Mouvement communiste

France

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 


- Dominique ANDOLFATTO, PCF, de la mutation à la liquidation, Paris, Ed. du Rocher, 2005

- Francis ARZALIER, Le plaisir de convaincre , Paris, Institut de recherches de la FSU et Editions Syllepse, Collection Parcours engagé, 2008, 139 p., 13 €

- Jean-Marc BERLIERE, Franck LIAIGRE, Le sang des communistes. Les Bataillons de la jeunesse dans la lutte armée. Automne 1941 , Paris, Fayard, 2004

- Jean-Marc BERLIERE, Franck LIAIGRE, Liquider les traîtres. La face cachée du PCF, 1941-1943 , Paris Robert Laffont, 2007, 510 p., 22 €

- Jean-Pierre BESSE, Claude PENNETIER, Juin 40. La négociation secrète , Ed. Atelier, Paris, 2006

- Dominique BLOYET, Jean-Pierre SAUVAGE, La répression anticommuniste. Loire–Inférieure, 1939-1944 , La Crèche, Geste éditions, 2004, 380 p

- Michel BOUJUT, Le fanatique qu'il faut être. L'énigme Kanapa, Paris, Flammarion, 2004, 265 pages, 18 euros.

- Paul BOULLAND, Claude PENNETIER, Rossana VACCARO, André Marty, l'homme, l'affaire, l'archive , Paris, Codhos éditions, 2005, 190 pages, 12 euros

- Sylvain BOULOUQUE, Franck LIAIGRE, Les listes noires du PCF , Paris, Calmann-Lévy, 2008, 260 pages, 23 €

- Axelle BRODIEZ, Le Secours populaire français. 1945-2000. Du communisme à l'humanitaire , Paris, Presses sciences po, 365 p. 24 €

- Patrice COHEN-SEAT, Communisme. L'avenir d'une espérance , Paris, Calmann-Lévy, 2007, 232 pages, 15 euros

- Stéphane COURTOIS, dir., Communisme en France. De la révolution documentaire au renouveau historiographique, Paris, Cujas, 2007

- François FERRETTE, Le comité pour la IIIème Internationale et les débuts du communisme français (1919-1936), mémoire de maîtrise dirigé par Claude Pennetier, Paris I, 2004-2005, 199 pages

- Marcello FLORES, Histoire illustrée du communisme, Paris, Editions Place des victoires, 2004, 192 p.

- Jean-Jacques FOUCHE, Francis JUCHEREAU, Gérard MONEDIAIRE, Georges Guingouin. Chemin de résistances, Saint Paul, Edition Lucien Souny et cercle Gramsci, Limoges, 2003.

- Monique GEORGES, Le Colonel Fabien était mon père , Paris, Mille et Une Nuits, Janvier 2009, 320 p., 18 €. Préface de Gilles Perrault et postface d'Olivier Besancenot

- Eric HOBSBAWM, Franc-tireur, autobiographie, Paris, Ramsay, 2005, 521 pages, traduit de l'anglais par Dominique Peters et Yves Coleman (éd. Penguin Books, 2002).

- Pierre JUQUIN, De battre mon cœur n'a jamais cessé. Mémoires , Paris, Archipel, 2006, 583 p

- Raphaël KONOPNICKI, Camarade Voisin , Paris, JC. Gawsewitch ed., 2007, 397 p., 23 €

- Jean-Claude LAHAXE, Les Communistes à Marseille à l'apogée de la guerre froide, 1949-1954, Aix-en-Provence, PUP (Publications de l'Université de Provence), 2006, 292 p., 28 €

- Boswell LAIRD, Le communisme rural en France. Le Limousin et la Dordogne de 1920 à 1939 , Limoges, PULIM, 2006, 313 pages, 28 euros

- Marie Claire LAVABRE, François PLATONE, que reste-t-il du PCF ?, Paris, Autrement, avril 2003, 158 p, 13 euros.

- Dominique LEJEUNE, La peur du " rouge " en France - Des partageux aux gauchistes, collection " Histoire et société - Temps présents ", Belin, Paris, 2003, 304 pages, 19,90 Euros

- Roland LEROY (dir.), Un siècle d'Humanité 1904-2004, Paris, Le Cherche Midi, 2004, 466 p, 18 euros.

- Denis MARCELLE, Un couple d'enseignants communistes, 1936-1952, Paris, Harmattan, 2005

- Laurent MARIE, Le cinéma est à nous. Le PCF et le cinéma français de la Libération à nos jours, Paris, L’Harmattan, 2005, 363 p, 31 euros.

- Roger MARTELLI et alii, Communisme. Quel avenir ?, Pantin, Le temps des cerises, 2002.

- Roger MARTELLI, Le communisme, Toulouse, Les essentiels Milan, 2005

- Frédérique MATONTI, Intellectuels communistes. Essai sur l'obéissance politique. La Nouvelle critique (1967-1980), Paris, La Découverte, 2005.

- Maroussia NAITCHENKO, Une jeune fille en guerre. La lutte antifasciste d’une génération, Paris, Imago, 2003, 418 p.

- Pierre OUTTERYCK, Martha Desrumaux. Une femme du Nord. Ouvrière, syndicaliste, déportée, féministe, Lille, Le geai bleu, 2009, 250 p

- Marcel PARENT, Camarade Camille. Militant communiste limousin, Paris, Le Temps des cerises, 2005

- Marcel PARENT, Georges Guingouin. Les écrits et les actes, Pantin, Le Temps des cerises, Neuvic Entier, Les éditions de la Veytizou, 2006, 227 pages, 18 euros.

- René PIQUET, Le soleil s'attarde comme une récompense. Regards sur un engagement politique , Paris, Le temps des cerises, 2007, 258 p

- Bernard PUDAL, Un monde défait. Les communistes français de 1956 à nos jours , Bellecombe-en-Bauges, ed. Croquant, 214 p., 18,5 €

- Guillaume QUASHIE-VAUCLIN, L'Union de la Jeunesse Républicaine de France (1945-1956). Entre organisation de masse de jeunesse et mouvement d'avant-garde communiste , Paris, L'Harmattan, 2009, 265 pages, 24 €

- Jean RABATE, Octave et Maria. Du Komintern à la Résistance , Le Temps des Cerises, 2007, 128 p, 14 euros

- Henry RACZYMOW, Avant le déluge, Paris, Phileas Fogg, 2005, 75 p. ; Reliques, Paris, Gallimard, 2005, 147 p.

- David SAINT-PIERRE, Maurice Laporte, une jeunesse révolutionnaire. Du communisme à l'anticommunisme (1916-1945), Québec, Presses de l'Université Laval, 2006, 149 p.

- Emmanuel TERRAY, Le troisième jour du communisme, Arles, Actes sud, 1992.

- Raymond TREPPO, La chance de ma vie , Paris, Publibook, 2007, 170 pages

- Frédérique VALENTIN-MC LEAN, Dissidents du Parti Communiste Français. La révolte des intellectuels communistes dans les années 70, Paris, L’Harmattan, 2006

- Georges VIDAL, La grande illusion ? Le Parti communiste français et la Défense nationale à l'époque du Front populaire , Lyon, PUL, 2006, 484 pages, 22 euros


 

 

Dominique ANDOLFATTO, PCF, de la mutation à la liquidation, Paris, Ed. du Rocher, 2005 septembre 2006*

Spécialiste de l’analyse du syndicalisme, thème sur lequel il a publié d’intéressants ouvrages, le politiste de Nancy est aussi apparenté à la revue Communisme et à l’équipe rassemblée autour de Stéphane Courtois, l’initiateur du Livre noir du communisme. La collection dans laquelle cet ouvrage est édité, dirigée par Stéphane Courtois s’intitule d’ailleurs, « Démocratie ou totalitarisme ». Peu de surprise donc en commençant la lecture de ce livre sur les orientations théoriques qui président à son écriture. Le communisme, donc le PCF est une forme totalitaire d’idéologie politique. Pas la peine donc de s’appesantir sur cette dimension, ce que l’auteur nous épargne à l’exception de quelques passages aussi virulents que brefs, qui permettent la lecture. A partir de ce postulat s’en ajoute un second, à savoir, ainsi que le titre le souligne, que le PCF est une formation politique en voie d’obsolescence rapide. Pendant trois cents pages l’auteur va donc multiplier les indicateurs de cette mort cérébrale du PCF. Tout commence par la rupture de l’Union de gauche (chap. I) et, surtout (le volume de pages l’indique) la chute du modèle soviétique. Un monde s’effondre (titre de la seconde partie). La tentative de Robert Hue d’engager une mutation se termine en impasse. Après un petit excursus sur la planète orthodoxe (quatrième partie), Andolfatto revient au chevet de l’agonisant pour décrire la phase finale, depuis l’accession de Marie-Georges Buffet au secrétariat général. Tous les indicateurs possibles sont mobilisés pour accréditer la thèse de la phase finale : les effectifs, la disparition des militants, les résultats électoraux, les liens avec la société civile (illustrée par les rapports avec la CGT), les comptes (après l’argent de Moscou, les fausses factures font l’objet d’un développement). Bref, l’agonie est bien avancée. Fort bien documenté (les fiches sont tenues à jour), ce livre serait nettement plus convaincant s’il était charpenté par une problématique un tantinet plus problématisée que celle du navire en train de couler. On voudrait en fournir deux illustrations. Le cas Robert Hue tout d’abord. Difficile de comprendre, avec la grille de lecture proposée, pourquoi et comment un pâlot bureaucrate de banlieue, formé au moule gris et terne des fonctionnaires du parti puisse précisément lancer la plus grande opération de rénovation de ce Parti. Comment l’hyper-conformisme génétique du PCF peut-il accoucher de la plus radicale des tentatives de mutation ? Le lecteur ne le saura pas. Seconde illustration des limites du modèle compréhensif mis en œuvre. Alors que le PCF est au ban de la société, selon l’analyse proposée, les résultats catastrophiques de l’élection présidentielle de 2002 contraignent la direction à lancer une souscription pour éponger la note. Et là, non seulement le PCF ne connaît pas la banqueroute, mais récolte les fruits d’une souscription d’un très fort montant. Andolfatto, conscient que l’argent des dessus de table ne saurait constituer l’explication même, ne peut s’empêcher d’ajouter que « La hauteur des fonds collectés par le parti laisse tout de même perplexe » (p. 260). Il convient alors que le PCF ne présente pas un encéphalogramme si plat que cela puisque « Face aux difficultés, tout un réseau de soutiens existe et peut-être mis à contribution », p. 260. Ce simple constat invalide largement la thèse sous-jacente de cet ouvrage. La question n’est pas, bien entendu, d’invalider le pronostic de la disparition plus ou moins rapide du PCF (ce qui, soit dit en passant, serait une première au monde), mais bien plutôt de s’interroger sur les raisons sociales, politiques et économiques qui permettent l’existence d’un parti se réclamant du communisme dans ce pays.

G.U.

 

Francis ARZALIER, Le plaisir de convaincre , Paris, Institut de recherches de la FSU et Editions Syllepse, Collection Parcours engagé, 2008, 139 p., 13 €. mars 2009*

Mots clés : Militantisme, PCF, autobiographie.

Francis Arzalier nous livre ici avec retenue et pudeur son parcours professionnel et son parcours militant. Il a une belle plume, celle d'un homme né en 1939 (et non en 1933 comme il est écrit sur le quatrième de couverture), et qui a été principalement un enseignant d'histoire et de géographie. Cette belle écriture lui permet de se raconter, de dévoiler avec tact ses idées et ses valeurs, celles d'un homme né au début de la Seconde Guerre mondiale, anticlérical, avec un rapport à la laïcité qui n'est pas sans rappeler celle d'un certain Jean-Pierre Chevènement né lui aussi cette même année 1939. Visiblement marqué à jamais par ces jeunes années passées en Lozère, et plus précisément dans la Margeride, îlot catholique en contrée protestante, il semble avoir une certaine nostalgie pour son internat de Mende, un temps il découvre Brassens chez l'aumônier. Arzalier a tout à fait conscience du clash générationnel qui peut exister entre sa jeunesse et celle d'aujourd'hui, et notamment en ce qui concerne le fameux ascenseur social dont il a pu profiter. Son style d'écriture est assez agréable, légèrement « Troisième République », les piques sont nombreuses, surtout contre les anciens de l'Union des Etudiants Communistes (UEC). S'il entend remettre en cause certaines erreurs du PC, on sent un attachement et une loyauté sans faille à ce parti, certains parleraient d'un stalinisme latent. Comme beaucoup de cette génération, la guerre d'Algérie structure son engagement et détermine les valeurs auxquelles il restera fidèle tout au long de son existence. Les descriptions des affrontements avec les nervis d'extrême droite à Montpellier durant ces années donnent une vision précise du climat suscité par cette guerre. Il revient ensuite bien évidemment sur mai 68, puis les années d'Union de la gauche et la victoire de 1981.

Réussissant le CAPES d'histoire, il devient enseignant et les jeunes professeurs pourront découvrir à l'occasion de ce récit les mutations et les transformations concernant la discipline, la pédagogie, les élèves et les conditions d'exercice qui ont bouleversé ce métier dans les trente dernières années. Il apparaît parfois comme l'un des derniers hussards de la République, avec les excès liés à une certaine vision de la laïcité et du rapport à la culture suranné. Il termine son parcours professionnel comme formateur à l'IUFM. Il semble d'ailleurs avoir beaucoup de recul sur le milieu universitaire, d'autant qu'il a obtenu son doctorat à 52 ans. On peut parfois s'interroger sur son rapport serein à l'université qui semble un peu angélique. Son parcours professionnel entraîne des déplacements géographiques importants : de Montpellier jusqu'à Saint-Amand, puis l'installation définitive en banlieue parisienne. C'est l'occasion pour ce conteur d'aborder son rapport à la classe ouvrière, à différents types de classe ouvrière d'ailleurs. Il réussit à retranscrire la vie quotidienne avec un réel talent. Cette passion pour la géographie lui permet d'être précis dans les descriptions des populations qu'il a côtoyées et donne un certain ton à ces portraits collectifs. Son ascension au sein de l'appareil du PCF pourra laisser parfois pantois les moins de quarante ans, il est difficile d'imaginer un parti aussi fermé et peu démocratique, d'autant que Francis Arzalier n'est pas un de ses critiques les plus virulents. Il laisse entrevoir des us et des pratiques qui expliquent en partie le déclin actuel du PCF. Il a longtemps été membre du comité fédéral, et surtout élu au conseil général, dont l'éclairage sur son fonctionnement est particulièrement intéressant.

Il est dommage que le texte soit entaché de nombreuses erreurs de typographie : manque de ponctuation, oublis de majuscules, fautes d'accords. Il manque également une bibliographie complète des ouvrages et des articles de l'auteur, il les évoque pourtant tout au long de son texte. C'est une biographie, au style particulier, mais qui se laisse lire sans déplaisir, et nous donne envie de rencontrer plus longuement son auteur, pour éventuellement discuter et polémiquer sur certains sujets politiques, pédagogiques ou liés à la pratique militante.

Yannick Beaulieu

 

Jean-Marc BERLIERE, Franck LIAIGRE, Le sang des communistes. Les Bataillons de la jeunesse dans la lutte armée. Automne 1941 , Paris, Fayard, 2004. juillet 2007*

Avec ce livre écrit par deux respectables historiens, la résistance communiste durant les premiers mois de l'occupation allemande passe du statut de narration héroïque à l'histoire des pieds Nickelés, ce qui leur vaut d'ailleurs un féroce compte rendu de la part d'Annie Lacroix-Riz, figure de l'histoire officielle communiste sur son site (www.historiographie.info). En effet, nos deux auteurs s'attaquent au récit héroïque des premiers pas de la résistance communiste telle que le livre d'Albert Ouzoulias, Les bataillons de la jeunesse , Ed. Sociales, 1967, en avait dressé l'histoire. Berlière et Liaigre commencent par rappeler le contexte de cette résistance, à savoir le tournant complet que constitue l'entrée dans la lutte armée pour les communistes. Quelques mois plus tôt, dans le prolongement du pacte germano-soviétique une partie de la direction communiste était entrée en négociation avec les nazis pour faire reparaître légalement l' Humanité ( voir sur ce site le compte rendu de J.-P. Besse, C. Pennetier, Juin 40. La négociation secrète , ed. Ouvrières, 2007 ). Cet épisode légaliste coûtera très cher aux militants puisqu'il fera ressortir de l'illégalité une série de cadres et de militants qui seront arrêtés rapidement. Une fois la guerre contre l'URSS déclenchée, l'orientation du PCF change du tout au tout. Il faut s'attaquer à l'occupant et le frapper physiquement. Ce sera le rôle des bataillons de la jeunesse, ce groupe très réduit (au mieux 15 personnes) des jeunesses communistes parisiennes, de s'atteler à cette tâche. On connaît par le récit des rares survivants de ces bataillons (lire sur ce site les comptes rendus des livres de Naïtchenko et Rossel-Kirschen) la totale abnégation avec laquelle ces très jeunes militants s'engagent dans la lutte armée contre l'occupant. Rappelons que leur espérance de vie se comptait en mois pour la plupart d'entre eux. Loin d'une histoire magnifiée ou héroïque, les deux historiens montrent les extraordinaires difficultés qu'ils eurent pour se lancer dans la lutte armée : absence totale d'armement, impréparation complète à la lutte clandestine, moyen dérisoire, insouciance etc. Il ne faudra que quelques mois à la police française pour les repérer, les arrêter et les exécuter sans pitié. Ce livre, dont l'un des auteurs est également un des spécialistes de l'histoire de la police, est également un ouvrage présentant l'organisation des forces de répression française durant l'occupation. Sans le travail de la police française de Vichy, prolongeant le travail anticommuniste engagé dans les mois avant le déclenchement de la guerre, les forces d'occupation allemande auraient eu beaucoup plus de difficultés à venir à bout de cette résistance. Si l'on ne peut que constater au final le bilan extrêmement limité de cette première vague de lutte armée (quelques attentats, de faibles destructions), on n'est pour autant pas obligé de suivre l'avis des auteurs sur l'inutilité du sacrifice des jeunesses. Ce qui est sûr, c'est l'objet de l'ultime chapitre, c'est que le parti communiste a peu entretenu la mémoire des survivants, dont la politique d'attentat était en fait réprouvée par toutes les forces politiques, des gaullistes au trotskystes. Il n'est pas besoin du ton hautain avec lequel Liaigre/Berlière achèvent leur ouvrage pour convaincre le lecteur du hiatus existant entre la réalité des faits et la construction narrative qu'en offre ses mémorialistes .

G.U.

 

Jean-Marc BERLIERE, Franck LIAIGRE, Liquider les traîtres. La face cachée du PCF, 1941-1943 , Paris Robert Laffont, 2007, 510 p., 22 €. Octobre 2009*

Mots clés : PCF, communisme, résistance, collaboration, stalinisme, clandestinité.

Après un premier opus commun en 2004 ( Le sang des communistes , Fayard 2004, compte rendu sur ce site), ce couple d'historiens réitère sur la même thématique, l'action du PCF dans la clandestinité et la Résistance. Leur nouveau livre constitue, sur le plan historiographique, l'équivalent de l'effort que consacrèrent après la guerre les policiers « épurés » pour réintégrer leurs fonctions et poursuivre leur lutte contre le communisme. En fait, cet ouvrage renferme deux ouvrages, sous une même couverture. Le premier est celui du bataillon Valmy, sorte de milice interne au PCF clandestin pour, comme le titre l'indique, éliminer les traîtres . L'ouvrage commence par le Parti au travail, si l'on peut dire, l'exécution en direct d'une femme, dont on apprend rapidement qu'elle est totalement innocente des crimes dont on l'accuse. La thèse s'énonce dès les premières pages, les exécuteurs du PCF assassinent une femme soupçonnée de trahison. Cet assassinat (c'est le terme qui est employé), ne peut être ignoré par le dirigeant du Parti clandestin, Jacques Duclos (« avec l'assentiment ou sur ordre de J. Duclos », p. 49). La thèse du caractère criminel du communisme s'énonce donc dans la construction même du propos, avec photo (reconstitution policière) à l'appui, histoire de marquer l'esprit du lecteur qui ne serait pas convaincu. Cet assassinat ne constitue pas une erreur mais le cœur même de l'activité du groupe Valmy, « Guépéou du Parti » chargé d'éliminer les traîtres. C'est à la reconstitution de l'histoire, méconnue, de cette structure dépendant directement de la direction clandestine du PCF qu'est consacré l'ouvrage. Le PCF avait dressé des listes noires de militants traîtres (lire en parallèle le compte rendu du livre de Boulouque/Liaigre, Les listes noires du PCF ). Alors, Valmy va multiplier les « meurtres » contre ces traîtres.

Une grande partie du livre s'attache aux actions contre ces « salauds », ostracisés publiquement par le PCF. Ainsi, un exemple d'action menée contre les collaborateurs, l'explosion d'une bombe à un rassemblement du RNP, le parti collaborationniste de Déat, est qualifié de « frappe aveugle » (p. 102). Les collabos visés vivent alors «  un véritable calvaire  » (p. 108), conséquence des actions menées par le PCF à leur encontre : «  La menace diffuse, insidieuse (1) , impalpable – allait-on être victime d'un attentat, où, quand ? obscurcissait leur quotidien  », p. 108. Si l'on peut regretter des exécutions inutiles - le PC lui-même reconnaîtra quelques erreurs, certes du bout des lèvres, après la guerre -, il n'en reste pas moins que l'implacable machine de guerre créée par le PC mène une guerre sanglante, allant jusqu'à monter (titre du chapitre 4) « Un procès de Moscou à Chatou ». Pourtant, la thèse d'un appareil dressé à exécuter, en fidèle bolchevique qui ne discute pas les ordres, fait long feu sous la plume des auteurs même. Sur la base d'un document cité (p. 146), les cadres spéciaux du groupe Valmy contestent les consignes qui leur sont données d'exécuter un certain nombre de collabos, non pour des raisons morales, mais pour des raisons d'efficacité. La thèse de la colonne de fer, imperméable à toute autre dimension qu'à celle de l'exécution criminelle ad libitum ne tient donc pas.

À partir du chapitre 6, un second livre commence. Ou plus exactement un nouvel angle d'approche est proposé, celui du travail policier. Car en effet, en matière de répression de la Résistance, il y eut un partage des tâches. Pour aller vite, les gaullistes étaient réservés à l'occupant allemand, tandis que la lutte contre les communistes était dévolue à la police française. C'est donc l'histoire de la Brigade spéciale qui est narrée, sous la plume - on peut le supposer vu sa spécialité de recherches - de J.-M Berlière. Si le ton est toujours aussi anticommuniste, on n'y trouve pas les caricatures évoquées dans les pages qui précèdent. Les chapitres 6 à 9 constituent un très intéressant ensemble sur la manière de travailler de la police, sur sa redoutable efficacité, sur ses méthodes de travail (très instructif développement sur le fichier C permettant de constituer des listes de suspects), sur l'usage de la force (moins systématique qu'il n'y paraît, même si la torture a existé (2)). Il faut dire que la police parisienne est habituée à traquer « du communiste » puisque depuis le Front populaire plusieurs dizaines (le chiffre de 40 est avancé) de policiers fichaient les milieux communistes. Ce qui donnait un avantage considérable à la police sur la Gestapo, qui remettait régulièrement les militants arrêtés à la police française, consciente de la supériorité de cette dernière (lire notamment p. 270 et suiv.) Tant et si bien qu'en octobre 1942, par un vaste coup de filet, l'ensemble du réseau Valmy est démantelé. De fait la chute de Valmy montre assez clairement les limites du travail clandestin construit par le PCF et la faiblesse des moyens que celui-ci pouvait y consacrer. Il a suffit qu'un militant arrêté parle pour que l'ensemble de l'édifice s'écroule.

