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- Marc ANGENOT, Le marxisme dans les grands récits. Essai d’analyse du discours, Paris, L’Harmattan / Les Presses de l’Université Laval, 2005. - Alain BADIOU, Slavoj ZIZEK et alii, L' idée du communisme . Conférence de Londres , Paris, Nouvelles Editions Lignes, 2010, 347 pages, 22 € - Daniel BENSAID, Les dépossédés. Karl, les voleurs de bois et le droit des pauvres , Paris, La Fabrique, 2007, 126 pages - Daniel BENSAID / CHARB, Marx [mode d'emploi] , Paris, Zones, 2009, 216 pages, 13 € - Paul BOUFFARTIGUE (sous la direction de), Le retour des classes sociales. Inégalités, dominations, conflits, La Dispute, 2004. - Jean-Yves CALVEZ, Marx et le marxisme , Paris, Eyrolles pratique, 2007, 158 p - Pascal CHARBONNAT, Histoire des philosophies matérialistes , Paris, Syllepse, collection « Matériologiques », 2007, 652 pages, 33 euros - Denis COLLIN, Le cauchemar de Marx. Le capitalisme est-il une histoire sans fin ? , Paris, Max Milo, 2009, 320 p., 24,90 € - Denis COLLIN, Comprendre Marx , Paris, Armand Colin, collection « Cursus », 2006, 256 pages - Pascal COMBEMALE, Introduction à Marx , Paris, La Découverte, 2006 - Alain CUENOT, Biographie intellectuelle d'un révolutionnaire marxiste. Pierre Naville (1904-1993), Thèse de doctorat d'histoire contemporaine (direction. J. Girault), 2002, Université Paris XIII, 2 tomes, 543 p. et 189 p. - Alain CUENOT, Pierre Naville (1904-1993). Biographie d'un révolutionnaire marxiste , Nice, Ed. Bénévent, 2007, 686 p., Bibliographie, Index, 26 € - Hélène DESBROUSSES, Bernard PELLOILE, Gérard RAULET, ss. Dir., Le peuple. Figures et concepts. Entre identité et souveraineté, Paris, François-Xavier de Guibert, 2004 - Gérard DUMENIL, Michael LOWY, Emmanuel RENAULT, Lire Marx , Paris, Puf, 2009, 304 p., 15 € - Friedrich ENGELS, Antidühring. M. E. Dühring bouleverse la science , Montreuil, éditions Science marxiste, collection Bibliothèque jeunes, 2007, 440 pages, 5 euros - Christophe FOUREL, André GORZ. Un penseur pour le XXI e siècle , Paris, La Découverte, 2009, 239 p., 18 € - Isabelle GARO, L'idéologie ou la pensée embarquée , Paris, La Fabrique, 2009, 182 p., 12 € - Eric HOBSBAWM, Marx et l'histoire , Paris, Demopolis, 2008, 208 p., 21 € - Tristram HUNT, Engels. Le gentleman révolutionnaire (The frock-coated communist. The revolutionary life of Friedrich Engels) , Paris, Flammarion, collection « Grandes biographies », 2009, 592 pages, 28 euros - Karl KAUTSKY, Le programme socialiste, Pantin, Les bons caractères, 2004. - Paul LAFARGUE, Paresse et révolution , Paris, Tallandier, collection « Texto – le goût de l'histoire », 2009, 432 pages, 10 euros - Christian LAVAL, Marx au combat , Paris, Thierry Magnier, 2009, 148 p., 8,90 € - Lénine, La maladie infantile du communisme (le « communisme de gauche ») , Montreuil, Editions science marxiste, collection Bibliothèque jeunes, 2007, 174 pages, 5 euros - Michael LÖWY, coord., Ecologie et socialisme, Paris, Syllepse, 2005 - Pierre MACHEREY, Marx 1845. Les « thèses » sur Feuerbach , é ditions Amsterdam, Paris 2008, 237 pages, 9,80 € - Jean-Jacques MARIE, Karl Marx. Le Christophe Colomb du Capital , Paris, La Quinzaine Littéraire / Louis Vuitton, collection Voyager avec…, 2006, 294 pages, 24 euros - Roger MARTELLI, Communistes , Paris, La ville brûle, 2009, 142 p., 13 € - Karl MARX, La guerre civile en France , Montreuil, éditions Science marxiste, collection « Bibliothèque jeunes », 2008, 146 pages, 5 euros / Karl Marx et Friedrich Engels, Inventer l'inconnu. Textes et correspondance autour de la Commune , Paris, La Fabrique , collection « Utopie et liberté », 2008, 304 pages, 18 euros - Karl MARX, Critique du programme de Gotha, Traduction de S.Dayan-Herzbrun , Edition de J. Numa-Ducange , Collection « G.E.M.E. », Editions Sociales, Paris, Mai 2008, 5 euros - Karl MARX, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte , Paris, Le livre de poche, collection « Classiques de la philosophie », 2007, 288 pages, 5,50 euros - Franz MEHRING, Karl Marx. Historie de sa vie , Paris, Omnia éd., 2009, 621 p. 14 € - Arno MUNSTER, André Gorz ou le socialisme difficile , Paris, Lignes, 2008, 123 p., 14 euros - Moishe POSTONE, Marx est il devenu muet ? Face à la mondialisation, La Tour d’Aigue, 2003 - Thierry POUCH, Les économistes français et le marxisme. Apogée et déclin d'un discours critique (1950-2000), Rennes, PU Rennes, 2001. - David RIAZANOV, Marx et Engels, Paris, Les bons caractères, 2005 - Emmanuel RENAULT (ss. dir. de), Lire les Manuscrits de 1844 , Paris, 2008, Actuel Marx Confrontations, PUF, 150 pages, 18 € - Roland SIMON, Histoire critique de l'ultragauche. Trajectoire d'une balle dans le pied , Marseille, Senonevero, 2009, 340 pages, 15 euros - ZAK, Pourquoi je suis communiste , Paris, Editions Guillo-Rouxel, 2007, 126 p
Marc ANGENOT, Le marxisme dans les grands récits. Essai d’analyse du discours, Paris, L’Harmattan / Les Presses de l’Université Laval, 2005. mai 2006* Inscrit dans le droit fil de ses ouvrages précédents –souvent commentés par Dissidence-, Le marxisme dans les grands récits reprend, à partir du guesdisme, l’essentiel des problématiques de Marc Angenot. Au rebours des ouvrages qui, dans l’après 1989, instruirent le procès du marxisme (François Furet, Martin Malia notamment), l’auteur voudrait « prendre le problème autrement, c'est-à-dire par l’autre bout et demander comment tout cela [le marxisme] a commencé (p 4) ». D’où ce choix du discours guesdiste comme support principal de l’analyse qui construit le fil directeur d’une entreprise plus ample courant sur ce grand récit socialiste du XIXe siècle. Le guesdisme est ainsi, pour M. Angenot suivant les contemporains –dont Alexandre Zevaes-, un néologisme éponyme du marxisme à la Belle époque. Ce marxisme (guesdisme) est pour lui l’expression accomplie d’une logique cognitive de la modernité dont il ne saurait ainsi se déprendre. Cette logique constitue le marxisme en science, d’où la force du syntagme de socialisme scientifique dans le champ politique, conçu par les guesdistes comme une arme, garante d’une orthodoxie comme d’une conception singulière du parti. Le marxisme tel qu’entendu par le guesdisme est une science sociale. Système idéologique, le socialisme scientifique dans sa variante guesdiste fonctionne ainsi comme un grand récit militant (1) dont l’auteur analyse minutieusement l’ensemble des ressorts, comme des figures discursives qui l’animent garantissant sa pérennité et son succès. Au terme de cette démonstration courant sur 300 pages, le lecteur atteint ce qui constitue le cœur de l’analyse, le guesdisme comme science militante au service d’un parti. Il s’agit ainsi d’un marxisme sans Marx, d’un marxisme indépendant de Marx (p 363). Angenot reprend alors la question de l’introduction du marxisme en France, s’inspirant des travaux de Marie Ymonet (2) pour se saisir « de la montée en puissance d’une idéologie placée sous l’invocation de Marx (p 365). » Le paradoxe de ce marxisme introuvable, selon la formule de Daniel Lindenberg (1975), se comprend pour Marc Angenot dans la manière dont les essayistes, de Régis Debray à Daniel Bensaïd, ont abordé ce questionnement. Il ne s’agit pas de se saisir de cette question de l’introduction du marxisme dans l’examen quasi scholastique des propositions du guesdisme en miroir du corpus des œuvres de Marx, mais de comprendre le guesdisme et son rapport à Marx par la médiation de la propagande. Le marxisme est alors –aux lendemains de la Commune- un produit en indivision pour toutes les branches du mouvement ouvrier ; Guesde, par ses qualités d’orateur et de publiciste saura faire fructifier cet héritage par toute une série de procédés. La formule, la réminiscence, l’axiome constituent ainsi autant de moyens par quoi une représentation politique et cognitive du monde se construit et s’impose dans le mouvement ouvrier. En 1900, Marx est un palladium du mouvement ouvrier, qualité acquise par l’incessant travail propagandiste des socialistes. La qualité serait ainsi finalement pérenne sur le siècle, structurante d’une forme de représentation et d’action politique. L’essentiel tient à la représentation du monde ainsi structurée. Lorsque tout est fini (post1989), quid des grands récits ? Pour Angenot, ils se poursuivent sans la promesse messianique (eschatologique) qui marqua le marxisme. Leur registre est celui de la fin, de la narration crépusculaire comme celle illustrée dans le domaine francophone par le Monde diplomatique (p 439). Vincent Chambarlhac. (1) L’auteur développe alors une argumentation déjà rodée dans Les grands récits militants des XIXème et XXème siècles. Religions de l’humanité et sciences de l’histoire, Paris, L’Harmattan, 2000.
Alain BADIOU, Slavoj ZIZEK et alii, L' idée du communisme . Conférence de Londres , Paris, Nouvelles Editions Lignes, 2010, 347 pages, 22 €. mai 2010* Mots clefs : communisme - philosophie Ce livre reprend les diverses interventions de la Conférence tenue à Londres à la mi-mai 2009. Les limites et contraintes de celle-ci – « dans l'espace de la philosophie » (p. 6) – s'avèrent compliquées, voire impossibles, du fait de l'intrication de l'histoire et de « l'idée », du rapport particulier entre la philosophie et la politique communistes, et de l'existence de la Chine ; du fait que « « Communiste » est aujourd'hui le nom du parti qui gouverne la nation la plus peuplée et l'une des puissances capitalistes les plus prospères du monde » (p. 231). D'où parfois, une certaine confusion comme en témoigne l'article – par ailleurs intéressant – de Wang Hui sur la Chine. Mais cette confusion est surtout alimentée par les références positives ou pour le moins ambiguës à Mao Zedong et à la Révolution culturelle faites par quelques intervenants (Badiou, Balso, Li, Russo). Les textes rassemblés ici, assez inégaux, abordent la question sous des angles variés : historique (avec les accents mis sur la Révolution française, la Commune) ; culturel (de Shakespeare à Brecht) ; philosophique (du volontarisme à l'égalitarisme en passant par le biopolitique). Cependant, deux perspectives générales ressortent : celles des rapports à la propriété et à l' é tat. I ls sont plusieurs intervenants à souligner l'importance et la validité actuelle au sein du communisme d'un double mouvement d'« abolition positive de la propriété » et d'appropriation. Quant à l' é tat, la formule badiousienne de « politique à distance de l' é tat » (p. 23), semble avoir été reprise à des degrés divers par Balso, Negri, Rancière et Russo. Si Hardt et Negri optent pour une lecture plutôt optimiste de la crise actuelle du capitalisme – « le capital, en d'autres termes, crée ses propres fossoyeurs » (p. 174) -, l'accent est surtout mis par d'autres sur la nécessité de dégager une « discipline de l'émancipation » pour reprendre les termes de Rancière (p. 234), qui recouvre autrement, qui réinvente même des questions telles que celles de la révolution, du pouvoir et du savoir. Ainsi, Toscano insiste pour montrer que le communisme a cherché à y répondre tout en luttant contre un « certain type d'abstraction (le genre d'abstraction qui dérive de la forme capitaliste de la valeur et des normes que cette dernière impose) » (p. 279-280), alors que Rancière en arrive à se demander « avec quelles forces subjectives prétend-on construire ce communisme » (p. 242), mais c'est pour répondre de manière guère nuancée. De leurs côtés, Hallward, à partir d'exemples actuels et historiques, en appelle à un « exercice pratique de la volonté » (p. 152), et Buck-Morss à briser l'hégémonie occidentale du communisme intellectuel. Enfin, les textes de Badiou et de Zizek, par-delà des accents prétentieux et/ou polémiques, qui ouvrent et referment ce livre et sont à l'origine de cette conférence, offrent des réflexions originales. Regrettons de ne pas bénéficier des débats et échanges entre les intervenants au cours de cette conférence - cela aurait permis un questionnement plus intense et des confrontations riches -, l'absence d'une brève présentation des auteurs et les coquilles laissées dans quelques textes. Frédéric Thomas
Daniel BENSAID, Les dépossédés. Karl, les voleurs de bois et le droit des pauvres , Paris, La Fabrique, 2007, 126 pages. janvier 2008* Daniel Bensaïd, philosophe et dirigeant politique d'extrême gauche à la LCR, propose dans ce court opuscule une très intéressante mise en perspective de textes de jeunesse de Marx. Bien avant la publication de ses analyses politiques, Karl Marx fut, durant un temps bref, journaliste. C'est à ce titre qu'il fut chargé de rédiger une série de comptes rendus de séances parlementaires consacrées à la question du vol du bois. Ces articles furent publiés en 1842 dans la Rheinische Zeitung. L'analyse de ces cinq articles (reproduits en fin de volume) n'est pas réellement l'enjeu du propos de Bensaïd. Il s'appuie d'ailleurs généreusement sur le travail de Lascoumes et Zander, publié il y a quelques années (1), pour commenter le texte de Marx. Ces pratiques du vol de bois s'inscrivent dans le grand mouvement de dépossession des communautés villageoises et/ou rurales, au moment de l'appropriation privative des sols et des ressources. Mouvement entamé quelques décennies plus tôt en Angleterre, qui s'est traduit par les enclosures et l'expropriation massive du peuple paysan des terres. Marx inscrit donc son analyse des lois visant à protéger les propriétaires forestiers du vol de bois dans le grand mouvement de privatisation du sol et de ses richesses, au profit des privilégiés. Dans une première partie, Bensaïd rappelle ce contexte avec un sens de la synthèse achevé. Dans un second temps, il propose un rapide excursus à partir de quelques philosophes, pour appréhender la notion de propriété privée. C'est ainsi que quelques cursifs développements sont offerts à propos de Locke, Proudhon et surtout Rousseau, présenté comme l'auteur le plus décisif et le plus incisif en matière de contestation du droit de propriété. Suivant la ligne de pente marxienne, après avoir salué l'apport de Proudhon (« La propriété, c'est le vol »), Bensaïd opère un retour extrêmement critique sur ce dernier. Enfin, dans un ultime moment, l'auteur se penche sur ce qu'il considère comme la phase actuelle d'appropriation par les puissances capitalistes dominantes des biens communs de l'humanité. En brevetant le vivant, en labellisant le corps et ses composants, le capitalisme actuel ne fait que poursuivre ce mouvement d'enclosure, immatériel désormais. En instaurant des barrières, liées à la propriété privée, le système capitaliste et la propriété privée constituent des entraves au libre développement des connaissances et des savoirs, au détriment du bien-être commun. S'appuyant sur les réflexions de Paul Sereni (2), Bensaïd en appelle, à rebours de la privatisation croissante du monde, à une appropriation sociale de celui-ci, libérant l'immense énergie créative, bridée par l'appropriation privative. Un petit livre incisif. G.U. (1) Lascoumes Pierre, Zander Harwig, Marx: « du vol du bois » à la critique du droit , Paris, Puf, 1984. (2) Sereni Paul, Marx, la personne et la chose , Paris, Harmattan, 2007.
Daniel BENSAID / CHARB, Marx [mode d'emploi] , Paris, Zones, 2009, 216 pages, 13 €. juillet 2009* Mots clefs : Marx, marxisme, illustration, bande dessinée, vulgarisation Dans le prolongement de ses récents écrits gravitant autour de Marx (1), Daniel Bensaïd livre avec cet ouvrage, édité par un label dépendant de La Découverte et illustré de manière grinçante par Charb, une approche relativement vulgarisatrice de l'œuvre de Marx ; on n'est guère éloigné ici de l' Introduction au marxisme signée Ernest Mandel, d'autant que la fin de chaque chapitre fournit à l'identique l'occasion de quelques orientations bibliographiques et que le dernier chapitre est consacré à une réflexion plus théorique sur la réflexion dialectique de Marx. Les citations mises à contribution sont nombreuses, et après une brève approche biographique courant jusque 1848, Bensaïd s'arrête sur les principaux aspects de l'élaboration marxienne, tout en en profitant pour tracer des liens avec la situation actuelle. Les fondements sociaux de sa critique de la religion conduisent ainsi à critiquer l'athéisme idéologique d'un Onfray, et les partisans de la « deep ecology » ne sont pas oubliés non plus, d'autant que les linéaments d'une critique anti productiviste chez Marx sont ici valorisés. Bensaïd explore successivement les classes sociales (reprenant au passage la définition de Lénine, celle de Marx étant en perpétuelle élaboration !), le thème de la « discordance des temps » quant à l'approche d'une histoire profane et non téléologique (balayant au passage tout déterminisme économique), la critique de l'Etat moderne, de sa bureaucratie et du théâtre de la représentation politique. On retrouve logiquement le modèle pratique à l'œuvre dans l'expérience de la Commune de Paris, avec une insistance marquée par l'histoire du XX eme siècle sur la « coopération généralisée » plutôt que sur une « étatisation autoritaire », contre le « mythe d'un Marx étatiste et centralisateur à outrance » (p. 89). Sur la conception du parti, Bensaïd insiste sur l'intermittence de Marx et Engels comparativement à un Lénine (2). Quant au gros morceau du Capital et de son élucidation du fonctionnement capitaliste, l'auteur le traite comme un véritable roman policier, en insistant particulièrement sur les crises de surproduction comme inhérentes à l'économie capitaliste. Une leçon de choses bienvenue. Jean-Guillaume Lanuque (1) Voir en particulier Karl Marx. Les hiéroglyphes de la modernité , ou plus récemment Les dépossédés et sa préface à Inventer l'inconnu (chroniqués sur ce site). (2) Un exemple supplémentaire de l'inscription maintenue de Bensaïd dans l'héritage léniniste : la distinction entre classe et parti, défendue par le leader bolchevik, susceptible d'ouvrir à ses yeux au pluralisme politique…
Paul BOUFFARTIGUE (sous la direction de), Le retour des classes sociales. Inégalités, dominations, conflits, La Dispute, 2004. Un graphique, extrait de la contribution de Louis Chauvel, montre clairement que le nombre d'ouvrages (à partir du catalogue BNF) contenant le terme " classe ouvrière " ou " classes sociales " est en déclin croissant depuis la période des années 70. Pourtant, à travers divers indices (redéploiement du syndicalisme, renouveau de la conflictualité, préoccupations de nouvelles générations de chercheurs), la problématique des classes sociales fait un retour salutaire dans les préoccupations universitaires. Cet ouvrage participe clairement de cette dynamique. Georges Ubbiali.
