- Marc ANGENOT, Le marxisme dans les grands récits. Essai d’analyse du discours, Paris, L’Harmattan / Les Presses de l’Université Laval, 2005.
- Daniel BENSAID, Les dépossédés. Karl, les voleurs de bois et le droit des pauvres , Paris, La Fabrique, 2007, 126 pages
- Paul BOUFFARTIGUE (sous la direction de), Le retour des classes sociales. Inégalités, dominations, conflits, La Dispute, 2004.
- Jean-Yves CALVEZ, Marx et le marxisme , Paris, Eyrolles pratique, 2007, 158 p
- Pascal CHARBONNAT, Histoire des philosophies matérialistes , Paris, Syllepse, collection « Matériologiques », 2007, 652 pages, 33 euros
- Denis COLLIN, Comprendre Marx , Paris, Armand Colin, collection « Cursus », 2006, 256 pages
- Pascal COMBEMALE, Introduction à Marx , Paris, La Découverte, 2006
- Alain CUENOT, Biographie intellectuelle d'un révolutionnaire marxiste. Pierre Naville (1904-1993), Thèse de doctorat d'histoire contemporaine (direction. J. Girault), 2002, Université Paris XIII, 2 tomes, 543 p. et 189 p.
- Alain CUENOT, Pierre Naville (1904-1993). Biographie d'un révolutionnaire marxiste , Nice, Ed. Bénévent, 2007, 686 p., Bibliographie, Index, 26 €
- Hélène DESBROUSSES, Bernard PELLOILE, Gérard RAULET, ss. Dir., Le peuple. Figures et concepts. Entre identité et souveraineté, Paris, François-Xavier de Guibert, 2004
- Karl KAUTSKY, Le programme socialiste, Pantin, Les bons caractères, 2004.
- Lénine, La maladie infantile du communisme (le « communisme de gauche ») , Montreuil, Editions science marxiste, collection Bibliothèque jeunes, 2007, 174 pages, 5 euros
- Michael LÖWY, coord., Ecologie et socialisme, Paris, Syllepse, 2005
- Jean-Jacques MARIE, Karl Marx. Le Christophe Colomb du Capital , Paris, La Quinzaine Littéraire / Louis Vuitton, collection Voyager avec…, 2006, 294 pages, 24 euros
- Karl MARX, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte , Paris, Le livre de poche, collection « Classiques de la philosophie », 2007, 288 pages, 5,50 euros
- Moishe POSTONE, Marx est il devenu muet ? Face à la mondialisation, La Tour d’Aigue, 2003
- Thierry POUCH, Les économistes français et le marxisme. Apogée et déclin d'un discours critique (1950-2000), Rennes, PU Rennes, 2001.
- David RIAZANOV, Marx et Engels, Paris, Les bons caractères, 2005
Marc ANGENOT, Le marxisme dans les grands récits. Essai d’analyse du discours, Paris, L’Harmattan / Les Presses de l’Université Laval, 2005. mai 2006*
Inscrit dans le droit fil de ses ouvrages précédents –souvent commentés par Dissidence-, Le marxisme dans les grands récits reprend, à partir du guesdisme, l’essentiel des problématiques de Marc Angenot. Au rebours des ouvrages qui, dans l’après 1989, instruirent le procès du marxisme (François Furet, Martin Malia notamment), l’auteur voudrait « prendre le problème autrement, c'est-à-dire par l’autre bout et demander comment tout cela [le marxisme] a commencé (p 4) ». D’où ce choix du discours guesdiste comme support principal de l’analyse qui construit le fil directeur d’une entreprise plus ample courant sur ce grand récit socialiste du XIXe siècle. Le guesdisme est ainsi, pour M. Angenot suivant les contemporains –dont Alexandre Zevaes-, un néologisme éponyme du marxisme à la Belle époque. Ce marxisme (guesdisme) est pour lui l’expression accomplie d’une logique cognitive de la modernité dont il ne saurait ainsi se déprendre. Cette logique constitue le marxisme en science, d’où la force du syntagme de socialisme scientifique dans le champ politique, conçu par les guesdistes comme une arme, garante d’une orthodoxie comme d’une conception singulière du parti. Le marxisme tel qu’entendu par le guesdisme est une science sociale. Système idéologique, le socialisme scientifique dans sa variante guesdiste fonctionne ainsi comme un grand récit militant (1) dont l’auteur analyse minutieusement l’ensemble des ressorts, comme des figures discursives qui l’animent garantissant sa pérennité et son succès. Au terme de cette démonstration courant sur 300 pages, le lecteur atteint ce qui constitue le cœur de l’analyse, le guesdisme comme science militante au service d’un parti. Il s’agit ainsi d’un marxisme sans Marx, d’un marxisme indépendant de Marx (p 363). Angenot reprend alors la question de l’introduction du marxisme en France, s’inspirant des travaux de Marie Ymonet (2) pour se saisir « de la montée en puissance d’une idéologie placée sous l’invocation de Marx (p 365). » Le paradoxe de ce marxisme introuvable, selon la formule de Daniel Lindenberg (1975), se comprend pour Marc Angenot dans la manière dont les essayistes, de Régis Debray à Daniel Bensaïd, ont abordé ce questionnement. Il ne s’agit pas de se saisir de cette question de l’introduction du marxisme dans l’examen quasi scholastique des propositions du guesdisme en miroir du corpus des œuvres de Marx, mais de comprendre le guesdisme et son rapport à Marx par la médiation de la propagande. Le marxisme est alors –aux lendemains de la Commune- un produit en indivision pour toutes les branches du mouvement ouvrier ; Guesde, par ses qualités d’orateur et de publiciste saura faire fructifier cet héritage par toute une série de procédés. La formule, la réminiscence, l’axiome constituent ainsi autant de moyens par quoi une représentation politique et cognitive du monde se construit et s’impose dans le mouvement ouvrier. En 1900, Marx est un palladium du mouvement ouvrier, qualité acquise par l’incessant travail propagandiste des socialistes. La qualité serait ainsi finalement pérenne sur le siècle, structurante d’une forme de représentation et d’action politique. L’essentiel tient à la représentation du monde ainsi structurée. Lorsque tout est fini (post1989), quid des grands récits ? Pour Angenot, ils se poursuivent sans la promesse messianique (eschatologique) qui marqua le marxisme. Leur registre est celui de la fin, de la narration crépusculaire comme celle illustrée dans le domaine francophone par le Monde diplomatique (p 439).
Dans une courte conclusion, l’auteur revient alors sur le guesdisme, questionnant son caractère de précurseur du XXe siècle. Pour lui, si le guesdisme préfigure le communisme c’est en terme de condition de possibilité, d’acceptabilité et non d’engendrement (p 442) ; il se place ainsi à l’exact opposé de la conception historico-éthique des tenants de la thèse totalitaire comme des controverses passées entre communistes et socialistes français. Le guesdisme n’explique rien de l’après 1917. S’il est une continuité, celle-ci est autre, invitant à reconsidérer la périodicité moderne autour de la notion de grand récit dans son lien à la topique du désenchantement inhérente à la modernité. En quelques lignes (trop courtes), l’auteur en appelle alors à la notion de brutalisation (Mosse) des sociétés européennes par le premier conflit mondial pour se saisir de l’espérance et de la vulgate communiste sur le XXe. Le marxisme (guesdisme) d’avant 1917, s’il est étranger à celle-ci, lui fournit un cadre militant cognitif et ses conditions de possibilités. Si mince soit-il, cet écart vaut pour ce qu’il ouvre dans l’après-coup de l’analyse historique : un champ de possibles en lieu et place d’un vain procès en filiation.
Vincent Chambarlhac.
(1) L’auteur développe alors une argumentation déjà rodée dans Les grands récits militants des XIXème et XXème siècles. Religions de l’humanité et sciences de l’histoire, Paris, L’Harmattan, 2000.
(2) Marie Ymonet, « Les héritiers du Capital : l’invention du marxisme en France », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 55, novembre 1984.