Nourri par de très nombreux documents, dont certains ont visiblement fait partie de ceux pillés par précaution à la Libération par des policiers soucieux d'assurer leurs arrières, ce livre est largement plombé par l'obsession anticommuniste dont il fait montre, au point de se confondre avec la parole des bourreaux. Cet aspect est encore plus frappant dans la conclusion consacrée à l'épuration. Il faut une particulière mauvaise foi pour écrire que cette dernière fut conduite « se souciant comme d'une guigne des formes et des garanties de la légitimité républicaine, les épurateurs usèrent de procédés aussi condamnables (souligné par nous) que ceux qu'ils étaient supposés rechercher, punir et dénoncer (…) la procédure, qui ne respectait aucune des règles édictées (...) conféra au processus épuratoire le caractère illégal (…) » (p. 326), alors même, ainsi que les auteurs l'expliquent quelques pages avant, que toute l'attitude de l'Etat fut de viser à la préservation de ses serviteurs, fussent-ils les derniers des assassins, en leur fournissant officiellement de faux papiers pour échapper à la justice (3). Ce que l'on peut regretter en fait, c'est bien plutôt que cette épuration n'ait pas été menée de façon systématique (4). C'est évidemment à une autre conclusion que se livrent les deux auteurs, mettant en cause de manière radicale dans les dernières pages l'usage du témoignage, jetant ainsi le bébé (l'intérêt de la parole vivante, dans la mesure où elle est croisée avec les archives) et l'eau du bain (les usages hagiographiques des récits de la Résistance tenus par les historiens proches du PCF).

Georges Ubbiali

(1) Souligné par nos soins. On notera le procédé rhétorique qui vise à inverser la charge. Ce ne sont pas les collaborateurs qui ouvertement dénoncent (un passage leur est consacré p. 231 et suiv.), collaborent, quand ils ne revêtiront, plus tard, et pour certains d'entre eux, l'uniforme allemand. Ce sont ceux qui les combattent, dans le cadre d'une guerre qui est aussi une guerre entre Français, qui développent un comportement insidieux.

(2) Cela n'empêche d'ailleurs pas les auteurs de se livrer à ce propos à une infamie au passage, mettant sur le même plan les tortures infligées après la Libération dans « certaines prisons FFI », p. 239 (dont il ne s'agit pas de nier la possible existence), avec celles, systématiques et institutionnalisées, commises par les différents services de répression allemands ou collaborationnistes ou miliciens.

(3) Ainsi que l'écrivent Berlière et Liaigre «  Au total, deux cent six policiers de la DRG (…) reçurent une avance de trois mois de salaire (…), des cartes d'identité en blanc, revêtues de la griffe de l'amiral Bard  », p. 324.

(4) Sur cet aspect, lire Guicheteau Gérard, Papon Maurice ou la continuité de l'Etat , Paris, 1001 nuits, 1998.

 

Jean-Pierre BESSE, Claude PENNETIER, Juin 40. La négociation secrète , Ed. Atelier, Paris, 2006. Juillet 2007*

Le récit auquel se livrent les deux historiens était pour l'essentiel connu à travers plusieurs ouvrages dont le dernier en date de Roger Bourderon ( La négociation. Eté 1940 : crise au PCF , Syllepse, 2001). De manière incontestable, on savait que la direction du PCF avait cherché à négocier avec l'occupant nazi la reparution légale de l'Humanité et la fin de l'interdiction de l'activité communiste. Même si le PCF et ses historiens à la solde avaient pendant longtemps nié cet épisode, la vérité historique avait été rétablie depuis bien longtemps. Pour autant, l'apport de cet ouvrage se révèle capital sur l'identité du communisme ou plus exactement du stalinisme. En effet, l'ouverture d'archives inédites à ce jour, celle de la police française en ce début de guerre a permis d'exhumer des archives un document absolument décisif, la déclaration d'intention du 20 juin 1940. Ce document qui se trouvait sur Denise Ginollin, militante communiste, au moment de son arrestation, représente l'argumentation élaborée par la direction clandestine du PCF à l'égard des autorités allemandes. Ce document, qui correspond à la « mise en œuvre des orientations politiques contraires aux intérêts vitaux du mouvement ouvrier, à ses traditions », ainsi que l'expliquent Besse et Pennetier p. 9, sera un véritable choc pour les lecteurs. L'antisémitisme le plus cru y est exhibé comme argument dans la discussion envisagée avec l'occupant nazi. A pas moins de trois reprises, le « juif » Mandel (président du conseil) y est dénoncé. Expression française des intérêts du stalinisme russe, les dirigeants communistes (Duclos, Tréand) pensent pouvoir s'appuyer sur le pacte germano-soviétique pour négocier une sortie de l'illégalité du Parti communiste avec l'occupant, dans le dos des autorités françaises. Durant plusieurs semaines, des rencontres ont lieu entre Otto Abetz et des délégations du PCF pour mettre au point ce processus. Parallèlement, le PCF fait sortir de la clandestinité plusieurs de ses dirigeants pour « reconquérir » les municipalités dont ils ont été exclus par le gouvernement français. Cette « sortie » des cadres de l'illégalité où ils étaient plongés depuis des mois se traduira par leur arrestation et déportation quelques mois plus tard. Ce que soulignent avec un grand intérêt les auteurs de l'ouvrage, au contraire de ligne de défense des communistes, c'est que le pacte germano-soviétique avait une autre ambition que strictement tactique de défense temporaire de l'Union soviétique. Le fait que des négociations avec les nazis aient eu lieu également dans d'autres pays (Belgique notamment) est là pour l'attester. Afin d'appliquer les directives staliniennes de soutien à la ligne soviétique, la direction du PCF a été tentée pendant un temps de s'accommoder de l'occupation nazie et de mettre entre parenthèse l'engagement antifasciste. Cet épisode fera finalement long feu. L'invasion de l'Union soviétique en 1941 permettra au PCF de réintégrer ses positions traditionnelles, qui fera de ce dernier le grand parti de la résistance. Dédié « Aux militants communistes qui ignorèrent le cours légaliste de leur direction et restèrent fidèles aux valeurs de l'antifascisme », cet ouvrage est un très grand livre, qui, sans verser le moins du monde dans l'anticommunisme, souligne bien au contraire les dérives de la version stalinienne du mouvement communiste. Que ce soient les attaques contre les trotskystes ou sur la proposition de plusieurs anciens députés communistes de témoigner à charge contre Blum dans ce qui deviendra le procès de Riom, c'est toute l'abjection du stalinisme qui s'étale au fil des pages. Il faudra attendre 1967 pour que le PCF reconnaisse ces tractations avec les nazis. Cette histoire appartient désormais au passé. Il n'en reste pas moins que sa connaissance doit irriguer l'action politique tant les plus hauts sentiments ont pu conduire aux pires crimes.

G.U.

 

Dominique BLOYET, Jean-Pierre SAUVAGE, La répression anticommuniste. Loire–Inférieure, 1939-1944 , La Crèche, Geste éditions, 2004, 380 p. juillet 2007*

Sur la base des archives départementales, d'un dépouillement de la presse locale, ainsi que des témoignages disponibles, ces deux historiens proposent un état de la répression contre l'activité de résistance conduite par le Parti communiste à Nantes et dans sa région. Un second volume est également prévu consacré aux mouvements et réseaux de résistants gaullistes. Fort heureusement, le récit commence avant l'invasion du territoire par les allemands. En effet, suite à la signature du Pacte germano-soviétique en août 39, le PCF est interdit, ses militants réprimés et emprisonnés. C'est dans ce cadre que se mettent en place les conditions de la clandestinité. Pourtant, sur injonction de Moscou, les auteurs ne cachent rien des tentatives de légalisation du Parti et de l' Humanité , dont le récit a été réalisé par le livre de Besse-Pennetier (voir le compte rendu sur ce site). Avec l'invasion de l'URSS, le PCF s'engage dans la lutte armée. Trois commandos sont envoyés depuis Paris pour conduire des attentats individuels à Rouen (échec), Bordeaux et Nantes. Le 20 octobre, un gradé allemand est abattu dans cette ville. Cette exécution conduira à la fusillade des otages de Châteaubriant, détenus otages, majoritairement communistes, depuis plusieurs mois. Cet attentat est désavoué par de Gaulle depuis Londres et le PCF n'ose le revendiquer ouvertement, du fait de la répression qu'il entraîne. Néanmoins, l'activité militaire communiste se poursuit durant l'hiver 41-42. Mais la traque des militants par la police française est d'une efficacité redoutable. Les uns après les autres, les groupes tombent. Les militants, arrêtés, sont torturés et parlent. C'est l'hécatombe dans les rangs communistes. En janvier 43 se déroule le procès des 42, procès sous juridiction allemande. La plupart des condamnés sont immédiatement exécutés. Si une lutte sourde continue d'opposer les résistants communistes aux forces d'occupation, la police française poursuit elle son travail de repérage, d'infiltration et finalement d'arrestation des militants. Alors que l'heure du débarquement allié s'approche, la totalité de la direction militaire et politique de la résistance dans le département est arrêtée en avril 1944. Malgré la lutte engagée pour la Libération, les arrestations et exécutions se poursuivent. Ecrit en hommage des militants (et rares militantes), ce livre en dresse une liste exhaustive. Rompant avec une vision héroïque de la lutte, les auteurs montrent bien le poids des trahisons, l'efficacité de la torture (pratiquée par la police de Vichy) pour faire parler les suppliciés, l'insouciance parfois avec laquelle est mené le travail clandestin. Un fait est clairement établi : sans la collaboration active de la police nationale, jamais l'occupant n'aurait réussi avec une telle efficacité à démanteler les groupes résistants, jusqu'aux derniers moments de l'affrontement. Des très nombreuses annexes, ainsi que des photographies de plusieurs dizaines de militants complètent cet ouvrage de référence. On regrettera simplement ici ou là les accents nationalistes des auteurs et des formulations pour le moins discutables, du style, « la souillure du drapeau » ou « leur terre violée ». Mais ce ne sont que péchés véniels dans un très bon livre.

G.U.

 

Michel BOUJUT, Le fanatique qu'il faut être. L'énigme Kanapa, Paris, Flammarion, 2004, 265 pages, 18 euros.

Ni une biographie, pas plus qu'un livre d'histoire, il s'agit plutôt d'un dialogue qu'entretient l'auteur avec son objet d'étude. L'auteur, journaliste et critique de cinéma, découvrant au hasard d'un jour dans une bibliothèque un numéro de La Nouvelle Critique, éprouve un intérêt soudain pour son rédacteur en chef, stalinien féroce " crétinisé " par Sartre (son ancien maître), dirigeant glaçant, éminence grise du PCF, de Thorez à Marchais, dont il fut le collaborateur le plus proche. Eternel stalinien ou éternel inconnu, Jean Kanapa traverse l'histoire du parti communiste français de 1945 à sa mort en 1978. Son parcours est celui d'un doctrinaire marxiste extrêmement virulent combattant toute forme de déviance. Membre du Bureau politique en 1975, Kanapa prend une place de premier plan dans les éphémères tournants communistes de ces années, partisan du programme commun de la gauche et promoteur de l'eurocommunisme.
Le voyage que s'autorise ici Michel Boujut s'attache alors au Kanapa stalinien, jdanovien, thorézien, essentiellement dogmatique. Rien de très nouveau sur l'homme, l'itinéraire de Kanapa nous est rendu épisodiquement (1) ; il dévoile plutôt l'archétype d'un stalinien et l'idéal type d'un engagement. Kanapa apparaît comme le symbole sinistre d'une époque et d'une culture singulière, on y retrouve davantage l'univers d'une génération d'intellectuels communistes de l'après guerre : des conflits idéologiques à l'imaginaire stalinien, d'une culture de la purge si redoutée à une destruction morale pour le banni. Des débats animés entre le cercle de Mounier (Esprit), l'équipe Kanapa (La Nouvelle Critique) et la famille Sartre (Les Temps Modernes) ; des confidences recueillies par Boujut de ceux qu'on appelle les " ex ", les mis au banc (P. Daix, D. Desanti, E. Morin…) ; un corpus qui construit au fil des pages les différentes facettes d'un personnage féroce, qui sur sa fin, mesura le désastre et la lucidité de son fanatisme.
De ces sentiments crus et excessifs de l'auteur, mais toujours ambivalents, le regard est double et le miroir s'ouvre ; ne nous y trompons pas, " le fanatique qu'il faut être " se confond entre les deux protagonistes : le fanatique Kanapa qui s'assume et un auteur troublement fasciné par son objet d'étude. L'ouvrage, se lisant d'une traite, est parcouru des mêmes interrogations, cette tentation au communisme, au fanatisme que Michel Boujut s'emploie à déshabiller.

Hervé Chalton.

(1) Voir la thèse de Gérard Streiff, Jean Kanapa 1921-1978. Une singulière histoire du PCF, 2 tomes, Paris, L'Harmattan, 2002, 571 et 587 p. Voir également un compte rendu de cette biographie dans Dissidences, n° 12-13, janvier 2003, p. 94.

 

Paul BOULLAND, Claude PENNETIER, Rossana VACCARO, André Marty, l'homme, l'affaire, l'archive , Paris, Codhos éditions, 2005, 190 pages, 12 euros. janvier 2007*

Il est plusieurs manières de lire cet ouvrage collectif. La première tient à l'archive; elle constitue sans doute la part la plus suggestive du livre. L'inventaire et l'histoire des fonds composant les archives Marty en France offre plus qu'une simple recension, qu'un guide nécessaire vu leur richesse. Lire l'histoire de ces fonds, de leur constitution, c'est découvrir plusieurs manières de faire l'histoire. Pour le néophyte, l'introduction de Pascal Carreau sur la place des archives Marty dans les archives du PCF souligne ce que l'archive a de politique, ce que ses pérégrinations comme son classement dit de son usage par le mouvement communiste dans le cadre d'une véritable culture biographique - décrite ailleurs par Claude Pennetier et Bernard Pudal- par quoi s'assurer le contrôle des militants. L'obsession archivistique d'André Marty tient à cet usage. Elle rencontre, après son décès, Jean Maitron, à qui André Marty confiait par testament sa bibliothèque et les archives qu'il avait pu recoller après son éviction du PCF pour reconstituer sa carrière politique (1956). Paul Boulland, dans une courte présentation, montre que « Marty reste toute sa vie le héros de la Mer Noire et le chef des Brigades internationales, et que toute sa vie de nouveaux documents viennent illustrer et célébrer ce rôle » (p 125). La notice biographique de Jean Maitron, complétée par Claude Pennetier, qui clôt ce volume, glisse ainsi de l'archive à l'homme puisqu'elle s'achève sur l'examen de sa mémoire. André Marty paraît alors, dans son destin, unir les deux faces du culte de la personnalité : figure héroïque de la Mer noire, il est également l'objet de toute les calomnies. André Marty serait ainsi un révélateur du système stalinien.

L'homme donc, après l'archive. Quelques aspects seulement de sa personnalité apparaissent ici. Travaillant « André Marty à l'épreuve des archives », Claude Pennetier montre que celui-ci se conçoit en miroir du Fils du peuple incarné par Maurice Thorez. Le soin qu'il accorde au suivi de ses textes, notamment La révolte de la Mer noire (Marie Cécile Bouju, André Marty et les éditions du PCF ) procède sans doute de cette tentation charismatique qui lui sera finalement fatale (Axelle Brodiez, Le Secours populaire français entre Marty et Martin, deux mythes, deux affaires ). Il est l'homme de l'Internationale, figure charismatique (la Mer Noire, l'Espagne) occultée dès lors que le PCF nationalise sa culture. Les interventions de Rémy Skoutelsky (« les années militaires d'André Marty »), Georges Vidal (« André Marty et l'armée française dans les années 1930 ») reviennent sur le militaire qu'il fut. Dans une perspective qui annonce sans doute une part de la biographie à venir (en collaboration avec Claude Pennetier), Rémy Skoutelsky scrute des prédispositions à l'ethos stalinien : André Marty fut sans doute « fayot » auprès de ses supérieurs avant 1913, disposition propice ensuite à son parcours en stalinisme (p 39). Enfin, l'ensemble des interventions s'accordent sur la violence verbale du personnage, peignant ainsi la face sombre d'un personnage qui, s'il ne fut sans doute pas le Boucher d'Albacète décrit par les opposants du POUM et de la CNT (à suivre ici aussi Rémy Skoutelsky), sut toujours se montrer autoritaire, jusque dans les responsabilités politiques qu'il exerça un temps à L'Humanité (Alexandre Courban) et au Secours Rouge.

L'Affaire Marty, par contre, se devine, s'esquisse, plus qu'elle n'est abordée de front dans l'ouvrage. Ce sera sans doute une partie du sel de la biographie à venir. Pour le moment, l'ouvrage pointe qu' « André Marty est davantage un enjeu de mémoire qu'un acteur de l'histoire » (p 28). L'analyse thématique des fonds, le guide des archives Marty en France montrent, s'il en était besoin, que l'enjeu mémoriel est aussi archivistique ; laissant une trace, bataillant même pour celle-ci, André Marty se donnait les moyens d'une reconnaissance par l'histoire de son rôle d'acteur dans un système qui le congédia, finalement.

Vincent Chambarlhac

 

Sylvain BOULOUQUE, Franck LIAIGRE, Les listes noires du PCF , Paris, Calmann-Lévy, 2008, 260 pages, 23 €. Octobre 2009*

Mots clés : PCF, communisme, stalinisme, répression, nazisme, collaboration, lutte armée

On dispose avec cet ouvrage d'une bonne illustration de ce qu'un bel objet d'histoire, inédit à ce jour, est gâché par une pensée dominée par une approche frénétiquement anticommuniste. En effet, derrière la volonté proclamée de critiquer les errements politiques du PCF stalinien, c'est à la tradition communiste (marxiste si l'on préfère) que ces deux auteurs s'en prennent. L'angle d'approche est celui popularisé par Stéphane Courtois dans Le Livre noir du communisme  : si Courtois insiste sur cette dimension criminogène du communisme (logique puisque Octobre est né d'un « coup d'Etat », p. 20), les auteurs déclinent une autre variante. A savoir que l'on peut saisir la figure du communisme à travers le prisme du traître, ainsi que Lénine l'a écrit, du moins selon la lecture que les auteurs infèrent de Que faire ? (p. 20). Toute l'histoire du communisme peut donc se résumer à la manière dont le courant bolchevique a « traité » les «  éléments impurs : aristocrates, bourgeois, socialistes-révolutionnaires, mencheviks, anarchistes, etc.  » (p. 20). Fort de cette lecture téléologique, Sylvain Boulouque et Frank Liaigre se penchent sur l'analyse des listes qu'a publié le Parti communiste français a partir des années trente, jusqu'en 1945. Ces listes, qui ont comporté en tout 2300 noms sur la période, visaient à dénoncer publiquement des ennemis du Parti. Vingt-huit listes sont publiées dans la presse du PCF, sous forme de brochures et de documents pour les responsables de l'organisation. Douze sont publiées avant la guerre, treize durant l'Occupation et trois à la Libération. Trois périodes peuvent être distinguées, correspondant à des fonctions (et donc des individus) différentes. Durant un premier temps, 1933-1935, ces premières listes visent à dénoncer des militants qui ont failli, en particulier du point de vue de l'honnêteté. Le vol (des caisses, des cotisations etc.) apparaît comme le premier motif de ceux qui sont mis à l'index. Il s'agit donc de divulguer des principes de sécurité, de protection de l'organisation à l'encontre d'individus douteux. La figure du dissident politique va dominer la seconde période, celle qui s'écoule du Front populaire au déclenchement de la guerre. Le PCF est alors devenu un parti de masse. Il ne craint rien tant que l'hétérodoxie. Le complot trotskyste imprègne l'imaginaire des dirigeants thoréziens (1). Le personnage du trotskyste, allègrement assimilé aux doriotistes, policiers, escrocs « devient central dans la construction des listes noires et dans la figure de l'ennemi, repoussoir absolu chez les militants » (p. 96). Notons d'ailleurs, au passage, à propos des voleurs, des formulations pour le moins équivoques des deux auteurs puisqu'ils écrivent : «  L'argent des camarades est considéré comme sacré. Il représente un bien commun. Le Parti veut être propre. Comme l'image inversée de l'ordre bourgeois qu'il veut produire, il ne tolère en son sein aucune déviance  » (p. 81). Personnellement, nous ne connaissons guère de structures, quelque soit leur nature, qui apprécient de se faire détrousser. Cette tendance à confondre l'analyse de la documentation et les jugements de valeur parsème l'ouvrage (2). Après la déclenchement de la guerre, troisième moment, il faut attendre 1943 pour que paraisse la première liste. Celle-ci est considérée non seulement comme le fruit d'une « répression impitoyable », mais aussi comme un élément «  d'acculturation au stalinisme (3) (…) Staliniens et fiers de l'être, nombre de militants respectent ces impératifs à la lettre  » (p. 168-169). Dans ce cadre, la figure du POPF apparaît comme décisive dans la haine des communistes. Rappelons que ce Parti ouvrier et paysan français est issu d'une scission de militants communistes ayant rompu avec le Parti au moment du pacte germano-soviétique (4). La plupart de ses militants participent à la Révolution nationale de Vichy. Le dirigeant du POPF est Marcel Gitton, ancien député. Le propos des auteurs, borné jusqu'alors par un anticommunisme hystérique, verse dans cette dernière partie dans une défense des positions de la Collaboration. Que l'on en juge. Alors que le POPF débauche dans les prisons les militants communistes, que le RNP de Déat dénonce des militants à la Gestapo, que la police française traque sans pitié la Résistance, en particulier communiste, Boulouque/Liaigre en viennent à critiquer ce qu'ils appelent le «  véritable harcèlement  » (p. 176) du PCF contre le POPF. Si les mots ont un sens, comment faut-il comprendre ceci  : «  En maniant l'invective, le Parti communiste a considérablement gêné le POPF. Il orchestre un harcèlement moral   » (p. 189, souligné par nous) ? Mieux même (si l'on peut dire), Boulouque/Liaigre en viennent à considérer que l'intégration de certains dans la Collaboration serait le fruit des pressions du PCF : « les opposants endurcis, aiguillonnés par l'adversité se sont peut-être radicalisés ». Le lecteur ne peut qu'en rester pantois ! La propension à la collaboration serait donc le résultat (pervers) des attaques du PCF. Fort de cette conception, l'ultime chapitre, « La liquidation des traîtres », esquisse du livre Liquidez les traîtres. La face cachée du PCF, 1941-1943 de Jean Marc Berlière et Franck Liaigre (lire le compte rendu sur ce site), constitue une dénonciation pro domo de l'élimination de ceux qui sont passés à l'ennemi. L'exécution du collaborateur Gitton et de quelques autres responsables du POPF devient ainsi un « assassinat » (p. 213 et 214). Le commando Valmy, bras armé de la direction clandestine du PCF, en une extraordinaire inversion « traque » (p. 221) les traîtres. Si certains exécutés n'avaient sans doute rien à se reprocher (ce que l'on est prêt à admettre quand en historien sérieux on prend en compte les conditions extrêmes de la Résistance), leur mort permet aux FTP, selon les auteurs, d'assumer leur « vengeance » (p. 217).

Au final, la confection des listes noires, dont trois paraîtront encore après la Libération, est l'occasion pour le PCF de promouvoir «  l'infaillibilité du Parti, la justesse perpétuelle de sa ligne politique, la volonté d'unicité et, partant le refus de toutes hétérodoxies (…) » (p. 247). Et pour finir, le livre se conclut par une ultime remarque, frisant tout simplement l'abjection. En voulant, ce qui est légitime, montrer l'écart qui existe entre la mémoire héroïsée de la Résistance communiste et la réalité de ce que l'histoire permet d'en montrer, nos deux redresseurs de tort en viennent à se gausser de la réalité de la répression et des tortures subies par ceux qui furent arrêtés : «  il est bien difficile d'avaliser la fiction toujours vivace dans l'historiographie, de communistes ne parlant pas, même sous la torture  » (p. 247). Par cette ultime pirouette s'achève un livre dont l'anticommunisme forcené n'est pas sans rappeler celui de l'extrême droite .

Georges Ubbiali

(1) On lira avec profit l'article de Vincent Chambarlhac, sur le rapport Cogniot (1937), « Le trotskysme au regard de l'autre », in Cahiers Léon Trotsky , n° 79, décembre 2002, p. 71-82.

