- Loïc ABRASSART, Cédric DURAND, Hervé LEQUEUX, Alexandre GIROD, Altermondialistes. Chronique d’une révolution en marche, Paris, Ed. Alternatives, 2006.

- Eric AGRIKOLIANSKY, Isabelle SOMMIER (sous la direction de), Radiographie du mouvement altermondialiste, Paris, La Dispute, 2005, 318 pages.

- Eric AGRIKOLIANSKY, Olivier FILLIEULE, Nonna MAYER (sous la direction de), L'altermondialisme en France. La longue histoire d'une nouvelle cause, Paris, Flammarion, 2005, 371 pages.

- Samir AMIN, Pour la Cinquième Internationale , Paris, Le Temps des Cerises, 2006, 230 pages, 14 euros

- Attac 04, Voix rebelles du monde, Forcalquier, hors série Signes d’Attac, 2006

- Morjane BABA, Guérilla Kit. Ruses et techniques des nouvelles luttes anticapitalistes. Nouveau guide militant , Paris, La Découverte/Poche, 2008 (réédition, première édition 2003), p.279, 9 euros

- D. BACHET, G. FLOCCO, B. KERVELLE, M. SWEENEYSortir de l'entreprise capitaliste, Editions du Croquant, Bellecombe-en-Bauge, Août 2007, 18.50 euros

- Miguel BENASAYAG, Parcours. Engagement et résistance, une vie, Paris, Calmann-Lévy, 2001.

- Clara BONFIGLIOLI et Sébastien BUDGEN (sous coordination de), La planète altermondialiste. Guide critiques de la pensée de… , Paris, Textuel, collection « La Discorde », 2006, 256 pages, 21 euros

- Pascal CANFIN, L'économie verte expliquée à ceux qui n'y croient pas , Paris, Les petits matins, 2007, 152 p

- Pierre CHAILLAN, L'altermondialisme est un communise , Paris, Ed. Bérénice, 2006, 131 p

- Thomas COUTROT, Démocratie contre capitalisme, Paris, La Dispute, 2005.

- Frédéric DELORCA (sdd), Atlas alternatif , Paris, Le Temps des Cerises, 2006, 372 pages, 20 euros.

- Eddy FOUGIER, Dictionnaire analytique de l'altermondialisme , Paris, Ellipses, 2006

- Eddy FOUGIER, L'altermondialisme , Paris, Le cavalier bleu, collection « Idées reçues », 2008, 128 pages

- Yves FREMION, Histoire de la révolution écologiste , Paris, Hoëbeke, 2007, 400 pages, 19 euros

- Gauche Alternative, Un autre monde est en marche , Paris, Le diable Vauvert et Syllepse, 2007, 248 p

- Pierre GILLET, La tyrannie de l'automobile. Du rêve à la calamité , Paris, Homnisphères, collection « Expression directe », 2007, 112 pages, 10 €

-Marta HARNECKER, MST Brésil. La construction d'un mouvement social, CETIM, Genève, 2003

- Jean JACOB, L'Antimondialisation. Aspects méconnus d'une nébuleuse , Paris, Berg International Editeurs, 2006, 248 pages, 18 euros

- Laurent JEANNEAU, Sébastien LERNOULD, Les nouveaux militants , Paris, Les petits matins, 2008, 256 pages, 17 €

- Simon LUCK, Le militantisme à Aarrg ! Paris. Les limites d'un engagement pragmatique et distancié, Dea Sociologie politique, Paris I, 2004, sous la direction d'I. Sommier, 170 p.

-Joao PEDRO STEDILE, Bernardo MANÇANO FERNANDES, Gens sans terre. La trajectoire du MST et la lutte pour la terre au Brésil, Paris, Le temps des cerises, 2003

- Isabelle SAPORTA, Un si joli petit monde. Dans l'arrière-boutique de l'autre gauche et des altermondialistes , Paris, La Table Ronde, 2006, 176 pages, 16,50 euros

- Jean-pierre TERTRAIS, Du développement à la décroissance. De la nécessité de sortir de l'impasse suicidaire du capitalisme , Paris/Saint-Georges d'Oléron, Editions du Monde libertaire, éditions libertaires, 2006, 228 p

- Chico WHITAKER, Changer le monde. Nouveau mode d'emploi , Paris, Editions de l'Atelier, 2006, 255 p., 21 €

- Raphaël WINTREBERT, Attac, la politique autrement ? Enquête sur l'histoire et la crise d'une organisation militante , Paris, La Découverte, 2007, 310 p

- Voix rebelles du monde/Rebel voices of the world , Forcalquier, Attac-04/HB édition, 2007, 339 p

 

 

 

 

Loïc ABRASSART, Cédric DURAND, Hervé LEQUEUX, Alexandre GIROD, Altermondialistes. Chronique d’une révolution en marche, Paris, Ed. Alternatives, 2006. août 2006*

Quatre auteurs, deux ont écrit (Abrassart et Durand), deux ont photographié, pour ce livre d’une collection tout à fait intéressante (le livre précédent, Argentine rebelle – un laboratoire de contre-pouvoirs a fait également l’objet d’un compte rendu sur notre site). Le cahier central est composé de photographies des principaux rassemblements altermondialistes, que ce soient les forums, les manifestations ou les villages alternatifs précédant certains événements. Ces photos en noir et blanc, d’une extrême qualité, offrent un aperçu de la « couleur » de ces manifestations et des manifestants. De Barcelone à Prague en passant par Stirling ou Annemasse, on retrouve la même jeunesse venue protester contre le règne du capitalisme réellement existant. Les affrontements avec la police forment une partie non négligeable de ces scènes, preuve que les tenants de l’ordre dominant ne sont pas prêts à se laisser faire. La police est omniprésente et l’atmosphère parfois pesante à travers ces clichés.
Le texte qui accompagne les photographies prend la forme d’un éphéméride militant. De la naissance du mouvement durant la période 1989 à 1999, jusqu’à aujourd’hui (le texte se conclut sur le CPE), aucun moment n’est oublié. Le style est celui du reportage qui emmène les lecteurs à travers les divers lieux de rassemblement sur la planète. Cette approche journalistique n’empêche néanmoins pas une forte empathie des rédacteurs avec le sujet qu’ils traitent. Cela nous vaut des scènes qui permettent de rendre très concrète l’atmosphère des mobilisations altermondialistes. Ainsi, l’organisation des villages alternatifs précédant les manifestations est très bien rendue. « Les villages alternatifs partagent la même volonté de faire du contre-G8 non seulement un espace de protestation et d’action mais également l’occasion de la construction d’espaces alternatifs, autogérés et « éco-responsables » afin de mettre en œuvre « ici et maintenant » des pratiques en « rupture avec les rapports marchands et oppressifs », p. 116. L’usage de la dérision, l’extension du répertoire de l’action collective (le blocage des villes par l’usage massif du vélo) ou encore la dimension carnavalesque de certains rassemblements sont bien expliqués.
Reste que l’anecdote sur la chute de vélo de Bush à l’occasion du G8 en Ecosse en dit long sur la puissance de l’Etat. Alors que des dizaines de milliers de manifestants sont bloqués par la police à des dizaines de kilomètres du lieu où se déroule la manifestation, le président des Etats-Unis se ballade en vélo dans les rues d’une ville quadrillée par la police. Tout un symbole de la hauteur à laquelle les affrontements futurs devront se placer pour en finir avec les politiques libérales. Ce livre invite à cette réflexion en se terminant par l’évocation de la victoire de la jeunesse de ce pays contre le CPE.

GU

 

 

Eric AGRIKOLIANSKY, Isabelle SOMMIER (sous la direction de), Radiographie du mouvement altermondialiste, Paris, La Dispute, 2005, 318 pages.

Réalisée par une nombreuse équipe d'universitaires (sociologues et politistes) du Centre de Recherches politiques de la Sorbonne, animé par Isabelle Sommier, voici la première étude de grande ampleur sur le mouvement altermondialiste. Une importante enquête de terrain menée sur le Forum Social Européen de Saint-Denis (novembre 2003) permet d'y voir plus clair sur les tendances, les publics, les militant(e)s.
Ce qui apparaît au premier abord, c'est la diversité. Diversité des thèmes de lutte, diversité des stratégies proposées, divergences même entre environnementalistes et syndicalistes, divergences également entre ceux qui refusent les pratiques illégales et violentes et ceux - finalement très minoritaires - qui les acceptent. Cette étude contredit l'image du jeune militant violent, du "jeune casseur", volontiers mise en avant par les médias, après le FSE de Gênes notamment. Ce travail permet de décrire plus en finesse une mouvance altermondialiste que le journaliste du Figaro voyait comme "un melting-pot de trotskos, de post-babas et de néo-bobos" (Editorial du 12 novembre 2003). Que les trotskystes soient présents, notamment ceux de la LCR, soucieux d'être "là où sont les gens" (voir la contribution de Florence Johsua, pp. 249-262), c'est l'évidence. Mais les anciens du PCF, très présents à ATTAC, ont également un rôle déterminant.
Plutôt diplômé du Supérieur, salarié du public, transnational (76% des altermondialistes parleraient une langue étrangère), le militant altermondialiste, notamment le dirigeant, est parfois accusé d'être un homme, blanc, de plus de 50 ans... et ancien militant ou militant d'un parti politique de gauche ou d'extrême gauche (Boris Gobille et Aysen Uysal, "Cosmopolites et enracinés", pp. 105-126). Ceci dit, ni les jeunes, ni les femmes, ni les immigrés ne se sont tenus à l'écart du FSE. La participation du Collectif des Musulmans de France - et de son invité Tariq Ramadan - n'est pas passée inaperçue. On a vu aussi les Catholiques tiersmondistes (du Comité Contre la Faim et pour le Développement -CCFD- notamment) participer au Forum de Saint-Denis, à la différence de leurs homologues italiens ou espagnols, mais comme les catholiques du Brésil, la Conférence des évêques de ce pays étant une des forces fondatrices du Forum Social Mondial de Porto Alegre.
Dans leur conclusion, sans nier l'hétérogénéité d'un tel rassemblement, I. Sommier et E. Agrikoliansky observent que la forme Forum, le bannissement des porte-parole ou les principes de consensus produisent du "nous", "favorisent une identification à un mouvement qui se construit de la sorte non sur l'exclusion des adversaires ou des concurrents, mais sur l'intégration des luttes et des concurrences à un nouvel espace". Et les auteurs, un peu audacieux, d'ajouter : sur fond de déclin du PCF et du PS, le mouvement altermondialiste ne réveille-t-il pas "le serpent de mer qui, depuis les années 1980... s'interroge sur la construction d'un autre pôle à gauche"? (p.303).

Salles Jean-Paul

 

Eric AGRIKOLIANSKY, Olivier FILLIEULE, Nonna MAYER (sous la direction de), L'altermondialisme en France. La longue histoire d'une nouvelle cause, Paris, Flammarion, 2005, 371 pages.