Jean-Yves CALVEZ, Marx et le marxisme , Paris, Eyrolles pratique, 2007, 158 p. janvier 2008* Dominicain de son état, J.-Y. Calvez est l'auteur d'une excellente introduction à la pensée de Marx, paru pour la première fois en 1956 et régulièrement rééditée. Le moins que l'on puisse dire est que cet ultime opus ne restera pas gravé dans les mémoires. Ce n'est même plus un Marx pour les nuls qui nous est proposé là, mais au mieux un Marx pour très très grand débutant. Sans doute que l'auteur succombe au « qui trop embrasse mal étreint ». Car en sus de prétendre présenter la pensée de Marx en une grosse cinquantaine de pages, l'auteur propose d'y adjoindre un panorama du marxisme depuis la disparition de Marx. Autant dire que la présentation est des plus sommaires Cela donne, à titre d'illustration, des phrases comme « Aussi, bien qu'il ait contribué à la modernité du marxisme, Labriola n'a pas eu, dans l'immédiat, toute l'influence qu'il aurait pu avoir sur la pensée marxiste, tant en Italie qu'en Europe » (p. 94). Une telle phrase s'apparente plus à un rébus qu'à une information fiable. On pourrait hélas répéter pareille appréciation à propos de nombreux passages dont l'elliptisme frise l'épure. De plus, certaines allusions auraient mérité un peu d'explication (évocation de l'humanisme soviétique de la période Mitchourine, p. 83, par exemple). Ajoutons enfin que la volonté de faire au plus simple et au plus rapide conduit parfois l'auteur à un schématisme de bon aloi. Ainsi, avancer que « Au sens moderne, les prolétaires sont ceux qui ont un travail manuel et qui ont niveau de vie inférieur à celui des autres classes », p. 48, renvoie à une lecture pour le moins schématique de Marx. Mais le pire est dans doute contenu dans les choix interprétatifs de Marx et de ses épigones par Calvez. Daniel Bensaïd aura sûrement les oreilles qui lui siffleront quand il découvrira « qu'il représente la pensée trotskiste en France (grâce) à son Marx l'intempestif », p. 105. Plus fondamentalement, c'est au niveau de la partition même de Marx que figurent les limites de l'ouvrage. Calvez distingue un bon Marx (et un bon marxisme), celui du Marx économiste, qui se prolonge par le Marx réformiste de Bernstein. A cette figure intéressante de Marx, il oppose un Marx politique, père du totalitarisme, de la violence, du déni de démocratie, figure qui s'est actualisée dans l'Union soviétique, Lénine puis Staline. Bref, si un lecteur pressé souhaite une introduction à la pensée de Marx, ce n'est sûrement pas vers ce livre là qu'il devra se tourner. G.U - Calvez J.-Yves, La pensée de Karl Marx , Points Seuil, 2006
Pascal CHARBONNAT, Histoire des philosophies matérialistes , Paris, Syllepse, collection « Matériologiques », 2007, 652 pages, 33 euros. avril 2008* Dans le cadre de cette collection des éditions Syllepse, en plein essor, élément d'une offensive énergique face au retour du spiritualisme, qui réédite entre autre les œuvres de Darwin, cette somme imposante a tout pour devenir une référence sur l'histoire des matérialismes. Un pluriel rendu nécessaire par la diversité des approches élaborées tout au long des siècles, ainsi que Michel Onfray avait pu déjà l'évoquer. Ici, le propos est plus pointu, et toujours relié au contexte socio-économique, démarche marxiste s'il en est, ce qui rend l'ensemble à la fois plus digeste et plus concret. Le voyage débute avec les prédémocritéens (Thalès, Héraclide), avant de gravir le premier sommet de la pensée matérialiste, Démocrite, qualifié d'antithèse de Socrate. Epicure, après lui, approfondit sa vision, basée sur la notion d'atome comme brique fondamentale de la nature : l'univers, sans début ni fin, est intelligible, par le biais des sens, de l'intellect et des ressources de l'analogie, compensant les limites de la technologie d'alors. Au passage, Charbonnat remet à leur place tous ceux, tel Cogniot, qui avaient tendance à voir dans les matérialistes d'antan des progressistes systématiques sur le plan politique. Après un passage (trop ?) rapide sur le Moyen Age, où ne subsisteraient que des « fossiles » du matérialisme, la réflexion reprend à partir du naturalisme de Pomponazzi, tous les penseurs antérieurs au XVIIIème siècle ne parvenant pas à concilier matérialisme et immanentisme. On retrouve donc des figures connues (Meslier, La Mettrie ou Diderot, dont la « fermentation » permanente de la matière apparaît comme un prélude à l'évolutionnisme) et d'autres plus négligées (Chesneau du Marsais, Sylvain Maréchal). Avec le XIXème siècle, coexistent deux courants matérialistes, celui du matérialisme évolutionniste de Vogt et Büchner d'un côté (avec cette conceptualisation problématique d'un univers éternel, non né) ; le matérialisme dialectique de Marx et Engels de l'autre. Le XXème siècle voit leurs déclins parallèles, le premier peu à peu dissous dans la méthode scientifique, le second fossilisé par les bureaucraties du « socialisme réellement existant ». A cet égard, Pascal Charbonnat effectue un tri radical entre les théoriciens qui restent fidèles au matérialisme marxien et ceux qui, le révisant, versent dans l'idéalisme, allant de l'école de Francfort à Gramsci en passant par Ernst Bloch ou Denis Collin. Lénine, par contre, a droit à des développements respectueux de son appréhension de la dialectique, ce en quoi il est clairement différencié de Staline. On ne s'étonnera donc pas de lire en conclusion que la mort du capitalisme est l'avenir du matérialisme nouveau. Ce qui relie toutes ces conceptions diverses, c'est la conviction de l'immanence de la réalité, et pas seulement l'idée selon laquelle tout serait matière. En conclusion, l'auteur appelle à une synthèse entre le matérialisme méthodologique des scientifiques et le matérialisme dialectique, au-delà de tout dogmatisme passé et préjudiciable. L'inscription de ce pan fondamental de notre histoire et de notre présent dans les programmes scolaires est d'autant plus indispensable. Il faut ici souligner le travail remarquable et scrupuleux de Pascal Charbonnat dans le chapitre IX de son ouvrage consacré au matérialisme au XX° siècle. On pourrait croire (en cédant ainsi à la facilité) que le XX° siècle a été le siècle de l'apogée du matérialisme, avec l'ensemble des progrès technologiques que nous avons connus, mais il n'en est rien (1). Bien sûr on a vu l'émergence du matérialisme dialectique devenu de loin en loin la religion du « Dia-Mat », version stalinienne complètement dogmatisée et ossifiée de la dialectique matérialiste (2). Cet ensemble dogmatique a fini par décrédibiliser tout matérialisme cohérent. On verra aussi Trotsky figé sur une perspective matérialiste sclérosée (3). Au sein même du marxisme, tout n'est pas toujours paru clairement : Ainsi l'apport de Pannekoek à une vision matérialiste de la philosophie a été souvent négligé, dans la vision officielle politique du marxisme, mais Charbonnat met l'accent sur l'apport du penseur dans son ouvrage Lénine philosophe (4) a une vision en opposition au Matérialisme et Empiriocriticisme de Lénine. Pannekoek reproche à Lénine sa conception bourgeoise de la matière, référence au « palpable », à ce qui « touche au sens » tels que les philosophes l'imaginaient au XVIII°siècle, lui préférant l'approche d'un Dietzgen (5) où la matière se comprend tout entièrement comme la réalité objective (6). Notre auteur procède également à une lecture (qui à elle seule justifierait un chapitre !) concernant les matérialismes tels qu'ils apparaissent aujourd'hui, depuis les années cinquante, dans les philosophies anglo-saxonnes, dans ce qui est convenue de nommer du terme générique souvent fautif de « philosophie analytique ». The Mind Philosophy (7) trouve une place de choix dans l'ouvrage de Charbonnat. Ce dernier développe les thèses de certains auteurs : on y verra se succéder Dennett, Armstrong, Lewis, Kim…inconnus du lectorat français. Peu d'auteurs français y sont cités car peu s'engagent sur ce terrain, terra incognita de nos nouveaux maîtres à penser, tout soucieux qu'ils sont à préparer leur rentrée littéraire. Ainsi nos français ici cités (Changeux et Andrieu) nous viennent d'une solide tradition scientifique et non philosophique. Par exemple selon Charles Dennett (8), il serait temps de penser que le cerveau est l'esprit et que la science prenne à bras le corps la démonstration de cette affirmation (9) afin d'en finir avec le fameux dualisme cartésien, dont nos bacheliers entendent parler à longueur d'épreuves de baccalauréat…en se demandant toujours encore deux morceaux de Tokyo Hôtel où siège leur âme ! Charbonnat insiste sur le matérialiste dit « évolutionniste » (10) se divisant pour lui en deux écoles : les réductionnistes (Lewis, Churchland et Kim) qui voient une égalité en toutes choses physiques (mental, cérébral, minéral…) et les émergentistes (Andrieu, Dunbar, Van Gulick, Margolis) pour qui ce sont les différences qui priment, c'est-à-dire que contrairement au physicalisme strict des réductionnistes, ils admettent que la pensée émerge du « substrat » matériel avec ses propres lois que la science doit encore découvrir, d'où l'apport des neurosciences. Dans cet évolutionnisme, l'œuvre d'un Mario Bunge (11) est singulière : rare tentative de restitution d'une véritable Weltanschauung matérialiste , d'une conception donc totale du monde. Pour lui, la matière elle-même explique l'immatériel (la pensée par exemple). Sa conception est émergentiste, car la totalité possède des propriétés spécifiques inexistantes dans ses parties simples. Pourtant Bunge est opposé à toute dialectique qui confond selon lui les différents types de mouvements (12), exclut par conséquent le principe de non-contradiction et donc exclut également de son champ la logique formelle. Ainsi si les choses ne sont pas stables, ce n'est pas par dialectique (une négation ou une négation de la négation), mais pour une question de « degrés ». La dialectique , elle, pose la principe héraclitéen de la lutte, ce qui fausse la vision du monde. Pour Bunge, dans l'unité du monde (totalité) , il y a de la place pour différents manières d'être de la matière (parties). Cette conception n'est néanmoins pas partagée par les physicalistes, comme le soulignera Andrew Melnyk (13). Pour ce dernier toute propriété peut être identifiée à une fonction de l'objet considéré, et cette fonction dépend de la réalité physique. En ce sens, pas besoin de postuler pour des entités non-matérielles comme le laisse à supposer Bunge qui découleraient de la matière. Dans ces « émergences » matérialistes, l'œuvre de David Malet Armstrong est à souligner. Le chef de file de la désormais « célèbre » école australienne de métaphysique, a rédigé en 1968 A matérialist theory of the mind où il nous livre que les recherches physiques nous amèneront à établir un jour une conception matérialiste de l'esprit. Il fixe aux sciences physiques un postulat philosophique : l'homme ne fait qu'un avec la nature :ses états mentaux sont des états physiques. Les objets ne sont réels pour Armstrong que s'ils ont une existence pour la physique. Armstrong indique tout au long de ses études que le matérialisme au sens strict n'est valable que pour sa théorie de l'esprit, l'ensemble de son étude sur le réel pouvant être qualifié de physicaliste voire de naturaliste. Toutes ces conceptions sonnent-elles le glas de la dialectique matérialiste ? Certes non, Charbonnat nous prend par la main pour nous faire « surfer » sur la (petite) vague du renouveau de la pensée dialectique : on y verra Lucien Sève prolonger une œuvre débutée dans les années soixante, à l'époque dans les arcanes du PCF et la poursuivre aujourd'hui de manière plus libre (14).On prendra plaisir aussi à découvrir l'œuvre de Levins et Lewontin, deux biologistes américains qui, en 1985, nous livreront l'ouvrage The Dialectical biologist , qui s'oppose à l'évolutionnisme latent des sciences (15) et de fait à la tromperie d'un Lyssenko, en tentant de cerner l'auto-négation en toute chose de manière réellement scientifique. En somme, ce qui est en jeu est de savoir dans l'ensemble de ces philosophies dialectiques et/ou matérialistes si la matière baryonique est le substrat principal (ou unique) de l'univers, c'est-à-dire de notre monde (16). Nous savons aussi que cette matière baryonique ne représente que 5 % de notre univers et qu'il existe une importante matière noire et une grande quantité d'énergie sombre, qui composent à elles deux, les 95 % restants de l'univers. Ceci étant dit, cette incertitude sur la nature de la matière peut expliquer une résurgence des spiritualismes contemporains. Du coup l'importance du travail de Charbonnat est de placer réellement le matérialisme comme une explication cohérente de l'univers est de redonner ses lettres de noblesse à la cosmologie au détriment des cosmogonies (17). Quelques remarques tout de même, en ayant à l'esprit les limites même de nos remarques sur ce même chapitre à la vue du travail effectué: Si l'ouvrage de Charbonnat met fin au monopole de la somme de Friederich Albert Lange datant de 1866 (18), il oublie quelques notions et auteurs indispensables à la compréhension du matérialisme contemporain (19). Il manque ici des références à Russell qui défendit contre Wittgenstein une conception de l'atomisme logique matérialiste au début du XX°siècle, à Quine, un des porte-paroles les plus fervents du physicalisme tout au long de sa carrière philosophique, à Chomsky pour son apport sur les structures syntaxiques nécessitant une conception physicaliste du locuteur, au Lewis de A Plurality of Worlds et à sa thèse des mondes possibles. De même l'absence de Pavlov est à notre sens dommageable, ce dernier étant un important contributeur à l'explication de la conscience. On élude aussi vite les différents matérialismes de Louis Althusser. Néanmoins ces remarques sont biens négligeables par rapport à la somme que nous livre Charbonnat, voyage passionnant au sein de conceptions parfois particulièrement déstabilisantes pour un lecteur francophone pour qui l'existentialisme est encore un must en système philosophique si l'on en croit le programme officiel d'enseignement. Néanmoins il faut s'y faire : à force de fréquenter les salons la majorité de nos « philosophes » nationaux ont laissé glisser un demi-siècle de débats philosophiques !…et ne sont pas près de les rattraper, ce qui explique leur exclusion de fait des débats mondiaux actuels. Enfin qu'il nous soit permis ici de citer la conclusion de l'auteur, regrettant avec lui la faiblesse de la représentation des matérialismes dans le monde de la pensée: « Le matérialiste reflète un certain état du monde(…). Aussi il sait désormais que son avenir philosophique passe par la réconciliation de l'inconscient et du conscient, c'est-à-dire la mort du capitalisme ». Ainsi Charbonnat nous dit-il simplement que le matérialisme doit être le fondement de toute critique politique radicale du monde. A méditer au moment où l'altermondialisme prend le dessus dans les luttes !…En attendant, cet ouvrage est indispensable au militant, au scientifique, au philosophe, au curieux, où à celui qui pense tout simplement que la pensée ne doit pas laisser la place à une seule part cachée par une chapelle spirituelle, à l'ombre de laquelle il ne sera pas facile d'expliquer notre bas-monde de manière tout à fait rationnelle. Puisse cette note être un petit satisfecit pour un bien bel ouvrage. Jean-Guillaume Lanuque et Florent Schoumacher. (1) On se reportera pour une analyse complète de cette question de la disparition du matérialisme dans les sciences et l'émergence inquiétantes des antidarwinismes créationnistes de toutes espèces à l'ouvrage : Intrusions spiritualistes et impostures intellectuelles en sciences , Jean Dubessy et Guillaume Lecointre (Coord.), Syllepses, 2001. (2) On trouvera un résumé du dia-mat dans Joseph Staline : Les Principes du Léninisme . (3) Trotsky : Lettre ouverte au camarade Kuhlman , 1940. Sur les matérialismes marxistes et dialectiques, on consultera avec profit Lucien Sève : Introduction à la philosophie marxiste , Editions sociales. (4) Version disponible sur le site des archives des auteurs marxistes en langue française, à laquelle nous ne pouvons que renvoyer le lecteur ( www.marxists.org/ français/ pannekoek/index.htm). De même pour l'ouvrage de Lénine. (5) Joseph Dietzgen (1828-1888) : ouvrier tanneur, philosophe amateur qui développa une vision de la dialectique matérialiste hors des ouvrages de Marx et Engels, dans son ouvrage : L'essentiel du travail intellectuel . (6) On comprendra que la querelle d'un certain réalisme issu de la tradition platonicienne (donc idéaliste par excellence) et du nominalisme (issu notamment de la doctrine de Duns Scott, franciscain du XII° siècle) est aujourd'hui prégnante dans le domaine de la philosophie contemporaine au sujet du problème de la réalité, et de « ce de quoi ». la réalité est composée. (7) Philosophie de l'Esprit qui malgré son appellation apriori idéaliste est aujourd'hui le lieu d'âpres discussions, sur la nature de l'esprit, de son rapport au corps et de finalement une tentative matérialiste de réponse à la question spinoziste : que peut le corps ? Pour suivre les débats contemporains on pourra lire les deux volumes Philosophie de l'Esprit , parus chez Vrin, où l'on trouvera les textes classiques autour des différentes matérialismes (dont « l'éliminativiste ») et ses enjeux par rapport au fonctionnalisme d'un Fodor par exemple. (8) Charles Dennett : professeur d'université, directeur du centre d'études cognitives de Tuls University. (9) Charles Dennett : La conscience expliquée , Odile Jacob, 1991. (10) Il faut comprendre par « évolutionnisme », le sens donnée à une école matérialiste du XIX° siècle qui admet que chaque totalité résulte d'un processus de développement (darwinisme biologique et/ou social par exemple) et subordonne sa conception du monde à celle des sciences en présence, sans s'y substituer. L'évolutionnisme est par principe opposé à la dialectique matérialiste. (11) Professeur de Logique et de philosophie à l'université de Mc Gill. (12) On citera en prenant l'exemple d'Aristote ( Physique , livre II) : le mouvement du type dynamique (changement de lieu), cinétique (changement de forme) et avec certains auteurs marxistes (Engels, Lénine et Politzer) l'automouvement de la matière. (13) Manifeste physicaliste pour un matérialisme moderne , Cambridge, 2003. (14) Voir notamment son dernier ouvrage : Dialectiques aujourd'hui , Syllepse, 2007. (15) Rappelons le : évolutionnisme n'est pas synonyme de théorie de l'évolution (darwinisme) ! (16) Nous entendons par « matière baryonique » l'ensemble du substrat matériel qui nous entoure. Elle est dite « baryonique » par la surreprésentation d'éléments baryoniques et la représentation en sous nombre des éléments leptroniques : la pomme, le chien, le train, le cactus, le livre, le sable, l'univers sont une seule matière « baryonique » variable. (17) N'oublions pas que Platon pensait encore qu'un Démiurge régissait l'univers. Plus récemment (2007), des créationnistes ont « créés » au Texas un musée du créationnisme expliquant, expositions scientifiques à l'appui, pourquoi Darwin s'est trompé et que Dieu a donné la vie à Adam et à Eve ! (18) Republié dernièrement (2005) aux éditions Coda, avec une introduction de Michel Onfray. Cet ouvrage a été le livre de chevet de Nietzsche : « Kant, Schopenhauer et ce livre de Lange : Qu'ai-je besoin de plus ? » Lettre à Mushacke, Novembre 1866. (19) Même si, à la décharge de l'auteur, l'ampleur de la tâche est si énorme que l'on ne peut pour ce type de travail historique entrer en profondeur dans l'ensemble des arcanes des écoles philosophiques.
