- Claude ANET, La révolution russe. Chroniques 1917-1920 , Paris, Phébus, 2007, 858 p

- Guy BERNARD, Naissance et fin du communisme russe. De Lénine à Gorbatchev , Paris, Thélès, 2005

- Marcel BODY, Au cœur de la révolution. Mes années de Russie, 1917-1927, Editions de Paris-Max Chaleil, 2003.

- François-Xavier COQUIN, La révolution russe , Pantin, Les bons caractères, 2005

- DIMITROV, Journal 1933-1945, Paris, Belin, 2005, 1500 pages.

- Peter DRUCKER, Max Shachtman and his left. A Socialist's Odyssey through the American Century, Humanities Press, Atlantic Highlands, New Jersey, 1993, 346 p., 18,50 $

- Hans Magnus ENZENSBERGER, Les rêveurs de l'absolu , Paris, édition Allia, 1998

- Jean François FAYET, Karl Radek (1885-1939). Biographie politique, Bern et alii, Peter Lang, 2004, 813 pages.

- Fred KUPFERMAN, Au pays des Soviets. Le voyage français en Union soviétique, 1913-1939 , Paris, Tallandier, 2007, 174 pages, 21 euros

- L’épreuve du pouvoir. Russie 1917, Paris, Spartacus, 2005, 160 pages, 12 euros.

- Domenico LOSURDO, Le péché originel du XX e siècle , Condé sur Noireau, Editions Aden, 2007, 86 pages, 9 euros

- Rosa LUXEMBURG, La révolution russe , La Tour d'Aigues, 2007, 72 pages

- Jean-Jacques MARIE, La guerre civile russe, 1917-1922. Armées paysannes rouges, blanches et vertes, Autrement, collection Mémoires, Paris, 2005, 280 p.

- Jean-Jacques MARIE, Cronstadt, Fayard, Paris, 2005, 486 pages, 23 euros.

- Jean-Jacques MARIE, Lénine, 1870-1924, Balland, Paris, 2004, 512 pages, 25 Euros

- Simon Sebag MONTEFIORE, Staline. La cour du tsar rouge, Paris, Editions des Syrtes, 2005 (2003 pour l’édition originale), 800 pages.

- Nous autres paysans. Lettres aux soviets, 1925-1931, Paris, Verdier, 2004

- Jean-Michel PALMIER, Lénine, l'art et la révolution. Essai sur la formation de l'esthétique soviétique , Paris, Payot, 2006, 560 p., 30 euros

- Serge RAFFY, Castro, l'infidèle , Paris, Fayard, 2003, 672 pages

- Brigitte STUDER, Heiko HAUMANN, dir., Sujets staliniens. L'individu et le système en Union Soviétique et dans le Comintern, 1929-1953 , Zurich, 2006, 555 p

- Alexandre TARASSOV-RODIONOV, La révolution de février 1917 , Paris, Les bons caractères, 2007, 334 p

- Léon TROTSKY, La jeunesse de Lénine, Pantin, Les bons caractères, 2004

- Nicolas WERTH, L’île aux cannibales. 1933, une déportation-abandon en Sibérie, Paris, Perrin, 2006, 200 pages.

 

 

 

Claude ANET, La révolution russe. Chroniques 1917-1920 , Paris, Phébus, 2007, 858 p. juillet 2008*

Claude Anet, grand reporter, corre sp ondant d'un important journal français, a couvert la guerre au côté de l'allié de la France qu'était alors la Russie du tsar. Etant journaliste d'un pays ami, il avait ses entrées dans l'ensemble des services des armées. De ce point de vue, Anet était un témoin oculaire, aux premières loges, pour observer le mouvement révolutionnaire. Ses écrits furent publiés en feuilletons dans les journaux de l'époque, puis dans une édition en quatre volumes très rapidement. Ce sont ces textes qui sont rassemblés ici en un seul volumineux opus.

Dans sa préface, Claude Dussert (inconnu au bataillon) avance que les chroniques d'Anet se situent au niveau du fameux livre de John Reed, Les dix jours qui ébranlèrent le monde, ce qui est parfaitement injustifié. On ne prétendra pas comparer ici le style de chacun de ces ouvrages, mais le parti pris des auteurs est diamétralement opposé. Alors que Reed prend fait et cause pour le mouvement révolutionnaire, Anet n'est rien d'autre qu'un privilégié, totalement acquis à la société impériale et à ses fastes. Sa principale préoccupation au moment où s'amorce le processus révolutionnaire est de savoir si l'armée russe va pouvoir tenir face à l'ennemi allemand. C'est à l'aune de l'affaiblissement constant de l'armée tsariste qu'il appréhende le phénomène révolutionnaire. On est donc loin d'une description des évènements favorable à l'action révolutionnaire. De ce point de vue, la comparaison av ec Les dix jours qui ébranlèrent le monde ne tient pas franchement la route. Reste son statut d'observateur privilégié. Certes, son regard apparaît surdéterminé par un antisémitisme latent dès les premières pages, avant qu'il n'éclate au milieu de l'ouvrage dans la dénonciation des « judéo-bolchéviques ». Son point de vue est surdéterminé par ailleurs par son statut quasi diplomatique, qui lui fait préférer les salles d'attentes de la haute aristocratie et des élites aux manifestations de rue. Néanmoins, il n'est pas totalement imperméable aux formidables transformations qui se déroulent sous ses yeux, ou qui lui sont rapportées par ses interlocuteurs. De ce point de vue, il est nécessaire de dépasser l'irritation que sa vision bourgeoise et toute acquise à l'ordre peut susciter pour lire ses pages de reportage. A son corps défendant pourrait-on dire, Anet se fait l'écho des bouleversements en cours. On voudrait en donner deux exemples. Ainsi, il rapporte, p.155, une information lue dans la presse russe qui témoigne de la frénésie d'organisation qui saisit soudain la société russe. A Petrograd, les sourds-muets décident de fonder un club afin de discuter coll ec tivement de leurs revendications. Anet ne peut s'empêcher de railler cette attitude, « sans doute la bonne, c'est-à-dire, sans bruit ». Le l ec teur apprend à la fin de ce paragraphe que ce sont également les prisonniers de guerre (allemands donc) qui sont atteints par le souffle révolutionnaire et qui se mettent à revendiquer… les 8 heures de travail.

Le livre fourmille ainsi d'an ec dotes, souvent très vivantes, dont l'intérêt pour la compréhension du processus en cours dépasse le propre entendement du journaliste qui s'érige contre ce vent de folie soufflant sur cette Russie éternelle et qui soudain implose sous son regard. Pour ces a sp ec ts, pour peu que l'on sache dépasser les dithyrambes sur les Romanov et sur la caste militaire, ce témoignage vaut la peine d'être lu.

G.U.

 

Guy BERNARD, Naissance et fin du communisme russe. De Lénine à Gorbatchev , Paris, Thélès, 2005. Juillet 2007*

Impossible de savoir qui est l'auteur, dont la case biographique sur le site de l'éditeur est vide. A défaut d'avoir des indications sur son identité, aucun doute sur l'orientation de son ouvrage. En quatrième de couverture, il est indiqué que dans son ouvrage, « il nous fait voir à quel danger mortel nous avons échappé, car toutes les horreurs qu'a connues l'URSS avaient été décidées par Lénine et Trotsky ». C'est bien évidement le droit de l'auteur de faire fi de toute démarche historique et de faire comme si 70 ans d'histoire du communisme en Union soviétique était d'ores et déjà écrit au moment du déroulement de la révolution d'Octobre. En somme, de 1917 à 1989, un programme pré-établi s'est déroulé sans anicroche, réalisation de la volonté totalitaire des deux chefs de la Révolution, qui plonge ses racines dans celles de Marx. Programme bien connu, qui ébranle a priori toute volonté de lire le livre. Néanmoins, pour qui tenterait de s'y plonger, il faut reconnaître que la prose de Bernard Guy rend sa lecture quasi impossible. En effet, l'ouvrage manifeste toutes les tares d'un autodidacte (ainsi, un seul indice, la révérence face aux « autorités » qui ont écrit, ici en l'occurrence Fernand Braudel) qui n'est pas à l'aise avec l'acte d'écrire. Au-delà en effet du caractère hautement discutable d'affirmations récurrentes (« la lutte des classes aboutira nécessairement à la dictature du prolétariat » (souligné par l'auteur) ; cette pauvreté généralisée, opposée à la richesse de plus en plus grande d'un nombre de plus en plus restreint, aboutira obligatoirement à une explosion générale : le Grand Soir », p. 14), dignes d'une lecture pour le moins hâtive des textes, le style de l'auteur se déroule sur le principe de fiches de lecture mise bout à bout. Exemple (on respecte la graphie du livre):

« La Révolution telle qu'elle s'est produite en RUSSIE :

- constitue-t-elle la Révolution typique de la Société industrielle, prévue par MARX,

- ou est-elle un épiphénomène essentiellement ruse.

Beaucoup d'esprits soutiennent la 2 e proposition. BERDAIEV affirme : (etc.) », p. 31. Ajoutons, pour le lecteur qui voudrait néanmoins poursuivre, que la paranoïa de l'auteur finit par détourner même les lecteurs les plus intrépides. Citation, à propos de la chute du mur en 1989 : «  Ne peut se demander, en fait, si tout cela n'est pas une comédie destinée à permettre à l'URSS de reprendre son souffle, de leurrer l'Occident, en obtenant de lui un soutien économique, ou si les éléments actifs du régime : l'armée, la police, le NKVD, n'attendent pas l'échec de la politique actuelle, mais aussi que l'Occident ait baissé sa garde pour reprendre un communisme pur et dur, avec de nouvelles visées expansionnistes  », p. 9. On comprend qu'un tel ouvrage ait trouvé sa place chez Thélès, réincarnation contemporaine de feu la Pensée universelle, éditeur qui édite les textes pour lesquels les auteurs paient.

G.U.

 

 

Marcel BODY, Au cœur de la révolution. Mes années de Russie, 1917-1927, Editions de Paris-Max Chaleil, 2003.