Cet ouvrage, issu d'un colloque universitaire organisé à Paris par le GERMM (Groupe d'études et de recherches sur les mutations du militantisme) et l'Association française de science politique, est le complément indispensable du livre Radiographie du mouvement altermondialiste. Comme son sous-titre l'indique, la plupart des contributeurs se sont efforcés d'éclairer les démarches militantes actuelles en remontant dans le passé. Ainsi, l'engagement de certains paysans dans le mouvement altermondialiste vient de loin. Dès les années 1930, une organisation comme la Jeunesse catholique chrétienne (JAC), "véritable université populaire", permettait aux agriculteurs qu'elle influençait de "prendre conscience du monde"" (François Purseigle, "Le monde paysan et les sources chrétiennes de la solidarité internationale"). Après la guerre, les dominicains de la revue Economie et Humanisme poursuivent dans cette direction. Dans les années 1970, la lutte des paysans du plateau du Larzac, où José Bové fit ses premières armes, est à l'origine de la création d'un syndicalisme paysan de type nouveau, non corporatiste, la Confédération paysanne. Elle fait partie des membres fondateurs d'ATTAC et contribue à l'émergence d'une véritable Internationale des campagnes, la Via Campesina, très active dans l'organisation des Forum sociaux mondiaux (Jean-Philippe Martin, "Du Larzac à la Confédération paysanne de José Bové").
Les articles portant sur les syndicats sont aussi très stimulants. Jean-Michel Denis, auteur par ailleurs de l'ouvrage Le Groupe des Dix, un modèle syndical alternatif ? (La Documentation française, 2001), explique l'implication importante de ces syndicats dans le mouvement altermondialiste par les nombreux bénéfices qu'ils en retirent : cela leur permet de sortir de leur cloisonnement revendicatif et institutionnel, de devenir plus visibles dans l'espace public. Paradoxalement, c'est surtout dans ce cadre que le G10 (dont SUD) parvient à travailler avec la CGT (J.M. Denis, "La constitution d'un front antilibéral : l'union syndicale Groupe des Dix-Solidaires et Attac"). L'article de Sophie Béroud et de Georges Ubbiali, "La CGT, entre soutien distancié et refondation de l'activité internationale", est aussi très intéressant. Après avoir rappelé l'implication assez ancienne de la CGT dans le mouvement altermondialiste par le biais de certaines de ses organisations (comme l'Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens, UGICT) et certains de ses militants (Pierre Tartakowski fut un des fondateurs d'ATTAC), les auteurs, tout en signalant le rôle croissant de l'organisation dans les Forums mondiaux ou européens, notent la frilosité ("une approche distanciée") d'une confédération soucieuse de s'intégrer pleinement dans la Confédération Européenne des Syndicats (CES), à laquelle elle appartient depuis l'effondrement des pays de l'Est. Or les dirigeants de la CES sont très éloignés de la logique altermondialiste.
Pour terminer, notons, parmi d'autres très riches contributions, l'article consacré aux anarchistes par François Dupuis-Déri, "L'altermondialisme à l'ombre du drapeau noir. L'anarchie en héritage". Il remarque la grande visibilité de ceux-ci lors du rassemblement contre le sommet du G8 à Evian, en juin 2003 : 5 à 6000 militants ou sympathisants constituaient le cortège anarchiste le plus imposant réalisé en France au XXe siècle. Ce succès est dû à la renaissance d'une forme d'organisation prisée par les anarchistes du XIXe siècle, le groupe d'affinité. En mettant en avant le lien affinitaire et amical, on rompt avec la logique de la démocratie représentative, perçue par certains comme la tyrannie de la majorité. Dans sa contribution très développée, l'auteur explique comment "l'organisation en groupe d'affinité permet à chacun de se responsabiliser et de mener des actions autonomes au sein d'une action collective " (p. 224).
Un ouvrage vraiment stimulant, qui révèle lui aussi l'univers très varié, voire contradictoire, de l'altermondialisme, mais les coordonnateurs rappellent en introduction "qu'à l'occasion des protestations s'élabore en actes "un sens partagé" par les manifestants".

Salles Jean-Paul

 

Samir AMIN, Pour la Cinquième Internationale , Paris, Le Temps des Cerises, 2006, 230 pages, 14 euros. mars 2008*

Avec plusieurs décennies de militantisme et de réflexion derrière lui, Samir Amin livre un essai visant principalement à proposer des solutions afin d'améliorer l'efficacité du mouvement altermondialiste, et plus généralement de tous les opprimés. Le titre est à cet égard explicite : souhaitant garder le meilleur de l'héritage des quatre premières Internationales ouvrières, il juge nécessaire d'en fonder une nouvelle sur des bases en partie différentes. Il synthétise pour ce faire ses analyses sur l'histoire du capitalisme, au XXème siècle surtout, qualifiée par lui de « capitalisme sénile » (une expression également utilisée par le Parti des travailleurs), sans oublier l'évolution des luttes et leur dynamique actuelle,. Notons principalement le rôle décisif qu'il attribue à la conférence de Bandoung et aux vagues de décolonisation, donc aux périphéries du système desquelles sont nées les deux dernières « grandes révolutions » (en opposition aux « révolutions ordinaires », limitées à la satisfaction de problèmes immédiats), celles qui contiennent des germes d'avenir à long terme, la russe et la chinoise (dont découlent celles du Viet Nam et de Cuba).

Concernant la situation actuelle du capitalisme, dominée par les ravages du néo-libéralisme, il insiste sur l'existence d'un « impérialisme collectif » autour de la Triade, dirigé par les Etats-Unis en phase de prise de contrôle militaire sur le monde, et sur la multiplicité des sujets révolutionnaires, qui s'accompagne de la difficulté à les conjuguer ensemble. Pour résoudre cette faiblesse, il s'appuie sur la nécessité d'une prise du pouvoir politique à l'aide de partis, sur le modèle de la Ière Internationale, une fédération ouverte à la diversité (associations paysannes, féministes, écologistes, ainsi que les organisations communistes ou trotskystes…) mais avec l'objectif de radicaliser ses composantes. Sa vulgarisation sur les valeurs qui doivent en être le ciment est d'ailleurs assez intéressante. Il table à ce propos sur une transition longue vers le socialisme, tout en fixant des objectifs à moyen terme : stopper l'avancée du libéralisme sur le plan économique, militaire et idéologique.

Néanmoins, ses développements sur le bilan historique des Internationales sont bien trop brefs, la IVème en particulier (ou plutôt les IVèmes) n'ayant droit qu'à… six lignes ! De même, son point de vue selon lequel les trotskystes sont restés prisonniers d'une vision de la « révolution imminente » mériterait pour le moins d'être nuancé. Quant à son approche trop acritique du maoïsme, elle semble de plus en plus difficile à soutenir, surtout lorsqu'il écrit « (…) la Chine maoïste est parvenue à ces résultats [positifs] en évitant les dérives les plus dramatiques de l'Union soviétique (…) » (p.39).

Cette sorte de manifeste individuel est complétée par deux textes. Le premier, « L'islam politique au service du déploiement impérialiste », condamne sans appel l'islam politique comme étant intrinsèquement réactionnaire, et rejette par la même occasion toute défense du communautarisme au profit d'une laïcité stricte. A cet égard, les nuances qu'il apporte à la religiosité de la plupart des pays musulmans d'Afrique du nord et du Moyen-Orient (à l'exception de l'Arabie saoudite), par des références à leur histoire, mériteraient d'être approfondies. En fait, selon lui, ce sont les Etats-Unis qui ont soutenu et encouragé l'essor de l'islam politique dans le dernier demi siècle pour faire barrage à des tendances progressistes (l'exemple de l'Afghanistan « communiste », cité avec insistance, mériterait sans doute discussion). L'autre texte complémentaire est collectif, puisqu'il s'agit de « L'Appel de Bamako », adopté en janvier 2006, à l'occasion du cinquantième anniversaire de Bandoung, et dans lequel on retrouve certaines des propositions d'objectifs à court et moyen termes avancés par Samir Amin, souvent en plus détaillés.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Attac 04, Voix rebelles du monde, Forcalquier, hors série Signes d’Attac, 2006 octobre 2006*

Voici un petit livre tout à fait bienvenu pour éclairer la galaxie des militant-es altermondialistes. Le groupe local Attac a eu l’idée de présenter sous forme de fiches une série de vingt-six personnes, quinze hommes et onze femmes, qui représentent, selon les concepteurs du volume, les figures marquantes du mouvement altermondialiste. La simple répartition planétaire de ces individus « Bourgeois, intellectuels, paysans, ouvriers… » montre l’ancrage du mouvement. Neuf personnalités proviennent d’Europe, quatre d’Amérique du Nord, le reste se répartissant sur les autres continents (deux pour l’Amérique centrale, d »eux pour l’Amérique latine, une pour l’Océanie, quatre l’Afrique, trois l’Asie, une le Moyen-Orient).A partir de la documentation qui a pu être rassemblée, une photo permet de visualiser la voix et vient un descriptif, suivi, le cas échéant d’une bibliographie ou d’une filmographie. Comme l’explique Attac 04 « Nous avons tenté de contribuer modestement à la connaissance de la mouvance altermondialiste, ses réseaux, ses structures, ses personnalités », p. 171. Dans un inventaire à la Prévert se succèdent ainsi des personnalités connues (José Saramango, prix Nobel de littérature, Ken Loach, cinéaste, Susan George ou encore Bernard Cassen), ou inconnues (en tous les cas du grand public) : Wangari Maathai (Kenya), Marylin Waring (Nouvelle-Zélande) ou encore Dit Keet (Afrique du sud). La définition de l’altermondialisme ici présentée est plutôt de nature extensive puisqu’on y repère Raoul Vanegeim (sa contribution au développement de l’altermondialisme relève du scoop) ou encore Joseph Stiglitz, dont la contribution est hautement problématique. Le moins qu’on puisse dire à la lecture de l’ouvrage, c’est que l’électisme préside au choix des personnes retenues. Le livre se conclut par les voix manquantes, les roms, les no vox, un continent entier –la Chine. Un second volume est annoncé qui devrait permettre non seulement de prolonger mais également d’affiner ce travail.

G.U.

 

Morjane BABA, Guérilla Kit. Ruses et techniques des nouvelles luttes anticapitalistes. Nouveau guide militant , Paris, La Découverte/Poche, 2008 (réédition, première édition 2003), p.279, 9 euros. juin 2008*

L'auteur de ce nouveau guide militant, Morjane Baba « a été femme de ménage, fée, magicienne, ouvrière en grève, voleuse, pirate, navigatrice au long cours, poète, fleuriste et jardinière, personnage de carnaval, marionnette palpitante. Elle est rose fuchsia, parce que frivole, rouge et noire parce que libertaire et révolutionnaire, violette parce que féministe, verte parce qu'écologiste, arc-en-ciel parce que pacifiste et homosexuelle, et dorée, argentée et couverte de paillettes parce que ça brille », dès le quatrième de couverture le ton est donné. L'auteure de ce nouveau guide militant ne se prend résolument pas au sérieux et l'approche de cet ouvrage est donc à son l'image : engagée, drôle, utile et pratique, résolument tournée du coté où cela se passe c'est-à-dire du côté du mouvement social et des altermondialistes, de tous pays…. Il se décompose en trois parties inégales, entre elles et en leur sein.