Denis COLLIN, Le cauchemar de Marx. Le capitalisme est-il une histoire sans fin ? , Paris, Max Milo, 2009, 320 p., 24,90 €. juillet 2009* Mots clefs : Marx, marxisme, capitalisme, socialisme, communisme, trotskysme. Dans la continuité de son Comprendre Marx , qui bousculait déjà un certain nombre de certitudes présumées (voir la chronique sur ce site), Denis Collin poursuit son œuvre de remise à jour de l'œuvre marxienne en proposant une vaste synthèse invitant à réfléchir sur le tableau du large XXème siècle. Plus précisément, sa problématique s'articule autour de l'idée que les prévisions et les analyses de Marx ont été validées par l'évolution, mais sous une forme généralement cauchemardesque. Le propos, qui se fait régulièrement polémique (1), mais s'avère toujours clair et prenant, se décline en trois actes, une analyse du capitalisme, une réflexion sur les itinéraires respectifs des mouvements socialiste et communiste, et enfin une tentative de dégager des perspectives pour l'avenir. La plongée dans « Le capitalisme réellement existant » conclut à l'évidente victoire -provisoire- de ce dernier, revenu à l'offensive depuis les années 1970, avec un constat presque désabusé (aliénation généralisée des masses et effacement apparent de l'opposition centrale capital / travail à l'appui). Rappelant la nature du capitalisme, la volonté de tout transformer en marchandise, cette « chose religieuse » (2), Collin renvoie dos à dos les prévisions apocalyptiques sur son effondrement et les apologies sans nuances, au profit d'une vision plus contrastée. D'un côté, le capitalisme, en une véritable « destruction productive », réalise l'abondance matérielle et la liberté, quand bien même cette dernière est en partie illusoire, incantatoire. De l'autre, la concurrence dans l'accumulation contient en elle la possibilité toujours actuelle de guerres (3), sans parler de la destruction de la nature et de l'épuisement de ses ressources. Il faut y ajouter les prémisses de la « technoscience » et de la commercialisation de l'humain, sur lesquelles Collin se rapproche de certaines des analyses du collectif Pièces et main d'œuvre. La seconde partie est plus originale. Collin renoue en particulier avec l'idée de Lénine selon laquelle la classe ouvrière est naturellement « trade-unioniste », et certainement pas révolutionnaire, du fait en particulier de la concurrence que les salariés se livrent entre eux. Il insiste également sur l'idée de Marx selon laquelle la perspective communiste, pour se concrétiser, a besoin de l'alliance des ouvriers et des cadres, tous faisant partie de la classe des producteurs, opposée à celle des capitalistes. Mais le gros morceau de cette partie du livre est sa critique sans concession du marxisme orthodoxe, matrice à la fois de la social-démocratie et du mouvement communiste. Pour lui, loin d'avoir trahi en 1914, les partis socialistes concouraient dès l'origine à l'intégration des classes ouvrières dans le mode de production capitaliste en défendant ses conditions de vie sous couvert d'une idéologie révolutionnaire. Il renoue en cela avec les analyses de Sorel et Michels, qu'il cite abondamment. L'agonie actuelle de ce socialisme s'expliquant selon lui par sa désintégration, entre l'attraction de l'aristocratie ouvrière, clientèle privilégiée, par les classes dominantes, et des catégories inférieures du salariat tout simplement délaissées. En ce qui concerne les bolcheviks, venus au pouvoir selon lui par un « coup d'Etat » (sic), leurs convictions sont certes saluées, tout comme l'opportunité de leur prise de contrôle de la Russie, mais toutes les autres révolutions menées ou non sous l'étendard communiste sont qualifiées de « nationales petites-bourgeoises », anti-ouvrières. Collin démonte ce faisant les analyses trotskystes classiques : l'URSS ne possède selon lui plus aucun aspect progressiste à compter du tournant stalinien, qui instaure un modèle d'Etat ni capitaliste, ni socialiste, mais petit bourgeois, dans la continuité de ce marxisme orthodoxe dénoncé que l'auteur souhaite une fois pour toutes dépasser afin de revenir à l'essentiel des acquis de Marx. La troisième partie, la plus courte, est aussi la moins convaincante. La (re)légitimation du communisme esquissée par Collin privilégie la longue durée historique en insistant sur son profond fondement moral, mais le trait donne l'impression d'être parfois forcé (un Platon révolutionnaire ou l'idée d'un communisme inégalitaire ne manquent pas de poser problème). L'objectif d'un « communisme non utopique » qu'il propose est plus stimulant, tout en allant à l'encontre de bien des acquis théoriques. Il l'envisage en effet avec un Etat (écartant à la fois dictature du prolétariat et démocratie des conseils au profit d'un gouvernement républicain avec séparation des pouvoirs), le respect des libertés individuelles et des nations, en paix entre elles (tout Etat mondial est écarté comme totalitaire en germe), et sans croissance illimitée des forces productives. A cet égard, son inclination vers les thèses de Serge Latouche, décroissance, austérité et « nouvelle transcendance », ont de quoi susciter le débat. Notons toutefois que cette partie souffre d'un survol particulièrement superficiel du fonctionnement économique de ce communisme là, en dehors d'un certain scepticisme de l'auteur pour la planification, ainsi que de silences quant aux considérations tactiques et stratégiques concrètes de renversement du capitalisme. Une étude roborative, dérangeante, voire crispante parfois, qui ne peut laisser indifférent et doit absolument s'inscrire dans l'ensemble de la réflexion actuelle sur le « socialisme du XXIème siècle »… Jean-Guillaume Lanuque (1) Les volées de bois vert ont comme cibles aussi bien la gauche réformiste que l'extrême gauche, accusée de contribuer à l'effacement du marxisme, non sans certains raccourcis ou facilités rhétoriques ; n'oublions pas que Denis Collin fut autrefois un militant trotskyste ! (2) Au passage, Collin va jusqu'à contester la caractérisation de Marx comme un matérialiste du fait que le passage de la marchandise à son statut de chose religieuse rend nécessaire l'étape de la conscience… mais cette dernière n'a-t-elle pas un indéniable substrat matériel ? (3) A cet égard, les considérations sur les manœuvres des Etats-Unis en Yougoslavie, en Ukraine et au Tibet afin d'encercler, d'isoler voire de déstabiliser les puissances rivales que sont la Russie et la Chine, pour être pertinentes, n'en négligent pas moins la question du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes…
Denis COLLIN, Comprendre Marx , Paris, Armand Colin, collection « Cursus », 2006, 256 pages. Avril 2007* Professeur de philosophie en lycée, ancien élève de Pierre Broué, Denis Collin s'était récemment signalé par la publication de Revive la République ! en 2005. Avec cet ouvrage destiné à un large public, et écrit dans un style riche, il souhaite revenir sur la pensée de Karl Marx, philosophique en particulier, interroger les contradictions d'une pensée en mouvement, critique et inachevée ; et le moins que l'on puisse dire, c'est que certaines de ses analyses ne devraient pas manquer de susciter la discussion. Après un aperçu biographique, dans lequel Denis Collin liquide le supposé antisémitisme de Marx – accusation anachronique selon lui –, il rappelle à travers les œuvres la progressive critique de la philosophie idéaliste puis de l'économie politique. A cet égard, il relativise la rupture avec la philosophie de Hegel, les phases d'attraction et de répulsion de Marx à son égard s'étant succédées tout au long de sa vie. De même, il estime mineurs les Manuscrits de 1844 , et considère le remplacement ultérieur du concept d'aliénation, qui y figure, par celui d'exploitation, comme un progrès, une vue plus totalisante du mode de production capitaliste. Plus iconoclaste, il relève dans L'idéologie allemande la défense par Marx de l'individu réellement existant, l'opposant ainsi à Lénine et à son idéalisation de la « conscience de classe extérieure », qui serait ainsi davantage dans la lignée d'un Stirner. Partant de ce constat, il considère que Marx, loin de rechercher des lois de l'histoire, sinon au détour d'une polémique, défendait plutôt une histoire faite par les êtres humains, et donc non écrite à l'avance. De même, en dehors du mode de production capitaliste, Marx, ainsi que le remarque bien Denis Collin, n'a pas élaboré de définitions précises des autres modes de production. En fait, c'est à un véritable nettoyage de la pensée marxienne, dans la lignée d'un Maximilien Rubel, que Collin se livre, la dissociant de bien des marxistes, comme lorsqu'il considère le « matérialisme dialectique » en tant que transformation en idéologie de la réflexion de Marx, et qu'il préfère voir dans Le Capital , plutôt qu'un exposé des lois de l'évolution des sociétés, une « philosophie économique ». De même, il souligne le flou des définitions des classes chez Marx, revenant généralement au plus petit dénominateur commun (prolétaire = salarié, par exemple), balaye le concept de conscience de classe, qu'il considère là aussi comme non marxien, et privilégie comme objectif, plutôt que la « dictature du prolétariat », l'association des producteurs comme vecteur du passage au socialisme, dans la lignée d'un Saint Simon. Les développements sur l'analyse du capital, de la plus value ou de l'analyse de la marchandise sont plus classiques, et ceux qui sont consacrés à la nature de l'Etat relativisent son analyse comme strict instrument des classes dominantes au profit d'une certaine autonomie reflétant les rapports de force entre classes, une vision a priori moins hétérodoxe que les précédentes. Qualifiant cette analyse de l'Etat par Marx de « point aveugle » de sa pensée, il en trouve la validation dans l'échec des révolutionnaires russes à mettre en application les leçons tirées du marxisme, aboutissant à l'inverse de l'idéal. Quant à l'horizon communiste, Denis Collin plaide pour évacuer le « radicalisme verbal » dont faisait parfois preuve Marx pour définir des perspectives plus « raisonnables », avec justement la nécessité permanente, selon lui, d'un Etat, y compris post-capitaliste. Il estime néanmoins nécessaire de rester fidèle au communisme de Marx, mais en le « reformulant » aux conditions de notre temps. Ainsi, il considère que le rôle révolutionnaire attribué à la classe ouvrière a été contredit par l'histoire du XXème siècle. Un ouvrage qui suscitera nécessairement la discussion, voire la polémique, comme tant d'ouvrages antérieurs d'autant d'exégètes, qui souhaitaient tous « réactualiser », « reformuler » voire « refonder » le marxisme. Jean-Guillaume Lanuque.
Pascal COMBEMALE, Introduction à Marx , Paris, La Découverte, 2006. juin 2007* Et une introduction de plus ! Dans la célèbre (et de bonne tenue) collection Repères, ce professeur de sciences sociales , auteur d'une introduction également à Keynes, nous offre sa version de Marx (on retiendra la publication d'un autre spécialiste Calvez J.-Yves, Marx et le marxisme , Eyrolles pratiques, 2006). En cinq chapitres Combemale propose un exposé des principaux points de la pensée de Marx. La lecture proposée, sans grande originalité, mais très efficace, suit le parcours biographique de l'homme. Le premier chapitre, très chaleureux, présente l'itinéraire de l'intellectuel et du militant révolutionnaire. Le chapitre suivant propose une incursion dans la dimension philosophique de l'œuvre marxiste, l'évolution de sa formation, depuis Feuerbach et Hegel jusqu'à leur dépassement. Plusieurs encadrés permettent au lecteur débutant de se faire une idée d'un certain nombre de notions, ainsi praxis ou dialectique. Quelques stimulants aperçus sont évoqués. Ainsi, à partir d'une citation du Capital , Combemale souligne l'individualisme de Marx, à travers le concept de Selbstätigung, même si le format de la collection ne permet guère d'aller au-delà de ce repérage. Le troisième chapitre est consacré à la sociologie historique de Marx, en mettant l'accent sur les œuvres les plus palpitantes de ce dernier, Le 18 Brumaire de L.N. Bonaparte ou Les luttes de classes en France , rappelant au passage, à l'encontre de nombreux raccourcis, la complexité de la pensée de Marx sur les classes sociales, puisque ce dernier identifiait au moins quatre classes et de nombreux groupes/fractions. Les deux derniers chapitres abordent la thématique économique. Le chap. IV s'empare de la critique de l'économie politique, en déployant et se concentrant en un très convaincant exposé sur la notion de la valeur. Enfin l'ultime chapitre porte sur la notion de crise, permettant à l'auteur à faire le lien avec de nombreux travaux contemporains sur la dynamique des crises du capitalisme. La surprise provient de l'absence de conclusion de Combemale. Plutôt que de donner, plus ou moins en contrebande sa propre lecture de l'œuvre, il préfère avertir le lecteur qu'il le « laisse poursuivre sa réflexion sur une œuvre riche en tensions », p. 115 et lui offre pour ce faire une série de références pour prolonger ses lectures. Ce dernier n'aura qu'à piocher dans la bibliographie, essentiellement francophone, pour satisfaire sa passion. Notons d'ailleurs au passage que ni les travaux d'Alain Bihr, ni ceux, canoniques pourtant d'Auguste Cornu, ne figurent au fronton. G.U.
