes, mais elles nous laissent sur notre faim. Mais peut-être est-ce le but de ce mémoire, susciter l'intérêt, la thèse devant satisfaire notre curiosité.

Jean-Paul Salles.

 

Philippe RAYNAUD, L'extrême gauche plurielle. Entre démocratie radicale et révolution , Paris, Autrement/Cevipof, 2006, 200 pages, 17 euros. novembre 2006*

L'auteur, universitaire titré, a vécu le bon score électoral récent de l'extrême gauche (10% aux présidentielles de 2002) comme un cauchemar plutôt que comme une divine surprise ! Rappelons qu'aux municipales de 1977 les listes unitaires LO-LCR-OCT avaient souvent frôlé, voire dépassé, dans les quartiers populaires, ce chiffre de 10%. Nul doute donc que l'approche des élections présidentielles et législatives de 2007 soit pour beaucoup dans la parution de son ouvrage, tout comme le livre de Christophe Bourseiller (1), ce qui suscite un certain soupçon d'opportunisme.

« Une illusion toujours vivante qui pèse lourdement sur la politique française », c'est ainsi qu'il parle du courant politique qu'il étudie, avec la volonté de faire un « ouvrage de référence » (4 e de couverture). Disons tout de suite qu'il n'atteint pas son but : le livre ressemble plutôt à un patchwork, juxtaposant dans une première partie un développement – bien rapide – sur l'altermondialisme, un chapitre un peu plus achevé sur le trotskysme, et deux chapitres sur la fracture coloniale et « l'extrême gauche et le Moyen-Orient ». Mais rien n'est dit des libertaires pourtant très présents dans les diverses mobilisations ces dernières années. Quant à la deuxième partie, c'est la reprise, plus développée, d'un article de l'auteur « De l'extrême gauche en philosophie » paru dans la revue Le Débat (n° 105, 1999). Les constants jugements de valeur autant portés sur les personnes que sur les œuvres nous gênent beaucoup. Alain Badiou est qualifié « d'homme du monde aussi courtois que distingué » (p.151), mais ce « talent considérable » est mis « au service d'une politique qu'on est en droit de juger atroce » (p.152). Quant à « l'œuvre théorique » (les guillemets sont de l'auteur) de Daniel Bensaïd, elle est caractérisée par une « inimitable combinaison de dogmatisme, d'éclectisme, de roublardise et de fausse bonhomie » (p. 24). Enfin, mais ce ne sont que des exemples, Edwy Plenel est disqualifié à ses yeux par un article écrit par lui dans Rouge alors qu'il avait 20 ans (p. 90 note 15), alors qu'il eût été beaucoup plus intéressant de commenter cette page de Rouge sur laquelle apparaissent deux articles contradictoires sur le même sujet, le Moyen-Orient.

Les identités des trois principaux groupes trotskystes, particulièrement stables sur la longue période, sont plutôt bien définies, sauf pour LO, mais sans la moindre originalité : la LCR accueillante à toutes les formes de contestation, les militants du PT (ex OCI) plutôt actifs à FO qu'à la CFDT, arc-boutés sur la défense des « acquis », « de la laïcité aux 36.000 communes ». Les insuffisances sur LO proviennent d'une méconnaissance d'un certain nombre de travaux et de réflexions, menées notamment dans notre revue Dissidences que l'auteur ne semble pas connaître. Il aurait trouvé aussi des éléments intéressants dans la contribution faite par Georges Ubbiali au colloque de Dijon sur l'histoire du trotskysme (2002) publiée dans les Cahiers Léon Trotsky n° 79 (décembre 2002). Mais l'auteur ne semble connaître que le livre d'entretiens de Robert Barcia, le principal dirigeant de LO, menés par Christophe Bourseiller. En outre, cette présentation des trois principales organisations est basée, de manière très discutable, sur « (…) un principe heuristique [sic] simple : si la capacité autocritique des mouvements trotskistes est très réduite, le mal qu'ils disent les uns des autres est toujours vrai [re-sic] (…) » ! Les quelques réflexions intéressantes, comme sur les raisons possibles de la longévité des trotskysmes en France (transmission d'une mémoire, incarnation d'un communisme radical et division entre eux qui permet de s'accrocher à des publics divers), s'en trouvent donc fort isolées. Certaines des remarques de l'auteur sont même empreintes de légèreté : est-il pertinent d'attribuer au mouvement des « (…) poussées épuratrices propres aux mouvements sectaires (…) » (p. 57) sans avancer de nuances ? Comment peut-on parler sans préciser plus, en note 26 p.78, « d'islamistes trotskystes » ? Trotsky-Ben Laden même combat ? En outre, les approximations, mélis-mélos et erreurs historiques, sans être nécessairement dominantes, parsèment les pages, dûes sans doute à une bibliographie pour le moins partielle, sinon partiale (2).