(2) Par exemple, p. 137, les auteurs écrivent, rapportant des qualificatifs du PCF à propos de collaborationnistes, « Ils sont des transfuges stipendiés, des êtres cupides sans scrupule, des homes putrides et dépravés ».

(3) On remarquera, d'ailleurs, en bonne logique avec le propos, que pour les auteurs, bolchevisme et stalinisme se confondent. De ce point de vue, on lira le point de vue autrement plus subtil d'un des plus grands historiens de la révolution russe, Moshé Lewin, « Octobre 1917 à l'épreuve de l'histoire », Manière de voir. Le monde diplomatique , n° 106, août-septembre 2009, p. 32-33.

(4) Il existe un mémoire sur ce courant collaborationniste : Benjamin Jung, Marcel Gitton et le Parti ouvrier et paysan français (1939-141 : la voie d'un national-communisme de collaboration , IEP Paris, 2000. Plus accessible, Pascal Ory, Les Collaborateurs. 1940-45, Paris, Seuil, « Points-Histoire », 1976, notamment les pages 129-130.

 

Axelle BRODIEZ, Le Secours populaire français. 1945-2000. Du communisme à l'humanitaire , Paris, Presses sciences po, 365 p. 24 €. Octobre 2009*

Mots clés : Communisme, secours rouge, PCF, CGT, humanitaire, histoire

Aujourd'hui, le Secours populaire français figure parmi les grandes organisations humanitaires au niveau du pays, reconnu pour ses activités en faveur des démunis. Mais qui connaît réellement l'histoire de cette association ? Sans doute bien des donateurs, voire des militants seraient étonnés d'apprendre que le SPF trouve son origine dans la mouvance communiste de l'entre deux guerres. C'est à cette socio-histoire d'une transformation identitaire que s'attelle Axelle Brodiez dans ce livre touffu et souvent passionnant. Le propos se déploie en trois grandes parties. La première, qui s'étend de 1945 à 1955, couvre en fait plus largement la période de naissance du SPF. En un premier chapitre, hélas trop succinct, A. Brodiez propose quelques pistes pour tracer l'histoire de la naissance du Secours rouge international, organisation de l'écosystème communiste visant à lutter à contre la répression des militants. La rareté des sources ne permet cependant guère de fournir autre chose que des indications et des hypothèses sur cette organisation. A partir de la période du Front populaire, soit 1934, le Secours rouge prend l'appellation de Secours populaire de France et des colonises. Toujours étroitement contrôlé par le PCF, le SPF jouera un rôle assez minime durant la période de Vichy. Au sortir de la guerre, cette association apparaît très secondaire dans l'ensemble de la galaxie communiste. Au point que s'y faire « affecter », comme cela est évoqué par le biais du témoignage d'un dirigeant, apparaît comme une sanction. Le rôle premier du SPF dans les années 50 est de fournir un soutien aux luttes anticolonialistes et aux militants réprimés. Ce dont l'organisation se charge, avec une certaine efficacité, en fournissant avocats, soutien financier ou politique (lire notamment lors de la guerre d'Indochine la campagne en faveur d'Henri Martin). L'auteure conclut cette première partie en indiquant la sociologie des militants impliqués dans ce type d'activité. La seconde partie, 1955-1979, constitue une étape fondamentale dans la mue de l'organisation. Sous l'impulsion de son nouveau secrétaire général (Julien Laupêtre à qui un long développement est consacré), militant clé de cette transformation, le SPF va rompre peu à peu ses liens de subordination au PCF, pour s'engager dans la voie d'une activité apolitique et humanitaire. Même si les liens au PCF ne sont pas brisés (Laupêtre est un militant PC, ainsi que la plupart des dirigeants de l'organisation), le SPF, a contrario d'autres organisations du conglomérat (la CGT en premier lieu) s'émancipe de la tutelle. Le rôle secondaire de l'association dans l'écosystème communiste, ajouté à la volonté de son dirigeant, doublé d'une profonde modification de son corps militant l'éloigne du tropisme communiste. Cette distanciation se manifeste notamment par la reconnaissance officielle de la part des pouvoirs publics. L'institutionnalisation constitue la troisième partie ; de 1979 à 2000, date à laquelle s'achève cette recherche. Désormais le SPF est totalement recentré sur l'action humanitaire, ses militantes (les femmes occupant désormais une place centrale) se penchant sur les conséquences sociales de la précarité. On laissera le lecteur découvrir les différentes facettes (action internationale, défense des droits de l'homme, aide au développement) qui constituent les terrains privilégiés d'activités du SPF. Aujourd'hui, constate l'historienne, le PS F représente une structure de rémanence pour les militants communistes, un lieu de ressourcement, mais dont les liens sont chaque jour plus distendus avec la matrice qui l'a vu naître. Ce qui ne va pas sans poser de sérieux problèmes de transmissions de mémoires : la plupart de ses cadres et militants ne sont pas, plus ou peu porteurs de l'histoire de cette institution, banalisant par la même la structure au sein du monde humanitaire. Dans son éclairante conclusion, l'auteure revient de manière plus conceptuelle sur les conditions, au nombre de quatre, qui ont permis cette évolution inattendue et singulière (si l'on compare par rapport à d'autres pièces de l'écosystème). C'est une partie particulièrement nourrie par la littérature sociologique, sur laquelle il n'est pas inintéressant de s'arrêter. La première raison que l'on peut avancer pour expliquer la transmutation du SPF réside dans la rupture des attaches partisanes. Le deuxième élément réside dans la spécialisation fonctionnelle. Viennent ensuite la capacité d'adaptation et enfin la construction d'une organisation ancrée localement et décentralisée dans son fonctionnement. On ne saurait souligner l'extrême richesse analytique déployée dans ce livre, qui fonctionne in fine comme un bon analyseur des évolutions de l'engagement partisan.

G.U.

 

Patrice COHEN-SEAT, Communisme. L'avenir d'une espérance , Paris, Calmann-Lévy, 2007, 232 pages, 15 euros. janvier 2008*

Sous un titre qui se veut une réponse contradictoire au best seller de François Furet, Le passé d'une illusion , Patrice Cohen-Séat, un des dirigeants du PCF, livre un essai de vulgarisation destiné à comprendre la défaite cuisante de Marie-Georges Buffet à la présidentielle de 2007 et à réfléchir sur les solutions possibles permettant d'éviter la disparition pure et simple du parti et de son idéal, afin de passer d'une « civilisation de l'avoir » à une « civilisation de l'être ». Partisan d'un « tournant radical », il rappelle que la rénovation textuelle du Parti a été considérable, sans que cela soit suffisamment visible dans les actes. Il effectue justement un retour sur le passé, et sans repousser la révolution d'octobre, il souligne le « naufrage absolu » de l'URSS, manquant sans doute tout autant de nuances que les thuriféraires d'autrefois… Constatons toutefois que la vision de l'histoire du PCF est un peu trop souvent idyllique, sur la Seconde Guerre mondiale ou les guerres coloniales, en particulier.

Si les constats sur la situation actuelle engendreront un consensus assez large au sein de l'extrême gauche, en dehors de quelques exagérations ponctuelles (sur les « merveilles » que le capitalisme génère, p.124), certaines des orientations préconisées risquent d'être plus discutées. Ainsi, il semble accepter la démocratie française telle qu'elle est, tout en rêvant d'une « révolution démocratique », implicitement respectueuse du cadre actuel (sa référence à l'analyse de Marx qui souhaitait que l'Etat s'empare des moyens de production oublie également qu'il s'agissait non de l'Etat bourgeois, mais d'un Etat ouvrier, p.162). De même, sans remettre en cause la réalité de la lutte des classes, Cohen-Séat a toutefois tendance à pacifier l'essence révolutionnaire du communisme : il préconise de donner davantage de responsabilités aux salariés, afin d'atteindre à une meilleure efficacité, sans qu'un dépassement précis du capitalisme soit nettement envisagé. Il se tient d'autre part à distance respectable de la violence, et voit la révolution future davantage comme une somme de réformes successives.

Réalisme oblige, il ne préconise pas la sortie de l'UE (ni « du monde », sic !), mais recommande plutôt sa transformation, tout comme pour le FMI, l'OMC ou la Banque mondiale afin de ne plus imposer un développement à l'occidental. Enfin, situant le PCF hors des candidatures antisystèmes, il se révèle fort critique à l'égard de LO et de la LCR, de leur « isolement sectaire » (p.41), non sans simplifications occasionnelles (sur leur analyse du PS, par exemple, voir p.108), et refuse par conséquent toute idée de « conglomérat gauchiste » (p.39). Son souci de tenir davantage compte des libertés est désormais un élément largement accepté à la gauche du PCF, mais on reste à la sortie de son livre sur l'impression que le PCF qu'il appelle de ses vœux devrait reprendre le rôle tenu autrefois par la SFIO (avec des sensibilités diverses rassemblées comme courants), à côté d'un PS devenu nouveau parti radical, d'autant qu'il n'exclut pas du tout l'abandon du terme communisme…

Jean-Guillaume Lanuque

 

Stéphane COURTOIS, dir., Communisme en France. De la révolution documentaire au renouveau historiographique, Paris, Cujas, 2007. juillet 2007*

L'ouvrage rassemble les contributions du colloque éponyme du 11 mai 2006 organisé par le Centre de Recherches Hannah Arendt. Le titre vaut en soi problématique. Dans sa contribution introductive, Stéphane Courtois pointe sous l'angle de la chronique historiographique du communisme français, l'enjeu des contributions : répondre à l'apostrophe de Laird Boswell dans la Revue française de science politique (1), L'historiographie du communisme français est-elle dans une impasse ? Si Stéphane Courtois répond par la négative, indiquant le renouveau de la revue Communisme, plaidant pour une approche positiviste du phénomène communiste, les contributions réunies peinent finalement à acquiescer totalement au renouveau historiographique. Telles quelles, ces contributions se scindent en deux. Une première catégorie travaille l'objet communiste à partir du local (Sylvain Boulouque – le mouvement communiste dans l'Aube entre les deux guerres  ; Franck Liaigre – le PC et la lutte armé en Bretagne ) ou d'une entrée spécifique ( la municipalité d'Aubervilliers pour Maxime Guichard les fusillés communiste du Mont Valérien pour Brno Chiron). La seconde se fonde sur des interrogations plus amples, contractant des pistes balisées par des travaux antérieurs (Yves Santamaria, Le PC SFIC dans la lutte pour la paix  ; Michel Hastings, Anthropologiser le communisme français ) ou travaillant la question sur le temps présent (Dominique Andolfatto, Autour du XXXIII e congrès de mars 2006  ; Yolande Dilas-Rocherieux, Communisme et néo-communisme à l'heure de la mondialisation ).

Il y a peu à dire des monographies, explorant des cas limites, mais révélateur, de l'inscription politique, sociale et territoriale du PCF, ce que Frédéric Salmon nomme, après 1978, l'archipel communiste . En fait, l'ouvrage importe davantage pour ce qu'il esquisse de l'état des recherches sur le communisme. A cet égard, la contribution de Yolande Dilas-Rocherieux vaut signe. Partant d'une définition essentialiste - et pré-marxiste- du communisme comme lutte contre l'ordre social autour de la figure du pauvre, elle interroge le néo-communisme, brassant sous cette étiquette militants communistes et trotskistes, libertaires, altermondialistes… Filée sous le seul angle de l'utopie, la métaphore permet dans un premier temps l'amalgame et, dans un second temps, autorise à l'analyse de conclure sur le caractère composite, hétérogène du mouvement altermondialiste voué à succomber à ses contradictions internes, plus qu'à composer une nouvelle Internationale, qu'appellent de leurs vœux quelques militants. Où l'on voit là que l'historien et le politiste répugnent à la nouveauté : toujours le mort saisit le vif…, nonobstant les travaux d'Isabelle Sommier, Georges Ubbiali entre autres. En soi, cette interprétation de la mouvance altermondialisme au seul prisme du néo-communisme souligne le tropisme d'une part des collaborateurs de Communisme à étendre leur investigation du phénomène communiste à l'extrême gauche. Les travaux de François Furet sur l'illusion communiste , repris ensuite par Marc Lazar sous l'angle notamment des passions révolutionnaire et totalitaire, autorisent ce déplacement (2). En regard de cette pente, la proposition d'une anthropologisation du communisme français par Michel Hastings indique un autre questionnement, auquel Dissidences ne peut qu'acquiescer : «  est-on si sûr que tout est communiste dans le communisme ?  (p 276) ».

Tel quel, l'ouvrage peut-il constituer une réponse à l'apostrophe de Laird Boswell ? La positivité documentaire renouvelle finalement peu l'historiographie. A tout le moins, ce colloque signale une école, une manière d'entendre l'histoire du communisme, son étrangeté comme l'indique Michel Hastings. Dans le sillage du Siècle des communismes , il est sans doute d'autres manière d'entendre cette histoire… de la conceptualiser ?

Vincent Chambarlhac

(1) Laird Boswell, « L'historiographie du communisme français est-elle dans une impasse ? », Revue française de science politique , n° 5/6, octobre / décembre 2005.

(2) François Furet, Le passé d'une illusion , Paris, Plon, 1995. Et Marc Lazar, Le communisme, une passion française , Paris, Perrin, 2003.

 

François FERRETTE, Le comité pour la IIIème Internationale et les débuts du communisme français (1919-1936), mémoire de maîtrise dirigé par Claude Pennetier, Paris I, 2004-2005, 199 pages

L’introduction, dans les limites du genre et de l’écriture d’un mémoire de maîtrise, précise le choix du sujet et ses bornes chronologiques. Saisir le Comité pour la IIIème Internationale, dans sa brièveté chronologique (1919-1921) comme un objet d’histoire à part entière implique pour l’auteur de questionner d’emblée les récits, puis l’historiographie, relatifs à la question. La borne chronologique de 1936 s’éclaire ainsi quand le PCF fixe une histoire canonique du comité, bien que discutée par les mémoires singulières des acteurs. Ce choix en engage d’autres : la lecture de la structuration du Comité débouche ensuite sur l’étude d’une génération militante, pour ensuite se resserrer dans l’analyse prosopographique de parcours militants. In fine, l’auteur interroge alors la manière dont une part de ces militants put s’affranchir du grand récit militant de la IIème Internationale décrit par Marc Angenot (1).
Comment se saisir des récits courant jusqu’en 1980 sur le Comité pour la IIIeme Internationale ? Prenant le curseur commémoratif, la démonstration s’épuise parfois en confondant les registres. D’une part, la date retenue -celle du Congrès de Strasbourg (février 1920)- impose à l’auteur de fréquentes références à Tours qui ne serait pas l’événement fondateur. Si l’analyse se fixe la mémoire comme objet, il ne s’agit pas de discuter ces représentations mais d’en éclairer les structures ; la défense de Strasbourg contre Tours assimile toute référence à ce dernier congrès comme participant d’une vulgate communiste –dont l’édition critique du Congrès en 1980 porterait encore la marque. En outre, tout à son travail mémoriel, François Ferrette juge sur le même plan des registres d’écriture discordants. Les récits de 1930, le récit unifié par Fréville de l’histoire du Comité en 1936, se mêlent à d’autres lectures commémoratives à tel point qu’on ne sait, dans l’examen des productions de l’Institut Maurice Thorez après 1964, ce qui relève du témoignage publié repris comme tel et des catégories d’analyse forgées par l’IMT. A ce jeu, la téléologie guette (p 56). L’examen de l’historiographie connaît les mêmes travers. Certes créditée de la première thèse scientifique sur les origines du communisme français, Annie Kriegel est comparée aux ouvrages de Gérard Walter et Jacques Fauvet, sans même la distinction des registres d’analyse, le poids des sources ; Boris Souvarine, dans son ouvrage de 1981 (Autour du Congrès de Tours) intéresse davantage l’auteur –il est à la fois acteur et historien. L’appel –rapide- aux travaux de Marie Claire Lavabre souligne que pour François Ferrette historiographie et récits sont finalement autant de productions mémorielles (pourquoi pas ? mais à quelle(s) fin(s) cette indistinction ?) qu’une conclusion à propos de la semaine commémorative organisée par le PCF en 2000 permet d’approcher : « l’équation Comité de la 3eme Internationale = révolution d’octobre = défense de l’URSS pourrait se transformer en une équation différente, adaptée à notre temps : Comité de la 3eme Internationale = révolution = changement de société ». Certes, mais alors quel est l’objet du mémoire : l’usage d’une référence (le Comité) ou l’histoire d’une structure déterminante dans la fondation du PCF ?
La seconde partie consacrée à l’implantation et à la visibilité du Comité est plus convaincante.
Elle s’ouvre sur la genèse des comités et les moyens propagandistes mis en œuvre. L’étude plus fine du Nord Pas de Calais et de la région parisienne précise la quotidienneté de ce travail. Elle débouche sur une relecture du Congrès de Strasbourg et des manipulations –imputables aux « centristes »- entourant le décompte de la motion pour une adhésion immédiate à la IIIeme Internationale. Cet épisode accentue la pression sur la SFIO, Tours survient. Une décision de l’IC met fin (1921) au Comité. En conclusion, François Ferrette discute les chiffres donnés par Annie Kriegel sur le Comité, estimant que celui-ci dispose d’une base plus large (10 000 personnes environ), ramifiée, irriguant le premier communisme français ; cartes et tableaux en annexes supportent la démonstration. Elle ouvre sur une étude générationnelle fondée sur la reconnaissance d’un groupe de militants (100) issus du Comité formant un réseau dans le PC, soit la « gauche du PC ». L’exercice de fonctions d’encadrement dans le Comité ou dans le PCF précise les contours de l’échantillon. Il n’y a pas d’homogénéité idéologique dans ce corpus comme le souligne l’appréhension des trajectoires dans le PCF : le Comité n’a donc pas intrinsèquement joué un rôle formateur, d’autant que la moyenne d’age des militants est de 36,5 ans au moment de l’entrée dans le PCF. Le corpus donne cependant la part belle aux « révolutionnaires » face aux « centristes » dans le Comité. Les seconds s’intègrent (Louis Sellier, Marcel Cachin) davantage à la bolchevisation que les premiers. Pour l’auteur, la culture et les pratiques politiques engendrées par la forme du Comité (subversion des institutions partidiaires) constituent la cible principale de la bolchevisation (déclenchée en 1924). Marcel Cachin incarne lui une option plus à même de plaire aux orientations de l’IC à partir de 1930, augurant pour François Ferrette d’un retour aux grands récits militants de la IIeme Internationale dont Cachin serait le dépositaire. Le tournant de 1934 parachève alors une mutation entreprise bien avant visant à renier le projet révolutionnaire fondateur du PCF, porté par le courant « révolutionnaire »du Comité.
A la lecture, le travail de François Ferrette laisse des regrets. Ceux des promesses non tenues de la première partie sur l’historiographie et la mémoire pour construire l’objet Comité. Ceux surtout d’une étude plus fouillée de la prosopographie et du devenir des membres du corpus que laissait présager le brio de la seconde partie. Le choix d’un retour dans la conclusion générale sur les possibles révolutionnaires de 1921 tourne, à mes yeux, le dos à ce que le Comité permet d’entrevoir : une lecture plus fine des origines du communisme français, différente de la compulsion « totalitaire » qui affecte le renouveau des études sur ce sujet, souvent portées par l’apport de François Furet et Pierre Rosanvalon (2).

Vincent Chambarlhac.

(1) Marc Angenot, Les grands récits militants des XIXe et XXe siècles, religions de l’humanité et science de l’histoire, Paris, L’Harmattan, 2000.

(2) Cf. l’édition électronique par la fondation Jean Jaurès (note 42) du travail de Romain Ducoulombier (Le premier communisme français, un homme nouveau pour régénérer le socialisme ?) Et Vincent Chambarlhac, « Réviser les origines du communisme français ? 1789-1989 : allers et retours ? », disponible en version électronique sur le site de Dissidences.

 

Marcello FLORES, Histoire illustrée du communisme, Paris, Editions Place des victoires, 2004, 192 p.

