Mouvement social

Mouvements artistiques et intellectuels

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


- Justyne BALASINSKI, Lilian MATHIEU, dir., Art et Contestation , Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, 233 pages, 19 euros

- Jean-Pierre BAROU, Sartre, le temps des révoltes , Paris, Stock, 2006, 197 pages, 17 euros

- Edward BELLAMY, C'était demain , Montréal, Lux éditeur, 2007, 276 pages, 26 euros

- Gérald BLONCOURT et Michael LOWY , Messagers de la Tempête. André Breton et la Révolution de janvier 1946 en Haïti. Pantin, 2007, Le Temps des Cerises. 181 pages, 18 €

- Vincent BOUNOURE, L'évènement surréaliste, Paris, L'Harmattan, Coll. Philosophique, 2004, 335 pages, 28,50 euros.

- Paul-Henri BOURRELIER, La Revue Blanche, une génération dans l'engagement, 1890-1905 , Paris, Fayard, 2007, 1097 p. + annexes, bibliographie, index, au total 1200 p., 45 €

- Sébastien BOUSSOIS, Maxime Rodinson. Un intellectuel du XX e siècle , Paris, Riveneuve, 2008, 182 p., 15 €

- Catalogue de l'Exposition « Le Groupe de Bloomsbury », Roubaix, Musée d'Art et d'Industrie dit La Piscine (21 novembre 2009-28 février 2010), Paris, Gallimard, 2009, 255 p., nombreuses illustrations, 39 €

- Alban CERISIER, Une histoire de la NRF, Paris, Gallimard, 2009, 611 p., 25 €

- Jean CHESNEAUX, L'engagement des intellectuels 1944-2004. Itinéraire d'un historien franc-tireur, Toulouse, Editions Privat, 2004, 446 p., 26 €.

- Jean-François CHEVRIER, Walker Evans dans le temps et l'histoire, Paris, 2010, L'Arachnéen, 203 pages, 25 €

- Michael Scott CHRISTOFFERSON, Les intellectuels contre la gauche. L'idéologie antitotalitaire en France (1968-1981) , Marseille, Agone, collection « Contre-feux », 2009 (édition originale 2004), 454 pages, 25 euros

- Bruce CLARKE, Dominations , Paris, Homnisphères, collection Savoirs autonomes, 2006, 224 pages, 20 euros

- Piet DE GROOF, Le général situationniste . Éditions Allia, Paris, 2007. 304 pages, 15 Euros

- Eric DESHAYES, Dominique GRIMAUD, L'underground musical en France , Marseille, Le Mot et le Reste, collection « Formes », 2008, 328 pages, 23 euros

- Jérôme DUWA, Surréalistes et situationnistes vies parallèles, Paris, Editions Dilecta, 2008. 235 p., 26 €

- Guy-Joseph FELLER, Colère rouge. Hommage à Marcel Donati, militant et poète ouvrier , Longwy, ed. Paroles de Lorrains, 2006, 310 p.

- Maxime GORKI, Un premier amour et autres histoires , Le Temps de Cerises, 2007, 261 p, 17 euros

- Dick HEBDIGE, Sous-culture. Le sens du style , Paris, Editions Zones/La Découverte, 2008, 154 p., 13 €

- Henri HEINE, Lutèce. Lettres sur la vie politique, artistique et sociale de la France, Paris, 2008, éditions La fabrique, 475 pages, 25 €

- Francis JEANSON, Cultures & « non-public », Bordeaux, Bord De L'Eau, Escales 3, 2009, 92 pages, 10 €

- David KING, Le commissaire disparaît. La falsification des photographies et des œuvres d'art dans la Russie de Staline , Paris, Calman-Lévy, 2005, 192 p

- Guillaume KOSMICKI, Musiques électroniques. Des avant-gardes aux dance floors , Marseille, Le Mot et le Reste, collection « Formes », 2009, 408 pages, 23 euros

- J.M.G. LE CLEZIO, Ourania, Paris, Gallimard, 2006, 295 pages

- Michael LÖWY, Rédemption et utopie. Le judaïsme libertaire en Europe centrale , Paris, Éditions du Sandre, 2009, 303 pages, 32 €

- Emmanuelle LOYER, Paris à New York. Intellectuels et artistes français en exil, 1940-47 , Paris, Hachette-Littératures, Collection « Pluriel », 2007, 500 p., 10,50 €

- Olivier NEVEUX, Théâtres en lutte. Le théâtre militant en France des années 1960 à aujourd'hui , Paris, Éditions La Découverte, 2007, 322 pages, 23 euros

- Gérard NOIRIEL, Histoire, Théâtre, Politique , collection Contre-feux, Agone, Paris, 2009, 190 pages, 15 €

- Pascal ORY, Jeanne BEAUSOLEIL, (dir)., Albert Kahn. Réalités d'une utopie , Boulogne-Billancourt, Musée départemental Albert Kahn, 1995, 407 p., 29,5/26 cm, nomb. ill., env. 50 €

- Jean-Michel PALMIER, Walter Benjamin, le Chiffonnier, l'Ange et le Petit Bossu - Esthétique et politique chez Walter benjamin, édition posthume établie, annotée et préfacée par Florent Perrier, Paris, Klincksieck, 2006, 866 pages, 39 €

- Christiane PASSEVANT, Larry PORTIS, Dictionnaire des chansons politiques et engagées. Ces chants qui ont changé le monde , Paris, Scali, 2008, 464 p., 34 €

- Rémi PEPIN, Rebelles. Une histoire de rock alternatif , Paris, Hugodoc, 2007, 265 pages, 25 euros

- Nicole RACINE, Michel TREBITSCH (dir.), Intellectuelles. Du genre en histoire des intellectuels , Bruxelles, Editions Complexe, IHTP-CNRS, 2004

- Jacques RANCIERE, Le spectateur émancipé, éditions La fabrique, Paris 2008, 145 pages, 13 €

- Jonah RASKIN, A la recherche de B. Traven , Arles, Les fondeurs de briques, 2007 (1980 pour l'édition originale), 320 pages, 23 euros

- Arno RUDEBOY, Nyark Nyark ! Fragments des scènes punk et rock alternatifs en France, 1976 – 1989, Éditions La Découverte, Paris, 2007, 257 pages, 29,50 € (inclus un CD de compilation)

- Guillaume RUFFAT (avec Cyrille ARCHAMBAUD et Audrey LE BAIL), Révolution musicale. Les années 67, 68, 69 de Penny Lane à Altamont , Marseille, Le mot et le reste, collection Formes, 2008, 368 p., 23 €

- Nadia TAÏBI, La philosophie au travail. L'expérience ouvrière de Simone Weil , Paris, 2009, L'Harmattan, collection Ouverture philosophique, 267 pages, 26 €

- Karel TEIGE, Liquidation de l'art , Paris, Allia, 2009, 96 pages, 6,10 €

- Sandra TERONI, Wolgang KLEIN (dir.), « Pour la défense de la culture. Les textes du Congrès international des écrivains, Paris, Juin 1935 », textes réunis et présentés par S. Téroni et W. Klein, Dijon, EUD, 2005, 665 pages..

- Frédéric THOMAS, Rimbaud et Marx : une rencontre surréaliste, Paris, L'Harmattan, 2007, 293 pages, Préface de Michael Löwy, 32 €

- Christophe TRAINI, La musique en colère , Paris, Sciences Politiques. Les presses, collection Contester, 2008, 128 p., 10 €

- Joris VAN PARIJS, Frans Masereel. Une biographie , é ditions AML, Luc Pire, 2008, Bruxelles, 441 pages, 27 €

- Anne VERNAY, Richard WALTER, La main à plume…Anthologie du surréalisme sous l'Occupation. Préface de Gérard Durozoi. Paris, Éditions Syllepse, 2008, 350 p., 30 €

- David VIAL, Gabrielle ou la révolution relative , Les éditions libertaires, collection « No Futurs », 2006, 144 pages, 10 €

 

 

 

Justyne BALASINSKI, Lilian MATHIEU, dir., Art et Contestation , Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006, 233 pages, 19 euros. octobre 2007*

Cet ouvrage réunit les communications présentées au Colloque de Paris X-Nanterre sur « Art et contestation sociale », le 25 juin 2004. Malgré, parfois, l'impression de patchwork – telle contribution sur les « lecteurs de polars » me semblerait mieux trouver sa place dans un ouvrage sur la sociologie des lecteurs, telle autre (« la créativité comme arme révolutionnaire ») dans un livre sur mai 68 – ce livre contient des études précises et utiles sur les avant-gardes ou les marges artistiques : celle de Lilian Mathieu sur le rock identitaire français lié à l'extrême droite ou celle d'Isabelle Sommier sur le rap italien plutôt engagé à l'extrême gauche, naissant dans les années 1990 dans les squats autogérés, les Centres Sociaux Occupés et Autogérés (CSOA).

Mais les contributions les plus riches sont celles qui ouvrent le livre : celle de Baptiste Giraud (Paris I) sur Zebda et celle de Christophe Traïni (IEP Aix) sur la « ligne Imaginot ». Le rappel de l'aventure de Zebda, groupe toulousain issu d'une association socioculturelle de quartier, Vitécri, est passionnant. Les Zebda entreprennent un travail de dé-stigmatisation d'eux-mêmes, groupe de jeunes maghrébins. Evitant tout repli communautaire, ils s'efforcent de faire reconnaître leur citoyenneté française sans abandonner leur particularité culturelle. Par ailleurs ils utilisent le support culturel pour générer des formes d'activités collectives : « Une seule tactique, le collectif ! ». Contre la morosité et le défaitisme, il faut rester…Motivés !

Quant à l'énigmatique « Ligne Imaginot » étudiée par Ch. Traïni, c'est un ensemble de groupes de musique tels les Fabulous Trobadors de Toulouse, les Massilia Sound de Marseille, les Nux vomica de Nice, appartenant à la mouvance reggae-trouba-mufin-rap. La principale originalité de ces groupes, tous du Midi, est de nourrir leur musique en puisant à diverses sources culturelles, sans oublier la tradition occitane (ou nissarde !), mélangeant l'art des troubadours et le reggae. Parallèlement les Fabulous Trobadors s'emploient à restaurer la convivialité à Toulouse, organisant des repas de quartier à Arnaud Bernard notamment.

En adhérant à la cause de l'anticentralisme culturel, les imaginistes mènent un combat salutaire contre « une des caractéristiques les plus regrettables que la société française doit au mode de construction étatique qui l'a façonnée de longue date » (p.63), rendant à son public l'estime de lui-même. Et en effet Toulouse en particulier semble connaître sa « movida » depuis quelques années, tellement les initiatives politiques et culturelles y sont variées et dynamiques.

Salles Jean-Paul.

 

Jean-Pierre BAROU, Sartre, le temps des révoltes , Paris, Stock, 2006, 197 pages, 17 euros. janvier 2007*

Ce livre nous parle d'une époque très ancienne, non pas préhistorique bien au contraire, mais habitée par une Histoire que beaucoup s'employaient à rendre enfin maîtrisable, au sens où l'homme pourrait enfin commencer à construire sa vie, délivré qu'il serait du Capital et de Dieu, ceux-ci gisant abattus, détruits et en miettes à ses pieds. Oui, une autre époque, vraiment, très différente de la nôtre, dans laquelle les luttes de classes, l'agitation politique, sociale et ouvrière (que personne n'aurait imaginé nommer « mouvement social », cela c'est pour plus tard, pour aujourd'hui, pour maintenant, ce que Alain Badiou, dans Le Siècle (Seuil, 2005) nomme à juste titre la «  Restauration ») emplissait l'espace public au point d'avoir une rubrique quasi quotidienne dans Le Monde .

Il nous parle du « temps des révoltes » et du rôle qu'y joua un intellectuel engagé, comme on disait alors, du nom de Jean-Paul Sartre. Celui-ci, dans ces « années 68 » n'était évidemment pas un néophyte dans l'engagement. De la création des Temps Modernes en octobre 1945 jusqu'aux ventes militantes, à la criée, de La Cause du peuple , journal de l'organisation maoïste La Gauche prolétarienne, dans les rues du Quartier latin en 1970, Jean-Paul Sartre fut de tous les combats. Les premières années de luttes, entre 1945 et 1962, furent caractérisées – qui pouvait raisonnablement y échapper ? – par d'étranges rapports avec le Parti communiste français, placés sous les auspices, alternativement, du plus ou moins proche au plus ou moins éloigné, mais jamais hors de vue et surtout jamais marqué par l'anti-communisme qui fit dériver tant d'anti-staliniens honnêtes vers des rivages très douteux. La phase la plus « adhésive » au PCF, si l'on m'excuse cette expression, fut bien évidemment celle de 1952-1956, avec le texte fameux, en trois parties, publié dans Les Temps Modernes , « Les Communistes et la paix (1) » écrit après les affrontements extrêmement violents (1 manifestant algérien tué) de la manifestation parisienne contre le général américain Ridgway, dit « Ridgway-la-peste », le 28 mai 1952, auxquels il faut ajouter l'article du 22 juin 1953 pour Libération (2) après l'exécution de Julius et Ethel Rosenberg (19 juin 1953) qui se terminait par ces mots : « Attention, l'Amérique a la rage ! » ainsi que la pièce Nekrassov écrite en 1955 (3) et dans laquelle figure la célèbre apostrophe (« Désespérons Billancourt ! Désespérons Billancourt ! ») citée à tort et à travers par d'innombrables pseudo exégètes du phénomène communiste, sans que l'origine en soit connue, d'ailleurs, la plupart du temps (4). Ensuite, l'occupation de la Hongrie en 1956 et les atermoiements du PCF lors de la guerre d'Algérie éloignent Sartre, comme d'autres intellectuels, du noyau communiste français, même si les guérilleros cubains et vietcongs le rapprochent d'autres révolutions, ensuite.

