- Justyne BALASINSKI, Lilian MATHIEU, dir., Art et Contestation , Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, 233 pages, 19 euros

- Jean-Pierre BAROU, Sartre, le temps des révoltes , Paris, Stock, 2006, 197 pages, 17 euros

- Edward BELLAMY, C'était demain , Montréal, Lux éditeur, 2007, 276 pages, 26 euros

- Gérald BLONCOURT et Michael LOWY , Messagers de la Tempête. André Breton et la Révolution de janvier 1946 en Haïti. Pantin, 2007, Le Temps des Cerises. 181 pages, 18 €

- Vincent BOUNOURE, L'évènement surréaliste, Paris, L'Harmattan, Coll. Philosophique, 2004, 335 pages, 28,50 euros.

- Jean CHESNEAUX, L'engagement des intellectuels 1944-2004. Itinéraire d'un historien franc-tireur, Toulouse, Editions Privat, 2004, 446 p., 26 €.

- Bruce CLARKE, Dominations , Paris, Homnisphères, collection Savoirs autonomes, 2006, 224 pages, 20 euros

- Guy-Joseph FELLER, Colère rouge. Hommage à Marcel Donati, militant et poète ouvrier , Longwy, ed. Paroles de Lorrains, 2006, 310 p.

- Maxime GORKI, Un premier amour et autres histoires , Le Temps de Cerises, 2007, 261 p, 17 euros

- David KING, Le commissaire disparaît. La falsification des photographies et des œuvres d'art dans la Russie de Staline , Paris, Calman-Lévy, 2005, 192 p

- J.M.G. LE CLEZIO, Ourania, Paris, Gallimard, 2006, 295 pages

- Olivier NEVEUX, Théâtres en lutte. Le théâtre militant en France des années 1960 à aujourd'hui , Paris, Éditions La Découverte, 2007, 322 pages, 23 euros

- Pascal ORY, Jeanne BEAUSOLEIL, (dir)., Albert Kahn. Réalités d'une utopie , Boulogne-Billancourt, Musée départemental Albert Kahn, 1995, 407 p., 29,5/26 cm, nomb. ill., env. 50 €

- Jean-Michel PALMIER, Walter Benjamin, le Chiffonnier, l'Ange et le Petit Bossu - Esthétique et politique chez Walter benjamin, édition posthume établie, annotée et préfacée par Florent Perrier, Paris, Klincksieck, 2006, 866 pages, 39 €

- Rémi PEPIN, Rebelles. Une histoire de rock alternatif , Paris, Hugodoc, 2007, 265 pages, 25 euros

- Nicole RACINE, Michel TREBITSCH (dir.), Intellectuelles. Du genre en histoire des intellectuels , Bruxelles, Editions Complexe, IHTP-CNRS, 2004

- Jonah RASKIN, A la recherche de B. Traven , Arles, Les fondeurs de briques, 2007 (1980 pour l'édition originale), 320 pages, 23 euros

- Sandra TERONI, Wolgang KLEIN (dir.), « Pour la défense de la culture. Les textes du Congrès international des écrivains, Paris, Juin 1935 », textes réunis et présentés par S. Téroni et W. Klein, Dijon, EUD, 2005, 665 pages..

- Frédéric THOMAS, Rimbaud et Marx : une rencontre surréaliste, Paris, L'Harmattan, 2007, 293 pages, Préface de Michael Löwy, 32 €

- David VIAL, Gabrielle ou la révolution relative , Les éditions libertaires, collection « No Futurs », 2006, 144 pages, 10 €

 

 

 

Justyne BALASINSKI, Lilian MATHIEU, dir., Art et Contestation , Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, 233 pages, 19 euros. octobre 2007*

Cet ouvrage réunit les communications présentées au Colloque de Paris X-Nanterre sur « Art et contestation sociale », le 25 juin 2004. Malgré, parfois, l'impression de patchwork – telle contribution sur les « lecteurs de polars » me semblerait mieux trouver sa place dans un ouvrage sur la sociologie des lecteurs, telle autre (« la créativité comme arme révolutionnaire ») dans un livre sur mai 68 – ce livre contient des études précises et utiles sur les avant-gardes ou les marges artistiques : celle de Lilian Mathieu sur le rock identitaire français lié à l'extrême droite ou celle d'Isabelle Sommier sur le rap italien plutôt engagé à l'extrême gauche, naissant dans les années 1990 dans les squats autogérés, les Centres Sociaux Occupés et Autogérés (CSOA).

Mais les contributions les plus riches sont celles qui ouvrent le livre : celle de Baptiste Giraud (Paris I) sur Zebda et celle de Christophe Traïni (IEP Aix) sur la « ligne Imaginot ». Le rappel de l'aventure de Zebda, groupe toulousain issu d'une association socioculturelle de quartier, Vitécri, est passionnant. Les Zebda entreprennent un travail de dé-stigmatisation d'eux-mêmes, groupe de jeunes maghrébins. Evitant tout repli communautaire, ils s'efforcent de faire reconnaître leur citoyenneté française sans abandonner leur particularité culturelle. Par ailleurs ils utilisent le support culturel pour générer des formes d'activités collectives : « Une seule tactique, le collectif ! ». Contre la morosité et le défaitisme, il faut rester…Motivés !

Quant à l'énigmatique « Ligne Imaginot » étudiée par Ch. Traïni, c'est un ensemble de groupes de musique tels les Fabulous Trobadors de Toulouse, les Massilia Sound de Marseille, les Nux vomica de Nice, appartenant à la mouvance reggae-trouba-mufin-rap. La principale originalité de ces groupes, tous du Midi, est de nourrir leur musique en puisant à diverses sources culturelles, sans oublier la tradition occitane (ou nissarde !), mélangeant l'art des troubadours et le reggae. Parallèlement les Fabulous Trobadors s'emploient à restaurer la convivialité à Toulouse, organisant des repas de quartier à Arnaud Bernard notamment.

En adhérant à la cause de l'anticentralisme culturel, les imaginistes mènent un combat salutaire contre « une des caractéristiques les plus regrettables que la société française doit au mode de construction étatique qui l'a façonnée de longue date » (p.63), rendant à son public l'estime de lui-même. Et en effet Toulouse en particulier semble connaître sa « movida » depuis quelques années, tellement les initiatives politiques et culturelles y sont variées et dynamiques.

Salles Jean-Paul.

 

Jean-Pierre BAROU, Sartre, le temps des révoltes , Paris, Stock, 2006, 197 pages, 17 euros. janvier 2007*

Ce livre nous parle d'une époque très ancienne, non pas préhistorique bien au contraire, mais habitée par une Histoire que beaucoup s'employaient à rendre enfin maîtrisable, au sens où l'homme pourrait enfin commencer à construire sa vie, délivré qu'il serait du Capital et de Dieu, ceux-ci gisant abattus, détruits et en miettes à ses pieds. Oui, une autre époque, vraiment, très différente de la nôtre, dans laquelle les luttes de classes, l'agitation politique, sociale et ouvrière (que personne n'aurait imaginé nommer « mouvement social », cela c'est pour plus tard, pour aujourd'hui, pour maintenant, ce que Alain Badiou, dans Le Siècle (Seuil, 2005) nomme à juste titre la «  Restauration ») emplissait l'espace public au point d'avoir une rubrique quasi quotidienne dans Le Monde .

Il nous parle du « temps des révoltes » et du rôle qu'y joua un intellectuel engagé, comme on disait alors, du nom de Jean-Paul Sartre. Celui-ci, dans ces « années 68 » n'était évidemment pas un néophyte dans l'engagement. De la création des Temps Modernes en octobre 1945 jusqu'aux ventes militantes, à la criée, de La Cause du peuple , journal de l'organisation maoïste La Gauche prolétarienne, dans les rues du Quartier latin en 1970, Jean-Paul Sartre fut de tous les combats. Les premières années de luttes, entre 1945 et 1962, furent caractérisées – qui pouvait raisonnablement y échapper ? – par d'étranges rapports avec le Parti communiste français, placés sous les auspices, alternativement, du plus ou moins proche au plus ou moins éloigné, mais jamais hors de vue et surtout jamais marqué par l'anti-communisme qui fit dériver tant d'anti-staliniens honnêtes vers des rivages très douteux. La phase la plus « adhésive » au PCF, si l'on m'excuse cette expression, fut bien évidemment celle de 1952-1956, avec le texte fameux, en trois parties, publié dans Les Temps Modernes , « Les Communistes et la paix (1) » écrit après les affrontements extrêmement violents (1 manifestant algérien tué) de la manifestation parisienne contre le général américain Ridgway, dit « Ridgway-la-peste », le 28 mai 1952, auxquels il faut ajouter l'article du 22 juin 1953 pour Libération (2) après l'exécution de Julius et Ethel Rosenberg (19 juin 1953) qui se terminait par ces mots : « Attention, l'Amérique a la rage ! » ainsi que la pièce Nekrassov écrite en 1955 (3) et dans laquelle figure la célèbre apostrophe (« Désespérons Billancourt ! Désespérons Billancourt ! ») citée à tort et à travers par d'innombrables pseudo exégètes du phénomène communiste, sans que l'origine en soit connue, d'ailleurs, la plupart du temps (4). Ensuite, l'occupation de la Hongrie en 1956 et les atermoiements du PCF lors de la guerre d'Algérie éloignent Sartre, comme d'autres intellectuels, du noyau communiste français, même si les guérilleros cubains et vietcongs le rapprochent d'autres révolutions, ensuite.

Donc, pour tous ceux qui n'ont pas connus ces années-là, ce livre de souvenirs de Jean-Pierre Barou – journaliste qui participa aux nombreux titres de la presse d'extrême gauche maoïste (ou maoïsante) tels L'Idiot international , J'Accuse et Libération et à tous les combats de ce courant – en est une excellente introduction. Toutes les différentes actions de Sartre pour aider et participer pleinement aux combats de la Gauche prolétarienne sont racontés, succinctement ou en détails. Ainsi, un chapitre entier est consacré à l'épisode du tribunal populaire de Lens (Nord), créé par le Secours rouge, à la suite d'un coup de grisou dans une mine, le 4 février 1970, qui causa la mort de 16 mineurs. Sartre est le « procureur » d'un tribunal qui « juge » les Houillères, ce 12 décembre 1970, et le « verdict » est sans appel : l'Etat-patron est coupable. Les opérations « coup de poings » pour « défier la légalité bourgeoise » (p. 107) comme l'occupation du siège du CNPF (l'ancêtre de l'actuel MEDEF) le 10 janvier 1970 ou l'intrusion dans l'enceinte de l'usine Renault-Billancourt le 14 février 1972 pour une distribution sauvage de tracts alternent avec des manifestations (dans le quartier de la Goutte-d'Or, à Paris, aux côté de Jean Genet et Michel Foucault, le 27 novembre 1971, pour dénoncer l'assassinat d'un jeune Algérien) ou des prises de parole.