Hormis la préface de l'historien français Pierre Milza, qui s'inscrit ici dans le paradigme totalitaire dominant, par sa vision idéologique d'un communisme vu comme héritier direct du " jacobinisme exterminateur de 1793 ", ce qui l'a conduit à " étendre son ombre cauchemardesque sur la mémoire collective de l'humanité " (p.6) (1), tout dans ce volume est Italie. Il s'agit en effet de la traduction d'un ouvrage publié en 2003 par un des spécialistes transalpin du monde communiste, auquel il a consacré plusieurs ouvrages, Marcello Flores, professeur à l'université de Sienne, par la protéiforme maison d'édition Giunti (2). En dix chapitres, l'auteur, qui ne prétend nullement faire œuvre novatrice sur l'histoire de ce courant politique, brosse l'évolution du mouvement communiste depuis ses prodromes du XIXe siècle (" Un spectre hante l'Europe ") jusqu'à la perestroïka et à la chute au début des années 90 du XXe siècle. Le regard qu'il propose sur cette histoire est plutôt critique, tout en restant totalement en dehors de l'école révisionniste anticommuniste (3). A partir du modèle soviétique, Flores développe l'ensemble des expériences communistes mondiales, y compris celles concernant des cas plus ou moins bien connus, comme pour le Kérala (un Etat de l'Inde) ou l'Indonésie, par exemple.
Néanmoins, comme son titre l'indique, l'attrait principal d'un tel livre réside - aurait dû résider, devrions-nous plutôt dire - dans son iconographie. D'un point de vue quantitatif l'objectif semble atteint : 417 images, des photographies en écrasante majorité mais aussi des dessins, caricatures, affiches, bannières, banderoles, peintures, cartes et graphiques. Un tel corpus pouvait permettre de faire voir à quoi ressemblait cette expérience historique unique. Un tel corpus devait conduire " à une histoire des modalités du faire-croire " dans le monde communiste, pour reprendre une expression, appliquée à une autre époque, de l'historien Philippe Poirrier (4). Force est de constater que l'on se trouve loin du compte, aussi bien dans ce qui est montré que dans la manière dont ça l'est. C'est peu dire que de déplorer le manque presque total d'attention portée non seulement à l'appareil critique de cette iconographie, mais également aux images elles-mêmes. Les photographies, certaines pleine page tandis que d'autres sont réduites à l'état de vignettes lilliputiennes, ne comportent aucun nom d'auteur, aucune dimension, avec des dates et des légendes imprécises voire farfelues (Léonid Brejnev à une réunion du Komintern p. 103 !) ; beaucoup sont recadrées ou pires, détourées, pour ne laisser qu'un ou deux personnages emblématiques, par-dessus du texte, comme dans n'importe quel news magazine : ainsi Karl Marx et sa fille Jenny (p. 9), Karl Radek et Zinoviev (p. 33), Lénine (p. 34), Mao Zedong (p. 86), Enrico Berlinguer (p. 154) etc. Des peintures subissent le même sort : ainsi le lecteur ne peut réellement juger d'un tableau de M.V. Nesterov de 1903 (portrait en pied ? portrait de groupe ? scène d'intérieur ? d'extérieur ?) puisque n'est extrait que le visage de Maxime Gorki pour illustrer un " écrivain pour le peuple " (p. 39). Les reproductions de caricatures ou d'affiches sont elles aussi sans auteurs ni dates ou dimensions y compris lorsqu'il s'agit d'œuvres très connues. Ainsi, de l'affiche où l'on voit Lénine balayant le globe de ses monarques, capitalistes et autres patriarches orthodoxes (p. 46) ou bien pour celle intitulée " Vive la troisième Internationale communiste " (p. 78), le lecteur devra se reporter à d'autres ouvrages pour apprendre qu'il s'agit d'une œuvre de Viktor Deni de 1920, pour la première, et de Sergei Ivanov de 1920 (26 x 35), après le second congrès du Komintern, pour la seconde. Enfin, dernier exemple du laisser-aller avec lequel la recherche ( ?) iconographique fut menée, une photo célèbre montrant Mao Zedong chevauchant avec quelques combattants, dans les montagnes du Chen-si du Nord, en 1947 (p. 76-77) est la photo retouchée de 1976, la chute de la " bande des quatre " ayant alors provoqué l' " effacement " de la femme de Mao, Jiang Qing, qui chevauchait derrière le groupe sur l'original (5). Arrêtons là cette énumération à propos de la forme. La légitimité et la pertinence des images choisies, en fonction des thèmes abordés, sont également sujettes à caution. Ainsi, pourquoi toutes ces photos convenues et inutiles de dirigeants souriants à l'objectif ou à la caméra : Trotski et Natalia Sedova, Staline et Iéjov, Tito, Nasser et Nehru, Khrouchtchev (5 fois), Gomulka, Mao et Lin Piao, Gorbatchev ? Présenter des clichés de dirigeants politiques, à fortiori de dirigeants communistes, n'a d'intérêt que dans une analyse des stratégies de positionnement au plan national ou international, en fonction de l'époque, des alliés à rechercher, des ennemis à débusquer, en un mot des objectifs de chacun, toutes choses absentes ici. Il y a pourtant un certain nombre de documents inédits dans cet ouvrage, en particulier ceux qui concernent l'Italie : par exemple une médaille commémorant l'occupation des usines métallurgiques en 1920 (p. 48), un tract clandestin de propagande de la CGL (équivalent de la CGT) en 1930 (p. 91) ou des photographies de manifestations et de manifestants dans les années 50 (p. 108, 122-123). Mais rien, hélas, sur les circonstances et les différentes étapes de leur création pas plus que sur les auteurs ou les supports de diffusion.
On l'aura compris, nous n'avons pas affaire à une histoire sociale des représentations communistes, mais bien plus prosaïquement à un panorama du communisme mondial (mal) illustré, au sens où des illustrations ne sont là que pour agrémenter le texte. Rejetons d'emblée l'objection à propos d'ouvrages " grand public " qui n'auraient que faire de ces postures scientifiques, à moins de postuler un double mépris, à l'encontre d'abord des lecteurs et ensuite des recherches actuelles, restreintes ainsi à un public élitiste. A l'évidence, l'édition, en ce début de XXIe siècle, d'ouvrages de cette teneur pourrait contredire une affirmation d'Annie Duprat, une des spécialistes de l'histoire de la caricature, lorsqu'elle affirme qu'un " des acquis fondamentaux des réflexions historiographiques récentes est de redonner à l'iconographie une place au service de l'histoire (6) ", tout en confortant cependant un bilan plus pessimiste, celui de Michel Pastoureau et Claudia Rabel, qui, bien que médiévistes, l'élargissent à toutes les époques, notant que " l'étude des images reste, au sein des études historiques, la parente pauvre, la dernière roue du carrosse (7) ".
Pourtant, une histoire du " visuel communiste " est bien entendu possible. Il s'agirait de dégager des logiques d'élaboration, de production et de réception. à partir d'un dépouillement exhaustif des multiples traces iconographiques laissées par les différents appareils d'agit prop des organisations communistes mondiales : par exemple dans les années 30 en Allemagne l'AIZ (Magazine illustré des ouvriers) avec les photomontages de John Heartfield ou l'Association des artistes de l'Allemagne révolutionnaire nommée aussi " Groupe rouge ", avec George Grosz, Otto Dix ou Otto Griebel, au Mexique le Syndicat des travailleurs techniques, peintres et sculpteurs avec les peintres muralistes Diego Rivera et David Alfaro Siqueiros ou en URSS la création du Bureau international des artistes révolutionnaires. Si l'on se borne à l'Union soviétique, certaines recherches récentes font apparaître le rôle mobilisateur et les fonctions politiques de l'affiche (8) ou du photo-journalisme. Les noms et le travail propagandiste de Evgueni Khaldei (9), auteur de la photographie du soldat de l'Armée rouge plantant le drapeau soviétique sur le toit du Reichstag en mai 1945 (10), de Dmitri Baltermants (11) ou de Boris Ignatovitch (12), ces artistes engagés sur le " front idéologique " de la photographie prolétarienne dans un premier temps, de la photographie anti-fasciste ensuite, commencent à sortir de l'ombre. De même que le parcours de cinéastes tels Roman Karmen (13). Dans des domaines proches, des ouvrages sur la Guerre d'Espagne (14) restituent aux photographies tout leur statut de documents historiques à part entière.
Pour terminer, on ne peut donc que regretter que Marcello Flores, auteur par ailleurs de communications ou d'articles pénétrants sur le " révisionnisme " anti-communiste à l'œuvre dans la société italienne d'aujourd'hui (15), se soit laissé entraîner à une telle commande.

Christian Beuvain et Georges Ubbiali.

(1) Quiconque possède dans sa bibliothèque l'ouvrage que cet auteur, alors maître-assistant à l'IEP de Paris, publia avec Marianne Benteli, Le fascisme au XXe siècle, Paris, Publications de l'université de Paris I Panthéon-Sorbonne, Editions Richelieu, coll. " L'Univers contemporain ", 1973, pourra remarquer qu'à cette époque Pierre Milza n'hésitait pas à caractériser le fascisme comme un " régime[s] d'exception mis en place ou accepté[s] par la classe dirigeante dans le cadre du système capitaliste " alors que ce dernier se trouve dans une période de concentration et de fusion, dans laquelle " Lénine verra la phase ultime du capitalisme et le fondement de l'impérialisme " (p. 387 et 7). Mais c'était il y a plus de trente ans…
(2) Notons d'ailleurs qu'un autre ouvrage, publié simultanément, est consacré au fascisme : Francesca Tacchi, Histoire illustrée du fascisme, Paris, Editions Place des victoires, 2004.
(3) A cet égard, on ne peut manquer de s'étonner, une fois de plus, de la légèreté des pratiques éditoriales consistant à faire préfacer des livres par des rédacteurs aux antipodes idéologiques de l'auteur.
(4) Philippe Poirrier, Les enjeux de l'histoire culturelle, Paris, Le Seuil, " Points-Histoire ", 2004, p. 313.
(5) Pour cet exemple précis, on se reportera à Alain Jaubert, Le commissariat aux archives. Les photos qui falsifient l'histoire, Paris, Editions Bernard Barrault, 1986, p. 124.
(6) Annie Duprat, " Le roi, la chasse et le parapluie ou comment l'historien fait parler les images ", Genèses, n°27, juin 1997, p. 109.
(7) Michel Pastoureau, Claudia Rabel, " Histoire des images, des symboles et de l'imaginaire ", in Jean-Claude Sshmitt, Otto Gerhard Oexele (dir.), Les tendances actuelles de l'histoire du Moyen-Âge en France et en Allemagne, Paris, Publications de la Sorbonne, 2002, p. 595-616.
(8) Victoria E.Bonnell, Iconography of Power. Soviet Political Posters under Lenin and Stalin, Berkeley, University of California Press, 1997.
(9) Mark Gosset, Khaldei, un photoreporter en Union soviétique, Paris, Editions Le Chêne, 2004.
(10) Cette photographie, superbe image de propagande, fut construite, donc rejouée et rephotographiée suivant une dramaturgie précise.
(11) " Dmitri Baltermants rétrospective ", exposition à la Maison européenne de la photographie, à Paris, au printemps 2005. Un catalogue est disponible.
(12) Olga Ivanova, " L'obliquité et l'empaquetage : deux procédés novateurs dans la photographie soviétique des années 1920-1930 et leur application par Boris Ignatovitch ", Histoire de l'art, n°52, juin 2003, p. 57-68.
(13) Patrick Barberis, Dominique Chapuis, Roman Karmen. Une légende rouge, Paris Le Seuil, 2002, et des mêmes un documentaire télé, " Roman Karmen, un cinéaste au service de la Révolution ", Kuiv Production et Arte France, 2001, 90mn.
(14) Michel Lefebvre, Remy Skoutelsky, Les Brigades Internationales. Images retrouvées, Paris, Le Seuil, 2003, et " La guerre civile espagnole. Des photographies pour l'histoire ", Catalogue, Paris, Marval, 2001.
(15) Marcello Flores, " Le débat italien sur le communisme entre chronique et histoire ", Matériaux pour l'histoire de notre temps, n°68, octobre-décembre 2002, numéro sur la journée d'études du 29 mai 2001, Paris, sur " Nazisme, fascisme, communisme : débats et controverses historiographiques en Allemagne et en Italie ", et " Un révisionnisme à l'italienne ", Le Magazine Littéraire, n° 407, " L'Italie d'aujourd'hui ", mars 2002.

 


Jean-Jacques FOUCHE, Francis JUCHEREAU, Gérard MONEDIAIRE, Georges Guingouin. Chemin de résistances, Saint Paul, Edition Lucien Souny et cercle Gramsci, Limoges, 2003. novembre 2006*

Georges Guingouin fait partie de ces individus proprement extraordinaires. Militant communiste au moment du Front populaire, il en devient secrétaire à Limoges. La guerre venue, il fut parmi les premiers résistants de France, au moment où la direction du PC négociait la reparution de l' Humanité avec l'occupant nazi. Cette autonomie politique lui vaudra à la Libération d'être exclu du PC. Plusieurs ouvrages lui ont été consacrés (Taubmann, 1994 ; Guingouin et Monédiaire, 1983, ainsi que son autobiographie, 1974). Cet ouvrage, écrit à trois mains est d'une autre facture, puisqu'il n'explique absolument pas le rôle que Guingouin a joué dans l'histoire ouvrière et l'histoire résistante de son département. Il s'agit tout d'abord d'un entretien, à notre avis, l'aspect le plus intéressant du livre, en 2002, qui est retranscrit intégralement. Guinguoin y aborde quelques aspects de son parcours. Surtout, il revient, avec une vigueur intentamée sur la critique du PCF et de sa politique, rappelant au passage que si les communistes ont éliminés de manière systématique ceux qui avaient été les héros de la résistance au nazisme, ils ont en même temps promu un Geoges Marchais qui s'était rendu volontairement au STO. Malgré la chute des régimes despotiques de l'Est, il rappelle qu'à son avis le communisme demeure l'avenir de l'humanité, à condition de se souvenir que « la vie de l'humanité réside dans le mouvement des masses » (p. 31). Le seconde texte, ampoulé, de Monédiaire rappelle les sacrifices de Guingouin, tandis que J.J. Fouché présente en conclusion le Cyclope, un tableau de Paul Rebeyrolle, sous titré : Hommage à Georges Guingouin.

G. U.

Taubmann Michel, L'affaire Guingouin , Lucien Souny, 1994

Guingouin Georges, Monédiaire Gérard, Georges Guingouin, premier maquisard de France , Lucien Souny, 1983

Guingouin Geroges, Quatre ans de lutte sur le sol limousin , Hachette, 1974

 

Monique GEORGES, Le Colonel Fabien était mon père , Paris, Mille et Une Nuits, Janvier 2009, 320 p., 18 €. Préface de Gilles Perrault et postface d'Olivier Besancenot. juin 2009*

On est frappé à la lecture de ce livre par la jeunesse des protagonistes (Pierre Georges, engagé dans les Brigades Internationales à 17 ans, termine sa vie à l'âge de 25 ans), et aussi par leur extraordinaire témérité, l'une expliquant sans doute l'autre.

Ce livre ne nous apprend pas grand chose de nouveau sur la vie en forme d'épopée du Colonel Fabien, de l'attentat de la station de métro Barbès à sa mort, non encore élucidée, en manipulant une mine en Alsace, lors de la confrontation finale avec les Allemands. Mais ce qui donne du sel à cet ouvrage, rédigé par sa fille unique Monique, née en 1940, c'est la présentation du Colonel Fabien comme homme privé. Ayant grandi dans le Paris populaire de l'Est, apprenti boulanger puis brièvement ouvrier métallurgiste, Pierre est un vrai titi. Très amoureux, vite marié à Andrée, père à 20 ans, il eut le temps, avant la guerre, de profiter brièvement des loisirs que la classe ouvrière venait de conquérir par ses luttes du printemps 36. Joyeux copain, bon cuisinier, amoureux de randonnées et de camping, ses qualités d'entraîneur d'hommes trouveront à s'employer rapidement dans la lutte politique et militaire. Car Pierre Georges, comme sa femme – elle sera déportée -, son frère, presque toute sa famille, est militant, très tôt, du Parti communiste. Un parti communiste auquel il reste attaché, envers et contre tout…malgré le pacte germano-soviétique d'août 1939 et la tentative de reparution de l'Humanité sous la botte allemande, à l'été 1940. Sa fille, manifestement peu fascinée par les dirigeants du PC de l'après-guerre, dont certains étaient au Service du Travail Obligatoire (STO) en Allemagne pendant que son père se battait les armes à la main contre les nazis/allemands, le décrit comme proche de Georges Guingouin et de Charles Tillon, des militants qui n'ont pas attendu l'agression de l'URSS par l'Allemagne nazie et le feu vert du Kremlin pour prendre le chemin de la résistance.

Après la guerre, cette indépendance d'esprit lui aurait-elle valu des problèmes avec une hiérarchie communiste qui préféra promouvoir des militants à l'échine souple ? Sa mort prématurée ne permet pas de trancher. Pour la caste militaire, c'était plutôt son origine populaire, son orientation politique aussi, qui posaient problème et qui expliquent ses réticences à lui donner le grade qu'il méritait. Finalement sa mort en a soulagé beaucoup.

Dans sa postface, un autre titi parisien d'aujourd'hui, Olivier Besancenot, qui a eu Monique Georges comme professeur d'histoire et géographie, rend hommage au Colonel Fabien. Pour lui, la vie de Pierre a valeur d'exemple. Même dans les périodes les plus noires, les plus dures, la résistance est possible et nécessaire. Pour O. Besancenot, originaire d'une formation trotskyste, la résistance armée contre « les soldats nazis » était une impérieuse nécessité. Pourtant ses camarades trotskystes des années 40 ne considéraient pas tous les soldats allemands comme des nazis. Ils se sont efforcés, eux aussi au prix de leur vie, notamment en Bretagne, d'en gagner à leurs positions en publiant tracts et journaux en allemand, refusant de céder au chauvinisme et à l'esprit « anti-boche ». Politique sans doute un peu trop sophistiquée en temps de guerre qui ne permit en tout cas pas aux trotskystes de sortir du cataclysme mondial avec la même auréole que les staliniens.

Salles Jean-Paul.

 

Eric HOBSBAWM, Franc-tireur, autobiographie, Paris, Ramsay, 2005, 521 pages, traduit de l'anglais par Dominique Peters et Yves Coleman (éd. Penguin Books, 2002).

Eric Hobsbawn se définit comme issu de la classe moyenne viennoise. Né à la fin de la guerre de 1914-18 à Vienne, dans une famille juive, moderne, polyglotte, il a été aussi un véritable globe-trotter. Scolarisé en Allemagne, étudiant et professeur au Royaume-Uni dans la célèbre université de Cambridge, enseignant aux Etats-Unis, il a parcouru l'Amérique latine et se déclare amoureux de l'Italie et de la France, au point de revenir chaque année pour ce dernier pays. Finalement, lui le communiste, qu'on peut qualifier d'orthodoxe, ne s'est pas senti à l'aise dans un seul pays, l'URSS! Ayant séjourné dans ce pays en 1954, écoeuré par la paranoïa de l'espionnage qu'il y découvre, il n'a aucune envie d'y retourner. Paradoxalement c'est en URSS que son oeuvre sera la moins diffusée. Même en Grande-Bretagne, pendant la guerre froide, il réussit à publier son Ere des révolutions (1789-1848).
L'intérêt principal de cet ouvrage, c'est de nous permettre de comprendre comment un intellectuel brillant a pu rester jusqu'à ces dernières années membre d'un parti stalinien. Ayant assisté à Berlin à la montée et à la victoire du nazisme, il nous dit "Le temps que j'ai passé à Berlin (1931-33) a fait de moi un communiste à vie". Certes il reconnaît que la politique du Parti communiste a été "une idiotie suicidaire", mais la force du PC lui laisse un souvenir inoubliable. Il décrit ainsi la dernière manifestation du PC, le 25 janvier 1933 : "Nous étions soudés. Je rentrai chez moi encore en transe. Quand, isolé en Grande-Bretagne, deux ans plus tard, je réfléchis aux bases de mon engagement communiste, ce sentiment d'extase de masse en était une des composantes". A côté, que pèse la voix des communistes dissidents, étouffée! Il reconnaît aussi que les communistes, comme lui, dont le parti ne vint jamais au pouvoir, eurent la tache plus facile. Certes, mais comment un intellectuel de son envergure a pu ainsi s'en laisser compter : "Nous n'imaginions pas, nous ne pouvions imaginer ce qui était imposé aux peuples soviétiques sous Staline (...) nous refusions de croire les rares personnes qui nous disaient ce qu'elles savaient ou ce qu'elles soupçonnaient". Certes, il reconnaît que certains de ses camarades, ébranlés par la crise yougoslave ont quitté le parti après la guerre, l'un d'entre eux, Brian Pearce, historien membre du PC, a rejoint un groupe trotskyste. Un autre, Perry Anderson, créateur de la New Left Review, évolue dans l'orbite de la Quatrième Internationale. Mais lui reste au PC, "seul acteur de poids". Les trois groupes trotskystes rivaux des années 1960, écrit-il, regroupent au total moins d’une centaine de militants.
Il manifeste d'ailleurs beaucoup de condescendance et même de mépris pour la nouvelle extrême gauche des années 1960-70. Contrairement à cette génération, écrit-il, ceux de la génération de l'entre-deux-guerres entraient dans la voie de la révolution pour la vie, et non "comme dans un club Med politique". Aveuglement, incompréhension sont les mots qui nous viennent à l'esprit quand on lit ce type de phrase. On préfèrera l'évocation qu'il fait de Cambridge des années 1930, mélange d'archaïsme et de modernité, lieu de tolérance, où il rencontre notamment de nombreux étudiants venus de l'Inde, de Ceylan, futurs cadres des partis communistes locaux. Dans une formule imagée, il dit que faire des études à Cambridge à cette époque, "c'est comme jouir publiquement de la compagnie constante et enviée d'une femme admirée par tous"!

Jean-Paul Salles.

 

Pierre JUQUIN, De battre mon cœur n'a jamais cessé. Mémoires , Paris, Archipel, 2006, 583 p. juillet 2007*

Ce livre de l'ancien dirigeant communiste aurait pu s'appeler Autocritques , si le même Juquin n'avait déjà utilisé ce titre en 1987 pour un de ses précédents ouvrages. Ce nouvel opus est passionnant à lire à plus d'un titre. Tout d'abord parce que Juquin écrit bien. Loin de ces livres vaguement dictés à un auditeur complaisant puis mis en forme par ce dernier, le texte de Juquin possède le corps et l'ampleur d'une bonne plume. Ensuite, parce que, Pierre Juquin fut des décennies durant un des dirigeants majeurs du Parti communiste français, membre de son CC, de son Bureau Politique, de nombreuses instances, en particulier avec des responsabilités en lien avec les pays de l'Est, au premier chef de l'ex-RDA. Juquin, en effet, agrégé d'allemand (il raconte d'ailleurs avec humour comment souhaitant préparer l'agrégation de philosophie, l'ENS envisageant pour lui celle d'histoire, le compromis tomba sur celle d'allemand) a suivi de très près l'évolution politique de ce pays du fait de ses compétences linguistiques. A travers son témoignage très vivant et parfaitement documenté du fait de ses multiples expériences, il nous offre une vision de l'intérieur des couches bureaucratiques dominantes des anciens pays de l'Est. Il se demande d'ailleurs (et nous aussi, tant la rupture sera tardive) comment ce système put fonctionner, tant l'incompétence, l'absence de sensibilité populaire, l'inculture, le cynisme et autres aspects négatifs y prédominaient. Une seule illustration du climat qui règne : alors que la censure est féroce en RDA, les membres du BP y visionnent tous les films soumis à la censure : «  Un jour, le responsable de la censure, Kurt Hager (…) se fera projeter quatre ou cinq fois Le dernier Tango à Paris, avant de l'interdire à ses concitoyens  », p. 133. A raison de notes multiples et fréquentes, Juquin fait comprendre l'imposture et la pourriture profonde du socialisme « réellement existant » au fil de son récit. Il consacre également de longues et passionnantes pages à la formation du cadre thorézien, proche collaborateur de Thorez qu'il fut. Cette connaissance intime du haut appareil communiste lui permet de dresser d'intéressants portraits de nombreux dirigeants (Kanapa, Marchais, ou encore Aragon). Passionnants, quoique parfois un peu trop détaillés sont également les chapitres consacrés à aux tractations avec le PS sur la construction de l'Union de la Gauche, dont il fut un des principaux négociateurs du côté PCF. Il livre d'ailleurs des extraits verbatim de ces nombreuses séquences qui permettent de suivre au plus près la logique communiste dans cette affaire, d'où finalement il sortira vaincu. A partir du milieu des années 80, avec tout un courant du PC (les rénovateurs), Juquin rentre en dissidence face à la glaciation du Parti, son déclin accéléré, élection après élection, mais aussi au délitement marqué du bloc de l'Est (on lira ses réactions face au coup d'Etat de Jaruselski en 81 ou la campagne contre l'installation des SS 20). On peut d'ailleurs regretter que cette période soit traitée de manière nettement moins détaillée et systématique que d'autres. Par exemple, sur sa candidature à la présidentielle 1988, on apprend assez peu de choses sur la dynamique enclenchée et encore moins sur l'échec subi. Il fait malgré tout de beaux portraits de Maurice Najman, le « pabliste », et de René Dumont, « prophète et pionnier de l'écologie ». De son évolution politique ultérieure, il ne présente que des fragments. Après un passage express chez les Verts, il préside le mouvement Agir de Martine Aubry, soutient Jospin à la présidentielle 95 puis Hue en 2002. Il conclut ses très riches mémoires en se présentant comme un humaniste bon teint, soucieux de marier l'écologie et le socialisme.

G.U.

 

Raphaël KONOPNICKI, Camarade Voisin , Paris, JC. Gawsewitch ed., 2007, 397 p., 23 €. Février 2009*

Mots clés : PCF, SFIO, résistance, communisme, syndicalisme, Zyromski, Bataille socialiste, juif, permanent

« Camarade Voisin », c'est le pseudonyme qu'adopte durant la période de clandestinité de la seconde guerre mondiale l'auteur et qu'il conservera ensuite pendant quelques années, avant de rompre avec l'engagement militant partidaire. Dans ce livre de souvenirs, auxquels les membres de sa famille directe semblent avoir participé au vu des remerciements imprimés, R. Konopnicki raconte sa vie d'engagement, à la SFIO, à la CGT, au PCF ensuite. Fils d'immigrés polonais, il naît en France en Alsace-Lorraine. Très rapidement il s'engage dans le mouvement ouvrier, d'abord chez les jeunes socialistes, en particulier dans le courant de la Bataille socialiste, animé par Jean Zyromski. Il ne cache d'ailleurs pas sa détestation du courant Pivert, qu'il considère comme gauchiste et irréaliste. Les quelques passages qu'il consacre aux trotskystes sont d'ailleurs de la même veine. En ce sens, Konopnicki peut être présenté comme un militant ouvrier modal, socialiste avant de devenir au moment du Front Populaire permanent de la CGT en pleine expansion, avant de rejoindre le PCF lors de l'occupation, du fait de son rôle dans l'organisation des forces résistantes, malgré son peu d'appétence pour le côté sectaire et peu démocratique de ce parti. Cela ne l'empêchera pas de devenir un des principaux responsables politiques et militaires dans le Sud de la France. Ses préventions à l'égard du PCF passent à la trappe. Il adopte sans aucune distanciation le point de vue nationaliste que développe le PCF dans cette période (Ainsi, il soutient que le PCF, « Parti de la renaissance », réclame le rattachement de localités italiennes à la France car «  L'Italie également doit payer, Tende et La Brigue doivent être rattachées à la France  », p. 335). A la Libération, il se retrouve parmi les dirigeants régionaux du Parti, stalinien zélé, cadre thorézien idéal. Jusqu'à ce que pour des raisons pas très claires, il soit écarté de ses responsabilités. Il fait vraisemblablement partie de cette génération de cadres communistes issus de la Résistance, et développant une certaine autonomie, que les dirigeants communistes réfugiés à Moscou, écartent des responsabilités. Son récit durant les années de sortie de la guerre constitue d'ailleurs un des passages les plus originaux du livre. Il raconte ainsi l'épisode assez méconnu de la tentative d'unification du PS et du PC dans un grand parti organique de la classe ouvrière, détaillant par le menu les multiples rencontres, tractations et activités développées déployées, se manifestant notamment par la création d'un comité d'Entente et d'une éphémère association des Amis du POF. Après son élimination des responsabilités au PCF (le motif officiel étant son attitude complaisante à l'égard de Jean Médecin, député-maire de droite courtisé par le PCF dans le cadre de la politique d'union nationale), il gardera sa carte au Parti jusque dans les années 70, s'engageant dans une difficile reconversion professionnelle. La dernière partie de sa vie est consacrée à la mémoire de la déportation et de l'extermination des Juifs, dont il devient un ardent militant, créant et animant de nombreuses structures. C'est ce rôle actif qui explique d'ailleurs pourquoi le livre reçoit le soutien de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, R. Konopnicki n'hésitant d'ailleurs pas, sur le tard, à adopter de manière assez a-critique le point de vue de l'Etat d'Israël, avançant que si les Arabes ont quitté massivement la Palestine lors de la guerre de 1948 c'était en réponse à l'appel du Mufti de Jérusalem (l'ami de Hitler). Si ce dernier point est incontestable, les travaux des historiens israéliens « révisionnistes » (à l'instar de Benny Morris, Tom Segev ou Ilan Pappés) ont largement démontré que cet exil massif était le produit des massacres des populations civiles palestiniennes, sciemment planifiés par les forces armées et milices terroristes juives. Si l'on ne peut que remarquer la constance de l'engagement de Konopnicki, il faut également souligner qu'elle est demeurée précisément dans la partie réformiste du mouvement ouvrier français.