Saluons cette ré-édition d'un livre paru en 1981 et introuvable depuis un moment. Marcel Body fut de ces quelques Français (Avec Pierre Pascal, Jacques Sadoul, puis Henri Guilbaux un peu plus tard) qui se trouvèrent en Russie dès les premiers moments de la Révolution. Pour Body, militaire, ce sont les circonstances de la guerre qui l'ont amené à Moscou. Militant socialiste avant 1914, Body va rapidement prendre parti pour les bolchéviks et rejoindre le Parti communiste, avant d'en être exclu, une fois revenu en France, en 1928. Si l'on peut regretter que ce livre, écrit en 1980, laisse transparaître ici ou là une reconstruction ou une interprétation de son expérience, il n'en demeure pas moins un témoignage de la plus grande importance, puisque Body a vécu de l'intérieur la période de la guerre civile, puis la montée du processus bureaucratique. Travaillant au sein du Komintern, il a fréquenté la plupart des dirigeants russes (Lénine au premier chef, dont il dresse un portrait assez fin). Et puis, son livre ne s'arrête pas à raconter des épisodes politiques, mais plonge au cœur de la vie quotidienne des soviétiques. On retiendra en particulier le chapitre retraçant la partie de chasse qu'il a faite avec quelques responsables bolcheviks et qui s'est achevée dans une beuverie sans nom. A travers son récit, on perçoit bien l'arriération sociale et économique de cette Russie, pourtant en plein processus révolutionnaire. A partir de 1924, Body s'éloigne de plus en plus du Parti, dont il demeure pourtant membre, occupant même un important poste diplomatique en Norvège aux côtés d'Alexandra Kollontaï. Bien que cette dernière se ralliât à Staline à la fin des années 20, il restera en contact avec elle jusqu'à la fin de sa vie. Le livre se conclut par la reproduction de l'article du Travailleur du Centre Ouest, journal régional du PCF, annonçant l'exclusion du " contre-révolutionnaire " Body. Agrémenté de quelques photos et reproductions, ce livre se lit comme un roman et offre une perspective de l'intérieur du processus révolutionnaire, assez critique. Une lecture à recommander.

Georges Ubbiali.

 

François-Xavier COQUIN, La révolution russe , Pantin, Les bons caractères, 2005. février 2007*

Cette édition est la troisième de ce livre, inchangé par rapport à la précédente de 1982. La réédition de ce Que sais je par une maison d'édition proche de Lutte ouvrière ravira ceux qui s'intéressent à l'évènement bolchevique sous une forme synthétique. En cinq chapitres et 136 pages, le lecteur curieux trouvera de quoi satisfaire sa connaissance de la révolution russe de février à octobre 1917, c'est-à-dire le cœur de la dynamique, à l'exclusion de la guerre civile, qui pourtant compte autant, si ce n'est plus, pour l'avenir de la révolution. Mais tel est la limite de l'exercice entrepris par ce court volume. La chronologie est impeccable, des aperçus sociologiques sur les différentes classes sont offerts, sur le personnel politique, sur l'épuisement du tsarisme, sur le coup de quille final que constitue la guerre. A lire Coquin, on s'étonne, une fois de plus, à constater combien la révolution russe constitue un phénomène rarissime, si ce n'est unique dans l'histoire des révolution modernes, tant le vide total existait dans cette situation. Le tsarisme s'était effondré, la bourgeoisie dans l'incapacité à proposer la moindre perspective, le pouvoir était nu. Encore fallait le prendre, avec une facilité déconcertante si l'on songe qu'un régime pluricentennaire s'est effondré au prix de quelques dizaines de morts seulement. Toutes les informations de base sont donc disponibles dans ce petit ouvrage, auquel seul manque un appareil cartographique et éventuellement un lexique, pour être totalement satisfaisant. En revanche, on ne peut que regretter que l'éditeur n'ait pas pris la peine de proposer une actualisation de la bibliographie finale qui demeure donc celle de 1982. A croire que depuis aucun travail sérieux n'a été effectué sur l'évènement qui permette de l'appréhender dans sa complexité. Si dans l'introduction il est reproché aux journalistes leur inculture en matière de révolution, encore faut il ne pas prêter le flanc à la critique en laissant penser que l'évènement est désormais tellement définitif qu'il suffit de rééditer les mêmes ouvrages.

G.U.

 

 

DIMITROV, Journal 1933-1945, Paris, Belin, 2005, 1500 pages. août 2006*

Il faut saluer comme il se doit le courage des éditions Belin pour l’édition de ce document de première importance sur l’histoire du communisme international. Georgi Dimitrov, dont il est probable que le nom soit inconnu du grand public est en effet une figure centrale du mouvement communiste international d’avant-guerre et dans les quelques années d’après-guerre. Ce dernier fut en effet le secrétaire général de l’Internationale communiste de 1933 à 1943, puis Premier ministre de la République populaire de Bulgarie de 1946 à 1949. La période de 1933 à 1943 apparaît comme la période la plus intéressante de ce document de première main, à la fois sur la montée du nazisme (rappelons que Dimitrov fut un des accusés lors du procès de l’incendie du Reichstag et que sa relaxe fût un échec retentissant pour les hitlériens), et toute la période qui mène à la seconde guerre mondiale. Ce journal est traduit des trois langues qui correspondent aux périodes successives de résidence de l’apparatchik qu’il fut : l’allemand, le russe et, enfin, le bulgare.
Tout au long de ces pages qui raviront les spécialistes du mouvement communiste, on voit surgir la question des relations entre l’Etat soviétique et les partis nationaux, leur « inféodation » au centre moscovite. De très nombreuses notations portent également sur l’instrumentalisation d’une partie de l’antifascisme européen par le régime soviétique. L’introduction de Gaël Moullec dresse un portrait de Dimitrov, de ses premiers engagements à l’incendie du Reichstag. On peut regretter le choix d’arrêter cette présentation en 1933, comme si le journal se suffisait à lui-même pour la suite de la biographie de Dimitrov (notons au passage une erreur, p. XXIX, Hitler n’a jamais été élu Chancelier, mais nommé). L’appareil de notes, ainsi que l’index permettront aux lecteurs de se repérer dans cette lecture touffue. Le choix de la bibliographie de se concentrer sur les ouvrages russes, au détriment des ouvrages anglo-saxons, limitera son impact à un cercle étroit de spécialistes. Pour le reste, il s’agit d’un document de première main et de première importance pour le public intéressé par le sujet et que les passionnés pourront compléter par la lecture non moins monumentale de Pierre Broué, Histoire de l’Internationale communiste 1919-1943, Fayard, 1997.

Georges Ubbiali.

 

 

 

Peter DRUCKER, Max Shachtman and his left. A Socialist's Odyssey through the American Century, Humanities Press, Atlantic Highlands, New Jersey, 1993, 346 p., 18,50 $. décembre 2007*

Dans la préface, l'auteur affirme son intention d'examiner et d'évaluer la pensée et la trajectoire de Shachtman (1904-1972), militant communiste dans les années 1920, compagnon de Trotsky dans les années 1930, puis militant du Parti Démocrate à la fin de sa vie et à ce titre soutenant l'expédition de la Baie des cochons et l'intervention américaine au Vietnam. Simple renégat, comme l'ont affirmé un certain nombre de militants trotskystes, ou évolution politique et intellectuelle méritant d'être scrutée et expliquée ? C'est le deuxième parti qu'adopte l'auteur, lui-même ancien militant et journaliste, et ceci nous vaut un livre dense, profond, qui fait revivre l'histoire du mouvement ouvrier et social américain des années 1920 aux années 1970.

Shachtman rejoint le PC américain à sa création, il a à peine 17 ans et devient permanent à Chicago, de 1923 à 1927. Originaire de Harlem, né dans une famille ouvrière juive récemment immigrée de Russie – son père était tailleur et lisait Forward , journal socialiste yiddish -, il a très tôt conscience d'appartenir à une classe différente de celle des patrons, juges et professeurs. Il a un rôle important, en 1927, dans l'intense campagne en faveur des militants anarchistes Sacco et Vanzetti (il écrit un livre «  Sacco and Vanzetti : Labor's martyrs  »). Mais très tôt il a la volonté d'américaniser le marxisme, son passage au lycée et son aisance en anglais lui permettent d'écrire dans le journal du PC, le Daily Worker . Tout en étant révolutionnaire professionnel, il vit comme un jeune américain, s'achète une automobile. Appartenant au cercle de James Cannon, il est expulsé avec lui du PC en 1928 pour trotskysme. A une centaine (12 à Chicago, 12 à New York, 20 à Minneapolis…) ils créent la Communist League of America qui deviendra le Socialist Workers Party (SWP) au milieu des années 1930, après son unification avec le Workers Party d'A.J.Muste. Grâce à son sens de l'humour et à sa clarté, il devient le mentor de nombreux jeunes militants. Il est aussi un excellent organisateur, infatigable journaliste, contribuant à faire vivre les journaux du parti, l'hebdomadaire Militant et des journaux en yiddish, grec et polonais, mais aussi The New International, un mensuel de haute tenue dans lequel écrivirent John Dos Passos et Max Eastman. Sa bonne formation théorique, son extraordinaire mémoire, son goût pour les langues (outre l'anglais, il parle le yiddish, l'allemand, le français et se débrouille en espagnol et en russe) lui permettent de jouer un rôle précoce auprès de Trotsky. Il est à Prinkipo en février 1930, puis en juillet 1933 il l'aide à gagner la France. A la fin de l'année 1936 il quitte New York avec George Novack et accueille Trotsky au Mexique en janvier 1937. De retour à New York il organise une tournée aux Etats-Unis pour dénoncer les procès de Moscou, auxquels il consacre un livre, «  Behind the Moscow Trial  ». C'est alors, écrit son biographe, qu'il amorce sa prise de distance théorique et émotionnelle avec l'URSS.