La première partie s'intitule « Carnets de route », elle est composée d'un recueil de textes courts, le plus souvent anonyme, qui décrivent des luttes ou des évènements précis : la bataille de Seattle, Gênes, sommet du G8, 19, 20, 21 juillet 2001, l'insurrection zapatiste, les fauchages contre les champs d'OGM. Ou bien, sous la forme de tracts d'une page ou deux, elle aborde différents thèmes comme l'écologie, la réappropriation des richesses, la world company , les sans-papiers, les violences policières, le racisme ou la réappropriation de son corps.

Les deux autres parties sont les plus intéressantes et instructives, tout en mêlant humour et dérision. Tout d'abord, la seconde partie est un répertoire des idées, des pratiques, des organisations, des moyens, des ressources, des cultures de l'altermondialisme, et les notions abordées vont de l'autogestion, à l'AG, au Black Bloc, carnaval, copyleft, critical mass, désobéissance civile, émeute, Girotondi , mais aussi Kiss-In, TAZ (Temporary Autonomous Zone de Hakim Bey), en passant par révolution, nudisme révolutionnaire, juppéthon, hacktivism, Samba et vomit-in. La liste des notions définies est en soi assez drôle, que dire alors des définitions. Ainsi « « scream-out » : Action-cri. Le scream-out a été inventé à New York, le 9 juin 2003 par le groupe féministe WAC (Women's Action Coalition). Réunies devant l'église St Marks, dans l'East Village les militantes ont crié de rage pendant plusieurs minutes pour dénoncer la politique de l'administration Bush et le sacrifice des libertés publiques aux Etats-Unis. => Bruit » p.136. ». Toutes les définitions ne sont pas rédigées sur un ton humoristique ; nombre de ces définitions sont l'occasion d'aborder sur un ton agréable certains évènements liés à l'histoire récente de l'altermondialisme et des mouvements sociaux, dans ses expressions les plus originales ou inattendues. Ces définitions allient certaines notions conceptuelles comme désobéissance civile, éducation populaires, guerre sémantique, réappropriation, ou intergalactique, à des pratiques et des actions : critical mass (invasion d'un espace par le plus grand nombre de cyclistes possibles), envahissement de plateaux de télévision, outing, prix libre, théâtre de rue, samba (« Arme absolue. Se danse et se rythme. A dégoupiller en particulier dans les situations les plus critiques pour s'armer de courage et ne pas perdre le rythme. La samba est essentielle au Pink and Silver Bloc, elle est souvent travestie et très, très rose.[…] On l'a vue à Londres, à Prague, à Gênes, à Sydney, à Amsterdam, à Evian, et encore partout… prendre d'assaut des zones rouges, désarmer des cordons de flics, faire danser les foules, zigzaguer au milieu des grenades lacrymogènes… »).

Enfin la troisième partie est la plus originale car la plus pragmatique : il s'agit de fiches pratiques concernant les nouvelles et les anciennes luttes anticapitalistes et altermondialistes (une bouffée d'optimisme, qui complète la vision pessimiste de Daniel Bensaïd et de son dernier ouvrage [cf.la note de lecture sur le site], Un nouveau théologien : Bernard-Henri Lévy. Fragments mécréants , 2, Paris, Lignes, p.158,). Ces fiches pratiques apprennent au lecteur comment : prendre des décisions au consensus, créer une association, un syndicat, une revue papier, mais également un « réveille-ministre », organiser une occupation de bureaux, fabriquer des bombes … de peinture, cloner José Bové, déjouer les violences policières, ou faire perdre 2000 euros à McDo. Un petit guide militant réjouissant à glisser entre toutes les mains, même celles d'un ancien soixante-huitard, dirigeant et philosophe.

Yannick Beaulieu

 

D. BACHET, G. FLOCCO, B. KERVELLE, M. SWEENEY,  Sortir de l'entreprise capitaliste, Editions du Croquant, Bellecombe-en-Bauge, Août 2007, 18.50 euros. juin 2008*

La messe est dite. Il faut sortir de l'entreprise capitaliste, mais faire cela ce n'est pas encore sortir du capitalisme. Les quatre auteurs ( Deux sociologues, un conseiller d'entreprise et un doctorant en sciences juridiques) font donc dans le réformisme (radical la question se pose). L'ensemble est assez didactique pour qui ne maîtrise pas l'environnement des entreprises. Le chapitre I s'intéresse à la globalisation économique et revient une nouvelle fois sur les principes économiques de notre temps. Le chapitre II détaille les acteurs qui entourent l'entreprise qui sont surtout administratifs et institutionnels. Enfin le troisième et dernier chapitre nous propose de « sortir » des schèmes existants. Le lecteur de ce livre ne sortira pas plus idiot de cette réflexion surtout s'il ne maîtrise pas les habituels titres comme L'Usine nouvelle  ou la  Tribune et qu'il ne lit guère les pages économiques du Figaro .

Néanmoins, le chapitre I enfonce des portes déjà largement ouvertes et ne nous apprend rien de bien neuf sur la globalisation et ses processus. Le deuxième chapitre tout aussi pédagogique sera un allié précieux pour qui veut comprendre le réseau d'institutions dans lequel apparaît l'entreprise et cela à destination des étudiants ou des curieux. Le troisième chapitre développe (enfin) le fond du sujet. Peut-on dépasser l'entreprise capitaliste ? Les auteurs reviennent sur l'autogestion, les conseils ouvriers et une forme particulière du droit économique français la S.C.O.P. (Société Coopérative Ouvrière de Production) où le capital doit être détenu à hauteur d'au moins 51 % par les salariés eux-mêmes… et on reste sur sa faim.

Les auteurs proposent que les citoyens investissent les conseils d'administration (mais ce qui semble échapper aux auteurs c'est que lorsque le citoyen intègre un C.A. c'est en général pour y faire de l'argent avec ses petites actions !), que les salariés réinvestissent les Comités d'Entreprise. On a envie de dire : quels conseils avisés ! Fallait-il 200 pages d'une écriture certes légère pour en arriver là ? Nos sociologues affirment « il devient donc indispensable de réviser en profondeur la conception dominante portée par le « bloc hégémonique » au sens gramscien du terme, des propriétaires, des actionnaires et de leurs représentants qui consiste à faire croire que la société est assimilable à l'entreprise alors qu'elle n'est que le moyen de la financer  » (p. 204).

Les auteurs croient-ils ce qu'ils proposent ? Et donc ? Les cinq autres paragraphes de la conclusion du chapitre III parlent vaguement d'alliances syndicales, d'un partage de la « gouvernance » des entreprises (que ce terme est à la mode cet hiver !). Il faut créer des « référentiels »… Nos quatre compères utilisent finalement le même verbalisme creux, cette novlangue très tendance des actionnaires auxquels ils pensent s'opposer.

Ce livre n'a rien ni de convaincant, ni d'innovant. On se contentera d'en faire un ouvrage éducatif sans aspect critique, tout à fait diffusable dans nos chères écoles de commerce. Quant à savoir comment sortir de l'entreprise capitaliste…

Florent Schoumacher

 

Miguel BENASAYAG, Parcours. Engagement et résistance, une vie, Paris, Calmann-Lévy, 2001. août 2006*

Cet ouvrage constitue une sorte d’autobiographie, sous la forme d’une interview approfondie, d’une des « stars » du mouvement altermondialiste. Chroniqueur radio, psychanalyste renommé, Benasayag fut aussi, c’est moins connu, un militant guévariste argentin dans le courant des années 70. Il raconte son expérience de la lutte armée poursuivie par son organisation (l’ERP, Armée révolutionnaire du peuple) au fil des pages. C’est sans doute l’aspect le plus intéressant de l’ouvrage. Arrêté avec sa compagne Patricia, enceinte, ils seront torturés. Patricia sera exécutée, sa progéniture enlevée et élevée par ses tortionnaires. Même s’il ne décrit que par petites touches cette expérience, à laquelle il survit par des circonstances assez inattendues (en tant que commandante, Bensayag était destiné à l’exécution. C’est Maurice Papon, le préfet de Vichy, qui est venu le cueillir en prison), l’auteur nous livre un témoignage fort sur une expérience militante révolutionnaire. On retiendra en particulier la manière dont l’ERP traitait, en prison, ses militants qui avaient craqués sous la torture. Alors que les Monteneros, l’autre groupe guérillériste, les condamnaient à l’isolement, voire à la mort, l’ERP au contraire tentait par tous les moyens de maintenir la solidarité avec ceux qui avaient lâché. Cette expérience, qu’il raconte, est des plus passionnante. Au-delà du témoignage à caractère autobiographique, le livre est aussi pour Benasayag l’occasion d’en tirer des leçons pour la pratique politique qu’il appelle de ses vœux. S’il ne renonce à rien de son engagement (y compris la possibilité d’exécutions), il n’en développe pas moins une conception rompant avec l’idée de toute avant-garde politique. Influencé par les conceptions basées sur la notion de multitude (issue de Toni Negri, avec lequel il partage une admiration pour la philosophie spinoziste), l’auteur en appelle à une insurrection de chaque instant contre le capitalisme. Mais, paradoxe, il n’en pense pas moins que la prise du pouvoir ne saurait résumer le processus révolutionnaire. Mieux même, la perspective d’une prise du pouvoir tourne le dos à la révolution : « Le noyau de la contre-offensive réside dans cette idée que la révolte, la lutte pour la liberté n’ont pas simplement l’horizon futur d’une société plus juste, mais qu’elles répondent à une exigence dans le présent ; elles se réalisent dans chaque instant » (p. 117). Nourri d’une série de réflexions également inspirées de sa pratique psychanalytique, ce livre dense et échevelé, se lit en allant de surprise en surprise. En appelant à une politique de la joie (contre les « militants tristes »), Benasayag conclut son livre par un happy end puisqu’il retrouve l’enfant de Patricia, effectivement éduqué par un des tortionnaires de celle-ci.

Georges Ubbiali.

 

Clara BONFIGLIOLI et Sébastien BUDGEN (sous coordination de), La planète altermondialiste. Guide critiques de la pensée de… , Paris, Textuel, collection « La Discorde », 2006, 256 pages, 21 euros. janvier 2007*

Après les ouvrages collectifs Altermondialistes. Chronique d'une révolution en marche et L'altermondialisme en France. La longue histoire d'une nouvelle cause , déjà chroniqués sur notre site, les éditions Textuel proposent leur propre guide, conçu pour présenter de manière synthétique les réflexions de dix-huit acteurs du mouvement altermondialiste. L'initiative est louable, et comme le souligne à juste titre la présentation, reflète parfaitement la force et la faiblesse de ce mouvement sur le plan idéologique : sa richesse comme laboratoire d'idées, et sa faiblesse persistante de par l'absence d'une ossature théorique et programmatique bien définie. En tout état de cause, on peut regrouper ces dix-huit personnalités en quelques catégories principales.