G.U.

 

Jean-Claude LAHAXE, Les Communistes à Marseille à l'apogée de la guerre froide, 1949-1954, Aix-en-Provence, PUP (Publications de l'Université de Provence), 2006, 292 p, 28 €. Mars 2007*

En choisissant de limiter son étude à la première moitié des années 1950, l'auteur de cet ouvrage, tiré d'une thèse dirigée par Jean-Marie Guillon, nous fait faire un voyage plein d'enseignements au cœur du stalinisme. C'est l'apogée du système : très haut dans le ciel brille l'astre Staline, accompagné des étoiles Thorez pour la France, François Billoux pour la Provence, « apparatchik » bien oublié aujourd'hui. Bien sûr l'anniversaire de chacun d'entre eux est bruyamment fêté, entre autres le 50 e anniversaire de F. Billoux le 17 mai 1953. Les épouses des « grands hommes », Jeannette Thorez-Vermeersch par exemple, partageant leur charisme, ne se privent pas d'intervenir dans la vie du parti, destituant celui-ci parce que, pendant la guerre, il n'appartenait pas à la bonne organisation de Résistance, rétrogradant tel autre que les électeurs avaient eu le mauvais goût de placer avant le héros local F. Billoux.

Le dernier tiers de l'ouvrage est particulièrement passionnant : il nous montre les différentes formes de sociabilité mises en œuvre par le parti. Il ne possédait pas moins de 39 bars à Marseille en 1948. Outre les réunions de cellules, le parti organise des goûters et des séances récréatives pour les enfants, les personnes âgées, des bals, des arbres de Noël et même des élections de « miss ». Commémorations de la révolution d'Octobre et du Congrès de Tours se succèdent, de même que l'anniversaire de l'Appel du 10 Juillet 1940, appel à la résistance soi disant lancé par le PC à cette date alors qu'il est postérieur. Pour crédibiliser cette imposture un faux numéro de l'Humanité a été réalisé par le PC après la guerre (Voir le dernier ouvrage qui l'évoque : Besse Jean-Pierre, Pennetier Claude, Juin 40, la négociation secrète , Paris, Editions de l'Atelier).

Au cours de cette période de guerre froide, l'exaltation de la « saine » jeunesse soviétique est de rigueur alors que « l'invasion du chewing-gum » et du coca-Cola est dénoncée, le dernier menaçant « notre pastis et nos apéritifs français ». Le puritanisme caractéristique du PC à cette époque, qui amène par exemple M. Thorez à se désolidariser de son camarade Jacques Derogy, journaliste ayant dénoncé les drames de l'avortement clandestin, n'est peut-être pas assez souligné par l'auteur. Dans sa lettre ouverte à Derogy (publiée dans l'Humanité du 2 mai 1956) Thorez n'est pas loin de penser que le « birth control » est une invention de l'impérialisme américain destinée à affaiblir le peuple de France.

Mais ne sont oubliées ni les cérémonies de remise des cartes, ni les obsèques des membres du parti au cours desquelles est mise en place une véritable liturgie funèbre communiste. Tous ces moments sont l'occasion de renforcer les liens entre les membres de la « famille » communiste, autour des valeurs de « fidélité, de probité, de sens des responsabilités ». La fédération communiste des Bouches-du-Rhône intervient aussi dans le champ culturel, commandant des œuvres picturales à des artistes militants ou sympathisants, destinées à exalter la lutte des dockers du port de Marseille (l'une d'entre elles, réalisée par Antoine Serra, proche stylistiquement d'André Fougeron et du réalisme socialiste, est reproduite en couverture). L'histoire du groupe Cinépax, dirigé par le cinéaste communiste Paul Carpita, est rappelé : son film « Le rendez-vous des quais », vite interdit par la censure, a été réalisé grâce à l'aide financière du PC. Bien évidemment les liens entre militants se renforcent aussi par l'action, les manifestations ou les grèves, minutieusement détaillées par l'auteur, des grèves de plus en plus politiques, de plus en plus minoritaires. Le refus de charger des armes pour l'armée française engagée en Indochine ou de décharger les armes venues des Etats-Unis se heurte à une sévère répression. Malgré l'association à cette lutte de celle pour des augmentations de salaires, cette action dure périclite peu à peu au printemps 1950.

Certes les effectifs de la fédération communiste se sont réduits au cours de la période, les mouvements de masse voient leurs effectifs fondre, mais elle garde, durant les années de guerre froide, une capacité d'action importante à Marseille. L'homogénéité d'un noyau de cadres expérimentés l'explique. Cet ouvrage, qui vient à la suite d'un mémoire de DEA consacré par l'auteur aux « Mouvements de dockers (1949-50). Reflet de la Guerre froide et spécificité marseillaise » (1997), constitue une bonne approche du « communisme marseillais » qui, stalinisme oblige, partage bien des caractéristiques avec le communisme hexagonal. Les sources utilisées par l'auteur sont rappelées en fin d'ouvrage, mais regrettons encore une fois l'absence de bibliographie récapitulative.

Salles Jean-Paul.

 

 

Denis MARCELLE, Un couple d'enseignants communistes, 1936-1952, Paris, Harmattan, 2005

" Au soir de ma vie, j'ai accepté de parler ", écrit l'auteure dans ce texte de témoignage. Il ne s'agit pas vraiment d'une réelle autobiographie, de par son caractère partiel tout d'abord. Ensuite, il est moins question d'elle que de son mari, André Blanc. Elle fut mariée à lui, jusqu'à leur divorce en 1952. La cause de leur divorce, selon elle, est à rechercher précisément dans les tracas politiques que le PCF a causé à leur couple.
En effet, mariée à un militant, héros de la résistance, Marcelle Denis fut prise dans les affres du stalinisme. Partie vivre en Croatie après la guerre pour les études de géographie de son mari, leur couple fut impliqué dans la rupture titiste. A l'occasion d'un voyage à Paris, elle fut convoquée par une commission du CC du PCF afin de s'expliquer sur leur installation dans ce " pays fasciste " ; Tito ayant rompu avec le Kominform, la Yougoslavie ne pouvait qu'être un pays réactionnaire. Leur couple ne résista pas à la pression de cette " affaire ". Le milieu enseignant et intellectuel dans lequel ils évoluaient ne les soutint en aucune manière.
Après la rupture avec le Parti, elle et son ex-époux se turent, passant l'éponge sur la lâcheté de leurs amis et relations. Ce récit se lit d'une seule traite. Mais derrière l'histoire de ce couple se lit aussi une autre histoire, celle du sort d'une femme du milieu du XXe siècle. En effet, bien que séparée formellement de son mari, Marcelle Denis continua à lui servir de femme de l'ombre, présente en permanence à ses côtés jusqu'à son suicide final. Une vie au service de, pourrait-on dire, jusqu'à ce livre final pour laver la mémoire souillée de celui qui fut le seul homme de sa vie.

GU

 

Boswell LAIRD, Le communisme rural en France. Le Limousin et la Dordogne de 1920 à 1939 , Limoges, PULIM, 2006, 313 pages, 28 euros. février 2007*

Les Presses universitaires de Limoges publient la thèse soutenue en 1998 par Laird Boswell sur le communisme rural. La traduction française paraît d'autant plus tardive que l'ouvrage n'a pas fait l'objet d'une refonte de son appareil scientifique, bien que depuis 1998, et sous l'effet notamment des propositions de Laird Boswell, les études sur le communisme rural se soient multipliées.

Tel quel, l'ouvrage prend comme cible la cartographie électorale pratiquée par les historiens et politistes français depuis André Siegfried, via François Goguel, Emmanuel Todd. Pour Laird Boswell, celle-ci, lorsqu'elle entend fonder scientifiquement l'intuition de Daniel Halévy sur le gauchissement générationnel des paysans en politique (aïeux montagnards, grands-parents radical-socialistes, parents socialistes, rejetons communistes), procède d'une corrélation par intimidation (p. 61). A le suivre, l'argument d'une tradition « rouge » des campagnes est obscur, il naît scientifiquement de coïncidences cartographiques fortuites (p. 74). En aparté, l'historien anglo-saxon lie l'impasse heuristique dans laquelle s'enfermeraient les tenants de la tradition à la formation des historiens français, inextricablement mêlée à la géographie… En soit, la vigueur de la charge résulte de la confrontation de l'approche anglo-saxonne de l'histoire avec l'histoire politique française, appliquée au communisme. Laird Boswell construit sa démonstration à partir des propositions d'Eric Hobsbawm – qu'il ne cite pas – sur l'invention des traditions (1). Le communisme rural n'est donc pas, dans le cadre géographique de la démonstration, l'héritier des fureurs paysannes du XIX e siècle naguère décrites par Alain Corbin ( Le village des cannibales ). Il n'est pas non plus l'expression d'une politique du peuple que propose de mesurer sur la longue durée Roger Dupuy (2), il n'est pas exactement non plus l'effet d'une politisation des campagnes par la République. Le communisme rural est pour lui l'expression d'une utilisation de l'arène politique pour défendre l'identité paysanne malmenée par la crise des années Trente (p. 288), soit une réaction face à l'immobilisme de l'Etat devant le délitement des sociétés paysannes. L'un des succès des communistes tient ainsi à la manière dont ils se mobilisent pour défendre les agriculteurs saisis par les huissiers, expropriés. Le communisme rural surgit là où les filets des notables et de la religion ne sont plus, ou s'avèrent impropres à défendre la communauté villageoise. L'analyse scalaire fouillée à laquelle se livre Laird Boswell montre alors que le communisme rural prend là où les notables radicaux n'ont pas de raison d'être, dans des zones dominées par l'indifférence religieuse.

Dans cette perspective, le communisme rural dispose de traits spécifiques qui le distinguent du communisme saisi par le haut, par les villes. Il est d'abord construit par des individualités remarquables, comme Marius Vazeilles, militant du Krestintern. La propagande, et l'adhésion, se comprennent dans une société d'interconnaissance, où l'irruption de l'étranger génère la suspicion. Le communisme des champs est ainsi imperméable au communisme des villes ; pour Laird Boswell il est autochtone, quasiment auto-fondé à partir du legs de la SFIO de la Belle époque qui entreprit les campagnes (3). L'auteur renverse ainsi des perspectives canoniques : ce n'est pas la Résistance qui fonde le succès du communisme rural après-guerre, mais son antériorité dans les années Trente. De même, ce n'est pas le syndicalisme paysan qui enfante le communisme au village, mais ce dernier qui nourrit le premier. Au sein de la société villageoise, cette interconnaissance aboutit à des résultats paradoxaux : le meilleur des candidats pour le PCF est rarement le meilleur des militants… La propagande communiste au village repose sur quelques thèmes. Dans le Limousin marqué par le pacifisme de la minorité socialiste de la Grande Guerre elle se nourrit du mythe de la révolution russe, dans l'évidence ambiguë du mot d'ordre  la terre à ceux qui la travaillent . Sur le fond, le communisme rural est d'abord l'expression de petits propriétaires – à l'instar du socialisme de la Belle époque –, il s'intègre à la lutte des petits contre les gros . Pour autant, ces traits s'apparentent peu à la culture républicaine, sinon au prix de leur décontextualisation : pour Laird Boswell, le succès du communisme rural tient d'abord à une identité paysanne qu'il défend face à l'Etat (4).

Il faut donc lire Laird Boswell, nonobstant l'historicité des notes de bas de pages. Il faut le lire puisqu'à sa manière il permet un regard nouveau, non seulement sur le fait communiste, mais sur la pratique de l'histoire politique en France ces vingt dernières années. Laird Boswell, dans un article de 2005, souhaitait reconceptualiser l'histoire du communisme, qu'il juge dans une impasse. La traduction de sa thèse par les Presses universitaires de Limoges participe de cette visée. Il est ainsi plusieurs manières d'entendre l'histoire politique, de sonder la pertinence des concepts de culture, de tempéraments, politiques.

Vincent Chambarlhac

(1) Eric Hobsbawm, Inventing the tradition . L'ouvrage est enfin traduit en français aux éditions Amsterdam (Eric Hobsbawm et Terence Ranger (dir.), L'invention de la tradition , Paris, Amsterdam, 2006).

(2) Roger Dupuy, La politique du peuple , Paris, Albin Michel, collection « Evolution de l'Humanité », 2002.

(3) Vincent Chambarlhac et alii, Histoire documentaire du parti socialiste , tome 1, L'entreprise socialiste (1905-1920) , Dijon, EUD, 2005.

(4) Ma lecture de Laird Boswell diffère ainsi de celle d'Edouard Lynch, Édouard Lynch, « Laird BOSWELL, Rural Communism in France, 1920-1939 , Itahca/Londres, Cornell University Press, 1998, 266 p. », Ruralia [En ligne],1999-05 - Varia,. Mis en ligne le : 25 janvier 2005. Disponible sur : http://ruralia.revues.org/document131.html. Référence du 2 décembre 2006.

 

Marie Claire LAVABRE, François PLATONE, que reste-t-il du PCF ?, Paris, Autrement, avril 2003, 158 p, 13 euros.

Tous deux chercheurs au centre d'études de la vie politique française, M. C. Lavabre (1) et F. Platone nous offrent un ouvrage s'articulant autour de deux grands axes.
Descriptifs dans un premier temps, nos deux auteurs établissent un état des lieux du PCF en soutenant la thèse que son organisation, désirant évoluer en signe d'adaptation à son environnement, s'est finalement compromis en annihilant ses propres capacités d'action. Analyse historique d'abord, le PCF, au fil de ses congrès nationaux, se lie progressivement d'amitié avec la démocratie abandonnant le modèle passé ayant prévalu pendant plus d'un demi siècle. Par le prisme sociologique ensuite, le PCF autrefois ouvrier, jeune et actif est aujourd'hui un parti vieillissant et perdant de sa prépondérance ouvrière. On assiste à la disparition progressive du phénomène de " contre société ", le PCF devenant le parti politique le plus représentatif de la société française par sa composition sociale. Au pied du mur, à vouloir s'adapter systématiquement à son environnement, l'organisation abandonne ses propres valeurs, qu'elles soient gênantes (le centralisme démocratique), singulières (l'ouvriérisation du parti), ou tribunitiennes (le parti de la classe ouvrière) ; un certain nombre de principes qui autrefois faisaient alors sa force.
Cette argumentation construite, Lavabre et Platone s'emploient ensuite à définir les causes pour en donner les " remèdes " ! Entre explications exogènes (évolution de la société, effondrement des régimes socialistes, évolution des modes de scrutin) et endogènes (loyauté à l'égard de l'Union Soviétique, stratégie d'alliance floue avec les socialistes, luttes internes et épurations périodiques), nos deux auteurs exposent les " recettes " pour une éventuelle reconstruction du PCF ou au moins de sa spécificité. Que reste-t-il du PCF ? à quoi sert le PCF ? telles seraient les variables redéfinies dans ce livre. Contre l'idée communément admise du déclin, et comparé aux autres forces politiques (excepté l'extrême gauche !), le PCF garde des atouts pour rebondir. Il ne va pas si mal en terme d'adhésion, son implantation locale est enviable, il reste une clé indispensable à une majorité de gauche… il ne lui manque alors plus qu'à trouver des espaces politiques, idéologiques et sociaux à investir.
Sorte d'état des lieux, où le politique déborde parfois sur l'étude scientifique, ce petit livre reste à lire pour qui cherche à mieux comprendre le PCF de ces trente dernières années. On peut regretter l'absence d'une analyse comparative des groupes politiques d'extrême gauche, alternatif à un PCF en perte de réaction.

(1) Marie Claire Lavabre, Le fil rouge. Sociologie de la mémoire communiste, Paris, FNSP, 1994.

Hervé Chalton.

 

Dominique LEJEUNE, La peur du " rouge " en France - Des partageux aux gauchistes, collection " Histoire et société - Temps présents ", Belin, Paris, 2003, 304 pages, 19,90 Euros

Dominique Lejeune, auteur de divers manuels pour étudiants et spécialisé plus particulièrement dans l'histoire de la France durant la seconde moitié du XIXe siècle, propose ici une synthèse sur un sujet particulièrement intéressant, déjà partiellement exploré par Jean-Jacques Becker et Serge Berstein avec leur premier volume de l'Histoire de l'anticommunisme en France, ou pour la Belgique par l'ouvrage collectif La peur du rouge, dirigé par Pascal Delwit et José Gotovitch. A la différence de cet ouvrage, plus resserré et portant sur la période 1917-1940, l'étude de Dominique Lejeune veut embrasser l'ensemble du XIXe et du XXe siècle, en se limitant seulement au cadre français.
Partant de l'apparition du terme péjoratif de rouge en 1834, qu'il lie à la séparation croissante alors en train de s'opérer entre patrons et ouvriers, il constate l'évolution de ceux qu'il désigne, démocrates socialistes pré-radicaux à l'époque de la IIème République, révolutionnaires ouvriers sous le Second Empire et lors de la Commune, anarchistes, socialistes et syndicalistes à l'orée du XXème siècle… A plusieurs reprises, l'auteur insiste sur les conséquences de cette peur parfois panique parmi les classes dirigeantes, du coup d'Etat de Louis-Napoléon Bonaparte au " délire verbal " des Versaillais, démontrant bien le rôle essentiel de cette angoisse dans l'évolution de la société française, entre autres.
Néanmoins, cette étude transversale ne remplit pas toutes les promesses que l'on pouvait placer en elle : les analyses sont souvent partielles, voire superficielles ; des répétitions semblent témoigner d'un résultat insuffisamment relu ; le plan choisi n'évite pas certaines coupures pour le moins surprenantes (le chapitre 3 de la deuxième partie va ainsi de 1890 à 1920, sans mettre assez en valeur la coupure de 1917) ; enfin, à partir de l'apparition du PCF en France, l'accent se porte au moins autant sur la peur du rouge que sur la description de l'univers communiste ; au contraire, la période post-68 est survolée de manière très généraliste, sans véritable axes directeurs. De plus, si la peur du rouge a bien évolué, elle n'en existe pas moins toujours aujourd'hui, contrairement à la sous-estimation de l'auteur . Le sujet reste donc encore à approfondir.

Jean-Guillaume Lanuque.

 

Roland LEROY (dir.), Un siècle d'Humanité 1904-2004, Paris, Le Cherche Midi, 2004, 466 p, 18 euros.

C'est le 18 avril 1904 que naît le journal L'Humanité fondé par Jean Jaurès, 4 pages vendues 5 centimes à l'aube du siècle, ayant pour objectif de " donner à toutes les intelligences le moyen de comprendre et de juger elles-mêmes les événements du monde ". Aujourd'hui tenu par le " capitalisme " tant fustigé, organe du PCF après le congrès de Tours en 1920, le quotidien fût longtemps l'un des instruments de propagande du parti communiste avec ses moments fastes, de clandestinité, d'affection ou de détachement du lecteur. En somme 100 ans d'histoire commémorés par cet ouvrage dirigé et préfacé par R. Leroy, ancien directeur de L'Huma.
Il s'agit donc d'une sélection d'articles, découpés annuellement et précédés d'un chapeau rappelant au fil des ans les évènements marquants, qu'ils soient rattachés au mouvement communiste comme à la vie politique, sociale et culturelle du 20e siècle. Comme le souligne bien R. Leroy, le choix des articles " inévitablement arbitraire " n'en est pas moins affecté d'un certain subjectivisme selon les décennies. On a plaisir à découvrir certains écrits, singuliers et lourds de symboles, d'épisodes mis en lumière et parfois oubliés. On peut néanmoins s'interroger sur l'absence d'articles de grands dirigeants communistes, rédacteurs assidus - Barbé, Celor, Doriot, Ferrat ou même Marty - cadres politiques épurés au " grandes " heures du stalinisme ! Cette manière de relire L'Humanité, organe officiel du PCF, support idéologique et instrument de propagande, ne reflète pas toujours l'orientation politique menée par le parti et contrôlée par Moscou. Est par exemple substituée au reflet de la ligne classe contre classe (1928-1934), une ligne jugée unitaire dès janvier 1933 (1), on a parfois l'image d'un quotidien véritablement inséré dans la vie politique nationale, fort d'une tradition française, idéologiquement et organisationnellement indépendant.
Les pages défilant, on se réjouit pourtant de retrouver tour à tour de grandes plumes littéraires - Anatole France, Eluard, Aragon, Triolet… - d'illustres acteurs politiques - Blum, Cachin, Thorez… - ayant jalonnés l'histoire du journal comme celle du parti communiste, indéniablement lié l'un à l'autre durant plus d'un demi siècle. Ouvrage de commémoration (2), ces 500 pages pour 100 ans d'histoire donnent à relire le 20e siècle autrement et à un prix tout de même confortable.

(1) " 1933 […] le parti communiste propose l'action commune aux socialistes " (p. 140). Cette affirmation fait alors planer le doute sur l'orientation prise par le PCF qui en février, suite aux remontrances de Moscou, abandonne ce choix opportuniste. Cette ligne n'est véritablement adoptée qu'en mai 1934.
(2) Voir également l'ouvrage illustré de Bernard Chambaz, L'Humanité 1904-2004. Cent ans d'histoire du journal communiste, Paris, Seuil, avril 2004, 368 p.

Hervé Chalton.