Il se pose de plus en plus une question : pourquoi soutenir un régime qui trahit le socialisme sur le plan international et en URSS ? Il défendra longtemps l'héritage de la révolution russe, le léninisme ouvert, démocratique des années 1905-1917, et refusera de faire le parallèle entre fascisme et stalinisme, contrairement à ses camarades Burnham et Carter. Mais il rejette la caractérisation de l'URSS comme « Etat ouvrier » faite par Trotski. Est-il convenable de parler d'Etat ouvrier quand les ouvriers ne contrôlent rien ? Pour lui l'URSS est une prison pour les ouvriers, pas un Etat ouvrier. L'Etat soviétique, écrit-il, est devenu l'instrument d'une nouvelle classe bureaucratique, totalement indépendante de sa base sociale : c'est l'Etat bureaucratique collectiviste. Le Pacte germano-soviétique illustre sa thèse, de même que l'attaque de la Finlande par l'URSS, celle-ci étant devenue selon lui un Etat impérialiste. C'est sur ces questions qu'il se sépare du SWP en 1940, emportant avec lui la moitié des effectifs du parti (soit environ 500 militants), la presque totalité de l'organisation de jeunesse et une pléiade de dirigeants : C.L.R. James, McKinney, Glotzer…Son nouveau parti, le Workers Party (WP), est un lieu de débat permanent mais aussi un instrument pour l'action, doté du journal Labor Action . Pendant la guerre il fut favorable au défaitisme, aidant les ouvriers à résister à la propagande patriotique qui permettait aux patrons de bloquer les salaires et de remettre en cause le droit de grève. Le WP réussit à s'implanter dans la United Auto Workers, une puissante fédération du syndicat C.I.O. Certes le capitalisme reste l'ennemi, mais peu à peu le stalinisme lui apparaît comme un plus grand danger. Quand, au début de la Guerre froide, le syndicat C.I.O. expulse des Communistes (novembre 1949), sans hésiter il défend la direction du syndicat, resserrant ses liens avec son leader George Meany. Cependant il fait campagne pour que les professeurs communistes ne soient pas chassés de l'Université. Il évolue peu à peu vers la social-démocratie, adhérant au Parti socialiste américain en 1958. Il entretient des liens étroits avec le mouvement en faveur des Droits civiques ; ses jeunes partisans, en contact avec Stokely Carmichael, font partie des organisateurs des grandes marches en faveur de l'égalité raciale, de 1956 (Madison Square Garden, New York) à 1963 (Washington).

C'est par souci d'efficacité, pour faire reculer en son sein les partisans de la ségrégation et du Big Business, pour y défendre les intérêts du monde du travail, qu'il adhère au Parti démocrate. Craignant que les mouvements révolutionnaires du Tiers monde ne débouchent sur une dictature stalinienne, il prend rapidement position contre le régime de Castro. A la fin de sa vie, il voyait dans l'américanisme la seule forme de progressisme digne d'être défendue. Le rôle central de l'opinion publique, de la presse, dans le fonctionnement de la démocratie, l'importance des classes moyennes porteuses de valeurs égalitaristes, tout cela est favorable à un réformisme graduel pense-t-il. Le capitalisme américain, sans passé féodal, est paré par lui de vertus égalitaristes et dynamiques. Au contraire, «  le communisme écrase tout, les droits et les mouvements démocratiques. Par contre, poursuit-il, il y a dans les pays démocratiques avancés de très larges possibilités démocratiques  ». L'anti-stalinien était devenu anti-communiste, coupé des étudiants radicalisés du SDS (Students For a Democratic Society), solidaires, dans les années 60, des luttes du Tiers Monde contre l'hégémonie américaine.

Salles Jean-Paul.

 

Hans Magnus ENZENSBERGER, Les rêveurs de l'absolu , Paris, édition Allia, 1998. Avril 2007*

C'est Karl Marx qui, dans un de ses textes, faisait référence aux « rêveurs de l'absolu », évoquant les conspirateurs russes qui firent les belles heures du nihilisme. Extrait d'un recueil intitulé Politique et crime , publié en 1964, ces deux courtes études rendent un hommage appuyé aux hommes et aux femmes qui tentèrent de renverser le tsarisme par les attentats. Le premier texte, « Tracts et bombes », est plus particulièrement consacré au narodnikisme , ce mouvement qui vit des milliers de jeunes issus des classes favorisées aller vers le peuple, en l'occurrence la paysannerie, autour des années 1870. C'est après l'échec de cette descente au peuple que les organisations, dont la plus célèbre est la Volonté du peuple, fondée en 1879, vont pratiquer l'attentat à une large échelle. Il faut lire les extraits des documents présentés par Enzensberger car le rapport à la violence, l'organisation militaire ou encore le don de soi à l'organisation apparaissent bien avant l'existence du bolchevisme ou du « terrorisme islamiste », dont trop d' « analyses » médiatiques font leurs choux gras. Après l'exécution d'Alexandre II, la Volonté du peuple s'adresse à son fils, Alexandre III pour le conjurer d'opter pour une politique libérale en échange de l'arrêt des attentats. Cet aveuglement politique sur la nature du tsarisme se conclura par une répression encore jamais vue à l'égard des lanceurs de bombes et qui décimera l'organisation en peu de temps. L'ultime attentat, qui sera un échec, contre Alexandre III, implique le frère de Lénine. Ce dernier tirera un bilan de l'effondrement du populisme en s'engageant dans la formation de la social-démocratie russe. Le second texte, « Les belles âmes de la terreur »,  s'inspire particulièrement des mémoires de Savinkov ( Souvenirs d'un terroriste , Champ libre, 1982, trad. Régis Gayraud)) qui fut un militant des plus actifs du parti socialiste révolutionnaire et de son organisation terroriste, l'Organisation de combat : c'est à lui que l'on doit l'exécution du ministre de l'Intérieur Plehve, en 1904, entre autres. Enzensberger rend hommage à l'humanisme révolutionnaire qui habitait ses militants, sacrifiant leur propre vie au salut collectif. Si l'auteur rappelle à juste titre que l'Organisation de combat fut largement infiltrée par l'Okhrana, la police politique tsariste, son admiration pour Savinkov lui fait pardonner le fait que ce dernier a poursuivi sa carrière terroriste après la révolution russe. Arrêté pour avoir tenté d'assassiner Lénine, son corps fut retrouvé dans la cour de la célèbre prison de la Loubianka, à Moscou, en mai 1925 : suicidé ? défenestré ?

Ces deux courts textes constituent un bel hommage aux précurseurs du mouvement ouvrier marxiste russe : en effet, les premiers écrits de Karl Marx furent traduits et introduits en Russie par les populistes.

Georges Ubbiali

 

 

Jean François FAYET, Karl Radek (1885-1939). Biographie politique, Bern et alii, Peter Lang, 2004, 813 pages.

Avec cet imposant livre de 813 pages, on dispose d'un travail de première importance en histoire sociale et en histoire tout court. Ce n'est pas la première biographie (1) de ce dirigeant du mouvement révolutionnaire international, mais il s'agit en revanche de la première qui s'appuie sur l'ouverture récente des archives soviétiques. Non content de manier le russe, l'auteur, historien à l'Université de Genève, maîtrise également l'allemand et le polonais, indispensable à son sujet. Rappelons en un mot qui est Radek. Il s'agit d'un militant de la sociale-démocratie polonaise d'avant 1914, qui milita également en Allemagne. Oppositionnel de guerre, il rejoint le parti bolchevique en tant que spécialiste de l'Allemagne et des questions internationales au sein de l'Internationale Communiste. Lors de l'affirmation du pouvoir stalinien, il rejoint l'Opposition, mais rompt avec celle-ci en dénonçant ses camarades. Cette trahison n'empêchera pas son exécution, officiellement, par ses codétenus en 1939. Cette magistrale biographie retrace en sept longs chapitres l'histoire de cet individu hors du commun, y compris dans son ignominie finale. L'ouvrage de J.-P. Fayet est passionnant car il s'agit par le biais du cas de Radek d'exposer une histoire totale de la période que ce dernier a traversé, au risque parfois d'en oublier qu'il s'agit d'une biographie. Mais ne boudons pas notre plaisir ! Si parfois le personnage disparaît derrière l'évènement, jamais l'intérêt du lecteur ne se relâche. En toute subjectivité, je retiendrai essentiellement les deux premiers chapitres car ils comblent une part d'ignorance importante. Fayet y retrace notamment les débats au sein de la sociale-démocratie polonaise et allemande avant la première guerre mondiale. A ce moment là, Radek croise Rosa Luxemburg et Joguiches, les dirigeants du SDKPiL avec lesquels il s'affronte politiquement très fortement. Ces discussions stratégiques se poursuivent ensuite au sein du SPD. C'est l'occasion pour l'auteur de dresser un portrait des sensibilités et courants en présence au sein du parti allemand avant le cataclysme de la guerre. Les dissensions internes préalables à celle-ci expliquent les difficultés d'accouchement du KPD dans la période suivante. Le rôle de Radek durant la révolution allemande est, à mon sens, moins novateur. Pierre Broué dans ses travaux a déjà apporté de nombreux éléments. De même, la place de Radek dans la révolution soviétique et sa dégénérescence stalinienne, ne modifie pas les connaissances acquises, si ce n'est dans des aspects utiles mais secondaires. Au final, le lecteur a parcouru un demi-siècle d'histoire du mouvement ouvrier international, assisté aux débats stratégiques fondateurs de celui-ci et suivi, pas à pas, la première révolution victorieuse puis son échec, à travers l'évocation de l'un de ses dirigeants. Le parcours est éblouissant. Une solide bibliographie ainsi qu'un important appareil biographique achèvent cet ouvrage savant, pénétrant et, au final, nécessaire.

(1) Lerner (Warren), Radek, The Last Internationalist, Standford, Stanford UP, 1970; Möller (Dietrich), Revolutionär, Intrigant, Diplomat. Karl Radek in Deutschland, Köln, Verlag Wissenschaft und Politik, 1976

Georges Ubbiali.

 

Fred KUPFERMAN, Au pays des Soviets. Le voyage français en Union soviétique, 1913-1939 , Paris, Tallandier, 2007, 174 pages, 21 euros. Avril 2007*

Les éditions Tallandier rééditent un classique, initialement paru en 1979 (dans la regrettée collection « Archives » de chez Julliard), de Fred Kupferman, par ailleurs auteur d'une monumentale biographie de Pierre Laval. Ce court essai sur le voyage français en URSS vaut d'abord pour son écriture, limpide, et le montage documentaire qu'elle supporte. 125 récits, étalés de 1913 à 1939, sont utilisés, cités. On peut bien sur regretter l'absence de tel ou tel opus – ainsi du Moscou sous Lénine d'Alfred Rosmer (1923-1924), des lettres de Victor Serge – mais le livre mérite d'être relu. Il fut fondateur d'une série d'ouvrages et d'articles, jusqu'aux thèses de Sophie Coeuré (1) et Rachel Mazuy (2), mais garde la fraîcheur et la concision des commencements. D'abord par sa chair (la relation de voyage est en soi un style littéraire, avec ses variantes), ensuite par un sens du détail qui rétrospectivement manque aux synthèses en vogue sur le communisme vu d'Occident ; par les citations enfin, souvent savoureuses.