Donc, pour tous ceux qui n'ont pas connus ces années-là, ce livre de souvenirs de Jean-Pierre Barou – journaliste qui participa aux nombreux titres de la presse d'extrême gauche maoïste (ou maoïsante) tels L'Idiot international , J'Accuse et Libération et à tous les combats de ce courant – en est une excellente introduction. Toutes les différentes actions de Sartre pour aider et participer pleinement aux combats de la Gauche prolétarienne sont racontés, succinctement ou en détails. Ainsi, un chapitre entier est consacré à l'épisode du tribunal populaire de Lens (Nord), créé par le Secours rouge, à la suite d'un coup de grisou dans une mine, le 4 février 1970, qui causa la mort de 16 mineurs. Sartre est le « procureur » d'un tribunal qui « juge » les Houillères, ce 12 décembre 1970, et le « verdict » est sans appel : l'Etat-patron est coupable. Les opérations « coup de poings » pour « défier la légalité bourgeoise » (p. 107) comme l'occupation du siège du CNPF (l'ancêtre de l'actuel MEDEF) le 10 janvier 1970 ou l'intrusion dans l'enceinte de l'usine Renault-Billancourt le 14 février 1972 pour une distribution sauvage de tracts alternent avec des manifestations (dans le quartier de la Goutte-d'Or, à Paris, aux côté de Jean Genet et Michel Foucault, le 27 novembre 1971, pour dénoncer l'assassinat d'un jeune Algérien) ou des prises de parole.

L'assassinat du militant Pierre Overney, abattu le 25 févier 1972 par Jean-Antoine Tramoni, vigile de Renault qui invoquera à son procès la notion de « guerre » (5) pour justifier son geste (p. 119), puis l'auto-dissolution de la Gauche prolétarienne en novembre 1973 sonnent le glas des liens très étroits tissés entre la principale organisation maoïste du pays et ce philosophe que le général de Gaulle n'osa jamais faire arrêter. Ensuite, les rapports entre Sartre et Pierre Victor (Benny Lévy), ex-dirigeant de la Gauche prolétarienne, de plus en plus hanté par son « réel juif » (p. 165) relèvent d'une approche quelque peu différente, même si Jean-Pierre Barou, lui-même ensuite attiré par le bouddhisme et les sociétés primitives, y décèle un déplacement des lignes de l'engagement.

Au moment ou la fiction télévisuelle s'empare de Sartre (6), conséquence obligée, sans doute, de l'Année Sartre (l'an dernier, en 2005), il n'est pas inintéressant de retrouver, à travers ce témoignage, une partie des engagements politiques de celui qui déclarait vouer à la bourgeoisie une haine qu'il ne pensait voir s'éteindre qu'avec lui-même. La lecture de ces souvenirs devrait permettre à tout « honnête homme » de se libérer d'une doxa bien trop lisse, qui « voudrait que Sartre n'eût que tort et Aron que raison » (7). Ce sentiment, instillé d'abord dans l'espace intellectuel, puis répandu à foison dans le monde médiatique depuis les débuts de l'ère restauratrice , a permis d'évacuer « temps des révoltes » et « raisons de la révoltes » dans l'utopie, donc hors de la réalité, quand ce n'est pas pour les ramener à une essence purement « criminogène ». Refermons ce livre, et songeons alors à ce qu'un certain Roland Barthes sut nous dire, il y a déjà fort longtemps, dans un texte relatif à Nekrassov, justement  : « [Pour la bourgeoisie] est réel ce qui a un rapport avec ses seuls intérêts (8) ».

Christian Beuvain

(1) Les Temps Modernes , juillet 1952, octobre-novembre 1952 et avril-juin 1954.

(2) Il s'agit du quotidien fondé à la Libération, et dirigé à ce moment là par le compagnon de route du PCF, Emmanuel d'Astier de la Vigerie.

(3) Cette pièce est jouée pour la première fois le 8 juin 1955 au théâtre Antoine à Paris. Elle fut la cible de très violentes critiques, et malgré le soutien actif de la presse communiste ( L'Humanité , La Vie ouvrière etc.), n'eut que fort peu de représentations.

(4) Cette réplique se trouve au tout début de la scène VIII, dans le tableau V. Elle est prononcée par Georges de Valera, un escroc qui se fait passer pour un ministre soviétique ayant « choisi la liberté » (Nekrassov), afin de fournir en articles anti-communistes un journal du soir. Ainsi, cette phrase, dans l'esprit de l'auteur, signifie la volonté des classes dominantes de « désespérer les pauvres » (autre réplique du même personnage un peu plus loin) en présentant la « patrie des travailleurs » sous les traits les plus noirs possibles. Au contraire, depuis, son utilisation s'est faite à l'envers : devenue « Il ne faut pas désespérer Billancourt », elle était la soi-disant justification des progressistes pour justement cacher, aux yeux des travailleurs, les crimes et errements de l'URSS. Encore heureux si on ne l'a pas prêté à Sartre, au choix, lors du retour d'un voyage en URSS (site Internet des Increvables Anarchistes), à une question sur le Goulag ou lors d'un meeting devant les usines Renault en mai 1968 (Philippe Merlant sur le site Internet place-publique.fr).

(5) En assumant le fait de considérer la lutte des classes comme une « guerre », et en se situant résolument du côté de l'ordre, ce vigile ne donne-t-il pas ainsi raison à Pierre Goldman, résolument situé, lui, sur l'autre versant , et pour qui, selon son biographe Jean-Paul Dollé, « il faut déclarer la guerre au monde pour le penser » ? (Jean-Paul Dollé, L'insoumis. Vies et légendes de Pierre Goldman , Paris, Grasset, 1997, p. 18).

(6) D'abord en 2005, avec la réalisation de Ilan Duran Cohen, Les amants du Flore , sur un scénario de Evelyne Pisier et Chantal de Rudder, Lorant Deutsch étant Sartre et Anna Mouglalis Simone de Beauvoir (Pampa Productions, Arte France, FR3, TV5 Monde, 1h 44 mm), mais surtout avec l'œuvre en deux parties de Claude Goretta (les 11 et 12 décembre 2006, FR2), Sartre, l'âge des passions , avec Denis Podalydès et Anne Alvaro, sur un scénario de Michel Contat, Michel-Antoine Burnier et Jacques Kirsner.

(7) Michel Surya, La révolution rêvée. Pour une histoire des intellectuels et des œuvres révolutionnaires 1944-1956 , Paris, Fayard, 2004, p. 409, note 18.

(8) Roland Barthes, « « Nekrassov » juge de sa critique », Théâtre populaire , n° 14, juillet-août 1955, in Roland Barthes, Œuvres complètes , tome 1, 1942-1965, Paris, Le Seuil, 1993, p. 502-506.

 

Edward BELLAMY, C'était demain , Montréal, Lux éditeur, 2007, 276 pages, 26 euros. octobre 2007*

Avec ce roman relativement oublié aujourd'hui en France, on (re)découvre le pendant états-uniens de la première science-fiction, paru quasiment au même moment que les Xipéhuz de Rosny Aîné et précédant de sept ans La machine à explorer le temps . Saluons donc comme elle le mérite l'initiative de Normand Baillargeon, connu pour son engagement libertaire (d'où des allusions dans sa préface à l'économie participaliste qu'il défend) et auteur du Petit cours d'autodéfense intellectuelle . C'était demain est d'autant plus important qu'il connut au moment de sa sortie un vaste succès commercial, influençant par la même occasion bien des figures du socialisme états-uniens, dont Jack London et son Talon de fer , autre œuvre importante de science-fiction. Il est d'autant plus cocasse de découvrir, au fil de l'intrigue, que le changement vers le socialisme de l'avenir s'est effectué contre les « rouges », accusés au passage d'être financés par la réaction !

Le narrateur est d'ailleurs un bourgeois hostile aux ouvriers et à leurs revendications, qui va se trouver endormi pour plus d'un siècle du fait d'un procédé mesmériste. A son réveil en l'an 2000, la situation du monde va lui être exposé principalement par le bais d'un dialogue avec son hôte, tandis qu'il nouera en parallèle une romance avec la fille de ce dernier qui, elle, demeure fidèle aux clichés de l'amour victorien. La vision de l'avenir développée par Bellamy est profondément positive et optimiste, véritable utopie réaliste. Les villes sont devenues de véritables jardins, et la démocratie règne en maîtresse, aussi bien dans le domaine de l'édition et de l'art que dans celui de la presse. L'Etat, devenu atrophié, ne s'en prend plus aux citoyens qui, l'existence déterminant la conscience (sic), et bénéficiant d'une éducation obligatoire jusqu'à 21 ans, ont désormais quasiment tous perdu leurs mauvais instincts. Le monde étant désormais organisé en une fédération de nations, l'armée n'existe donc plus, ni la police, et, chose plus originale, toutes les fonctions dirigeantes sont occupées par des personnes élues… uniquement par celles qui sont déjà retraitées ! L'économie est toutefois le domaine qui occupe parmi les développements les plus conséquents. Tout fonctionne sur un modèle de monopoles nationalisés, qui évitent les gâchis capitalistes (concurrence stérile, surproduction, chômage), et distribuent les produits par l'intermédiaire de magasins nationaux (il en est d'ailleurs de même pour les logements). Pour s'y approvisionner, chaque individu dispose d'une carte de crédit (sic), lui autorisant des achats proportionnellement aux efforts fournis dans le travail. Concernant ce dernier, justement, de 21 à 45 ans, tout individu est membre de « l'armée industrielle », l'accès à chaque profession étant planifié en fonction des besoins de la société et des choix individuels. Parmi les autres anticipations, citons également l'ancêtre de la radio musicale ou les repas produits collectivement. Dans ce socialisme, la hiérarchie professionnelle est toujours présente, de même que l'héritage (tout au moins pour les objets), et surtout, les envies de chacun ne sont pas contrariées, à mille lieux d'une uniformisation bureaucratique.

Toutefois, certains aspects de ce futur idyllique sont singulièrement archaïques, la vie quotidienne en particulier : le tabac est toujours consommé, les vêtements n'ont pas beaucoup changés, et on diagnostique quelques survivances dans la répartition sexuée des rôles. Enfin, du fait de la croyance de l'auteur dans le christianisme, le passage du capitalisme à ce socialisme rêvé s'est fait en douceur, une vision pacifique du changement que l'on sera en droit de trouver un peu naïve. De cette réédition québécoise bienvenue, on regrettera seulement des annexes qui auraient gagnées à être plus développées, en incluant par exemple des critiques -positives ou négatives- engendrées par ce roman, ainsi que quelques considérations sur les discussions qu'il n'a pas manqué d'engendrer…

Jean-Guillaume Lanuque

 

Gérald BLONCOURT et Michael LOWY , Messagers de la Tempête. André Breton et la Révolution de janvier 1946 en Haïti. Pantin, 2007, Le Temps des Cerises. 181 pages, 18 €. janvier 2008*

Le surréalisme serait mort à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Les études, les histoires du mouvement ne cessent de le répéter. Déjà, en 1944, dans Histoire du surréalisme , Nadeau distinguait « l'état d'esprit surréaliste », éternel, et le mouvement surréaliste « dont la naissance coïncide, en gros, avec la fin de la Première Guerre mondiale, la fin avec le déclenchement de la Deuxième ». Ce livre allait ouvrir, dans les années 1944 – 1948, la voie à un règlement de compte généralisé envers le surréalisme, condamné à disparaître en raison de sa prétendue inactualité, de sa soi disant impuissance. Ironiquement, c'est justement à cette époque, où la majorité des intellectuels français de gauche, de Sartre à Tzara, de Lefebvre à Aragon, le jugent cliniquement mort, que le surréalisme va d'une manière éclatante, démontrer sa vivacité et sa disponibilité révolutionnaire.

Invité pour une série de conférences, André Breton, quitte les États-unis où il vivait en exil depuis 1940, pour se rendre à Haïti. Or, ces conférences vont coïncider avec l'explosion sociale dite des « Cinq Glorieuses de 1946 ». C'est cette « coïncidence » que raconte et analyse le livre de Gérald Bloncourt et de Michael Löwy.

Début décembre 1945, Breton arrive à Haïti. Un groupe de jeunes intellectuels révoltés haïtiens publie l'une de ses conférences, dans un numéro spécial de La Ruche , en son hommage. La confiscation du journal et l'arrestation de plusieurs membres du groupe seront à l'origine du soulèvement général des cinq journées du 7 au 11 janvier 1946, les « Cinq Glorieuses », qui mettront fin au régime autoritaire de Lescot. Malheureusement, le pouvoir sera vite confisqué par les élites en place, et Breton sera prié, en février 1946, de quitter le territoire, soupçonné de complicité avec l'insurrection.