 

 

Laurent MARIE, Le cinéma est à nous. Le PCF et le cinéma français de la Libération à nos jours, Paris, L’Harmattan, 2005, 363 p, 31 euros. octobre 2006*

En détournant le titre du film de Jean Renoir de 1936, La vie est à nous, l’historien Laurent Marie place d’emblée son ouvrage dans une double filiation, celle du communisme (parents militants et passage dans les rangs des Jeunesses communistes pour lui-même) et celle des salles obscures, délaissées par ses parents par manque de temps mais qu’il fréquenta, lui, assidûment. Cet ouvrage est issu d’une thèse de doctorat soutenue en 2000, ce qui semble plutôt banal dans le monde des éditions publiant des travaux universitaires, sauf qu’à l’origine cette thèse fut rédigée en anglais et soutenue à l’Université de Warwick (Coventry, Royaume-Uni), puis ensuite traduite en français, et là, de la part d’un Français, c’est déjà plus inhabituel ! Egalement inhabituel est le fait de prendre les rapports entre le communisme et le cinéma comme « interlocuteur principal » d’une recherche, même si quelques balises jalonnent déjà ce domaine, articles ou communications, d’ailleurs, plus souvent que travaux de synthèse. On se bornera ici à citer, puisque ce n’est pas notre propos de tracer un bilan historiographique de ce champ d’études, quelques recherches comme par exemple celles de Tangui Perron qui intègrent les productions communistes dans l’ensemble plus vaste du « cinéma ouvrier » ou du « cinéma militant », celles sur les réalisateurs Louis Daquin, Jean-Paul Le Chanois ou sur le longtemps censuré et occulté Paul Carpita, de Olivier Barrot sur L’Ecran français, revue de cinéma liée au Parti communiste, de Patricia Hubert-Lacombe sur les répercussions de la guerre froide dans le cinéma français, sans omettre les différentes interprétations à propos des fameux accords Blum-Byrnes du 28 mai 1946, prémices d’une guerre froide culturelle en gestation.
A travers une approche chronologico-thématique, Laurent Marie se charge de « mettre en lumière le rapport dialectique entre politique et critique cinématographiques » (p. 11) de la Libération – moment où le Parti communiste, force politique incontournable, décide de surveiller très scrupuleusement et très jalousement le cinéma hexagonal – à nos jours, alors que ce même parti se retrouve quasi marginalisé, du moins sur le plan électoral. Trois axes structurent donc cette approche: Quel est le type de cinéma préconisé et privilégié par le Parti ? Quelle est l’évolution idéologique des positions de la critique cinématographique ? Que ressort-il de la confrontation entre les deux discours, politiques et cinématographiques ? Ont été écartés de la recherche de Laurent Marie les productions cinématographiques du Parti communiste ainsi que les représentations du communisme par le cinéma: avis à de futurs chercheurs ! Les sources utilisées sont, outre les différents organes de presse du Parti qui répercutent les décisions des dirigeants et qui impulsent toutes les campagnes idéologiques – en tenant compte toutefois du fait que L’Humanité ne possède pas les mêmes fonctions que France nouvelle ou bien sûr L’Ecran français –, les archives de la direction du PCF, ainsi que des archives privées, comme par exemple celles de Georges Sadoul, Jean-Paul Le Chanois ou Gérard Philippe.
Né à la toute fin du XIXe siècle, le cinématographe, devenu, à l’époque du capitalisme hégémonique, tout à la fois un « art » (le 7e suivant la formule consacrée), une industrie culturelle, un média de masse et donc un puissant vecteur idéologique, ne pouvait pas ne pas être l’objet d’une certaine attention de la part d’organisations révolutionnaires. Même si sa fonction propagandiste ne fut pas si aisée à être acceptée, d’une part, puis à se mettre en place, d’autre part, la révolution bolchevique en 1917 en Russie – référence commune à plusieurs générations de militants marxistes, orthodoxes ou dissidents – contribua fortement à le faire admettre, et pas seulement parce que Lénine aurait prophétisé que « de tous les arts, le plus important (…) c’est l’art cinématographique ». Délaissant la période de l’entre-deux-guerres, encore insuffisamment propice à ses yeux pour une mise en perspective satisfaisante du communisme français et des productions nationales, Laurent Marie s’attache donc dans cet ouvrage à retracer tous les épisodes majeurs de cette histoire, privilégiant néanmoins les années de la Libération et de la guerre froide, sans pour autant négliger, bien sûr les décennies suivantes. En effet, sur les dix chapitres que compte cette étude, il s’en trouve quatre (de la page 17 aux pages 133, soit environ 1/3 du total) qui traitent des différents événements attachés à la décennie des « galopantes années cinquante », pour reprendre ici l’expression de Dominique Desanti. Il est vrai qu’entre l’épuration, la bataille pour un cinéma français indépendant et le contrôle de ses structures, la lutte contre les accords Blum-Byrnes avec le Comité de défense du cinéma français (fondé le 19 décembre 1947 par la CGT et le PCF), les campagnes contre la « domestication des écrans » français par les Etats-Unis et contre la « chasse aux Rouges » à Hollywood, avec, en contre point, l’éloge appuyé au cinéma soviétique mais également à certaines productions réalistes socialistes à la française (ou à l’italienne), ces dix petites années furent plutôt bien remplies ! Dès la Libération, le Parti communiste pose les bases de positions esthétiques qui seront les siennes pendant toute la guerre froide : le cinéma est partie prenante du « front culturel » et les communistes s’en font « les gardes du corps (…) en permanence sur le qui-vive » (p. 325). D’où la création, fin 1947 (le 4 novembre précisément) d’une section du cinéma au sein du Parti, décision prise lors d’une réunion du Secrétariat.
Ensuite, l’abandon du jdanovisme, plus ou moins rapide selon les militants, conduit par exemple à des divergences profondes d’appréciation, qui transcendent les générations militantes. Ainsi, alors que des « anciens » comme Sadoul ou des « jeunes » comme Cervoni saluent la Nouvelle Vague au début des années 60, d’autres voix communistes, mêlant également « anciens » (Daquin, Marcenac) et « jeunes » (par exemple le réalisateur Marcel Bluwal ou Philippe Esnault des Lettres françaises), fustigent un cinéma réactionnaire, individualiste, voire égocentrique, pur reflet selon eux d’un « désarroi réel des élites bourgeoises » (p. 165). Pourtant, selon Laurent Marie, les « velléités d’indépendance affichées par Sadoul, Cervoni et d’autres annoncent les discussions d’Argenteuil de mars 1966 [un Comité central se réunit les 11, 12 et 13 mars 1966 pour mettre au clair la philosophie politique du Parti] où seront revues les positions du Parti sur les intellectuels et les artistes » (p. 176). Pourtant, en souhaitant à la fois jeter le jdanovisme aux orties, tel un prêtre défroqué sa soutane, et ne pas « désespérer les masses », le Parti communiste court le risque, dans ce grand écart idéologique, de « se faire le défenseur de productions dont le contenu idéologique est inexistant » (p. 232). Lorsque les critiques de L’Humanité saluent des films tels Le corniaud, La grande vadrouille ou la série des Gendarmes aux prétextes qu’ils sont populaires, qu’ils distraient le public et donnent du travail aux techniciens et artistes français, Cervoni, dans France nouvelle, a beau jeu de monter au créneau pour dénoncer dans ces films la bêtise et la vulgarité des situations et des propos. Au risque de provoquer une réponse cinglante de la direction de l’hebdomadaire du Comité central, suivi d’une mise au point plus nuancée, suite à d’autres réactions favorables aux analyses de Cervoni. Ensuite, et en particulier dans les années 70, les communistes de La Nouvelle critique tentent un rapprochement avec d’autres revues marxistes, versant « gauchiste » fortement coloré de maoïsme, les Cahiers du cinéma et Cinéthique, autour de problématiques telles que celle-ci : Qu’est-ce qu’un film matérialiste ? Un film est-il une marchandise comme une autre, ou une marchandise à haute teneur idéologique ? N’oublions pas, ou rappelons-le, que les théories d’Althusser sur les Appareils idéologiques d’Etat sont alors dans bien des têtes.
Les décennies suivantes, qui voient à la fois l’amorce du déclin du PCF, le recul ou la disparition d’organisations d’extrême gauche ainsi que la mise au rencart de débats considérés au mieux comme obsolètes et au pire comme afféteries criminogènes, ne peuvent que laisser s’épanouir, sur un tel champ de ruines, ces trop fameuses campagnes pour l’exception culturelle. Un tel « consensus inquiétant » (p. 278) n’est-il pas la traduction ultime, pour le PCF, de l’abandon progressif d’un système de références communistes ? Laurent Marie semble le penser lorsqu’il conclut que le Parti communiste, en refusant de présenter des « dogmes culturels » et de « mêler l’art à l’idéologie » – sauf pendant la période « stalinienne » du jdanovisme triomphant, ce qu’on ne cessa de lui reprocher, de l’extérieur, et qu’il ne cessa de tenter d’expier, à l’intérieur – a « très tôt abdiqué son essence révolutionnaire » (p. 328). Rappelons toutefois que la défense acharnée d’un cinéma français comme rempart à la « colonisation yankee », dans ces années de guerre froide, même insérée dans une problématique anti-américaine de lutte de classes, ne pouvait que laisser de trop nationalistes traces…
En reconnaissant que « le pouvoir du cinéma est immense » (Lounatcharski), le Parti communiste français a tenté, à travers les heurs et malheurs de la lutte de classes – se traduisant par une sorte de va et vient, voire parfois d’imbrications sournoises, entre deux conceptions de l’objet « cinéma », la première accordant la primauté à la technique (nationalisons ! vulgarisons !), la seconde à l’idéologie (déconstruisons !) – de maîtriser ce pouvoir. L’ouvrage de Laurent Marie, centré sur une période cruciale pour le PCF, aide à y voir un peu plus clair. Souhaitons que ses prochains travaux précisent et élargissent cette perspective, et contribuent à corriger le constat pessimiste de Laird Boswell sur les « impasses de l’historiographie du communisme français ». Et souhaitons surtout que ce type de recherches soit appliqué aux organisations d’extrême gauche par de futurs doctorants en histoire culturelle.

Christian Beuvain

 

Roger MARTELLI et alii, Communisme. Quel avenir ?, Pantin, Le temps des cerises, 2002.

Contrairement à ce qu'ils annoncent dans la préface, ce livre collectif ne rassemble que des contributions de militants du PCF ou ex-PCF, ce qui restreint évidemment le sens du mot communisme. Pourtant, des conceptions assez sensiblement différentes du communisme sont offertes au lecteur. Pour aller vite, il est possible de regrouper les contributions en trois pôles qui coexistent plus qu'ils ne cohabitent. Le premier est celui d'une orthodoxie stalinienne à toute épreuve. L'avenir du communisme, mais c'est son passé ! Directement (et mal) traduite du russe, la contribution de Georges Gastaud illustre cette conception. Mis à part l'hommage à Staline, tout le texte respire le bon vieux temps d'autrefois où le Parti éclairait la voie. Tout le reste, l'extrême-gauche en particulier, n'est qu'ennemi de classe, petit bourgeois etc… Une constante dans ces différents textes (Henri Martin, Léo Figuères, entre autres) : un nationalisme exacerbé (voir par exemple Pierre Lévy) et une nostalgie de feu le socialisme réel, contrepoids à la domination exclusive de l'impérialisme. Le second courant est celui d'un Roger Martelli, porteur d'une vision moderniste d'un communisme qui ne se réduit pas au PCF. Marqué par les échéances électorales (cf. la contribution de Drewski), il s'agit de rassembler les forces radicales et de modifier de fond en comble l'appareil du PCF, facteur de conservatisme. Ouvert sur un bilan critique du socialisme ayant réellement existé, cette sensibilité cherche à dépasser la forme d'un PCF ossifié et, ayant rajeuni l'appareil, de mettre ce dernier en phase avec les aspirations de son temps. Enfin, une troisième composante se détache, autour des contributions de Karman et Patricia Latour (la seule femme), membres par ailleurs du courant Gauche Communiste. De ces deux textes provient la surprise. En effet, par de très nombreux aspects (par ex. les références théoriques : Rosa Luxembourg, Léon Trotsky), ces deux textes apparaissent fortement décalés. Les mouvements sociaux (le féminisme par exemple) y sont analysés comme un facteur positif, l'internationalisme est proclamé (la contribution de Karman se conclut ainsi : " Vive le parti marxiste, section de France de la Ve Internationale révolutionnaire et démocratique "), l'affirmation de la nécessité de la rupture révolutionnaire, réclamation du droit de tendance dans le PCF, etc. Au final, ce petit livre collectif offre une photographie assez contrastée de l'évolution-involution d'un parti qui obtint 3,17% à la présidentielle de 2002.

Georges Ubbiali.

 

 

Roger MARTELLI, Le communisme, Toulouse, Les essentiels Milan, 2005

Evidemment, on ne peut pas demander à un livre qui compte 60 pages de contenir les analyses d'une encyclopédie, mais telle est la loi de cette collection. Avec cet ouvrage, on a donc droit à une " synthèse de synthèse ", frustrante et pourtant réussie. En trois parties, Roger Martelli, rédacteur en chef de Regards, mensuel communiste indépendant, parvient à donner un avant-goût de ce mouvement. Dans un premier temps, c'est le communisme d'avant la révolution russe, depuis Gracchus Babeuf durant la révolution française, jusqu'à l'anarchisme en passant naturellement par la version marxiste du communisme. 1917 et ses séquelles constituent le second temps qui s'étend jusqu'à la mort de Staline. Interrogative, la dernière partie est titrée " La fin du communisme ? ". Elle porte sur la période de la déstalinisation, de l'émergence de communismes non-russes (le maoïsme notamment), jusqu'à la chute du Mur et l'effondrement de l'URSS. Significativement, le dernier chapitre, " Marx est il mort ? ", illustré par une photo du sous-commandant Marcos, pose la question de la contestation actuelle du capitalisme. Martelli n'oublie aucune figure du communisme, y compris des courants hétérodoxes comme les trotskistes ou les anarchistes. Ce petit livre est en outre agréablement illustré, par des photos qui sont des classiques. Ajoutons y une bibliographie finale, courte, à l'image du volume mais de bonne facture (incluant même le Livre noir du communisme ou une référence à François Furet). Un petit livre qui devrait susciter de plus amples lectures, en particulier chez des étudiants. S'il y parvient, sa fréquentation se justifie parfaitement.

Georges Ubbiali

 

Frédérique MATONTI, Intellectuels communistes. Essai sur l'obéissance politique. La Nouvelle critique (1967-1980), Paris, La Découverte, 2005.

A ce jour les études sur le rapport entre ce qui fut le principal parti de la gauche en France, le PCF, et les intellectuels étaient dominés (sans grande contestation d'ailleurs) par l'ouvrage en deux volumes de Jeannine Verdès-Leroux. Désormais, il faudra compter avec l'ouvrage de Frédérique Matonti. Pour cela, le lecteur aura dû patienter presque 10 ans pour que cette thèse, soutenue en 1996, fasse l'objet de cette publication. Autour d'une période plus réduite (67-80) et d'un objet plus circonscrit, la revue destinée aux intellectuels, la Nouvelle Critique, le livre de la désormais professeure de science politique à l'Université de Paris-I entend néanmoins substituer à la thèse de la soumission des intellectuels communistes à l'autorité partisane en échange d'une carrière au sein du Parti ou dans sa dépendance, la conception, plus fine, d'une obéissance d'un certain nombre de ces intellectuels militants. En effet, un des grands changements que repère Matonti est la relative désouvriérisation du PCF dans la période étudiée et corrélativement la place plus substantielle offerte à des intellectuels. Ces derniers ne s'incarnent plus dans la figure de l'intellectuel de Parti, mais dans celui du conseiller du Prince. Autour du projet d'une revue, s'agrège un ensemble d'intellectuels de haut vol, les représentants de l'élite de l'ENS et du monde philosophique y jouent un rôle décisif. C'est la période où un début d'aggiornamento du monde communiste se fait jour, après l'effet de la disparition du petit père des peuples et des tâtonnements autour d'une remise en cause du stalinisme. Bon nombre de ces intellectuels ne dépendant plus strictement du Parti pour vivre, c'est dans d'autres principes que réside leur adhésion aux croyances de la matrice stalinienne en cours de toilettage. A partir d'une lecture extensive de la revue, d'un nombre important d'entretiens, Matonti aborde en détail les soubresauts de l'implication des intellectuels de différentes catégories dans cette tentative de rénovation intellectuelle. Simplement, cette illusion de l'autonomie des intellectuels dans cet univers partisan s'effondrera lorsque les impératifs de la survie politique imposeront la rupture de l'Union de gauche, illustration politique de cette transformation avortée du communisme. Si Matonti ne parvient finalement pas à invalider la thèse de sa consoeur, sa dense recherche, dans une perspective de socio-histoire marquée par les références à Pierre Bourdieu, permet néanmoins une excursion au sein d'un monde et de références intellectuelles (Althusser ou Garaudy) qui semblent bien désuètes en des temps où le PCF joue sa survie en tant qu'appareil politique.

Georges Ubbiali.

Verdès-Leroux Jeannine, Au service du Parti. Les parti communiste, les intellectuels et la culture (1944-1956), Fayard-Minuit, 1983
- Le réveil des somnambules. Le Parti communiste, les intellectuels et la culture (1956-1985), Fayard-Minuit, 1987

 

Maroussia NAITCHENKO, Une jeune fille en guerre. La lutte antifasciste d’une génération, Paris, Imago, 2003, 418 p. octobre 2006*

Avec ce témoignage autobiographique, on dispose d’un document de première importance sur l’attitude communiste en France, durant la période précédant directement la seconde guerre mondiale et durant celle-ci. Maroussia Naïtchenko est une jeune fille, inscrite par sa mère en 1935 aux Jeunesses communistes (JC). Elle a alors douze ans. Cette adhésion n’a rien d’évident au vu de la famille dont elle est issue : une famille française d’origine noble et très fortunée. Sa mère fait un peu figure de mouton noir au sein de ce groupe familial. Elle se marie avec un russe d’origine populaire, divorce et élève seule ses deux enfants, dans une liberté très grande par rapport à la morale familiale. Les débuts de ce récit se lisent comme un extraordinaire roman, ainsi que le souligne d’ailleurs Gilles Perrault qui préface le livre. Mais l’intérêt de ce témoignage est d’abord politique. En effet, Maroussia livre aux lecteurs des clés de compréhension sur l’activité d’une jeune communiste au moment du Front populaire. Parmi ses camarades, de nombreux juifs ou des exilés à cause du fascisme. Elle décrit très finement, à travers des anecdotes, l’effet du tournant nationaliste du Parti communiste au moment du Front populaire. La politique de la « main tendue aux chrétiens » aura ainsi comme conséquence la création d’une organisation séparée pour les jeunes filles communistes, l’Union des jeunes filles de France (UJFF). Plus le droit de fréquenter les garçons, fin des réunions mixtes, publication d’un journal s’appuyant sur les rôles les plus traditionnels de la femme (rubrique tricot par exemple) ou encore limitation de l’activité politique à l’organisation de bals. Au moment du déclenchement de la guerre, elle verse immédiatement dans des activités résistantes. Elle souligne là aussi les illusions créées dans les milieux communistes par la signature du pacte germano-soviétique qui conduira la direction du PCF à tenter la reparution légale de L’Humanité. Elle sera aux premières loges de cette affaire, car son compagnon est le bras droit de Tréand, le responsable des tractations avec les nazis. Puis l’évolution des événements, la déclaration de guerre contre l’Union soviétique vont modifier profondément l’attitude des communistes à l’égard des occupants nazis. Désormais, la période de la lutte armée s’ouvre. Les premiers combattants forment l’Organisation spéciale (OS), ancêtre des FTP. Ils proviennent des JC, de son milieu. Elle en connaît un grand nombre. Cette partie du livre est sans doute la plus poignante. En effet, l’espérance de vie de ces jeunes, traqués, affamés, isolés est de l’ordre de deux mois. Avec Georges, son compagnon, revenu d’emprisonnement, elle héberge les membres de l’OS. Une liste, impressionnante, des principaux militants cités figure à la fin de l’ouvrage. La plupart d’entre eux seront déportés, fusillés, décapités ou se sont suicidés pour échapper à l’arrestation et à la torture. Cependant, sans qu’elle sache pourquoi, elle apprend son exclusion du PCF. Ce qui ne l’empêchera pas de participer, une fois Georges déporté, comme agent de liaison dans la résistance. Cette activité héroïque, décrite sans pathos, n’empêchera pas les désillusions profondes de la Libération et sa mise à l’écart du Parti, dont elle fut une militante fidèle, même si elle n’a jamais cessé de fréquenter des dissidents trotskystes, dont André Calvés qui apparaît à plusieurs reprises dans ces pages. Ce n’est qu’un demi-siècle plus tard qu’elle apprendra les raisons de sa mise à l’écart, ainsi que de Georges, devenu son mari. Ce livre constitue un formidable témoignage sur l’engagement d’une femme, très jeune, dans l’action politique révolutionnaire au sein des organisations communistes, action dévoyée par le stalinisme, qui ne parviendra cependant pas à la broyer. Un très grand document qui se lit comme un époustouflant roman.

Georges Ubbiali

 

Pierre OUTTERYCK, Martha Desrumaux. Une femme du Nord. Ouvrière, syndicaliste, déportée, féministe, Lille, Le geai bleu, 2009, 250 p. février 2010*

Mots clés : Communisme, région Nord, syndicalisme, biographie, militante, déportation, Komintern, CGTU, Ravenssbrück

Edité avec le soutien de l'Institut d'histoire sociale (IHS) de la CGT du Nord, ce livre, largement illustré, présente quelques une des dimensions de la première partie de la vie d'une militante exemplaire du mouvement communiste et syndicaliste. On peut regretter qu'alors que Martha Desrumaux ne disparaît qu'en 1982, le récit s'arrête en 1948. On ne sait rien, ou si peu (essentiellement par quelques photographies) de la trentaine d'années qui sépare la fin du récit de sa disparition. Ce choix aurait pu être au minimum justifié pour le lecteur. Mais qu'à ce la ne tienne. Soutenu par des mémoires universitaires, ainsi qu'un travail de recueil de témoignages oraux, l'historien Pierre Outteryck rend compte avec grand intérêt de ce parcours singulier. Jeune ouvrière du textile, Martha fait partie des jeunes qui rejoigne le tout jeune parti communiste dès sa naissance en 1921. Ses qualités d'organisatrice l'amène à occuper rapidement des responsabilités dans le syndicalisme de la CGTU et à animer des mouvements sociaux et grévistes au sein d'un prolétariat féminin surexploité. Parallèlement, elle milite au sein du PC et des ses organisations de masse. C'est d'ailleurs cette dimension politique qui prend le dessus dans son engagement puisqu'elle est envoyée à l'Ecole léniniste internationale à Moscou en tant que Kominternienne. C'est là qu'elle épousera celui qui sera le compagnon de sa vie. Lors du déclenchement de la guerre, elle s'engage rapidement dans al réorganisation des forces communistes dans la clandestinité. Arrêtée, elle est déportée à Ravensbrück. Selon son biographe, elle est la première Française à y être déportée. Elle survit à l'univers concentrationnaire en s'appuyant sur la solidarité clandestine dans le camp. Le récit s'arrête au début 1948, alors que Martha Desrumaux a repris son activité militante aussi bien à la CGT (en tant que permanente syndicale) qu'au sein du PCF. Pourquoi et comment cet engagement dans le mouvement ouvrier s'estompe t il ? Le moins que l'on puisse dire est que l'historien ne vous apprend pas grand-chose, si ce n'est que l'on peut lire entre les lignes que le début de la guerre froide et la ligne d'isolement sectaire du PCF semble affecter fortement Marha Desrumaux. Très richement illustré, ce livre rend hommage à une militante exemplaire de cette génération thorézienne qui ont marqué l'histoire du mouvement ouvrier hexagonal.

G.U.

 

Marcel PARENT, Camarade Camille. Militant communiste limousin, Paris, Le Temps des cerises, 2005 mai 2006*

Voilà un petit livre sympathique qu’il faut saluer. Il s’agit d’une sorte d’hommage du fils au père, à son père et camarade. Camille Parent fut de ces militants du Parti communiste dont l’histoire n’a pas retenu le nom. A fois parce qu’il n’occupa pas de responsabilités décisives dans l’histoire de ce Parti, mais aussi parce qu’il rompit avec lui au moment du pacte germano-soviétique d’août 1939. Profondément hostile à cette alliance qui tourne le dos à l’antifascisme militant, Camille déchire sa carte.
En même temps qu’un portrait plein d’attention pour ce communiste de terrain, le fils dresse un portrait du « communisme de terroir », celui d’une région, le Limousin. Pour ce faire, Marcel Parent s’appuie sur une thèse inédite (Le département rouge de Dominique Danthieux) dont la publication est annoncée par ailleurs (1). Cela vaut au lecteur une évocation d’une tradition méconnue, celle du communisme rural du Limousin. En même temps qu’il évoque cette histoire, l’auteur propose une sorte d’anthologie des articles du camarade Camille, publiés à partir de 1936 dans l’hebdomadaire communiste de la Haute-Vienne, Le Travailleur. Pendant trois ans, Camille tient la plume, dans une veine plus syndicale que politique d’ailleurs, pour dire l’espoir suscité par le Front Populaire, puis, rapidement, la rupture que la politique suivie par le gouvernement Blum inspire au peuple de gauche.
On regrettera que la pagination des articles ne corresponde en rien à celle qui figure dans le sommaire, pas plus que celle de la table des matières ne renvoie aux chapitres annoncés. Mais ce ne sont là que des détails qui ne gênent en rien le plaisir de la découverte de ce personnage inconnu. Camille mourra en 1979, sans plus jamais militer. Il conservera néanmoins de cet engagement une attitude « anarcho-trotsko-titiste, farouchement antistalinien », qui fait de lui un écorché vif des plus sympathiques. On comprend alors tout l’amour filial que son descendant exprime à travers ce livre vrai.