L'assassinat du militant Pierre Overney, abattu le 25 févier 1972 par Jean-Antoine Tramoni, vigile de Renault qui invoquera à son procès la notion de « guerre » (5) pour justifier son geste (p. 119), puis l'auto-dissolution de la Gauche prolétarienne en novembre 1973 sonnent le glas des liens très étroits tissés entre la principale organisation maoïste du pays et ce philosophe que le général de Gaulle n'osa jamais faire arrêter. Ensuite, les rapports entre Sartre et Pierre Victor (Benny Lévy), ex-dirigeant de la Gauche prolétarienne, de plus en plus hanté par son « réel juif » (p. 165) relèvent d'une approche quelque peu différente, même si Jean-Pierre Barou, lui-même ensuite attiré par le bouddhisme et les sociétés primitives, y décèle un déplacement des lignes de l'engagement.

Au moment ou la fiction télévisuelle s'empare de Sartre (6), conséquence obligée, sans doute, de l'Année Sartre (l'an dernier, en 2005), il n'est pas inintéressant de retrouver, à travers ce témoignage, une partie des engagements politiques de celui qui déclarait vouer à la bourgeoisie une haine qu'il ne pensait voir s'éteindre qu'avec lui-même. La lecture de ces souvenirs devrait permettre à tout « honnête homme » de se libérer d'une doxa bien trop lisse, qui « voudrait que Sartre n'eût que tort et Aron que raison » (7). Ce sentiment, instillé d'abord dans l'espace intellectuel, puis répandu à foison dans le monde médiatique depuis les débuts de l'ère restauratrice , a permis d'évacuer « temps des révoltes » et « raisons de la révoltes » dans l'utopie, donc hors de la réalité, quand ce n'est pas pour les ramener à une essence purement « criminogène ». Refermons ce livre, et songeons alors à ce qu'un certain Roland Barthes sut nous dire, il y a déjà fort longtemps, dans un texte relatif à Nekrassov, justement  : « [Pour la bourgeoisie] est réel ce qui a un rapport avec ses seuls intérêts (8) ».

Christian Beuvain

(1) Les Temps Modernes , juillet 1952, octobre-novembre 1952 et avril-juin 1954.

(2) Il s'agit du quotidien fondé à la Libération, et dirigé à ce moment là par le compagnon de route du PCF, Emmanuel d'Astier de la Vigerie.

(3) Cette pièce est jouée pour la première fois le 8 juin 1955 au théâtre Antoine à Paris. Elle fut la cible de très violentes critiques, et malgré le soutien actif de la presse communiste ( L'Humanité , La Vie ouvrière etc.), n'eut que fort peu de représentations.

(4) Cette réplique se trouve au tout début de la scène VIII, dans le tableau V. Elle est prononcée par Georges de Valera, un escroc qui se fait passer pour un ministre soviétique ayant « choisi la liberté » (Nekrassov), afin de fournir en articles anti-communistes un journal du soir. Ainsi, cette phrase, dans l'esprit de l'auteur, signifie la volonté des classes dominantes de « désespérer les pauvres » (autre réplique du même personnage un peu plus loin) en présentant la « patrie des travailleurs » sous les traits les plus noirs possibles. Au contraire, depuis, son utilisation s'est faite à l'envers : devenue « Il ne faut pas désespérer Billancourt », elle était la soi-disant justification des progressistes pour justement cacher, aux yeux des travailleurs, les crimes et errements de l'URSS. Encore heureux si on ne l'a pas prêté à Sartre, au choix, lors du retour d'un voyage en URSS (site Internet des Increvables Anarchistes), à une question sur le Goulag ou lors d'un meeting devant les usines Renault en mai 1968 (Philippe Merlant sur le site Internet place-publique.fr).

(5) En assumant le fait de considérer la lutte des classes comme une « guerre », et en se situant résolument du côté de l'ordre, ce vigile ne donne-t-il pas ainsi raison à Pierre Goldman, résolument situé, lui, sur l'autre versant , et pour qui, selon son biographe Jean-Paul Dollé, « il faut déclarer la guerre au monde pour le penser » ? (Jean-Paul Dollé, L'insoumis. Vies et légendes de Pierre Goldman , Paris, Grasset, 1997, p. 18).

(6) D'abord en 2005, avec la réalisation de Ilan Duran Cohen, Les amants du Flore , sur un scénario de Evelyne Pisier et Chantal de Rudder, Lorant Deutsch étant Sartre et Anna Mouglalis Simone de Beauvoir (Pampa Productions, Arte France, FR3, TV5 Monde, 1h 44 mm), mais surtout avec l'œuvre en deux parties de Claude Goretta (les 11 et 12 décembre 2006, FR2), Sartre, l'âge des passions , avec Denis Podalydès et Anne Alvaro, sur un scénario de Michel Contat, Michel-Antoine Burnier et Jacques Kirsner.

(7) Michel Surya, La révolution rêvée. Pour une histoire des intellectuels et des œuvres révolutionnaires 1944-1956 , Paris, Fayard, 2004, p. 409, note 18.

(8) Roland Barthes, « « Nekrassov » juge de sa critique », Théâtre populaire , n° 14, juillet-août 1955, in Roland Barthes, Œuvres complètes , tome 1, 1942-1965, Paris, Le Seuil, 1993, p. 502-506.

 

Edward BELLAMY, C'était demain , Montréal, Lux éditeur, 2007, 276 pages, 26 euros. octobre 2007*

Avec ce roman relativement oublié aujourd'hui en France, on (re)découvre le pendant états-uniens de la première science-fiction, paru quasiment au même moment que les Xipéhuz de Rosny Aîné et précédant de sept ans La machine à explorer le temps . Saluons donc comme elle le mérite l'initiative de Normand Baillargeon, connu pour son engagement libertaire (d'où des allusions dans sa préface à l'économie participaliste qu'il défend) et auteur du Petit cours d'autodéfense intellectuelle . C'était demain est d'autant plus important qu'il connut au moment de sa sortie un vaste succès commercial, influençant par la même occasion bien des figures du socialisme états-uniens, dont Jack London et son Talon de fer , autre œuvre importante de science-fiction. Il est d'autant plus cocasse de découvrir, au fil de l'intrigue, que le changement vers le socialisme de l'avenir s'est effectué contre les « rouges », accusés au passage d'être financés par la réaction !

Le narrateur est d'ailleurs un bourgeois hostile aux ouvriers et à leurs revendications, qui va se trouver endormi pour plus d'un siècle du fait d'un procédé mesmériste. A son réveil en l'an 2000, la situation du monde va lui être exposé principalement par le bais d'un dialogue avec son hôte, tandis qu'il nouera en parallèle une romance avec la fille de ce dernier qui, elle, demeure fidèle aux clichés de l'amour victorien. La vision de l'avenir développée par Bellamy est profondément positive et optimiste, véritable utopie réaliste. Les villes sont devenues de véritables jardins, et la démocratie règne en maîtresse, aussi bien dans le domaine de l'édition et de l'art que dans celui de la presse. L'Etat, devenu atrophié, ne s'en prend plus aux citoyens qui, l'existence déterminant la conscience (sic), et bénéficiant d'une éducation obligatoire jusqu'à 21 ans, ont désormais quasiment tous perdu leurs mauvais instincts. Le monde étant désormais organisé en une fédération de nations, l'armée n'existe donc plus, ni la police, et, chose plus originale, toutes les fonctions dirigeantes sont occupées par des personnes élues… uniquement par celles qui sont déjà retraitées ! L'économie est toutefois le domaine qui occupe parmi les développements les plus conséquents. Tout fonctionne sur un modèle de monopoles nationalisés, qui évitent les gâchis capitalistes (concurrence stérile, surproduction, chômage), et distribuent les produits par l'intermédiaire de magasins nationaux (il en est d'ailleurs de même pour les logements). Pour s'y approvisionner, chaque individu dispose d'une carte de crédit (sic), lui autorisant des achats proportionnellement aux efforts fournis dans le travail. Concernant ce dernier, justement, de 21 à 45 ans, tout individu est membre de « l'armée industrielle », l'accès à chaque profession étant planifié en fonction des besoins de la société et des choix individuels. Parmi les autres anticipations, citons également l'ancêtre de la radio musicale ou les repas produits collectivement. Dans ce socialisme, la hiérarchie professionnelle est toujours présente, de même que l'héritage (tout au moins pour les objets), et surtout, les envies de chacun ne sont pas contrariées, à mille lieux d'une uniformisation bureaucratique.

Toutefois, certains aspects de ce futur idyllique sont singulièrement archaïques, la vie quotidienne en particulier : le tabac est toujours consommé, les vêtements n'ont pas beaucoup changés, et on diagnostique quelques survivances dans la répartition sexuée des rôles. Enfin, du fait de la croyance de l'auteur dans le christianisme, le passage du capitalisme à ce socialisme rêvé s'est fait en douceur, une vision pacifique du changement que l'on sera en droit de trouver un peu naïve. De cette réédition québécoise bienvenue, on regrettera seulement des annexes qui auraient gagnées à être plus développées, en incluant par exemple des critiques -positives ou négatives- engendrées par ce roman, ainsi que quelques considérations sur les discussions qu'il n'a pas manqué d'engendrer…

Jean-Guillaume Lanuque

 

Gérald BLONCOURT et Michael LOWY , Messagers de la Tempête. André Breton et la Révolution de janvier 1946 en Haïti. Pantin, 2007, Le Temps des Cerises. 181 pages, 18 €. janvier 2008*

Le surréalisme serait mort à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Les études, les histoires du mouvement ne cessent de le répéter. Déjà, en 1944, dans Histoire du surréalisme , Nadeau distinguait « l'état d'esprit surréaliste », éternel, et le mouvement surréaliste « dont la naissance coïncide, en gros, avec la fin de la Première Guerre mondiale, la fin avec le déclenchement de la Deuxième ». Ce livre allait ouvrir, dans les années 1944 – 1948, la voie à un règlement de compte généralisé envers le surréalisme, condamné à disparaître en raison de sa prétendue inactualité, de sa soi disant impuissance. Ironiquement, c'est justement à cette époque, où la majorité des intellectuels français de gauche, de Sartre à Tzara, de Lefebvre à Aragon, le jugent cliniquement mort, que le surréalisme va d'une manière éclatante, démontrer sa vivacité et sa disponibilité révolutionnaire.

Invité pour une série de conférences, André Breton, quitte les États-unis où il vivait en exil depuis 1940, pour se rendre à Haïti. Or, ces conférences vont coïncider avec l'explosion sociale dite des « Cinq Glorieuses de 1946 ». C'est cette « coïncidence » que raconte et analyse le livre de Gérald Bloncourt et de Michael Löwy.

Début décembre 1945, Breton arrive à Haïti. Un groupe de jeunes intellectuels révoltés haïtiens publie l'une de ses conférences, dans un numéro spécial de La Ruche , en son hommage. La confiscation du journal et l'arrestation de plusieurs membres du groupe seront à l'origine du soulèvement général des cinq journées du 7 au 11 janvier 1946, les « Cinq Glorieuses », qui mettront fin au régime autoritaire de Lescot. Malheureusement, le pouvoir sera vite confisqué par les élites en place, et Breton sera prié, en février 1946, de quitter le territoire, soupçonné de complicité avec l'insurrection.