Daniel BENSAID, Les dépossédés. Karl, les voleurs de bois et le droit des pauvres , Paris, La Fabrique, 2007, 126 pages. janvier 2008*
Daniel Bensaïd, philosophe et dirigeant politique d'extrême gauche à la LCR, propose dans ce court opuscule une très intéressante mise en perspective de textes de jeunesse de Marx. Bien avant la publication de ses analyses politiques, Karl Marx fut, durant un temps bref, journaliste. C'est à ce titre qu'il fut chargé de rédiger une série de comptes rendus de séances parlementaires consacrées à la question du vol du bois. Ces articles furent publiés en 1842 dans la Rheinische Zeitung. L'analyse de ces cinq articles (reproduits en fin de volume) n'est pas réellement l'enjeu du propos de Bensaïd. Il s'appuie d'ailleurs généreusement sur le travail de Lascoumes et Zander, publié il y a quelques années (1), pour commenter le texte de Marx.
Ces pratiques du vol de bois s'inscrivent dans le grand mouvement de dépossession des communautés villageoises et/ou rurales, au moment de l'appropriation privative des sols et des ressources. Mouvement entamé quelques décennies plus tôt en Angleterre, qui s'est traduit par les enclosures et l'expropriation massive du peuple paysan des terres. Marx inscrit donc son analyse des lois visant à protéger les propriétaires forestiers du vol de bois dans le grand mouvement de privatisation du sol et de ses richesses, au profit des privilégiés. Dans une première partie, Bensaïd rappelle ce contexte avec un sens de la synthèse achevé. Dans un second temps, il propose un rapide excursus à partir de quelques philosophes, pour appréhender la notion de propriété privée. C'est ainsi que quelques cursifs développements sont offerts à propos de Locke, Proudhon et surtout Rousseau, présenté comme l'auteur le plus décisif et le plus incisif en matière de contestation du droit de propriété. Suivant la ligne de pente marxienne, après avoir salué l'apport de Proudhon (« La propriété, c'est le vol »), Bensaïd opère un retour extrêmement critique sur ce dernier.
Enfin, dans un ultime moment, l'auteur se penche sur ce qu'il considère comme la phase actuelle d'appropriation par les puissances capitalistes dominantes des biens communs de l'humanité. En brevetant le vivant, en labellisant le corps et ses composants, le capitalisme actuel ne fait que poursuivre ce mouvement d'enclosure, immatériel désormais. En instaurant des barrières, liées à la propriété privée, le système capitaliste et la propriété privée constituent des entraves au libre développement des connaissances et des savoirs, au détriment du bien-être commun. S'appuyant sur les réflexions de Paul Sereni (2), Bensaïd en appelle, à rebours de la privatisation croissante du monde, à une appropriation sociale de celui-ci, libérant l'immense énergie créative, bridée par l'appropriation privative. Un petit livre incisif.
G.U.
(1) Lascoumes Pierre, Zander Harwig, Marx: « du vol du bois » à la critique du droit , Paris, Puf, 1984.
(2) Sereni Paul, Marx, la personne et la chose , Paris, Harmattan, 2007.
Paul BOUFFARTIGUE (sous la direction de), Le retour des classes sociales. Inégalités, dominations, conflits, La Dispute, 2004.
Un graphique, extrait de la contribution de Louis Chauvel, montre clairement que le nombre d'ouvrages (à partir du catalogue BNF) contenant le terme " classe ouvrière " ou " classes sociales " est en déclin croissant depuis la période des années 70. Pourtant, à travers divers indices (redéploiement du syndicalisme, renouveau de la conflictualité, préoccupations de nouvelles générations de chercheurs), la problématique des classes sociales fait un retour salutaire dans les préoccupations universitaires. Cet ouvrage participe clairement de cette dynamique.
Après un rappel des caractéristiques d'une classe sociale (communauté de situation, sentiment d'appartenance, constitution d'un sujet politique), cet ouvrage coordonné par un sociologue offre une série de précieuses contributions visant à renouveler et revivifier une approche marxiste. La première partie, inégalités et classes sociales, propose une interrogation sur le lien (et le passage) entre la constatation des inégalités sociales (de leur accroissement même) et leur appréhension en terme de classes. On regrettera que les débats internationaux n'aient été que marginalement pris en compte dans ces trois monographies introductives, qui laissent un goût d'inachevé. La seconde partie est dédiée à la dynamique des groupes sociaux avec de très bons textes consacrés à différents groupes (ouvriers, employés, les cadres, la grande bourgeoisie ou encore les élites managériales). Chacun de ces textes constitue une synthèse de bonne facture sur les groupes étudiés, par des spécialistes reconnus (Molinari, Alonzo, Bouffartigue, Pinçon-Charlot, Wagner).
Soucieux de ne pas demeurer dans une étroite approche du marxisme, la troisième partie s'intéresse aux dominations (versus l'exploitation). Trois aspects seulement, mais centraux, sont successivement analysés : le rapport au savoir, l'immigration ou encore les rapports sociaux de sexe. Cette partie apparaît comme la plus novatrice de l'ensemble, la contribution de Sabine Fortino sur la question de la mixité de l'emploi suscitant des points de vue assez novateurs. Enfin, plus classiquement, le recueil se conclut par une approche du conflit et du rapport à la politique. Si le texte sur le syndicalisme est plutôt terne, ceux consacrés aux classes moyennes ou aux nouvelles formes de contestation permettent une riche mise en perspective. C'est précisément autour de trois directions, l'analyse du capital et de ses mouvements, les formes de la domination et des mouvements émancipateurs possibles que se clôt cet ouvrage appelant à de plus amples développements, manifestant la vitalité d'une approche marxiste non dogmatique. Même si chacune de ces contributions prises isolément donne une impression inaboutie, l'ensemble fournit une direction des plus stimulantes.
Georges Ubbiali.
Jean-Yves CALVEZ, Marx et le marxisme , Paris, Eyrolles pratique, 2007, 158 p. janvier 2008*
Dominicain de son état, J.-Y. Calvez est l'auteur d'une excellente introduction à la pensée de Marx, paru pour la première fois en 1956 et régulièrement rééditée. Le moins que l'on puisse dire est que cet ultime opus ne restera pas gravé dans les mémoires. Ce n'est même plus un Marx pour les nuls qui nous est proposé là, mais au mieux un Marx pour très très grand débutant. Sans doute que l'auteur succombe au « qui trop embrasse mal étreint ». Car en sus de prétendre présenter la pensée de Marx en une grosse cinquantaine de pages, l'auteur propose d'y adjoindre un panorama du marxisme depuis la disparition de Marx. Autant dire que la présentation est des plus sommaires Cela donne, à titre d'illustration, des phrases comme « Aussi, bien qu'il ait contribué à la modernité du marxisme, Labriola n'a pas eu, dans l'immédiat, toute l'influence qu'il aurait pu avoir sur la pensée marxiste, tant en Italie qu'en Europe » (p. 94). Une telle phrase s'apparente plus à un rébus qu'à une information fiable. On pourrait hélas répéter pareille appréciation à propos de nombreux passages dont l'elliptisme frise l'épure. De plus, certaines allusions auraient mérité un peu d'explication (évocation de l'humanisme soviétique de la période Mitchourine, p. 83, par exemple). Ajoutons enfin que la volonté de faire au plus simple et au plus rapide conduit parfois l'auteur à un schématisme de bon aloi. Ainsi, avancer que « Au sens moderne, les prolétaires sont ceux qui ont un travail manuel et qui ont niveau de vie inférieur à celui des autres classes », p. 48, renvoie à une lecture pour le moins schématique de Marx. Mais le pire est dans doute contenu dans les choix interprétatifs de Marx et de ses épigones par Calvez. Daniel Bensaïd aura sûrement les oreilles qui lui siffleront quand il découvrira « qu'il représente la pensée trotskiste en France (grâce) à son Marx l'intempestif », p. 105. Plus fondamentalement, c'est au niveau de la partition même de Marx que figurent les limites de l'ouvrage. Calvez distingue un bon Marx (et un bon marxisme), celui du Marx économiste, qui se prolonge par le Marx réformiste de Bernstein. A cette figure intéressante de Marx, il oppose un Marx politique, père du totalitarisme, de la violence, du déni de démocratie, figure qui s'est actualisée dans l'Union soviétique, Lénine puis Staline. Bref, si un lecteur pressé souhaite une introduction à la pensée de Marx, ce n'est sûrement pas vers ce livre là qu'il devra se tourner.