Alain CUENOT, Biographie intellectuelle d'un révolutionnaire marxiste. Pierre Naville (1904-1993), Thèse de doctorat d'histoire contemporaine (direction. J. Girault), 2002, Université Paris XIII, 2 tomes, 543 p. et 189 p. mai 2008* Impressionnant travail qu'a conduit cet historien auteur par ailleurs d'une thèse de 3e cycle sur Clarté, la revue d'Henri Barbusse. 733 pages pour rendre compte de la vie d'un homme, dont pas moins d'environ 200 pages pour l'appareil critique (bibliographie, archives, index, publications de Pierre Naville, chronologie, liste des sigles). Le travail de recherche est considérable, minutieux, érudit et bien souvent passionnant. Naville, rappelons le, fut un des fondateurs du mouvement surréaliste (il dirige notamment La Revue surréaliste) avec André Breton, avant de rompre avec ce courant artistique d'avant-garde pour s'engager de toute son énergie dans le militantisme politique au sein du PCF. Homme d'une grande culture, il assure la direction de la revue Clarté (26-28). Cette expérience l'amènera d'ailleurs à s'opposer au moralisme humanitaire de son fondateur Henri Barbusse. Au courant des débats au sein du mouvement communiste, en particulier grâce à Victor Serge qui le documente sérieusement depuis Moscou, Naville fait le voyage en URSS. Il y rencontre les dirigeants de l'Opposition et Trotsky en premier lieu. Ce voyage constitue un tournant dans sa vie et son engagement car ce jeune homme (il a 24 lorsqu'il rencontre le dirigeant bolchévique en disgrâce) comprend que la démarche marxiste n'équivaut pas au Parti communiste français. Riche d'une expérience intellectuelle (le surréalisme) et politique (le marxisme) assez peu commune, Naville s'engage dans la construction de l'Opposition de gauche en France. Avec quelques autres, dont les figures sont évoquées dans cette thèse, il dirige la presse trotskiste. Il n'est pas possible dans le cadre de ce compte rendu d'entrer dans le détail de cette activité d'une complexité extrême (la 3e période du PCF, la victoire nazie, le rassemblement populaire puis le Front populaire, l'entrisme dans la SFIO, puis le PSOP), dont rendent compte ces pages denses. Malgré son dévouement sans limite pour la cause révolutionnaire, Naville s'oppose néanmoins à plusieurs reprises aux positions de Trotstky. Finalement, sur des divergences politiques, Naville rompt avec le mouvement trotskyste à l'entrée de la guerre. Cette rupture sera définitive au sortir de la guerre, Naville ne reconnaissant pas la pertinence des analyses optimistes du courant trotskyste. Cette rupture ne signifie pas pour autant abandon du marxisme, au contraire. Des années 40 à sa mort, Naville ne cessera de se revendiquer d'un marxisme dialectique et révolutionnaire. Il manifestera d'ailleurs cette fidélité dès la première revue qu'il fonde en 1945, La revue internationale, creuset d'un marxisme non-stalinien, marqué par un certain scientisme. Militant du premier PSU, Naville sera de tous les combats de cette gauche socialiste qui se cherche à travers diverses expériences (PSU, PSG, UGS) de la IVe République, avant de se concrétiser par le PSU sous la Ve République. Jusqu'à la disparition du PSU, Naville se montrera fidèle à ce parti, en y incarnant un courant et une conception marxiste, en opposition contre un certain modernisme politique (illustré par des figures comme Martinet, Belleville, Mallet, Gorz ou encore Michel Rocard) ou les sirènes de la social-démocratie (Naville a exprimé un rejet constant de Mitterrand, et ce dès 1965). Parallèlement à son engagement politique, largement valorisé dans ce récit, Naville est également une des figures marquantes de la sociologie du travail à partir des années 50-60. Cette dimension de son personnage est beaucoup moins fouillée dans l'analyse proposée. On sent Cuenot fasciné par l'engagement profond du personnage (aucune de ses prises de position n'est oubliée, y compris certaines relativement secondaires ou peu originales) au détriment du Naville sociologue. Certes, les principaux apports de Naville (ses travaux sur le salaire, sur l'automation, sur les qualifications ou encore l'autogestion) sont explicités et analysés. Mais, mis à part la période de Mai 68 et l'engagement de Naville dans le CNRS, on ne sait rien de son activité de laboratoire. Quels furent ses étudiants, quelles travaux a-t-il dirigé, comment ses travaux furent ils reçus et lus par ses pairs ? De même, on regrettera qu'à l'issue de cette lecture, on ne sache pratiquement rien du Naville intime. Certes on apprend qu'il fut marié, mais rien sur sa vie de famille (eût il des enfants ?) ou sa vie privée. Pourtant, Cuenot a procédé à des entretiens avec des proches de Naville et la démarche biographique n'aurait rien perdu, bien au contraire, de se voir complétée par des dimensions de la vie quotidienne. De même, puisque l'on évoque la méthode, peut on regretter que si les écrits de Naville ont été très judicieusement utilisés tout au long de la démonstration (on jugera de l'ampleur des écrits dans le second volume), en revanche les archives sont beaucoup moins sollicitées. Après le mouvement de Mai, sans renier à ses idées, Naville s'éloigne de l'agitation militante pour se faire commentateur de l'actualité politique (la révolution portugaise, le Chili, la perestroïka) mais aussi analyste sévère de la société soviétique par la publication de son Nouveau Léviathan (en trois tomes) ou encore par le commentaire de la philosophie politique de Thomas Hobbes (Béhémoth). A l'évocation succincte de quelques uns des thèmes abordés dans cette thèse, le lecteur comprendra tout l'intérêt qu'elle puisse trouver un large public par le travail d'un éditeur. Georges Ubbiali
Alain CUENOT, Pierre Naville (1904-1993). Biographie d'un révolutionnaire marxiste , Nice, Ed. Bénévent, 2007, 686 p., Bibliographie, Index, 26 €. mai 2008* Ce livre appartient à la catégorie des ouvrages qui apportent des réponses à des questions qu'on se posait depuis longtemps. Tout d'abord, l'examen minutieux de son milieu familial permet de mieux comprendre comment le jeune Pierre Naville, du milieu des années 1920 à la veille de la guerre, a pu emprunter une voie si périlleuse, tout d'abord la marge littéraire qu'était le surréalisme, puis la marge politique qu'était le trotskysme. Certes, la fortune de son père, riche banquier genevois, le mettait à l'abri des soucis matériels -dans le Second Manifeste du surréalisme , André Breton le lui reprochera de manière brutale ( Manifestes du surréalisme , Gallimard, Folio-Essais, dernière réédition 2007, p. 97)-, mais le protestantisme de ce père le mettait à même de comprendre un fils qui s'opposait à l'opinion dominante. Il héritera aussi de son milieu le goût des livres, de la culture en général -Pierre Naville pratiquait la peinture et le piano-. C'est au cours de son service militaire (1925-26) qu'il découvre le communisme et qu'il décide de ne plus se contenter des provocations et du scandale chers aux surréalistes. Ayant adhéré au PC et prenant en main la direction de Clarté avec Marcel Fourrier, il s'applique à pousser ses amis surréalistes vers le parti et la doctrine marxiste. Ayant découvert le marxisme, auquel il reste fidèle toute sa vie, il va s'employer à comprendre comment fonctionne le monde et aussi s'efforcer de le changer. Certes il est un militant discipliné, membre d'une cellule ouvrière (usine Farman à Boulogne-Billancourt), mais son « esprit d'analyse dialectique » le rend rétif aux mots d'ordre du parti. Son voyage à Moscou en novembre 1927, avec son ami Gérard Rosenthal, lui permet de rencontrer Léon Trotsky et de se convaincre de la justesse des thèses de l'opposition de gauche. Il assiste à l'enterrement de Joffé et prend connaissance de la lettre écrite par celui-ci à Trotsky avant son suicide (cette lettre étonnante est reproduite par Alfred Rosmer dans Léon Trotsky, De la révolution , Ed. de Minuit, 1963, p.641-4). Exclu du PC à son retour, il remplace Clarté par La Lutte de Classes et constitue un groupe oppositionnel d'une douzaine de personnes, ne parvenant pas à convaincre ses amis surréalistes -à l'exception de Benjamin Péret- de le rejoindre. L'adhésion au communisme de Breton ne relevant pas d'une réflexion doctrinale élaborée, il ne comprend pas ce qui se joue dans la crise qui oppose Staline aux oppositionnels, et a tendance à penser que la démarche du jeune Naville est dictée par « une inassouvissable soif de notoriété » ( op.cit. p. 96). Très vite les premiers clivages apparaissent dans le groupe trotskyste, à propos du travail syndical à la CGTU , arbitrés de loin par Léon Trotsky qui appuie les frères Molinier et Pierre Frank contre Pierre Naville, trop intellectuel et trop fraîchement issu du surréalisme. Les tentatives d'Alfred Rosmer pour mettre en garde Trotsky contre Raymond Molinier, « un homme d'affaires », un « illettré » sur le plan politique, n'y feront rien. Naville n'a pas non plus grand succès avec André Gide, ancien condisciple et ami de son père. Certes, dans son Retour de l'URSS et surtout dans Retouches à mon retour de l'URSS , Gide se montre critique vis-à-vis des réalités soviétiques, mais il n'ira pas jusqu'à s'impliquer dans les activités du Comité contre les procès de Moscou. Naville s'engage complètement dans la défense de Trotsky gravement mis en cause par les staliniens, mais il n'aura pas le succès de ses camarades américains qui réussirent à intéresser à cette cause le grand psycho-pédagogue John Dewey, alors qu'en France ni Romain Rolland ni André Malraux ne lèveront le petit doigt pour Trotsky. Seul A. Breton protesta contre les exactions du pouvoir soviétique et fit même le voyage à Mexico où il rencontra Trotsky et Rivera avec lesquels il cosigna le Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant. Mais pour Naville, l'expérience trotskyste n'allait pas tarder à se terminer douloureusement. Ayant été en désaccord avec la tactique de l'entrisme (dans la SFIO puis le PSOP) préconisée par Trotsky, il fut finalement exclu par le secrétariat de la Quatrième Internationale , avec la majorité des membres du Parti Ouvrier Internationaliste (POI), le 15 juin 1939. Pour lui, l'expérience trotskyste est irrémédiablement terminée. Il cesse toute correspondance avec Trotsky et reprend ses études universitaires (il complète sa licence de philo) avant d'être mobilisé. C'est en tant que soldat qu'il assiste à l'offensive allemande de mai 1940 et à la débâcle. Il apprend l'assassinat de Trotsky le 23 août 1940, ce qui le rend physiquement malade et le plonge dans « une sorte de paralysie politique ». Ayant réussi à recouvrer sa liberté du fait de sa maladie, après un an d'étude, il obtient son diplôme de Conseiller d'orientation et se fait recruter à Agen, en zone libre, pour mettre à l'abri sa femme Denise, d'origine juive. Il y restera de novembre 1942 à décembre 1944, sans rejoindre la Résistance. Il aurait été trop dangereux pour lui, l'ancien compagnon de Trotsky, de militer avec les communistes qui, à l'époque, qualifiaient les trotskystes d'hitléro-trotskystes, et il voyait De Gaulle comme un militaire, un conservateur, un bourgeois traditionnel. Par ailleurs, « peu enclin à la lutte directe et violente », il se réfugie dans l'étude, publiant en 1943 un ouvrage sur D'Holbach, philosophe encyclopédiste du XVIIIe siècle. Il écrit aussi sur l'orientation professionnelle, ce qui lui permettra à la Libération d'entrer au CNRS. Anticipant les recherches menées par Bourdieu, il montre combien l'appartenance sociale pèse sur le choix professionnel de l'enfant. Pour lui c'est la poursuite d'un reclassement professionnel, avec la soutenance de thèse en janvier 1956, de nombreuses publications comme son Nouveau Léviathan en plusieurs volumes, la création de revues scientifiques ( Les Cahiers de l'Automation… ). Avec Georges Friedmann il sera à l'origine de la sociologie du travail, observant avec acuité les évolutions du monde du travail, toujours fidèle à la méthodologie marxiste. Mais parallèlement à cette carrière académique, Pierre Naville ne cesse d'intervenir sur la scène politique en militant. C'est avec minutie qu'Alain Cuenot suit son itinéraire et nous permet de comprendre, mieux que ne l'avaient fait les historiens qui l'avaient précédé, le positionnement original d'un homme. Après la Libération , Naville participe à l'aventure du Parti socialiste unitaire -le premier PSU comme on dit parfois-. Il y réaffirme la nécessité de faire respecter les libertés démocratiques, essentielles en toutes circonstances, mais impressionné par la force du PC à l'issue de la Résistance , il est partisan d'une union entre PC et SFIO. Il ne condamne donc ni le jdanovisme ni le lyssenkisme, reste muet face aux procès staliniens qui continuent dans les démocraties populaires et ne réagit pas à l'exclusion d'André Marty. De même, membre de la commission de la LCRC (Lutte contre la répression colonialiste), il proteste contre la répression dont sont victimes les anticolonialistes, mais ne signe pas le Manifeste de 121 en octobre 1960 (ce texte légitime l'insoumission des soldats pendant la guerre d'Algérie) contrairement à ses vieux amis Maurice Nadeau, Alfred Rosmer, Daniel Guérin… ou André Breton. Mais entre temps, il avait participé à la création du PSU (1960), dont il contribuera, avec Jean Poperen et Oreste Rosenfeld, à rédiger le premier programme. Candidat de ce parti à plusieurs reprises, il défendra les thèses de l'autogestion, de la démocratie directe. Au cours des événements de mai 68, il se montre favorable à la gestion des universités par les enseignants et les étudiants, mais ne se départit pas de son hostilité à l'égard des organisations trotskystes et maoïstes, qui « ont fait leur temps », et qu'il qualifie sévèrement de « sous-produits historiques », faisant partie des « différents résidus néo-staliniens ». Sa fin de vie est illuminée par son remariage avec Violette Chapellaubeau, après que sa première épouse Denise soit morte en 1969. Cet homme rigoureux, qualifié par l'auteur de froid et de secret, se sera battu pour l'émancipation de l'homme et pour que triomphe l'intelligence critique. C'est le bel éloge par lequel termine l'auteur qui ne se laisse pas aveugler par son empathie. A plusieurs reprises, il est capable de pointer ses limites aussi bien en 1939, sur la Guerre qui vient, que sur la guerre d'Algérie, comme nous l'avons noté. Salles Jean-Paul
Hélène DESBROUSSES, Bernard PELLOILE, Gérard RAULET, ss. Dir., Le peuple. Figures et concepts. Entre identité et souveraineté, Paris, François-Xavier de Guibert, 2004 Voilà un livre qui surprend pour le moins. Son orientation est clairement celle d'un marxisme critique, édité chez un éditeur spécialisé sur les ouvrages d'extrême-droite et de bondieuseries sulpiciennes. Le propos, pourtant ne prête pas à confusion puisqu'il s'agit d'une dénonciation claire et nette des conceptions ethniques ou culturelles du peuple. Ces aspects ont été discutés à l'occasion d'un colloque organisé par l'équipe Philosophie politique contemporaine qui a rassemblé une vingtaine d'universitaires. Autant ne pas le cacher, le ton est aride, le propos sérieux. L'introduction, bizarrement construite, est une charge contre le livre de Negri-Hardt (L'empire), passant par un rappel de l'émergence de la notion de peuple. Deux moments sont constitutifs de l'épanouissement de la notion de peuple, pour à chaque fois mieux l'enterrer, en limiter sa puissance sociale et politique : la révolution française et la fin du XXIe, au moment de l'expansion coloniale. Tel est le sens de la démonstration de l'article de Bernard Peloille sur le déni du peuple dans Les origines de la France contemporaine de Taine, ou la discussion de la notion de peuple chez Sieyès (lire les textes de Jacques Guilhaumou ou Andreï Tyrsenko par ex.) Le peuple réapparaît dans la littérature autour des années 70, à travers les études ethnologiques, sous la forme d'une recherche de l'identité. Cette thématique s'inscrit dans le renouvellement de la thématique contre-révolutionnaire du XIXe, visant clairement à remettre en cause la notion de classe (sur l'émergence de l'expression Lutte(s) de classe(s), se reporter au texte de M.-France Piguet). Les contributions, nombreuses, à partir du cas des ex-pays communistes, sont là pour illustrer cette régression politique (articles de Wanda Dressler, Speranza Dumitru, Andreï Tyrsenko). Une contribution spécifique sur la Yougoslavie aurait d'ailleurs trouvé ici sa place. Mais cette idée d'identité nationale se retrouve également (lire Christelle Cavalla) dans le programme des Verts. Si l'on ne peut présenter l'ensemble des articles rassemblés (sur le concept de peuple chez Gentile, sur l'image du peuple dans le roman allemand, sur le mot en 1848 ou encore sur la plèbe antique, etc.), il revient néanmoins à Gérard Raulet de conclure cet essai collectif en s'interrogeant sur la pertinence contemporaine de cette notion pour la philosophie politique. Georges Ubbiali.