En fait, cet essai, loin d'être une synthèse globale et approfondie sur l'extrême gauche actuelle, est plutôt une tentative de butinage au fil des envies de son auteur. La conclusion, intitulée d'ailleurs « l'avenir d'une illusion ? », est donc logique : tablant sur l'aspect essentiellement conjoncturel de l'essor de la gauche radicale, il espère que cet aiguillon permettra de revenir à une politique française axée sur la « modération ». Philippe Raynaud ne croit en effet pas vraiment à un virage réformiste de la LCR, encore moins des deux autres organisations trotskystes. Il estime donc cette idéologie nocive pour la démocratie libérale.

Jean-Paul Salles et Jean-Guillaume Lanuque

(1) Extrêmes gauches : la tentation de la réforme , Paris, Textuel, collection Conversations pour demain, 2006 (voir la recension sur notre site).

(2) Citons ainsi un George Orwell adoubé ancien trotskyste, la tactique d'entrisme sui generis de Pablo vue comme concernant seulement l'entrée dans les Partis communistes, ou une division du trotskysme français en trois dès la fin des années 40…

 

 

Octavio RODRIGUEZ-ARAUJO, Gauches et gauchisme. De la première internationale à Porto Alegre, Nantes, L'Atalante, 2004.

L'auteur de ce manuel de l'histoire de la gauche internationale est un ancien dirigeant du Parti Révolutionnaire des Travailleurs (section mexicaine de la IVe Internationale), par ailleurs enseignant à l'Université Autonome de Mexico. Cette synthèse vaut essentiellement par le fait qu'elle est écrite par un tel personnage qui offre au lecteur de nombreux aperçus sur les ouvrages d'Amérique du Sud. Pour le reste, l'histoire qu'il raconte est déjà disponible en grande partie ailleurs (sources qu'il cite, honnêtement, par ailleurs). L'originalité du livre réside essentiellement dans les 60 dernières pages consacrées au sujet, nettement moins balisé, des guérillas latino-américaine, ainsi qu'au post-marxisme et à Porto Alegre. Son engagement en faveur de l'EZLN lui permet de souligner l'importance de ce mouvement pour la gauche du continent : après la faillite de la social-démocratie, des partis communistes, de la guérilla, le mouvement conduit par le sous-commandant Marcos, avec ses limites militaires évidentes, a montré qu'une transformation du monde constituait un objectif envisageable dans un continent marqué par des décennies de défaites et de répression. Le prolongement des mouvements sociaux autour du mouvement altermondialiste représente également un nouveau visage pour la gauche, assez novateur par rapport à la période précédente. Pourtant les différentes forums qui se sont tenus jusqu'à ce jour n'ont pas permis de définir une nouvelle stratégie pour un combat anticapitaliste offensif, à la hauteur de ce qui est nécessaire. " La communauté d'action n'a pas su se convertir en une communauté théorique ", écrit-il en conclusion. Ce relatif pessimisme sur la capacité qu'aurait le mouvement altermondialiste à dépasser ce stade de définition d'un projet commun est discuté par Michael Löwy dans sa préface, qui ne partage pas l'analyse et qui, pour sa part, pronostique un avenir beaucoup plus ouvert. S'il n'est guère possible de trancher, cet essai apporte de nombreux éléments de connaissance pour se faire une idée plus précise. On regrettera simplement que l'éditeur n'ait pas pris la peine d'enrichir le livre d'une bibliographie finale.

Georges Ubbiali.


André ROSSEL-KIRSCHEN, La mort à quinze ans , Paris, Fayard, 2005, 296 pages. juillet 2007*

Ainsi qu'on peut le lire sur la couverture, ce livre est composé d'un long entretien avec Gilles Perrault. Il s'agit en effet d'un témoignage provoqué par l'écrivain avec celui qui fut le plus jeune résistant condamné durant la seconde guerre mondiale en France. Jeune militant communiste, juif d'origine roumaine, André Kirschen abattit en effet en plein Paris, au cœur même du quartier le plus densément peuplé d'Allemands, un militaire ennemi. Il avait quinze ans à peine et venait de tuer un officier, selon lui. On était le 10 septembre 1941. Il faisait partie de l'OS, l'organisation spéciale, cette structure mise sur pied par des jeunes communistes pour lutter contre l'occupant. De cette génération de jeunes, très jeunes résistants, issus du mouvement communiste, il ne subsiste que très peu de survivants. Mal organisé, absolument novice en matière de lutte clandestine, son groupe va rapidement tomber. Tous ses camarades de combat seront fusillés au Mont Valérien. Il sera le seul à y échapper du fait de son jeune âge.