Celle des économistes, d'abord, avec des figures déjà aguerries comme Samir Amin (sa conception du centre et des périphéries comme logique intrinsèque du système capitaliste, et sa proposition plus délicate de la « déconnexion » comme voie de développement national pour ces mêmes périphéries) ou Walden Bello (partisan d'une déglobalisation, c'est-à-dire d'un développement national autocentré visant à la satisfaction prioritaires des besoins locaux à travers une démocratie radicale). D'autres sont des intellectuels et des figures continentales dont les limites de la réflexion sont assez judicieusement soulignés : il en va ainsi de Vandana Shiva et Aminata Dramane Traoré, toutes deux ayant tendance à trop idéaliser certaines caractéristiques traditionnelles des systèmes économiques et sociaux indiens et africains, ou de Joseph Stiglitz, réformateur d'un capitalisme « à visage humain ». Figurent également le linguiste mondialement connu Noam Chomsky et son analyse de la mondialisation dénudant les rouages classiques du capitalisme, la politologue Susan George (dont les efforts de déconstruction idéologique de la mondialisation libérale vont de pair avec un réformisme non-violent), la journaliste Naomi Klein, auteure du célèbre No Logo , l'incontournable penseur Immanuel Wallerstein ou le sous-commandant Marcos et sa pensée pleine d'humilité et d'empirisme, en construction permanente.

Un chef d'Etat figure même dans cet inventaire à la Prévert, en la personne de Hugo Chavez, dont le parcours vers une radicalité croissante est bien retracé, bien qu'un peu sommairement, format de l'ouvrage oblige. Plus surprenant, Bourdieu fait également partie de cette galerie de penseurs altermondialistes, de par les outils sociologiques qu'il a élaboré et les prises de position antilibérales de la dernière partie de sa vie, tout comme Leonardo Boff et Frei Betto, pères de la théologie de la libération, ce qui se justifie davantage du fait de leur implication directe dans le mouvement altermondialiste. Si dans l'ensemble, les différentes figures recensées sont présentées de manière plutôt objective sans pour autant être totalement acritique, les articles sur Bernard Cassen, Toni Negri et John Holloway, chantre d'une révolution contournant la prise du pouvoir politique, sont nettement plus polémiques, Daniel Bensaïd accusant même la pensée de ce dernier de flotter « (…) dans l'abstraction spectrale. Son présent absolu, sans passé ni futur, n'est que le degré zéro d'une stratégie renaissante ». En fait, seul l'article sur le sociologue Boaventura de Sousa Santos s'avère pour le moins succinct.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Pascal CANFIN, L'économie verte expliquée à ceux qui n'y croient pas , Paris, Les petits matins, 2007, 152 p. mars 2008*

Pascal Canfin est journaliste à Alternatives économiques et responsable de la commission économie des Verts. Il ambitionne de présenter les grands axes de la politique économique des Verts. L'ouvrage se présente comme un dialogue socratique. L'auteur, en week end profite des multiples rencontres et activités pour essayer de convaincre ses interlocuteurs familiaux et autres que son parti possède une pensée économique. L'écologie ne se résume pas à la défense de la nature et des espèces protégées. Les différents chapitres déclinent ainsi, sous une forme vivante, les propositions des Verts en matière d'agriculture, de libéralisme, de travail etc. Le terme de capitalisme est pratiquement absent de ce petit livre éclairant. Quand il apparaît, c'est sous la forme du capitalisme financier, prédateur. La raison de cette (quasi) absence réside dans l'orientation des Verts, à savoir un réformisme radical, revendiqué à plusieurs reprises. Clairement, les Verts ne sont pas anticapitalistes. Le principe d'allocation des ressources par le marché n'est pas refusé (ainsi les Verts ne sont pas hostiles au licenciement, même dans les entreprises qu font du profit p. 133, dans la mesure où un système de sécurité sociale professionnelle permettrait d'amortir cette chute). Cela amène l'auteur à défendre des position qui ne dépareilleraient pas dans la bouche d'un(e) socialiste. C'est ainsi que l'augmentation du SMIC à 1500 € net en 2012 ressemble furieusement à la proposition d'une autre candidate de gauche. De même la défense de la retraite après 37,5 année de cotisations (p. 84-85) est rejetée au profit d'un système de transition entre l'emploi et la retraite qui amènerait les travailleurs à « s'occuper » jusqu'à 65 ans. Le principe d'exonération des cotisations sociales n'est pas rejeté (pour créer des emplois) mais au contraire doit être étendu (sous forme d'essai) aux revenus entre 1800 et 2500 € (p. 50). A défaut de remettre en cause frontalement le capitalisme, Canfin propose d'encadrer plus sérieusement les dérives inégalitaires d'un marché toujours plus agressif. La sociale démocratie allemande a forgé un terme pour cela, l'économie sociale de marché. Coloré en vert ici ou là (les taxes écologiques, le développement du bio, des mécanismes de financement des énergies alternatives ou encore la nécessité de publication d'un rapport annuel sur le développement durable par les entreprises et quelques autres idées tout à fait sympathique), c'est l'orientation qui est développée, sous une forme particulièrement pédagogique, ici. Et comme ce programme présente toutes les qualités pour être défendu au niveau ministériel dans quelques semaines, il fait l'objet d'une évaluation budgétaire finale. Le tout est préfacé par la camarade sénatrice Dominique Voynet.

G.U.

 

Pierre CHAILLAN, L'altermondialisme est un communise , Paris, Ed. Bérénice, 2006, 131 p. février 2007*

Ce court essai est instructif à plus d'un titre pour qui s'intéresse à l'actualité politique. Par la personnalité de son auteur, tout d'abord. Puisque Pierre Chaillan est journaliste, rédacteur en chef du journal Le patriote (Côte d'Azur). En plus de son adhésion au Parti communiste, il cultive un engagement dans le mouvement altermondialiste. A sa manière, son texte illustre bien le mouvement idéologique centrifuge qui affecte la mouvance communiste. Tandis qu'une partie du PCF se raidit sur ses positions doctrinales, au point pour certains de rêver au vieux bon temps du « père Joseph », d'autres, Chaillan au premier titre, inscrivent leur action et leur réflexion dans les transformations politiques en cours. Nul doute que le mouvement altermondialiste constitue un des grands aspects renouvelant les perspectives politiques de la dernière période. Chaillan y perçoit une opportunité pour refonder le communisme. Loin des références doctrinales qui ont marqué feu le mouvement communiste, l'auteur souhaite innover en matière de réflexion politique. Se côtoient ainsi dans la bibliographie Toni Negri, Bourdieu, Suzanne Georges, Philippe Corcuff, le Monde diplomatique, autant de noms assez éloigné de la sphère intellectuelle PCF traditionnels. Par les thématiques qu'il mobilise, autant que par les analyses qu'il suscite, le mouvement altermondialiste pourrait permettre de ressusciter un « communisme du XXI e siècle ». En effet, selon les propos de Chaillan, enthousiaste, «  l'altermondialisme s'appuie sur des résistances qui ne sont pas seulement motivées par une conscience de classe mais aussi par le rejet des dominations, de toutes les dominations et les de toutes les atteintes à la personne humaine  », p. 66. Bref, pour cet auteur, l'altermondialisme est un humanisme, destiné à un grand avenir si il croise ses ambitions avec le meilleur de ce que la tradition marxiste a légué. «  Le mouvement altermondialiste représente un espoir pour la libération humaine  », p. 85. Le lecteur pourra approuver l'enthousiasme du néophyte converti, tout en se rappelant que ce qui apparaît comme neuf à ses yeux, fait l'objet d'une réflexion depuis de nombreuses années dans d'autres courants politiques, cités pour les épingler (la LCR en particulier). Quelles que soient les limites (ainsi la notion de « serviciat » forgée pour décrire le nouveau statut de la classe ouvrière aurait mérité un plus ample développement) ou les imprécisions (en particulier sur la notion d'individu qui revient comme un leitmotiv tout au long du texte) du propos, ce vibrant plaidoyer plaide en faveur de ceux qui pensent qu'il est sans doute un peu trop tôt pour enterrer définitivement le communisme.

G.U.

 

 

Thomas COUTROT, Démocratie contre capitalisme, Paris, La Dispute, 2005.

Voilà un livre qui devrait faire date et susciter de multiples débats. Son auteur est un économiste hétérodoxe, remarqué par quelques livres fortement décalés de la production mainstream économique (1998, 2002), membre par ailleurs de la commission scientifique d’Attac (2000). Dans ce stimulant essai, il se propose rien moins que d’être la référence économique du mouvement altermondialiste. Sa thèse est radicale, et il ne s’en cache pas, il s’agit de placer la revendication démocratique au centre de la transformation sociale. Le capitalisme, dans sa version néo-libérale, dominé par la finance, conduit à un rétrécissement continu de la sphère de la décision démocratique. Avec le chômage comme instrument d’insécurité généralisée et de disciplinarisation du monde du travail, le capital assoit son hégémonie (chapitre 1). Pourtant, à travers le monde, de nombreux mouvements de résistance s’organisent. Coutrot écarte un certain nombre d’impasses, tel la finance éthique qu’il distingue clairement du commerce solidaire. Ce dernier fait d’ailleurs l’objet du troisième chapitre, central dans sa démonstration. L’économie solidaire, selon lui, constitue un formidable mouvement de dépassement du capitalisme, dans la mesure où elle s’associe avec une volonté autogestionnaire généralisée. En politisant l’acte commercial, en mettant en place un contrôle ouvrier sur les multinationales, il est possible de rompre avec le capitalisme. Si l’ambition politique que développe Coutrot manque ici ou là de fondements empiriques (rappelons par exemple que le commercer équitable ne représente actuellement que 0,01% du commerce mondial), il n’en reste pas moins que sa démonstration apparaît pour le moins à contre-courant. Fondé sur une ample lecture du mouvement ouvrier (le mouvement coopératif) ou des expériences internationales (le cas yougoslave et ses impasses), sa revendication autogestionnaire apporte un peu d’air frais dans les conceptions d’une économie politique revivifiée. S’appuyant sur les travaux, hélas non traduits, d’économistes brésiliens (en particulier Daniel Singer), Coutrot en appelle à l’émergence d’une démocratie économique participative comme forme renouvelée du socialisme. Une démonstration exemplaire, inachevée sur bien des aspects (ainsi la problématique de la rupture avec le système capitaliste n’est pas véritablement abordée), mais qui dresse le portrait, sous l’angle économique, d’un autre monde possible. Ses réflexions rejoignent et se nourrissent des apports les plus récents d’une partie de l’extrême gauche révolutionnaire qui ne se contente pas de répéter les paroles sacrées des pères du socialisme, en tenant compte en particulier de la centralité de la question démocratique dans une perspective socialiste.