Gérard DUMENIL, Michael LOWY, Emmanuel RENAULT, Lire Marx , Paris, Puf, 2009, 304 p., 15 €. Juillet 2010* Mots clefs : Marx, marxisme, politique, philosophie, plus value, aliénation, économie, Capital, capitalisme, crise, épistémologie Il y a tout à penser que ce manuel de la collection Quadrige des PUF est destiné à devenir un ouvrage classique d'introduction à la pensée de Marx. En fait, il s'agit d'une anthologie commentée d'extraits de textes de Marx, examiné sous l'angle de trois disciplines : la science politique (Löwy), la philosophie (Renault) et l'économie (Duménil). En parallèle, ce trio d'universitaires spécialistes de l'œuvre marxienne publient également un Que sais je ?, Les 100 mots du marxisme (lire le compte rendu sur ce site). Le choix a été fait de se concentrer sur Marx, au détriment d'Engels. Choix que l'on peut contester tant leur collaboration fut étroite, mais choix assumé. L'ordre de présentation des ouvrages est chronologique. Que l'on s'entende bien, il s'agit bien d'une introduction à la lecture de Marx, car la taille des extraits est somme toute réduite et ne permet qu'un simple aperçu de la plume de Marx lui-même. Mais, évidemment, l'intérêt premier de ce recueil réside dans les commentaires, longs et développés, qui accompagnent les extraits de textes. A partir des analyses les plus politiques de Marx, autour de la notion de révolution - que ce soit la révolution prolétarienne ou celle de 1848 et ses conséquences -, puis de l'Internationale, Löwy propose une interprétation des plus stimulantes de Marx. Des trois auteurs de l'anthologie, il apparaît sans conteste comme le plus iconoclaste dans ses pistes de lectures, n'hésitant pas à intégrer des thématiques contemporaines comme l'écologie ou le tiers-mondisme dans la compréhension du marxisme qu'il propose. La partie philosophique est d'un abord beaucoup plus abscons, comme s'il y avait une fatalité à ce que les concepts philosophiques ne puissent donner lieu à une compréhension abordable par le commun des mortels. Renault invite donc le lecteur à découvrir la manière dont Marx part d'une critique de la philosophie pour aboutir à une compréhension des mécanismes d'aliénation et de la formation de l'idéologie, et déboucher sur une critique de l'économie politique. C'est précisément à ce moment que Duménil prend le relais pour exposer les grandes notions du Capital (on signalera également la publication d'Alain Bihr, La logique méconnue du « Capital», Lausanne, Page 2, 2010) après avoir fournit une mise en garde méthodologique extrêmement précieuse. Une fois que l'on a compris la manière dont Marx envisage l'articulation entre le concret et la théorie, autrement dit comment la conceptualisation des phénomènes constitue un passage obligé dans l'appréhension du concret, la porte est ouverte à l'appréhension des notions de marchandises, d'argent et de capital, puis dans un ultime chapitre, plongeant toujours plus profondément dans les arcanes du Livre II du Capita l, les notions de concurrence, de crise pour déboucher, in fine sur les mécanismes financiers. Le lecteur qui aura pris la peine de suivre la démonstration, découvrira alors pourquoi Marx est sans aucun doute plus un auteur du XXI e siècle que du XIXe tant ses analyses anticipent des phénomènes comme la récession des subprime s, à travers l'idée de capital fictif. Certes, il ne s'agit pas de dire que tout est facile et accessible dans ce Lire Marx , car la pensée de Marx n'est pas toujours limpide. Mais le lecteur qui fera l'effort (il constatera rapidement que ce livre n'est pas à ranger dans la catégorie de Marx pour les nuls) d'appropriation des notions et concepts déployés tout au long de l'ouvrage ressortira avec une compréhension plus claire de la pensée de Marx et sans doute mieux armé pour aller plonger dans l'œuvre de ce dernier Georges Ubbiali
Friedrich ENGELS, Antidühring. M. E. Dühring bouleverse la science , Montreuil, éditions Science marxiste, collection Bibliothèque jeunes, 2007, 440 pages, 5 euros. septembre 2008* Les éditions italiennes Science marxiste poursuivent leur travail de réédition d'une bonne partie du catalogue de feu les éditions sociales. Après Lénine, voici Engels et un de ses plus fameux pamphlets, l'Antidühring. Au vu du prix modique auquel cet ouvrage est proposé, on a de quoi s'avouer impressionné face à la qualité de la reliure, du papier et de la mise en forme. En guise de préface, les éditeurs ont inséré un article d'Arrigo Cervetto, « La découverte de la politique », daté de 1978, et qui se révèle surtout bavard et relativement anecdotique. Par souci de précision, de nombreuses notes complètent le seul chapitre rédigé en réalité quasiment en totalité par Marx, éclairant les différences entre ses brouillons et la version définitive de sa rédaction. L'essentiel demeure donc le texte d'Engels. Structuré avec soin, il articule sa critique d'un Dühring désormais bien oublié en trois axes : philosophie, économie politique et socialisme. Méthodiquement, Engels assassine son adversaire, relevant ses diverses contradictions, les limites de ses connaissances ou sa mauvaise foi intellectuelle. Surtout, son livre est l'occasion d'exposer de manière assez dense, mais agrémentée de nombreux exemples, le socialisme scientifique dont il est avec Marx le fondateur déclaré (1). Certes, bon nombre de considérations en sciences dures ou sciences naturelles sont désormais dépassées, mais Engels prend toujours la précaution de ne jamais considérer -au contraire de ce qu'il reproche à sa cible- ses conclusions comme définitives. On (re)découvre donc un matérialisme sans concession, mu par la dialectique, véritable loi générale du mouvement, loin de tout idéalisme platonicien et de toute morale éternelle ; les définitions d'économie politique essentielles que sont la valeur, le salaire, le profit ou la rente foncière. Enfin, dans la dernière partie, Engels souligne bien plus les mérites de Saint Simon, Fourier et Owen, que leurs limites, contrairement à ce que l'on a tendance à retenir le plus souvent. Il défend également pour l'avenir la fin de la séparation entre ville et campagne ainsi que la disparition de la spécialisation du travail, caractéristiques bien connues du socialisme qu'il prône. Au passage, Engels salue le travail de Darwin et se permet également des piques contre l'orgueil démesuré d'un Wagner. Jean-Guillaume Lanuque (1) Le synthétique Socialisme utopique et socialisme scientifique , est en réalité un condensé de plusieurs chapitres de l'Antidühring.
Christophe FOUREL, André GORZ. Un penseur pour le XXI e siècle , Paris, La Découverte, 2009, 239 p., 18 €. Août 2009* Mots clefs : Philosophie, socialisme, marxisme, écologie, revenu d'existence, théorie sociale Ce livre d'hommage à André Gorz (sur cette figure, se reporter également à Münster Arno, André Gorz ou le socialisme difficile , Lignes, 2008. Compte rendu sur ce site) se compose de deux parties très distinctes. Commençons par la seconde, composée de trois textes inédits de Gorz. Le premier est un entretien publié en 1984 par le syndicat allemand DGB, suite à un stage syndical consacré à la lecture de l'ouvrage de Gorz Adieux au prolétariat . Bien sûr, il s'agit d'un texte destiné à des cadres syndicaux. Mais on se plairait à imaginer des débats de tels niveaux au sein du syndicalisme de ce côté du Rhin. Gorz y revient sur certaines de ses thématiques (par ex. le développement d'activités autonomes, n'hésitant pas écrire : « La production pour le marché contre un salaire doit devenir pour tous une activité secondaire », p. 193), ainsi que sur ses rapports avec Sartre. Le second texte retiendra l'attention des aficionados de la pensée de Gorz. Il s'agit d'un texte de jeunesse, apparemment le premier de l'auteur, consacré à Kafka. Le lecteur y trouvera la confirmation de la formation philosophique de l'auteur. Enfin, le dernier article est une postface inédite qui était destinée à une réédition du Traître , postface qui traite de la question du vieillissement. De l'ensemble, c'est le texte le plus poignant et le plus vivant de ces trois inédits. Très court, 6 pages, il offre néanmoins un aperçu des plus stimulants sur les réflexions de Gorz. Si nous avons choisi de débuter ce compte rendu par la deuxième partie, c'est qu'en fait la première, constituée de textes d'hommages et de discussions des positions de Gorz n'est pas à la hauteur de la pensée de ce dernier. Huit contributions sont rassemblées. Le moins que l'on puise dire est qu'elles développent, globalement, mais il y des exceptions, le versant le moins stimulant de l'œuvre de Gorz. La contribution de C. Fourel constitue une présentation, sans grand relief, du parcours de l'auteur. C'est ensuite P. Viveret qui propose une analyse très décalée de Gorz, mettant l'accent sur la force de l'amour. A partir de l'amour de Gorz pour sa femme Dorine (lire Lettre à D ., Gallimard, 2008) Viveret propose d'ériger l'amour en catégorie d'analyse politique. Ce qui l'amène dans des pages d'anthologie (comique) à se demander si ce qui n'aurait pas manqué finalement à Marx, c'est précisément son rapport à l'amour (p. 54). C'est bien connu que si les révolutions sont violentes, c'est tout simplement parce que les révolutionnaires n'aiment (ne s'aiment) pas assez. Il n'est pas difficile à J. Zin de proposer, par la suite, une contribution, Gorz comme pionnier de l'écologie politique, dont l'intérêt est nettement plus marqué. Après un rappel de l'apport de Gorz au développement de la notion d'écosocialisme, Zin sait prendre ses distances critiques à l'égard de la thématique de la décroissance tel que le Gorz des dernières années l'avait développée. L'analyse de C. Vercellone de l'approche « gorzienne » de l'évolution du capitalisme ne devrait pas passer à la postérité. Nettement plus stimulante apparaît la discussion de D. Meda et D. Clerc des notions de travail et d'emploi chez Gorz. Ces deux auteurs invalident largement la thèse gorziene de la fin du travail et de l'emploi, tout en soulignant le potentiel, très discutable, au sens noble du terme, des intuitions de Gorz. Le lecteur n'est pas pour autant obligé de partager le sens qu'ils entendent donner à leur développement, marqué par un renoncement à la dimension proprement marxiste de l'œuvre de Gorz (lire notamment p. 120-121). La contribution de M.-L. Duboin-Mon propose une lecture croisée de Gorz et Jacques Duboin, son géniteur et père de l'abondancisme. Il n'est pas sûr pour autant que Gorz ait souscrit aux conclusions qui sont tirées de la complémentarité de leurs œuvres, ainsi que de l'apologie des Amap (Association pour le maintien d'une agriculture paysanne) et des Sel (système d'échange local). J-B de Foucauld, pour sa part, propose une comparaison entre les thèses de Gorz quant à la limitation du temps de travail contraint et celle mise en œuvre dans le cadre de l'association Echanges et projets qu'il anime. De Foucauld considère la position de Gorz comme beaucoup trop radicale (« excessive », p. 157), et prône une attitude plus conciliatrice mettant en avant l'arbitrage entre temps de travail et revenu. La conclusion qu'il propose apparaît elle aussi bien décalée par rapport à un raisonnement qu'on aurait souhaité plus rigoureux. Libre à De Foucauld d'envisager Gorz sous l'angle de la morale. Plus discutable en revanche d'avancer que « Car en face du désir légitime d'utopie se dresse la muraille de la parabole du grain et de l'ivraie : le mal, sous ses multiples aspects, y compris la méchanceté humaine est consubstantiel à l'immanence. Il peut être contenu, régulé, il ne peut être éradiqué », p. 189. De Foucauld a toute liberté d'être porteur de valeurs, il doit néanmoins être clair qu'il faut distinguer le prêche et l'analyse sociale. Enfin, il revient à P. Van Parijs d'offrir sa propre contribution. Alors qu'il est un des théoriciens, reconnus internationalement, du revenu minimum d'existence, ses propos frôlent l'anecdotique et la banalité. On comprend aisément au vu de ce qui vient d'être écrit, que le lecteur intéressé par ce volume collectif aura tout intérêt à se concentrer sur la seconde partie. A croire que la pensée d'André Gorz ne suscite que des épigones sans grandes qualités, tout au moins pour la plus grande partie de ceux rassemblés dans cet ouvrage. G.U.
Isabelle GARO, L'idéologie ou la pensée embarquée , Paris, La Fabrique, 2009, 182 p., 12 €. juillet 2009* Mots clés : Marx, idéologie, critique théorique. « Idéologie », « aliénation » ou « praxis » sont des concepts fondamentaux du marxisme dont la complexité, les malentendus et l'usage abusif qu'ils ont générés, découragent souvent d'y avoir recours. Isabelle Garo, auteur de l'un des livres français les plus intéressants ces dernières années sur Marx – Marx, une critique de la philosophie , Éditions du Seuil, 2000 – revient ici sur la notion d'idéologie. Selon elle, le concept d'idéologie croise celui d'aliénation puisque « le problème de la fin [de l'aliénation] » est « situé au cœur de la question de l'idéologie » (p. 107). Cependant, elle ne mentionne jamais la praxis à laquelle pourtant elle fait implicitement référence. L'idéologie ou la pensée embarquée retrace la généalogie du terme « idéologie » puis son histoire au sein et en-dehors des écrits de Marx – montrant les « vacillations » dans l'œuvre de ce dernier – ainsi que dans le courant marxiste, à travers principalement Gramsci et Althusser. Le livre arrive à cerner le noyau et les contours de l'idéologie au sens marxien. Celle-ci est définie comme « une pensée aux prises avec le réel, mais pour autant qu'elle est fondamentalement aveugle à son origine », contribuant « à maintenir dans son inversion réelle un monde caractérisé par des rapports de domination et d'exploitation » (p. 21). D'où la nécessité d'interroger toute théorie de manière complexe et dynamique par rapport à sa fonction sociale, à sa formation et à ses prétentions. L'ouvrage est également précieux parce qu'il met en évidence, en évitant une série de raccourcis, tout ce que l'idéologie n'est pas : ni refus ou même sous-estimation du travail théorique, ni simple critique de la propagande, de la mauvaise foi ou du « champ médiatique ». Pas plus qu'elle n'est, dans la perspective althussérienne, l'antithèse d'une science à laquelle il conviendrait d'accéder. De même, l'auteur déjoue le piège des écrits post-modernes et post-situationnistes d'une idéologie dominante toute-puissante. Cependant, Garo ne s'arrête guère sur les contradictions au sein même de l'œuvre de Marx, qui ont partiellement alimenté son usage polémique puis sa disqualification potentielle. Par contre, elle démontre bien que le dépassement de l'idéologie suppose une pensée critique consciente de ses limites et de son efficacité, ainsi qu'« une nouvelle alliance entre élaboration des connaissances, diffusion sociale chargée de celles-ci et choix politiques collectifs » (p. 145). Et c'est dans le corps même de son texte que l'auteur a tenté d'expérimenter cette « nouvelle alliance », en la confrontant avec la prégnance de l'idéologie dans des enjeux contemporains tels que la Crise, l'Ecole, … Malheureusement, le livre ne questionne pas la prétention de scientificité particulièrement vivace au sein des sections de sciences humaines de l'Université française. Or, il aurait été intéressant de tester l'hypothèse de l'idéologie de la pensée universitaire et « scientifique », fût-elle critique, et de son aveuglement à son origine, à sa formation et à sa fonction. C'est l'un des rares reproches que l'on puisse faire à cet essai qui contribue au travail de réévaluation critique de la pensée marxienne aujourd'hui. Frédéric Thomas
Eric HOBSBAWM, Marx et l'histoire , Paris, Demopolis, 2008, 208 p., 21 €. février 2009* Mots clés : Epistémologie, marxisme Depuis que le barrage antimarxiste qui s'était, en son temps, opposé à la publication en français de L'âge des extrêmes a été rompu, on ne compte plus les publications de l'historien anglais Eric Hobsbawm, la dernière en date étant la réédition de son livre sur Les bandits (voir la recension sur ce site). Ici, l'ouvrage est plus disparate. Les dix textes sont tous issus de conférences faites devant des publics divers. Mais leurs dates respectives s'échelonnent tout de même de 1968 à 1996 (ils ont cependant été retouchés avant publication, ce qui gêne d'ailleurs l'appréhension de l'ensemble, tout étant homogénéisé sans mention de dates précises). Surtout, le titre générique choisi ne concerne pas le sujet de chacune de ces interventions. Certaines tentent ainsi d'analyser les progrès de la barbarie depuis la Grande Guerre (une croissance se rapprochant de la thèse de la « brutalisation des sociétés » qui mériterait tout de même d'être relativisée), d'autres défendent la recherche de la vérité historique et l'universalisme face au postmodernisme, ou mettent en garde contre l'utilisation de l'histoire dans l'élaboration de mythes nationaux (« Démanteler les mythologies »). A cet égard, « La singulière histoire de l'Europe » constitue une passionnante mise en perspective, dont émerge entre autre l'idée selon laquelle « son sujet n'est pas un espace géographique ou un collectif humain, mais un processus » (p.114). De même, « Rien n'aiguise l'esprit comme la défaite » se révèle une réflexion stimulante sur les difficultés d'écrire une histoire que l'on a vécu. Plus proche du titre choisi pour cette compilation, « Est-il possible d'écrire l'histoire de la Révolution russe ? » insiste sur les changements de problématiques au fil du temps et sur les scénarii uchroniques envisagés, en ayant tendance à les écarter sans doute un peu vite. Marx est directement abordé dans « Karl Marx et l'histoire », un des plus longs articles. Dans celui-ci, en 1968, Hobsbawm oppose un « marxisme vulgaire » aux « deux particularités du marxisme » , qui pour lui font sa spécificité et sa force face au structuralisme en particulier : la « hiérarchie des niveaux » dans la saisie du progrès tout au long du développement historique, et « l'existence des contradictions internes aux systèmes » (p. 54). On peut y ajouter « La conception marxiste de l'histoire », daté de 1983, au moment du centenaire de la naissance de Marx, duquel on retiendra en particulier la défense de l'utilisation de concepts nouveaux afin de relire le passé, ainsi du travail selon Marx offrant un nouvel éclairage sur la période antérieure. Hobsbawm, tout au long du livre, apparaît fidèle à une conception matérialiste de l'histoire vue comme « (…) un guide de l'histoire, un programme de recherche » (p.67). Sans pétrifier des analyses précises de Marx dépassées depuis, l'analyse de la base économique des sociétés n'étant pour lui qu'une première étape. Une absence de dogmatisme qui rend cet ouvrage intéressant, quand bien même il ne remplace pas une étude historiographique plus synthétique et vulgarisatrice. Jean-Guillaume Lanuque
Tristram HUNT, Engels. Le gentleman révolutionnaire (The frock-coated communist. The revolutionary life of Friedrich Engels) , Paris, Flammarion, collection « Grandes biographies », 2009, 592 pages, 28 euros. Avril 2010* Mots clefs : marxisme – socialisme – communisme – Engels. La biographie proposée par Tristram Hunt, spécialiste de l'époque victorienne, sur Friedrich Engels, dans la même collection qu'un César ou qu'un récent Robespierre (tous deux chroniqués sur notre site), paraît à point nommé pour rééquilibrer au moins en partie le regain d'intérêt dont bénéficie Marx depuis déjà plusieurs années. C'est d'ailleurs l'ambition de l'auteur que de réhabiliter Engels, qui court le risque d'être déconsidéré alors qu'il est inséparable de l'œuvre du « Maure ». Volontiers vulgarisateur, le livre contient de nombreuses approches synthétiques de divers thèmes ou éléments du contexte historique, complétées en outre par le travail fouillé des traducteurs. Il convient d'ailleurs de reconnaître que la lecture est profondément plaisante, et si cette biographie n'apprendra que peu de choses à ceux qui sont déjà familiers sur les écrits fondateurs du marxisme, l'éclairage fourni sur la vie du « général » est assurément d'un grand intérêt. Le personnage ne manque d'ailleurs pas de traits de caractère attachants, épicurien (1), généreux, sportif, animé d'une profonde joie de vivre, mais également séducteur et coquet, voire manquant de discernement dans son souci de protéger les filles Marx après la mort de leur père (2). Issu d'une famille de protestants rigoristes, également riches entrepreneurs du textile de la vallée de la Wupper , en Rhénanie, Engels bénéficia d'une incontestable chaleur familiale. Attiré dans sa jeunesse par le romantisme et le patrimoine allemand, il dût néanmoins mener des études de commerce alors qu'il se serait plutôt vu dans la peau d'un… poète ! Son passage de partisan d'une monarchie éclairée au progressisme de Jeune-Allemagne, en passant par sa perte de la foi, est bien restitué, tout comme son adhésion au groupe des Jeunes Hégéliens et à l'analyse du christianisme par Feuerbach. Il se découvre finalement communiste à la veille de son départ pour Manchester, où il travaille dans l'entreprise dont son père est un des associés. Au cœur de celle que l'on surnomme alors Cottonopolis, le jeune homme fréquente le socialisme oweniste et chartiste, tout en élaborant ce qui allait devenir La situation de la classe laborieuse en Angleterre ; un texte que Tristram Hunt qualifie - en insistant toutefois sur son manichéisme supposé -, tout comme l'article contemporain « Esquisse d'une critique de l'économie politique », de textes fondateurs du marxisme, davantage encore, selon lui, que ce que l'on a habituellement tendance à considérer. Tristram Hunt, sans être marxiste lui-même, fait preuve d'une honnêteté et d'une neutralité louables, quand bien même il aurait légèrement tendance parfois à noircir Marx plutôt qu'Engels ! Cela ne lui évite pas pour autant, à quelques occasions, de basculer dans l'excès, ainsi de son accusation de stalinisme (p. 183) ou des « purges » (p. 186) dont Engels aurait été le chef d'orchestre, considérations plus qu'anachroniques. De même, certaines de ses critiques, comme sur les fameux « peuples sans histoire », bien que justes, mettent surtout en lumière les scories, qui côtoient les fulgurances d'une pensée politique en constante élaboration. Dans les décennies de la riche collaboration avec Marx, Engels se distingue par une certaine perspicacité au sujet de la chose militaire : l'homme a fait son service militaire à Berlin, et a surtout connu le baptême du feu en Prusse au cours du reflux du printemps des peuples, en 1849. Ses considérations sur la guerre franco-prussienne sont ainsi d'une impressionnante justesse, ce qui amène Tristram Hunt à en faire sans doute un peu rapidement un « théoricien pionnier de l'art de la guérilla », dans le même temps où il juge de manière peu amène La guerre des paysans en Allemagne . Revenu à Manchester entre 1850 et 1870, Engels travaille de nouveau dans l'entreprise paternelle et assure ainsi l'intendance de la famille Marx, soulevant l'insoluble question (et finalement assez vaine) de la contradiction entre une situation bourgeoise (Engels est un grand amateur de chasse à coure) et un engagement en faveur des opprimés. Ayant pris sa retraite d'homme d'affaires à Londres, et vivant de fructueux placements financiers, il contribue davantage à l'élaboration du corpus marxiste, y compris sur des points plutôt amusants (il signe des recensions pour des publics variés afin de promouvoir le Capital de son ami). Tristram Hunt insiste à cet égard sur son rôle de continuateur et de vulgarisateur, plus que sur celui d'un éventuel simplificateur, ainsi avec l' Antidühring . Il montre également bien que sa défense, à la fin de sa vie, d'une tactique électoraliste pour l'arrivée du SPD au pouvoir n'est absolument pas la base d'une nouvelle orthodoxie stratégique. Par contre, la conclusion de l'auteur, dédouanant Engels de toute responsabilité dans les horreurs liées aux régimes se réclamant du marxisme-léninisme au siècle suivant, le conduit à reporter cette même culpabilité sur d'autres boucs émissaires, « disciples illégitimes » (p. 485), à commencer par Lénine, une démarche qui apparaît finalement bien peu marxiste… Un portrait d'une grande justesse globale et dont la lecture ne peut être que conseillée, en dépit de ses rares faiblesses. Jean-Guillaume Lanuque (1) Dans un « questionnaire de Proust » livré à une des filles Marx, il définit son idée du bonheur par ces simples mots : « Château Margaux 1848 ». (2) Son soutien à Aveling, un temps compagnon d'Eleanor Marx, fut un élément incontestablement gênant pour la construction d'un socialisme marxiste en Angleterre.