Le livre est composé en trois parties : l'étude de Michael Löwy ; le récit de Gérald Bloncourt, l'un des principaux organisateurs de la révolution ; et des annexes reprenant documents, poèmes et tableaux autour de ces événements. Démarche riche et originale, le livre croise une analyse contextuelle du surréalisme et de la situation haïtienne – « une poudre sèche et inflammable » – avec une étude des conférences de Breton – « les étincelles ». Löwy se base sur ses études précédentes pour aller directement à l'essentiel. D'une part, il cerne l'importance de cette « rencontre unique », de cette convergence « entre la parole surréaliste et l'action subversive » qui peut seulement être comparée, mais de manière indirecte et plus diffuse, avec la conjonction du surréalisme et de la révolution autour des événements de mai-juin 1968 en France. D'autre part, il restitue le surréalisme dans sa dimension globale de révolte anticolonialiste et romantique où la révolution poétique se lie intimement à la révolution sociale. Dans un second temps, le récit des journées révolutionnaires de janvier 1946 par Gérald Bloncourt et l'analyse des conférences de Breton par Löwy mettent en lumière les idées du poète surréaliste « qui ont eu prise » sur la situation explosive et sur la jeunesse haïtienne. L'hypothèse fondamentale qui se dégage du livre est l'existence d'affinités entre le surréalisme et les révolutionnaires haïtiens. Or, ces affinités vont être activées, se développer par les venues successives sur l'île du poète Aimé Césaire, du peintre Wilfredo Lam, de Pierre Mabille et, enfin, par la rencontre et les conférences de Breton.

Si le livre est riche en analyses, récits et documents, le lecteur ne peut s'empêcher malgré tout de rester un peu sur sa faim. La partie de Michael Löwy aurait mérité d'être plus développée sur le réseau de rencontres affinitaires entre Mabille, Lam, Césaire, Breton et les jeunes de La Ruche , un peu à l'image de ce que l'auteur avait fait dans son livre Rédemption et Utopie où était étudiée l'éclosion, au sein d'une génération d'intellectuels – Lukacs, Benjamin, Landauer, … – de l'entre-deux-guerres, en Europe centrale, d'une double configuration du romantisme utopique et du messianisme révolution-naire. De plus, une chronologie plus longue et les textes des conférences de Breton auraient donné une vue d'ensemble plus fouillée des événements. Ces « insuffisances » ne sont néanmoins que le pendant d'un essai aussi nouveau que riche. A travers la mise en avant de la rencontre de la poésie et de l'insurrection, du surréalisme et des révoltés haïtiens, le livre bouscule la périodisation et la compréhension établies du surréalisme. Par-là même, alors que le peuple de Haïti continue à se débattre entre misère et néocolonialisme, et que le surréalisme est ramené aux proportions étroites d'un mouvement artistique défunt, l'essai de Bloncourt et Löwy jette une lumière crue sur l'actualité des matières inflammables et sur la grâce de quelques étincelles.

Frédéric Thomas.

 

Vincent BOUNOURE, L'évènement surréaliste, Paris, L'Harmattan, Coll. Philosophique, 2004, 335 pages, 28,50 euros.

Ce livre est en fait un recueil d'articles rares ou inédits de Vincent Bounoure (1928-1996), l'un des membres les plus actifs du groupe surréaliste de Paris. Après la disparition d'André Breton en 1966, Vincent Bounoure a continué à travailler, à écrire et enrichir le courant surréaliste en refusant toute liquidation du " surréalisme historique ". Dans son étude sur les liens entre marxisme et surréalisme, Michael Löwy rappelait que cet auteur multiforme " a incarné le refus obstiné du surréalisme de s'accommoder, de se réconcilier avec le monde, de se dissoudre. Par la force de la poésie et de l'imagination, il a maintenu vivante la flamme de la chandelle-oiseau, la lumière de la lampe-nuage " (1). Pour Vincent Bounoure, ses poèmes, ses articles, ses travaux sur les " arts sauvages " s'inscrivent dans une perspective d'émancipation. Selon lui, le surréalisme est mouvement, et c'est précisément cette " dialectique surréaliste " que Michel Lequenne souligne dans une importante introduction de 15 pages. Selon ce dernier, Bounoure a été le seul véritable continuateur de Breton et de cette intelligence du surréel, dégagée grâce à un retour à Hegel et Marx. Indéniablement la force de ce livre est qu'il permet au lecteur une approche approfondie de la pensée surréaliste car V. Bounoure expose ici souvent une réflexion théorique sur la question. La première partie offre interventions et témoignages de l'auteur, que cela soit pour " saluer André Breton " lors d'une émission de France Culture en 1966, jusqu'à une réflexion sur " primitivisme et surréalisme ". La seconde partie est centrée sur le thème " portraits et paysages ". A noter particulièrement le portrait vif et efficace de Salvador Dali, ce " spécialiste de l'énormité glacée " et aussi le poème " Ecoute oiseau bavard et va répéter à Reinhoud ". En tout, ce recueil permet une véritable plongée dans plusieurs décennies d'histoire surréaliste et ceci, grâce à la plume d'un des ses principaux animateurs en France, qui nous invite à un voyage intérieur au sein de ce mouvement subversif et rebelle qui a toujours cherché (et cherche encore) à ré-enchanter le monde.Franck Gaudichaud.(1) M. Löwy, L'étoile du matin. Surréalisme et marxisme, Paris, Syllepse, 2000, p. 93.

 

 

Jean CHESNEAUX, L'engagement des intellectuels 1944-2004. Itinéraire d'un historien franc-tireur, Toulouse, Editions Privat, 2004, 446 p., 26 €.

Au sein de l'Université française, il existe une catégorie de chercheurs que l'on n'a des chances de rencontrer qu'en dehors des sentiers battus. Parmi les historiens, on peut citer, dans le passé, Jean Maitron, qui eut tant de mal à faire accepter ses recherches avant que son nom ne devienne, grâce au Dictionnaire bibliographique du mouvement ouvrier, une des références majeures (le " Maitron ") en histoire sociale, ou bien encore Maurice Dommanget. Plus prés de nous, Yves Bénot (décédé le 3 janvier 2005), spécialiste de l'esclavage et des révoltes anti-colonialistes , qui ne reçut, des institutions académiques, une reconnaissance pour ces travaux que récemment, Gilbert Meynier et ses recherches sur le FLN algérien , et Jean Chesneaux, donc. Ce dernier vient de publier un recueil d'articles qui, au travers de son propre itinéraire, tente d'apporter un éclairage particulier sur une notion largement débattue dans l'espace public : l'engagement des intellectuels.
En effet, dans un moment historiographique où les analyses sur le rôle et la fonction des intellectuels commencent vraiment à baliser, tout en le renouvelant, un territoire spécifique des recherches en histoire culturelle - que l'on songe ainsi par exemple, pour ne prendre que des publications très récentes, à Gérard Noiriel , François Dosse , aux actes d'un colloque dirigé par Michel Leymarie et Jean-François Sirinelli , ou à Gérard Leclerc - on ne peut qu'approuver la mise à disposition du public d'un nombre plutôt impressionnant de textes, qui pour être de circonstances pour certains, n'en sont pas moins des témoignages d'une pratique sociale partisane, à verser au dossier de ces Clercs de 68 si brillamment évoqués par Bernard Brillant .
Si la figure de l' " intellectuel français " se laisse approcher sous les angles de la diversité, du polymorphisme et d'une passion parfois rude sinon acérée, nul doute que Jean Chesneaux - venu au communisme à la fin des années 40 après un voyage initiatique en Egypte et en Chine, cette importance des voyages se retrouvant d'ailleurs dans des comptes-rendus proposés dans ce volume ainsi que dans ses dernières œuvres - réponde à ces critères, dans le domaine qui fut et demeure le sien, celui des rapports des intellectuels à un projet politique émancipateur, même si le nom que porta ce projet dans les années 70, la " Révolution ", ne fait plus partie de l'horizon d'attente du Chesneaux de 2005.
C'est cette diversité de réflexions et d'actions que l'on retrouve dans ce copieux recueil, articulé en trois ensembles (" feuilles de route ", " face au temps, face à notre temps ", " le monde et l'immonde ") et seize séquences, regroupant des articles, extraits de livres, préfaces, conférences et autres discours. Outre des jalons de son itinéraire personnel, on trouve des coups de chapeau rendus à des auteurs qui l'ont marqué (Walter Benjamin et sa conception d'une histoire tourbillonnante et non linéaire, Bertold Brecht, Dario Fo, George Orwell ou Jules Verne dont il proposa jadis une lecture politique ), des développements sur la démocratie, l'écologie, la notion spécieuse de modernité, sur le temps, mais aussi des notes de voyages reliant la frontière américano-mexicaine à l'Australie ancestrale, en passant par l'île de Pâques, vue comme une métaphore de l'épuisement de l'écosystème terrestre par l'humanité…
Des commentaires critiques ainsi que des indications sur les contextes de rédaction mettent ces textes en perspective. Puisque un intellectuel engagé doit produire des " textes témoins " considérés comme des outils d'une pratique sociale vécue collectivement, textes qui ne peuvent faire sens que par leur fonction : " contribuer (…) à changer le monde " (p. 13), il n'est évidemment pas question pour Jean Chesneaux de faire l'impasse sur les passions de l'époque, sur ses passions qui furent également celles de centaines de milliers de personnes.
Ainsi s'éclaire un parcours placé non sous un quelconque " principe de précaution " mais bien plutôt sous celui du risque. Risque, dans les années cinquante, d'aborder non seulement les études sur ce qui était alors, selon ses propres termes, " une terra incognita, une zone blanche de la mappemonde du savoir historique : la Chine du XXe siècle " mais de le faire à travers le mouvement ouvrier, et ce au moyen de la méthode marxiste d'analyse. Une thèse s'ensuivra (1962) qui permit de donner à ce secteur historiographique à la fois droit de cité et légitimité intellectuelle. Risque, ensuite, de quitter la " famille " des intellectuels communistes " installés à l'aise dans le double voisinage confortable de la hiérarchie universitaire et des rouages du Parti communiste " dont il fait partie depuis 1948, ayant partagé avec eux tous les combats idéologiques et politiques de la " guerre froide ", pour devenir un de ces " maoïstes " tant honni par le PCF, en 1969. Risque surtout de s'engager dans une attaque en règle non seulement du savoir historique " bourgeois " et élitaire mais surtout des cercles dominants des historiens et de leurs " jeux mandarinaux " autour du pouvoir universitaire. En effet, en créant avec quelques collègues de Paris-VII et quelques étudiants " gauchistes " le Forum-Histoire en 1975, projet politique centré sur ce double questionnement : " L' Histoire pour qui et pour quoi faire ? " (Voir le chapitre 6, p. 181-194), Jean Chesneaux engageait une réflexion sur la fonction de l'histoire, des historiens et sur les logiques et enjeux d'une instrumentalisation unilatérale du " passé comme fin en soi " par les dominants en lieu et place d'une réappropriation collective par les opprimés " des faits du passé qui sont susceptibles d'éclairer nos luttes ". Cette démarche iconoclaste donna lieu, in fine, à la publication de son célèbre pamphlet Du passé faisons table rase ? aux éditions François Maspéro en 1976. Cet essai, le milieu universitaire ne lui pardonna jamais : la preuve la plus éclatante de cet ostracisme envers Jean Chesneaux, jamais démenti depuis presque trente ans, se lit dans son éviction du Dictionnaire des intellectuels français de Jacques Julliard et Michel Winock, y compris de sa " Nouvelle édition revue et augmentée " d'octobre 2002 . Dans leur introduction, les deux initiateurs du Dictionnaire précisent bien ce qui donne lieu à la qualité d'intellectuel, et donc accès à une place dans l'ouvrage : " (…) descendre dans la rue, signer des pétitions, donner son avis ", ce qui revient, suivant une phrase de Sartre cité ici, à se mêler " de ce qui ne le[s] regarde pas ", tout en " apportant avec soi, en guise de valeur ajoutée, la notoriété que l'on s'est acquise dans un autre domaine " . Donc, puisque classiquement, la notion d'engagement définit l'intellectuel, elle devrait, en toute logique, définir également Jean Chesneaux. Pourtant, entre " Chéreau (Patrice)", metteur en scène de théâtre et " Chevalier (Jacques) ", ministre antisémite de Pétain, l'espace est vacant…
La conclusion de ce pamphlet de 1976 a du peser lourd dans la balance, sans doute : " Faut-il donc " achever l'histoire " ? Oui, en tant que savoir académique élitiste et spécialisé, en tant que discours idéologique mettant le passé au poste de commandement dans l'intérêt du pouvoir et des classes dirigeantes ". En 1978, il prend deux décisions : une retraite anticipée de Paris-VII, qu'il avait contribué à créer en 1971, décidément trop en décalage avec ce qu'un autre historien, Gérard Noiriel - qui lui, contrairement à notre auteur, a décider de résister et de " s'accrocher " - nomme " les jeux de concurrence qui caractérisent le monde universitaire pour l'accès aux postes, aux honneurs et à la reconnaissance ", et l'abandon de la sinologie, le rétablissement de normes capitalistes en Chine motivant ce retrait (voir le texte p. 37 et la séquence 13).
Aucune des luttes qui marquèrent ces " années rouges " ne manque à l'appel : soutien aux combattants vietnamiens, cause majeure car " centralité historique " (p. 328) de ces années-là (" Nous avions les yeux rivés sur les rizières du Vietnam " déclara-t-il dans un entretien avec l'historien Bernard Brillant ), aux " Cinq de Burgos ", aux ouvriers de l'usine d'horlogerie Lip de Palente (Besançon) en 1973 ou du Joint français à Saint-Brieuc, aux vendeuses des Nouvelles Galeries de Thionville (1972), causes pour l'Occitanie, le Larzac, les détenus en révolte (ceux de Toul en 1972), contre les QHS (Quartiers de Haute Sécurité), contre le nucléaire à Plogoff (voir la séquence 7), etc... Pour Jean Chesneaux, ces combats se caractérisaient par " la recherche d'un champ politique alternatif ", en dehors de la gauche classique (Parti communiste et Parti socialiste) mais également de l'extrême gauche historique. Le bilan qu'il établit de ce qu'il appelle le " Mouvement " dans un texte inédit de 1988 (p. 206-213) doit néanmoins être lu à la lumière des positions d'un Chesneaux largement revenu de ses convictions marxistes des années 50, 60 et même 70 - d'où son implication ces dernières années dans Greenpeace ou Attac - ce qui le conduit, il me semble, à minorer la part des militants et des organisations d'extrême gauche dans tous ces combats, pour en surévaluer l'aspect " mouvementiste ", ce qui nous ramène à bien des débats très actuels…
L'itinéraire de Jean Chesneaux, révélé par ces écrits, nous semble caractéristique de cette frange d'intellectuels qui décidèrent, vers la fin des années soixante, " d'abandonner leur spécificité d'intellectuels, de se lier aux masses, d'aider à ce qu'elles prennent elles-mêmes la parole " et qui, dans les années quatre-vingt, las, désemparés, éprouvés et meurtris par les défaites du mouvement révolutionnaire, se recentrent sur des " enjeux communs au genre humain tout entier " à travers des groupes " citoyens ". La dernière partie de l'ouvrage s'attarde donc sur les mobilisations à venir autour de " nouveaux universaux " très consensuels (droits de l'être humain, protection de l'environnement …), crédités de la possibilité de pouvoir constituer des points d'ancrage pour combattre la " mondialisation néolibérale " et la " double hégémonie des Marchés et des Etats " (p. 16), ainsi que sur la caractérisation de la société civile comme " force historique autonome " (p. 422).
Il est évident que l'intellectuel engagé Jean Chesneaux est contemporain des défaites, qualifiées par lui d' " impasses ", du mouvement ouvrier et révolutionnaire à la fin des années 70. Pourtant, n'est-on pas fondé à se demander si cet abandon du " marxisme théorique " ne participe pas, d'une certaine manière, à rendre pérennes ces impasses ? En tout état de cause, nous sommes là dans une configuration très éloignée du projet politique prométhéen - " casser le monde en deux " - de la classe révolutionnaire, perçue comme prolétariat agissant, et exigeant de " parler en maître " à l'ennemi de classe, projet partagé par l'auteur pendant prés de trente années. Néanmoins, et peut-être justement à cause d'une évolution de ses " angles de tir ", ce recueil de textes paraît indispensable et passionnant pour qui s'intéresse de prés aux parcours militants et aux cheminements théoriques des intellectuels français (version historien) de la seconde partie du XXe siècle. Il témoigne donc du polymorphisme d'un intellectuel resté en toute occasion entier et cohérent.