Tel quel, le récit de voyage en URSS a d'illustres prédécesseurs, dont Custine en 1813. Pour Fred Kupferman, nombre de récits empruntent le même chemin, sans pour autant garder le même sens critique. Il faut toute l'acuité de Pierre Herbart, pour voir au-delà du rôle de l'Intourist, de l'encadrement des pèlerins français en URSS, qui font écran : «  C'est comme si l'on s'adressait aux poux pour savoir comment va le pouilleux  ». Fred Kupferman maintient en hors champ cet encadrement. Par les textes, il saisit la racine du fonctionnement de ce pays du grand mensonge (Anton Ciliga (3)). Par touches, ensuite, il esquisse une brève typologie des voyageurs dans leur relation à l'URSS. Les intellectuels paraissent les plus disposés à la crédulité, à trouver une confirmation de leur engagement, de leur valeur, sur place, hors l'emblématique André Gide notamment. L'argument du mentir vrai d'Aragon complexifie sans doute notre lecture, indiquant ici et là une cécité volontaire, soit la conviction que mentir sur la réalité là-bas sert ici la cause du prolétariat, pris dans la configuration antifasciste des années Trente. Soit également la prise en compte de l'intérêt financier du récit sur les Soviets («  Il est désormais acquis qu'en littérature pour faire des affaires d'or il suffit d'écrire contre l'URSS  », Fernand Grenier). Fred Kupferman dépasse cette première explication, notant à juste titre qu'en URSS l'intellectuel, l'écrivain, le bourgeois visitent ce qu'ailleurs ils négligent : des usines, des kolkhozes, des mines… Au mieux les connaissent-ils par Zola, la littérature prolétarienne… La littérature fait écran à une réalité soviétique que d'autres lisent avec des yeux de praticiens ouvriers (Yvon, le mineur Kléber Legay) ou avec l'habitude de la vie soviétique (Pierre Pascal). Enfin à l'image de Roland Dorgelès, le voyage au pays des Soviets paraît aussi l'occasion de flétrir ses compatriotes, touristes ou communistes en goguette volontiers dupes du programme de l'Intourist. L'URSS n'a plus alors la fraîcheur de ses débuts révolutionnaires, plus rudes certes, mais donnant des relations de voyages plus libres, moins convenues, critiques et enthousiastes.

Depuis la première édition, les archives se sont ouvertes, les synthèses ont dénoncé l'illusion communiste (François Furet). Relire Kupferman, c'est alors renouer avec le temps de la pénurie documentaire et noter, in fine , que l'abondance d'archives a peu modifiée l'économie du regard et de l'analyse des historiens. La force du montage documentaire, comme la concision des analyses et des notices, mesure a posteriori l'apport de l'historien à partir de sources « littéraires ». Relire Au pays des soviets permet également de rentrer dans le domaine de ‘‘l'illusion'' communiste, de questionner par le récit de voyages les conditions matérielles de ‘‘l'aveuglement'' des intellectuels. C'est enfin redécouvrir des perles, sans quoi l'histoire du communisme manque de sel, et les reconstitutions d'effets de réels : « l'Union soviétique a réalisé le programme économique du radicalisme français  » (Rodolphe Arthaud). C'est enfin rendre compte d'une des réalités du voyage où l'on revient conforté, ébranlé. On ne voyage pas impunément , conclut Fred Kupferman.

Vincent Chambarlhac

(1) Sophie Coeuré, La grande lueur à l'est. Les Français et l'Union soviétique 1917-1939, Paris, Le Seuil, 1999.

(2) Rachel Mazuy, Croire plutôt que voir ? Voyages en Russie soviétique (1919-1939) , Paris, Odile Jacob, 2002.

(3) Anton Ciliga, Au pays du grand mensonge , Paris, Gallimard, 1938, réédité sous le titre Dix ans au pays du mensonge déconcertant , par les éditions Champ libre (Paris) en 1977.

 

 

L’épreuve du pouvoir. Russie 1917, Paris, Spartacus, 2005, 160 pages, 12 euros.

Poursuivant avec une régularité tenace (et pour tout dire louable, au vu des conditions éditoriales actuelles) leur travail de publication, les amis de Spartacus proposent avec ce nouveau titre la traduction partielle d’une brochure de Karl Kautsky, ancien théoricien de la IIème Internationale devenu aux yeux des communistes le type même du social-traître. Pour compléter ces extraits, Jean-Michel Kay, qui s’est occupé de l’appareil critique, a ajouté des passages de la fameuse réponse de Lénine, La révolution prolétarienne et le renégat Kautsky, ainsi que de l’œuvre incontournable de Oskar Anweiler, Les soviets en Russie, 1905-1921. D’autres citations de divers auteurs complètent l’ensemble.
La dictature du prolétariat, parue à la fin de l’année 1918, est une critique, rédigée sur un mode fraternel, de l’action des bolcheviques en Russie depuis leur arrivée au pouvoir. Kautsky y insiste particulièrement sur la dimension prématurée qui consiste à vouloir édifier le socialisme dans un pays arriéré et majoritairement paysan, ainsi que sur la nécessité de respecter la démocratie (ce faisant, il défend la Constituante contre des soviets utilisés non seulement comme organes de lutte de classe, mais comme base du nouvel Etat).
On comprend tout ce que ce dernier thème peut avoir d’actuel, au-delà des critiques historiques envers la Russie bolchevique dont Spartacus s’est toujours fait le vecteur, avec un certain nombre de débats dans l’extrême gauche, au sein de la LCR en particulier. Le quatrième et dernier chapitre de l’ouvrage est d’ailleurs entièrement consacré aux discussions récentes sur cette question de la révolution et de la transition entre capitalisme et socialisme, avec un spectre assez large allant des anarchistes à Yves Salesse, qui laisse cependant sur sa faim au vu de l’immensité du sujet et de la place limitée de cette contribution. En outre, aucun des textes publiés n’est inédit (Kautsky et Anweiler sont utilisés dans leurs traductions de 1972), et ce faisant, ce petit recueil ne peut avoir qu’un caractère forcément indicatif.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Domenico LOSURDO, Le péché originel du XX e siècle , Condé sur Noireau, Editions Aden, 2007, 86 pages, 9 euros. juillet 2007*

La traduction de ce court opus de Domenico Losurdo survient tardivement. Comme sa version italienne, il s'inscrit dans le sillon de son ouvrage sur Le révisionnisme en histoire, problèmes et mythes (Albin Michel, 2005, chroniqué sur ce site). Ce dernier, écrit en 1996, est traduit en 2005 ; Le péché originel du XX e siècle date lui de 1998. Dans leur contexte initial, ces deux ouvrages valent prise de position face au Livre noir du communisme , les débats qu'il suscita. L'après-coup de cette traduction par les éditions Aden versent donc a posteriori une nouvelle pièce au débat. Pour autant, Le péché originel du XX e siècle importe pour ce qu'il souligne des configurations historiographiques actuelles. Sa lecture remémore certes des analyses antithétiques à celles du Livre noir comme à celles développées naguère par François Furet dans Le passé d'une illusion (1995) ; elle convoque surtout des développements postérieurs à son écriture, au premier rang desquels l'hypothèse d'une guerre de Trente ans (1914-1945), comme la problématique des guerres coloniales dans l'horizon des démocraties libérales.

Pour Domenico Losurdo, le procès fait au communisme qui résumerait le siècle - ce jusque dans la variante radicale de ce procès incarnée par les travaux d'Ernst Nolte, où le nazisme apparaît comme une réplique du bolchevisme ( La guerre civile européenne , 2000 (1987)) - efface la tradition coloniale, soit la violence des massacres outre-mer qui prépare le génocide. Cet argument généalogique, repris et systématisé sous forme d'essai par Enzo Traverso ( La violence nazie, une généalogie européenne ), reprend finalement les intuitions d'Hannah Arendt pour qui l'impérialisme précède le nazisme. Travaillant lors l'hypothèse d'une tradition coloniale refoulée, Domenico Losurdo note le paradoxe d'un progrès démocratique en Europe assorti de l'argument d'une « lutte des races » qui hante le XIX e siècle et la civilisation européenne, assumé ensuite par les élites européennes et américaines à la Belle époque. Pour celles-ci, le sauvage des confins vaut le barbare des faubourgs : tous deux apparaissent comme des dangers pour la civilisation libérale. Le consensus démocratique en Occident se maintient par le paradoxe d'une évolution discontinue du suffrage censitaire vers le suffrage universel assortie d'une exclusion politique par le genre, la race, la classe, dans des pratiques politiques que la réécriture spéculative de cette histoire par le néo-libéralisme obère. Ces quelques courtes pages reprennent alors l'essai de Domenico Losurdo sur Démocratie ou bonapartisme : triomphe et décadence du suffrage universel (2003).

La Grande Guerre pointe un basculement, puisque les problématiques et les pratiques coloniales font irruption sur le sol européen : massacres, génocides, barbarisation et animalisation de l'adversaire typent la civilisation occidentale au XX e siècle en tout point du globe. Dans cette configuration, Octobre 1917 est pour l'auteur un épisode fondateur puisqu'il unit la revendication sociale à l'émancipation des peuples colonisés, retournant ainsi contre les dominants la violence endurée jusqu'alors par les classes populaires, les peuples colonisés. Ce danger pour les démocraties libérales légitime des pratiques exceptionnelles aux seules fins d'une répression. Dans le creuset de 1914-1918, le totalitarisme naît. Il s'épanouit au coeur des deux pays formant l'épicentre de la guerre civile européenne : l'Allemagne, l'URSS stalinienne, mais irradie nombre de sociétés. La translation de la tradition coloniale sur le sol occidental ne s'arrête pas en 1945, au terme de la guerre de Trente ans. Pour Domenico Losurdo, la politique américaine lors de la première guerre du Golfe présente une version postmoderne des pratiques totalitaires.

Il faut entendre ce court essai, par le retard même de sa traduction française comme un symptôme, comme le signe d'une historiographie qui se déploie, à partir du procès fait au communisme par l'historiographie libérale, pour s'opposer à celle-ci. La configuration qui s'esquisse marque le cheminement de la question du communisme à celle de la violence et de la guerre, au colonialisme. Depuis 1998, l'exploration des pistes tracées par Domenico Losurdo nourrit les pages d'Enzo Traverso ( A feu et à sang , 2006), et tisse des ponts avec d'autres points polémiques en histoire (Olivier Lecour Grandmaison, Coloniser / exterminer , 2004). Une nouvelle historiographie critique s'ébauche. Demeure le regret d'une traduction tardive de ce court opus.