G.U
- Calvez J.-Yves, La pensée de Karl Marx , Points Seuil, 2006
Pascal CHARBONNAT, Histoire des philosophies matérialistes , Paris, Syllepse, collection « Matériologiques », 2007, 652 pages, 33 euros. avril 2008*
Dans le cadre de cette collection des éditions Syllepse, en plein essor, élément d'une offensive énergique face au retour du spiritualisme, qui réédite entre autre les œuvres de Darwin, cette somme imposante a tout pour devenir une référence sur l'histoire des matérialismes. Un pluriel rendu nécessaire par la diversité des approches élaborées tout au long des siècles, ainsi que Michel Onfray avait pu déjà l'évoquer. Ici, le propos est plus pointu, et toujours relié au contexte socio-économique, démarche marxiste s'il en est, ce qui rend l'ensemble à la fois plus digeste et plus concret.
Le voyage débute avec les prédémocritéens (Thalès, Héraclide), avant de gravir le premier sommet de la pensée matérialiste, Démocrite, qualifié d'antithèse de Socrate. Epicure, après lui, approfondit sa vision, basée sur la notion d'atome comme brique fondamentale de la nature : l'univers, sans début ni fin, est intelligible, par le biais des sens, de l'intellect et des ressources de l'analogie, compensant les limites de la technologie d'alors. Au passage, Charbonnat remet à leur place tous ceux, tel Cogniot, qui avaient tendance à voir dans les matérialistes d'antan des progressistes systématiques sur le plan politique.
Après un passage (trop ?) rapide sur le Moyen Age, où ne subsisteraient que des « fossiles » du matérialisme, la réflexion reprend à partir du naturalisme de Pomponazzi, tous les penseurs antérieurs au XVIIIème siècle ne parvenant pas à concilier matérialisme et immanentisme. On retrouve donc des figures connues (Meslier, La Mettrie ou Diderot, dont la « fermentation » permanente de la matière apparaît comme un prélude à l'évolutionnisme) et d'autres plus négligées (Chesneau du Marsais, Sylvain Maréchal).
Avec le XIXème siècle, coexistent deux courants matérialistes, celui du matérialisme évolutionniste de Vogt et Büchner d'un côté (avec cette conceptualisation problématique d'un univers éternel, non né) ; le matérialisme dialectique de Marx et Engels de l'autre. Le XXème siècle voit leurs déclins parallèles, le premier peu à peu dissous dans la méthode scientifique, le second fossilisé par les bureaucraties du « socialisme réellement existant ». A cet égard, Pascal Charbonnat effectue un tri radical entre les théoriciens qui restent fidèles au matérialisme marxien et ceux qui, le révisant, versent dans l'idéalisme, allant de l'école de Francfort à Gramsci en passant par Ernst Bloch ou Denis Collin. Lénine, par contre, a droit à des développements respectueux de son appréhension de la dialectique, ce en quoi il est clairement différencié de Staline. On ne s'étonnera donc pas de lire en conclusion que la mort du capitalisme est l'avenir du matérialisme nouveau.
Ce qui relie toutes ces conceptions diverses, c'est la conviction de l'immanence de la réalité, et pas seulement l'idée selon laquelle tout serait matière. En conclusion, l'auteur appelle à une synthèse entre le matérialisme méthodologique des scientifiques et le matérialisme dialectique, au-delà de tout dogmatisme passé et préjudiciable. L'inscription de ce pan fondamental de notre histoire et de notre présent dans les programmes scolaires est d'autant plus indispensable.
Jean-Guillaume Lanuque
Denis COLLIN, Comprendre Marx , Paris, Armand Colin, collection « Cursus », 2006, 256 pages. Avril 2007*
Professeur de philosophie en lycée, ancien élève de Pierre Broué, Denis Collin s'était récemment signalé par la publication de Revive la République ! en 2005. Avec cet ouvrage destiné à un large public, et écrit dans un style riche, il souhaite revenir sur la pensée de Karl Marx, philosophique en particulier, interroger les contradictions d'une pensée en mouvement, critique et inachevée ; et le moins que l'on puisse dire, c'est que certaines de ses analyses ne devraient pas manquer de susciter la discussion.
Après un aperçu biographique, dans lequel Denis Collin liquide le supposé antisémitisme de Marx – accusation anachronique selon lui –, il rappelle à travers les œuvres la progressive critique de la philosophie idéaliste puis de l'économie politique. A cet égard, il relativise la rupture avec la philosophie de Hegel, les phases d'attraction et de répulsion de Marx à son égard s'étant succédées tout au long de sa vie. De même, il estime mineurs les Manuscrits de 1844 , et considère le remplacement ultérieur du concept d'aliénation, qui y figure, par celui d'exploitation, comme un progrès, une vue plus totalisante du mode de production capitaliste. Plus iconoclaste, il relève dans L'idéologie allemande la défense par Marx de l'individu réellement existant, l'opposant ainsi à Lénine et à son idéalisation de la « conscience de classe extérieure », qui serait ainsi davantage dans la lignée d'un Stirner. Partant de ce constat, il considère que Marx, loin de rechercher des lois de l'histoire, sinon au détour d'une polémique, défendait plutôt une histoire faite par les êtres humains, et donc non écrite à l'avance. De même, en dehors du mode de production capitaliste, Marx, ainsi que le remarque bien Denis Collin, n'a pas élaboré de définitions précises des autres modes de production.
En fait, c'est à un véritable nettoyage de la pensée marxienne, dans la lignée d'un Maximilien Rubel, que Collin se livre, la dissociant de bien des marxistes, comme lorsqu'il considère le « matérialisme dialectique » en tant que transformation en idéologie de la réflexion de Marx, et qu'il préfère voir dans Le Capital , plutôt qu'un exposé des lois de l'évolution des sociétés, une « philosophie économique ». De même, il souligne le flou des définitions des classes chez Marx, revenant généralement au plus petit dénominateur commun (prolétaire = salarié, par exemple), balaye le concept de conscience de classe, qu'il considère là aussi comme non marxien, et privilégie comme objectif, plutôt que la « dictature du prolétariat », l'association des producteurs comme vecteur du passage au socialisme, dans la lignée d'un Saint Simon. Les développements sur l'analyse du capital, de la plus value ou de l'analyse de la marchandise sont plus classiques, et ceux qui sont consacrés à la nature de l'Etat relativisent son analyse comme strict instrument des classes dominantes au profit d'une certaine autonomie reflétant les rapports de force entre classes, une vision a priori moins hétérodoxe que les précédentes. Qualifiant cette analyse de l'Etat par Marx de « point aveugle » de sa pensée, il en trouve la validation dans l'échec des révolutionnaires russes à mettre en application les leçons tirées du marxisme, aboutissant à l'inverse de l'idéal.
Quant à l'horizon communiste, Denis Collin plaide pour évacuer le « radicalisme verbal » dont faisait parfois preuve Marx pour définir des perspectives plus « raisonnables », avec justement la nécessité permanente, selon lui, d'un Etat, y compris post-capitaliste. Il estime néanmoins nécessaire de rester fidèle au communisme de Marx, mais en le « reformulant » aux conditions de notre temps. Ainsi, il considère que le rôle révolutionnaire attribué à la classe ouvrière a été contredit par l'histoire du XXème siècle. Un ouvrage qui suscitera nécessairement la discussion, voire la polémique, comme tant d'ouvrages antérieurs d'autant d'exégètes, qui souhaitaient tous « réactualiser », « reformuler » voire « refonder » le marxisme.
Jean-Guillaume Lanuque.