Georges Ubbiali

- Coutrot Thomas, L’entreprise néo-libérale, une nouvelle utopie capitaliste ?, Paris, La Découverte, 1998.
- Coutrot Thomas, Critique de l’organisation du travail, Paris, La Découverte, 2002.
- Avec Michel Husson, Avenue du plein-emploi, Paris,1001 nuits, 2000.

 

Frédéric DELORCA (sdd), Atlas alternatif , Paris, Le Temps des Cerises, 2006, 372 pages, 20 euros. novembre 2006*

Excellente idée que celle du Temps des Cerises en proposant un état du monde parallèle, eux qui avaient déjà publié l'intéressant mais très inégal Livre noir du capitalisme . Sous la coordination de Frédéric Delorca, pas moins d'une quarantaine d'auteurs sont venus apporter leur contribution à ce qui se veut un panorama engagé du monde, clairement anti-impérialiste et altermondialiste. La compilation est donc précieuse, avec des développements accessibles aux non spécialistes, et offre en particulier des chiffres bien utiles, mais qui seront hélas assez vite dépassés. Regrettons cependant des fautes récurrentes de style, qu'une relecture attentive aurait permis de gommer, et des articles qui semblent pour certains avoir été écrit il y a déjà deux ans…

L'ensemble commence par des généralités sur la politique de l'OTAN, les multinationales, les paradis fiscaux, la marginalisation actuelle de l'ONU et les perspectives de certaines organisations régionales (en Amérique latine et en Afrique). On notera en particulier une contribution synthétique et percutante sur « La globalisation impérialiste : une menace pour la santé mondiale » et une autre dénonçant le rôle de complices directs ou indirects des ONG vis-à-vis de la politique menée par l'OMC et le FMI. Ces différents articles ne se contentent pas de critiquer, ils émettent également des propositions de réformes anti-impérialistes (sans nécessairement être anticapitalistes), telles un contrôle citoyen sur l'ONU ou une réduction du rôle des paradis fiscaux, qui demeurent cependant un peu trop isolées.

Viennent ensuite des aperçus par zones géographiques, tous centrés sur la critique de la politique impérialiste des Etats-Unis. Pour l'Amérique latine, les résistances de Cuba et du Venezuela sont abordées, et la transition menée à Haïti par Washington, avec l'aide de la France, est utilement remise en perspective. Pour l'Europe, l'accent est mis sur les Balkans, avec la responsabilité des Etats-Unis mais aussi de l'UE dans la guerre en Yougoslavie et l'instrumentalisation des Etats de cette région. Il faut également signaler une étude particulièrement précise et pertinente sur la Russie de Poutine, signé Bruno Drweski. Toutefois, en dehors du caractère très inégal des différentes contributions, on notera que l'anti-impérialisme étatsunien (adjectif abondamment et justement utilisé dans l'ouvrage) conduit parfois à un soutien implicite de l'Union européenne telle qu'elle existe actuellement, comme dans le texte de Nicolas Bardos-Feltoronyi sur l'Europe du nord-est.

L'Afrique est pour sa part l'objet d'un grand nombre d'études, qui ont toutes en commun de mettre l'accent sur la soumission croissante des pays à l'impérialisme étatsunien, qui évince de plus en plus les Français, et sur le pillage organisé de leurs ressources par les multinationales de la Triade, en particulier autour du golfe de Guinée et au Congo. Pour l'Asie, si certains pays sont inévitables bien que déjà largement connus suite aux événements récents (Afghanistan, Pakistan), quelques analyses sont plus utiles, comme celle sur les relations militaires étroites entre les Etats-Unis et l'Inde face à la Chine. Mais était-il vraiment nécessaire, en traitant des menaces agitées par les Etats-Unis sur la Corée du nord, de faire totalement l'impasse sur le régime politique de ce pays ? De même, prendre la défense de l'invasion du Tibet par la Chine en rappelant l'oppression passée des lamas aurait mérité au moins discussion… Ces deux exemples témoignent à eux seuls du caractère inégal de cet atlas, qui aurait sans doute gagné à être plus large et plus rigoureux dans la nature des contributions demandées.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Eddy FOUGIER, Dictionnaire analytique de l'altermondialisme , Paris, Ellipses, 2006. janvier 2007*

Eddy Fougier, politologue, a déjà eu l'occasion de publier un ouvrage sur cette question ( Altermondialisme. Le nouveau mouvement d'émancipation ? , Lignes de repères 2004). Le mouvement altermondialiste est devenu si multiple, complexe et diversifié que la publication d'un dictionnaire qui lui est entièrement consacré apparaît comme une idée intéressante.

L'ouvrage est d'ailleurs remarquablement conçu. En 21 entrées, d'altermondialisme à zapatisme, en passant par mondialisation, France, taxe Tobin etc…, il offre une somme d'informations extrêmement précieuse et d'actualité sur la question. Un index des corrélats comprenant des centaines de termes, ainsi Gatt, Dracula ou Monde Diplomatique, permet de retrouver les notions plus restreintes que le lecteur cherche dans les grandes entrées. Ces dernières offrent des développements substantiels sur le sujet. Ainsi, à titre d'illustration, l'entrée « Violence radicale - terrorisme » compte dix pages. Chacune de cette vingtaine d'entrées est complétée par une bibliographie, où les sources informatiques sont très présentes, permettant une actualisation fréquente et rapide des connaissances. En outre, elles font toutes l'objet d'un développement extrêmement précis et documenté. On apprend par exemple, à l'entrée « Zapatisme », que la région où ces derniers déploient leur action est «  au cœur de la civilisation Maya. Les Amérindiens descendants des Mayas représentent ainsi environ un tiers de la population de la région  », p. 246. De ce point de vue, ce dictionnaire remplit parfaitement son rôle de connaissance et de définition des termes retenus. Economie, contextualisation socio-politique, textes importants, évènements cruciaux, leaders du mouvement, etc... aucune des dimensions constituant le phénomène de l'altermondialisme n'est oublié.

Cependant, autant Fougier se révèle érudit dans l'apport en termes de connaissances, autant les analyses qu'ils proposent sont discutables, voire contestable. Prenons l'exemple de l'entrée « Débouché politique ». Après avoir classé les altermondialistes en trois groupes, les réformistes (le milieu syndical pour aller vite), les révolutionnaires qui ne souhaitent pas prendre le pouvoir (Attac, influencé par la notion de contre hégémonie gramscienne) et les révolutionnaires « classiques » souhaitant s'emparer du pouvoir (les trotskystes au premier chef), il n'hésite pas écrire, à propos de ce dernier courant : «  Ils optent ainsi ouvertement en faveur de la transformation de la mouvance altermondialiste en un mouvement politique structuré, du choix d'une ligne idéologique déterminée, au détriment du pluralisme idéologique actuel (…) », p. 46-47. Ce genre d'affirmation gratuite nuit à la pertinence du propos et, hélas, se répète de manière assez systématique tout au long du livre. On n'a pas la place ici de relever toutes les occurrences problématiques, mais le plus simple est sans doute, pour le lecteur de se plonger dans l'ouvrage pour se faire sa propre opinion.

G.U.

 

Eddy FOUGIER, L'altermondialisme , Paris, Le cavalier bleu, collection « Idées reçues », 2008, 128 pages. mars 2008*

Eddy Fougier, déjà remarqué sur notre site pour son Dictionnaire analytique de l'altermondialisme , livre un petit opuscule dans cette petite collection qui monte : il faut dire que partir d'idées reçues, d'affirmations conventionnelles et simplistes pour éclairer la complexité d'une réalité est une belle initiative. C'est donc à la découverte de la pluralité de l'altermondialisme que l'auteur nous invite. Pluralité des termes pour le désigner (l'altermondialisme étant surtout usité par les langues latines), pluralité de ses composantes, qui amènent à parler davantage de nébuleuse ou de mouvance que de mouvement. Plusieurs synthèses sont ainsi proposées, bon appui pour la réflexion et la discussion. Revenant également sur cette histoire récente, il rappelle que si Seattle, en 1999, signa son « apparition sur la scène médiatique », la naissance de ce courant remonte pour le moins au début des années 90, même si ses racines sont encore plus lointaines. Fougier nuance également certains jugements portés par des altermondialistes eux-mêmes, comme l'identification de l'altermondialisme avec une société civile globale ou une hypothétique opinion publique mondiale. Concluant sur l'impact réel mais loin d'être unilatéral de l'altermondialisme, Fougier se demande si ses militants ne « contribuent [pas] indirectement, par la prise en compte par le « système » de leurs critiques, à sauver la mondialisation de ses plus farouches partisans… » (p.121), un point de vue suscitant assurément débat voire polémique. On doit toutefois souligner, au sein de cette utile synthèse, quelques divergences d'analyses et surtout quelques erreurs commises (1), sans oublier des références bibliographiques sur l'extrême gauche insistant surtout sur le récent Dictionnaire de Serge Cosseron (cependant critiqué pour son éclairage jugé démesuré sur Bové et ATTAC comme représentants de l'altermondialisme en France), Christophe Bourseiller ou Philippe Raynaud.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Ainsi, lorsqu'il avance que l'altermondialisme a des principes « plutôt de nature libertaire » (p.21), en oubliant que les anarchistes sont loin de condamner toute violence ; quand il explique que les députés européens de la LCR et de LO n'ont pas voté pour la taxe Tobin parce qu'elle n'était « pas suffisamment radicale » (p.52), alors que c'était du fait que le texte lui-même ne remettait pas en cause le système capitaliste ; ou quand il estime que la force de « cette gauche antilibérale [française] était sans doute largement surestimée » (p.87) simplement au vu des résultats électoraux de 2007, alors que l'on sait bien que nombre de sympathisants de ces idées se sont résignés au vote utile dès le premier tour des présidentielles…

 

Yves FREMION, Histoire de la révolution écologiste , Paris, Hoëbeke, 2007, 400 pages, 19 euros. mars 2008*

Yves Frémion, un des chefs de file de la vague militante de la science-fiction française durant les années 70, est aussi un écologiste convaincu, membre des Verts depuis qu'il a franchi le pas en 1987, sous l'impulsion de Bernard Blanc, autre figure majeure de cette période du genre littéraire. Député européen dans la première moitié des années 90, et conseiller régional depuis 2004, il livre avec cet ouvrage une étude à la fois exhaustive et personnelle sur l'écologie politique en France et la révolution lente qu'elle a impulsé, avec quelques éclairages internationaux. Sa définition de l'écologie politique a le mérite d'être synthétique : « ce qui articule la défense de la nature et de l'environnement, la solidarité sociale, le combat démocratique pour une citoyenneté pleine et entière, et enfin l'équité entre pays du Nord et du Sud » (p.13). Pourtant, il tient à un positionnement de cette écologie politique au-delà de la gauche et de la droite, ce qui l'amène à être très critique (jusqu'à l'excès polémique, parfois) vis-à-vis de l'extrême gauche (dont il exclut un peu facilement les libertaires, une des essences de l'écologie, en condamnant en outre toute violence révolutionnaire) et du « vieux » mouvement ouvrier, refusant par exemple d'accuser le capitalisme dans les responsabilités du désastre écologique, mais l'ensemble de la société industrielle. Ce qui explique des développements substantiels visant, par exemple, à défendre le vote oui sur le projet de constitution européenne en 2005… On appréciera davantage la critique des médias, souvent sans indulgence vis-à-vis des Verts, ou les réticences de la droite comme de la gauche à l'égard des revendications écologistes. A cet égard, les avancées concrètes obtenues par les Verts, toutes listées ici, sont indéniables, même si elles demeurent inférieures aux espérances.