Christian Beuvain (avec la participation de Jean-Guillaume Lanuque).

 

Bruce CLARKE, Dominations , Paris, Homnisphères, collection Savoirs autonomes, 2006, 224 pages, 20 euros. Mars 2007*

« Ce livre n'est pas un livre d'art » : l'avertissement lancé au préalable par l'artiste africain Bruce Clarke rappelle les courants surréalistes et dadaïstes du siècle dernier. Comme eux, Clarke revendique un art engagé, puisqu'il considère la mondialisation libérale actuelle comme une nouvelle forme d'esclavage. Par ses créations, montages colorisés à base de collages d'extraits de journaux ou de magazines et de silhouettes anonymes, qui figurent en grande quantité dans ce bel ouvrage, il souhaite aller au delà des discours dominants, falsificateurs d'une réalité obscène, et stimuler la réflexion de tout un chacun. Ainsi qu'il l'écrit lui même -puisque des textes de sa plume accompagnent ses oeuvres graphiques, à la fois en français et en anglais-, « Tel un antidépresseur, la langue cache la violence du monde, mais, du même coup, réduit nos espoirs d'un monde meilleur » (p.84). Citant à l'occasion quelques chiffres chocs (40% des humains n'ayant pas accès à l'eau potable, ou 85% des besoins israéliens en eau situés sur le territoire palestinien…), et insistant sur l'idée de « traite sélective » (l'utilisation de la main d'œuvre originaire des anciens pays colonisés), il développe dans ce cadre limité un discours sans concessions, accusant le système capitaliste actuel de crime contre l'humanité, par son insistance sur le travail et l'argent, et les populations du Nord de complicité passive implicite, par leur silence sur la déshumanisation en cours, y compris à leur égard. Préfacé par le directeur du musée des arts derniers (sic), cet ouvrage est complété par une interview assez libre de l'artiste peintre, qui revient sur son engagement contre l'apartheid en Afrique du sud et surtout pour diffuser l'information quant au génocide qui se déroulait au Rwanda. Ce n'est donc pas un hasard si c'est lui qui a été choisi pour mettre en œuvre le monument dédié aux victimes du génocide, le jardin de la mémoire, constitué d'un million de pierres représentant les victimes du massacre… Un livre forcément questionnant, qui adopte comme mot d'ordre « … Alors cultivons-nous. Et sortons nos armes » (p.180).

Jean-Guillaume Lanuque

 

Guy-Joseph FELLER, Colère rouge. Hommage à Marcel Donati, militant et poète ouvrier , Longwy, ed. Paroles de Lorrains, 2006, 310 p. octobre 2007*

G.-J. Feller est un ancien correspondant local de l'Est républicain. Dans le cadre de son travail de journaliste, il a couvert jadis la lutte des sidérurgistes lorrains. C'est ainsi qu'il est entré en contact avec Marcel Donati, militant PC et surtout CGT de Rehon, auteur d'un livre paru chez Payot, Cœur d'acier . Colère rouge est tout entier dédié au souvenir du formidable militant que fut Marcel Donati. Il se compose d'une ode à entrées multiples pour évoquer le souvenir du lutteur et de l'homme. Dans une première section, très longue, ce sont des interviews de ses amis, de sa famille, de ses collègues, de ses camarades. G.-J. Feller revendique le côté oral de ces textes d'où sourd une émotion à l'évocation du bonhomme Donati, plus cégétiste anarcho que réellement communiste. On y apprend que ce dernier fut en délicatesse avec le PCF en raison du soutien qu'il apportât, avec toute sa section syndicale, à la lutte des ouvriers polonais et à leur syndicat Solidarnosc. Suivent quelques extraits de lettres écrites par Donati, chapitre intitulé Marcel le militant, où il revient sur l'affaire de la radio libre, Lorraine cœur d'acier (LCA), véritable tribune libre de toute la population. Lancée par la CGT, LCA devient la chambre d'écho des préoccupations populaires et militantes des sidérurgistes. Elle s'ouvrit à toute les voix et pas uniquement celles autorisées. La CGT mis fin à l'expérience en évoquant l'anarchie qui y régnait. Pensez donc, même Krivine y fut invité pour défendre son point de vue !! Dans un troisième mouvement, des recensions critiques du livre de Donati sont rassemblées, pour dire le choc qu'a causé la découverte de cette écriture sur les journalistes et les critiques. Donati a également participé à un film avec J.-P. Thorn, ex maoïste, évoquant les problèmes d'une militante CGT en dissidence avec son organisation. La quatrième section évoque donc Marcel comme acteur. S'ensuit une longue partie, celle qui donne le titre à l'hommage, Colère rouge, constituée du texte d'une pièce de théâtre consacrée à Donati. Quelques extraits (trop rares) de l'œuvre poétique du sidérurgiste et enfin, pour finir, une partie de ses photographies qu'il avait réalisées lors des mobilisations concluent ce livre chaleureux et vibrant pour l'homme que fut Marcel Donati. Un livre qui mérite de trouver son public et donner envie de lire (ou de relire) Cœur d'acier .

G.U.

 

Maxime GORKI, Un premier amour et autres histoires , Le Temps de Cerises, 2007, 261 p, 17 euros. octobre 2007*

Représentant de la classe ouvrière, Gorki dénonce souvent, à travers ses récits, le capitalisme russe tout en montrant son attachement aux idées révolutionnaires. Ce recueil de nouvelles se détache de ce genre littéraire développé classiquement par l'auteur dans ses romans et essais de l'époque. Les 7 histoires rassemblées dans ce livre trouvent, elles, leur homogénéité autour du thème de la femme, ou plutôt de l'épanouissement personnel de chaque être humain, homme et femme confondus.

Cette femme, sous des apparences souvent très variées, entre dans chaque histoire et nous est racontée à travers la recherche de son épanouissement qui passe selon Gorki par l'amour, concept auquel il est très attaché, le bel amour et surtout le savoir aimer.