Pascal COMBEMALE, Introduction à Marx , Paris, La Découverte, 2006. juin 2007*
Et une introduction de plus ! Dans la célèbre (et de bonne tenue) collection Repères, ce professeur de sciences sociales , auteur d'une introduction également à Keynes, nous offre sa version de Marx (on retiendra la publication d'un autre spécialiste Calvez J.-Yves, Marx et le marxisme , Eyrolles pratiques, 2006). En cinq chapitres Combemale propose un exposé des principaux points de la pensée de Marx. La lecture proposée, sans grande originalité, mais très efficace, suit le parcours biographique de l'homme. Le premier chapitre, très chaleureux, présente l'itinéraire de l'intellectuel et du militant révolutionnaire. Le chapitre suivant propose une incursion dans la dimension philosophique de l'œuvre marxiste, l'évolution de sa formation, depuis Feuerbach et Hegel jusqu'à leur dépassement. Plusieurs encadrés permettent au lecteur débutant de se faire une idée d'un certain nombre de notions, ainsi praxis ou dialectique. Quelques stimulants aperçus sont évoqués. Ainsi, à partir d'une citation du Capital , Combemale souligne l'individualisme de Marx, à travers le concept de Selbstätigung, même si le format de la collection ne permet guère d'aller au-delà de ce repérage. Le troisième chapitre est consacré à la sociologie historique de Marx, en mettant l'accent sur les œuvres les plus palpitantes de ce dernier, Le 18 Brumaire de L.N. Bonaparte ou Les luttes de classes en France , rappelant au passage, à l'encontre de nombreux raccourcis, la complexité de la pensée de Marx sur les classes sociales, puisque ce dernier identifiait au moins quatre classes et de nombreux groupes/fractions. Les deux derniers chapitres abordent la thématique économique. Le chap. IV s'empare de la critique de l'économie politique, en déployant et se concentrant en un très convaincant exposé sur la notion de la valeur. Enfin l'ultime chapitre porte sur la notion de crise, permettant à l'auteur à faire le lien avec de nombreux travaux contemporains sur la dynamique des crises du capitalisme. La surprise provient de l'absence de conclusion de Combemale. Plutôt que de donner, plus ou moins en contrebande sa propre lecture de l'œuvre, il préfère avertir le lecteur qu'il le « laisse poursuivre sa réflexion sur une œuvre riche en tensions », p. 115 et lui offre pour ce faire une série de références pour prolonger ses lectures. Ce dernier n'aura qu'à piocher dans la bibliographie, essentiellement francophone, pour satisfaire sa passion. Notons d'ailleurs au passage que ni les travaux d'Alain Bihr, ni ceux, canoniques pourtant d'Auguste Cornu, ne figurent au fronton.
G.U.
Alain CUENOT, Biographie intellectuelle d'un révolutionnaire marxiste. Pierre Naville (1904-1993), Thèse de doctorat d'histoire contemporaine (direction. J. Girault), 2002, Université Paris XIII, 2 tomes, 543 p. et 189 p. mai 2008*
Impressionnant travail qu'a conduit cet historien auteur par ailleurs d'une thèse de 3e cycle sur Clarté, la revue d'Henri Barbusse. 733 pages pour rendre compte de la vie d'un homme, dont pas moins d'environ 200 pages pour l'appareil critique (bibliographie, archives, index, publications de Pierre Naville, chronologie, liste des sigles). Le travail de recherche est considérable, minutieux, érudit et bien souvent passionnant. Naville, rappelons le, fut un des fondateurs du mouvement surréaliste (il dirige notamment La Revue surréaliste) avec André Breton, avant de rompre avec ce courant artistique d'avant-garde pour s'engager de toute son énergie dans le militantisme politique au sein du PCF. Homme d'une grande culture, il assure la direction de la revue Clarté (26-28). Cette expérience l'amènera d'ailleurs à s'opposer au moralisme humanitaire de son fondateur Henri Barbusse. Au courant des débats au sein du mouvement communiste, en particulier grâce à Victor Serge qui le documente sérieusement depuis Moscou, Naville fait le voyage en URSS. Il y rencontre les dirigeants de l'Opposition et Trotsky en premier lieu. Ce voyage constitue un tournant dans sa vie et son engagement car ce jeune homme (il a 24 lorsqu'il rencontre le dirigeant bolchévique en disgrâce) comprend que la démarche marxiste n'équivaut pas au Parti communiste français. Riche d'une expérience intellectuelle (le surréalisme) et politique (le marxisme) assez peu commune, Naville s'engage dans la construction de l'Opposition de gauche en France. Avec quelques autres, dont les figures sont évoquées dans cette thèse, il dirige la presse trotskiste. Il n'est pas possible dans le cadre de ce compte rendu d'entrer dans le détail de cette activité d'une complexité extrême (la 3e période du PCF, la victoire nazie, le rassemblement populaire puis le Front populaire, l'entrisme dans la SFIO, puis le PSOP), dont rendent compte ces pages denses. Malgré son dévouement sans limite pour la cause révolutionnaire, Naville s'oppose néanmoins à plusieurs reprises aux positions de Trotstky. Finalement, sur des divergences politiques, Naville rompt avec le mouvement trotskyste à l'entrée de la guerre. Cette rupture sera définitive au sortir de la guerre, Naville ne reconnaissant pas la pertinence des analyses optimistes du courant trotskyste. Cette rupture ne signifie pas pour autant abandon du marxisme, au contraire. Des années 40 à sa mort, Naville ne cessera de se revendiquer d'un marxisme dialectique et révolutionnaire. Il manifestera d'ailleurs cette fidélité dès la première revue qu'il fonde en 1945, La revue internationale, creuset d'un marxisme non-stalinien, marqué par un certain scientisme. Militant du premier PSU, Naville sera de tous les combats de cette gauche socialiste qui se cherche à travers diverses expériences (PSU, PSG, UGS) de la IVe République, avant de se concrétiser par le PSU sous la Ve République. Jusqu'à la disparition du PSU, Naville se montrera fidèle à ce parti, en y incarnant un courant et une conception marxiste, en opposition contre un certain modernisme politique (illustré par des figures comme Martinet, Belleville, Mallet, Gorz ou encore Michel Rocard) ou les sirènes de la social-démocratie (Naville a exprimé un rejet constant de Mitterrand, et ce dès 1965). Parallèlement à son engagement politique, largement valorisé dans ce récit, Naville est également une des figures marquantes de la sociologie du travail à partir des années 50-60. Cette dimension de son personnage est beaucoup moins fouillée dans l'analyse proposée. On sent Cuenot fasciné par l'engagement profond du personnage (aucune de ses prises de position n'est oubliée, y compris certaines relativement secondaires ou peu originales) au détriment du Naville sociologue. Certes, les principaux apports de Naville (ses travaux sur le salaire, sur l'automation, sur les qualifications ou encore l'autogestion) sont explicités et analysés. Mais, mis à part la période de Mai 68 et l'engagement de Naville dans le CNRS, on ne sait rien de son activité de laboratoire. Quels furent ses étudiants, quelles travaux a-t-il dirigé, comment ses travaux furent ils reçus et lus par ses pairs ? De même, on regrettera qu'à l'issue de cette lecture, on ne sache pratiquement rien du Naville intime. Certes on apprend qu'il fut marié, mais rien sur sa vie de famille (eût il des enfants ?) ou sa vie privée. Pourtant, Cuenot a procédé à des entretiens avec des proches de Naville et la démarche biographique n'aurait rien perdu, bien au contraire, de se voir complétée par des dimensions de la vie quotidienne. De même, puisque l'on évoque la méthode, peut on regretter que si les écrits de Naville ont été très judicieusement utilisés tout au long de la démonstration (on jugera de l'ampleur des écrits dans le second volume), en revanche les archives sont beaucoup moins sollicitées. Après le mouvement de Mai, sans renier à ses idées, Naville s'éloigne de l'agitation militante pour se faire commentateur de l'actualité politique (la révolution portugaise, le Chili, la perestroïka) mais aussi analyste sévère de la société soviétique par la publication de son Nouveau Léviathan (en trois tomes) ou encore par le commentaire de la philosophie politique de Thomas Hobbes (Béhémoth). A l'évocation succincte de quelques uns des thèmes abordés dans cette thèse, le lecteur comprendra tout l'intérêt qu'elle puisse trouver un large public par le travail d'un éditeur.