Le livre est composé en trois parties : l'étude de Michael Löwy ; le récit de Gérald Bloncourt, l'un des principaux organisateurs de la révolution ; et des annexes reprenant documents, poèmes et tableaux autour de ces événements. Démarche riche et originale, le livre croise une analyse contextuelle du surréalisme et de la situation haïtienne – « une poudre sèche et inflammable » – avec une étude des conférences de Breton – « les étincelles ». Löwy se base sur ses études précédentes pour aller directement à l'essentiel. D'une part, il cerne l'importance de cette « rencontre unique », de cette convergence « entre la parole surréaliste et l'action subversive » qui peut seulement être comparée, mais de manière indirecte et plus diffuse, avec la conjonction du surréalisme et de la révolution autour des événements de mai-juin 1968 en France. D'autre part, il restitue le surréalisme dans sa dimension globale de révolte anticolonialiste et romantique où la révolution poétique se lie intimement à la révolution sociale. Dans un second temps, le récit des journées révolutionnaires de janvier 1946 par Gérald Bloncourt et l'analyse des conférences de Breton par Löwy mettent en lumière les idées du poète surréaliste « qui ont eu prise » sur la situation explosive et sur la jeunesse haïtienne. L'hypothèse fondamentale qui se dégage du livre est l'existence d'affinités entre le surréalisme et les révolutionnaires haïtiens. Or, ces affinités vont être activées, se développer par les venues successives sur l'île du poète Aimé Césaire, du peintre Wilfredo Lam, de Pierre Mabille et, enfin, par la rencontre et les conférences de Breton.

Si le livre est riche en analyses, récits et documents, le lecteur ne peut s'empêcher malgré tout de rester un peu sur sa faim. La partie de Michael Löwy aurait mérité d'être plus développée sur le réseau de rencontres affinitaires entre Mabille, Lam, Césaire, Breton et les jeunes de La Ruche , un peu à l'image de ce que l'auteur avait fait dans son livre Rédemption et Utopie où était étudiée l'éclosion, au sein d'une génération d'intellectuels – Lukacs, Benjamin, Landauer, … – de l'entre-deux-guerres, en Europe centrale, d'une double configuration du romantisme utopique et du messianisme révolution-naire. De plus, une chronologie plus longue et les textes des conférences de Breton auraient donné une vue d'ensemble plus fouillée des événements. Ces « insuffisances » ne sont néanmoins que le pendant d'un essai aussi nouveau que riche. A travers la mise en avant de la rencontre de la poésie et de l'insurrection, du surréalisme et des révoltés haïtiens, le livre bouscule la périodisation et la compréhension établies du surréalisme. Par-là même, alors que le peuple de Haïti continue à se débattre entre misère et néocolonialisme, et que le surréalisme est ramené aux proportions étroites d'un mouvement artistique défunt, l'essai de Bloncourt et Löwy jette une lumière crue sur l'actualité des matières inflammables et sur la grâce de quelques étincelles.

Frédéric Thomas.

 

Vincent BOUNOURE, L'évènement surréaliste, Paris, L'Harmattan, Coll. Philosophique, 2004, 335 pages, 28,50 euros.

Ce livre est en fait un recueil d'articles rares ou inédits de Vincent Bounoure (1928-1996), l'un des membres les plus actifs du groupe surréaliste de Paris. Après la disparition d'André Breton en 1966, Vincent Bounoure a continué à travailler, à écrire et enrichir le courant surréaliste en refusant toute liquidation du " surréalisme historique ". Dans son étude sur les liens entre marxisme et surréalisme, Michael Löwy rappelait que cet auteur multiforme " a incarné le refus obstiné du surréalisme de s'accommoder, de se réconcilier avec le monde, de se dissoudre. Par la force de la poésie et de l'imagination, il a maintenu vivante la flamme de la chandelle-oiseau, la lumière de la lampe-nuage " (1). Pour Vincent Bounoure, ses poèmes, ses articles, ses travaux sur les " arts sauvages " s'inscrivent dans une perspective d'émancipation. Selon lui, le surréalisme est mouvement, et c'est précisément cette " dialectique surréaliste " que Michel Lequenne souligne dans une importante introduction de 15 pages. Selon ce dernier, Bounoure a été le seul véritable continuateur de Breton et de cette intelligence du surréel, dégagée grâce à un retour à Hegel et Marx. Indéniablement la force de ce livre est qu'il permet au lecteur une approche approfondie de la pensée surréaliste car V. Bounoure expose ici souvent une réflexion théorique sur la question. La première partie offre interventions et témoignages de l'auteur, que cela soit pour " saluer André Breton " lors d'une émission de France Culture en 1966, jusqu'à une réflexion sur " primitivisme et surréalisme ". La seconde partie est centrée sur le thème " portraits et paysages ". A noter particulièrement le portrait vif et efficace de Salvador Dali, ce " spécialiste de l'énormité glacée " et aussi le poème " Ecoute oiseau bavard et va répéter à Reinhoud ". En tout, ce recueil permet une véritable plongée dans plusieurs décennies d'histoire surréaliste et ceci, grâce à la plume d'un des ses principaux animateurs en France, qui nous invite à un voyage intérieur au sein de ce mouvement subversif et rebelle qui a toujours cherché (et cherche encore) à ré-enchanter le monde.Franck Gaudichaud.(1) M. Löwy, L'étoile du matin. Surréalisme et marxisme, Paris, Syllepse, 2000, p. 93.

 

Paul-Henri BOURRELIER, La Revue Blanche, une génération dans l'engagement, 1890-1905 , Paris, Fayard, 2007, 1097 p. + annexes, bibliographie, index, au total 1200 p., 45 €. septembre 2008*

Ce livre copieux permet de compléter, dans beaucoup de directions, le petit ouvrage que Pascal Ory et Olivier Barrot avaient consacré à la Revue Blanche en 1989 (Coll. 10/18). Réalisé grâce au soutien du Centre National du Livre, c'est un monument que l'auteur, ingénieur des Mines, haut fonctionnaire disposant manifestement de loisirs, édifie à la mémoire de ce groupe singulier rassemblé autour des frères Natanson au tournant des XIXe-XXe siècles. Juifs originaires de Pologne, installés à Paris, Alexandre, Thadée et Fred Natanson (le 4 e frère, Léon, se suicida à l'âge de 20 ans), héritiers d'une belle fortune, mais avant tout intellectuels, sont à l'origine de la Revue Blanche, à laquelle contribueront pas moins de 200 personnes, de 1891 à 1903. Ils vont faire de cette revue bimestrielle le centre de rassemblement de toutes les divergences/dissidences dans les domaines les plus variés : littérature, théâtre, peinture, idéologie. Pluralisme et cosmopolitisme semblent les caractéristiques principales d'une revue « soignée mais pas exceptionnellement luxueuse », qui ne dépassera jamais les 10.000 exemplaires – c'est peu face à la Revue des Deux Mondes ou à la Revue de Paris, sa concurrente directe -, mais qui jouera un rôle essentiel dans l'accès de la France à la modernité.

Grâce à Thadée, « esthète séduit par l'inattendu », et à sa femme Misia, la revue encourage les peintres novateurs, publie Noa Noa de Gauguin et   De Delacroix au Néo-Impressionnisme   de Signac. Elle soutient aussi Siegfried Bing, marchand d'art japonais d'origine allemande et créateur à Paris de la Maison de l'Art nouveau. Admirant le peintre norvégien Munch alors très discuté, Thadée écrit de lui « qu'il n'est pas possible d'exprimer avec plus de force des sentiments, de donner à des tableaux plus d'expression ». Des dessins de Toulouse Lautrec, Vallotton ou Vuillard illustrent la revue. De même les angoisses des dramaturges scandinaves, Ibsen ou Strindberg, sont en phase avec celles des rédacteurs de la Revue Blanche. Les liens tissés au Lycée Condorcet entre les frères Natanson et Lugné-Poe le metteur en scène ou Vuillard le peintre, entre autres, sont à la base de bien des collaborations futures.

Mais la Revue Blanche ne se contente pas d'intervenir dans la sphère culturelle. Protestant contre les lois scélérates (1894) destinées à traquer les anarchistes, elle accueillera à la tête de son comité de rédaction Félix Fénéon à sa sortie de prison, à l'issue du procès de Trente. Sous son impulsion, la revue s'intéresse de plus en plus aux questions sociales, sans se départir de son humour. De même elle soutient Oscar Wilde, alors que le tout Paris lui tourne le dos. Ses centres d'intérêt sont multiples : du soutien aux Arméniens et aux militants anarchistes catalans torturés dans la prison de Montjuich. En signe de gratitude, l'anarchiste Juan Montseny donne à sa revue barcelonaise le titre de « Revista blanca ». La rédaction de la revue fait place aussi aux textes anticolonialistes, publiant par exemple des extraits du roman Max Havalaar ou les ventes de café de la compagnie commerciale des Pays-Bas écrit par Multatuli, un ancien administrateur colonial hollandais. La quasi totalité des rédacteurs, derrière Félix Fénéon, s'associe à la campagne en faveur du capitaine Dreyfus. Un texte solennel, sans doute rédigé par Lucien Herr, dénonce la bureaucratie militaire, la dérive antidémocratique et le fait de juger les hommes en fonction de leur « race » et non de ce qu'ils sont (1 er février 1898). Grâce à Lucien Herr, bibliothécaire à l'Ecole normale supérieure, à François Simiand aussi, la Revue Blanche encourage la naissance des nouvelles sciences sociales. Sur le plan idéologique, à la fin de son histoire, elle est de plus en plus sensible aux idées socialistes, sans pour autant se défaire de son esprit libertaire.

Soucieux de précéder, défricher, découvrir, les collaborateurs de la Revue Blanche, parmi lesquels Léon Blum, Mallarmé, Gide, Debussy…auront bien lutté contre l'étroitesse d'esprit, le chauvinisme, l'incompréhension entre les hommes. Regrettons que l'auteur n'ait pas cru bon de fournir une annexe biographique, il préfère égrener au fil de notes souvent très fournies des notations précieuses sur les acteurs, grands et petits, de cette belle aventure intellectuelle et politique.

Salles Jean-Paul.

 

Sébastien BOUSSOIS, Maxime Rodinson. Un intellectuel du XX e siècle , Paris, Riveneuve, 2008, 182 p., 15 €. Janvier 2010*

Mots clés : PCF, marxisme, monde musulman, Palestine, Israël, juif,

Mort en 2004, orientaliste réputé, Maxime Rodinson reçoit dans ce petit livre un hommage mérité. Pour qui n'a pas lu ses extraordinaires mémoires ( Souvenirs d'un marginal , compte rendu sur ce site), le livre de Sébastien Boussois constituera un formidable encouragement à le découvrir. Pour ceux qui connaissent déjà le livre, cet opus représente une bonne « piqûre de rappel ». Maxime Rodinson était un intellectuel de très grande culture, spécialiste du monde arabe. Il enseignait le gèze (éthiopien ancien) à la Sorbonne. Il avait été, également, membre du PCF dans les années 50, Parti dont il s'était éloigné par la suite, sans rien renier du marxisme. Il avait fait partie de ceux, rares à cette période des années de la décolonisation, à soutenir la cause palestinienne. Il faisait partie de cette catégorie de juifs antisionistes, extrêmement critique sur la politique israélienne. Grâce au soutien de son fils, Michel, qui signe la préface, un certain nombre de témoignages sur l'ampleur du personnage sont proposés. Tous soulignent l'érudition et l'encyclopédisme de Maxime Rodinson. Malgré son immense savoir, ce fut toute sa vie un marginal dans l'institution universitaire. On en comprend assez rapidement les raisons dans l'interview avec Gilles Kepel, homme d'institution, qui avance diriger 30 thèses et 45 master en parallèle. Contrepartie de son investissement dans l'accumulation du savoir, Rodinson n'a jamais réussi à faire école. Mais il savait parler 50 langues… D'autres témoignages (Samir Amin ou Alain Gresh) s'attardent plus sur l'engagement de M. Rodinson. A travers ces paroles recueillies, on découvre les diverses facettes de l'individu, dont les amitiés sont parfois surprenantes. A ces témoignages, s'ajoutent des extraits de carnets de notes inédits du professeur. Au total, un livre attachant sur un personnage qui ne l'est pas moins et dont les travaux (Ainsi son Mahomet , biographie matérialiste du Prophète, toujours interdit de ce fait dans plusieurs pays arabes) restent des ouvrages majeurs.

Georges Ubbiali.