André Rossel-Kirschen raconte son expérience avec une humilité rare. Pendant qu'il est emprisonné en Allemagne, son père et son frère seront fusillés pour fait de résistance, sa mère déportée à Auschwitz. Avec une simplicité forte, le vieillard qu'il est devenu entre temps, raconte cette jeunesse faite de faim, d'enfermement, de torture (par des policiers français). Loin d'être un héros, Rossel-Kirschen parle sous les coups, donne certaines informations. A la fin de la guerre, abruti par la faim et les marches forcées, il n'échappe à la mort que de peu. C'est ce témoignage absolument essentiel qui nous est donné à lire à travers cet entretien. Un livre essentiel pour dire l'opposition absolue au nazisme qui a conduit un tout jeune homme à s'engager pour y résister. Il apprendra, vingt ans après les faits, que l'officier qu'il pensait avoir tué n'avait en fait été que blessé.

Malgré le bilan assez limité que font Berlière et Liaigre de cette première forme de lutte armée ( Le sang des communistes. Les bataillons de la jeunesse dans la lutte armée , Fayard, 2006, chroniqué sur ce site), l'engagement physique de ces jeunes idéalistes suscite le respect et l'admiration en une période où certains se réjouissent de voir Papon enterré avec la légion d'honneur. On lira en parallèle le livre également passionnant de sa camarade de combat, Maroussia Naïtchenko, Une jeune fille en guerre , également disponible sur ce site.

G.U.

 

Cyrille ROUGIER, La vie personnelle dans le militantisme d’extrême gauche. Les relations d’interdépendance entre sphère publique et sphère privée, Mémoire de M1 en Sociologie, sous la direction de Michel Jamet et Laetitia Bucaille, Bordeaux II, 2005, 80 p. juillet 2006*

Cyrille Rougier a l’ambition d’étudier la façon dont les militants articulent militantisme et vie privée. Finalement sa recherche se limite à la LCR, son corpus étant constitué par 12 entretiens réalisés auprès de militant(e)s de la section de Bordeaux, une des plus importantes de France après l’adhésion en 2000 du groupe bordelais de Voix Des Travailleurs, une scission de LO. Justement dans l’échantillon observé – qui représente environ 10% de l’effectif total – figurent 6 anciens militants de LO-VDT.
Dans un premier temps, les militants interrogés notent, de manière désormais classique, les divers apports du militantisme, sur le plan culturel, sur le plan social. Cela permet de connaître des gens, curieusement aucun ne dit que cela peut aussi contribuer à fermer des portes. Pour une militante, militer permet « de temps en temps de se sentir utile ». D’autres prennent cette activité très au sérieux – en général ils viennent de LO – le militantisme, affirment-ils, étant la voie d’accès au bonheur (« Je ne me vois pas ne pas militer… parce que je ne serai pas heureux…quoi ! »).
Il y a donc désormais à la LCR divers niveaux d’engagement. Certains revendiquent toujours le modèle du « révolutionnaire professionnel », « fiers de se battre pour changer les choses dans ce monde pourri ». D’autres, qualifiés de « militants professionnels autocritiques », décrivent leur engagement de manière lucide, comme André, militant depuis 40 ans (d’abord au PCI, à la JCR, à la LC) qui parle de son activisme comme « d’une forme de boulimie assez pathologique ». Enfin d’autres, comme Guillaume (Plate forme 3), militent à leur rythme, refusant de faire quelque chose s’ils n’en ont pas envie, même si ça apparaît important pour l’organisation. L’auteur parle à leur sujet d’un « militantisme politique par alternance ». Ces derniers qualifient leurs camarades venus de LO de « curés rouges » ou de « moines soldats ».
L’apport le plus intéressant de cette recherche, c’est de montrer qu’une partie des anciens de LO-VDT, confrontés à un autre mode d’engagement, ont profondément modifié, et avec joie, leur façon de militer. Isabelle, professeur de LEP, avoue qu’à LO « on sentait une pression » sur le problème des enfants : « Jamais personne te disait comme ça, brut, faut pas avoir de gosse…hein c’était pas comme ça, mais bon, on le sentait, quoi, voilà ! ». Il y a quelques années, un militant de Lorraine interrogé par Yann Kindo, évoquait son passage de l’OCI à la LCR, comme l’équivalent d’un passage de l’Est à l’Ouest !
Souhaitons à Cyrille Rougier de poursuivre sa recherche sur la notion d’habitus militant, comme il en a l’intention, mais en lui suggérant d’élargir son corpus à d’autres villes, car la section LCR de Bordeaux est décidément atypique.