Georges Ubbiali
Alain CUENOT, Pierre Naville (1904-1993). Biographie d'un révolutionnaire marxiste , Nice, Ed. Bénévent, 2007, 686 p., Bibliographie, Index, 26 €. mai 2008*
Ce livre appartient à la catégorie des ouvrages qui apportent des réponses à des questions qu'on se posait depuis longtemps. Tout d'abord, l'examen minutieux de son milieu familial permet de mieux comprendre comment le jeune Pierre Naville, du milieu des années 1920 à la veille de la guerre, a pu emprunter une voie si périlleuse, tout d'abord la marge littéraire qu'était le surréalisme, puis la marge politique qu'était le trotskysme. Certes, la fortune de son père, riche banquier genevois, le mettait à l'abri des soucis matériels -dans le Second Manifeste du surréalisme , André Breton le lui reprochera de manière brutale ( Manifestes du surréalisme , Gallimard, Folio-Essais, dernière réédition 2007, p. 97)-, mais le protestantisme de ce père le mettait à même de comprendre un fils qui s'opposait à l'opinion dominante. Il héritera aussi de son milieu le goût des livres, de la culture en général -Pierre Naville pratiquait la peinture et le piano-.
C'est au cours de son service militaire (1925-26) qu'il découvre le communisme et qu'il décide de ne plus se contenter des provocations et du scandale chers aux surréalistes. Ayant adhéré au PC et prenant en main la direction de Clarté avec Marcel Fourrier, il s'applique à pousser ses amis surréalistes vers le parti et la doctrine marxiste. Ayant découvert le marxisme, auquel il reste fidèle toute sa vie, il va s'employer à comprendre comment fonctionne le monde et aussi s'efforcer de le changer. Certes il est un militant discipliné, membre d'une cellule ouvrière (usine Farman à Boulogne-Billancourt), mais son « esprit d'analyse dialectique » le rend rétif aux mots d'ordre du parti. Son voyage à Moscou en novembre 1927, avec son ami Gérard Rosenthal, lui permet de rencontrer Léon Trotsky et de se convaincre de la justesse des thèses de l'opposition de gauche. Il assiste à l'enterrement de Joffé et prend connaissance de la lettre écrite par celui-ci à Trotsky avant son suicide (cette lettre étonnante est reproduite par Alfred Rosmer dans Léon Trotsky, De la révolution , Ed. de Minuit, 1963, p.641-4). Exclu du PC à son retour, il remplace Clarté par La Lutte de Classes et constitue un groupe oppositionnel d'une douzaine de personnes, ne parvenant pas à convaincre ses amis surréalistes -à l'exception de Benjamin Péret- de le rejoindre. L'adhésion au communisme de Breton ne relevant pas d'une réflexion doctrinale élaborée, il ne comprend pas ce qui se joue dans la crise qui oppose Staline aux oppositionnels, et a tendance à penser que la démarche du jeune Naville est dictée par « une inassouvissable soif de notoriété » ( op.cit. p. 96).
Très vite les premiers clivages apparaissent dans le groupe trotskyste, à propos du travail syndical à la CGTU , arbitrés de loin par Léon Trotsky qui appuie les frères Molinier et Pierre Frank contre Pierre Naville, trop intellectuel et trop fraîchement issu du surréalisme. Les tentatives d'Alfred Rosmer pour mettre en garde Trotsky contre Raymond Molinier, « un homme d'affaires », un « illettré » sur le plan politique, n'y feront rien. Naville n'a pas non plus grand succès avec André Gide, ancien condisciple et ami de son père. Certes, dans son Retour de l'URSS et surtout dans Retouches à mon retour de l'URSS , Gide se montre critique vis-à-vis des réalités soviétiques, mais il n'ira pas jusqu'à s'impliquer dans les activités du Comité contre les procès de Moscou. Naville s'engage complètement dans la défense de Trotsky gravement mis en cause par les staliniens, mais il n'aura pas le succès de ses camarades américains qui réussirent à intéresser à cette cause le grand psycho-pédagogue John Dewey, alors qu'en France ni Romain Rolland ni André Malraux ne lèveront le petit doigt pour Trotsky. Seul A. Breton protesta contre les exactions du pouvoir soviétique et fit même le voyage à Mexico où il rencontra Trotsky et Rivera avec lesquels il cosigna le Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant. Mais pour Naville, l'expérience trotskyste n'allait pas tarder à se terminer douloureusement. Ayant été en désaccord avec la tactique de l'entrisme (dans la SFIO puis le PSOP) préconisée par Trotsky, il fut finalement exclu par le secrétariat de la Quatrième Internationale , avec la majorité des membres du Parti Ouvrier Internationaliste (POI), le 15 juin 1939.
Pour lui, l'expérience trotskyste est irrémédiablement terminée. Il cesse toute correspondance avec Trotsky et reprend ses études universitaires (il complète sa licence de philo) avant d'être mobilisé. C'est en tant que soldat qu'il assiste à l'offensive allemande de mai 1940 et à la débâcle. Il apprend l'assassinat de Trotsky le 23 août 1940, ce qui le rend physiquement malade et le plonge dans « une sorte de paralysie politique ». Ayant réussi à recouvrer sa liberté du fait de sa maladie, après un an d'étude, il obtient son diplôme de Conseiller d'orientation et se fait recruter à Agen, en zone libre, pour mettre à l'abri sa femme Denise, d'origine juive. Il y restera de novembre 1942 à décembre 1944, sans rejoindre la Résistance. Il aurait été trop dangereux pour lui, l'ancien compagnon de Trotsky, de militer avec les communistes qui, à l'époque, qualifiaient les trotskystes d'hitléro-trotskystes, et il voyait De Gaulle comme un militaire, un conservateur, un bourgeois traditionnel. Par ailleurs, « peu enclin à la lutte directe et violente », il se réfugie dans l'étude, publiant en 1943 un ouvrage sur D'Holbach, philosophe encyclopédiste du XVIIIe siècle. Il écrit aussi sur l'orientation professionnelle, ce qui lui permettra à la Libération d'entrer au CNRS. Anticipant les recherches menées par Bourdieu, il montre combien l'appartenance sociale pèse sur le choix professionnel de l'enfant. Pour lui c'est la poursuite d'un reclassement professionnel, avec la soutenance de thèse en janvier 1956, de nombreuses publications comme son Nouveau Léviathan en plusieurs volumes, la création de revues scientifiques ( Les Cahiers de l'Automation… ). Avec Georges Friedmann il sera à l'origine de la sociologie du travail, observant avec acuité les évolutions du monde du travail, toujours fidèle à la méthodologie marxiste.
Mais parallèlement à cette carrière académique, Pierre Naville ne cesse d'intervenir sur la scène politique en militant. C'est avec minutie qu'Alain Cuenot suit son itinéraire et nous permet de comprendre, mieux que ne l'avaient fait les historiens qui l'avaient précédé, le positionnement original d'un homme. Après la Libération , Naville participe à l'aventure du Parti socialiste unitaire -le premier PSU comme on dit parfois-. Il y réaffirme la nécessité de faire respecter les libertés démocratiques, essentielles en toutes circonstances, mais impressionné par la force du PC à l'issue de la Résistance , il est partisan d'une union entre PC et SFIO. Il ne condamne donc ni le jdanovisme ni le lyssenkisme, reste muet face aux procès staliniens qui continuent dans les démocraties populaires et ne réagit pas à l'exclusion d'André Marty. De même, membre de la commission de la LCRC (Lutte contre la répression colonialiste), il proteste contre la répression dont sont victimes les anticolonialistes, mais ne signe pas le Manifeste de 121 en octobre 1960 (ce texte légitime l'insoumission des soldats pendant la guerre d'Algérie) contrairement à ses vieux amis Maurice Nadeau, Alfred Rosmer, Daniel Guérin… ou André Breton. Mais entre temps, il avait participé à la création du PSU (1960), dont il contribuera, avec Jean Poperen et Oreste Rosenfeld, à rédiger le premier programme. Candidat de ce parti à plusieurs reprises, il défendra les thèses de l'autogestion, de la démocratie directe. Au cours des événements de mai 68, il se montre favorable à la gestion des universités par les enseignants et les étudiants, mais ne se départit pas de son hostilité à l'égard des organisations trotskystes et maoïstes, qui « ont fait leur temps », et qu'il qualifie sévèrement de « sous-produits historiques », faisant partie des « différents résidus néo-staliniens ».