Qu'elle soit aimante, désespérée, prostituée, narcissique, égoïste ou objet de désir, l'auteur s'attache à une description extrêmement soucieuse des sensations, impressions et sentiments de chacun, l'homme et la femme dans leur relation mutuelle ; détaillant en toile de fond de ses nouvelles la réalité sociale de la Russie du début du 20 e siècle.

La « servitude amoureuse » (ma préférée), nouvelle très aboutie et nourrie d'impressions ambivalentes, joue sur ce désir d'apaisement et d'accomplissement personnel, la femme mêlant un sentiment d'égoïsme en asservissant l'homme amoureux d'elle, et perdant parallèlement sa liberté en étant femme objet, devenant elle-même dépendante des hommes qui la désirent.

L'ensemble du recueil laisse paraître chez Gorki un sentiment teinté de pessimisme envers le comportement humain, il en ressort d'abord la relation de domination de l'homme sur la femme, son acceptation supposée de la situation et sa perte d'autonomie en tant qu'être humain, ensuite le reflet du désarroi et de l'incapacité des hommes à s'accomplir dans une société fondée sur la richesse et la domination.

Hervé Chalton.

 

David KING, Le commissaire disparaît. La falsification des photographies et des œuvres d'art dans la Russie de Staline , Paris, Calman-Lévy, 2005, 192 p. octobre 2007*

Auteur d'une biographie en image de Trotsky ( Trotsky : A Photographic Biography , Oxford, 1986, jamais publiée en français), le journaliste anglais D. King est par ailleurs présenté comme un des plus importants collectionneurs d'illustrations (photos, affiches, tableaux etc.) retouchés sous l'ère stalinienne. D'une collection rassemblant plus de 25 000 images, les plus significatives sont reproduites dans cet ouvrage. Le lecteur a beau être convaincu de la nocivité du système stalinien, il en reste néanmoins surpris par l'ampleur prise par la volonté systématique d'effacer de la mémoire collective les premières générations révolutionnaires au fur et à mesure de l'affermissement du stalinisme. Des premiers militants du parti bolchévique aux staliniens des grandes purges, Staline aura fait disparaître de manière récurrente toutes les figures de qui pouvait apparaître comme une menace à l'égard de son pouvoir. Ces hommes, les femmes sont nettement plus rares dans l'album, seront éliminés physiquement, mais ça ne suffit pas. Il faut qu'ils disparaissent des documents officiels, du champ de vision. Il ne doivent pas avoir existé. On connaît depuis la parution du livre d'Orwell, 1984 , la volonté totalitaire de contrôler la langue par la création d'une novlangue. Ce recueil montre qu'il en va de même au niveau des images. D'où une activité, fébrile, de retouche permanente des photographies, des portraits de groupe, des réunions etc. Une seule règle en la matière : souligner la continuité entre Lénine, jamais retouché, et Staline. La photographie qui orne la couverture constitue en soit tout un programme. Regroupant cinq personnages dans sa première version, elle sera retouchée au fur et à mesure des épurations pour se finir par un portrait en pied, seul, de Staline. Si l'accent est mis dans cet extraordinaire ouvrage sur la photographie, quelques reproductions de tableaux sont également proposées. Cette permanente recomposition des photographies souligne par ailleurs l'étanchéité des frontières soviétiques car, il faut le rappeler, une grande partie des photographies ont été publiées, dans leur version originale, à l'étranger. Ce très beau livre, qui mériterait de figurer dans toutes les bibliothèques, représente une contribution de poids à la dénonciation de l'horreur stalinienne, fondatrice pourtant durant des décennies de la puissance du mouvement communiste à travers le monde.

G.U.

 

J.M.G. LE CLEZIO, Ourania, Paris, Gallimard, 2006, 295 pages. janvier 2007*

Les utopies naissent généralement dans des contextes politiques et sociaux problématiques ou désenchantés, car elles ont la double fonction de faire le procès de l'ordre existant et d'alimenter le désir d'émancipation. Les crises qui ont secoué le XXe siècle ont plutôt inspiré des dystopies politiques ou scientifiques : du sombre tableau orwellien d'un totalitarisme mondialisé ( 1984 ) aux univers désabusés de Michel Houellebecq ( Les particules élémentaires ou La possibilité d'une île ). Entre Histoire et conte, lucidité et messianisme, rêve et réalité, Le Clézio, dans son dernier roman, Ourania , ose renouer avec le genre de l'utopie après « un siècle qui résonne encore du fracas de la chute (1)  » des « vraies » utopies.

Daniel Sillitoe, un jeune géographe, traumatisé par la guerre et la disparition de son père, est envoyé dans l'Ouest mexicain afin de dresser la carte de la vallée du Tecaltepec. Parti pour explorer un paysage, il rencontre des « visages », des hommes et des femmes, Dahlia, Raphaël et Lili de la lagune, une jeune prostituée, qui vont interrompre sa mission et l'introduire simultanément dans la réalité brutale du pays et au cœur de deux utopies complémentaires : L'Emporio, une « Athénée » et Campos, une sorte de phalanstère, une communauté néo-hippie qui expérimente au quotidien des façons de vivre en marge du modèle dominant. Loin de la fuite d'une réalité inique dans un monde fantasmé, l'utopie leclézienne est politique en ce qu'elle s'installe au cœur même de la cité pour en dénoncer les injustices, former des « cals de résistance » (Edouard Glissant) et expérimenter par l'imaginaire des contre modèles. L'auteur situe en effet son histoire dans les années 1980, au temps de l'expansion sans complexe du capitalisme américain et à l'ère reaganienne, lorsque les Etats-Unis, partis en croisade contre « L'Empire du mal » (L'URSS), deviennent « les centurions du monde » et combattent agressivement ceux qui, en Amérique latine particulièrement, se réclament de l'idéologie marxiste. La présence en un même lieu d'une double utopie, l'Emporio et Campos, réactualise de fait la double orientation du mouvement de mai 1968, ce temps où l'action se voulait sœur du rêve : l'une politique, influencée pat la théorie marxiste-léniniste, l'autre plus libertaire, porteuse de nouvelles aspirations éthiques, écologiques et culturelles.

Sur le ton de la plus vigoureuse indignation, le texte décrit « la chaîne de la dépendance économique » instaurée par le capitalisme mondial, il dénonce l'appauvrissement d'une terre riche (le chernozem) par le développement de la monoculture de la fraise et fustige « les propriétaires terriens qui puisaient leur or dans la terre noire, dans la sueur des peons, dans la douleur des petits doigts des enfants que l'acide des fraises ronge jusqu'au sang, jusqu'à faire tomber leurs ongles » . Retrouvant les accents de Voltaire, l'auteur dresse un réquisitoire sans concession contre tous les profiteurs de l'exploitation sexuelle des femmes et des enfants dans les pays émergents : « Moi, j'ai toujours détesté le tourisme voyeur, ces incursions des petits-bourgeois des beaux quartiers dans les bidonvilles et les allées à putes des zones de misère. Les gosses du Texas et de la Californie qui vomissent chaque printemps leur dernière année de lycée dans les bars de Juarez, de Nogales, de Tijuana. Les touristes quinquagénaires venus d'Italie, de France, de Suisse pour tenter leur chance dans les pays imaginaires où ils espèrent que leur fric pourra leur permettre d'acheter la petite fille ou le jeune garçon qu'ils ont rêvé de violer dans leur ville. Ou simplement ces écrivains qui croient qu'un verre de bière bu sur la table d'un tripot, dans l'air alourdi, dans le fracas des autocars déglingués, et la musique éraillée d'un juke-box à Cuba, à Manille, à Tegucigalpa, c'est ça, la vie. (104-105) »

À l'extrémité de cette chaîne se trouvent les victimes : les femmes exploitées dans les champs et les usines de congélation, les enfants qui travaillent à la décharge ou dans les plantations de fraisiers, les proies du commerce sexuel, les populations particulièrement exposées aux fléaux sociaux dans les pays pauvres : « des femmes battues et abandonnées, [..] la drogue, [le] sida qui faisait des ravages dans le quartier populaire de San Juan » (136). A l'Emporio, la question de la révolution est à l'ordre du jour, défendue par un révolutionnaire salvadorien exilé et par une « pasionaria », admiratrice du Che, qui exalte l'action de Mgr Romero, « la voix des sans voix », assassiné en 1980, mais elle reste alors aux yeux du narrateur un sujet de palabres « sans plus de conséquences que les discussions d'étudiants, le soir dans les cafés de la ville » . Plus modestement et plus concrètement, Thomas Moises impulse des actions concrètes « gentiment révolutionnaire [s] », comme ouvrir les portes de l'université aux paysans, « faire entrer deux fois par mois dans la demeure somptueuse des hacendados Verdolaga les arrière-petits-enfants des esclaves qui avaient labouré les plantations de canne à sucre au siècle passé » , ou sauvegarder la culture indienne et les langues indigènes, offrant ainsi « la possibilité pour les gens des villages de la montagne de dire qu'ils existent, que leur langue et leur histoire ne sont pas éteints, et qu'ils ont voix au chapitre dans le livre général de la patrie » .

La communauté de Campos donne un cadre concret à nombre des aspirations exprimées par les héros lecléziens dans les livres antérieurs : les préoccupations écologiques en particulier avec la pratique d'une médecine douce à base de plantes, inspirée des sociétés indiennes, l'égalité entre les sexes (c'est une femme Hoatu qui est désignée pour succéder au guide de Campos), « une sensualité libre et contrôlée », la remise en question de la famille restreinte et des formes traditionnelles d'apprentissage. Comme à Summerhill, les enfants sont associés à part entière aux décisions prises par la communauté et le savoir qui ne se limite pas à la connaissance livresque – « l'école est partout, à tout moment » - est source de partage et d'enrichissement mutuel entre jeunes et adultes. Une religion naturelle laisse à chacun l'idée de Dieu et une langue spécifique, « l'Elmen », fait la part belle à la fonction poétique du langage. L'utopie humaniste de Le Clézio échappe à certains travers dangereux des utopies : la forme autoritaire du pouvoir (le fondateur de Campos se fait appeler « le conseiller »  et Thomas Moises est un homme d'ouverture et de tolérance assez faible), la clôture (les jeunes de Campos sont invités à sortir de la communauté pour faire d'autres expériences), le rejet systématique de toute forme de progrès (à Campos, il n'y a nulle hostilité à la médecine moderne ni même aux placements bancaires sous contrôle). Elle s'inscrit cependant dans cette crise des utopies qui a caractérisé le XXe siècle et qu'entérine l'épilogue du livre, situé en 2009. Miné par les conflits de pouvoir entre Historiens et Anthropologues, l'Emporio devient un « Centre du savoir » plutôt académique, le militant révolutionnaire d'hier s'est fait anthropologue ; la pasionaria se consacre à une œuvre humanitaire (elle recueille les enfants abandonnés, sidéens). Les membres de Campos sont expulsés au profit des grands propriétaires et l'expérience désastreuse de l'épisode de la Demi-Lune où ils se réfugient achève de démythifier le symbolisme de l'île déserte comme point de départ d'une vie nouvelle. Quant à Lili de la lagune, elle n'a eu d'autre choix pour échapper à sa misère que de rejoindre la cohorte des « candidates à l'émigration » vers « le rêve américain » et ses « vrai [s] Mc Donald's […] avec les tables en plastique blanc et rouge, les serveurs en costume, et des balançoires et des toboggans dans le jardin » .