Débutant son tableau dans les années 60, il le fait précéder d'une galerie de figures ayant marqué plus ou moins fortement le mouvement écologique, avec une certaine tendance à l'accumulation gratuite ; on retiendra néanmoins les noms d'Elisée Reclus, Jacques Duboin, Félix Guattari ou René Dumont. La période qui court de 1968 à 1974 est marquée, selon lui, par l'insertion des préoccupations écologiques dans les média (avec l'écho en particulier du Club de Rome), la création des premiers groupes (Survivre et vivre, Les Amis de la Terre vite pris en charge par Brice Lalonde), avec une figure majeure, celle de Pierre Fournier, fondateur de La gueule ouverte . La candidature de René Dumont à la présidentielle de 1974 ouvre une période où le mouvement écologiste se cherche. Si un Mouvement écologique (ME) est créé dès la fin de l'année, présidé par Antoine Waechter, et si les Amis de la Terre se transcendent fin 1977 en Réseau des Amis de la Terre (RAT), la tension entre construction d'un parti nationalement centralisé et la préférence donnée à un réseau plus capillaire est une des constantes de l'histoire des écologistes. Reflet de cette instabilité, le ME change d'ailleurs de nom en 1978, devenant la Coordination interrégionale des mouvements écologistes (CIME), puis le Mouvement d'écologie politique l'année suivante, tandis que le RAT se transforme en Confédération écologiste en 1982... Jusqu'à l'unification au sein des Verts en janvier 1984. Lalonde en reste toutefois à l'écart, et Frémion se montre d'ailleurs particulièrement critique à son égard : pragmatique opportuniste, ayant des tendances autoritaires, il est surtout accusé d'avoir été volontairement instrumentalisé par Mitterrand, en particulier par la création de Génération écologie en 1990. Chez les Verts, 1986 voit l'accession de Waechter à la direction sur une ligne refusant l'ancrage à gauche, ligne que Voynet abandonnera à partir de 1994 pour s'inscrire pleinement à gauche, au risque d'édulcorer un programme qui rebute les socialistes. C'est de cette période d'intégration au sein de la majorité plurielle que date, selon Frémion, une certaine bureaucratisation du parti . Mais globalement, Frémion porte sur les écologistes eux-mêmes un jugement nuancé, ainsi du ministère Voynet.

Un livre riche, aux informations foisonnantes (résultats aux élections, actions et désastres écologiques), mais d'où l'esprit de synthèse souffre parfois d'être un peu noyé, créant une certaine confusion ; tableaux ou organigrammes récapitulatifs en fin de volume auraient été bienvenus. La bibliographie est par contre particulièrement précieuse.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Gauche Alternative, Un autre monde est en marche , Paris, Le diable Vauvert et Syllepse, 2007, 248 p. mars 2008*

Il s'agit du livre qui devait servir de support à la campagne présidentielle de José Bové (qui figure en filigrane sur la couverture) et qui a été publié quelques jours avant le premier tour. Autant dire que le support a surtout été un coup d'épée dans l'eau. Il n'en reste pas moins que la lecture de ce livre se révèle tout à fait intéressante. Tout d'abord parce que les propositions politiques qui structuraient la campagne de Bové n'ont pas disparues du fait de l'élection de Sarkozy. Bon nombre d'idées présentées dans ce livre collectif demeurent d'actualité : sur la lutte contre le chômage, pour le droit des femmes, contre les politiques anti-immigrés, sur la question écologique etc. Le principal problème d'ailleurs n'étant pas le manque d'idées contenues dans cet ouvrage, mais plutôt l'excès, sans que se dessinent de véritables lignes directrices repérables pour le lecteur-électeur. C'est d'ailleurs dans cet aspect collectif que réside l'intérêt de l'ouvrage. Non content de mobiliser une bonne partie des responsables de la campagne Bové sur les différents thématiques analysées au fil des pages, par petites touches, l'ouvrage propose, sous forme de vignettes, un portrait chatoyant des militants et militantes de la cause Bové. Un constat s'impose à travers cette série de courts portraits, la rupture générationnelle forte prévaut au sein des comités Bové. On retrouve une série de vieux militants de toutes les causes des années 70-80 (le syndicalisme, y compris alternatif ; la lutte antimilitariste (la défense du Larzac), le féminisme, l'écologie, la défense de la cause immigrées, etc.), mais très peu (au moins dans la présentation qui en est faite) des jeunes générations. Cette nette rupture générationnelle est d'ailleurs pointée par un des rares jeunes représentant cette génération des trentenaires et « vingtenaires » « objets rares », p. 220. Ajoutons pour qui lit entres les lignes, que la candidature Bové apparaît pour ses défenseurs comme le lieu de rassemblement des tous les déçus des partis politiques (PS (il y a même un ex-député socialiste qui prend la plume), PC, Verts, LCR) qui considèrent le rassemblement autour de Bové comme un lieu de ressourcement des espérances militantes. Cette extrême diversité (pour ne pas dire dispersion) se lit également dans les parcours politiques et militants rassemblés, avec parfois des surprises. Ainsi telle porte-parole ( cf. p. 129) d'un collectif de province raconte que sa réaction à l'effondrement des Twin Towers a été d'adhérer à Amnesty International et à la LDH. Autant par les aspects politiques abordés que par sa construction feuilletée, ce livre mérite la lecture.

G.U.

 

Pierre GILLET, La tyrannie de l'automobile. Du rêve à la calamité , Paris, Homnisphères, collection « Expression directe », 2007, 112 pages, 10 €. janvier 2008*

Dans la série des petits opuscules consacrés à la dénonciation de quelques uns des aspects de nos sociétés contemporaines, tels que la domination masculine, le football, les éditions Homnisphères dressent un acte d'accusation du moyen de transport omniprésent dans les pays occidentaux, la voiture. En dépit de sa minceur, et d'un style à la fois fourre-tout et en partie décousu, ce pamphlet écrit de manière spontanée, contient quelques réflexions intéressantes, au risque parfois d'une certaine exagération. C'est en particulier le cas au sujet de la possibilité d'une voiture propre, fausse solution que Pierre Gillet relativise en passant en revue les technologies alternatives et leurs limites. De même en replaçant ces évolutions possibles dans la spirale ascendante de l'utilisation d'automobiles à l'échelle mondiale, il se montre sceptique sur une quelconque issue positive. Plus généralement, en s'en prenant à la publicité conditionnante, au mythe de l'amélioration technique de la voiture, au caractère mortifère de l'auto et à l'obsession de la divine croissance, avec son cortège de destructions environnementales en tout genre, c'est tout le fil de la pelote capitaliste que l'auteur commence à dévider… Notons toutefois des propositions alternatives envisagées un peu tièdes, qui ne remettent pas fondamentalement en cause, en dépit d'un indéniable ancrage très marqué à gauche de Pierre Gillet, ce qui reste pour beaucoup un moyen de transport incontournable, ne serait-ce que dans le cadre du travail.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Marta HARNECKER, MST Brésil. La construction d'un mouvement social, CETIM, Genève, 2003

Pour la plupart d'entre nous, la connaissance des paysans sans terre au Brésil se résume aux images du photographe Sebastio Salgado, qui a popularisé à travers le monde quelques figures de ce formidable mouvement social. Pour ceux qui s'intéressent de plus près à ce mouvement, l'ouvrage de son dirigeant le plus connu Pedro Stedile, Gens sans terre (Paris, Le temps des cerises, 2003), a permis de se faire une idée plus précise. Mais ce dernier livre, édité par une organisation de soutien au tiers monde, constitue en quelque sorte la version officielle de présentation du mouvement. Il s'agit d'une plongée sociologique au cœur du mouvement par une figure de proue de la gauche latino-américaine. Marta Harnecker est, en effet, une sociologue cubaine dont les ouvrages sur le matérialisme historique représentent une source d'inspiration pour le mouvement révolutionnaire latino-américain. Même si la traduction laisse parfois un peu à désirer, MST Brésil est un livre du plus haut intérêt pour connaître et comprendre l'enjeu de la conquête de la terre, de ses acteurs principaux, des difficultés et contradictions de cette lutte aujourd'hui décisive dans le Brésil de Lula. Le Mouvement des sans-terre (MST) apparaît en effet comme le principal mouvement indépendant du Parti du Travail (PT), parti du président.
Fruit d'un important travail d'investigation et d'entretiens, Marta Harnecker livre au lecteur francophone les clés de compréhension des luttes de classes dans les campagnes brésiliennes. L'histoire du MST et des autres organisations syndicales paysannes est rappelée dans un premier chapitre. Les deux chapitres suivants permettent d'appréhender l'acte totalement illégal que représente l'occupation des terres par les communautés paysannes encadrées par le MST. La politique systématique d'éducation que conduit le MST auprès de populations analphabètes est décrite au chapitre quatre. Dans un dernier temps, l'organisation interne du mouvement est exposée. Membre fondateur de l'internationale paysanne Via Campesina (à laquelle adhère la Confédération Paysanne en France), le MST est né des efforts d'une Eglise marquée par la théologie de la libération. Sans rien cacher des difficultés, des contradictions politiques et économiques d'un tel mouvement de masse, l'analyse de Marta Harnecker se lit avec une véritable passion. MST Brésil est une pièce de la plus haute importance pour la compréhension des enjeux sociaux du plus grand pays d'Amérique Latine (à ce sujet, voir aussi Martin Jean-Yves, Les sans-terre du Brésil : géographie d'un mouvement socio-territorial, Paris, L'Harmattan, 2001).

G.U.

 


 

Jean JACOB, L'Antimondialisation. Aspects méconnus d'une nébuleuse , Paris, Berg International Editeurs, 2006, 248 pages, 18 euros. décembre 2006*

Déjà auteur de plusieurs ouvrages sur l'écologie, Jean Jacob se propose de démontrer que le mouvement alter-mondialiste, loin d'être seulement ancré à l'extrême gauche, possède en son sein des groupes et/ou des personnalités qui véhiculent des idées conservatrices, voire réactionnaires. Au passage, il égratigne les auteurs de la somme collective sur L'altermondialisme en France , coupables selon lui de n'avoir pas repéré ces tendances. La première, selon lui, prend source dans l'IGF (Forum international sur la globalisation) et certaines de ses figures, comme Jeremy Rifkin, Edward Goldsmith ou Vandana Shiva, qui, défendant un retour au développement local et aux communautés traditionnelles, et un respect de la diversité culturelle au même titre que la biodiversité, en viennent à remettre en cause les présupposés de la philosophie des Lumières (1). Il qualifie cette tendance de chantre de l'antimondialisation et l'oppose ainsi au mouvement alter-mondialiste, incarné en France par une association comme ATTAC. Surtout, il explore ses origines, qui se trouvent dans le courant étatsunien de « l'écologie profonde », conçevant la Terre comme une totalité à respecter, la flore et la faune ayant la même importance que l'humanité.