 

Catalogue de l'Exposition « Le Groupe de Bloomsbury », Roubaix, Musée d'Art et d'Industrie dit La Piscine (21 novembre 2009-28 février 2010), Paris, Gallimard, 2009, 255 p., nombreuses illustrations, 39 €. Mai 2010*

Mots clés : avant-garde, intellectuels, artistes, Grande-Bretagne, guerre de 14, Virginia Woolf

Formé autour d'une fratrie, le frère Thoby Stephen et ses deux sœurs Vanessa et Virginia, et d'une confrérie universitaire issue de Cambridge – parmi eux Clive Bell et Leonard Woolf devenus époux de Vanessa et de Virginia – le groupe dit de Bloomsbury est un groupe à la fois littéraire, artistique et politique. Dans l'immeuble du quartier londonien de Bloomsbury puis dans la maison de campagne de Charleston (Sussex) où ils se réfugièrent pendant la guerre de 1914, plusieurs des garçons étant objecteurs de conscience, ils étaient unis par leur fort rejet de la morale victorienne, très attachés à la liberté d'expression et à celle des mœurs, militants pour le droit à la désinvolture et à l'impertinence. A leur groupe initial s'agrégeront l'essayiste Lytton Strachey (sa célèbre biographie de la reine Victoria est toujours rééditée), le peintre Duncan Grant, le peintre et critique d'art Roger Fry et le célèbre économiste Maynard Keynes. C'est à Charleston que ce dernier rédigea sa célèbre mise en garde adressée aux vainqueurs arrogants de la Première Guerre mondiale : Les Conséquences économiques de la Paix (1919).

C'était un groupe désinvolte et drôle mais radical et rebelle. Le fils de Vanessa, Julian Bell, engagé aux côtés des républicains espagnols, fut tué lors de la bataille de Brunete le 18 juillet 1937. Virginia Woolf mena à bien non seulement son œuvre d'écrivain, mais elle tint à bout de bras, avec son mari, The Hogarth Press, une maison d'édition qui édita leurs propres ouvrages – dont les livres anti-colonialistes de Leonard Woolf – mais aussi ceux de Freud, de T.S. Eliot, de Gertrude Stein ainsi que le Cézanne de Roger Fry (1927). Ce dernier eut une importance capitale en Grande-Bretagne pour la diffusion de l'art moderne dans un pays resté très longtemps imperméable à l'art de son temps. Ses expositions aux Grafton Galleries (Londres) en 1910 et 1911 firent date, permettant aux Anglais de voir les œuvres de Cézanne, Gauguin, Van Gogh mais aussi Matisse, Picasso, etc… Il créa aussi les Ateliers Omega dans le but de renouveler les tissus d'ameublement, les tapis et les objets du quotidien de façon à en finir avec la tristesse des intérieurs victoriens.

L'exposition de Roubaix permet de découvrir les œuvres des peintres du groupe, Vanessa Bell, Duncan Grant, Dora Carrington…soucieux d'exalter le quotidien en déployant un chromatisme raffiné, à la manière de Vuillard et de Bonnard. Parmi les nombreuses contributions, celle de Robert Upstone, qui clôt le recueil, est une excellente synthèse sur les principaux courants de l'avant-garde picturale britannique très méconnue ici. Au groupe de Bloomsbury, il faut ajouter le groupe de Camden Town aux préoccupations plus ouvriéristes mais à la manière tout aussi novatrice et les Vorticistes (notamment Wyndham Lewis) qui s'inspiraient plutôt du cubisme et du futurisme pour montrer le dynamisme de la vie moderne. Ces derniers firent paraître deux numéros d'une revue, Blast , où ils dénonçaient le conformisme de l'art et de la culture britannique dominante.

Comme dans d'autres pays, la guerre mit fin à cette effervescence, les années 20 étant des années de deuil et de retour à la normalité.

Salles Jean-Paul.

 

Alban CERISIER, Une histoire de la NRF, Paris, Gallimard, 2009, 611 p., 25 €. Avril 2010*

Mots clés : Histoire culturelle, Intellectuels, Revues.

Née en 1090, la belle époque des revues – parmi bien d'autres , La Revue blanche , objet d'une étude de Paul-Henri Bourrelier, voir le compte rendu sur ce site – mais aussi l'année du Manifeste du Futurisme, la Nouvelle Revue Française, « revue de littérature et de critique », a 100 ans. Son histoire n'est pas celle d'un long fleuve tranquille. Interrompue par la Guerre de 14, plus longuement encore après la Deuxième Guerre mondiale (de 1943 à 1953), son histoire saccadée est un peu le reflet de celle du siècle.

Créée à l'initiative d'André Gide, capable de rassembler bientôt et de publier Jacques Copeau, Guillaume Apollinaire, mais aussi Claudel, Giraudoux, Saint-John Perse, Morand, elle est à la fois « austère et lyrique », « disciplinée et nonchalante », attentive à l'héritage mais ouverte à la transgression. Refusant l'art pour l'art, elle se défie tout autant de l'art utilitaire ou idéologique, « qui trouve ses mobiles hors de lui-même, dans la politique ou la religion ». Elle se veut attentive à Aragon, Breton, Max Jacob, au surréalisme naissant, tout en refusant le dadaïsme. Elle est souvent « intempestive » mais refuse d'être « inopportune », et autour de la Guerre de 14, elle prétend illustrer le « génie français », ce qui ne l'empêchera pas de publier des textes de Léon Trotsky sur Les Conquérants d'André Malraux et la réponse de ce dernier (1). Par contre, son directeur au début des années 1920, Jacques Rivière, explique à Antonin Artaud qu'il ne le publiera pas car « une œuvre ne peut être l'expression directe d'une maladie de l'esprit à la manière d'un encéphalogramme ». Son successeur à la tête de la revue, Jean Paulhan, ne sera pas de cet avis, il ouvrira grandes les portes de la revue à Artaud, considérant sans doute que les malades ont aussi le droit de parler et d'écrire.

Désormais bien arrimée à Gallimard, la NRF est une sorte d'antichambre de la maison d'édition, de nombreux auteurs y étant d'abord publiés. Son audience, en particulier à l'étranger (40% des abonnements sont souscrits à l'étranger), ne cesse de croître et au milieu des années 30, elle dépasse les 10.000 exemplaires. Le numéro de juillet 1937 par exemple, remplit Paulhan de satisfaction : il parle d'actualité, mais vue à distance (Jacques Maritain), publie « un grand type, mais qui se renouvelle » (Paul Claudel) et fait place à « un auteur inconnu, qui n'est pas sans génie (Sartre) ». La NRF publie en effet deux nouvelles du Mur (1937), elle aura publié Les Conquérants en 1928, La Condition humaine en 1933 et publiera Raymond Queneau eu 1939. Et elle ne sera pas restée étrangère aux préoccupations de son époque : une rubrique comme « L'air du mois », depuis 1933, permet d'aborder les problèmes politiques et sociaux. Julien Benda y écrit beaucoup, fustigeant La Trahison des Clercs (livre publié en 1927), ces intellectuels qui ont rompu avec la tradition universaliste. Paulhan est intransigeant sur l'antisémitisme, refusant de publier son ami Jouhandeau. Les Accords de Munich font débat, le numéro de novembre 1938 est plutôt belliciste, contre Giono et Alain.

La revue cesse de paraître en juin 1940. Mais Gaston Gallimard, un moment replié à Carcassonne, regagne Paris et la revue ne tarde pas à reparaître…sous la direction de Drieu la Rochelle, militant du PPF de Doriot et hitlérien français ! Drieu, que la RNF avait marginalisé avant la guerre, tenait sa revanche ; quant aux Allemands (Otto Abetz) ils étaient favorables à la publication, pour montrer que l'occupation nazie ne signifiait pas mise à mort de la culture française, et G. Gallimard – selon la formule de l'auteur – « abandonna provisoirement la NRF à la collaboration » pour en faire « un bouclier » permettant à sa maison d'édition de poursuivre son activité (2). Mais vite, Gide demande que son nom soit rayé des auteurs de la nouvelle NRF, peu à peu les sommaires se délitent, le nombre des pages se réduit. Autour de Drieu ne restent plus que Ramón Fernandez, Jacques Chardonne, Paul Morand, Jean Giono, mais aussi, avant qu'il ne rejoigne la Résistance, Maurice Blanchot, issu d'un mouvement d'extrême droite révolutionnaire, Jeune Droite.

Bien sûr la revue n'échappera pas à l'épuration menée par le Comité National des Ecrivains. Elle cesse de paraître jusqu'en 1953. Paulhan, toujours chez Gallimard, se replie sur Les Cahiers de la Pléiade (13 numéros entre 1946 et 1952). Lui, dont les titres de résistant sont indéniables – il avait participé à la création des Lettres françaises -, excédé par la manière dont fut menée l'épuration, prend position pour une littérature « dégagée » contre « la littérature engagée » de Sartre et des Temps modernes  ! Finalement c'est lui surtout – il meurt en 1969 – qui obtiendra la renaissance de la revue d'avant-guerre, au service de la création littéraire, « sans prévention de parti » et du fait des circonstances « sans pression du Parti » (p.482) (3). Au sommaire des premiers numéros, Malraux, Montherlant, Supervielle, Perse mais aussi Etiemble, Blanchot, Robbe-Grillet, Jean Duvignaud (pour le théâtre). Mais l'audience de la revue diminue et dans les années 60-70 la revue est très déficitaire. De mensuelle elle deviendra trimestrielle, le nombre des abonnements à l'étranger ayant dépassé celui des abonnements en France.

Une étude complète, voire parfois très détaillée, qui permet de faire un tour complet de cette aventure éditoriale d'un siècle.

Salles Jean-Paul

(1) Sur ce dialogue, voir les études de Gérard Roche, in Cahiers Léon Trotsky ,°15 (septembre 1983) et n°31 (septembre 1987).

(2) Voir aussi le chapitre de Michel Winock « La NRF sous la botte », in Le Siècle des Intellectuels, Seuil, Point, 1999, p.449-460.

(3) C. Blandin a consacré son DEA à La Genèse de la nouvelle NRF , Paris, IEP, 1996. Voir aussi les 4 pages que consacre à la NRF Christophe Charle in   Le siècle de la presse , Seuil, L'Univers historique, 2004, p.340-3. Malheureusement A. Cerisier ne donne pas de bibliographie.

 

Jean CHESNEAUX, L'engagement des intellectuels 1944-2004. Itinéraire d'un historien franc-tireur, Toulouse, Editions Privat, 2004, 446 p., 26 €.