Karl KAUTSKY, Le programme socialiste, Pantin, Les bons caractères, 2004. Tous les lecteurs de Dissidences ne peuvent qu’accueillir avec intérêt la réédition de textes politiques classiques. Celui-ci en fait partie. Kautsky, passé à la postérité comme le « renégat Kautsky », suite à la publication par Lénine d’une fameuse brochure polémique, a publié ce texte en 1892, comme une sorte de commentaire populaire des principes et du programme du Parti social-démocrate à la suite de son congrès d’Erfurt tenu l’année précédente. Le livre remplit en effet toutes les conditions d’une bonne vulgarisation, accessible au plus grand nombre. Kautsky n’hésite pas à éluder certaines questions, ainsi sur la question des crises économiques (p. 82), quand elles lui semblent devoir faire l’objet d’un développement séparé et savant. On retrouve donc au fil des cinq chapitres les principales notions du marxisme porté par la social-démocratie : l’apparition du capitalisme, la concentration industrielle, le développement du travailleur libre (le prolétaire), la classe capitaliste, la société future, la lutte des classes, le parti et son rôle, le mouvement syndical etc. Le programme socialiste se lit avec intérêt et sans difficulté majeure. En revanche, on n’est pas obligé de suivre la préfacière qui affirme que « seuls les exemples ont pris une ride » (p. 3). En effet, l’exposé que fait Kautsky est celui d’un marxisme particulièrement daté et sommaire par bien des aspects. Parmi ceux-ci, prenons en deux qui peuvent poser problème. D’abord sur la conception de l’action politique développée par Kautsky. S’il évoque au détour d’une phrase la question de la grève comme moyen d’action (p. 213), il développe surtout le rôle décisif de la lutte parlementaire (« le parlementarisme commence à changer de nature. Il cesse dès lors d’être un simple moyen de domination de la bourgeoisie… [Les luttes parlementaires] sont le levier le plus puissant pour faire sortir le prolétariat de son abaissement économique, social et moral », p. 220-221). Cette idée, second aspect, est solidaire d’une conception fortement évolutionniste de la marche, inéluctable, au socialisme. On pourrait multiplier les citations, mais le marxisme porté par Kautsky (et avec lui par la IIe Internationale) s’inscrit dans un automatisme prescrit « par les lois de l’évolution ». Ce socialisme automatique, cultivant la passivité des masses (puisque le parti social-démocrate allemand ne cessait de gagner des voix d’élections en élections), Kautsky le voyait dans un horizon proche (il affirme ainsi, p. 147, à propos de l’évolution du capitalisme, « Cependant, personne n’osera dire quelles formes il revêtira dans dix, vingt ou trente ans – supposé d’ailleurs qu’il se maintienne aussi longtemps » (souligné par moi). On sait, hélas, ce qu’il advint de cet optimisme qui sombra corps et bien dans le ralliement à l’Union sacrée en 1914. Que ce texte soit intéressant, utile pour l’histoire du mouvement ouvrier, sûrement. Qu’il constitue un bréviaire pour penser le socialisme et l’action politique du XXIe siècle, l’affirmation vaut surtout par les interrogations, voire les dénégations, qu’elle ne manquera pas de susciter. Georges Ubbiali
Paul LAFARGUE, Paresse et révolution , Paris, Tallandier, collection « Texto – le goût de l'histoire », 2009, 432 pages, 10 euros. Avril 2010* Mots clefs : socialisme – marxisme. L'intérêt pour les écrits de Paul Lafargue est demeuré d'une rare constance depuis sa mort choisi en 1911, avec cette limite que seul Le droit à la paresse était régulièrement réédité. Jean-Numa Ducange et Gilles Candar ont donc eu l'excellente idée de proposer, outre cet essai désormais mythique -dans tous les sens du terme-, une sélection d'autres textes moins connus mais, pour certains, tout aussi, voire plus intéressants. Ils ont également confectionné un appareil critique solide, permettant de revenir sur la biographie de cette figure majeure du socialisme révolutionnaire français (gendre de Marx, guesdiste, député deux ans) et sur les très nombreuses allusions aux personnages et événements contemporains de son écriture grâce à des notes fournies. Le droit à la paresse , donc, repris dans son édition de 1883, est un pamphlet donnant à Lafargue l'occasion de se défouler, vengeance encrière qui résonne de manière étonnamment moderne face aux échos actuels de la décroissance… Il y condamne l'abrutissement au travail, les métiers parasitaires, le colonialisme, la surproduction, la surconsommation bourgeoise et même une certaine idéologie du progrès, et défend la limitation du temps de travail quotidien à 3h, une réaction à l'idéologie du capitalisme qui le conduit à faire l'éloge des mentalités antiques et des machines. On y sent d'ailleurs un profond amour de la vie, exaltant le plaisir de la bonne chère. Dans un style similaire, on trouve « La religion du capital », texte ironique combinant dénonciation du capitalisme et anticléricalisme, qui présente cependant des longueurs. On lui préfèrera de loin « La légende de Victor Hugo », longue analyse qui dévoile la face sombre de l'écrivain : opportuniste, mercenaire de la plume sous les rois de France et des Français, anti-bonapartiste du fait des circonstances plus que par conviction, cupide et adversaire de toute République sociale, le portrait est clairement à charge, mais apporte indéniablement des éléments intéressants. « Idéalisme et matérialisme dans la conception de l'histoire. Réponse à Jaurès » est une défense du matérialisme historique qui, au détour d'analyses historiques datées, avance quelques remarques pertinentes, tandis que « Le socialisme et la conquête des pouvoirs publics » est une réflexion toujours d'actualité s'opposant à la participation des socialistes aux gouvernements bourgeois. « Essai critique sur la Révolution française du XVIIIe siècle » est par contre bien trop bref, s'agissant en fait d'une simple introduction finalement frustrante, insistant seulement sur les luttes de classes entre la bourgeoisie et, d'un côté les ordres privilégiés, de l'autre les couches populaires. Vulgarisateur politique avant toute chose, Lafargue a aussi écrit un grand nombre d'articles plus ponctuels et ramassés pour le journal guesdiste L'égalité puis Le socialiste , dont une sélection conclut le recueil. Se succèdent ainsi quelques conseils pour la propagande socialiste dans les campagnes, une défense des coopératives, une condamnation très nette du racisme, l'analyse d'une dépendance croissante des scientifiques vis-à-vis des entreprises, ou un plaidoyer pour l'amour libre et non exclusif, mais également un catastrophisme excessif sur les maladies impossibles à soigner sous le capitalisme ou une guerre européenne envisagée comme très improbable. Ces quelques limites ne contredisent en tout cas aucunement l'intérêt d'un tel retour sur les fondamentaux de l'histoire du socialisme marxiste en France. Jean-Guillaume Lanuque
Christian LAVAL, Marx au combat , Paris, Thierry Magnier, 2009, 148 p., 8,90 €. Mai 2010* Mots clés : Marx, marxisme, dialectique, lutte Christian Laval est un économiste qui a beaucoup publié ces dernières années dans la veine d'une économique critique. Dans cette petite collection, il s'essaie à présenter brièvement la personnalité et l'œuvre de Marx. Evidemment, en la matière, il y a déjà eu de très nombreuses publications. Il propose donc un angle d'appréhension du problème qui se veut inédit. Il s'agit d'aborder Marx par le biais de sa dimension agonistique (d'où le titre). En quelques chapitres, il présente plusieurs thèmes qui parcourent l'œuvre de Marx. Une fois le livre refermé, que reste-t-il de sa lecture ? Force est hélas de constater, pas grand-chose. Certes, le public auquel ce genre d'introduction est censé s'adresser apprendra, retiendra peut-être quelques topiques sur l'auteur. Mais pour qui a lu Marx (sans pour autant être un lecteur exhaustif), il n'en retirera pas grand-chose. Marx fut un lutteur et la lutte est au principe de sa conception du monde. Ce n'est évidemment pas faux. Mais cela justifie-t-il la lecture d'un tel ouvrage, pour ne rien dire son achat ? Georges Ubbiali
Lénine, La maladie infantile du communisme (le « communisme de gauche ») , Montreuil, Editions science marxiste, collection Bibliothèque jeunes, 2007, 174 pages, 5 euros. novembre 2007* Cette nouvelle édition d'un des pamphlets les plus fameux de Lénine, sous titré ici d'une manière bien plus pertinente que certaines traductions privilégiant le terme de « gauchisme », est due à la volonté des mêmes éditions qui avaient réalisé une superbe réédition du Manifeste communiste et, plus récemment, une traduction inédite du Leçons d'une défaite, promesse de victoire de Munis (chroniqué sur ce site). Le produit est toujours très beau, vendu à un prix raisonnable, mais l'appareil critique est par contre nettement moins méritoire. Une introduction d'Arrigo Cervetto a bien été ajoutée, mais en plus de ne pas être nouvelle (il s'agit en fait d'un extrait de La difficile question des temps , ouvrage également publié chez Science marxiste), elle s'inscrit dans une doxa léniniste assez prévisible et ennuyeuse. Reste le texte originel, un classique de la littérature communiste. Si certains des aspects développés apparaissent désormais datés (l'insistance sur la ferme autorité nécessaire à la victoire du socialisme, l'urgence révolutionnaire ici sous entendue), d'autres nourrissent encore aujourd'hui les débats au sein du mouvement révolutionnaire : est-il souhaitable de nouer des compromis dans le cadre de la lutte ? Est-il utile de participer aux parlements bourgeois ? L'appartenance à des syndicats non révolutionnaires est-elle vraiment nécessaire ? A toutes ces questions, Lénine répond sans hésitation par l'affirmative, ce qui tend à démontrer toute l'importance que sa réflexion possède encore près d'un siècle plus tard. On regrettera néanmoins l'absence de compléments, tels les réponses données à l'époque à cette brochure par certains des communistes de gauche attaqués, voire même un aperçu des suites que ce texte a engendrées dans les décennies ultérieures, dont Le gauchisme, réponse à la sénilité du communisme de Daniel Cohn-Bendit n'est pas la moins fameuse. Jean-Guillaume Lanuque
Michael LÖWY, coord., Ecologie et socialisme, Paris, Syllepse, 2005 Pas moins de sept contributeurs pour initier le premier volume de ce qui est prévu comme le titre inaugural d’une nouvelle collection chez Syllepse, intitulée Ecologie et politique. Comme l’explique Löwy dans son introduction, les auteurs se reconnaissent très largement dans l’analyse marxiste, et l’objectif est bien d’enrichir cette tradition politique par l’apport des préoccupations portées essentiellement par les partis écologistes à ce jour. Volonté qui se manifeste internationalement si l’on en croit la liste des signataires du manifeste écosocialiste international qui conclut l’ouvrage. Si l’on excepte le premier texte, signé P. Corcuff qui apparaît comme un empilement éclectique et hétérogène d’auteurs, sans véritable intérêt autre que de palabre, l’ensemble des autres contributions soulèvent de nombreuses interrogations, sans toutefois parvenir véritablement à y répondre toujours. Une sorte confusion initiale entre une dénonciation de l’industrialisation en tant que telle et le règne du capital parcourt la plupart des articles. G.U.