Vincent Chambarlhac

 

Rosa LUXEMBURG, La révolution russe , La Tour d'Aigues, 2007, 72 pages. janvier 2008*

Proposer ce court texte de Rosa Luxemburg en cette période du 90 e anniversaire de la Révolution d'octobre est naturellement une bonne idée. Il avait été édité sous forme de brochure en 1917 ; on regrettera que l'actuelle édition ne comporte pas d'avant-propos, pour en rappeler le contexte. La personnalité de Rosa Luxemburg n'est pas non plus présentée, ce que l'on ne peut que regretter, les cinq lignes de la quatrième de couverture ne pouvant faire office d'une réelle biographie. Malgré ces faiblesses éditoriales, ce petit texte a au moins l'avantage d'être offert à de nouveaux lecteurs.

Car, en ces temps de réaction généralisée, ce livre permet de réaliser combien Rosa Luxemburg fut une admiratrice, critique, mais éperdue du mouvement révolutionnaire russe. Est régulièrement citée sa fameuse phrase, «  La liberté, c'est toujours la liberté de celui qui pense autremen t » pour l'opposer au prétendu despotisme des bolcheviks. Ceci ne l'empêche pas de les admirer. C'est par l'exclamation suivante qu'elle conclut ce texte : « (…) Lénine, Trotsky et leurs amis ont les premiers qui aient montré l'exemple au prolétariat mondial ; ils sont jusqu'ici encore les seuls qui puisent s'écrier avec Hutten  : « J'ai osé ! ». C'est là ce qui est essentiel, ce qui est durable dans la politique des bolcheviks  », p. 72.

C'est dans ce cadre-là, celui du soutien au processus révolutionnaire, qu'il faut apprécier les critiques, sévères, de la dirigeante de la social-démocratie allemande à l'égard de l'action conduite par les bolcheviks. En d'autres termes, c'est dans la perspective d'une discussion entre révolutionnaires qui poursuivent le même but et sûrement pas en tant qu'adversaires qu'il faut lire les remarques, effectivement prémonitoires, de Rosa sur les restrictions des libertés politiques. Rosa est morte très peu de temps après la rédaction de la brochure, trop rapidement pour assister à la très rapide dégénérescence stalinienne du processus révolutionnaire. A lire ces lignes, on imagine aisément l'analyse qu'elle aurait pu produire de cette inversion.

G.U.

 

Simon Sebag MONTEFIORE, Staline. La cour du tsar rouge, Paris, Editions des Syrtes, 2005 (2003 pour l’édition originale), 800 pages. août 2006*

Ce nouvel ouvrage sur Staline, réalisé par un historien étatsunien, pourrait sembler quelque peu redondant, au vu des divers livres parus ces dernières années sur le sujet, parmi lesquels celui de Jean-Jacques Marie. En outre, les contours précisés par l’auteur, Staline et son entourage proche, pouvaient faire craindre un récit plus axé sur la vie intime de ces bureaucrates que sur l’évolution de l’URSS. Une crainte qui se voit en partie confirmée par certains développements, tels ceux sur les possibles maîtresses de Staline après le suicide de sa seconde femme en 1932, ou l’affection pour sa fille Svetlana avant son adolescence… Néanmoins, le travail fouillé de Simon Sebiag Montefiore s’appuie sur des sources nombreuses et toujours citées. Certes, il a souvent tendance à toutes les citer sans toujours essayer de faire la part des choses et de les confronter entre elles, mais cela nous donne une collection de jugements et d’anecdotes assez impressionnante. Autre élément critiquable de son travail, le lien quasiment consubstantiel qu’il établit entre le Parti bolchevique et Staline, entre le communisme et la bureaucratie dirigeantes des années 30 et 40. Cela le conduit à des accusations gratuites contre le bolchevisme et le communisme (amoral, fanatique, sectaires se massacrant entre eux… alors qu’il ne mentionne jamais les massacres systématiques des opposants trotskystes à la fin des années 30), sans parler d’exagérations stylistiques (lorsqu’il qualifie le meurtre de Kirov de « crime du siècle » -sic !-).
Son étude débute véritablement en 1929, la période antérieure étant très rapidement survolée, sans éviter d’ailleurs des jugements à l’emporte pièce et des simplifications (comme sur la complicité supposée entre Lénine et Staline). Il montre bien le contraste entre la première moitié des années 30, durant laquelle le Kremlin apparaît comme une sorte de communauté de vie, sans véritables excès financiers ni culinaires de la part des dirigeants, et la suite de la carrière du secrétaire général. Staline est alors amical, doté d’un solide sens du contact, et considère ses collaborateurs comme des alliés plus que des vassaux. Il y a évidemment dans cette attitude une part de comédie, ses tentatives d’accusation manquant encore souvent de soutiens et conduisant fréquemment à des excuses de sa part… Cependant, des traits propres à la bureaucratie sont déjà sensibles : ainsi de l’éducation des enfants, « à la victorienne », ou des séjours dans les datchas ou au bord de la Mer noire. A compter du suicide de Nadia, son épouse, Staline semble devenir plus brutal… le risque étant grand, alors, d’invoquer cette évolution de sa psychologie pour expliciter la vague de terreur qui se met en place : en fait, plutôt que de s’appuyer sur une analyse poussée de la réalité politique et sociale de l’URSS d’alors, Simon Sebag Montefiore préfère expliquer les procès de Moscou par un manque de foi bolchevique des accusés ! Mais parallèlement à ces analyses pour le moins discutables, on trouve toujours des développements intéressants : le sentiment de peur des enfants de bureaucrates durant la période de la grande terreur de 1936-1938 ; la méfiance de Staline vis-à-vis des épouses de ses collaborateurs (à l’exception de celle de Béria) ; la direction de l’URSS et du camp socialiste effectuée après guerre autour de la table de salle à manger de Staline (aux banquets particulièrement arrosés) ; l’importance des séances privées de cinéma ; l’attitude des dirigeants de la bureaucratie à l’égard des juifs après 1945, avec le projet d’une république juive de Crimée défendu par Béria… Un livre qui se parcourt donc facilement et avec plaisir, mais qui ne remplace pas une véritable étude de fond sur ce qui se cache derrière le simple parcours d’un homme…

Jean-Guillaume Lanuque

 

 

Jean-Jacques MARIE, La guerre civile russe, 1917-1922. Armées paysannes rouges, blanches et vertes, Autrement, collection Mémoires, Paris, 2005, 280 p.

Depuis qu'il est à la retraite de l'enseignement, Jean-Jacques Marie multiplie les travaux. Parallèlement aux numéros de sa revue, les Cahiers du mouvement ouvrier, il a livré ces dernières années une biographie de Staline, un manuel sur les trotskystes et une biographie de Lénine (tous chroniqués par Dissidences), avant ce nouvel ouvrage consacré à un sujet assez peu parcouru en France, celui de la guerre civile qui suivit la victoire des bolcheviks en octobre 1917. Axant son livre sur de nombreux témoignages, aussi divers que passionnants, il nous propose une vision de la guerre civile extrêmement vivante, articulée en trois camps, celui des rouges, celui des blancs et celui des verts, les paysans désireux d'échapper aussi bien au pouvoir des communistes qu'à celui des contre-révolutionnaires. S'agissant de ces derniers, d'ailleurs, leur manque d'effectifs et de coordination initiale est bien démontré, et on se retrouve plongé dans une guerre civile tenant aussi bien des conflits de la Révolution française que de la guerre plus moderne du XXème siècle, une illustration du développement inégal et combiné de la Russie cher à Trotsky.
Parmi les points quelque peu oubliés de cet épisode oh combien fondamental pour l'évolution ultérieure de la Russie, on notera la présence aux côtés des rouges de volontaires étrangers, comme ces Chinois venus de Roumanie, où l'importance de ces révoltes paysannes qui, au-delà de considérations strictement idéologiques, avaient pour but la préservation de leur propriété nouvelle. Toutefois, si le récit est vif et dynamique, on regrettera un manque d'analyses au profit d'un propos strictement narratif. Jean-Jacques Marie n'avance pas suffisamment de réflexions replacées dans le temps long, ainsi que pouvait le faire Arno Mayer dans Les Furies. Ainsi qu'il le dit lui-même, " Le Karamzine et le Jaurès de l'histoire de la guerre civile se font encore attendre et ne sont sans doute pas pour demain " ; mais les critères de la collection sont sans doute pour beaucoup dans ce choix. Autre limite gênante, l'absence des références scientifiques : aucune côte d'archive, aucune bibliographie exhaustive… La présence d'un glossaire, de quelques notices biographiques et de cartes (dont on aurait aimé voir la généralisation avec des gros plans sur certains fronts) ne compense malheureusement pas ce manque. A défaut de devenir une référence incontournable, voilà un ouvrage fort utile sur une période décisive de l'histoire contemporaine.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Jean-Jacques MARIE, Cronstadt, Fayard, Paris, 2005, 486 pages, 23 euros.