Au sein de l'Université française, il existe une catégorie de chercheurs que l'on n'a des chances de rencontrer qu'en dehors des sentiers battus. Parmi les historiens, on peut citer, dans le passé, Jean Maitron, qui eut tant de mal à faire accepter ses recherches avant que son nom ne devienne, grâce au Dictionnaire bibliographique du mouvement ouvrier, une des références majeures (le " Maitron ") en histoire sociale, ou bien encore Maurice Dommanget. Plus prés de nous, Yves Bénot (décédé le 3 janvier 2005), spécialiste de l'esclavage et des révoltes anti-colonialistes , qui ne reçut, des institutions académiques, une reconnaissance pour ces travaux que récemment, Gilbert Meynier et ses recherches sur le FLN algérien , et Jean Chesneaux, donc. Ce dernier vient de publier un recueil d'articles qui, au travers de son propre itinéraire, tente d'apporter un éclairage particulier sur une notion largement débattue dans l'espace public : l'engagement des intellectuels.
En effet, dans un moment historiographique où les analyses sur le rôle et la fonction des intellectuels commencent vraiment à baliser, tout en le renouvelant, un territoire spécifique des recherches en histoire culturelle - que l'on songe ainsi par exemple, pour ne prendre que des publications très récentes, à Gérard Noiriel , François Dosse , aux actes d'un colloque dirigé par Michel Leymarie et Jean-François Sirinelli , ou à Gérard Leclerc - on ne peut qu'approuver la mise à disposition du public d'un nombre plutôt impressionnant de textes, qui pour être de circonstances pour certains, n'en sont pas moins des témoignages d'une pratique sociale partisane, à verser au dossier de ces Clercs de 68 si brillamment évoqués par Bernard Brillant .
Si la figure de l' " intellectuel français " se laisse approcher sous les angles de la diversité, du polymorphisme et d'une passion parfois rude sinon acérée, nul doute que Jean Chesneaux - venu au communisme à la fin des années 40 après un voyage initiatique en Egypte et en Chine, cette importance des voyages se retrouvant d'ailleurs dans des comptes-rendus proposés dans ce volume ainsi que dans ses dernières œuvres - réponde à ces critères, dans le domaine qui fut et demeure le sien, celui des rapports des intellectuels à un projet politique émancipateur, même si le nom que porta ce projet dans les années 70, la " Révolution ", ne fait plus partie de l'horizon d'attente du Chesneaux de 2005.
C'est cette diversité de réflexions et d'actions que l'on retrouve dans ce copieux recueil, articulé en trois ensembles (" feuilles de route ", " face au temps, face à notre temps ", " le monde et l'immonde ") et seize séquences, regroupant des articles, extraits de livres, préfaces, conférences et autres discours. Outre des jalons de son itinéraire personnel, on trouve des coups de chapeau rendus à des auteurs qui l'ont marqué (Walter Benjamin et sa conception d'une histoire tourbillonnante et non linéaire, Bertold Brecht, Dario Fo, George Orwell ou Jules Verne dont il proposa jadis une lecture politique ), des développements sur la démocratie, l'écologie, la notion spécieuse de modernité, sur le temps, mais aussi des notes de voyages reliant la frontière américano-mexicaine à l'Australie ancestrale, en passant par l'île de Pâques, vue comme une métaphore de l'épuisement de l'écosystème terrestre par l'humanité…
Des commentaires critiques ainsi que des indications sur les contextes de rédaction mettent ces textes en perspective. Puisque un intellectuel engagé doit produire des " textes témoins " considérés comme des outils d'une pratique sociale vécue collectivement, textes qui ne peuvent faire sens que par leur fonction : " contribuer (…) à changer le monde " (p. 13), il n'est évidemment pas question pour Jean Chesneaux de faire l'impasse sur les passions de l'époque, sur ses passions qui furent également celles de centaines de milliers de personnes.
Ainsi s'éclaire un parcours placé non sous un quelconque " principe de précaution " mais bien plutôt sous celui du risque. Risque, dans les années cinquante, d'aborder non seulement les études sur ce qui était alors, selon ses propres termes, " une terra incognita, une zone blanche de la mappemonde du savoir historique : la Chine du XXe siècle " mais de le faire à travers le mouvement ouvrier, et ce au moyen de la méthode marxiste d'analyse. Une thèse s'ensuivra (1962) qui permit de donner à ce secteur historiographique à la fois droit de cité et légitimité intellectuelle. Risque, ensuite, de quitter la " famille " des intellectuels communistes " installés à l'aise dans le double voisinage confortable de la hiérarchie universitaire et des rouages du Parti communiste " dont il fait partie depuis 1948, ayant partagé avec eux tous les combats idéologiques et politiques de la " guerre froide ", pour devenir un de ces " maoïstes " tant honni par le PCF, en 1969. Risque surtout de s'engager dans une attaque en règle non seulement du savoir historique " bourgeois " et élitaire mais surtout des cercles dominants des historiens et de leurs " jeux mandarinaux " autour du pouvoir universitaire. En effet, en créant avec quelques collègues de Paris-VII et quelques étudiants " gauchistes " le Forum-Histoire en 1975, projet politique centré sur ce double questionnement : " L' Histoire pour qui et pour quoi faire ? " (Voir le chapitre 6, p. 181-194), Jean Chesneaux engageait une réflexion sur la fonction de l'histoire, des historiens et sur les logiques et enjeux d'une instrumentalisation unilatérale du " passé comme fin en soi " par les dominants en lieu et place d'une réappropriation collective par les opprimés " des faits du passé qui sont susceptibles d'éclairer nos luttes ". Cette démarche iconoclaste donna lieu, in fine, à la publication de son célèbre pamphlet Du passé faisons table rase ? aux éditions François Maspéro en 1976. Cet essai, le milieu universitaire ne lui pardonna jamais : la preuve la plus éclatante de cet ostracisme envers Jean Chesneaux, jamais démenti depuis presque trente ans, se lit dans son éviction du Dictionnaire des intellectuels français de Jacques Julliard et Michel Winock, y compris de sa " Nouvelle édition revue et augmentée " d'octobre 2002 . Dans leur introduction, les deux initiateurs du Dictionnaire précisent bien ce qui donne lieu à la qualité d'intellectuel, et donc accès à une place dans l'ouvrage : " (…) descendre dans la rue, signer des pétitions, donner son avis ", ce qui revient, suivant une phrase de Sartre cité ici, à se mêler " de ce qui ne le[s] regarde pas ", tout en " apportant avec soi, en guise de valeur ajoutée, la notoriété que l'on s'est acquise dans un autre domaine " . Donc, puisque classiquement, la notion d'engagement définit l'intellectuel, elle devrait, en toute logique, définir également Jean Chesneaux. Pourtant, entre " Chéreau (Patrice)", metteur en scène de théâtre et " Chevalier (Jacques) ", ministre antisémite de Pétain, l'espace est vacant…
La conclusion de ce pamphlet de 1976 a du peser lourd dans la balance, sans doute : " Faut-il donc " achever l'histoire " ? Oui, en tant que savoir académique élitiste et spécialisé, en tant que discours idéologique mettant le passé au poste de commandement dans l'intérêt du pouvoir et des classes dirigeantes ". En 1978, il prend deux décisions : une retraite anticipée de Paris-VII, qu'il avait contribué à créer en 1971, décidément trop en décalage avec ce qu'un autre historien, Gérard Noiriel - qui lui, contrairement à notre auteur, a décider de résister et de " s'accrocher " - nomme " les jeux de concurrence qui caractérisent le monde universitaire pour l'accès aux postes, aux honneurs et à la reconnaissance ", et l'abandon de la sinologie, le rétablissement de normes capitalistes en Chine motivant ce retrait (voir le texte p. 37 et la séquence 13).
Aucune des luttes qui marquèrent ces " années rouges " ne manque à l'appel : soutien aux combattants vietnamiens, cause majeure car " centralité historique " (p. 328) de ces années-là (" Nous avions les yeux rivés sur les rizières du Vietnam " déclara-t-il dans un entretien avec l'historien Bernard Brillant ), aux " Cinq de Burgos ", aux ouvriers de l'usine d'horlogerie Lip de Palente (Besançon) en 1973 ou du Joint français à Saint-Brieuc, aux vendeuses des Nouvelles Galeries de Thionville (1972), causes pour l'Occitanie, le Larzac, les détenus en révolte (ceux de Toul en 1972), contre les QHS (Quartiers de Haute Sécurité), contre le nucléaire à Plogoff (voir la séquence 7), etc... Pour Jean Chesneaux, ces combats se caractérisaient par " la recherche d'un champ politique alternatif ", en dehors de la gauche classique (Parti communiste et Parti socialiste) mais également de l'extrême gauche historique. Le bilan qu'il établit de ce qu'il appelle le " Mouvement " dans un texte inédit de 1988 (p. 206-213) doit néanmoins être lu à la lumière des positions d'un Chesneaux largement revenu de ses convictions marxistes des années 50, 60 et même 70 - d'où son implication ces dernières années dans Greenpeace ou Attac - ce qui le conduit, il me semble, à minorer la part des militants et des organisations d'extrême gauche dans tous ces combats, pour en surévaluer l'aspect " mouvementiste ", ce qui nous ramène à bien des débats très actuels…
L'itinéraire de Jean Chesneaux, révélé par ces écrits, nous semble caractéristique de cette frange d'intellectuels qui décidèrent, vers la fin des années soixante, " d'abandonner leur spécificité d'intellectuels, de se lier aux masses, d'aider à ce qu'elles prennent elles-mêmes la parole " et qui, dans les années quatre-vingt, las, désemparés, éprouvés et meurtris par les défaites du mouvement révolutionnaire, se recentrent sur des " enjeux communs au genre humain tout entier " à travers des groupes " citoyens ". La dernière partie de l'ouvrage s'attarde donc sur les mobilisations à venir autour de " nouveaux universaux " très consensuels (droits de l'être humain, protection de l'environnement …), crédités de la possibilité de pouvoir constituer des points d'ancrage pour combattre la " mondialisation néolibérale " et la " double hégémonie des Marchés et des Etats " (p. 16), ainsi que sur la caractérisation de la société civile comme " force historique autonome " (p. 422).
Il est évident que l'intellectuel engagé Jean Chesneaux est contemporain des défaites, qualifiées par lui d' " impasses ", du mouvement ouvrier et révolutionnaire à la fin des années 70. Pourtant, n'est-on pas fondé à se demander si cet abandon du " marxisme théorique " ne participe pas, d'une certaine manière, à rendre pérennes ces impasses ? En tout état de cause, nous sommes là dans une configuration très éloignée du projet politique prométhéen - " casser le monde en deux " - de la classe révolutionnaire, perçue comme prolétariat agissant, et exigeant de " parler en maître " à l'ennemi de classe, projet partagé par l'auteur pendant prés de trente années. Néanmoins, et peut-être justement à cause d'une évolution de ses " angles de tir ", ce recueil de textes paraît indispensable et passionnant pour qui s'intéresse de prés aux parcours militants et aux cheminements théoriques des intellectuels français (version historien) de la seconde partie du XXe siècle. Il témoigne donc du polymorphisme d'un intellectuel resté en toute occasion entier et cohérent.


Christian Beuvain (avec la participation de Jean-Guillaume Lanuque).

 

Jean-François CHEVRIER, Walker Evans dans le temps et l'histoire, Paris, 2010, L'Arachnéen, 203 pages, 25 €. Juillet 2010*

Mots clefs : Walker Evans, photographie, art, États-Unis .

Ce livre fait en réalité partie d'un ensemble de 7 écrits du même auteur (parus et à paraître en 2010-2011 chez le même éditeur), qui entendent rien de moins que de proposer un nouveau récit de l'art moderne. Il convient donc de souligner le courage et l'originalité de L'Arachnéen, qui s'était déjà distingué par la publication « hors norme » des œuvres de Fernand Deligny en 2007 (1848 pages !).

Cet essai-ci, constitué de 6 textes dont 2 inédits, est une monographie (la seule de la collection) consacrée au grand photographe américain Walker Evans. Jean-François Chevrier met en évidence l'originalité du photographe, de son « style documentaire », en montrant que celle-ci tient à la fois à une opposition aux courants artistiques des années 30 et 40 – art social, photojournalisme, … -, à un double refus de l'art et du commerce, et à un rapport nouveau qu'Evans tenta de dégager entre enquête documentaire et « poétique de l'objet trouvé surréaliste via le folklore américain » (page 35). L'auteur réinscrit Evans dans son contexte, fait émerger les schémas de représentations et, de la sorte, dessine toute la complexité et l'ambiguïté du photographe : à la fois dandy et attiré par l'homme du commun, l'anonymat, la rue, se disant apolitique, mais laissant « l'interprétation ouverte » de ses photos ; ouverte jusqu'à des conclusions sociales ou politiques… L'un des intérêts majeurs du livre réside d'ailleurs dans la démonstration que le positionnement ambigu d'Evans, si elle recèle (peut-être) une limitation, condense avant tout une nécessité, étant dans le même temps « irréductibilité et constitutive » (page 177).

Le premier texte développe une analyse serrée et passionnante du célèbre livre American Photographs , paru en 1938. Le deuxième s'attarde sur le travail d'Evans au magazine Fortune et, plus précisément, sur ses photos accompagnant un reportage de septembre 1934 sur un camp de vacances communiste aux États-Unis. Revenant sur les « schémas de représentation » inscrits dans l'histoire mais assimilés et transformés par Evans (page 70), il offre un regard riche et éclairant sur cet article et, au-delà, sur une part moins connue de la vie et de la production du photographe. Les essais qui suivent mettent en rapport Walker Evans avec Cartier-Bresson, Dan Graham et Warhol. Le livre se termine par un « bricolage » de photos et de citations.

Chevrier a bien cerné le quiproquo de la correspondance entre l'émergence du Pop art et la redécouverte de l'œuvre d'Evans dans les années 60 (page 145). Cependant, il n'insiste pas suffisamment sur tout ce qui les oppose. Par ailleurs, dans son texte autour de Dan Graham, ses références à Walter Benjamin (pages 140-143) sont quelque peu dépolitisées, faisant abstraction de la charge révolutionnaire des concepts de ce dernier. Enfin, le lecteur risque de rester un peu sur sa faim sur la question du rapport au temps, à la modernité, au rôle de « collectionneur historien » d'Evans, que Chevrier aborde mais sans y insister.

Cet essai s'adresse à un public ayant déjà une certaine connaissance de l'histoire de l'art et de la photo, de l'œuvre de Walker Evans ( Le style documentaire d'August Sander à Walker Evans , d'Olivier Lugon, Paris, 2001, Macula, constituant une meilleure introduction), renouvelant et enrichissant notre compréhension. La qualité des reproductions photographiques, l'originalité et la force du regard, le style agréable à lire en font décidément un très beau livre.

Frédéric Thomas

 

Michael Scott CHRISTOFFERSON, Les intellectuels contre la gauche. L'idéologie antitotalitaire en France (1968-1981) , Marseille, Agone, collection « Contre-feux », 2009 (édition originale 2004), 454 pages, 25 euros. Janvier 2010*

Mots clefs : intellectuels – antitotalitarisme – années 1970.

Cette étude de l'historien étatsunien Michael Christofferson, tirée de son travail de thèse, ne manquera pas de susciter le débat, voire la polémique. Il faut dire que l'auteur propose une relecture des « années 68 » en suivant un fil rouge quelque peu provocateur : montrer que les intellectuels progressistes sont passés, au cours des années 1970, du marxisme au réformisme basé sur les droits de l'homme, en instrumentalisant pour ce faire l'antitotalitarisme. Débutant par un retour sur le concept de totalitarisme utilement remis en perspective à travers la comparaison de plusieurs pays, il démontre l'usage politique dont il a été l'objet, en particulier au milieu des années 70 en France, à une époque où l'URSS n'était assurément plus totalitaire au plein sens du terme employé ici ; on nous permettra par contre d'être moins convaincu par les fragilités scientifiques du concept qu'il expose.