Pierre MACHEREY, Marx 1845. Les « thèses » sur Feuerbach , é ditions Amsterdam, Paris 2008, 237 pages, 9,80 €. juillet 2009* Mots clefs : Marx, praxis, Feuerbach. Pierre Macherey nous offre ici un livre efficace que nous ne saurions que trop recommander à tous ceux qui s'intéressent à cet écrit fondamental et à la tentative marxienne d'élaborer une praxis . L'auteur opère une lecture serrée des Thèses sur Feuerbach en donnant pour chacune d'elle le texte original de Marx, les modifications opérées par Engels et, enfin, sa propre traduction. Il indique les enjeux de ces diverses variations, balaye quelques malentendus en reliant ces différentes thèses entre elles, mais aussi à d'autres écrits contemporains de Marx, à son parcours et son positionnement (principalement par rapport à Hegel et Feuerbach), tout en se refusant de « ôter [à ces thèses] leur caractère énigmatique en leur restituant par un coup de baguette magique une transparence qui leur fait défaut » (page 27). Ce faisant, Macherey montre bien la dynamique critique et synthétique à l'œuvre dans ces quelques pages et l'ambition de Marx, en mettant en avant le concept de praxis , de dégager un nouveau rapport à la philosophie, à même « de surmonter les dilemmes de la théorie et de la pratique et de la pensée et du réel, comme aussi ceux du sujet et de l'objet, de la liberté et du déterminisme, de l'abstrait et du concret, etc. » (p. 218). Tout juste regrettera-t-on que la lecture de la onzième et plus fameuse thèse ne soit pas plus développée. Frédéric Thomas
Jean-Jacques MARIE, Karl Marx. Le Christophe Colomb du Capital , Paris, La Quinzaine Littéraire / Louis Vuitton, collection Voyager avec…, 2006, 294 pages, 24 euros. juin 2007* Nous avions laissé Jean-Jacques Marie avec une somme importante sur Cronstadt et une biographie moins convaincante de Trotsky , nous le retrouvons s'intéressant cette fois à Karl Marx. S'il profite de l'occasion pour remettre à leur place certains biographes parfois peu scrupuleux (Jacques Attali pour ne pas le citer), son propos central est ailleurs. Le thème de cette belle collection co-dirigée par l'hebdomadaire de Maurice Nadeau et Louis Vuitton est en effet le voyage, ce qui nous avait valu voici quelques années d'intéressants Carnets de Chine par Jean Chesneaux… Se basant essentiellement sur la riche correspondance de Marx, qu'il cite abondamment, Jean-Jacques Marie s'efforce d'analyser les liens entre l'imposant penseur et le voyage. Il montre d'ailleurs bien, en préalable, que Marx, à rebrousse poil du touriste, ne voyage pas principalement par plaisir, mais par nécessité ; que contrairement à son ami Engels, il ne s'attache ni aux paysages, ni aux individus rencontrés, ni aux monuments, mais à tout ce qui peut l'aider dans l'abstraction et la compréhension des « réalités sociales », caractéristique du révolutionnaire permanent qu'il est. Au passage, on a de larges éclaircissements sur l'intimité, la vie de famille et les goûts littéraires de Marx, amateur de Diderot ou de Balzac, tant ses voyages les plus fréquents se firent bien au cœur des livres, dans la bibliothèque du British Museum en particulier. C'est ce qui conduit à le qualifier de Christophe Colomb du capital, référence à ce voyage au sens figuré qu'il fit tout au long de sa vie dans ce continent nouveau du capitalisme. Autres extensions du mot voyage, qui permettent à Jean-Jacques Marie d'élargir son étude, les voyages fantasmés imaginés par les adversaires de Marx et obsédés par d'éventuels complots, ou ses « voyages dans l'avenir », prévisions de révolutions futures. Les voyages concrets qu'il fit s'expliquent quant à eux surtout par les diverses procédures d'exclusion dont il fut victime et les soins à accorder à une santé déficiente. Cela lui permit de découvrir Paris, la Belgique, l'Autriche, ou bien sûr l'Angleterre, occasions pour Jean-Jacques Marie de nous retracer les combats politiques de Marx. L'angle d'approche, éminemment original, nous permet ainsi de redécouvrir l'auteur du Capital avec un grand intérêt. Jean-Guillaume Lanuque
Roger MARTELLI, Communistes , Paris, La ville brûle, 2009, 142 p., 13 €. Juin 2010* Mots clés : Communisme, PCF, stalinisme, bolchevisme, internationale communiste, pays de l'Est, Cuba, syndicalisme, révolution française En parallèle au livre d'Irène Pereira sur les anarchistes (lire compte rendu sur ce site), les éditions « la ville brûle » publient dans leur collection engagée-e- s ce petit ouvrage signé Roger Martelli. Ce dernier, directeur de la revue Regards, est par ailleurs un historien et militant communiste qui vient de rompre publiquement avec le PCF. Oppositionnel de longue date, de sensibilité communiste unitaire, ce dernier offre avec ce petit livre à la fois une présentation de bonne facture du courant communiste en même temps que l'esquisse d'une réflexion sur l'avenir de celui-ci. Ce que démontre Martelli, c'est que le communisme a des racines historiques qui dépasse de très loin à la fois l'histoire du PCF, pour ce qui concerne l'historie hexagonale, et l'histoire des XIX-XX e siècles. En tant que philosophie de l'égalité sociale, le communisme plonge ses racines dans les contradictions des sociétés inégalitaires depuis de nombreux siècles, même si c'est avec le XIX e siècle qu'il s'est construit comme parti organisé, sur la base du prolétariat. A partir ce postulat, avec brio, Martelli sait présenter très cursivement l'histoire du communisme, à partir de l'évènement fondateur que fut la révolution russe, puis sa dégénérescence stalinienne. S'il avoue au détour d'une phrase sa préférence pour Boukharine plutôt que Trotsky, il n'en reste pas moins qu'il ne rabat pas l'histoire du courant communiste sur le stalinisme triomphant. De ce point de vue, les quelques notations qu'il glisse ici ou là sur l'avenir du communisme, mériteraient naturellement un développement bien au-delà de ce que la formule permise par la collection autorise. C'est donc bien à la fois un ouvrage de synthèse (de ce point de vue, les illustrations sur différents personnages, parfois inattendus, ainsi le Che ou Bakounine seront forts utiles pour ceux qui liront ce livre avec les yeux naïfs des novices) et en même temps l'esquisse d'une réflexion plus ambitieuse sur l'avenir du courant communiste qui est offert avec ce livre. Et nul doute que l'appréciation selon laquelle « Quelque chose du communisme est irrémédiablement obsolète : la forme bolchevique prise par le « parti communiste » (...) Dépasser le bolchevisme est la condition de survie du communisme politique. Or « dépasser », ce n'est ni conserver ni oublier… », concluant l'ouvrage, appelle à des discussions et des débats fondamentaux. La révolution est à venir, mais quelle forme prendra-t-elle ? Il est des questions plus futiles que l'on peut se poser en reposant un ouvrage. L'auteur de ce Communistes , avec finesse et intelligence invite à prolonger la réflexion. Georges Ubbiali
Karl MARX, La guerre civile en France , Montreuil, éditions Science marxiste, collection « Bibliothèque jeunes », 2008, 146 pages, 5 euros / Karl Marx et Friedrich Engels, Inventer l'inconnu. Textes et correspondance autour de la Commune , Paris, La Fabrique , collection « Utopie et liberté », 2008, 304 pages, 18 euros. Avril 2009* Mots clefs : marxisme, Commune, socialisme, communisme Le hasard de l'édition fait qu'en cette fin 2008, deux maisons différentes, La Fabrique et Science marxiste, ont choisi de ressortir les textes de Marx et Engels concernant l'expérience de la Commune. Cette dernière maison d'édition, d'origine italienne, poursuit ainsi un travail de réédition bienvenue de classiques du marxisme dont nous avons déjà eu l'occasion de parler à propos de l' Antidühring d'Engels ou de La maladie infantile du communisme de Lénine. Le cœur des deux livres est constitué par un ouvrage fondamental par son influence ultérieure, soigneusement republié, à savoir La guerre civile en France dans son édition allemande de 1891, incorporant donc le texte écrit par Marx au lendemain de l'écrasement de la Commune ainsi que les deux « Adresses sur la guerre franco-allemande » rédigées en 1870, sans oublier une introduction d'Engels rappelant l'historique des événements et les limites de l'action des communards, leur préservation de la Banque de France en particulier. On ne peut, à la lecture des Adresses, qu'être toujours frappé par la prescience de certaines analyses prévisionnelles, en particulier l'hypothèse d'une alliance franco-russe et d'une nouvelle guerre avec l'Allemagne… Ces deux Adresses, en plus d'annoncer également la fin du Second Empire et de saluer la République comme un progrès, renvoient dos à dos les classes dirigeantes françaises et allemandes au profit de la paix par l'union des classes ouvrières, contre « la politique de conquête » et les intérêts dynastiques, en faisant toute leur part aux intérêts nationaux du prolétariat (p.39). Quant à La guerre civile en France , écrit dans un style incisif et cassant, on en retiendra surtout les avancées de ceux qui sont allés « à l'assaut du ciel », ce gouvernement de la classe ouvrière soutenu par la petite bourgeoisie : séparation entre les é glises et l' é tat ; remplacement de l'armée par le peuple en armes, et de la bureaucratie administrative par des fonctionnaires élus, responsables et révocables en plus d'être non privilégiés ; idéal économique coopératif. Une sélection de lettres écrites à Kugelmann par Marx entre décembre 1870 et juin 1871 a également été incorporée à l'édition de Science marxiste, ainsi que la préface de Lénine à leur édition en russe datée de 1907. Comme à l'accoutumée, un article d'Arrigo Cervetto, théoricien marxiste peu connu, ouvre l'ouvrage, mais en plus de se répéter avec la « Note de l'éditeur », il se contente surtout d'insister sur la nature scientifique du marxisme-léninisme, dans une prose bien moins limpide et marquante que celle de Marx. Le mélange proposé par La Fabrique est plus copieux. La partie correspondance comprend en effet davantage de lettres de Marx et d'Engels, ainsi que des articles et des résolutions de l'Association Internationale des Travailleurs (AIT) rédigées par leur soin, le tout s'échelonnant de 1866 à 1894. Surtout, Daniel Bensaïd introduit tous ces textes par des « Politiques de Marx » occupant pas moins d'une centaine de pages. Il y propose une réflexion sur la trilogie marxienne constituée par Le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bonaparte , Les luttes de classes en France et La guerre civile en France , en faisant justice une fois de plus de la fausse orthodoxie marxiste d'une politique strictement déterminée par l'infrastructure, au profit d'une politique vue comme règne du contretemps, de la « discordance des temps » (sic). Il insiste évidemment sur les leçons de la Commune , alternative à l' é tat bureaucratique moderne, véritable « féodalisme industriel » (p.34), et la nécessaire destruction qui s'ensuit de cet é tat bourgeois. Mais on le sent plus laborieux pour justifier l'inadaptation actuelle de l'expression « dictature du prolétariat »… Quant à la postérité de la Commune , son évocation de l'expérience russe le voit endosser les critiques de Rosa Luxembourg à l'égard des bolcheviks. Si le petit opuscule de Science marxiste est le meilleur marché, l'ouvrage de La Fabrique est assurément le plus complet quant à cette lecture tout simplement indispensable. Jean-Guillaume Lanuque
Karl MARX, Critique du programme de Gotha, Traduction de S.Dayan-Herzbrun , Edition de J. Numa-Ducange , Collection « G.E.M.E. », Editions Sociales, Paris, Mai 2008, 5 euros. octobre 2008* Il faut saluer l'initiative du collectif G.E.M.E. (Grande Edition Marx-Engels) qui s'est donné pour charge de publier en ligne notamment une version française de M.E.G.A. (Marx Engels Gesammt Arbeit) qui publie depuis 1972 les œuvres, lettres et brouillon des deux penseurs allemands (1). Il s'agit ici qui plus est d'une renaissance, celle des Editions sociales. Qui ne possède dans sa bibliothèque, s'il s'intéresse un petit peu au marxisme, un ou deux livres au moins des (anciennes) éditions sociales ? Autrefois maison d'édition officielle du marxisme à la ligne éditoriale plus que guidée idéologiquement, nous espérons que les (nouvelles) éditions sociales sentiront souffler le vent d'une certaine liberté. Et à en juger par cette production, c'est plutôt le cas. Premier des ouvrages publiés dans le cadre de la G.E.M.E., la Critique du Programme de Gotha est un choix éditorial à notre sens discutable pour amener le lecteur novice à découvrir le penseur rhénan, quoique le petit prix (5 euros) puisse tout de même l'inciter à franchir le pas. L'écrit de Marx est en effet un travail « de combat » opposé au fameux Programme de Gotha du Parti Ouvrier socialiste allemand , parti sur lequel le théoricien Lassalle veut avoir main mise. L'écrit est donc peut-être difficilement saisissable en soi, en termes philosophiques et économiques, il faut le replacer dans le contexte de l'époque. En quoi consiste la C.P.G, brièvement? Lisons la lettre que Marx adresse à Kugelmann le 23 février 1865, « Tout d'abord permettez-moi de vous exposer brièvement mes rapports avec Lassalle . Pendant toute son agitation nos relations furent suspendues : 1° à cause de ses fanfaronnades et de ses vantardises doublées du plagiat le plus honteux de mes œuvres; 2° parce que je condamnais sa tactique politique; et 3° parce que je lui avais déclaré et "démontré", avant même qu'il eût commencé son agitation dans le pays, que c'était un non-sens de croire que l' "Etat prussien" pourrait exercer une action socialiste directe ». La C.P.G. est justement ce point N° 2 cette condamnation de la tactique politique de Lassalle. En somme Marx condamne la révolution de type bourgeois qui consisterait « à faire avec » l'appareil d'Etat prussien pour gagner le socialisme. On voit ainsi poindre le débat qui agitera le début du XXème siècle entre les révolutionnaires et les réformateurs, débat qui possède de sérieux échos encore aujourd'hui au moment où un pan entier du capitalisme s'effiloche si ce n'est s'effondre. Bien sûr le texte bénéficie d'un appareillage critique, but même de la G.E.M.E.. Bien sûr des notions comme celle de travail, d'éducation des masses trouveront des échos contemporains dans les politiques idéologiques et économiques actuelles. Les jalons du communisme que pose Marx sont des plus significatifs, mais hors de la sphère marxiste qui lira de près ce texte ? Question fondamentale, d'autant plus que la période politique actuelle s'ouvre sur la recherche d'une juxtaposition au moins sémantique entre « libéralisme » et « socialisme » pour certains. Marx exposera néanmoins ici, en opposition à la vue lassalienne, sa fameuse et controversée théorie de la dictature du prolétariat sur laquelle le lecteur curieux s'arrêtera en ayant en tête la catastrophe staliniste. Ce lecteur se rendra compte que dans l'esprit de Marx, nous sommes bien loin des poncifs stalinisants. Pour Marx, il devra s'agir d'une forme de gouvernement transitoire (à l'image de la dictature romaine) qui doit mener le prolétariat à la libération : grande perspective ! Si nous conseillons la lecture de ce petit texte de Marx, ce livre à notre sens ne sera pas forcément à la portée du grand nombre, sans un minimum de repères historiques que cette édition souhaite par ailleurs donner. Néanmoins, c'est avec bienveillance que nous voyons émerger cette nouvelle collection en souhaitant vivement sa pérennité avec de nouveaux titres pour que le lectorat français bénéficie enfin d'œuvres de Marx dignes de ce nom. FS (1) www.bbaw.de/bbaw/forschung/forschungsprojekte/mega/de/starseite
Karl MARX, Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte , Paris, Le livre de poche, collection « Classiques de la philosophie », 2007, 288 pages, 5,50 euros. novembre 2007* A l'occasion de la présence de textes de Marx sur la France du mitan du XIX ème siècle au programme des concours aux grandes écoles dès la rentrée 2007, toute une série de rééditions a vu le jour. Parmi celles-ci, celle proposée par le livre de poche est sans doute une des plus intéressantes. L'appareil critique fourni est en effet particulièrement étoffé, occupant un bon tiers du livre, sans compter les notes de bas de pages, principalement biographiques. L'introduction - trop brève - de Jean Ducange resitue ainsi la rédaction du pamphlet marxien dans son contexte, et propose des développements synthétiques précieux sur sa postérité. Le tout est complété par une courte bibliographie franco-allemande. L'introduction d'Emmanuel Barot, plus longue, est également d'une lecture plus ardue. Il y analyse Le 18 Brumaire , véritable exemple d'histoire immédiate, comme un modèle de la pensée marxienne en action : l'autopsie des classes y est nuancée, et le déterminisme simpliste est remplacé par une vision dialectique, le coup d'Etat de Louis-Napoléon apparaissant comme un mélange entre les modes de production capitaliste et féodal. Face à une bourgeoise idéologiquement faible, le futur Napoléon III s'impose comme le champion d'une paysannerie sans véritable conscience de classe, à la recherche d'un représentant. Ce faisant, E. Barot souligne la conception d'historien engagé défendue par l'auteur du Manifeste , en insistant sur les parallèles entre ce dernier et l'œuvre de Machiavel. Quant au texte de Marx lui-même, il reste tout à fait d'actualité de par la méthode d'analyse mise en œuvre, sans verser pour autant dans un parallèle facile et trompeur entre la situation des débuts du Second Empire et la France de Sarkozy… Jean-Guillaume Lanuque
Franz MEHRING, Karl Marx. Historie de sa vie , Paris, Omnia éd., 2009, 621 p. 14 €. Décembre 2009* Mots clés : Biographie, Engels, marxisme, social démocratie, histoire, Rosa Luxemburg, philosophe, économie. Le lecteur ne peut que se réjouir de cette réédition d'un livre édité jadis aux Editions sociales (en 1983) et indisponible depuis longtemps. L'éditeur s'est cependant contenté d'une réédition minimaliste puisque seule une courte bibliographie et quelques repères chronologiques ont été ajoutés à la première édition. Mais qu'à cela ne tienne, le texte est d'un tel intérêt que l'on appréciera de disposer de nouveau de cette biographie intellectuelle. Des biographies de qualités consacrées en français à Marx, Riazanov (rééditée par Les bons caractères en 2005. Compte rendu sur ce site), Nikolaïevski et Maenchen-Holfen (Gallimard, 1970) ou celle, incomplète, de Cornu (4 vols néanmoins, PUF, 1952-1970), celle de Franz Mehring domine largement. Celui-ci est un des fondateurs de la social démocratie allemande, connaissant intimement les débats qui l'anime. On peut d'ailleurs s'interroger sur le règlement de compte du préfacier, Jean Mortier à l'encontre de Mehring, dont il taxe le propos de comporter des « erreurs historiques et des faiblesses politiques ». Il faut un certain culot à un stalinien patenté, adepte de la diamat (version Joseph Staline du matérialisme dialectique) de rapporter ces lacunes à « un stade relativement peu élaboré de la réflexion marxiste ». Certes, toute la documentation n'était sans doute pas disponible au moment où Mehring écrivit son texte (paru en 1918, peu de temps avant la mort de l'auteur, au moment où il participait à la fondation du KPD). C'est le cas en particulier des rapports de Marx à Bakounine. Mais quand Mehring ne se sent pas suffisamment compétent pour exposer certaines idées, il fait appel à… Rosa Luxemburg. C'est elle en effet qui rédige le chapitre consacré à la présentation du Capital . On conseille donc au lecteur de ne pas s'appesantir sur cette indigne avant-propos et de se plonger dans le cœur du texte de Mehring. On ne peut prétendre ici développer chacun des aspects de ce travail monumental. Aucun détail de la vie personnelle, politique, philosophique de Marx, et par conséquent largement de Engels, ne manque dans ces centaines de pages. De la naissance à la mort de Marx, c'est un parcours dans la philosophe, la politique et la naissance du mouvement ouvrier qui est offert au cerveau du lecteur. D'une richesse et d'une érudition sans faille, le récit de Mehring se lit avec un intérêt grandissant. C'est un régal pour l'esprit, un émerveillement de l'intelligence. Marx, ses travaux, ses réflexions, son combat, sont remis dans le contexte de leur élaboration et déroulement. Cette biographie constitue un complément indispensable à la lecture des œuvres de Marx, dont elles soulignent la cohérence et la profondeur. C'est tout un pan de l'histoire européenne du XIX e siècle, dans ses multiples dimensions, qui est donné à découvrir. Et le lecteur apprendra énormément. Le Karl Marx de Mehring est une merveille de biographie. Un grand texte que sa réédition met à la portée d'une nouvelle génération. G.U.