GU

(1) Lire la contribution de Danthieux dans Brousse Vincent, Grandcoing Philippe, ss. dir., Un siècle militant. Engagement(s), Résistance(s) et Mémoire(s) au XXe siècle en Limousin, Limoges, Pulim, 2005.

 

Marcel PARENT, Georges Guingouin. Les écrits et les actes, Pantin, Le Temps des cerises, Neuvic Entier, Les éditions de la Veytizou, 2006, 227 pages, 18 euros. novembre 2006*

Figure singulière du communisme français, Georges Guingouin (1913-27 octobre 2007) l'est, principalement, pour deux raisons. Il fut d'abord le dirigeant communiste des Francs tireurs et partisans français (FTPF) du Limousin pendant l'Occupation de la France par les forces du Reich nazi, puis le libérateur, et, dans la foulée, le maire de Limoges (1945-1947). Celui que l'on surnomma le « préfet du maquis » fut un des douze résistants du Parti communiste français à avoir reçu la croix de Compagnon de la Libération. Ensuite, ses démêlés avec ce parti, pendant cette période et après la Libération, culminant jusqu'à son exclusion par les instances fédérales de la Haute-Vienne le 9 novembre 1952 (sous la présidence de l'envoyé de la direction Waldeck Rochet), ainsi qu'une machination policière et judiciaire (emprisonné sous l'accusation de crime de droit commun, de décembre 1953 à juin 1954) vont alimenter une « affaire Guingouin ». Comme souvent (toujours pourrait-on dire) dans ce qui relève du phénomène de l'exclusion au sein des partis communistes, les non-dits, les instrumentalisations conscientes et/ou inconscientes, les exagérations, la paranoïa, etc. alimentent chez les observateurs extérieurs un surcroît de commentaires et d'analyses propres à conforter les uns dans leur mentalité de défenseurs d'une citadelle assiégée et les autres dans leur vision d'un combat juste et décisif pour la survie du « monde libre » contre les « Rouges ».

L' « affaire Guingouin » a ainsi donné lieu, dans les années cinquante – années de « guerre froide » qui ne s'embarrassaient guère des euphémisations si courantes de nos jours –, à des récits feuilletonesques, particulièrement outranciers, dans la grande presse, au projet d'une histoire comparée de Fabien, Rol-Tanguy et Guingouin qui se serait intitulée Les trois colonels rouges , par le futur éditeur Gérard Guégan (1), puis, quarante ans après, à d'autres récits dont le plus documenté fut, en 1994, celui du journaliste Michel Taubmann (2). En 2003, un ouvrage comprenant un entretien avec Georges Guingouin paraissait (3). Puis, en 2006, Marcel Parent, fils de Camille Parent, cadre de la Fédération du Limousin du Parti communiste, dont il a d'ailleurs retracé très récemment le parcours (4) écrit cet ouvrage qui est un retour sur l'action de Guingouin, mais aussi sur ses productions écrites, aussi bien ses articles dans Le Travailleur limousin avant-guerre que ceux dans Le Peuple limousin , mensuel « dissident » fondé en 1957, et qui n'eut qu'une existence éphémère (cinq mois). Son livre, écrit à partir des archives fédérales et nationales du Parti, des publications régionales du PCF et des socialistes, prend également appui, pour tout ce qui est événementiel, sur les ouvrages parus auparavant, en particulier sur celui de M. Taubmann.

Pour sa problématique, d'emblée, Marcel Parent place l'itinéraire de Georges Guingouin à la croisée de deux forces à l'œuvre dans les partis communistes, un «  appareil centralisateur et autoritaire au sommet » face à des « poussées de volonté démocratique  » à la base (p. 8). Un certain nombre de rapports de « cadres-inter », rédigés en 1944 et retrouvés dans les archives nationales du PCF déposées récemment à Bobigny (Archives départementales) fournissent la matrice des interprétations de l'auteur. Selon ces rapports, Guingouin est très attaché au Parti, même s'il en est un « enfant terrible » (p. 72), et il serait donc préférable qu'il soit « doublé d'un adjoint habile » (p. 73) ou « d'un camarade fort politiquement » (p. 77) car il « sera toujours réfractaire au contrôle du Parti » (p. 77). Ces impressions semblent corroborées par l'intéressé lui-même puisqu'il écrit dans un complément (demandé par la hiérarchie) à sa « bio », le 6 septembre 1944 : « Je passe pour un indiscipliné de la pire espèce… » (p. 74). Sur huit chapitres, qui vont de l'apprentissage politique, au contact d'un espace humain et géographique polarisé par « Limoges la Rouge » jusqu'aux dernières années traversées par la volonté de témoigner, Marcel Parent trace les contours d'un Guingouin militant communiste orthodoxe – au sens où tous ses actes se veulent le reflet fidèles des préceptes de Staline ou de Thorez – en butte, pourtant, à une volonté totalisante et homogénéisante venue des instances centrales soviétiques. Ce faisant, il s'inscrit en faux contre l'interprétation opposée de Michel Taubmann qui fait du maquisard limousin un « gauchiste ». En s'interrogeant (p. 6) sur ce qui caractériserait la « ligne juste » d'un « communisme authentique » (mais qu'est-ce également qu'un communisme authentique ? y a-t-il une « essence » du communisme ? le communisme n'est-il pas un mouvement réel qui abolit un état de choses existant ?) l'auteur semble créditer l'ancien « préfet du maquis » de cette authenticité. Pourtant, ce communiste orthodoxe qu'était Guingouin ne pouvait ignorer la discipline de fer qui régit la vie de l'organisation, et que concevoir un militantisme de communistes sans un Parti ne ressort même pas d'une utopie mais s'apparente à une déviation. Bien plus, Guingouin le savait sûrement au fond de lui-même, la sortie (volontaire ou provoquée) du Parti se traduit dans la majorité des cas par une sorte d' « errance » théorico-pratique – dans son cas, l'analyse par M. Parent du corpus idéologique des cinq numéros du Peuple limousin est assez parlante, de ce point de vue (p. 173) – qui conduit souvent l' « ex » très loin de son point de départ. Est-ce que cette sensation désagréable d'avoir perdu non seulement une « famille » (sentiment partagé par tous les « rejetés » du PCF qui ont publié leurs mémoires), mais aussi une boussole qui « fixe des horizons » (p. 221), n' expliquerait pas l'insistance mise par Guingouin à « renouer un dialogue » (p. 179), à rencontrer des émissaires de la direction entre 1961 et 1964 puis de nouveau en 1977 (p. 179-194) ? L'envie tenace de régler un contentieux qui n'a que trop duré ne me semble pas être une justification suffisante, même si elle dût lui paraître nécessaire.

En conclusion (provisoire) sur ce « « cas Guingouin », que pouvons-nous retenir ? Si le particulier renseigne sur le général, il parait néanmoins souhaitable d'éviter un certain nombre de légendes et d'idées reçues, tant sur le parcours de ce militant communiste que sur d'autres « rejetés ». Guingouin ne fut pas, après tout, le seul à donner prise à des interprétations plus partisanes que scientifiques ? Missak Manouchian, il y a maintenant presque vingt ans, ne fut-il pas l'objet de polémiques tendant à prouver qu'il avait été lâché voire trahi, avec son groupe, par la direction du Parti communiste français ? La plupart de ces poncifs, à propos de Georges Guingouin, se structurent autour de cette affirmation péremptoire, censée tout expliquer : il fut un « grand résistant victime des stals » (formule empruntée à Gérard Guégan) et son cas prend place dans la vague d' « épuration » qui a frappé au mitan des années cinquante, des dirigeants tels que Marty, Tillon, Chaintron, etc. Or, Chaintron, un des deux seuls préfets communistes à la Libération, s'opposa plus ou moins à Guingouin en 1944, Marty ne fut pas résistant, etc. Toutes ses interprétations partisanes ignorent, ou feignent d'ignorer, que pour un parti qui se réclame du marxisme-léninisme, il n'est d'autre légitimité pour un militant, fut-il cadre ou dirigeant, que celle conférée par le Parti. Ceci a pour but d'empêcher absolument la formation de groupes spécifiques, avec une identité et une mémoire particulière, capables, un jour ou l'autre, de s'opposer à l'unité du Parti. Comme le remarquent très bien deux spécialistes de l'histoire du communisme, Claude Pennetier et Bernard Pudal, «  ce n'est donc pas tant le fait d'avoir été ou non résistant qui compte : c'est le sens que peut prendre cette expérience dans un destin militant au regard des normes de légitimité internes au monde communiste (5)  ». Donc, la vie de Georges Guingouin, comme celle de nombreux cadres de valeur du PCF, attend toujours son biographe qui saura lui rendre à la fois sa complexité et son insertion dans une organisation qui cherchait à construire des « hommes nouveaux ».

Christian Beuvain

(1) Gérard Guégan, Cité Champagne, esc. I, appt. 289, 95-Argenteuil. Champ Libre 1 (1968-1971) , Paris, Grasset et Fasquelle, 2006, p. 67-68 (lire la note de lecture prochainement sur notre site).

(2) Michel Taubmann, L'Affaire Guingouin , Saint-Paul, Lucien Souny, 1994, 333 p.

(3) Jean-Jacques Fouché, Francis Juchereau, Gérard Monédiaire, Georges Guingouin. Chemin de résistances , Saint Paul, Edition Lucien Souny et cercle Gramsci Limoges, 2003 (voir la note de lecture sur notre site).

(4) Marcel Parent, Camarade Camille, militant communiste limousin , Pantin, Le Temps des Cerises, 2005 (note de lecture sur le site)

(5) Claude Pennetier, Bernard Pudal, « Le questionnement biographique communiste en France (1931-1974) » in Claude Pennetier, Bernard Pudal (dir.), Autobiographies, autocritiques, aveux dans le monde communiste , Paris, Belin, coll. « Socio-Histoires », 2002, p. 148 (note de lecture dans Dissidences n° 12-13, 2003)

 

René PIQUET, Le soleil s'attarde comme une récompense. Regards sur un engagement politique , Paris, Le temps des cerises, 2007, 258 p. juillet 2008*

Ce n'est pas tous les jours qu'un ex-membre du Bureau politique du PCF s'exprime, sous forme autobiographique. Homme de grande culture l'auteur n'est pas une figure parmi les plus populaires du communisme français. Loin d'un exercice de style convenu, son livre balance entre le romanesque, par le style et le témoignage, par le contenu. Le lecteur sera souvent surpris. Ainsi, les premières pages du livre commencent par l'éloge et la description de l'église Saint Nicolas, à Blois, ville dont il est natif. De la même manière, plus d'un s'étonnera de constater une fois les pages refermées que l'ouvrage comporte plus de 250 notes de bas pages, la plupart étant d'ailleurs des renvois à des ouvrages, dont bon nombre relève d'une culture scientifique de haut niveau. La première partie, très vivante et colorée, évoque les premières années de sa vie, depuis sa naissance jusqu'à ses premiers pas dans le militantisme communiste, dans le cadre de sa vie régionale. La bataille pour l'acquisition d'un local pour le parti communiste est narrée avec forces détails qui en rendent le récit sympathique. Au milieu des années 60, l'homme du terroir endosse ses premières responsabilités qui le conduiront à la direction du PCF. Pendant plus de trente années, il assumera toutes les prises de positions de son Parti dont il sera un militant fidèle, parmi les fidèles, même s'il ose parfois un (tout) petit pas de côté, ainsi lors du discours qu'il prononce à la fête de l'Humanité en septembre 1968, discours condamnant l'invasion des troupes soviétiques de la Tchécoslovaquie. Il s'oppose à cette occasion à Jeannette Thorez-Vermersch, incarnation d'une ligne stalinienne orthodoxe. D'ailleurs, contrairement à de nombreux autres, il ne rompra jamais avec son parti. Sans expliciter clairement sa position, il prend cependant du recul à partir du début des années 2000, au nom d'une conception « transitoire » du statut de dirigeant (« Un statut de dirigeant ne peut-être que provisoire », p. 240 écrit-il ainsi au bout de 40 années entièrement dédiées à son parti). Dans les pages conclusives, il assume son rôle et ses fonctions : «  Je suis communiste (…) Et le bilan fait, je n'ai aucun regret  », p. 243). Piquet possède au moins ce mérite d'assumer avec style la continuité de son engagement, dans un livre qui se lit avec plaisir.

G.U.

 

Bernard PUDAL, Un monde défait. Les communistes français de 1956 à nos jours , Bellecombe-en-Bauges, ed. Croquant, 214 p., 18,5 €. Janvier 2010*

Mots clés : PCF, communisme, syndicalisme, ouvrier, culture ouvrière, Marchais, bureaucratie, intellectuels, politisation

Bernard Pudal , professeur de science politique à Nanterre, a publié une livre majeur pour la compréhension de l'histoire du PCF ( Prendre parti. Pour une sociologie historique du PCF , Ed. FNSP, 1989). Dans les dernières années, il avait proposé sur le thème du communisme une série d'articles ou de contributions dans des livres collectifs, qui, remaniés, constituent cet ouvrage. Malgré le travail de reprise et d'unification de ces différentes contributions pour en construire un livre, Pudal est bien conscient de l'aspect éclaté et fragmentaire du texte qui en résulte puisqu'il écrit qu'«  il s'agit moins pour nous de proposer une histoire du PCF que de mettre en œuvre un cadre analytique socio-historique susceptible de rendre compte des logiques qui président à son involution  » (p. 18). Le lecteur surmontera assez facilement cet éparpillement, rapidement convaincu par l'intérêt de la démarche proposée.

Sa démonstration repose à la fois sur l'innovation du propos (place de la psychanalyse et de ses concepts pour comprendre les phénomènes de croyance et d'adhérence au Parti. Lire en particulier le chapitre consacré à G. Belloin), sur l'érudition maîtrisée (1) (fine connaissance des productions intellectuelles de la sphère communiste par exemple) ou encore par la documentation de première main mobilisée. Arrêtons nous un instant sur cet aspect. Si Pudal utilise une littérature grise (thèses, mémoires universitaires, qui, au passage démontrent l'intérêt que continue de susciter l'objet PCF dans le monde académique), il appuie également sa démonstration sur des archives inédites. On découvre ainsi (à propos de l'attitude de la direction communiste en mai 68) que Waldeck Rochet, face à la crise politique qui mûrit, aspire à la solution électorale, avant que De Gaulle ne la mette en œuvre. Si Pudal montre son attachement à la matrice communiste (clairement affichée dans les passages consacrés à l'évolution bloquée de la Fédération de Paris), il n'en fait pas moins montre d'une critique sans concession à l'égard de la politique mise en œuvre par un appareil de direction en déshérence, désormais figé en un sauve-qui-peut bureaucratique.

Le portrait du PCF de la période Robert Hue (chap. 6) apparaît ainsi comme une peinture particulièrement cruelle d'une déliquescence dans ses multiples dimensions, aboutissant à «  une sorte de paralysie d'organisation qui désenchante les militants  » (p. 183). Comment alors expliquer ce bilan de (quasi) faillite politique ? Il revient à l'auteur, dans un programme de recherche esquissé dans l'ultime chapitre (« Ouvriers, politisation et communisme »), de proposer une hypothèse de travail, calquée sur l'analyse développée dans La révolution trahie par Léon Trotsky. En effet, Pudal avance que finalement le groupe dirigeant du PCF n'a jamais procédé qu'à l'expropriation politique des groupes ouvriers à son propre profit, prolongeant la dépossession structurelle des groupes ouvriers dans le cadre d'une société de classe (ici capitaliste). Pudal avance donc qu'il semble plus que jamais nécessaire de comprendre les liens qui se nouent entre les groupes populaires et ceux qui aspirent à les représenter. Rien dans son propos n'indique que le PCF, en tant qu'institution, soit amené à jouer un rôle en la matière.

Bernard Pudal offre avec ce livre une démonstration magistrale sur tout un pan de l'histoire du mouvement ouvrier en phase de suicide accéléré.

Georges Ubbiali

(1) Même si l'on peut regretter ici ou là des formulations sémantiques qui ne demandent qu'à être éclaircies. On songe notamment à la notre 280, p. 146, dont le sens de la conclusion est pour le moins peu explicite.

 

Guillaume QUASHIE-VAUCLIN, L'Union de la Jeunesse Républicaine de France (1945-1956). Entre organisation de masse de jeunesse et mouvement d'avant-garde communiste , Paris, L'Harmattan, 2009, 265 pages, 24 €. Octobre 2009*

Mots clés : Communisme, PCF, guerre froide, organisations de jeunesse

Dans un ouvrage tiré de son mémoire de master d'histoire contemporaine (1), partiellement remanié pour l'occasion, Guillaume Quashie-Vauclin écrit une histoire politique d'une organisation beaucoup moins abordée par les historiens que son illustre ancêtre, la Fédération nationale des Jeunesses Communistes (2). Le titre résume assez bien la problématique principale qui sous-tend l'ouvrage. Il s'agit en effet de montrer que cette organisation, durant toute son existence, a poursuivi deux objectifs. Le premier était de constituer un mouvement d'avant-garde au service d'objectifs révolutionnaires, le second était de rassembler le plus largement possible la jeunesse française. L'auteur montre que, selon le contexte global (avant et pendant la guerre froide), en fonction de la nature des rapports avec le Parti communiste français, selon la personnalité des dirigeants, au regard de l'évolution de la société française durant cette décennie, la gestion de la tension entre ces deux objectifs n'a jamais été simple. Ces difficultés ont occasionné déchirements, revirements, ruptures. La lecture à cette aune de l'histoire de l'organisation permet à l'auteur de distinguer cinq phases consécutives qu'il étudie successivement avec une grande rigueur, apportant des éléments nouveaux, n'hésitant pas à avouer son impuissance à résoudre certaines questions, balisant ainsi de futurs questionnements. Ajoutons que l'insertion de plusieurs fiches donnant des informations sur les fédérations départementales enrichit l'ensemble car cela permet de mettre en évidence les décalages existant entre centre parisien et périphéries.

Par son existence même ce travail est important et apporte d'inestimables données sur une organisation qui fut la plus nombreuse parmi celles qui cherchaient à fédérer la jeunesse française. Par ailleurs la problématique même est largement servie par un propos alimenté par l'analyse des sources dont l'auteur disposait. A ce sujet, un premier point de critique apparaît : l'auteur regrette de ne pas avoir eu accès aux archives des renseignements généraux et il est vrai que le regard de l'Etat sur cette organisation aurait mérité d'être plus approfondi. Or il n'est peut être pas inutile de rappeler que des éléments du même ordre figurent souvent dans les archives départementales, notamment les documents émanent des cabinets préfectoraux. De même, puisque l'auteur indique s'être appuyé sur une enquête par questionnaire, on aurait aimé en apprendre davantage sur cette démarche. Enfin, il l'avoue lui-même, la compilation de six entretiens est un peu légère (p. 32). Par ailleurs, il n'aurait pas été inutile de donner quelques éléments sur leur construction.

Au-delà d'éléments qui auraient pu être davantage développés, par exemple concernant les relations avec les organisations de jeunesse chrétienne (3) dont on sait l'influence qu'elles ont eu localement (4) et dans leur propension à la former des militants, il faut surtout signaler le faible intérêt ressenti pour l'histoire sociale de ce mouvement. Il s'agit là plus d'une invitation à continuer dans l'investigation menée que d'une critique. La recherche gagnerait fortement en ouvrant sur la formation éventuelle donnée aux adhérents, aux militants, aux responsables, en renforçant le propos sur la sociologie du mouvement, sur le devenir des militants une fois l'âge adulte arrivé puisque, par essence, ce type de structure ne peut représenter qu'un moment dans un parcours. Ces éléments sont pourtant importants, non seulement aux fins d'apporter des connaissances générales, mais également en raison du fait qu'ils interagissent avec les ruptures signalées dans l'ouvrage.

Stéphane Paquelin.

(1) Soutenu sous le même intitulé devant un jury composé de M.Dreyfus et M.Pigenet en juin 2008, à l'Université Paris-I Panthéon-Sorbonne.

(2) La bibliographie jointe en annexe permet de constater cette différence de traitement.

(3) Complètement absentes des pages consacrées aux années 1945-1948 (voir p. 79 et suiv.), simplement évoquées ensuite.

(4) F.Richou, La JOC, genèse d'une jeunesse militante , L'Harmattan, 1997, 240 p.

 

Jean RABATE, Octave et Maria. Du Komintern à la Résistance , Le Temps des Cerises, 2007, 128 p, 14 euros. décembre 2007*

Ce n'est pas un témoignage de plus sur le PCF ou l'IC, ce n'est pas l'hagiographie du père, faite par le fils, mais davantage les activités militantes quotidiennes, les anecdotes et détails agrémentant ces moments, du déroulement d'une réunion à l'organisation d'une résistance morale à Mauthausen, le tout organisé autour des grands épisodes vécus par Octave Rabaté, de la Révolution russe à la guerre, en passant par le Front populaire. L'histoire de l'organisation est succincte, souvenirs et documents nourrissent les chroniques d'un événement, le vécu du militant, cette mémoire s'appuie essentiellement sur la correspondance privée du père de l'auteur.

Ebloui comme beaucoup par la Révolution d'Octobre, Octave Rabaté adhère au nouveau parti communiste, la SFIC en 1920. Elu au comité central en 1924, il milite et participe à la naissance des Comités d'Entreprise en 1925. Membre du Bureau politique de juillet à décembre 1925, il est un militant discipliné respectant le centralisme démocratique. Rabaté rencontre sa future femme Maria en 1927. Une très grande partie du livre (malgré son titre) est consacrée à Octave, très peu d'épisodes sont abordés sur la vie de Maria.

L'affaire de Versailles (transmission de renseignements à l'URSS sur la France) plonge Rabaté, en 1928, dans une clandestinité de cinq ans où il se rendra à Moscou travaillant pour l'ISR, ensuite en Amérique du sud en tant que représentant de l'Internationale syndicale, puis en Espagne où il rencontrera entre autre Pépé Diaz et Dolorès Ibarruri. A son retour en France en 1933, il est envoyé à Bordeaux où il militera, au moment des événements de février 1934, pour la réunification syndicale. Il participe pleinement aux batailles menées pour le Front populaire et travaille aux côtés d'Henri Barbusse au sein du mouvement « Amsterdam – Pleyel », le Comité mondial contre la guerre et le fascisme. Mobilisé pendant la guerre, Rabaté entre ensuite en Résistance, sera rapidement arrêté, incarcéré puis déporté à Mauthausen. Les notes d'autres détenus comme la correspondance privée de Rabaté, largement retranscrites, nous donnent des détails et descriptions assez précis du quotidien des détenus du camp, de l'organisation parallèle mise en place pour survivre et de la part prise par Octave Rabaté dans le Comité international clandestin de résistance dont il est l'un des initiateurs. Cette partie du livre est sans doute la plus stimulante et s'approche davantage d'un recueil de documents de première main sur la vie au camp, l'organisation de la solidarité entre détenus, le travail d'information et de maintien du moral de chacun. La guerre terminée, Rabaté se consacre jusqu'à la fin de sa vie au journal L'Humanité où il s'attache à former de jeunes néophytes au journalisme, lui-même étant nommé à la direction de la rubrique des affaires sociales puis directeur de publication du journal en 1957.