Le cœur de son analyse s'articule d'abord sur la période allant de 1945 aux années 70, afin d'illustrer, sans vraiment de surprises, la désaffection des intellectuels vis-à-vis du PCF et de la SFIO au profit d'un attachement constant à la démocratie directe (et à l'autogestion dans les années 70). Il insiste à cette occasion sur l'importance de l'engagement aux côtés de la Gauche prolétarienne dans l'évolution de l'intelligentsia, de par sa revendication d'un intellectuel non surplombant et surtout sur l'accent mis sur l'initiative provenant des masses elles mêmes. Dans le chapitre suivant, il relativise à juste titre l'effet Soljenitsyne, qui pour lui a surtout servi aux adversaires du PCF au sein de l'Union de la gauche. En effet, face à une campagne de dénigrement de l'écrivain russe marquée par le passé stalinien du Parti, les intellectuels auraient eu peur d'une possible hégémonie idéologique du PCF face au PS en cas de victoire électorale, et se seraient donc emparés du thème de l'antitotalitarisme pour en faire une véritable machine de guerre. Se succèdent ensuite un exposé sur l'Union de la gauche et les réactions intellectuelles à son égard, l'affaire de l'interdiction du journal socialiste Republica durant la révolution portugaise contribuant encore davantage à l'inquiétude vis-à-vis d'une arrivée au pouvoir du PCF. L'auteur retrace un historique des dissidences en Europe de l'est et des soutiens manifestés en France, avec le point culminant de 1977, l'intérêt pour la dissidence s'inscrivant dans la pression faite sur le PCF afin d'intégrer le respect des libertés formelles. Il opère également un retour sur le phénomène des « nouveaux philosophes », à la fois médiatique et politique, à travers les ouvrages de Glucksmann ( Les maîtres penseurs ) et Bernard-Henri Lévy ( La barbarie à visage humain ), véritables pensées du recul, avec le parti pris pour les deux auteurs de se placer dans une posture de victime, désamorçant d'avance toute critique ; récupérant l'étiquette de la dissidence (1), ils obtiennent le soutien de Michel Foucault, pendant que les critiques d'un Elleinstein, pourtant pertinentes, sont marginalisées. Enfin, l'analyse par Christofferson du parcours de François Furet conclut à la manifestation d'un zèle prononcé de sa part, suite à son engagement passé au sein du PCF, dans cet antitotalitarisme qui conduit à Penser la Révolution française  : le moyen de placer les origines du totalitarisme au cœur de l'histoire de France. Son retour critique sur la période communiste de Furet, avec la tendance de sa part à la revisiter à l'aune des préoccupations du moment, est tout particulièrement convaincante.

Tout cela est énoncé avec beaucoup d'assurance, mais à côté de réflexions assurément stimulantes, les raisonnements de Michael Christofferson sont parfois un peu discutables, voire carrément simplificateurs. Outre le fil rouge présupposé de la démocratie directe chez bon nombre d'intellectuels de gauche comme préoccupation centrale, on peut ainsi lui reprocher certains raccourcis chronologiques (les Assises du socialisme d'octobre 1974 marquant par exemple la fin du « gauchisme »), quelques manques (le cas des khmers rouges dans la perception du communisme, l'invasion de l'Afghanistan) et une tendance occasionnelle à uniformiser à l'excès le milieu intellectuel. Au risque de rapprocher parfois son travail problématisé du lit de Procuste. Si l'association du socialisme et de la liberté par bon nombre d'intellectuels de gauche a fini par faire prévaloir le second terme de l'équation en abandonnant le premier, ouvrant sur le néolibéralisme et le postmodernisme, il faut assurément invoquer pour l'expliquer une pluralité de causes, sans se limiter à l'approche de Christofferson, mais sans la négliger, tant elle parvient à restituer l'ambiance idéologique d'une époque, et se révèle convaincante au fil de la lecture.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Profitons-en pour préciser les choses : si notre collectif a adopté en 2000 le nom de Dissidences, c'est bien sûr en référence à cette opposition démocratique au socialisme réellement existant, mais sans nous situer sur la ligne des « nouveaux philosophes ».

 

Bruce CLARKE, Dominations , Paris, Homnisphères, collection Savoirs autonomes, 2006, 224 pages, 20 euros. Mars 2007*

« Ce livre n'est pas un livre d'art » : l'avertissement lancé au préalable par l'artiste africain Bruce Clarke rappelle les courants surréalistes et dadaïstes du siècle dernier. Comme eux, Clarke revendique un art engagé, puisqu'il considère la mondialisation libérale actuelle comme une nouvelle forme d'esclavage. Par ses créations, montages colorisés à base de collages d'extraits de journaux ou de magazines et de silhouettes anonymes, qui figurent en grande quantité dans ce bel ouvrage, il souhaite aller au delà des discours dominants, falsificateurs d'une réalité obscène, et stimuler la réflexion de tout un chacun. Ainsi qu'il l'écrit lui même -puisque des textes de sa plume accompagnent ses oeuvres graphiques, à la fois en français et en anglais-, « Tel un antidépresseur, la langue cache la violence du monde, mais, du même coup, réduit nos espoirs d'un monde meilleur » (p.84). Citant à l'occasion quelques chiffres chocs (40% des humains n'ayant pas accès à l'eau potable, ou 85% des besoins israéliens en eau situés sur le territoire palestinien…), et insistant sur l'idée de « traite sélective » (l'utilisation de la main d'œuvre originaire des anciens pays colonisés), il développe dans ce cadre limité un discours sans concessions, accusant le système capitaliste actuel de crime contre l'humanité, par son insistance sur le travail et l'argent, et les populations du Nord de complicité passive implicite, par leur silence sur la déshumanisation en cours, y compris à leur égard. Préfacé par le directeur du musée des arts derniers (sic), cet ouvrage est complété par une interview assez libre de l'artiste peintre, qui revient sur son engagement contre l'apartheid en Afrique du sud et surtout pour diffuser l'information quant au génocide qui se déroulait au Rwanda. Ce n'est donc pas un hasard si c'est lui qui a été choisi pour mettre en œuvre le monument dédié aux victimes du génocide, le jardin de la mémoire, constitué d'un million de pierres représentant les victimes du massacre… Un livre forcément questionnant, qui adopte comme mot d'ordre « … Alors cultivons-nous. Et sortons nos armes » (p.180).

Jean-Guillaume Lanuque

 

Piet DE GROOF, Le général situationniste . Éditions Allia, Paris, 2007. 304 pages, 15 Euros. juin 2008*

Sous ce titre énigmatique, les éditions Allia nous offrent un livre d'entretien avec Piet de Groof ; personnage paradoxale, ancien situationniste, devenu général de la Force aérienne belge. Ainsi, dans les années 50, l'auteur menait parallèlement ses études à l'école royale militaire et, sous le pseudonyme de Walter Korun, ses activités dans le milieu de l'art expérimental.

Au fil des pages, passent une partie des anciens de Cobra, Christian Dotremont, Asger Jorn, Guy Debord, … L'entretien est enrichi de précieux documents, témoignages et de très belles illustrations, qui reviennent sur les propos du général et dessinent les micro-réseaux européens dans lesquels s'inscrivaient et se croisaient les mouvements expérimentaux du milieu du siècle dernier (un peu à l'image de la « carte » des groupes reproduite page 153 du livre). Il est dommage cependant que trop peu de place soit accordée aux surréalistes belges (Nougé, Marien, la revue « Les lèvres nues »), qui participaient activement de ces réseaux. D'autre part, du fait même de la personnalité de l'auteur, les origines de l'Internationale Situationniste apparaissent par trop « artistiques » et il eut été bon de corriger cette vision en évoquant le terreau plus politique de ces années (la guerre d'Algérie, la rencontre des situationnistes avec Henri Lefebvre puis avec Socialisme ou Barbarie). Il n'empêche que le mérite principal du livre est de mettre en avant le foisonnement de groupes artistiques expérimentaux dans les années 50 – Internationale Lettriste, Spur, Mouvement International pour un Bauhaus Imaginiste, Phases, … - et, au sein de ceux-ci, le rôle de catalyseur et de plaque tournante qu'ont joué des personnes comme Asger Jorn (1914 – 1971) ou la galerie d'art Taptoe à Bruxelles.

F. Thomas.

 

Eric DESHAYES, Dominique GRIMAUD, L'underground musical en France , Marseille, Le Mot et le Reste, collection « Formes », 2008, 328 pages, 23 euros. mai 2009*

Mots clés : Musique, dissidence artistique, courant underground

Les éditions Le Mot et le Reste poursuivent leur travail de publication consacré à la musique, et proposent, après l'étude de Guillaume Ruffat sur Révolution musicale. Les années 67, 68, 69 de Penny Lane à Altamont (voir la chronique sur ce site), un panorama de L'underground musical en France réalisé par Eric Deshayes (déjà auteur de Au-delà du rock ) et Dominique Grimaud, acteur de cette scène.

Difficile de cerner avec précision l'objet de leur approche, sinon qu'ils s'intéressent à tous les artistes ayant essayé de repousser les frontières musicales, à coups d'improvisations, d'expérimentations en tous genres, d'utilisation d'instruments plus improbables les uns que les autres, en étant guère éloigné parfois de la musique contemporaine. La période retenue court essentiellement de Mai 68 jusqu'à aujourd'hui, cadre d'un monde qu'ils qualifient de « contre culture », le plus souvent méconnue : en dehors des formations plus médiatisées que furent Gong (1) et Magma, on peut essentiellement citer Pascal Comelade et Gilbert Artman (Urban Sax) parmi les rares à avoir conquis une indéniable reconnaissance. « Une histoire des maquis sonores français », qui ouvre le livre, permet de replacer ces mouvements dans la lignée de la dimension la plus rebelle, contestataire, du rock français qui naît dans la seconde moitié des années 50, mais aussi dans celle de l'inventivité du jazz des sixties. Le contexte des lendemains de 68 est largement évoqué, presse ( Actuel de 70 à 75), festivals, foisonnement associatif pour la diffusion et la production, à l'image du collectif RIO (un chapitre entier est d'ailleurs consacré à cette problématique), jusqu'aux années 80, globalement plus favorables, par le biais de la politique culturelle de la gauche, à toute une partie de l'underground.

Le gros de l'ouvrage est subdivisé en articles thématiques, consacrés aux divers courants de cet univers dissident. Se succèdent donc le free jazz (Jacques Thollot, Robert Wood et son vibraphone électrique, ou Pataphonie) ; le psychédélique (Crium Delirium avec Jacques Pasquier, ou même le rock symphonique de la Clearlight Symphony signée Cyrille Verdeaux) ; la chanson française traditionnelle plus engagée (Colette Magny, Brigitte Fontaine, Albert Marcoeur, ou les « dadaistes » d'Etron Fou Leloublan) ; l'électronique (Richard Pinhas et son groupe Heldon, à la confluence du prog, de la philosophie deleuzienne et de la science-fiction) ; l'école de Canterbury à la française (Moving Gelatine Plates) ; les punks, avec Métal urbain, Déficit des années antérieures ou la Société des timides à la parade des oiseaux (sic) ; « les ténèbres solaires », courant dominé par Magma -qui ne semble d'ailleurs pas enthousiasmer les auteurs, car jugé trop agressif-, mais dont on peut extraire aussi Catharsis, Potemkine ou Art Zoyd ( Symphonie pour le jour où brûleront les cités ), souvent réunis par un travail sur la langue. Les artistes plus directement politiques, à l'image de Red Noise, Barricade, Komintern ou Maajun, contre une musique mercantile et pour un spectacle libéré, ne sont pas oubliés (2), bien que le chapitre consacré à l'« anar rock » ait des contours assez peu clairs.

L'érudition des deux auteurs est indéniable, et au fil des pages, on se retrouve plongé dans un bouillonnement créatif tellement riche qu'il aurait été sans doute souhaitable de braquer de temps à autre le projecteur sur quelques albums incontournables ou représentatifs avec des fiches individualisées… Véritable encyclopédie, le livre évoque jusqu'à des artistes n'ayant laissé pratiquement aucune trace d'enregistrement en studio. Regrettons également une légère tendance à tenir à distance toute une partie du courant progressif (3), dont on croise bon nombre de musiciens au détour de bien des lignes.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Camembert électrique et surtout You sont salués, ce dernier étant qualifié de « (…) mandala musical parfait. Cet album est à n'en pas douter l'un des chefs-d'œuvre du rock et bien au-delà » (p.100).

(2) Plusieurs de ces groupes formèrent d'ailleurs le FLIP, Force de libération et d'intervention pop.

(3) Ainsi, au sujet de Pink Floyd : « Avec Atom Heart Mother (1970), ils délivrent déjà un capharnaüm de péplum, splendide, mais annonciateur d'une musique pompier à venir » (p.30).