Dans un second temps, il s'intéresse au cas spécifiquement français, en centrant son propos sur l'association ECOROPA, particulièrement active contre la mondialisation libérale tout au long des années 90, et à la revue carrefour L'écologiste , avec tous les réseaux qui lui sont liés. Au passage, il rappelle les collaborations répétées de Edward Goldsmith, une des figures tutélaires de l'écologie, avec des publications de la Nouvelle Droite, et critique en douceur les remises en cause de la modernité occidentale et du développement, souvent liées à l'idée de décroissance et parfois nimbées de spiritualité, voire de mysticisme. Même le milieu des anti-pub n'échappe pas à ses investigations, puisqu'il met le doigt sur la tendance qu'ont certains à défendre l'initiative individuelle et la « simplicité volontaire » au détriment d'un changement collectif du monde. Très descriptif et solidement documenté, l'ouvrage ne convainc pas totalement, ses arguments n'étant pas toujours suffisamment solides. Pour un Pierre Rabhi, combien de cas plus ambigus ? A l'image sans doute du mouvement alter-mondialiste dans sa diversité. Une telle analyse s'avère en tous les cas, malgré ses faiblesses, plutôt stimulante.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) On pourra trouver un certain nombre de points communs entre ces thèses et une partie de l'idéologie anarchiste, ou plus encore avec la notion de communisme primitif…

 

Laurent JEANNEAU, Lernould Sébastien, Les nouveaux militants , Paris, Les petits matins, 2008, 256 pages, 17 €. juin 2008*

Dans cet essai illustré d'un bon nombre de photographies en noir et blanc, les deux auteurs, journalistes, synthétisent le fruit de plusieurs années d'enquête parmi ceux qu'ils nomment « les nouveaux militants ». Avec moult entretiens et exemples vécus à l'appui, on (re)découvre donc les actions de collectifs anti pub (les Déboulonneurs), anti société de consommation, en lutte pour le droit au logement (Jeudi-Noir, les enfants de Don Quichotte) ou les droits des stagiaires (Génération précaire), contre les expulsions de sans papiers (RESF), ou tout simplement tournant en dérision le pouvoir (la BAC, Brigade activiste des clowns). Une galerie assez disparate, donc, qui réunit, selon les auteurs, des groupes soucieux d'actions médiatiques, pacifistes (négatif des autonomes) et réformistes, structurés de manière horizontale, dans la lignée de l'anarchisme individualiste.

Les origines de cette « mouvance », quelque peu forcée (peu de chose en commun entre RESF et la BAC, par exemple), sont à chercher du côté des situationnistes, des associations comme Act Up ou le DAL, et du monde anglo-saxon, comme pour les détournements de haut niveau des Yes Men . Ce « militantisme zapping  », pour reprendre la formule du sociologue Jacques Ion, court toutefois le risque, outre d'être récupéré par les médias à leur profit -une intégration à la société du spectacle que relèvent les auteurs-, de favoriser la dispersion sans qu'une vision globale et des perspectives d'ensemble ne soient proposées ; au risque donc de ne pas avoir de lendemains, chantants ou non. D'où la conclusion qui appelle à une revivification du mouvement ouvrier par ces jeunes pousses.

L'opposition que présentent Jeanneau et Lernould entre cette génération d'activistes ponctuels et les militants professionnels de la génération 68, sans être nécessairement erronée, souffre néanmoins d'un manque criant de matière, au risque de virer au simplisme. En dehors d'un entretien avec Alain Ruscio et du roman de Olivier Rolin, Tigre en papier , rien n'est avancé pour évoquer le militantisme ancien style ! L'entretien avec Miguel Benasayag, placé en postface, approfondit la discussion sans la clore. Bien que le chercheur ait tendance à adopter une vision très manichéenne entre les « militants tristes », partisans d'une idéologie et d'un modèle d'avant-garde centralisée, pour lui nocifs, et les militants joyeux, il estime que la période actuelle est « (…) une époque obscure et que la question du dépassement du néolibéralisme ne peut pas se poser pour le moment. (…) Le triomphe mondial du néolibéralisme et de l'impérialisme fait que la tâche que nous avons est plus humble : il faut d'abord refonder le tissu social, refonder les réflexes sociaux, refonder une compréhension alternative de la vie » (p. 232), une façon de légitimer ces nouvelles manières de faire de la politique au sens le plus large.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Simon LUCK, Le militantisme à Aarrg ! Paris. Les limites d'un engagement pragmatique et distancié, Dea Sociologie politique, Paris I, 2004, sous la direction d'I. Sommier, 170 p.

La sociologie de l'action collective est une spécialité en pleine expansion au sein de la discipline sociologique. Cette monographie constitue une bonne illustration des potentialités (et des limites) de cette approche. Aarrg, apprentis agitateurs pour un réseau de résistance globale, est une micro-composante qui s'est déployée au sein de la mouvance altermondialiste. Basée sur quelques villes, dont Paris qui fait l'objet de l'étude (avec des allusions à Toulouse), aarrg a fonctionné comme un collectif d'interventions " météorite ", puisque né en 2001, il disparaît en 2003. L'interrogation de l'auteur démarre précisément sur la fugacité de ce mouvement, à partir de l'hypothèse d'une fragilité du collectif militant refusant la perspective organisationnelle. Aarrg naît de la rencontre de jeunes étudiants (entre 10 et 20 au maximum), provenant de l'Ecole normale supérieur. Avant d'être un collectif activiste, c'est un groupe affinitaire, qui repose sur une culture commune et une forte interconnaissance. De cette caractéristique découle une identité politique a minima, se définissant plus par ses caractéristiques sociologiques que par un projet politique clairement discuté. On apprend au passage, que lors des premières réunions, un inconnu à l'époque, Olivier Besancenot, a fréquenté le noyau initiateur. Muni d'un fort capital culturel, les entrepreneurs politiques de Aarrg manifestent un engagement très distancié à l'organisation et à son formalisme. Essentiellement articulée autour de " coups ", l'activité de Aargg s'inscrit dans l'espace du mouvement altermondialiste, à travers des happenings destiné à nourrir l'actualité médiatique contestataire. Le groupe, imaginatif en diable (on lira la description de quelques unes de ces actions dont le clonage de José Bové), possède en son sein des spécialistes de la communication, experts contestataires de l'espace médiatique. Cette homologie de position avec les journalistes les amènent à développer une sorte de prestations de service à l'égard des associations plus assisses et institutionnalisées. Mais cette dynamique activiste s'essouffle rapidement, d'autant que plusieurs des initiateurs du collectif s'engagent dans la vie professionnelle. Finalement, le bilan des activités de Aarrg apparaît des plus limités car le changement de gouvernement en 2003 (notion de structure des opportunités politiques) obère toute possibilité pour les membres de faire pression sur le gouvernement Jospin. Luck montre bien dans ce travail les limites d'un engagement fondé sur l'activisme au détriment de la définition d'un projet politique. On espère, ainsi que sa conclusion y invite, que cette réflexion sera poursuivie et prolongée par une recherche plus systématique sur le rôle et la fonction des modes d'organisation dans la pérennité d'un groupement contestataire, en particulier en faisant place, dimension ici absente, à la démocratie interne.

Georges Ubbiali.

 

Joao PEDRO STEDILE, Bernardo MANÇANO FERNANDES, Gens sans terre. La trajectoire du MST et la lutte pour la terre au Brésil, Paris, Le temps des cerises, 2003

Le MST est sans nul doute le plus puissant mouvement social de la gauche brésilienne. Ce livre retrace son histoire, sous une forme très vivante. En effet, il s'agit d'un long entretien conduit par un sociologue avec Pedro Stédile, son secrétaire général. Après une présentation par José Bové de la coopération que la Confédération paysanne entretient avec le MST dans le cadre de l'internationale paysanne, Via Campesina, se déroule un passionnant échange entre les deux protagonistes du livre. Publié dans un premier temps au brésil, ce livre est accompagné de très nombreuses notes de bas de page permettant au lecteur français de se familiariser avec l'univers socio-économico-politique du Brésil contemporain. A cela s'ajoute, en postface une éclairante contribution de Michaël Löwy sur la théologie de la libération et de son influence sur le MST, et plus largement la gauche pétiste (du PT, le parti de Lula).
En une vingtaine de chapitres, les deux complices nous font découvrir l'ampleur du mouvement des sans-terre. S'approprier la terre n'est que la première étape d'une lutte conçue sur un registre beaucoup plus large, puisque l'occupation n'est que le prélude à une mobilisation pour la réforme agraire (des moyens pour cultiver la terre) et pour s'emparer de l'éducation pour transformer l'homme. Non content d'être un mouvement politico-social radical, le MST se veut aussi facteur de modernisation du monde agricole. Il s'agit, comme l'explique Pedro Stédile de dépasser les luttes paysannes corporatives et d'engager une vaste modification du monde rural. Les dimensions de ce combat sont exposées, y compris dans ses aspects très techniques (comme le débat sur l'apport de l'agriculture soviétique, chinoise ou israëlienne), au long de ces pages. Faisant du paysan sans terre le vecteur de sa propre libération, le MST s'inscrit dans l'histoire des millénarismes paysans s'appuyant sur l'auto-organisation populaire.
A l'aide de ce livre, on comprend mieux les affrontements de classe de grande ampleur qui existent actuellement dans le Brésil de Lula et les tensions fortes entre ce mouvement et un gouvernement inspiré par le néo-libéralisme. Un document passionnant qui mérite de figurer dans toutes les bibliothèques.

G.U.

 

Isabelle SAPORTA, Un si joli petit monde. Dans l'arrière-boutique de l'autre gauche et des altermondialistes , Paris, La Table Ronde, 2006, 176 pages, 16,50 euros. mars 2008*

Isabelle Saporta, journaliste, a mené pendant plusieurs années une étude sur les mouvements associatifs et altermondialistes. C'est ce qui l'a amené, exaspérée par ce milieu et par l'image positive dont il bénéficie, à rédiger ce qui ressemble plus à un pamphlet qu'à une analyse scientifique. Contrairement à ce que le titre pourrait faire penser, elle concentre ses critiques sur certaines associations, particulièrement Droits devant !! et ProChoix, plus légèrement l'Ardhi ou ATTAC. Selon elles, ces nouvelles structures sont avant tout des moyens pour leurs leaders de se mettre en valeur. Loin d'être des formes d'organisation plus harmonieuses que les partis politiques traditionnels, elles privilégient le mouvement et l'action, se fixent sur le présent et l'image médiatique, sans élaborer un véritable programme et des perspectives à long terme.