Le constat est plus que lucide : il est impossible de faire abstraction de la société qui nous entoure, « on ne peut se démettre », écrivait déjà Le Clézio dans L'Extase matérielle . Ces communautés sont aussi sanctionnées pour leur indifférence à la misère de ceux qui vivent dans « la zone », « ce no man's land du vice et de la pauvreté ». « La révolution tant attendue n'aura pas lieu », profère Daniel Sillitoe, on ne peut être que des médecins ou des « guetteurs de rêves ». Et cependant, à rebours de certains écrits contemporains très dans l'air du temps, Ourania ne distille pas la désespérance, mais presse au contraire le lecteur de garder vivants les rêves d'utopie de son enfance ou de sa jeunesse. Il est réconfortant qu' « Ourania », ce pays idéal et merveilleux dont rêvait l'auteur enfant pour échapper au confinement et aux atrocités de la Deuxième Guerre mondiale ait existé, fût-ce de façon fugace, et que la littérature puisse introduire dans la réalité « la lame » de l'utopie, de l'espérance collective, de l'exigence d'un monde plus juste et plus respectueux de la terre, « notre peau ». Ourania nous invite à guetter les rêves pour lutter contre le « désenchantement du monde », mais à veiller aussi à ce qu'ils ne tournent pas au cauchemar.

Marina Salles

(1) Le Clézio « Voyage en Utopie », entretien avec Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur, 2-8 fev. 2006, p. 88.

 

Olivier NEVEUX, Théâtres en lutte. Le théâtre militant en France des années 1960 à aujourd'hui , Paris, Éditions La Découverte, 2007, 322 pages, 23 euros. octobre 2007*

Le livre d'Olivier Neveux se propose d'analyser les différentes formes que prend l'articulation du théâtre et de la politique de 1960 à nos jours. Rappelant que le théâtre est politique par définition, il précise que son corpus (une soixantaine d'œuvres) ne retiendra que le théâtre militant, les « théâtres en lutte ».

Une histoire à éclats et à éclipses 

Le premier chapitre est consacré à un rappel historique du rôle des « fondateurs » : Sartre et son emploi des formes établies pour parler de politique, le « théâtre épique » de Brecht qui vise à la transformation du spectateur en acteur conscient, le théâtre populaire de Jean Vilar qui, dans son désir de réunir au spectacle toutes les catégories sociales, opte pour une dénonciation indirecte à travers l'actualisation de certains classiques ou la mise en scène d'auteurs plus contemporains. « Deux électrons libres » enfin : Adamov et Armand Gatti, expriment plus radicalement la révolte contre l'injustice.

Le développement chronologique met en lumière les temps forts et les mouvements de recul de ce théâtre militant « tributaire des mouvements auxquels il s'adosse et déterminé par les luttes en cours ». À deux exceptions près (dont Les Paravents de Jean Genet qui fit scandale lors de sa représentation à l'Odéon en 1966), la Guerre d'Algérie n'apparaît qu'obliquement, en toile de fond dans quelques pièces. La Guerre du Vietnam en revanche fait l'objet d'une importante dramaturgie. Napalm d'André Benedetto (1967), V comme Vietnam d'Armand Gatti (1968), l'Homme eux sandales de caoutchouc de Kateb Yacine (1970) ont des enjeux communs : dénoncer une guerre devenue « insupportable à la conscience mondiale », stigmatiser l'agresseur, développer une réflexion et valoriser l'esprit de résistance, la pièce de Kateb Yacine y incluant la revendication marxiste et socialiste. En accord avec l'appel du Che à « créer 2 ou 3 Vietnam », se développent des spectacles militants sur tous les fronts : la révolte des noirs aux USA ( Le Métro fantôme de Leroi Jones), la question coloniale ( Une saison au Congo d'Aimé Césaire, 1967), la Guerre d'Angola ( Le Chant du fantoche lusitanien de Peter Weiss, 1967).

La quasi-inexistence d'un théâtre sur Mai 68 est justifiée par la présence du spectacle dans la rue et sur les lieux de travail. L'imagination qui prend le pouvoir n'a plus besoin de s'exprimer en marge de la vie. Les troupes d'alors : le Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine, le Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis, le Théâtre universitaire de Nancy, le théâtre des Amandiers de Nanterre, se contentent d'accompagner les luttes, puis s'efforcent de maintenir « l'esprit de mai » dans des pièces comme celle de Wolinski et C. Confortès : Je ne veux pas mourir idiot, ou d'Armand Gatti : Interdit aux moins de 30 ans, par exemple.

Mai 68 a ouvert l'ère des « théâtres rouges » qui élaborent les spectacles à partir de « l'analyse concrète de la situation concrète » et s'attachent à montrer « la convergence des opprimés ». C'est ainsi que la troupe Z crée Arthur où t'as mis les montres ? pendant l'action des Lip ; Femmes, soyez des hommes de la Compagnie la Carmagnole se rattache à la lutte des salariées de la CIP. Les troupes militantes investissent tous les terrains où s'expriment une volonté d'émancipation spécifique : l'immigration ( Mohamed prends ta valise de Kateb Yacine en 1972, Ça travaille, ça travaille et ça ferme sa gueule d'Al Assifa, ), l'homosexualité (la Compagnie les Mirabelles), la condition des femmes ( Fémimine de rien par la Carmagnole en 1976), les revendications régionalistes : Mort et résurrection de Mr Occitania (1970) par le Théâtre de la Carriera (la rue en Occitan).

À la fin des années 1970 et au début des années 1980, le théâtre militant marque le pas : un essoufflement qui s'explique par le maigre bilan de ces années d'activisme, le retour de la subjectivité, l'arrivée de la gauche au pouvoir, puis, en 1989, la chute du Mur de Berlin qui semble annoncer la fin de l'Histoire. Des troupes se dissolvent (la Carmagnole en 1982), d'autres - Gatti, Benedetto, Kateb Yacine - tentent de continuer malgré tout, sans grand écho. Il faut attendre les années 1995 pour que, à la faveur du mouvement des sans papiers de Saint Bernard et du retour de la question sociale, le théâtre politique retrouve une certaine vigueur. Il élargit son horizon, exprime sa solidarité avec les exclus ( Mords la main qui te nourrit , 2002), avec les combats des mouvements altermondialistes, dénonce l'intervention de l'OTAN en Afghanistan (La troupe Jolie Môme propose un « cabaret d'urgence » à la Cartoucherie de Vincennes en 2001). Il s'efforce de traduire le choc provoqué par les massacres au Rwanda ( Rwanda 94  : 6 heures de spectacle données par le Groupov que dirige Jacques Delouvellières en 1999) ou l'attentat du 11 septembre 2001 à New-York (Michel Vinaver), tandis que Philippe Caubère, avec 68 selon Ferdinand , revient sur « l'heure des brasiers » (les années 60-70) à travers cette fois le prisme subjectif de son personnage. Très ancré dans la conjoncture sociale et politique, le théâtre militant soulève la question de la représentation et du rapport avec le public.

La question de la représentation et du public

Dans la lignée de Brecht et de Piscator est remis en question le cérémonial du spectacle théâtral : l'assemblement et la communion d'un public face aux « professionnels de la représentation ». En 1968, le festival officiel d'Avignon se voit contesté par le Living Théâtre et les « happenings » des groupes d'agit-prop. Engagés dans la solidarité avec les militants, les « théâtres rouges » investissent de nouvelles scènes : la rue, les gares, les universités, les parvis de supermarchés. Les représentations sont souvent suivies de débats au cours desquels la vision des comédiens est confrontée au vécu et parfois aux critiques des acteurs réels qui peuvent en contester la légitimité. Les salariées de la CIP interprètent elles-mêmes des sketches du Théâtre du Levant. Le Théâtre de l'opprimé d'Augusto Boal, fondé au Brésil en 1960 et popularisé en France à partir de 1977, systématise le refus de la médiation du comédien et propose des « dispositifs participatifs » susceptibles de faire apparaître des spect-acteurs ». Avec sa création à Saint-Nazaire de Le canard sauvage qui vole contre le vent en faveur de la libération de Boukovski, dissident emprisonné en Union soviétique, l'anarchiste Armand Gatti se propose d'abolir toute représentation ou démonstration pour « inscrire dans l'espace public un acte combattant ». Mais ces innovations ont leurs limites : la participation du public soulève le problème d'une éventuelle manipulation et la libération de Boukovski en 1976 laisse Armand Gatti et sa troupe, désemparés.

Voué à développer une prise de conscience, voire un engagement dans l'action politique, ce théâtre « didactique et matérialiste » récuse le « psychologisme », se dépouille du décor et des accessoires, du poids des institutions, et place la fiction et l'esthétique au service de la pensée. Chaque situation d'oppression, chaque acte de résistance devient emblématique de toutes les oppressions et de toutes les révoltes à travers le monde, les personnages incarnent des types humains exemplaires, les forces en présence. Sous-tendues par la théorie marxiste – qu'elles peuvent éventuellement incarner dans des créations allégoriques telles Le Petit train de Monsieur Kamodé (Kapitaliste, Monopoliste d'Etat, 1969) ou Emballage d'André Benedetto (1971) , écrit à partir du premier chapitre du Capital de Marx -, certaines de ces œuvres développent une « dramaturgie axiomatique » et affichent une totale subjectivité en se plaçant exclusivement du point de vue révolutionnaire. Une communauté d'objectifs  - dénoncer toutes les formes d'oppression et d'exploitation -, d'idéologie – généralement marxiste et le plus souvent anti-stalinienne -, une même volonté d'agir sur le spectateur pour le transformer et contribuer à son émancipation n'induisent pas au demeurant une homogénéité de ces productions théâtrales.

Un théâtre hétérogène

Le livre d'Olivier Neveux en soulignant une grande recherche et diversité formelles, mais aussi l'hétérogénéité politique de ce théâtre, combat en effet les préjugés de la doxa post-moderne concernant le schématisme et l'ennui qui caractériseraient nécessairement le théâtre engagé. À la recherche de nouveaux publics, ces troupes retrouvent les formes du théâtre populaire ( La Ballade de Dame Kulture ), la farce en particulier ( La farce de Burgos ),  car le rire est une arme puissante au service de dénonciation et de la transgression. Des formes anciennes ou classiques sont réhabilitées pour évoquer l'actualité  : Dario Fo introduit par exemple des références bibliques et médiévales dans Mystère Bouffe (1974) et Alain Badiou avec Ahmed le subtil présente une adaptation contemporaine des Fourberies de Scapin. Mais des critiques s'élèvent contre cette utilisation de modèles du passé pour exprimer la complexité du présent et Augusto Boal invente des formes nouvelles susceptibles de « déconditionner le spectateur ». André Benedetto, qui reste fidèle à l'esthétique brechtienne, garde dans ses pièces marxistes la tension entre le discours théorique et l'expression poétique par le recours à l'allégorie, « l'image pensante » (Philippe Ivernel). Dans L'écharpe rouge , monté par Antoine Vitez (1984), Alain Badiou pose la question du parti, mais dans une langue riche, lyrique, un « style claudélien ».