 

Jérôme DUWA, Surréalistes et situationnistes vies parallèles, Paris, Editions Dilecta, 2008. 235 p., 26 €. aout 2008*

Il existe, ces dernières années, une mode, qui se caractérise par la publication de nombreux ouvrages paraphrasant les textes et manifestes situationnistes, enfermant le mouvement dans un splendide isolement, réduit le plus souvent à la personnalité (géniale) de Debord. Ce livre permet de corriger quelque peu cette tendance. L'auteur cherche à mieux cerner les relations entre surréalistes et situationnistes, et il le fait en redonnant la parole aux protagonistes, à travers lettres, manifestes et documents, qui constituent la seconde partie du livre. Il montre à la fois leur “communauté d'enjeux”, leur “affinité souterraine” et tout ce qui les différencie. Ces deux mouvements participent d'une même aventure, de cette éthique de la subversion au croisement de la poésie et de la politique, dont la déclaration surréaliste de 1935 reste la formule la plus synthétique : ““changer la vie” a dit Rimbaud ; “transformer le monde a dit Marx”; pour nous, ces deux mots d'ordre n'en font qu'un”. Mais le groupe autour de Debord a voulu “dépaser” le surréalisme, dont la force s'était, selon lui, émoussée. Le livre étudie cette volonté de dépassement qui passe par le surréalisme belge et la revue de Marcel Mariën, Les Lèvres nues , à laquelle les situationnistes collaborent dans les années 50. Loin de se réduire uniquement, sous le schéma bourdieusien, à un positionnement stratégique par rapport à Breton, Jérôme Duwa montre que le détour par Bruxelles s'inscrit dans une critique commune du surréalisme parisien et des réflexions et pratiques correspondantes : rejet de l'automatisme, détournement, modernisme plus prononcé, reproche d'une surestimation de l'inconscient et de l'art qui serait liée à une sous-estimation du politique au sein du groupe de Breton et de Péret.

C'est donc surtout de la branche belge du surréalisme que les situationnistes se sentent proches, alors qu'entre ces derniers et les surréalistes français, il n'y aura que des rendez-vous manqués, ponctués cependant par la présence des signatures de Debord et de Breton au bas du Manifeste des 121 (La déclaration sur le droit à l'insoumission pendant la guerre d'Algérie) le 5 septembre 1960, et l'irruption de Mai 68 dans lequel les deux courants se reconnaîtront. Il me semble que l'auteur a raison de voir dans le sens conféré à la poésie, dans la perception de sa force intacte ou, tout au contraire, de son épuisement et de son impuissance, le coeur du désaccord entre situationnistes et surréalistes. Les premiers reprochant aux seconds d'avoir en quelque sorte réussi, dans les limites étroites de l'art, à “changer la vie” au dépend du “transformer le monde” dont ils se seraient éloignés. Le livre permet ainsi une vision autrement complexe des parallèles, collisions et divergences entre ces courants. Regrettons tout de même (outre la mauvaise préface psychologisante de Bourseiller), que le rôle de passeur de Henri Lefebvre - qui avait côtoyé les surréalistes dans l'entre-deux-guerres et qui, à la fin des années 50, entretiendra une amitié précieuse avec Debord - et celui du groupe Socialisme ou Barbarie – que le surréaliste Péret et Debord rejoindront, au tournant des années 60, à quelques mois d'intervalles -, soient tout juste évoqués.

Frédéric Thomas

 

Guy-Joseph FELLER, Colère rouge. Hommage à Marcel Donati, militant et poète ouvrier , Longwy, ed. Paroles de Lorrains, 2006, 310 p. octobre 2007*

G.-J. Feller est un ancien correspondant local de l'Est républicain. Dans le cadre de son travail de journaliste, il a couvert jadis la lutte des sidérurgistes lorrains. C'est ainsi qu'il est entré en contact avec Marcel Donati, militant PC et surtout CGT de Rehon, auteur d'un livre paru chez Payot, Cœur d'acier . Colère rouge est tout entier dédié au souvenir du formidable militant que fut Marcel Donati. Il se compose d'une ode à entrées multiples pour évoquer le souvenir du lutteur et de l'homme. Dans une première section, très longue, ce sont des interviews de ses amis, de sa famille, de ses collègues, de ses camarades. G.-J. Feller revendique le côté oral de ces textes d'où sourd une émotion à l'évocation du bonhomme Donati, plus cégétiste anarcho que réellement communiste. On y apprend que ce dernier fut en délicatesse avec le PCF en raison du soutien qu'il apportât, avec toute sa section syndicale, à la lutte des ouvriers polonais et à leur syndicat Solidarnosc. Suivent quelques extraits de lettres écrites par Donati, chapitre intitulé Marcel le militant, où il revient sur l'affaire de la radio libre, Lorraine cœur d'acier (LCA), véritable tribune libre de toute la population. Lancée par la CGT, LCA devient la chambre d'écho des préoccupations populaires et militantes des sidérurgistes. Elle s'ouvrit à toute les voix et pas uniquement celles autorisées. La CGT mis fin à l'expérience en évoquant l'anarchie qui y régnait. Pensez donc, même Krivine y fut invité pour défendre son point de vue !! Dans un troisième mouvement, des recensions critiques du livre de Donati sont rassemblées, pour dire le choc qu'a causé la découverte de cette écriture sur les journalistes et les critiques. Donati a également participé à un film avec J.-P. Thorn, ex maoïste, évoquant les problèmes d'une militante CGT en dissidence avec son organisation. La quatrième section évoque donc Marcel comme acteur. S'ensuit une longue partie, celle qui donne le titre à l'hommage, Colère rouge, constituée du texte d'une pièce de théâtre consacrée à Donati. Quelques extraits (trop rares) de l'œuvre poétique du sidérurgiste et enfin, pour finir, une partie de ses photographies qu'il avait réalisées lors des mobilisations concluent ce livre chaleureux et vibrant pour l'homme que fut Marcel Donati. Un livre qui mérite de trouver son public et donner envie de lire (ou de relire) Cœur d'acier .

G.U.

 

Maxime GORKI, Un premier amour et autres histoires , Le Temps de Cerises, 2007, 261 p, 17 euros. octobre 2007*

Représentant de la classe ouvrière, Gorki dénonce souvent, à travers ses récits, le capitalisme russe tout en montrant son attachement aux idées révolutionnaires. Ce recueil de nouvelles se détache de ce genre littéraire développé classiquement par l'auteur dans ses romans et essais de l'époque. Les 7 histoires rassemblées dans ce livre trouvent, elles, leur homogénéité autour du thème de la femme, ou plutôt de l'épanouissement personnel de chaque être humain, homme et femme confondus.

Cette femme, sous des apparences souvent très variées, entre dans chaque histoire et nous est racontée à travers la recherche de son épanouissement qui passe selon Gorki par l'amour, concept auquel il est très attaché, le bel amour et surtout le savoir aimer.

Qu'elle soit aimante, désespérée, prostituée, narcissique, égoïste ou objet de désir, l'auteur s'attache à une description extrêmement soucieuse des sensations, impressions et sentiments de chacun, l'homme et la femme dans leur relation mutuelle ; détaillant en toile de fond de ses nouvelles la réalité sociale de la Russie du début du 20 e siècle.

La « servitude amoureuse » (ma préférée), nouvelle très aboutie et nourrie d'impressions ambivalentes, joue sur ce désir d'apaisement et d'accomplissement personnel, la femme mêlant un sentiment d'égoïsme en asservissant l'homme amoureux d'elle, et perdant parallèlement sa liberté en étant femme objet, devenant elle-même dépendante des hommes qui la désirent.

L'ensemble du recueil laisse paraître chez Gorki un sentiment teinté de pessimisme envers le comportement humain, il en ressort d'abord la relation de domination de l'homme sur la femme, son acceptation supposée de la situation et sa perte d'autonomie en tant qu'être humain, ensuite le reflet du désarroi et de l'incapacité des hommes à s'accomplir dans une société fondée sur la richesse et la domination.

Hervé Chalton.

 

Dick HEBDIGE, Sous-culture. Le sens du style , Paris, Editions Zones/La Découverte, 2008, 154 p., 13 €. décembre 2008*

Zones a pris l'heureuse initiative de publier ce livre, écrit en 1979, et présenté comme l'un des textes fondateurs des « cultural studies ». L'ambition de l'auteur est originale et attrayante. Il entend, à partir de l'étude du style, d'objets triviaux, mais aussi à partir des relations avec la communauté antillaise en Grande-Bretagne, faire la sociologie des « sous-cultures », en général, et du punk, en particulier. Si le livre analyse l'histoire de l'émergence de mouvements juvéniles, comme les « mods », les « skins », les « teddy boys », etc., depuis la Seconde Guerre mondiale, il se concentre surtout sur le punk, dans les années 1976 et 1977, marquées par deux événements significatifs : les émeutes du carnaval de Notting Hill, durant l'été 1976, et le concert des Clash au Rainbow Theatre, en mai 1977, durant lequel le public arracha les sièges de la salle pour les lancer sur la scène lors de l'exécution de la chanson « White Riot ». Ce faisant, il offre une clef de compréhension du punk en l'inscrivant dans une triple convergence culturelle : celle de la communauté noire jamaïcaine, immigrée, et du reggae, le développement d'une culture juvénile et la culture ouvrière. L'hypothèse de Dick Hebdige est que « l'ethos rasta », marquée par le refus du consensus, la rupture avec les valeurs dominantes et le retournement de jugements racistes et dévalorisants sur l'identité noire en revendications positives et subversives, a « indirectement influencé » et nourri les autres « sous-cultures », avides de trouver une musique et un style correspondant à leurs sentiments de frustration et d'oppression. Le pouvoir d'attraction du reggae proviendrait ainsi d'affinités avec une partie de la jeunesse ouvrière, cherchant à se repositionner tout à la fois au sein de la crise des années 1970 et par rapport à la culture de sa propre classe sociale.

Ces pages sont parmi les plus passionnantes de l'ouvrage, ainsi que celles où l'auteur met en lumière les multiples correspondances entre le reggae et le punk - provoquant une condamnation commune de leurs styles jugés « dégénérés » et légitimant une « panique morale » - allant parfois jusqu'à des convergences organiques comme dans le punk dub, les Clash, les Slits ou Alternative TV. De même, les pages où Hebdige dessine le réseau de relations, parfois conflictuelles, entre ces différents mouvements et leurs rapports particuliers à la communauté noire, à l'identité britannique et aux transformations de la communauté ouvrière sont éclairantes. L'émergence du punk lui-même est finement étudiée et mise en perspective avec les mouvements surréaliste et dadaïste (1), jusque dans ses détails graphiques. Enfin, l'auteur démonte intelligemment les mécanismes du scandale et de la « récupération » « idéologique et marchande » à travers une lecture attentive des médias, de la commercialisation et des réactions du public.

Il faut souligner l'audace et l'originalité de ce livre, qui s'inscrit au croisement de trois références - T. S. Eliot, Roland Barthes et Jean Genet - et arrive à faire du punk un objet passionnant d'étude sociologique sans le banaliser ou passer à côté de ses « excès ». L'essai constitue un bricolage, empruntant des concepts issus d'autres horizons (linguistique, anthropologie, philosophie, …) et y mêlant des apports pris dans les livres de Jean Genet. Ainsi, de la reprise de concepts comme « guérilla sémiotique », le « style comme bricolage », la « signifiance ». De même, la construction de la distinction entre « sous-culture » et « contre-culture » - la première manifestant « obliquement » une rupture que la seconde réélabore de manière plus explicite, consciente et politique - permet une lecture plus complexe. Cependant, souvent articulée à des intuitions fructueuses, l'importation de concepts de Roland Barthes, de Louis Althusser, de Julia Kristeva, …, non suffisamment mis en perspective, interrogés et critiqués dans leur application ici, constitue parfois une opération boiteuse ou, en tout cas, partielle et imparfaite. L'essai, en prenant des raccourcis un peu raides et multipliant les outils sans les développer, avance parfois des hypothèses quelque peu discutables, comme le reconnaît implicitement l'auteur lui-même.

L'hypothèse centrale d'une « sous-culture » différente de la contre-culture, pour intéressante qu'elle soit, reste problématique. Le paragraphe consacré à l'usage de la croix gammée pour faire scandale, montre bien les ambiguïtés, contradictions et limites du punk, sans pour autant dégager une vision plus complexe et nuancée des tendances au sein même de cette mouvance. Ainsi, la frontière entre « sous » et « contre » culture est perméable, mouvante et objet d'enjeux méthodologiques et éthiques. Les Clash, pour ne prendre que cet exemple, participent de plein pied à la contre-culture. Le souci justifié de Dick Hebdige de ne pas exagérer la conscience oppositionnelle ni la volonté explicite de subversion du punk, l'entraîne à adopter une vision quelque peu passive et à délaisser ou sous-estimer la dimension politico-culturelle subversive. Est à peine évoqué ici, à travers les concerts Rock Against Racism ou les réactions du milieu politique et de la presse, l'état d'esprit qui nourrissait nombre de groupes, et dont deux livres récents donnent une meilleure idée pour ce qui est du punk et du rock alternatif en France (2). Une présentation générale aurait d'ailleurs permis de corriger quelque peu ce défaut.

Mais pour ceux qui s'intéressent au punk, à l'approche des « cultural studies », la lecture de cet essai est indispensable, dans la mesure où il offre un renouvellement de l'approche sociologique et une réinscription complexe de mouvements culturels dans les rapports sociaux sans pour autant le réduire au schéma simpliste infrastructure-superstructure.

Frédéric Thomas

(1) Voir à ce sujet le livre de Greil Marcus, Lipstick Traces. Une histoire secrète du vingtième siècle , Paris, Gallimard, 1998.