Leur efficacité est donc proche de zéro, dans la mesure où leur rôle se limiterait à mettre le doigt sur des problèmes qui sont ensuite repris, par des responsables politiques ou autres. En outre, derrière les apparences d'organisation souple, voire de démocratie directe, il y aurait en fait la volonté et le pouvoir décisionnaire d'une « meute » de leaders autoproclamés. Isabelle Saporta va jusqu'à se demander si cet univers associatif ne pourrait pas être qualifié de totalitaire, voire de sectaire, en s'appuyant entre autre sur l'exemple de la dépendance psychologique des sans-papiers accueillis au sein de Droits devant !!. Elle est ainsi amenée à préférer les formes plus classiques de militantisme au détriment de ces associations au discours prétendument naïf et simpliste.

Avec à l'appui de son argumentation des exemples limités, voire redondants (le cas de la lutte contre le CAPES de religion), son propos reste un peu court et unilatéral, respirant trop l'hostilité sans nuances pour être véritablement convaincant. C'est d'autant plus regrettable que certains de ses développements, comme sur les modes de fonctionnement au sein des organisations, auraient gagné à être approfondis, tant ils entretiennent de points communs avec le fonctionnement militant d'organisations trotskystes, par exemple (cercles concentriques successifs que l'on doit franchir, rites de pouvoir, procédures d'exclusion, etc…). Sa conclusion, sur le rôle bloquant de « l'altergauche », incluant de fait les Verts, la LCR, LO ou le PCF, totalement absents du livre, tombe donc totalement à côté de la plaque.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Jean-pierre TERTRAIS, Du développement à la décroissance. De la nécessité de sortir de l'impasse suicidaire du capitalisme , Paris/Saint-Georges d'Oléron, Editions du Monde libertaire, éditions libertaires, 2006, 228 p. mars 2008*

La thématique de la décroissance s'est invitée dans le débat politique durant les dernières années. On ne compte plus les ouvrages et les rencontres autour de cette perspective, au point qu'une revue spécialisée Entropia (ed. Parangon) a vu le jour. La Fédération anarchiste, dont J.-P. Tertrais est membre, se réclame officiellement d'une volonté « décroissante » (voir notamment le texte du 61 e congrès de 2004, reproduit p. 212-215). Ce livre apporte les éléments essentiels d'analyse de cette position. Il se compose de deux parties. Une première est de nature programmatique. La seconde est constituée d'une anthologie d'articles du même auteur publiés essentiellement dans l'organe de la FA, Le Monde libertaire. Le fait que le courant libertaire se préoccupe de la question de la décroissance est tout à fait intéressant. Pour autant, à la lecture de ce texte de nature théorique, de nombreuses ambiguïtés ou incohérences surgissent. Tertrais inscrit clairement la perspective de la décroissance dans un cadre de rupture avec le capitalisme. On le suit également lorsqu'il propose une esquisse de bilan, désastreux, du capitalisme en matière d'environnement. Pollution généralisée, épuisement des ressources naturelles, pillage des matières premières dans les pays du tiers monde, accélération de la disparition des espèces animales et végétales, consommation frénétique, sont quelques un des aspects développés. En revanche, certaines affirmations demanderaient à être argumentée un peu plus sérieusement. Ainsi, celle, lieu commun du courant de la décroissance, d'une finitude des capacités de la terre. L'antienne de l'extinction du pétrole et des sources d'énergie et par conséquent de la condamnation du capitalisme est rien moins qu'évidente. Que l'on songe, à titre d'illustration, que les estimations les plus sérieuses de la capacité de l'énergie solaire permettraient, correctement exploitées, couvriraient 1500 fois les besoins énergétiques. Sans verser dans le scientisme, la finitude de la planète, mériterait une fondation un peu plus solide. De même, la question démographique se révèle assez ambiguë, frôlant à de nombreux endroits le malthusianisme explicite. Affirmer ainsi que la « maîtrise (de la population) constitue un préalable à la résolution de problèmes aussi graves que la pollution, la pauvreté, l'urbanisation sauvage.. », p. 130, revient à privilégier le biologique au détriment du social. Le désaccord se fait explicite quand Tertrais évoque le courant des naturiens, courant libertaire de la fin du 19 e , qui considérait que la destruction de la nature daterait du néolithique !! Ou quand il aborde les comportements individuels permettant de lutter contre la croissance. Passe encore qu'il préconise de ne plus manger de viande, on se pince quand il avance qu'il faut lire moins de livres et moins sortir au théâtre (p. 74) ou que la « simplicité volontaire » amène à « ne pas succomber aux échanges de cadeaux à l'occasion des fêtes », « laver sa voiture à l'eau de pluie » ou encore de mettre des chaussettes en fibre naturelle (toutes ses propositions figurent à la p. 73). Au final, Tertrais nous offre un livre qui interpelle, mais à l'argumentation trop souvent relâchée pour réellement emporter la conviction, malgré les bons sentiments.

G.U.

 

Chico WHITAKER, Changer le monde. Nouveau mode d'emploi , Paris, Editions de l'Atelier, 2006, 255 p., 21 €. mars 2008*

Pour ceux qui s'intéressent à l'Amérique latine et/ou au mouvement altermondialiste, le nom de Chico Whitaker doit être familier. En effet, Francisco Whitaker Ferreira est une figure de la théologie de la libération au Brésil, mais aussi co-fondateur du Forum Social Mondial. Issu des mouvements progressistes de la jeunesse catholique brésilienne, il a dû partir en exil durant la dictature et a participé à l'aventure -et mésaventures- du Parti des travailleurs (PT) brésilien. Début 2006, il démissionne de son parti et d'ailleurs sa longue lettre d'explication est reproduite dans ce livre : il y note que « paradoxalement, les privilégiés du Brésil et du monde sont aujourd'hui les secteurs sociaux les plus intéressés à ce que Lula demeure Président pour assurer la continuité du modèle néolibéral ». Ce livre est accompagné d'une préface de Patrick Viveret, d'une post-face de Oded Grajew, inventeur de l'idée du Forum Social Mondial et, surtout, de plus de 80 pages d'annexes qui sont en fait constituées d'articles publiés ailleurs par l'auteur ou encore par la Charte des principes du FSM.

Ce texte offre une approche captivante de la genèse et de l'évolution de ce qui reste l'un des symboles de la nouvelle dynamique mondiale d'opposition au néolibéralisme : les Forums Sociaux Mondiaux (FSM). Ecrit par l'un de ses acteurs, il explique le FSM vu de l'intérieur et envisagé comme un renouvellement indispensable des actions de résistance et des pratiques politiques. Le présupposé de l'auteur est clair : l'altermondialisme ne peut rester enfermé dans les vieilles pratiques avant-gardistes ou partisanes du XX° siècle s'il veut se développer. Ce livre se veut aussi un instrument de travail pour débattre des grandes questions traversant le mouvement, par exemple comment concilier respect du pluralisme et fonctionner sur la base du consensus. Le rôle du FSM est-il d'émettre des déclarations finales ou au contraire de le refuser, comme le pense Whitaker. Comment se structurer de manière horizontale tout en étant efficace, la logique de réseau assumée par le FSM peut-elle se combiner avec celle des partis politiques, quel financement pour ce type de rencontres mondiales, etc… Bien sûr, en filigrane, cet écrit croise également l'évolution du PT brésilien, la perte de la mairie de Porto Alegre et ce jusqu'à l'accession au pouvoir de Lula.

Finalement, alors que « le siècle dernier a laissé un immense sentiment de frustration et de déception chez tous ceux qui prétendaient substituer la logique socialiste à la logique capitaliste », ce livre est marqué par un optimisme impressionnant, surprenant parfois, voire peut-être pas assez critique et autocritique. Peu enclin à l'autoflagellation, Whitaker se demande : « quelle est l'efficacité politique du forum ? ». Et d'y répondre : « Je considère que le FSM est en lui-même un résultat politique ». Selon lui, la force future du mouvement altermondialiste tient dans le refus d'hégémonies dictées par en haut ou verticalistes : « Nous sommes en train de construire une nouvelle culture politique, basée sur la co-responsabilité, la coopération, l'horizontalité dans les relations, qui commence même à pénétrer les partis ». Il est certain que sans autonomie du mouvement social et participation dans tous les domaines de la société civile, c'est le spectre des « socialismes réels » et bureaucratiques qui reviendrait au galop. Cependant, dans une conjoncture où le néolibéralisme et les guerres impériales font toujours rage, où les FSM semblent perdre un peu de leur souffle (malgré des expériences décentralisées novatrices), la question du pouvoir et de l'Etat continuera à se poser et les partis continueront à être, malgré tout, des lieux indispensables de co-création d'un autre monde possible…

Franck Gaudichaud

 

Raphaël WINTREBERT, Attac, la politique autrement ? Enquête sur l'histoire et la crise d'une organisation militante , Paris, La Découverte, 2007, 310 p. mars 2008*

Fruit d'une thèse de sociologie soutenue sous la direction de Dominique Schnapper à l'EHESS, ce roboratif essai devrait retenir l'attention des lecteurs de Dissidences . Attac représente pour de larges pans du spectre politique l'image même d'une association à gauche de la gauche, dont le rôle a été (et, dans une moindre mesure, continue d'être) décisif dans les débats politiques et l'évolution du mouvement alter mondialiste. De ce point de vue, Attac s'est illustré comme un acteur prétendant faire de la « politique autrement », comme il est écrit dans le sous-titre. Dans ce travail, l'auteur met l'accent moins sur les dimensions politiques explicites de l'organisation que sur les mécanismes de fonctionnement interne, bref, une perspective de sociologie des organisations et de leur mécanismes de fonctionnement. Par là même, le lecteur apprendra beaucoup sur ce que signifie concrètement « faire de la politique autrement », avec une conclusion qui décevra certainement de nombreux lecteurs, tant la réponse à cette interrogation ne correspond pas à la réalité constatée.

Au point de départ se trouve le Monde Diplomatique qui, suite à un éditorial de son rédacteur en chef, se voit soulevé par des lecteurs enthousiastes. A son initiative sont rassemblées une série d'organisations visant à former un réseau d'expertise sur les problèmes soulevés par la mondialisation. La création d'Attac répond donc à une volonté de rassembler, non pas des individus, mais des organisations, dont certaines sont déjà habituées à travailler ensemble. Attac manifeste ainsi une forme de consensus entre des structures très diverses, syndicats, journaux, associations etc. Il faudra de longs mois pour que le mode de fonctionnement soit stabilisé. Mais, ce qui n'avait pas été prévu, c'est l'enthousiasme citoyen que soulève la création d'Attac. En effet, par dizaines de milliers, des adhérents se précipitent dans les groupes locaux qui se mettent à parsemer la France.

La seconde partie décrit avec moults exemples comment les militants locaux vont bousculer les dirigeants et les modes d'organisation nationale de l'association. Cela va contraindre les initiateurs à modifier les structures d'Attac pour laisser une place, non pré