Sa fin de vie est illuminée par son remariage avec Violette Chapellaubeau, après que sa première épouse Denise soit morte en 1969. Cet homme rigoureux, qualifié par l'auteur de froid et de secret, se sera battu pour l'émancipation de l'homme et pour que triomphe l'intelligence critique. C'est le bel éloge par lequel termine l'auteur qui ne se laisse pas aveugler par son empathie. A plusieurs reprises, il est capable de pointer ses limites aussi bien en 1939, sur la Guerre qui vient, que sur la guerre d'Algérie, comme nous l'avons noté.
Salles Jean-Paul
Hélène DESBROUSSES, Bernard PELLOILE, Gérard RAULET, ss. Dir., Le peuple. Figures et concepts. Entre identité et souveraineté, Paris, François-Xavier de Guibert, 2004
Voilà un livre qui surprend pour le moins. Son orientation est clairement celle d'un marxisme critique, édité chez un éditeur spécialisé sur les ouvrages d'extrême-droite et de bondieuseries sulpiciennes. Le propos, pourtant ne prête pas à confusion puisqu'il s'agit d'une dénonciation claire et nette des conceptions ethniques ou culturelles du peuple. Ces aspects ont été discutés à l'occasion d'un colloque organisé par l'équipe Philosophie politique contemporaine qui a rassemblé une vingtaine d'universitaires. Autant ne pas le cacher, le ton est aride, le propos sérieux. L'introduction, bizarrement construite, est une charge contre le livre de Negri-Hardt (L'empire), passant par un rappel de l'émergence de la notion de peuple. Deux moments sont constitutifs de l'épanouissement de la notion de peuple, pour à chaque fois mieux l'enterrer, en limiter sa puissance sociale et politique : la révolution française et la fin du XXIe, au moment de l'expansion coloniale. Tel est le sens de la démonstration de l'article de Bernard Peloille sur le déni du peuple dans Les origines de la France contemporaine de Taine, ou la discussion de la notion de peuple chez Sieyès (lire les textes de Jacques Guilhaumou ou Andreï Tyrsenko par ex.) Le peuple réapparaît dans la littérature autour des années 70, à travers les études ethnologiques, sous la forme d'une recherche de l'identité. Cette thématique s'inscrit dans le renouvellement de la thématique contre-révolutionnaire du XIXe, visant clairement à remettre en cause la notion de classe (sur l'émergence de l'expression Lutte(s) de classe(s), se reporter au texte de M.-France Piguet). Les contributions, nombreuses, à partir du cas des ex-pays communistes, sont là pour illustrer cette régression politique (articles de Wanda Dressler, Speranza Dumitru, Andreï Tyrsenko). Une contribution spécifique sur la Yougoslavie aurait d'ailleurs trouvé ici sa place. Mais cette idée d'identité nationale se retrouve également (lire Christelle Cavalla) dans le programme des Verts. Si l'on ne peut présenter l'ensemble des articles rassemblés (sur le concept de peuple chez Gentile, sur l'image du peuple dans le roman allemand, sur le mot en 1848 ou encore sur la plèbe antique, etc.), il revient néanmoins à Gérard Raulet de conclure cet essai collectif en s'interrogeant sur la pertinence contemporaine de cette notion pour la philosophie politique.
Georges Ubbiali.
Karl KAUTSKY, Le programme socialiste, Pantin, Les bons caractères, 2004.
Tous les lecteurs de Dissidences ne peuvent qu’accueillir avec intérêt la réédition de textes politiques classiques. Celui-ci en fait partie. Kautsky, passé à la postérité comme le « renégat Kautsky », suite à la publication par Lénine d’une fameuse brochure polémique, a publié ce texte en 1892, comme une sorte de commentaire populaire des principes et du programme du Parti social-démocrate à la suite de son congrès d’Erfurt tenu l’année précédente. Le livre remplit en effet toutes les conditions d’une bonne vulgarisation, accessible au plus grand nombre. Kautsky n’hésite pas à éluder certaines questions, ainsi sur la question des crises économiques (p. 82), quand elles lui semblent devoir faire l’objet d’un développement séparé et savant. On retrouve donc au fil des cinq chapitres les principales notions du marxisme porté par la social-démocratie : l’apparition du capitalisme, la concentration industrielle, le développement du travailleur libre (le prolétaire), la classe capitaliste, la société future, la lutte des classes, le parti et son rôle, le mouvement syndical etc. Le programme socialiste se lit avec intérêt et sans difficulté majeure. En revanche, on n’est pas obligé de suivre la préfacière qui affirme que « seuls les exemples ont pris une ride » (p. 3). En effet, l’exposé que fait Kautsky est celui d’un marxisme particulièrement daté et sommaire par bien des aspects. Parmi ceux-ci, prenons en deux qui peuvent poser problème. D’abord sur la conception de l’action politique développée par Kautsky. S’il évoque au détour d’une phrase la question de la grève comme moyen d’action (p. 213), il développe surtout le rôle décisif de la lutte parlementaire (« le parlementarisme commence à changer de nature. Il cesse dès lors d’être un simple moyen de domination de la bourgeoisie… [Les luttes parlementaires] sont le levier le plus puissant pour faire sortir le prolétariat de son abaissement économique, social et moral », p. 220-221). Cette idée, second aspect, est solidaire d’une conception fortement évolutionniste de la marche, inéluctable, au socialisme. On pourrait multiplier les citations, mais le marxisme porté par Kautsky (et avec lui par la IIe Internationale) s’inscrit dans un automatisme prescrit « par les lois de l’évolution ». Ce socialisme automatique, cultivant la passivité des masses (puisque le parti social-démocrate allemand ne cessait de gagner des voix d’élections en élections), Kautsky le voyait dans un horizon proche (il affirme ainsi, p. 147, à propos de l’évolution du capitalisme, « Cependant, personne n’osera dire quelles formes il revêtira dans dix, vingt ou trente ans – supposé d’ailleurs qu’il se maintienne aussi longtemps » (souligné par moi). On sait, hélas, ce qu’il advint de cet optimisme qui sombra corps et bien dans le ralliement à l’Union sacrée en 1914. Que ce texte soit intéressant, utile pour l’histoire du mouvement ouvrier, sûrement. Qu’il constitue un bréviaire pour penser le socialisme et l’action politique du XXIe siècle, l’affirmation vaut surtout par les interrogations, voire les dénégations, qu’elle ne manquera pas de susciter.
Georges Ubbiali
Lénine, La maladie infantile du communisme (le « communisme de gauche ») , Montreuil, Editions science marxiste, collection Bibliothèque jeunes, 2007, 174 pages, 5 euros. novembre 2007*
Cette nouvelle édition d'un des pamphlets les plus fameux de Lénine, sous titré ici d'une manière bien plus pertinente que certaines traductions privilégiant le terme de « gauchisme », est due à la volonté des mêmes éditions qui avaient réalisé une superbe réédition du Manifeste communiste et, plus récemment, une traduction inédite du Leçons d'une défaite, promesse de victoire de Munis (chroniqué sur ce site). Le produit est toujours très beau, vendu à un prix raisonnable, mais l'appareil critique est par contre nettement moins méritoire. Une introduction d'Arrigo Cervetto a bien été ajoutée, mais en plus de ne pas être nouvelle (il s'agit en fait d'un extrait de La difficile question des temps , ouvrage également publié chez Science marxiste), elle s'inscrit dans une doxa léniniste assez prévisible et ennuyeuse. Reste le texte originel, un classique de la littérature communiste. Si certains des aspects développés apparaissent désormais datés (l'insistance sur la ferme autorité nécessaire à la victoire du socialisme, l'urgence révolutionnaire ici sous entendue), d'autres nourrissent encore aujourd'hui les débats au sein du mouvement révolutionnaire : est-il souhaitable de nouer des compromis dans le cadre de la lutte ? Est-il utile de participer aux parlements bourgeois ? L'appartenance à des syndicats non révolutionnaires est-elle vraiment nécessaire ? A toutes ces questions, Lénine répond sans hésitation par l'affirmative, ce qui tend à démontrer toute l'importance que sa réflexion possède encore près d'un siècle plus tard. On regrettera néanmoins l'absence de compléments, tels les réponses données à l'époque à cette brochure par certains des communistes de gauche attaqués, voire même un aperçu des suites que ce texte a engendrées dans les décennies ultérieures, dont Le gauchisme, réponse à la sénilité du communisme de Daniel Cohn-Bendit n'est pas la moins fameuse.