Demeurant dans la même période historique que son précédent ouvrage consacré à La guerre civile russe, Jean-Jacques Marie s’attaque à un sujet hautement polémique et sensible entre anarchiste et trotskistes, celui de l’insurrection de Cronstadt en mars 1921 et de son écrasement par le pouvoir bolchevique. Privilégiant une mise en perspective historique strictement chronologique, il part des origines de l’île forteresse de Cronstadt, au début du XVIIIème siècle, pour aborder son rôle d’avant-garde durant l’année 1917, puisque dès avril, le soviet de l’île élit une majorité bolchevique et SR maximaliste, qui le mois suivant se proclame seul pouvoir légitime. Cette situation de double pouvoir (voire de triple, avec le gouvernement provisoire) ne dure certes que deux semaines, Trotsky conseillant un recul tactique, mais elle anticipe sur les dénouements à venir. Les marins de Cronstadt jouent d’ailleurs un rôle important dans la lutte contre le putsch de Kornilov. Pourtant, dès octobre 1918, ils sont réticents à aller se battre sur le front de la guerre civile, ce qui anticipe sur le soulèvement de 1921.
Parmi les causes de ce dernier, Jean-Jacques Marie note l’indignation à l’égard des réquisitions en direction de la paysannerie, l’inactivité et le désoeuvrement des marins, le rétablissement d’une discipline plus sévère qui est mal vécue, et des conditions d’existence qui se ressentent malgré tout du problème de la faim. Autre élément présent, l’antisémitisme, élément de l’inconscient collectif russe. En outre, Jean-Jacques Marie confirme le lien entre Cronstadt et l’émigration contre-révolutionnaire, en signalant l’existence d’un plan d’insurrection que le soulèvement réel a contré de par son caractère spontané. Ce dernier point risque de ne pas faire l’unanimité chez les anarchistes, qui auront beau jeu de reprocher à l’auteur de conserver des angles d’analyse trotskystes. Ainsi, il affirme que les marins, ayant voté la résolution à l'origine de l’insurrection, voulaient seulement infléchir la politique du gouvernement ; que la démocratie restaurée à Cronstadt commence par un abus de pouvoir de la part des élus (page 164) ; que les marins de 1917 ne sont plus les mêmes en 1921 (issus surtout de paysans anciens blancs ou makhnovistes), à l’exception des équipages des deux cuirassés, moteurs de la révolte ; que le système des otages ne fut pas initié par Trotsky, mais par le général français Niessel en 1917 à l’égard des prisonniers russes ; que la troisième révolution invoquée par les mutins n’était qu’un programme flou, insistant sur des soviets et des syndicats libres au détriment de mesures plus précises ; enfin, que le Comité révolutionnaire provisoire manquait d’efficacité, d’ambition et était loin des réalités.
Jean-Jacques Marie évoque également la proposition de négociation émise par les anarchistes, Berkman et Goldman, en particulier, refusée par Zinoviev, ainsi que celle, plus tardive, du soviet de Petrograd, qui fut à son tour refusée par le Comité révolutionnaire de Cronstadt (après des menaces de Zinoviev, il est vrai). De même, il ne cache pas la volonté de la part du pouvoir bolchevique d’éviter à tout prix la contagion, dont témoigne la démoralisation de nombre de troupes engagées pour la répression, ce qui explique la rigueur de la répression (inférieure cependant à ce qu’on a pu dire, avec « seulement » 2168 fusillés), même si en parallèle, Lénine sapait les motifs de la révolte en instituant la NEP et l’impôt en nature en lieu et place des réquisitions. Jean-Jacques Marie s’intéresse ensuite au sort des dirigeants de l’insurrection après leur exil, certains prenant contact avec Wrangel, beaucoup demandant à revenir dans leur pays… Le dernier chapitre, consacré aux interprétations du soulèvement de Cronstadt, aurait pu être passionnant, si les anarchistes n’avaient pas été quasiment ignorés et si la LCR n’avait pas été citée simplement pour être accusée de « réviser » l’analyse de Cronstadt par Trotsky. Malgré son intérêt, ce livre risque donc de laisser sur leurs positions critiques et défenseurs de l’insurrection de Cronstadt…

Jean-Guillaume Lanuque

 

 

Jean-Jacques MARIE, Lénine, 1870-1924, Balland, Paris, 2004, 512 pages, 25 Euros

Après sa biographie de Staline parue en 2001 (1), Jean-Jacques Marie a décidé de s'attaquer à cette personnalité actuellement autrement plus polémique qu'est Lénine. Son ouvrage se pense ainsi, d'une certaine manière, comme un contre-feu face à la biographie de Hélène Carrère d'Encausse, publiée chez Fayard. La lecture en est aisée, avec le souci constant de brosser en arrière-plan le contexte historique. Toutefois, on ne peut s'empêcher de regretter qu'il se soit agi d'un travail de commande avec une limite quantitative probablement imposée, dans la mesure où l'auteur aurait sans nul doute développé un certain nombre de points qui ne sont ici qu'effleurés. De même, outre de trop fréquentes fautes de forme sans doute dues à une relecture trop rapide, on regrettera l'absence de cartes de la Russie, indispensables pour suivre le déroulement de la guerre civile.
Reste que la démarche revendiquée par Jean-Jacques Marie rejoint les propres préoccupations de Dissidences : éviter à la fois l'hagiographie et la caricature, si à la mode ces dernières années, ce qui le conduit à démonter diverses légendes obscures (comme celle, persistante, de l'argent allemand). On notera toutefois qu'à certains moments, on le sent prendre le parti de Lénine, comme pour le débat de 1902 sur le statut de membre du POSDR. De même, en soulignant le fait que ses appels à faire fusiller tel ou tel durant la guerre civile étaient souvent incantatoires, il en vient à tordre le bâton dans l'autre sens, négligeant sans doute tout ce que certaines de ces déclarations conjoncturelles pouvaient avoir de fondé.
Pour tous ceux qui sont déjà un tant soit peu familier du personnage, bon nombre de passages du livre ne seront pas des découvertes. Néanmoins, en ne s'intéressant pas seulement au Lénine politique, mais également à sa dimension plus " humaine ", J.-J. Marie nous révèle un Lénine très soucieux de sa forme physique, véritable bourreau de travail, habité par une passion unique et dévorante, celle de la révolution, qui l'oblige à des atrophies volontaires (comme pour son intérêt brimé vis-à-vis de la musique) et le poussera aux limites de son organisme, en particulier après la victoire d'Octobre 1917, et hâtera sans doute sa fin tragique.
On redécouvre également, derrière le Lénine auréolé de son prestige de dirigeant d'une révolution victorieuse, un Lénine abattu et marginalisé après la scission de 1903, ou un Lénine amoureux d'Inessa Armand, capable de se dévoiler légèrement plus à travers leur correspondance antérieure à 1917, une liaison qui se transforme par la suite en amitié. Un des aspects les plus intéressants de cette relecture de la vie de Lénine réside dans l'insistance que met J.-J. Marie à souligner qu'à plusieurs reprises, le dirigeant bolchevik se retrouve mis en minorité à l'intérieur de son propre parti, dont il est tout sauf un dictateur. De même, il n'est pas exempt d'erreurs d'analyses, pensant ainsi que la guerre civile touche à sa fin… début 1918 !
D'autre part, certains éclairages sur cette période, justement, sont bienvenus : les solutions envisagées début 1919 par les responsables bolcheviks, alors que la situation est particulièrement critique (Brest-Litovsk intérieur, fuite à l'étranger et dans la clandestinité) ; le rôle de Sverdlov, véritable co-dirigeant de la Russie révolutionnaire d'octobre 1917 à mars 1919, date de son décès ; et enfin, la confirmation de la lutte anti-bureaucratique de Lénine dans ses dernières années, J.-J. Marie soulignant ainsi que le passage du fameux " testament " recommandant de démettre Staline de ses fonctions de secrétaire général n'est pas une lubie individuelle, puisqu'il a été écrit avant que Lénine n'ait connaissance des insultes adressées par Staline à sa femme Kroupskaïa.
Ce nouveau Lénine se révèle donc fort intéressant, sans pour autant constituer la somme définitive sur un personnage qui n'a certainement pas fini de faire couler de l'encre…

Jean-Guillaume Lanuque


(1) Voir notre compte-rendu publié dans Dissidences (BLEMR) n°10, février 2002.

 

 

Nous autres paysans. Lettres aux soviets, 1925-1931, Paris, Verdier, 2004

L'historien Nicolas Werth avait publié, dans un ouvrage difficilement accessible, un article remarquable sur ces lettres envoyées à Kalinine, président d'URSS. Les éditions Verdier nous offrent une sélection d'une cinquantaine de ces courriers, issus des archives du journal paysan soviétique Krestianskaïa Gazeta. L'intérêt en est considérable, malgré une introduction discutable par certains aspects (ex : " les 'missionnaires' à tout crin fondent sur les villages comme des sauterelles pour balayer l'analphabétisme ", p. 10) car ces documents permettent au lecteur de disposer de documents bruts. Si l'on peut s'interroger sur le principe de sélection de ces missives (la dernière date de 1989 !, Pourquoi ? Comment), il n'en reste pas moins que leur lecture est d'un apport considérable sur le " Grand tournant " de l'ère stalinienne vers la collectivisation des campagnes. On peut regretter qu'un appareil critique plus développé n'accompagne pas ces courriers. Par exemple, certaines de ces lettres sont assez longues, preuve qu'elles sont écrites par des paysans hors norme. Toutes, elles dénotent les catégories de pensée de cette paysannerie, surprise, heurtée par le sort dramatique que la collectivisation forcée lui fera subir. Si l'on évacue le charme particulier de cette langue archaïsante par certaines de ses expression, il en demeure le portrait d'un groupe marqué par la tradition : le paysan est pauvre parce qu'il ne travaille pas. La fainéantise est une catégorie ontologique du répertoire argumentatif qui transpire dans ces courriers. S'y exprime aussi, au moins dans les lettres d'avant la décision de la collectivisation forcée, la revendication d'un socialisme paysan. Socialisme de la petite production familiale permise par une accession généralisée à la propriété, permise par la fin du tsarisme. En fin de période, dominent l'effroi et le malheur de paysans qui ne comprennent pas la guerre qui leur est menée. Il faut rappeler que le résultat de cette collectivisation forcée, s'accompagnant de déportations de masse, d'exécutions et de démantèlement de villages complets s'est traduite par la famine de 1931-1933 qui a fait plus de morts conjugués que les guerres de 14-18 et que la guerre civile qui l'a suivie. Très facile à lire, ce livre constitue un document de première importance sur une période de l'histoire contemporaine. La mort et la désolation hantent ce livre épistolaire, à l'image de l'épreuve stalinienne. Comme en rebonds, on lira en parallèle le roman de Gor sur le même sujet, écrit en 1930.

G.U.

- Gor Guennadi, La vache, Noir sur Blanc, 2004
- Werth Nicolas, " Cher Kalinouchka… " Lettres à Kalinine, 1930, p. 233-241, in De Russie et d'ailleurs. Mélanges Marc Ferro, Paris, EHESS, 1995

 

Jean-Michel PALMIER, Lénine, l'art et la révolution. Essai sur la formation de l'esthétique soviétique , Paris, Payot, 2006, 560 p., 30 euros. décembre 2006*

Les éditions Payot rééditent cet ouvrage de Jean-Michel Palmier (1944-1998) initialement paru en 1975. Autour de la figure de Lénine, l'auteur discute la genèse de l'esthétique soviétique, élargissant ensuite à la faveur d'Octobre 17 son champ d'investigation. L'érudition du propos porte la marque des débats des décennies 1960-1975 consacrés à l'esthétique révolutionnaire. Ce livre ne devait être que le premier opus d'un travail de plus longue haleine, il est le seul publié... Il accompagnait alors la publication d'une anthologie – choisie et commentée par Jean-Michel Palmier – des textes de Lénine sur l'art et la littérature chez 10/18 (1).