À cette « polymorphie esthétique » répond l'hétérogénéité politique de ces spectacles à l'image d'un « champ militant divisé, conflictuel : des sympathies de Benedetto pour le PC, de la troupe Z pour Révolution ! à l'anarchisme d'Armand Gatti qui sera totalement abandonné par toutes les formations gauchistes lors de son expérience à Saint-Nazaire. La pièce L'Age d'or d'Ariane Mnouchkine sera vivement critiquée par le groupe Foudre lié à l'UCF-ml. Quant à LCR, elle applique la consigne de Trotsky et de Breton : la liberté en art. Contrairement au « réalisme socialiste », ce théâtre ne donne pas une image uniforme du peuple, mais en souligne les contradictions politiques et idéologiques par la polyphonie des voix : ainsi d' Histoire, vieille taupe, tu as fait du bon travail , par le groupe Z (1976) où chaque personnage devient un type qui représente la classe ouvrière dans ses disparités.

Ce livre intéressant et très documenté est le bienvenu pour rappeler que la vocation de l'art et du théâtre en particulier n'est pas d' « accompagner toujours les idéologies dominantes, qu'il peut participer, à sa manière, aux combats émancipateurs » et que ces derniers peuvent constituer un « matériau poétique d'importance » et susciter des créations festives et roboratives.

Marina Salles

 

Jean-Michel PALMIER, Walter Benjamin, le Chiffonnier, l'Ange et le Petit Bossu - Esthétique et politique chez Walter benjamin, édition posthume établie, annotée et préfacée par Florent Perrier, Paris, Klincksieck, 2006, 866 pages, 39 €. octobre 2007*

Entre la destinée du critique qui, malade, n'a pu achever son étude et l'œuvre de Walter Benjamin, brutalement interrompu par le suicide de l'auteur qui laisse à l'état de fragments ses Passages parisiens , existe un parallélisme tragique qui force l'émotion.

Dans cette « somme » de 731 pages sans les annexes, Jean-Michel Palmier, éminent spécialiste de la littérature allemande, se propose de « tenter d'unir en un même regard l'itinéraire vécu et théorique de Benjamin, son insertion dans l'histoire, l'interaction permanente des différentes problématiques qui affluent dans chacun de ses essais ». Le livre met ainsi en lumière « la tragédie de l'intellectuel allemand entre deux cataclysmes », décrit un itinéraire politique et analyse les tensions irréductibles qui animent l'œuvre, inclassable.

Un « intellectuel prolétarisé »

Walter Benjamin est né le 15 juillet1892 dans le Berlin de Guillaume II, d'une famille juive assimilée et aisée qui le protège et le coupe de la misère environnante. Mais en 1924, après des études à Munich, à Berne, et une thèse brillante (1919), l'échec de son habilitation – son mémoire sur les rapports entre le « Trauerspiel » (drame baroque) et la tragédie étant apparu trop en décalage avec le conformisme universitaire – marque le début d'une « galère » sociale et financière et d'une fragilité psychologique qui nourrissent ses pensées suicidaires. Pour survivre, l'écrivain doit multiplier les publications dans les revues, s'adonner à des tâches alimentaires à la radio et s'appuyer sur l'aide que lui apporte l'Institut de Francfort dirigé par Adorno et Horkheimer. En 1939, contraint à l'exil, il connaît le sort des émigrés, et quand le 26 septembre 1940, il comprend qu'il ne lui est plus possible de se réfugier en Espagne pour fuir l'avancée des Allemands, Benjamin, épuisé, met fin à ses jours. Il a 48 ans et sur sa tombe à Port-Bou, on peut lire cette phrase à méditer : « Il n'est aucun document de culture qui ne soit aussi document de barbarie ».

L'évolution politique

Ce déclassement social, mais aussi ses rencontres et ses lectures sont à l'origine de la rupture de Walter Benjamin avec la bourgeoisie dont il est issu. Il s'intéresse d'abord au « Mouvement de la jeunesse libre allemande » qui, à l'instar d'autres mouvements de jeunesse tel « Wandervogel » (l'Oiseau migrateur), exaltait le rêve, le sentiment, le désir néo-romantique du retour à la nature contre la toute puissance du rationalisme dans l'Allemagne wilhelminienne. Mais, selon Jean-Michel Palmier, l' « anarchisme éthique et religieux » de l'auteur de Sens unique entra en désaccord avec l'orientation politique de ces formations - dont certaines rejoignirent les jeunesses hitlériennes.

En 1924, il rencontre la pensée marxiste à la lecture d'Histoire et Conscience de classe de Lukacs et sous l'influence d'une jeune Russe, Asja Lacis, puis, à partir de 1930, de son ami Bertold Brecht. Le «  flâneur » qui, dans  Enfances berlinoises, se mettait en quête de la dimension poétique de la ville, prend conscience, avec la crise économique, que l'écrivain ne peut faire abstraction des problèmes politiques et sociaux : « Jamais personne n'a le droit de conclure une paix séparée avec la pauvreté lorsqu'elle tombe comme une ombre géante sur son peuple et sa maison ». Il affirme la nécessité d'écrire l'histoire du point de vue des vaincus et aussi sa foi dans la révolution bolchevique pour répondre à la situation dramatique dans laquelle se trouve la République de Weimar. Mais cet engagement restera strictement intellectuel et ne se traduira jamais par une adhésion au Parti communiste. Son approche du matérialisme reste par ailleurs « problématique » dans son œuvre qui, loin d'être vectorielle, tente des articulations et des conciliations, incomprises le plus souvent y compris par ses amis proches (Scholem, Brecht, Adorno).

Une œuvre inclassable

Pour Walter Benjamin, l'intellectuel se situe « entre les fronts ». Son engagement marxiste ne s'oppose pas, par exemple, à son attachement au judaïsme. L'auteur tente au contraire une synthèse entre les théories théologiques et celles du matérialisme. Au concept de progrès, il substitue la théorie de la catastrophe ou de l'apocalypse dans son analyse de la « mélancolie » qui imprègne l'imaginaire allégorique des œuvres baroques (trauer= tristesse) ou avec cette image de « l'Ange pleurant sur les ruines de l'Histoire », empruntée au tableau de Paul Klee : Angelus Novus. Le motif de la chute apparaît dans sa conception du langage - et en particulier du nom - comme « souvenir du Verbe divin dans le langage humain » et dans sa défense d'une certaine « magie » du langage pouvant traduire « l'essence spirituelle des choses » : « Toute vérité a sa demeure, son palais ancestral dans la langue ». Il superpose enfin espérance révolutionnaire et messianisme juif - un lien possible à établir, selon Michael Löwy ( Rédemption et utopie. Judaïsme libertaire en Europe centrale , Paris PUF,1988, p. 22). Mais la pensée de Walter Benjamin ne suit pas non plus l'orthodoxie marxiste. Aux catégories de la totalité associées à la démarche marxiste, il oppose, en particulier dans les  Passages parisiens, un goût pour le fragment, le labile, l'inachevé et l'attention au détail, à l'infime, aux rebuts (comme « le chiffonnier » de Baudelaire), à partir desquels il pense pouvoir lire la totalité de l'histoire d'une société. Benjamin, qui ne s'est guère intéressé à l'Expressionnisme et aux avant-gardes allemandes mais s'est montré fervent lecteur de Proust, de Kafka et de Baudelaire, cherche dans l'observation du passé un éclairage pour le présent. Ainsi mettre en lumière le processus de réification à l'œuvre sous l'action du capitalisme dans le Paris du XIXe siècle permet de mieux comprendre le temps présent. Et c'est en cela que « sauver » les œuvres du passé par la critique s'apparente à un « acte révolutionnaire », sachant que l'œuvre d'art n'est pas réductible à sa vérité historique et qu'elle ne peut répondre à aucune fonction de propagande : « La tendance d'une œuvre d'art ne peut être politiquement juste que si elle est littérairement juste. »

Une dernière hésitation se fait jour dans l'Essai sur l'œuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique . Le XIXe siècle, avec l'apogée du capitalisme et le développement de la technologie, met fin à l'autonomie de l'œuvre d'art et à « l'aura » que lui conféraient son originalité, son unicité. Or, pour Benjamin, « la reproductibilité technique » favorise certes la réification de l'œuvre d'art, mais aussi sa large diffusion auprès d'un public de masse, une réception collective simultanée quand l'appréhension de l' « aura » est un exercice solitaire. Loin d'y voir un appauvrissement, Benjamin y perçoit une chance pour l'art. La photographie, la radio, le cinéma offrent de puissants et nouveaux moyens d'exploration du réel, dépouillés de psychologisme. Ainsi la photographie et le cinéma redécouvrent le visage humain à travers l'homme quelconque : dans Octobre par exemple, Eisenstein « a donné un visage aux masses par le procédé du cadrage ». Cet optimisme technologique et politique suscitera les réserves d'Adorno et de Kracauer qui observent comment le cinéma nazi (cf. Les Dieux du stade de Leni Riefenstahl, 1936), devient, grâce à la technologie, un puissant instrument de manipulation des masses, s'efforçant de « recréer l'illusion d'une communauté dans un monde rationalisé et désenchanté ».

De cette remarquable étude, il ressort que la pensée riche et complexe de Walter Benjamin est faite aussi de ces hésitations, de ces « contrariétés », eût dit Montaigne, que toute tentative pour l'intégrer à la tradition du matérialisme dialectique est une simplification, et qu'il faut garder à l'esprit l'importance de « la dimension romantique, anarchiste et messianique qui parcourt son œuvre ».

Bibliographie succincte des œuvres de Benjamin

- Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l'apogée du capitalisme , trad. J. Lacoste, Paris, Payot, 1982. Réed. Petite bibliothèque Payot, 2002.

- Essais sur Brecht , trad. Ph. Ivernel, Paris, La Fabrique, 2003.

- Fragments philosophiques, politiques, critiques littéraires , trad. C. Jouanlanne et J.-F. Perrier, Paris, PUF, 2001.

- Œuvres , trad. M. de Gandillac, R. Rochlitz et P. Rusch, Paris, Gallimard, 2000, 3 vol.

- Origines du drame baroque allemand , trad. Samuel Muller, Paris, Flammarion, 1985. Réed. « Champs Flammarion », 2000.

- Paris, capitale du XIXe siècle , trad. J. Lacoste, Paris, Ed. du Cerf, 1989.

- Rastelli raconte … et autres récits , trad. P. Jaccottet et M. de Gandillac, Paris, Ed. du Seuil, 1987.

- Sens unique précédé de Enfances berlinoises et suivi de Paysages urbains , trad. J. Lacoste, Paris, Les Lettres Nouvelles / Maurice Nadeau, 1978.

- Sur l'art et la photographie, trad. C. Jouanlanne et M. B. de Launay, Paris, Ed. Carré, 1997.

Marina Salles.