Jean-Guillaume Lanuque
Michael LÖWY, coord., Ecologie et socialisme, Paris, Syllepse, 2005
Pas moins de sept contributeurs pour initier le premier volume de ce qui est prévu comme le titre inaugural d’une nouvelle collection chez Syllepse, intitulée Ecologie et politique. Comme l’explique Löwy dans son introduction, les auteurs se reconnaissent très largement dans l’analyse marxiste, et l’objectif est bien d’enrichir cette tradition politique par l’apport des préoccupations portées essentiellement par les partis écologistes à ce jour. Volonté qui se manifeste internationalement si l’on en croit la liste des signataires du manifeste écosocialiste international qui conclut l’ouvrage. Si l’on excepte le premier texte, signé P. Corcuff qui apparaît comme un empilement éclectique et hétérogène d’auteurs, sans véritable intérêt autre que de palabre, l’ensemble des autres contributions soulèvent de nombreuses interrogations, sans toutefois parvenir véritablement à y répondre toujours. Une sorte confusion initiale entre une dénonciation de l’industrialisation en tant que telle et le règne du capital parcourt la plupart des articles.
François Iselin s’attelle à comprendre l’absence de dimension écologique marquée dans la conscience de classe. On n’est pas obligé du tout de partager la place centrale qu’il accorde à l’ignorance en la matière. En tous les cas, la question est posée. Les textes de Andrew Feenberg et Joel Kovel, auteurs américains, apparaissent pour le premier très daté (discussion des débats entre Paul Ehrlich et Barry Commoner, deux auteurs américains, dans les années 60-70) et très ésotérique pour le second (« Dialectique des écologies radicales »). Dans son interrogation, « Qu’est ce que l’écosocialisme ? », Löwy montre que cette préoccupation ne relève pas uniquement des militants des pays les plus riches, mais concerne aussi ceux des pays du tiers-monde. L’émergence d’une écologie des pauvres, dont il cite quelques illustrations, lui semble aller dans le bon sens.
En revanche, l’usage de la notion d’une économie morale (une politique économique fondée sur des critères non-monétaires et extra-économiques, forgée par E.P. Thompson) pose plus de problèmes qu’elle n’apporte de réponse. Rousset pose quelques bornes sur l’intégration de l’environnement dans la re-définition d’un humanisme radical, tandis que Wallis (article traduit d’une revue américaine) ouvre quelques pistes pour un socialisme écologique. Le document final, « Principes et objectifs du réseau écosocialiste au Brésil », illustre bien quelques-unes des apories posées par ces contributions, à travers l’usage d’un vocabulaire valorisant l’être humain (voire les gens, les individus, l’humanité, etc.) au détriment de la figure du travailleur. De quoi stimuler les discussions et permettre d’approfondir cette approche à l’occasion des prochaines publications.
G.U.
Jean-Jacques MARIE, Karl Marx. Le Christophe Colomb du Capital , Paris, La Quinzaine Littéraire / Louis Vuitton, collection Voyager avec…, 2006, 294 pages, 24 euros. juin 2007*
Nous avions laissé Jean-Jacques Marie avec une somme importante sur Cronstadt et une biographie moins convaincante de Trotsky , nous le retrouvons s'intéressant cette fois à Karl Marx. S'il profite de l'occasion pour remettre à leur place certains biographes parfois peu scrupuleux (Jacques Attali pour ne pas le citer), son propos central est ailleurs. Le thème de cette belle collection co-dirigée par l'hebdomadaire de Maurice Nadeau et Louis Vuitton est en effet le voyage, ce qui nous avait valu voici quelques années d'intéressants Carnets de Chine par Jean Chesneaux… Se basant essentiellement sur la riche correspondance de Marx, qu'il cite abondamment, Jean-Jacques Marie s'efforce d'analyser les liens entre l'imposant penseur et le voyage. Il montre d'ailleurs bien, en préalable, que Marx, à rebrousse poil du touriste, ne voyage pas principalement par plaisir, mais par nécessité ; que contrairement à son ami Engels, il ne s'attache ni aux paysages, ni aux individus rencontrés, ni aux monuments, mais à tout ce qui peut l'aider dans l'abstraction et la compréhension des « réalités sociales », caractéristique du révolutionnaire permanent qu'il est. Au passage, on a de larges éclaircissements sur l'intimité, la vie de famille et les goûts littéraires de Marx, amateur de Diderot ou de Balzac, tant ses voyages les plus fréquents se firent bien au cœur des livres, dans la bibliothèque du British Museum en particulier. C'est ce qui conduit à le qualifier de Christophe Colomb du capital, référence à ce voyage au sens figuré qu'il fit tout au long de sa vie dans ce continent nouveau du capitalisme. Autres extensions du mot voyage, qui permettent à Jean-Jacques Marie d'élargir son étude, les voyages fantasmés imaginés par les adversaires de Marx et obsédés par d'éventuels complots, ou ses « voyages dans l'avenir », prévisions de révolutions futures. Les voyages concrets qu'il fit s'expliquent quant à eux surtout par les diverses procédures d'exclusion dont il fut victime et les soins à accorder à une santé déficiente. Cela lui permit de découvrir Paris, la Belgique, l'Autriche, ou bien sûr l'Angleterre, occasions pour Jean-Jacques Marie de nous retracer les combats politiques de Marx. L'angle d'approche, éminemment original, nous permet ainsi de redécouvrir l'auteur du Capital avec un grand intérêt.
Jean-Guillaume Lanuque
Karl MARX, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte , Paris, Le livre de poche, collection « Classiques de la philosophie », 2007, 288 pages, 5,50 euros. novembre 2007*
A l'occasion de la présence de textes de Marx sur la France du mitan du XIX ème siècle au programme des concours aux grandes écoles dès la rentrée 2007, toute une série de rééditions a vu le jour. Parmi celles-ci, celle proposée par le livre de poche est sans doute une des plus intéressantes. L'appareil critique fourni est en effet particulièrement étoffé, occupant un bon tiers du livre, sans compter les notes de bas de pages, principalement biographiques. L'introduction - trop brève - de Jean Ducange resitue ainsi la rédaction du pamphlet marxien dans son contexte, et propose des développements synthétiques précieux sur sa postérité. Le tout est complété par une courte bibliographie franco-allemande. L'introduction d'Emmanuel Barot, plus longue, est également d'une lecture plus ardue. Il y analyse Le 18 Brumaire , véritable exemple d'histoire immédiate, comme un modèle de la pensée marxienne en action : l'autopsie des classes y est nuancée, et le déterminisme simpliste est remplacé par une vision dialectique, le coup d'Etat de Louis-Napoléon apparaissant comme un mélange entre les modes de production capitaliste et féodal. Face à une bourgeoise idéologiquement faible, le futur Napoléon III s'impose comme le champion d'une paysannerie sans véritable conscience de classe, à la recherche d'un représentant. Ce faisant, E. Barot souligne la conception d'historien engagé défendue par l'auteur du Manifeste , en insistant sur les parallèles entre ce dernier et l'œuvre de Machiavel. Quant au texte de Marx lui-même, il reste tout à fait d'actualité de par la méthode d'analyse mise en œuvre, sans verser pour autant dans un parallèle facile et trompeur entre la situation des débuts du Second Empire et la France de Sarkozy…
Jean-Guillaume Lanuque
Moishe POSTONE, Marx est il devenu muet ? Face à la mondialisation, La Tour d’Aigue, 2003 septembre 2006*
Moishe Postone est un historien américain, dont seuls quelques articles sont disponibles en français. C’est donc avec curiosité que l’on accueillera ces trois textes rassemblés dans ce petit livre. Textes de nature assez différente puisqu’il s’agit d’une conférence, d’une critique d’ouvrage et enfin du chapitre d’un livre paru en 1986. On passera rapidement sur la critique de l’ouvrage de Jacques Derrida Spectres de Marx, discussion assez difficile pour qui ne connaît pas la lecture derridienne de l’apport marxiste, pour se concentrer sur les deux autres papiers. « Quelle valeur a le travail ? » présente une version hyperdéterministe de la conception marxiste du procès de valorisation du capital. Dans une approche que l’auteur qualifie lui-même de « niveau d’analyse d’une grande abstraction logique », p. 36, il se propose une version éliminant les classes sociales. Le procès de valorisation de la valeur se passe des classes, fonctionnant comme un procès auto-entrentenu : « La forme abstraite de domination analysée par Marx dans le Capital ne peut donc pas être comprise de manière adéquate en termes de domination de classe, ou plus généralement, en termes de domination concrète de groupes sociaux ou d’organismes institutionnels de l’Etat et/ou de l’économie », p. 30. Dans le fonctionnement du capitalisme, ce qui prévaut, c’est la domination du travail et, surtout, de la valeur. La lutte contre le capitalisme est donc une lutte entre les hommes et la valeur et non entre le prolétariat et la bourgeoisie, comme le notent les préfaciers. Le marxisme d’inspiration française avait connu une période objectiviste, en particulier, avec Althusser, mais la version d’automate social présentée (brièvement) par Postone bat tous les records. Le second texte, « Antisémitisme et national-socialisme », peut se lire comme une application de cette version du marxisme. Le raisonnement est des plus inattendus, proposant une sorte de décalque se revendiquant du marxisme du discours nazi. Prenant au comptant le discours nazi d’assimilation des juifs à l’argent (à la valeur, en termes marxistes), Postone en vient à expliquer que l’extermination des juifs n’est rien d’autre que « la suppression du capitalisme et de ses effets négatifs », p. 101, comme si le nazisme pouvait être pensé comme un mouvement anticapitaliste (l’auteur parle du nazisme, ainsi qu’il se présentait lui-même, au moins avant 1933, comme d’un « mouvement de révolte », p. 83). On reste un peu confondu par la raisonnement, dont la dimension critique repose sur le fait que cette élimination des juifs ne fut qu’un leurre en ce sens que l’équation juif=capitalisme/valeur n’est rien d’autre qu’une approche fétichiste car « faire du concret une hypostase, identifier le capital à l’abstrait phénomènal, c’est affirmer une forme « d’anticapitalisme » qui tente de dépasser l’ordre social existant à partir d’un point de vue qui, en fait, lui reste immanent », p. 99. Si l’on ne peut qu’être d’accord avec la conclusion du raisonnement selon lequel les nazis « ont gagné leur guerre, leur « révolution » contre les juifs d’Europe, on reste en revanche assez stupéfait par la méthode mise en œuvre tout au long de cet article, et plus généralement, dans ce court ouvrage.