Consacrée aux questions littéraires dans la préparation de la révolution d'octobre , la première partie décrit la manière dont Lénine s'inscrit dans les débats de la social-démocratie russe. Pour Jean-Michel Palmier, la littérature constitue l'un des matériaux de la réflexion léniniste dès sa lutte contre le populisme. Il puise dans la littérature russe des types qu'il utilise ensuite dans les polémiques politiques (ainsi des personnages principaux des Ames mortes de Gogol). Cet usage de la littérature répond à la situation de celle-ci dans l'horizon de la révolution (1905) : pour Lénine, la littérature est toute entière traversé par l'idéologie puisqu'elle constitue face à la répression tsariste et devant la population russe l'expression même du politique et des contradictions sociales. Dans cette configuration, la lutte de Lénine contre le symbolisme, l'idéalisme (Berdaïev), comme son jugement mesuré de Léon Tolstoï (2), qu'il distingue du tolstoïsme, apparaissent comme des épisodes et des textes pleinement politiques. En quelques pages, Jean-Michel Palmier cerne ainsi la manière dont Lénine use du roman de Tchernychevski – Que faire ? – au retentissement générationnel considérable, pour rédiger son ouvrage éponyme où il condamne l'opportunisme et l'économisme d'une part des socialistes russes. La démonstration, convaincante, de la place tenue par la littérature dans la formation de l'esthétique léniniste s'efforce également de dégager la pensée de Lénine des interprétations postérieures, stalinienne et jdanovienne notamment ( l'organisation du parti et la littérature de parti , 1905) ; littérature et littérature de propagande sont ainsi disjointes. De nombreux portraits et descriptions du milieu littéraire et politique de la gauche russe émaillent l'analyse. Ils précisent l'amitié que Lénine voue à Gorki (en qui il reconnaît l'écrivain du prolétariat, répondant aux attentes de l'époque), à Lounatcharsky, comme les débats qui l'opposent à Plekhanov, puis à Bogdanov sur l'otzovisme et son lien au mysticisme à propos des écoles du parti (3). Dans la continuité de cette lutte, Lénine réfute dès 1909 la possibilité d'une culture et d'une science prolétarienne, défendue par Bogdanov.

La seconde partie s'avère plus ample, ouverte par les conséquences d'Octobre. Les écrits de Lénine s'effacent comme guide devant les témoignages de John Reed, Ehrenbourg, Goriely, Trotski ( Littérature et révolution ), Palmier discutant souvent les jugements de ce dernier. Une typologie ouvre la description des effets d'Octobre sur les écrivains et poètes russes : l'exil contre-révolutionnaire (Bounine), le silence, le ralliement timide (Gorki), l'assomption d'un poète (Essénine), la consécration (Maïakovski)… Dans cette fresque, Jean-Michel Palmier nuance des lectures trop souvent réduites à l'opposition Rouges/Blancs et souligne que les options esthétiques d'avant Octobre17 ne pèsent pas dans le ralliement ou le rejet de la révolution. En conclusion de ce chapitre, les goûts de Lénine – et de Trotski – pour un art réaliste, monumental, proche du futur réalisme socialiste sont soulignés ; de même Jean-Michel Palmier relève-t-il la liberté et l'autonomie des artistes face au pouvoir. Un trop court chapitre suit, consacré à Moscou et Léningrad dans la révolution. Empruntant à Brecht, Jean-Michel Palmier évoque une littérarisation de la rue par les spectacles, les affiches, les poèmes hurleurs… Quelques pages sur l'organisation du Commissariat à l'éducation et aux Beaux-Arts (le Narkompros) terminent ce qui devait être le premier opus d'un triptyque. Le rôle moteur de Lounatcharsky au Narkompros , l'opposition du Proletkul't de Bogdanov, c'est-à-dire la ré-émergence de la notion de culture prolétarienne sont évoqués. L'ouvrage s'achève au seuil des années 20, au soir de la guerre civile (4).

L'Allemagne devient ensuite le terrain de recherche de Jean Michel Palmier ( L'expressionnisme comme révolte , Payot, 1980 , Weimar en exil , Payot, 1990 ), laissant là un projet – décrit dès l'introduction – jamais repris depuis, hélas.

Vincent Chambarlhac.

(1) Lénine, Sur l'art et la littérature , Paris, UGE, coll. « 10/18 », 1976 (3 tomes). L'itinéraire militant de Jean-Michel Palmier semble croiser, au début des années 1970, le groupe Vive la révolution (VLR). Sa plume, du point de vue de l'esthétique révolutionnaire, semble résolument léniniste.

(2) Jugement plus mesuré que ceux de Plekhanov et Trotski qui partagent une égale vision de Tolstoï représentant d'un monde disparu quand Lénine y décèle lui l'écho des contradictions de la société rurale russe de la seconde moitié du XIX e siècle.

(3) Néologisme formé à partir du russe otzov qui désigne les socialistes favorables au rappel (démission) de leurs députés à la Douma pour protester contre le raidissement du régime en 1909. Ce mouvement rejoint celui des constructeurs de Dieu animé par Bogdanov. Lénine est hostile à ce mouvement, considérant la Douma comme une tribune à partir de laquelle s'adresser aux ouvriers.

(4) Sur ces questions, on consultera les contributions érudites (Jutta Scherrer et Giannarita Mele particulièrement) réunies sous la direction de Marc Ferro et Sheila Fitzpatrick, Culture et révolution , Paris, Editions de l'EHESS, 1989, 184 p.

 

Serge RAFFY, Castro, l'infidèle , Paris, Fayard, 2003, 672 pages. janvier 2008*

Nous avions, au moment du « coming out » de Jospin sur son passé trotskyste, eu l'occasion de dire quelque mots (avec Jean-Paul Salles) d'un des précédents livres de Serge Raffy, Secrets de famille , écrit « (…) dans un style romancé et quelque peu racoleur, cédant facilement aux raccourcis et jugements à l'emporte-pièce (…) » (voir Dissidences n°10, p.42). Ce journaliste a immédiatement poursuivi son investigation dans l'histoire des mouvements révolutionnaires d'extrême gauche en se lançant dans une biographie de Fidel Castro. Oui, mais voilà : s'il a interviewé nombre de témoins, et consulté ouvrages et archives, son récit, qui se veut davantage roman, n'affiche par conséquent aucune note de bas de page, et on ne peut jamais savoir systématiquement sur quoi les informations qu'il avance sont basées, ni à quel moment elles se différencient de ses propres analyses ou suppositions. Le portrait à charge qui en ressort est celui d'un homme marqué par son passage chez les jésuites, bagarreur, volontiers grande gueule, désireux avant tout de sa gloriole personnelle. Au passage, Raffy a tendance à relativiser à l'excès les responsabilités de l'impérialisme états-unien dans la situation de l'Amérique latine, tout comme celles de Batista. Il se lance même dans une psychologie de comptoir, rapprochant Guevara et Castro par leurs origines catholiques qui les opposeraient au « capitalisme protestant » des Etats-Unis, et en faisant « Tous deux (…) des maudits » (p.155), de par « une enfance de vilain petit canard » (p.156), les rendant « liés par quelque chose de plus fort que les liens du sang » (ibid). De plus, sa biographie étant axé exclusivement sur Fidel Castro (et sur son frère Raul, exécuteur de ses basses oeuvres), les masses cubaines y apparaissent uniquement comme soumises aux manipulations de Fidel, un Fidel communiste dès l'après Seconde Guerre mondiale, agent du KGB à partir de la fin des années 40 (quels témoignages ? quelles preuves ? Rien), tout comme le Che, qui a programmé d'avance le déroulement de sa révolution, a contrario donc de l'analyse trotskyste qui le voit plutôt poussé à la radicalisation par l'enchaînement même des événements. Curieusement, d'ailleurs, les trotskystes cubains, pourtant victimes de cette répression qui intéresse de près Serge Raffy (voir les Cahiers Léon Trotsky n°71 à 75), sont totalement négligés ; la connaissance du marxisme de la part de l'auteur semble également inégale. A partir des années soixante, la biographie se fait plus ponctuelle, ne se penchant que sur certains événements particuliers, sans jamais que l'île dont Castro est indissociable ne soit étudiée dans son évolution et son développement… Bien que tout ne soit pas à jeter dans ce livre, qui illustre bien la dégénérescence d'une révolution, il ne peut décemment pas s'imposer comme une référence.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Brigitte STUDER, Heiko HAUMANN, dir., Sujets staliniens. L'individu et le système en Union Soviétique et dans le Comintern, 1929-1953 , Zurich, 2006, 555 p. décembre 2007*

Soulignons pour commencer le courage de l'éditeur d'oser publier un livre (épais de surcroît) contenant des contributions en trois langues (allemand et anglais en sus du français), soit au total 22 textes, huit en allemand, huit en anglais et six en français. L'introduction est en deux langues (allemand et anglais), la conclusion en allemand uniquement. Un système de résumés dans les trois langues permet au lecteur peu polyglotte de se faire une idée du contenu des textes dans les langues qu'il ne maîtrise pas ou difficilement. Dans le prolongement d'un précédent ouvrage (Unfried B., Hermann I., eds., Parler de soi sous Staline , Paris, MSH, 2002), cet ouvrage propose une formidable synthèse des travaux conduits ces dernières années sur le stalinisme. Pour dire les choses rapidement, les historiens sont passés d'une lecture externaliste/massificatrice du stalinisme comme mode d'imposition d'une certaine culture politique, dont la conception extrême est celle d'une lecture en terme de totalitarisme, à une lecture internaliste, c'est-à-dire prenant en compte la manière dont les individus se soumettent (et dans quelles mesures) à un ordre social et politique, à une culture visant à transformer le monde. Bien entendu une telle modification des perspectives de compréhension du stalinisme est solidaire de la découverte de nouvelles sources (en particulier des documents de type ego-histoire) permettant de saisir les voies par les quels des individus se saisissent des enjeux et des injonctions du système politique dans lesquels ils sont plongés pour en faire un usage stratégique. L'enjeu et les éclairages nouveaux développés par les contributions de ce livre sont donc vastes. Les articles sont regroupés autour de cinq axes essentiels, permettant d'observer les interactions entre l'individuel et le collectif. Le premier groupe de textes est rassemblé autour d'un questionnement sur la mobilisation sociétale et les réactions individuelles. On y trouve notamment deux textes en français, de J.-P. Depretto sur la protestation sociale dans une région ouvrière à la fin des années 20 et de N. Werth sur les lois sur le vol du 4 juin 47. Le second ensemble couvre la question du parti, du soi (le self) et de la terreur. A retenir un texte de Pennetier et Pudal intitulé « La peur de l'autre : vigilance anti-trotskiste et travail sur soi », du plus grand intérêt, portant sur les listes d'opposants dressées par le PCF durant l'entre deux guerres et après la seconde guerre mondiale. La troisième partie porte sur les mécanismes de pouvoir de l'appareil du Parti, avec une contribution de J. Gotovitch sur le PC belge durant la seconde guerre mondiale et une autre de S. Wolikow sur la stalinisation des cercles dirigeants du PCF. La quatrième partie s'intitule Représentations du pouvoir et négociation individuelle. Plus réduite, elle rassemble deux textes en anglais (dont un sur le genre du sujet stalinien) et une en allemand. Enfin, le dernier groupe de textes porte sur l'expérience de la violence, sans texte en français, sur des thèmes comme Les Polonais et Polonaises au Goulag, les victimes américaines des purges des années 30, les souvenirs individuels et collectifs de la grande guerre patriotique. Même s'il est d'accès difficile du fait de la multiplicité des langues, ce livre marque un tournant en même temps qu'il constitue une somme pour les travaux sur le stalinisme. Une solide bibliographie sélective accompagne les articles.