Arno MUNSTER, André Gorz ou le socialisme difficile , Paris, Lignes, 2008, 123 p., 14 euros. Août 2009* Mots clés : Théorie, Sartre, marxisme, écologie, prolétariat André Gorz est une figure originale du marxisme en France des années d'après la seconde guerre mondiale. Il est aussi un des pères fondateurs du courant de l'écologie politique. Le philosophe Arno Münster rend hommage à sa démarche dans ce petit livre. Certes Münster partage les vues de Gorz. Cependant son texte ne constitue en rien un panégyrique de cet auteur. Juif d'origine allemande, Gorz a été fasciné par Sartre durant la seconde guerre mondiale, à l'occasion d'une conférence donnée par ce dernier en Suisse où le jeune réfugié résidait. C'est la raison pour laquelle Gorz s'installe en France après la guerre. Mûnster retrace en quelques pages la biographie et l'itinéraire de Gorz. Ce dernier travailla comme journaliste au Nouvel Observateur, tout en menant parallèlement une carrière de philosophe et de militant politique. Auteur d'une importante production (la bibliographie en fin de volume en fait foi), on peut résumer son évolution par une discussion, puis une révision du marxisme dogmatique, dans le sens d'une prise en compte de l'écologie. Gorz, à partir d'une position existentialiste (mettant l'accent sur la responsabilité individuelle, pour faire court) rompt avec la notion de prolétariat (d'où le titre de son livre, Adieux au prolétariat). Il évolue, sous l'influence aussi bien de théoriciens italiens qu'allemands, vers une version d'un « réformisme fort ». Le second tournant sera la découverte des contraintes environnementales, après 1968 (ou Mai 68). Tout en conservant une analyse marquée par l'influence du marxisme, Gorz intègre l'écologie au socialisme pour lequel il se bat. Evidement, dans le cadre limité de cet ouvrage, Münster se limite à présenter à grands traits la conception écosocialiste dont Gorz se fait le porte parole. Il y aurait beaucoup à discuter dans cette réflexion (on peut aussi se reporter au livre de F. Gollain, Une critique du travail. Entre socialisme et écologie , La découverte, 2000, en attendant la publication de celui de C. Fourel, A. Gorz, un penseur pour le XXI e siècle , La découverte, 2009). Si la révolution est impossible, voir non souhaitable, l'enjeu d'une libération humaine est le développement d'une sphère d'autonomie croissante (de ce pont de vue, Gorz se révèle un lecteur attentif d'Habermas). Le formidable développement technologique du capitalisme contemporain permet d'envisager favorablement l'inscription en son sein de communautés productives rompant avec la loi de la valeur. Si l'on voulait ramasser en une formule la réflexion de Gorz, on pourrait dire que le socialisme dont il se réclame, c'est Fourrier plus l'ordinateur. Thèse évidement discutable, dont ce livre ne permet qu'une première approche, mais qui compte incontestablement au regard de l'influence des thèses de Gorz dans les milieux de l'écologie radicale. G.U.
Moishe POSTONE, Marx est il devenu muet ? Face à la mondialisation, La Tour d’Aigue, 2003 septembre 2006* Moishe Postone est un historien américain, dont seuls quelques articles sont disponibles en français. C’est donc avec curiosité que l’on accueillera ces trois textes rassemblés dans ce petit livre. Textes de nature assez différente puisqu’il s’agit d’une conférence, d’une critique d’ouvrage et enfin du chapitre d’un livre paru en 1986. On passera rapidement sur la critique de l’ouvrage de Jacques Derrida Spectres de Marx, discussion assez difficile pour qui ne connaît pas la lecture derridienne de l’apport marxiste, pour se concentrer sur les deux autres papiers. « Quelle valeur a le travail ? » présente une version hyperdéterministe de la conception marxiste du procès de valorisation du capital. Dans une approche que l’auteur qualifie lui-même de « niveau d’analyse d’une grande abstraction logique », p. 36, il se propose une version éliminant les classes sociales. Le procès de valorisation de la valeur se passe des classes, fonctionnant comme un procès auto-entrentenu : « La forme abstraite de domination analysée par Marx dans le Capital ne peut donc pas être comprise de manière adéquate en termes de domination de classe, ou plus généralement, en termes de domination concrète de groupes sociaux ou d’organismes institutionnels de l’Etat et/ou de l’économie », p. 30. Dans le fonctionnement du capitalisme, ce qui prévaut, c’est la domination du travail et, surtout, de la valeur. La lutte contre le capitalisme est donc une lutte entre les hommes et la valeur et non entre le prolétariat et la bourgeoisie, comme le notent les préfaciers. Le marxisme d’inspiration française avait connu une période objectiviste, en particulier, avec Althusser, mais la version d’automate social présentée (brièvement) par Postone bat tous les records. Le second texte, « Antisémitisme et national-socialisme », peut se lire comme une application de cette version du marxisme. Le raisonnement est des plus inattendus, proposant une sorte de décalque se revendiquant du marxisme du discours nazi. Prenant au comptant le discours nazi d’assimilation des juifs à l’argent (à la valeur, en termes marxistes), Postone en vient à expliquer que l’extermination des juifs n’est rien d’autre que « la suppression du capitalisme et de ses effets négatifs », p. 101, comme si le nazisme pouvait être pensé comme un mouvement anticapitaliste (l’auteur parle du nazisme, ainsi qu’il se présentait lui-même, au moins avant 1933, comme d’un « mouvement de révolte », p. 83). On reste un peu confondu par la raisonnement, dont la dimension critique repose sur le fait que cette élimination des juifs ne fut qu’un leurre en ce sens que l’équation juif=capitalisme/valeur n’est rien d’autre qu’une approche fétichiste car « faire du concret une hypostase, identifier le capital à l’abstrait phénomènal, c’est affirmer une forme « d’anticapitalisme » qui tente de dépasser l’ordre social existant à partir d’un point de vue qui, en fait, lui reste immanent », p. 99. Si l’on ne peut qu’être d’accord avec la conclusion du raisonnement selon lequel les nazis « ont gagné leur guerre, leur « révolution » contre les juifs d’Europe, on reste en revanche assez stupéfait par la méthode mise en œuvre tout au long de cet article, et plus généralement, dans ce court ouvrage. G.U.
Thierry POUCH, Les économistes français et le marxisme. Apogée et déclin d'un discours critique (1950-2000), Rennes, PU Rennes, 2001. Bien que paru il y a déjà un moment, ce livre mérite toute l'attention des lecteurs de Dissidences. En effet, l'auteur, économiste lui-même, offre un panorama de la place du marxisme au sein d'une discipline universitaire qui règne aujourd'hui en maître dans la justification des politiques de contre-réformes libérales. Même si le propos nécessite une connaissance parfois un peu pointue du marxisme, son contenu intéresse un public plus large. La première partie est consacrée à l'implantation du marxisme en économie à l'Université, au sortir de la seconde guerre mondiale. Deux vecteurs sont repérés : les professeurs humanistes des facultés de droit et les économistes liés au PCF. De manière tout à fait surprenante, Thierry Pouch montre que la matrice commune à ces deux courants-individus est leur appartenance dans l'avant-guerre ou durant Vichy au courant corporatiste. Dans les années 60-70, sur la base des luttes d'indépendance puis du processus de la décolonisation, le marxisme s'illustre à travers la théorie du CME (capitalisme monopoliste d'Etat), version réformiste portée par les économistes communistes, et le marxisme révolutionnaire mâtiné de trotskysme (Salama, Vallier, Dallemagne) regroupé autour d'une revue phare : Critique de l'économie politique. Parvenu au faîte de son influence dans les années 80, le marxisme en économie va pourtant connaître un déclin continu conduisant pratiquement à son éviction de la sphère académique. La seconde partie s'attache à comprendre cette implosion. Bien qu'armé des concepts développés par le sociologue Pierre Bourdieu (champ, stratégie, lutte symbolique notamment), cette seconde partie est beaucoup moins convaincante. En effet, Pouch utilise de manière assez lâche l'appareillage critique de la sociologie bourdieusienne. En lieu et place d'une construction de ce fameux champ de l'économie universitaire, il se contente de dresser des portraits, au vitriol parfois (ainsi Michel Aglietta ou Robert Boyer et plus largement l'école de la régulation). Faute d'un portrait objectivé du champ, les explications avancées de ce déclin du marxisme se dispersent en une série d'éléments disparates. Certes, la professionnalisation de la discipline (dont la mathématisation croissante constitue un indicateur décisif) tient lieu d'explication. Mais la crise économique, le retournement de veste, l'impasse du développement du tiers-monde, la critique poppérienne ou encore le marxisme analytique (ie. individualiste) anglo-saxon sont autant d'arguments qui fonctionnement sur la logique de l'agglutination plus que sur la démonstration. Notons d'ailleurs que le dernier chapitre sur la réfutation poppérienne apparaît non seulement superflu mais encore faible du point de vue théorique (voir par exemple les allusions inutiles au débat Marcuse-Wittgenstein). Malgré ses limites, ce livre constitue une lecture stimulante pour comprendre l'impérialisme libéral qui domine la discipline économique dans l'hexagone. Georges Ubbiali.
David RIAZANOV, Marx et Engels, Paris, Les bons caractères, 2005 Depuis de nombreuses années, ce livre n’était plus disponible (dernière édition : Anthropos, 1970). Saluons l’initiative des éditions Les bons caractères pour cette réédition. S’il n’est pas besoin de présenter Marx et Engels, il n’en va pas de même pour l’auteur de ces neuf conférences. Riazanov fut un militant de la social-démocratie russe d’avant la révolution. A l’image de Trotsky, il demeura hors fraction et ne rejoignit le parti bolchevik qu’après la révolution. Cela ne l’empêcha pas de demeurer en désaccord sur de nombreux points avec Lénine ou Trotsky, en particulier sur le rôle de la démocratie dans le cours révolutionnaire. Spécialiste du mouvement ouvrier, il fut nommé, en 1922, directeur de l’Institut Marx-Engels. A partir de ce moment là, il se tint hors des batailles de fraction dans le parti, tout en aidant les oppositionnels. Cela n’empêcha pas Staline de le faire fusiller en 1938. G.U.
Emmanuel RENAULT (ss. dir. de), Lire les Manuscrits de 1844 , Paris, 2008, Actuel Marx Confrontations, PUF, 150 pages, 18 €. juillet 2009* Mots clés : Marx, Manuscrits de 1844, aliénation. Marx, philosophie, Hegel Dans son intelligente préface, Emmanuel Renault resitue les enjeux et difficultés de la lecture des Manuscrits de 1844 – statut des textes, leur hétérogénéité et équilibre instable – tout en montrant, d'une part, « que la question de l'aliénation traverse les Manuscrits de 1844 » (page 22), et, d'autre part, qu'il est plus facile aujourd'hui de mesurer l'importance et les virtualités d'une telle question. Les textes rassemblés ici cherchent à repérer l'enchevêtrement des références et des critiques développées par le jeune Marx par rapport à Hegel, les Jeunes Hégéliens , Feuerbach, Hess et même Fichte. Les discussions les plus intéressantes, à mon sens, tournent autour du prisme, des lunettes hessiennes avec lesquels Marx relit Feuerbach, et la tentative d'élaboration d'un « nouveau concept d'aliénation » (page 53), qui s'inscrive dans le cadre nouveau « d'une problématique de l'oppression et de la déshumanisation » (page 99). L'essai, dans son ensemble, est intéressant, mais reste trop centré sur les seuls Manuscrits . Il aurait été nécessaire à la fois d'interroger l'impact et les réactions de la lecture althussérienne, et la postérité du concept d'aliénation au sein de l'œuvre postérieure de Marx. Frédéric Thomas
Roland SIMON, Histoire critique de l'ultragauche. Trajectoire d'une balle dans le pied , Marseille, Senonevero, 2009, 340 pages, 15 euros. Novembre 2009* Mots clefs : extrême gauche – communisme de gauche – ultra gauche. Les ouvrages sur les communismes de gauche, ou ultra gauches, ne sont pas si fréquents (1), surtout quant ils s'efforcent de traiter véritablement du sujet au lieu d'employer le terme comme un épouvantail afin d'effrayer les « bonnes gens » en instrumentalisant des groupes et des individus qui se situent hors du champ institutionnel… A l'origine du présent volume, des conférences que fit Roland Simon il y a quelques années à Avignon, à l'invitation du collectif Chemins non tracés, et qui furent initialement publiées sous forme de quatre brochures (2). Elles sont ici reproduites augmentées d'un appareil critique plus étoffé (éclairages historiques, notices biographiques, orientation bibliographique). Cette genèse explique quelques moments un peu décousus, des développements un peu rapides, une période de l'après Seconde Guerre mondiale plutôt délaissée pour les premiers chapitres, ou des passages évoquant davantage un plan détaillé, sans que cela ne remette en cause l'effort didactique, appuyé par un certain nombre d'organigrammes organisationnels. De ce point de vue, ce livre (tout au moins sa première moitié) peut constituer une première approche pour des lecteurs qui ne seraient pas familiers de la complexité de cette composante importante de l'extrême gauche du XXème siècle. On (re)découvre ainsi les principales familles de l'ultra gauche : la gauche germano-hollandaise, avec des figures comme Pannekoek, Rühle ou Gorter, unies par une vision très sombre de la période, contre révolutionnaire de tous les côtés, et par le souci de l'auto-organisation des masses ouvrières ; la gauche italienne, également, surtout bordiguiste (c'est-à-dire qui s'inspirent des analyses de Amadéo Bordiga), et sa mystique du Parti-classe. La France n'est pas négligée, essentiellement à travers l'évocation de l'Union communiste des années 1930 et du courant de Munis et Péret. Socialisme ou Barbarie a droit à un développement plus spécifique et fourni, tout comme le communisme libertaire (principalement la revue Noir et Rouge ) et l'Internationale situationniste. Néanmoins, Roland Simon est un intellectuel en action, et son ouvrage est avant tout une étude engagée et critique, ainsi qu'il le revendique lui-même. C'est ce qui explique la présence de jugements personnels et de piques antitrotskystes ou antibolcheviques, parfois gratuites (l'accusation du meurtre de Lefebvre, Vergeat et Lepetit par les dirigeants de la Russie soviétique). C'est surtout ce qui structure l'axe de ce tableau, à savoir définir le « territoire théorique » de l'ultragauche, une ultragauche dont il serait impossible d'isoler les thèmes fédérateurs et qui se résumerait à une « contradiction en procès ». Dit autrement, l'ultragauche aurait en permanence été tiraillée entre une conception de la révolution comme affirmation de la classe prolétarienne et le rejet des aspects de cette même affirmation (partis, syndicats…). Il s'agit donc, pour l'auteur, de partir des acquis de l'ultragauche pour les dépasser afin d'atteindre l'abolition du prolétariat et du travail dans le communisme. Cette dimension de l'ouvrage est loin d'être la plus convaincante, virant même parfois à des développements quelque peu abscons (sur l'IS en particulier), et c'est ce qui en constitue la limite pour apparaître comme une synthèse de référence… Jean-Guillaume Lanuque (1) Parmi les livres incontournables, citons en particulier ceux de Philippe Bourrinet -ancien collaborateur de Dissidences-BLEMR - consacrés à la Gauche germano-hollandaise et à la Gauche italienne. (2) Leur structure remonte même à 1997, ainsi que le montrent les exposés publiés en postface et initialement parus dans la revue de Roland Simon, Théorie communiste .
ZAK, Pourquoi je suis communiste , Paris, Editions Guillo-Rouxel, 2007, 126 p. juin 2008* Sous un nom d'auteur étrange sont proposés en fait deux textes complémentaires. Le premier, Principes du communisme , est un projet préliminaire d'Engels au programme de la Ligue des communistes, qui sera finalement écrit conjointement par Marx et Engels en 1848 et publié sous le nom de Manifeste du parti communiste . Ce dernier texte, célèbre, prolonge la publication des « Principes ». La lecture des deux textes donne à voir d'ailleurs la très nette supériorité du « Manifeste », commun aux deux compères, comparativement à l'ébauche des « Principes » sous la plume du seul Engels. En effet, « Les Principes », publiés par ailleurs dans les Textes d'Engels paru jadis aux Editions sociales, se présente sous la forme d'un « catéchisme », forme alors en vogue des libelles socialistes. Vingt-cinq questions (Qu'est ce que le communisme, qu'est ce que le prolétariat, etc.) permettent de présenter les traits principaux de la pensée communiste. Pour faire bonne mesure, les concepteurs de ce livre y ont ajouté la reproduction de « deux chants révolutionnaire emblématiques », l'Internationale d'Eugène Potier et Le temps des cerises de J.-Baptiste Clément. Ainsi muni de ce bréviaire, le lecteur disposera d'une version enrichie du « Manifeste ». Reste la justification d'une tel achat, à l'heure où l'on trouve le Manifeste à des prix nettement plus abordables, ainsi aux 1001 nuits. G.U.
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