 

Rémi PEPIN, Rebelles. Une histoire de rock alternatif , Paris, Hugodoc, 2007, 265 pages, 25 euros. février 2008*

« La jeunesse qui a emmerdé le Front National » lors de ses années lycéennes va dévorer cet ouvrage retraçant l'épopée du rock alternatif hexagonal. Rémi Pépin est à la fois témoin et acteur direct de cette aventure des punks des quartiers de l'Est parisien. Il a été musicien du groupe Guernica, et il retrace depuis 1979 la vie quotidienne de ces punks, redskins ou anars, qui, de squats en squats, de concerts sauvages en autoproductions, de répétitions chaotiques en expositions dans des galeries d'art, développent un nouveau graphisme, une nouvelle esthétique, une nouvelle presse et une nouvelle musique : le punk.

L'ouvrage de Rémi Pépin n'est pas seulement un recueil de mémoires d'un musicien de la scène punk - comme il en existe des quantités-, mais faisant œuvre d'historien, il replace les événements, les anecdotes et les évolutions de ce mouvement dans son contexte politique (à la fois local et national, voire international) et culturel : celui des années 80. L'auteur ne se contente pas de chroniquer les débuts des groupes issus des squats parisiens, il fait allusion à la province, notamment en évoquant les lyonnais de Parabellum, les excellents Les Thugs d'Angers, les Babylon Fighters de Saint-Etienne ou les Shériffs de Montpellier (bien évidemment les esprits chagrins chercheront les exclus de ces listes, comme certains groupes de la scène bordelaise, ou les Sales Majestés et Infraktion, qui se sont réellement épanouis au début des années 90).

S'il utilise une démarche parfois téléologique et axée autour des groupes majeurs que sont les Bérurier Noir, la Mano Negra et les Wampas, il élabore une mise à distance, un retour critique sur la genèse et le fonctionnement de ces groupes, sur les différentes poursuites de carrière, sur la gestion de la réussite commerciale qu'ils ont réussi ou failli à mettre en place, sur l'adaptation de théories politiques très radicales à ces succès ou à la notoriété. On peut peut-être lui reprocher, dans le traitement de la rivalité légendaire entre Mano Negra, Boucherie Production et Bérurier Noir, un certain parti pris pour ces derniers, mais il illustre avec talent les choix politiques des uns et des autres. Rémi Pépin souligne avec justesse et précision les influences et les engagements politiques de tous ces groupes punks alternatifs des années 80, devenant la scène rock des années 90, pour ne citer que Kid Loco, Mano Negra, Pigalle, les Garçons Bouchers, les Négresses Vertes, qui, et c'est la thèse de l'auteur, ont profité du succès des Bérus, une voie ouverte qui arrive jusqu'à nos jours avec la reconnaissance « médiatique » des Wampas.

Les Bérurier Noir, ou plutôt le collectif d'artistes, de musiciens, évoluant à leur côté, ont lié un discours politique très marqué par l'extrême gauche à une musique punk très spontanée, reprenant en cela les groupes punk anglais comme les Clash ou la scène hardcore américaine (Black Flag, Dead Kennedys ou Bad Religion). Les Bérus et les autres groupes de la mouvance punk sont des défenseurs acharnés de la démocratie directe, des pourfendeurs de l'extrême-droite, de l'oppression, et s'affirment généralement anticapitalistes. Rémi Pépin rappelle la création du SCALP (Sections Carrément Anti Le Pen), la séparation de la mouvance skinheads et punks, l'implication des Redskins dans l'antifascisme radical. Sa mise en parallèle entre la politique d'urbanisme élitiste du maire de Paris des années 80 et le mouvement vers les squats et vers l'Est, le rappel de l'influence « trotskiste » sur les Bérus, de la fascination pour l'anarchie au sens large et parfois vague de l'ensemble de ces punks, la concomitance avec une certaine structuration des Autonomes, font de ce livre un ouvrage de référence sur l'histoire du punk français, aussi bien qu'une analyse pertinente des individus en marge de la société des années 80-90. Ce travail apparaît comme le pendant français de Lipstick Traces. Une histoire secrète du vingtième siècle (Paris, Editions Allia, 1998), sans le côté ésotérique de l'ouvrage de Marcus Grail.

De plus, la mise en page et l'iconographie très abondante - Rebelles contient à chaque page des manifestes, des extraits de fanzines, des flyers, des pochettes de disques, des photos, des inscriptions murales, des dessins, des paroles de chansons, des slogans- font de ce livre un recueil de sources importantes, souvent inédites sur le mouvement punk dans ses différentes variantes artistiques et politiques. Ce bel objet nous replonge avec délice dans ces années où certains d'entre nous se sont éveillés à la politique en scandant des refrains de chansons, où la « conscientisation des masses » fut à la fois radicale et festive. Salut à toi, Rémi Pépin.

Yannick Beaulieu

 

Pascal ORY, Jeanne BEAUSOLEIL, (dir)., Albert Kahn. Réalités d'une utopie , Boulogne-Billancourt, Musée départemental Albert Kahn, 1995, 407 p., 29,5/26 cm, nomb. ill., env. 50 €. octobre 2007*

Ce livre ambitieux, auquel ont participé des historiens réputés, Pascal Ory ou Sophie Coeuré, également Emmanuel Naquet, permet de faire le point sur Albert Kahn (1860-1940), un personnage un peu hors norme sur la scène française, banquier et mécène. On trouve davantage ce type d'individus aux Etats-Unis. Originaire de Marmoutier, ce juif alsacien cultivé – il entretient une longue correspondance avec Bergson – fit fortune en spéculant sur les mines d'or et de diamants d'Afrique du Sud. Célibataire, austère dans sa vie comme dans sa mise, il décida « d'utiliser sa fortune pour bâtir une œuvre », comme l'écrit un des contributeurs.

Toute sa vie, il eut le souci d'aider à former l'élite du pays, la France, pour lequel il avait un attachement particulier. Par « les  Bourses autour du Monde », il facilite les voyages de découverte d'étudiants avancés, souvent jeunes agrégés, persuadé que le savoir livresque ne suffit pas. C'est ainsi que Félicien Challaye (1875-1967), major à l'agrégation de philosophie, plus tard célèbre pacifiste et anticolonialiste, fit le tour du monde (1900-1901), découvrant les abus des Français en Indochine, puis des compagnies concessionnaires au Congo. Il finança aussi « les Archives de la Planète », une entreprise de collecte de documents scientifiques conduite sous la direction du géographe Jean Brunhes, dont il finançait par ailleurs la chaire au Collège de France. Des opérateurs envoyés partout dans le monde ramenèrent des dizaines de milliers de photographies, des films aussi, qui étaient montrés dans sa propriété de Boulogne, devenue depuis 1986 Musée départemental des Hauts-de-Seine. Un jardin attenant, conçu par Kahn, évoque sur 4 hectares la diversité végétale du monde : du jardin japonais, pays qu'il affectionnait particulièrement, au jardin anglais, en passant par la forêt vosgienne ou le jardin à la française.

Considérant que la France était en retard, notamment par rapport à l'Allemagne, dans le domaine des sciences sociales, Kahn finança un « Centre de Documentation sociale » installé à l'ENS, rue d'Ulm. Son premier directeur en fut Célestin Bouglé. Sous sa direction l'activité d'archivage et de publication est intense : pas moins de 14 bulletins furent publiés tout au long des années 1920 surtout. En juillet 1933 le centre accueille une partie de la bibliothèque et des chercheurs de l'Institut de Recherches sociales de Francfort (Théodore Adorno, Max Horkheimer) fermé par Hitler. Le Centre sera lui-même fermé par Jérôme Carcopino en 1941 et le fonds transféré à la Bibliothèque de la Guerre, aujourd'hui BDIC, à Nanterre.

Enfin, pour nous en tenir à l'essentiel, Kahn créa un lieu de débats, « le Comité national d'études sociales et politiques » (CNESP). Des universitaires (l'économiste François Simiand) y côtoient des syndicalistes (Léon Jouhaux de la CGT), mais aussi des industriels (Michelin) et des banquiers. Ce comité se veut laboratoire d'idées. Certes la tonalité des débats le placent loin des avant-gardes intellectuelles et politiques, mais les analyses sont variées et bien informées. La révolution russe suscite de la curiosité sinon de la sympathie, et la politique de conciliation vis-à-vis de l'Allemagne de Weimar est préférée à la politique de force. Ces initiatives, bien mises à mal par la crise de 1929 et les revers de fortune de Kahn, seront définitivement anéanties par le régime de Vichy. Momentanément l'initiative privée avait permis de remédier en partie aux lacunes d'un Etat, défaillant dans le domaine de la recherche en sciences sociales.

Salles Jean-Paul

 

Nicole RACINE, Michel TREBITSCH (dir.), Intellectuelles. Du genre en histoire des intellectuels , Bruxelles, Editions Complexe, IHTP-CNRS, 2004. Mars 2007*

De cet ambitieux ouvrage collectif, chacune des trois parties ne répond pas également à notre attente. La première, qui étudie la naissance des intellectuelles depuis la Renaissance, est de loin la plus intéressante. Une des contributions (Danielle Haase-Dubosc) redonne toute son importance à Madeleine de Scudéry brillante intellectuelle, créatrice de la Carte du Tendre, en 1653, qui propose aux hommes et aux femmes un nouveau contrat, substitué au contrat de mariage en vigueur à l'époque, considéré par elle comme la base du « long esclavage des femmes ». Antoine Lilti montre aussi avec finesse, à travers le portrait qu'il fait de Madame Geoffrin, qui reçut dans son salon pendant 30 ans toute la fine fleur des intellectuels de son temps, les limites de la libération de la femme au XVIIIe siècle. Il n'est pas étonnant qu'elle ait peu écrit et qu'elle ait tenté de se faire passer pour une « ignorante », car si elle s'était écartée du modèle mondain en vigueur à l'époque, elle aurait encouru les pires reproches. On demandait à la femme de se contenter de pratiquer l'art de l'hospitalité. Mais c'est le XIXe siècle, étudié ici par Michelle Perrot (« Les intellectuelles dans les limbes du XIXe siècle »), qui parachève la défaite des femmes (à cette époque, « on instruit les garçons » mais « on éduque les filles »). Désormais on demande à la femme d'être « l'ange du foyer », la consolatrice de son grand homme, muse, au mieux, ou auxiliaire.

Les contributions, en 2 e et 3 e parties, qui traitent du XXe siècle, sont plus décevantes. Celle d'Ingrid Galster au titre pourtant alléchant : « Les chemins du féminisme entre la France et les Etats-Unis (1947-2000) », n'est qu'une esquisse rapide sur les influences réciproques entre féministes françaises et américaines, les travaux de Simone de Beauvoir notamment (1), nourrissant la réflexion des Américaines, dont l'activisme plus précoce stimula les initiatrices françaises du MLF (1970). Parmi les autres contributions, celle de Claude Piganiol-Jacquet, sur le problème du genre dans ATTAC, s'apparente plutôt à un témoignage personnel dont cette organisation phare de l'alter mondialisme ne sort pas grandie, d'ailleurs.

Jean-Paul Salles

(1) Ingrid Galster, professeure à l'Université de Paderborn (Allemagne), a dirigé en 2004, chez l'éditeur parisien Champion, un ouvrage collectif réalisé pour le 50 e anniversaire de la publication du Deuxième Sexe (1949), sous le titre Simone de Beauvoir : le deuxième sexe

 

Jonah RASKIN, A la recherche de B. Traven , Arles, Les fondeurs de briques, 2007 (1980 pour l'&eacut