Le fils nous montre tout au long du livre des parents partageant un idéal commun, fait de séparations souvent longues et régulières, un père au sein du parti respectant une discipline de fer malgré des doutes inhérents face à la perversion stalinienne progressivement affichée (le pacte germano-soviétique, le rapport Kroutchtchev, les procès dits de Moscou, de Paris, etc.), il fallait toujours soutenir et justifier, quoi qu'il en soit, la ligne du parti.

Ce livre est davantage un recueil d'archives (correspondances, entretiens, interviews, rapports, etc.) souvent personnelles. Rétablies dans un ordre chronologique, commentées le plus souvent avec justesse, elles nous relatent une vie au service d'un parti et nous plongent plus encore dans le quotidien d'un militant communiste traversant les événements de ce 20 e siècle avec son idéal, ses doutes, ses espoirs comme ses aspirations.

Hervé Chalton.

 

Henry RACZYMOW, Avant le déluge, Paris, Phileas Fogg, 2005, 75 p. ; Reliques, Paris, Gallimard, 2005, 147 p. juin 2006*

Dans Reliques, Henri Raczymov nous donne la clé permettant de comprendre la nature de ses deux derniers récits : ceux-ci sont formés de différents prélèvements pour faire apparaître au grand jour « les strates géologiques (ou archéologiques) dont nos vies communes sont faites » (p. 12). Ainsi, nous voilà avertis : dans l’un comme dans l’autre, nous rencontrerons des visages disparus, des lieux, des atmosphères, de l’amitié.
Dans Avant le déluge, se succèdent ainsi les portraits de son grand-père Szymon Dawidowicz, juif polonais et chiffonnier à Saint-Ouen « qui était contre tout ce qui était russe » donc par extension anticommuniste (p. 51), de sa grand-mère qui s’usait les yeux à coudre les shmattès (tissus) ramenés par son mari, et surtout de son père. Celui-ci, communiste comme de très nombreux juifs de cette génération (on se reportera à l’excellente étude de Jacques Frémontier, L’étoile rouge de David. Les juifs communistes en France, Paris, Fayard, 2002), gagnait sa vie et celle de sa famille en fabriquant des canadiennes, après avoir « fait » la Résistance, « celle des cocos, pendant la guerre avec les Boches, la guerre qu’ils étaient tous seuls à la faire, quelques cocos, quelques juifs, quelques autres métèques » (p. 13). Sa vraie vie, maintenant, c’était préparer les réunions de sa cellule et vendre L’Humanité-Dimanche à l’heure où les bourgeois vont à la messe : « Il y avait toujours un prolo qui s’arrêtait. Pour L’Huma, ils avaient toujours de quoi, les prolos » (p. 59). L’auteur, lui, à cette époque, lisait Vaillant (ainsi que Cinémonde, mais en cachette!) tandis que son frère dévorait Roudoudou et sa mère Heures claires des femmes françaises. La caractéristique du Parti communiste de ces années là étant d’offrir à chaque catégorie populaire un type spécifique de presse (y compris, pour les juifs, des journaux en yiddish, comme Naye Presse), toutes les familles militantes possédaient ainsi un assortiment varié, si ce n’est dans le fond, du moins dans la forme, d’hebdomadaires ou de quotidiens.
Dans Reliques, quelques années ont passé, sans doute à la suite du célèbre film soviétique de 1957, Quand passent les cigognes, qui ne dira pas grand-chose à la nouvelle génération, mais dont l’héroïne, Veronika, sut toucher le cœur de l’enfant qu’était encore Henri Raczymov. Dans les années 68, les atmosphères prennent la forme du Comité Vietnam et des manifestations rythmées aux cris de « Hô-Hô-Hô Chi Minh ! », et les amitiés s’enroulent autour de quelques figures de la JCR (Jeunesse communiste révolutionnaire, ancêtre lointain de l’actuelle LCR) et des communautés de Corrèze. La Révolution à portée de mains (du moins étaient-ils nombreux, alors, à le penser et surtout à le préparer) et la vie à pleine dents.
On rapprochera ces deux livres de souvenirs de ceux de Bernard Ruhaud (La première vie et On ne part pas pour si peu, chez Stock, en 1999 et 2002), dont le père « milite comme il respire » (La première vie, p. 73) ou de Gérard Mordillat (Rue des Rigoles, chez Calmann-Lévy en 2002). Par touches impressionnistes, le vécu enfantin et adolescent dans ces terres innervées par le communisme nous en apprend énormément sur la place du PCF au sein de la classe ouvrière, et aucun historien travaillant sur le communisme français, dans ses multiples variantes, donc y compris sur ses dissidences, ne saurait se passer de ce matériau.

Christian Beuvain

 

SAINT-PIERRE David, Maurice Laporte, une jeunesse révolutionnaire. Du communisme à l'anticommunisme (1916-1945), Québec, Presses de l'Université Laval, 2006, 149 p. septembre 2006*

Très peu présent dans l'historiographie du PCF ou du communisme international (1), le parcours politique de Maurice Laporte n'en a pas moins paru stimulant au jeune chercheur David Saint-Pierre..
C'est donc l'histoire d'un jeune militant français durant une période marquée par la grande guerre et les bouleversements révolutionnaires, Maurice Laporte, que nous suivons de son entrée active en politique, à sa rupture. Récit d’un moment qui lie Laporte, d’abord comme adhérent puis comme opposant ensuite, au communisme.
La guerre est l'élément déclencheur du militantisme de Laporte. Le pacifisme, à la base de ses premiers engagements militants, se traduit dans le socialisme auquel il adhère en 1916. Il vient ensuite au communisme, attiré par le rayonnement de la Révolution russe, et participe activement au processus de communisation du mouvement ouvrier impulsé par la fondation de l'Internationale communiste (IC) en 1919. La création de l'Internationale communiste des jeunes (ICJ) intensifie la propagande menée par Laporte, et conduit le Comité pour l'autonomie des jeunes socialistes, qu’il anime, à adhérer à la troisième Internationale. Lors de la création des Jeunesses communistes (JC) en novembre 1920, Laporte en devient le dirigeant et le représentant au comité directeur du jeune Parti communiste (PC-SFIC).
Au fil de la lecture, le travail de David Saint-Pierre précise alors l'importance, souvent méconnue, des rôles joués d'abord par l'homme dans la bolchevisation du parti comme au sein des instances internationales, ensuite par les Jeunesses communistes, notamment dans l'adhésion en masse des socialistes au Komintern.
Maurice laporte est un grand propagandiste qui défend des positions radicales et un vocabulaire bolchevique. Il s'oppose à la tactique du front unique affirmée par l'IC lors de son 3e congrès, la considérant comme inapplicable avant l'épuration ferme du parti et sa transformation en véritable parti communiste. Malgré sa soumission aux nouvelles directives, il affirme ses convictions et sa propre vision du communisme. Les tensions devenant tenaces au sein du PCF comme au sein de la direction des JC, ce contexte amène Laporte (comme Péri) à transmettre sa lettre de démission à Moscou, moyen pour l'ICJ de statuer sur la situation et de trancher en faveur de Laporte contre Doriot, son successeur à la tête des JC. L'appui de l'ICJ ne viendra pas, Laporte militera encore deux ans à la base, espérant un retour en grâce, pour rompre définitivement avec le communisme en 1925.
L'"ex" (communiste) reconverti écrivain s'engage alors, à la fin des années 1920, dans le combat contraire et dans une campagne anticommuniste vigoureuse. Il dit rester fidèle au communisme originel perverti, après la Révolution russe, par le stalinisme. Laporte fera le jeu de la droite nationaliste dans les années 1930, collaborera sous Vichy, se réfugiera en Suisse à la Libération et ne reviendra pas en France car il est sous le coup d'un mandat d'arrêt. Il meurt en 1987 d'une leucémie.
L’importance que revêt cette recherche se précise par la rigueur du travail documentaire (2) et l’éclairage, par l’analyse, de différents pans de l’histoire de l'organisation.
D'une part, la trajectoire politique de Maurice Laporte nous donne à voir l'originalité d'un parcours que Maurice Agulhon aime à classifier d'"ex" (communiste) à la Henri Barbé ou à la Jacques Doriot. D'autre part, cet itinéraire, articulé à l'histoire de l'organisation, met en exergue les interactions entre l'individuel et le collectif, et permet d'appréhender un pan de la culture politique d'une génération de militants communistes.
Deux faiblesses - plus ou moins indépendantes de l'auteur - viennent néanmoins affaiblir la qualité du travail biographique de David Saint-Pierre.
Bien malheureusement la préface du livre, signée Renéo Lukic, est hasardeuse, comprenant approximations et parfois contresens ; deux exemples en illustration. C'est un « homme qui se range au cours des années 1930 du côté de l'extrême droite antisémite » (p. xiv). Ses publications font le jeu de la droite nationaliste et populiste mais aucun élément ne nous permet d'affirmer cet égarement idéologique avant le début des années 1940. « C'est donc avec Doriot que Laporte partage sa nouvelle identité politique » (p. xiv). David saint-Pierre affirme pourtant l'inverse, Laporte n'a jamais rejoint le PPF, il ne pourrait, eu égard du passé, être Doriotiste.
Parlons pour ce travail d'une première approche biographique, la richesse du corpus documentaire de la première période contrebalançant une absence de sources au delà de la période des années 1930 : seulement six pages pour tenter d'expliciter ou de reconstruire le parcours politique de l'homme, de l'anticommunisme conjugué à l'antisémitisme et à sa collaboration active lors de l’Occupation. Les sources manquent donc ! La période est survolée par l'auteur, ce qui est dommage car d'un intérêt non négligeable sur la France des années 1930, de l'Occupation et de l'après-guerre, autre moment où Laporte opère de nouveau des retournements politiques, confirmant cette image construite d'un « opportuniste indiscipliné ».

Hervé Chalton.

(1) Un article est consacré à M. Laporte dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français, dirigé par J. Maitron, vol. 33, Paris, Editions ouvrières, 1964, p. 259-261.
(2) Outre les archives de Moscou - RGASPI - (notamment les fonds de l'ICJ et de la SFIC) et la presse militante, David Saint-Pierre a croisé ces sources avec les archives de la sûreté générale française (à Fontainebleau), à savoir les dossiers de la police nationale concernant la surveillance des organisations suspectes. Voir notamment la présentation faite du Centre des Archives Contemporaines (CAC) dans Dissidences, n° 14-15, octobre 2003 / janvier 2004.

 

 

Emmanuel TERRAY, Le troisième jour du communisme, Arles, Actes sud, 1992.

Cet ouvrage n’apparaît pas franchement comme une nouveauté, puisque paru il y a plus de dix ans. Il conserve néanmoins tout son intérêt et une fraîcheur intellectuelle que bien des essais actuels pourraient lui envier. Terray est reconnu pour ses travaux d’anthropologie, dont les derniers portent sur l’esclavage. S’il aborde incidemment l’anthropologie, ce livre constitue en fait une sorte d’autobiographie intellectuelle de l’auteur. En effet, Terray propose un retour critique sur ce qui fut son engagement dans le mouvement maoïste des années 60-70. Constitué de courts textes parus préalablement dans des revues obscures, ces chapitres mis bout à bout dessinent une pensée du plus grand intérêt. S’appuyant sur un extrait de Matthieu, « Ils le feront mourir, et le troisième jour il ressuscitera », qui donne le titre de l’ouvrage, Terray se propose de distinguer le bon grain de l’ivraie de ce qui fut (et semble demeurer) son horizon d’attente. A l’encontre d’une bonne partie des dirigeants du maoïsme, le bonhomme ne lâche pas la proie pour l’ombre. Certes le marxisme qu’il professât et auquel il adhérât dans ses années de jeunesse lui apparaît comme une (sanglante) impasse. Pour autant, ainsi qu’il s’y essaie dans ces lignes, l’espoir d’une société autre continue de le hanter. Bien qu’il ne se reconnaisse pas dans le trotskysme, sa réflexion centrée sur un marxisme débarrassé de son mécanisme  rejoint par de nombreux aspects celle déployée en parallèle par Daniel Bensaïd : « Renonçant à la prétention de coïncider avec une origine radicale, le matérialisme est inévitablement une philosophie du hasard, du risque et du pari » peut-il ainsi écrire (p. 66). S’appuyant sur la lecture libertaire de Rosa Luxemburg, il dessine une action politique autre, ayant rompu avec l’Etat et visant un dépassement du Parti. Il en appelle, en conclusion, au développement d’une pensée politique articulée autour du développement de l’autogestion généralisée. Réflexion qui suscite une large sympathie, même si le lecteur n’est pas obligé de suivre l’anthropologue dans chacune des pistes ouvertes ici.

Georges Ubbiali

 

Raymond TREPPO, La chance de ma vie , Paris, Publibook, 2007, 170 pages. juillet 2007*

Ne scellons pas plus longtemps ce qui a constitué la chance de Raymond Treppo, monsieur de 83 ans qui vient de publier ses mémoires : il s'agit du fait qu'il ait découvert le Parti communiste dès sa jeunesse. Cette rencontre va le faire vivre toute sa vie, au sens propre du terme, lui et sa proche famille.

En effet, à l'occasion de son engagement précoce au sein de la résistance dans la région grenobloise, Treppo adhère au Parti. Il ne le quittera plus. Jeune ouvrier sans véritable qualification, il accepte au sortir de la guerre un poste de permanent à France-URSS, organisation satellite de l'écosystème communiste. Il y fera une belle carrière, puisque les années passant, il en deviendra secrétaire général, tandis que sa femme, elle, est embauchée à l'UFF, Union des femmes françaises, organisation s'inscrivant également dans le même écosystème. Sa vie est celle d'un permanent du parti. Il suit rapidement l'école centrale du parti, ce qui lui permet d'apprécier la culture générale qui lui avait échappé largement jusqu'alors. Il n'hésite d'ailleurs pas, fasciné par les lettres classiques, à écrire « Je suis devenu Balzacien », p.85. En 1965, changement dans l'orientation de sa carrière, le Parti l'affecte au suivi de l'usine de Renault-Billancourt, où il dirigera l'intervention communiste durant 10 ans. Cadre intermédiaire du Parti qui l'élève dans sa dignité ouvrière et lui assure ses fins de mois, il est élu finalement au CC en 1969. Il poursuivra par la suite sa « carrière » comme responsable aux entreprises, afin d'y diffuser la pensée communiste. Après sa retraite, il continuera à militer dans divers cercles communistes des entreprises et un peu aussi dans sa cité.

Raymond Treppo est le parfait militant, qui épouse, décennies après décennies toutes les évolutions communistes. Il n'a pas de regret, même s'il pense que l'adoration de l'URSS était quand même démesurée. Pour le reste, il n'exprime que satisfaction et félicité : « le Parti m'aide « à rester jeune » et combatif. Je continuerai d'apporter ma modeste contribution à la construction du PCF du 21eme siècle, avec espoir, confiance et courage parce que je sais qu'il est nécessaire au bonheur des femmes et des hommes de notre pays »., p.162. Sans grande qualité littéraire - plus qu'un livre, c'est une sorte d'assemblage de court feuillets qui se succèdent -, son ouvrage retient surtout l'attention par ce qu'il nous apprend sur le vécu (même s'il n'est pas très disert) de l'intérieur d'un fonctionnaire communiste. Sont par exemple très valorisées toutes les lectures (le livre se termine d'ailleurs par un chapitre, mes lectures) et la détention d'un capital culturel largement supérieur à celui des individus de sa condition.

G.U.

 

 

Frédérique VALENTIN-MC LEAN, Dissidents du Parti Communiste Français. La révolte des intellectuels communistes dans les années 70, Paris, L’Harmattan, 2006 juin 2006*

Evidemment, le thème de cet ouvrage intéresse particulièrement les lecteurs de Dissidences, pourtant la manière dont l’auteure développe son analyse ne convainc pas totalement. En fait, ce livre illustre parfaitement l’image du verre à moitié vide ou à moitié plein. Rappelons d’abord en quelques mots le contenu de l’histoire dont traite cet essai. Au tournant des années 70, le PCF parvient à mettre en œuvre la stratégie élaborée au début des années 60, en particulier avec le soutien à la candidature de Mitterrand en 1965, celle d’une union des forces populaires. Cette union se réalise par la signature du Programme commun avec un PS en plein renouveau après mai 68. Seulement, il s’avère rapidement que cette Union profite prioritairement à l’allié socialiste face à un PC pourtant hégémonique. La direction du PCF préfère alors saborder l’union peu avant les législatives de 1978, qui seront un échec. Pourtant, emporté par son élan unitaire le PCF avait procédé à une série de modification idéologique de grande ampleur au fil des années 70 : abandon de la dictature du prolétariat, distanciation à l’égard de l’URSS par le prisme du soutien aux dissidents soviétiques, tournant eurocommuniste et reconnaissance de sensibilités variées au sein du parti. Cette évolution est brutalement stoppée, selon les consignes de Moscou explique l’auteure et une nouvelle période de glaciation s’ouvre. Face à cette fermeture, des bouches s’ouvrent pour critiquer ce qui est considéré comme un retour en arrière. Les intellectuels joueront un rôle de premier plan dans cette dissidence interne, au premier plan le philosophe Louis Althusser et l’historien Jean Ellenstein, argumente Frédérique Valentin-MC Lean.
C’est donc autour de ces deux individus et de leurs textes que l’ouvrage est bâti. Côté positif, cela permet d’utiliser de manière originale, en tous les cas à notre connaissance, des archives inédites, en particulier d’Althusser, qui laissent apparaître une liberté de ton nouvelle dans l’univers communiste. Ajoutons également parmi les aspects intéressants de l’ouvrage le fait que l’auteure maîtrise la littérature anglo-saxonne sur le sujet, ce qui constitue un apport appréciable de l’ouvrage. En revanche, une bonne partie des travaux français ne sont pas utilisés : ni F. Matonti (Intellectuels communistes, 2005) ni D. Andolfatto (PCF, de la mutation à la liquidation, 2005) ni, plus anciens, B. Pudal (Prendre parti) ou E. Mandel (Critique de l’eurocommunisme) ne sont mentionnés. Mais surtout, la critique principale qu’on peut lui adresser, au delà de formulations pour le moins hasardeuses (« Lénine, dont la vision manichéenne de la société le poussait à penser en termes de luttes des classes », p.55), c’est précisément d’aborder la contestation interne au PCF sous l’angle d’une contestation par les intellectuels, réduits ici à deux figures. En fait, c’est par milliers, dans toutes les strates du milieu communiste et syndical, que la « dissidence » s’est élevée contre la régression imposée par la direction. En réduisant le sujet à la seule dimension d’un affrontement, même pas d’une couche sociale, mais de deux personnages, certes fortement visibles, Frédérique Valentin-MC Lean passe largement à côté du sujet de l’éclatement de la pluralité au sein du parti de la classe ouvrière.

G.U.

Georges VIDAL, La grande illusion ? Le Parti communiste français et la Défense nationale à l'époque du Front populaire , Lyon, PUL, 2006, 484 pages, 22 euros. janvier 2007*

Avec l'édition remaniée de cette thèse de doctorat d'histoire (soutenue en décembre 2002 à Montpellier III), le lecteur dispose d'un grand livre d'histoire sociale contemporaine. Ne mâchons pas nos mots et avouons le grand plaisir et l'intérêt constant à la lecture de cet ouvrage. Certes, le point de départ semble assez limité, autant que la période, mais en fait, ce que Georges Vidal dessine, c'est la transformation d'une force politique encore dans la dynamique révolutionnaire en un parti réformiste des plus classiques. Evacuons d'abord les quelques critiques à faire à l'ouvrage, au nombre de deux. La première a trait à la période prise en compte soit quatre années au plus. Cette contraction du temps amène l'auteur à avoir tendance à répéter les mêmes informations, tant les périodes analysées se percutent. La seconde, annoncée dès le départ, est que les évolutions de la doctrine militaire du Parti sont analysées au niveau de sa direction. Le lecteur ne saura rien ou si peu, de la manière dont les militants de base vivront cette transformation, ses contradictions et éventuels déchirements. A partir d'une riche documentation croisée, l'auteur s'intéresse donc à la transformation d'une force marquée au fer rouge de l'antimilitarisme révolutionnaire, avant la politique du Front populaire, en un parti s'intégrant dans une politique de défense nationale. Dans un premier chapitre, Vidal rappelle la force du sentiment antimilitariste qui anime le PCF, antimilitarisme teinté d'une forte coloration philosoviétique, l'Union soviétique étant conçue comme la patrie des révolutionnaire et l'Armée rouge comme le détachement armé du prolétariat mondial. Si un patriotisme anime les communistes, c'est un patriotisme d'un genre assez particulier puisqu'il concerne une nation étrangère, l'URSS. Cette orientation amène le PCF à développer un travail « anti »-militariste, avec une branche spécialisée (clandestine) et une presse destinée aux soldats. Après février 34, André Marty, dans une note secrète, trace les grandes lignes de la rupture avec ce antimilitarisme kominternien : maintien du traditionnel travail au sein de l'armée, mise en place d'une politique antifasciste visant le corps des officiers et enfin antifascisme de masse en lien avec la SFIO afin de prévenir toute guerre contre l'URSS. Paradoxalement, au moment où ce « modérantisme » est théorisé, le PCF retrouve un accent ultra-gauche, valorisant l'insurrection. Cet aspect très intéressant, qui se renouvellera dans la période qui suit, non plus cette fois sous le poids de l'histoire directe, mais du fait des critiques de gauche (socialistes pivertistes ou trotskystes), montre l'influence du contexte sur la politique communiste. En effet, n'oublions pas que l'année 1934 est celle où, à Vienne, en Autriche, il y a la lutte armée menée par les sociaux démocrates contre le gouvernement réactionnaire et en Espagne, l'insurrection ouvrière des Asturies. Malgré ses sursauts liés à son legs historique et programmatique, la politique de la direction communiste tend très clairement vers une modération de sa conception militaire. Dès les premiers mois de l'année 1936, sous l'impulsion du 7 e congrès de l'Internationale communiste (IC), le tournant en faveur de la défense nationale est engagé. Avec le succès du Front populaire, la stratégie militaire du PCF se manifeste dans la revendication d'une républicanisation de l'Armée et de ses cadres. Les communistes se montrent particulièrement actifs dans le soutien à la création d'associations d'officiers républicains, copiant asses étroitement le modèle de l'armée républicaine espagnole, alors en voie de constitution. Pour autant, cette politique n'obtiendra jamais l'assentiment de la hiérarchie militaire qui considérera toujours avec suspicion (et même hantise) l'empreinte communiste sur l'armée. Le « complot communiste » demeurera toujours l'horizon de perception de l'armée et de son encadrement. Avec la perspective croissante du déclenchement de la guerre consécutive à l'expansionnisme hitlérien en fin de période, le PCF se rallie totalement au principe du renforcement de l'armée française et vote les crédits militaires. Désormais, l'Union nationale est de mise. L'Humanité ouvre ses colonnes à un général, illustration du militarisme républicain qui constitue désormais la doctrine communiste en la matière. On voudrait citer pour conclure, deux extraits (rapportés p. 405) qui illustrent le tournant opéré par le PCF, à travers les positions d'un de ses intellectuels emblématiques, Louis Aragon. En 1928, tout jeune adhérent, encore désireux de faire cohabiter le surréalisme avec le communisme, celui-ci écrit (dans Le traité du style ) cette sentence souvent citée « j'ai bien l'honneur (…) de dire que, très consciemment, je conchie l'armée française dans sa totalité  ». En 1964, dans un livre d'entretiens, le ton a changé «  Je vous avoue que j'ai pas détesté la vie de soldat. Au fond, j'aurais fait un pas trop mauvais militaire et d'ailleurs je me suis toujours bien entendu avec les militaires  ».

On ne peut souhaiter que ce beau travail, auquel ne manquent ni chronologie, ni bibliographie ni index, trouvera les lecteurs attentifs qu'il mérite amplement.

Georges Ubbiali

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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