G.U.

 

Alexandre TARASSOV-RODIONOV, La révolution de février 1917 , Paris, Les bons caractères, 2007, 334 p. décembre 2007*

Il est assez probable que le nom de l'auteur soit totalement inconnu pour la plupart de ses lecteurs. A. Tarassov-Rodionov était un officier de l'armée tsariste, dont l'éditeur nous apprend, en quelques pages d'introduction, qu'il fut un des rares militaires de haut rang à avoir été membre du parti bolchevique dans les premières années du siècle, avant de quitter l'activité militante. Il a probablement été éliminé à l'occasion des grandes purges staliniennes dans les années 30. Avant de disparaître, Tarassov-Rodionov a publié ses mémoires en russe, après la révolution, en trois volumes. Seul le premier volume a été traduit en français en 1930. C'est cet ouvrage que « Les bons caractères » reproposent aujourd'hui. Comme son nom l'indique il ne couvre que la première partie, bourgeoise, de la révolution russe. Avouons-le tout de suite, il ne s'agit pas d'un ouvrage d'un intérêt majeur. On n'y trouve guère trace du souffle épique qui traverse L'histoire de la révolution russe de Trotsky, par exemple. Il ne brille guère par le style, proche parfois d'un certain réalisme socialiste. Ainsi, telle manifestation est présentée de cette manière : « Le pas ferme. Des poings, telles des massues. Des ouvriers ! ». (p. 181). Il faut s'armer de patience pour voir surgir les évènements révolutionnaires car les cent premières pages concernent la vie de casernier et l'ambiance qui règne dans le régiment. Tout n'est pas inintéressant, mais assez mollement décrit. Finalement, lorsque des émeutes éclatent, Tarassov-Rodionov rallie son régiment à la lutte pour la chute du tsar. Mais comme le reconnaît son éditeur, il n'y a guère d'analyse politique dans ses pages, «  Son récit n'est pas une histoire de la Révolution de 1917. C'est le simple témoignage d'un participant. On n'y trouve pas un enchaînement des faits, mais une ambiance  », p. 6. Certes son récit est nourri de petits faits, d'anecdotes. Sa rencontre avec Kerensky et la duplicité de ce dernier, les discussions au sein du Comité exécutif du soviet militaire avec les officiers socialistes révolutionnaires, le rôle de la police dans la répression des manifestations et l'audace révolutionnaire des soldats, son interpellation de Lénine après la publication des thèses d'avril, etc. Simplement, il s'agit de fragments peu reliés les uns aux autres. De plus, si quelques personnages, souvent les plus connus d'ailleurs, son caractérisés par une note de bas de page, la plupart d'entre eux demeurent de sombres inconnus, même si leurs noms sont répétés au fil des pages. En conclusion, il ne suffit d'avoir été aux premières loges de la première étape d'une révolution, d'en avoir été un acteur important, pour réussir à transmettre la flamme de transformation sociale qui s'est manifestée durant ces jours cruciaux.

G.U.

 

Léon TROTSKY, La jeunesse de Lénine, Pantin, Les bons caractères, 2004

Depuis de nombreuses années, cet ouvrage de Trotsky n'était plus disponible. Il s'agit d'ailleurs de ce qui devait constituer le premier volume d'une biographie de Lénine (l'ouvrage s'arrête en 1893) parue en 1936. Pris par d'autres activités politiques plus urgentes, Trotsky n'écrivit jamais le second volume. D'ailleurs, l'eût-il fait que vraisemblablement le livre aurait compris plus d'un second volume. A la place, ainsi qu'on l'apprend dans la préface, Trotsky a écrit une biographie de Staline, inachevée, qui sera publiée après sa mort aux Etats-Unis.
En fait de biographie, ce livre parle assez peu de Lénine en tant qu'individu, mais beaucoup du personnage comme incarnation d'une réalité historique, celle de la transition russe du dernier quart du XIXe siècle. L'histoire que Trotsky raconte avec brio et une érudition sans faille (dommage qu'il n'ait d'ailleurs pas cité ses sources de manière systématique), c'est le passage d'une Russie arriérée, paysanne, à une Russie dans laquelle perce un nouveau groupe social, les ouvriers, sous l'influence d'un impétueux développement capitaliste. Les vieilles figures de l'opposition révolutionnaire, illustrées par le populisme voient leur force propulsive s'épuiser. La paysannerie cesse d'être la classe révolutionnaire. D'ailleurs, les tentatives désespérées des narodnikistes pour mobiliser cette masse paysanne n'aboutiront qu'à des échecs successifs. Le propre frère de Vladimir, Alexandre, sera d'ailleurs lui-même pendu pour un attentat raté contre le tsar en 1887.
C'est de cette date que naît d'ailleurs la prise de conscience de Lénine. Durant plusieurs années, ce dernier va se consacrer à la lecture des œuvres fondamentales du marxisme qui s'affirme comme la force montante au sein du mouvement révolutionnaire. Tout au long de ces pages d'une lecture facile et allègre, Trotsky déchire à belle plume un certain nombre de légendes sur la formation de Lénine, que ce soit l'influence de son père ou de son frère sur son évolution politique. Pour ceux qui sont frustrés de voir l'ouvrage s'arrêter au moment même où le futur Lénine s'engage dans la social-démocratie, il y a toujours la possibilité de se reporter à la récente biographie de Jean-Jacques Marie consacrée au père du bolchévisme.

G.U

 


Nicolas WERTH, L’île aux cannibales. 1933, une déportation-abandon en Sibérie, Paris, Perrin, 2006, 200 pages. septembre 2006*

N. Werth avait déjà évoqué rapidement cette tragédie dans sa contribution au Livre noir du Communisme (1997), citant la lettre envoyée à Staline par une jeune fonctionnaire communiste dénonçant « les erreurs et les négligences » ayant abouti à ce drame (p.172-174). Il y revient avec ce petit ouvrage qui utilise les documents de la Commission d’enquête envoyée en septembre 1933 à la suite de la lettre précitée (ils ont été publiés en 2002). De même, des journalistes de cette région du Nord-Ouest de la Sibérie ont interrogé 4 femmes-témoins, à la fin des années 1980 ; elles confirment ces horreurs, parlant de femmes auxquelles « les cannibales » avaient coupé les seins et les mollets pour les manger.
Les personnes déportées en 1933 n’étaient pas des koulaks réfractaires à la collectivisation, comme lors des années précédentes, mais des citadins surtout, expulsés des villes dans le cadre de la « passeportisation », c’est-à-dire une vaste entreprise destinée à réglementer le droit de résidence. On assista donc à un « nettoyage » des villes des éléments considérés comme socialement dangereux ou parasites (mendiants, enfants errants mais aussi trafiquants, « spéculateurs »). Mais pour atteindre les objectifs fixés, certains fonctionnaires zélés raflaient les gens sur les marchés, dans les gares. Ainsi une fillette de 12 ans, que sa mère avait laissée seule à la gare, à Moscou, pendant qu’elle essayait d’acheter du pain, est arrêtée comme vagabonde. De même figurent parmi les déportés de grands vieillards, des handicapés, pris avec des personnes qui partageaient le même appartement communautaire. Certains d’ailleurs, à l’arrivée, étaient relâchés, mais sans droit au retour.
Le but initial était de transformer les déportés en colons, de façon à peupler et à transformer cette région inhospitalière du Grand Nord sibérien que les tsars déjà avaient tenté, en vain, de coloniser. A travers cette étude de cas - véritable exemple de micro-histoire -, l’historien nous donne un exemple de « peuplement spécial », parallèle au système des camps de travail. Il parle de « second Goulag ». Le problème est que ces citadins sont très mal adaptés à leur nouvelle vie. D’ailleurs les fonctionnaires les appellent entre eux « les sans-bras ni jambes ». Ils étaient très différents des Koulaks déportés les années précédentes, habitués à se débrouiller dans un milieu hostile. De plus le choix des lieux de déportation va s’avérer désastreux, l’île de Nazino, sur le fleuve Ob, est déserte, exiguë et marécageuse. Enfin, l’intendance ne suit pas. Débarqués le 18 mai sur l’île, après un voyage déjà éprouvant, les 5.000 premiers déportés ne seront approvisionnés en farine que 2 jours plus tard, une farine qu’ils consommeront telle quelle, mélangée à l’eau du fleuve, C’est dans ce contexte qu’auront lieu des actes de cannibalisme, Sur les 6.200 déportés à Nazino – un deuxième groupe de 1.200 avait rejoint les premiers, le 27 mai – il ne reste que 157 personnes le 12 juin. Aux inspecteurs incrédules, les survivants répondirent : « Vous affamez le peuple. Eh bien, nous, nous nous mangeons les uns les autres ».
Cette mise en œuvre de l’utopie aboutit donc à une terrible régression, au terme d’un véritable processus de décivilisation. Cette catastrophe montre qu’il n’est pas si facile de modeler une société, « d’en exciser les éléments hostiles, parasites ou nuisibles polluant la nouvelle société socialiste en train de s’édifier ». La connaissance et la maîtrise des lois du développement historique des sociétés par un parti unique et omniscient sont malheureusement incapables d’entraîner un développement harmonieux d’une société.

Jean-Paul Salles

 

 

 

 

 

 

Mouvement communiste

URSS et International