Jean-Paul Salles

 

 

 

Jeannine VERDES-LEROUX, La foi des vaincus. Les "révolutionnaires" français de 1945 à 2005, Fayard, Paris, 2005, 528 pages.

Déjà auteure dans les années 80 de plusieurs études liées au mouvement communiste (Au service du Parti, Le réveil des somnambules), Jeannine Verdès-Leroux entend avec ce volumineux ouvrage faire la lumière sur la " vraie " nature du militantisme communiste, aussi bien sous sa forme canonique (le PCF) que sous ses incarnations hétérodoxes (castrisme, maoïsme et trotskysme). Mais d'emblée, le côté accusateur et sans nuance du propos interpelle le lecteur, et ce dès le titre : sans parler du terme subjectif et relatif de vaincus (par qui ? de quoi ?) et de la mise entre guillemets de révolutionnaires, celui de foi tend à accréditer l'idée selon laquelle " le communisme n'est pas de l'ordre d'une opinion politique " (p.62), ni d'un savoir, mais d'une croyance, avec tout ce que cela peut comporter d'aveuglement et de fanatisme, dépassant les qualités personnelles éventuelles. Certes, la comparaison avec la religion est utile, mais à condition de ne pas être exclusive et de s'appuyer sur des développements bien argumentés.
Or, trop souvent, Jeannine Verdès-Leroux donne l'impression de sélectionner ce qui l'intéresse dans son corpus pour le moins hétéroclite, voire partial, et surtout dénué de toute référence universitaire ou scientifique récente, ce qui l'entraîne à commettre erreurs et imprécisions, comme sur l'histoire du trotskysme (Mandel et Germain sont chez elle deux personnages différents, et Pierre Lambert accompagné de ses " fidèles " sortent du PCI en 1952 !)… Soucieuse d'aller à contre-courant de l'apologie des militants, elle s'efforce de dévoiler la sordide réalité masquée par des discours positifs et généreux, avec en filigrane la thèse bien connue selon laquelle Staline et le Goulag se situent dans la continuité de Marx et Lénine, le marxisme étant accusé d'avoir divisé l'humanité sous la forme de " pulsions meurtrières habillées de scientificité " (p.21) ; pourtant, oublier que l'Europe partie à la conquête du monde après 1492, parmi d'autres exemples, l'avait divisé et violenté bien avant montre tout ce que ce pseudo argument a de fallacieux.
Et on pourrait ainsi multiplier les citations, égrenées tout au long de remarques parfois pertinentes (sur la coexistence dans le PCF de révolutionnaires internationalistes et de communistes nationaux, ou sur la nécessité pour le communisme d'avoir des ennemis) et de pages parfois intéressantes, comme lorsque l'auteure cite des entretiens avec d'anciens militants (réalisés dans les années 80, cependant) et ressort de l'oubli des récits dithyrambiques et croustillants sur la " réalité " de la vie en URSS ou en Chine… Les militants, loin de l'image humaine du Maitron, sont ainsi accusés de fausse camaraderie, d'orgueil, de servitude volontaire, d'" indifférence à la vie humaine " (p.357) voire de haine de soi et de la vie, et l'idéologie communiste d'oublier l'homme réel, d'être emplie d'autosatisfaction, de supériorité et de violence… Le panel est vaste, mais pour le moins unilatéral ! C'est aussi ce qui permet à Jeannine Verdès-Leroux de tracer un parallèle entre communistes staliniens et trotskystes, comme pour leur " pratique destructrice " similaire, les derniers étant même jugés pires que les premiers.
Loin d'une étude d'histoire ou de sociologie, La foi des vaincus relève surtout, par ses jugements de valeur et sa tendance à l'accusation plutôt qu'à l'explication, du pamphlet politique, avec comme objectif de déconsidérer les révolutionnaires communistes actuels et leurs idées nocives. Les trotskystes qui, selon Jeannine Verdès-Leroux, restent fidèles aux idées trotskystes, tels ceux du CCI du PT, sont d'un passéisme dépassé, et ceux comme la LCR qui se révèlent plus ouvert à l'actualité sont accusés de démagogie ! On saisit tout ce que ce genre de raisonnement peut avoir de circulaire, d'autant qu'elle considère que des entretiens avec des militants trotskystes sont " infaisables " (p.371)… Plus que jamais, le besoin d'une approche dépassionnée et rigoureuse de l'extrême gauche communiste est patent.

Jean-Guillaume Lanuque.

 

 

 

 

Mouvement communiste

Divers

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

nous contacter