G.U.
Thierry POUCH, Les économistes français et le marxisme. Apogée et déclin d'un discours critique (1950-2000), Rennes, PU Rennes, 2001.
Bien que paru il y a déjà un moment, ce livre mérite toute l'attention des lecteurs de Dissidences. En effet, l'auteur, économiste lui-même, offre un panorama de la place du marxisme au sein d'une discipline universitaire qui règne aujourd'hui en maître dans la justification des politiques de contre-réformes libérales. Même si le propos nécessite une connaissance parfois un peu pointue du marxisme, son contenu intéresse un public plus large. La première partie est consacrée à l'implantation du marxisme en économie à l'Université, au sortir de la seconde guerre mondiale. Deux vecteurs sont repérés : les professeurs humanistes des facultés de droit et les économistes liés au PCF. De manière tout à fait surprenante, Thierry Pouch montre que la matrice commune à ces deux courants-individus est leur appartenance dans l'avant-guerre ou durant Vichy au courant corporatiste. Dans les années 60-70, sur la base des luttes d'indépendance puis du processus de la décolonisation, le marxisme s'illustre à travers la théorie du CME (capitalisme monopoliste d'Etat), version réformiste portée par les économistes communistes, et le marxisme révolutionnaire mâtiné de trotskysme (Salama, Vallier, Dallemagne) regroupé autour d'une revue phare : Critique de l'économie politique. Parvenu au faîte de son influence dans les années 80, le marxisme en économie va pourtant connaître un déclin continu conduisant pratiquement à son éviction de la sphère académique. La seconde partie s'attache à comprendre cette implosion. Bien qu'armé des concepts développés par le sociologue Pierre Bourdieu (champ, stratégie, lutte symbolique notamment), cette seconde partie est beaucoup moins convaincante. En effet, Pouch utilise de manière assez lâche l'appareillage critique de la sociologie bourdieusienne. En lieu et place d'une construction de ce fameux champ de l'économie universitaire, il se contente de dresser des portraits, au vitriol parfois (ainsi Michel Aglietta ou Robert Boyer et plus largement l'école de la régulation). Faute d'un portrait objectivé du champ, les explications avancées de ce déclin du marxisme se dispersent en une série d'éléments disparates. Certes, la professionnalisation de la discipline (dont la mathématisation croissante constitue un indicateur décisif) tient lieu d'explication. Mais la crise économique, le retournement de veste, l'impasse du développement du tiers-monde, la critique poppérienne ou encore le marxisme analytique (ie. individualiste) anglo-saxon sont autant d'arguments qui fonctionnement sur la logique de l'agglutination plus que sur la démonstration. Notons d'ailleurs que le dernier chapitre sur la réfutation poppérienne apparaît non seulement superflu mais encore faible du point de vue théorique (voir par exemple les allusions inutiles au débat Marcuse-Wittgenstein). Malgré ses limites, ce livre constitue une lecture stimulante pour comprendre l'impérialisme libéral qui domine la discipline économique dans l'hexagone.
Georges Ubbiali.
David RIAZANOV, Marx et Engels, Paris, Les bons caractères, 2005
Depuis de nombreuses années, ce livre n’était plus disponible (dernière édition : Anthropos, 1970). Saluons l’initiative des éditions Les bons caractères pour cette réédition. S’il n’est pas besoin de présenter Marx et Engels, il n’en va pas de même pour l’auteur de ces neuf conférences. Riazanov fut un militant de la social-démocratie russe d’avant la révolution. A l’image de Trotsky, il demeura hors fraction et ne rejoignit le parti bolchevik qu’après la révolution. Cela ne l’empêcha pas de demeurer en désaccord sur de nombreux points avec Lénine ou Trotsky, en particulier sur le rôle de la démocratie dans le cours révolutionnaire. Spécialiste du mouvement ouvrier, il fut nommé, en 1922, directeur de l’Institut Marx-Engels. A partir de ce moment là, il se tint hors des batailles de fraction dans le parti, tout en aidant les oppositionnels. Cela n’empêcha pas Staline de le faire fusiller en 1938.
Le propos de Riazanov est double : d’une part présenter Marx et Engels comme des militants aux prises avec l’action politique de leur temps, et non comme de simples intellectuels liés au mouvement ouvrier naissant. D’autre part, dans une veine matérialiste un tantinet réductrice, présenter plus les conditions socio-économico-politiques dans lesquelles agissaient les deux compères que véritablement leur dimension biographique. Marx et Engels tendent ainsi à disparaître comme personnages au profit du contexte dans lequel ils évoluaient. C’est tout juste si l’on apprend que Marx fut marié et eut plusieurs enfants.
Il n’en reste pas moins que ces conférences sont du plus grand intérêt pour suivre et comprendre les luttes qui présidèrent à la naissance du mouvement ouvrier. Riazanov ajoute toujours le détail qui rend vivant ce récit. On songe ainsi à la lettre d’admonestation que le comité central de la Ligue des communistes adresse à Marx le 26 mars 1848 pour le presser de rédiger le Manifeste (p. 92) ou encore, autre illustration, sur la manière dont les comités centraux des organisations ouvrières étaient désignés selon des principes géographiques (p. 89).
En revanche, revers de la médaille, en insistant sur l’engagement pratique des deux pères du mouvement ouvrier, Riazanov en néglige la dimension théorique. Ainsi seules quelques lignes sont consacrées au Capital, à sa rédaction et à son importance. Le conférencier promet certes d’aborder cette question dans une autre série de conférences. En attendant, plus de place est consacrée à l’Anti-Dühring d’Engels qu’au livre de Marx. Ajoutons pour finir, que les éditeurs du livre auraient été bien inspirés d’enrichir leur travail éditorial à la fois par un index des personnages cités et surtout par une présentation de personnages désormais inconnus à l’instar de Steklov ou Tikhomirov. Nul doute que la prochaine édition permettra de corriger ces défauts véniels.
G.U.