(2) Rémi PEPIN, Rebelles. Une histoire de rock alternatif  ; Arno Rudeboy, Nyark Nyark ! Fragments des scènes punk et rock alternatifs en France, 1976 – 1989 . Voir les notes de lecture sur notre site www.dissidences.net

 

Henri HEINE, Lutèce. Lettres sur la vie politique, artistique et sociale de la France, Paris, 2008, éditions La fabrique, 475 pages, 25 €. mai 2009*

Mots clés : Heine, France, 19 ème siècle, luttes ouvrières, culture.

Le grand poète allemand Heine a longtemps vécu à Paris et Lutèce regroupe les articles écrits au début des années 1840 quand il était correspondant pour la Gazette d'Augsbourg dans la capitale française. Il évoque la vie intellectuelle, culturelle et politique de la France , en cherchant à construire des ponts entre son pays d'origine et celui de résidence. Ses articles sous forme de lettres sont en butte à une triple censure : celle de l'État germanique, celle préventive du journal pour lequel il écrit, et, enfin, l'autocensure de l'auteur lui-même. L'excellente présentation de Patricia Baudouin analyse très bien le contexte et l'enjeu de ces lettres. Elle montre également l'originalité mais aussi les limites, ambiguïtés et contradictions de Heine, qui tiennent toutes à sa vision romantique. Par ailleurs, le poète, dans ses articles, se présente avant tout comme « un flâneur ordinaire, qui n'est pas grand politique » (p.267). Ainsi, Il parle des concerts, de la question d'Orient, des expositions de peinture, des débats politiques, Du théâtre, des livres qui paraissent (on découvre ainsi sa grande hostilité envers Victor Hugo) ... Les sujets comme les articles sont inégaux. Les pages les plus intéressantes sont celles où il met en avant les correspondances entre la production artistique et un certain air du temps. Il lie aussi « l'impuissance bariolée » de la peinture française de ces années avec l'essoufflement et les suites de la révolution de 1830, les danses différentes selon les classes avec les rapports sociaux et va jusqu'à parler de tableaux « dont la figure principale, avec sa mine souffrante, ressemble au directeur d'une entreprise sur action échouée qui se trouve devant ses actionnaires afin de leur rendre ses comptes » (p. 386).

Son romantisme l'entraîne, dans des pages qui rappellent les Manuscrits du jeune Marx, à dresser une condamnation sans appel de la bourgeoisie – dont ses membres sont traités de « boutiquiers » et « d'épiciers » – entièrement vouée au culte matériel de l'argent. Il note avec ironie le changement des cours de la bourse selon l'humeur ou la santé de Rothschild, et ne voit dans les débats de la Chambre qu'un spectacle superficiel. Surtout, sans qu'il s'en réjouisse, il est persuadé que les jours de cette société sont comptés, qu'elle doit et qu'elle va périr, ouvrant la voie aux communistes. Cette fin est vue comme une catastrophe, une fatalité mais, somme toute, préférable à la société bourgeoise. D'où le regard particulier du poète qui compare les communistes aux premiers chrétiens, voyant en eux l'instrument de la nécessité, et reste attentif aux signes avant-coureurs annonçant l'écroulement d'une société à laquelle par ailleurs il est attaché. Il faut absolument citer ces lignes de 1842, déjà reprises dans la présentation, tant elles illustrent la tension du regard de Heine et annoncent la révolution de 1848 : « Ici règne actuellement le grand calme. Une paix de lassitude, de somnolence et de bâillements d'ennui. Tout est silencieux comme dans une nuit d'hiver enveloppée de neige. Rien qu'un petit bruit mystérieux et monotone, comme des gouttes qui tombent. Ce sont les rentes des capitaux, tombant sans cesse, goutte à goutte, dans les coffres-forts des capitalistes, et les faisant presque déborder ; on entend distinctement la crue continuelle des richesses des riches. De temps en temps, il se mêle à ce sourd clapotement quelque sanglot poussé à voix basse, le sanglot de l'indigence. Parfois aussi résonne un léger cliquetis, comme d'un couteau que l'on aiguise » (p. 338 – 339).

Un livre agréable donc à lire et intéressant, parsemé d'intuitions, de fulgurances, d'ironies et de critiques mordantes, à cheval entre deux époques ; entre la désillusion de la révolution de 1830 et la reprise des luttes ouvrières, prélude à la révolution de 1848.

Frédéric Thomas

 

Francis JEANSON, Cultures & « non-public », Bordeaux, Bord De L'Eau, Escales 3, 2009, 92 pages, 10 €. Octobre 2009*

Mots clés : Action culturelle, théâtre.

Ce livre rassemble 3 conférences de Francis Jeanson faites à un moment clef, entre février et juillet 1968, sur les questions culturelles. La publication de ces textes est importante, tant par leur contenu (la théorie du « non-public », la conception de relais, la question politique) que par la personnalité de l'auteur – philosophe proche de Sartre, ancien responsable du réseau Jeanson d'aide au FLN algérien –, le bouleversement de Mai 68 cernant cette série d'interventions publiques. Mais justement, en l'absence de toute introduction ou présentation, l'importance et la portée de ces conférences restent quelque peu en suspens, désincarnées (on ne peut que renvoyer le lecteur au livre de Marie-Ange Rauch, Le théâtre en France en 1968. Crise d'une histoire, histoire d'une crise , l'Amandier 2008. Plus particulièrement les pages 296-307). Il nous reste des réflexions passionnantes, toujours d'actualité, centrées sur une vision volontariste et inventive de l'action culturelle comme « pratique du monde réel » (page 10), «  entreprise , dans le meilleur sens du mot, de politisation radicale des consciences  » (page 75), et le concept de « non-public » qui, loin de recouvrir celui de public potentiel ou virtuel, redessine l'enjeu des interventions culturelles.

Frédéric Thomas

 

David KING, Le commissaire disparaît. La falsification des photographies et des œuvres d'art dans la Russie de Staline , Paris, Calman-Lévy, 2005, 192 p. octobre 2007*

Auteur d'une biographie en image de Trotsky ( Trotsky : A Photographic Biography , Oxford, 1986, jamais publiée en français), le journaliste anglais D. King est par ailleurs présenté comme un des plus importants collectionneurs d'illustrations (photos, affiches, tableaux etc.) retouchés sous l'ère stalinienne. D'une collection rassemblant plus de 25 000 images, les plus significatives sont reproduites dans cet ouvrage. Le lecteur a beau être convaincu de la nocivité du système stalinien, il en reste néanmoins surpris par l'ampleur prise par la volonté systématique d'effacer de la mémoire collective les premières générations révolutionnaires au fur et à mesure de l'affermissement du stalinisme. Des premiers militants du parti bolchévique aux staliniens des grandes purges, Staline aura fait disparaître de manière récurrente toutes les figures de qui pouvait apparaître comme une menace à l'égard de son pouvoir. Ces hommes, les femmes sont nettement plus rares dans l'album, seront éliminés physiquement, mais ça ne suffit pas. Il faut qu'ils disparaissent des documents officiels, du champ de vision. Il ne doivent pas avoir existé. On connaît depuis la parution du livre d'Orwell, 1984 , la volonté totalitaire de contrôler la langue par la création d'une novlangue. Ce recueil montre qu'il en va de même au niveau des images. D'où une activité, fébrile, de retouche permanente des photographies, des portraits de groupe, des réunions etc. Une seule règle en la matière : souligner la continuité entre Lénine, jamais retouché, et Staline. La photographie qui orne la couverture constitue en soit tout un programme. Regroupant cinq personnages dans sa première version, elle sera retouchée au fur et à mesure des épurations pour se finir par un portrait en pied, seul, de Staline. Si l'accent est mis dans cet extraordinaire ouvrage sur la photographie, quelques reproductions de tableaux sont également proposées. Cette permanente recomposition des photographies souligne par ailleurs l'étanchéité des frontières soviétiques car, il faut le rappeler, une grande partie des photographies ont été publiées, dans leur version originale, à l'étranger. Ce très beau livre, qui mériterait de figurer dans toutes les bibliothèques, représente une contribution de poids à la dénonciation de l'horreur stalinienne, fondatrice pourtant durant des décennies de la puissance du mouvement communiste à travers le monde.

G.U.

 

Guillaume KOSMICKI, Musiques électroniques. Des avant-gardes aux dance floors , Marseille, Le Mot et le Reste, collection « Formes », 2009, 408 pages, 23 euros. Décembre 2009*

Mots clefs : musique - électronique- avant-garde artistique.

Avec cet ouvrage, Guillaume Kosmicki (nom prédestiné ou pseudonyme ciblé ?) livre une étude de fond sur un thème qui n'avait été jusqu'à présent qu'abordé par la bande dans de précédents ouvrages des éditions Le Mot et le Reste (L'underground musical en France , par exemple, chroniqué sur notre site). L'auteur maîtrise assurément son sujet, et ses nombreuses considérations musicologiques sont généralement bien expliquées. Le livre n'en est pas moins relativement exigeant, présentant un foisonnement d'expérimentations et d'œuvres assez étourdissant ; l'ajout d'un CD proposant une sélection de morceaux évoqués aurait sans doute été utile (avec le problème du surcoût ainsi engendré), ou à défaut la mise à disposition d'extraits sur un site créé pour la circonstance…

Guillaume Kosmicki insiste en tout cas très bien sur le lien consubstantiel existant entre ces musiques électroniques et les progrès technologiques opérés depuis les débuts de l'ère industrielle, progrès auxquels un chapitre préalable est consacré. Sont ainsi explorés les améliorations des techniques d'enregistrement et la création de nouveaux instruments électriques, parmi lesquels le Theremin soviétique, les Ondes Martenot, l'orgue hammond, la guitare électrique ou le vocoder dans l'entre-deux-guerres. L'accélération postérieure au second conflit mondial est ensuite sensible, avec dès les années 50 les premiers pas du numérique et de l'informatique musicale. Les années 60 semblent marquer un tournant essentiel, vers une popularisation croissante de ces techniques ou instruments initialement élitistes, à travers les synthétiseurs en particuliers (dont le Moog ou le Yamaha DX7, premier synthétiseur numérique en 1983). L'apparition du home studio et du sampler dans les années 80, puis des formats compressés tel le MP3 dans la décennie suivante, sont d'autres révolutions majeures.

Les chapitres ultérieurs sont thématico-chronologiques, avec en guise de fil conducteur l'idée conjointe d'une diversité des musiques électroniques et d'un intérêt commun pour la technologie et l'étude du son (1). Si des compositeurs comme Beethoven ou Bartok s'intéressèrent déjà au timbre, c'est surtout au XXème siècle que la définition traditionnelle de la musique est bouleversée, la stricte séparation entre son et bruit étant remise en question par les futuristes ou par ce précurseur majeur qu'est Edgar Varèse (2). Satie, Antheil, Mossolov ou ces avants-gardes artistiques que sont les dadaïstes et l'Internationale lettriste participent eux aussi de l'élaboration d'une musique véritablement industrielle, tant « L'homme se sert de l'art pour dire son milieu » (p.71). Après la Seconde Guerre mondiale, deux courants parallèles, appuyés sur de véritables laboratoires, marquent une évolution supplémentaire de ces recherches sonores : celui de la musique concrète avec Pierre Schaeffer et Pierre Henry, et celui de la musique électronique influencée par le sérialisme (avec la figure surplombante de Stockhausen). Ils se rejoignent finalement à la fin de la décennie dans la musique dite électroacoustique, active aussi bien en Europe qu'aux Etats-Unis, d'où émerge la musique minimaliste. Ces dissidences musicales entretiennent d'ailleurs des liens avec l'engagement politique. Ainsi, dans les années 60, de ces figures de l'école minimaliste, la féministe Pauline Oliveros et Steve Reich, défenseur de la lutte des noirs.

Les années 60, justement, sont celles de l'essor du travail en studio des musiciens rock et pop, après les efforts précurseurs de Les Paul sur l'utilisation des pistes de magnétophones et les innovations de certaines musiques de films (le classique de la science-fiction Planète interdite , par exemple) ; la popularisation des musiques électroniques ne va dès lors plus cesser. On doit ici citer les œuvres des Beatles, bien sûr, des Beach Boys ou de Jimi Hendrix. S'intéressant à d'autres formations, Guillaume Kosmicki insiste au passage sur le duo new-yorkais Silver Apples, « premier groupe purement électronique de l'histoire » (p.159). Avec la décennie 1970, c'est l'explosion tous azimuts : le dub de Jamaïque ; le jazz fusion avec Miles Davis et Herbie Hancock ; le krautrock ; l'ambient lancée par Brian Eno ; l'indus, héritier du futurisme et proche du punk ; le funk, et la disco en particulier, de par son influence rythmique et sa naissance au sein des communautés afro-américaine et homosexuelle.

Les années 1980 voient ensuite l'émergence du hip hop et du rap, avec une charge révolutionnaire dans ses débuts (Public Enemy, Wu-Tang-Clan), ainsi que de la new wave, le post punk (Talking Heads), et l'électro-pop, jugée essentielle dans l'évolution des musiques électroniques (Depeche Mode, New Order, Art Of Noise), tout comme son contraire, l'electronic body music (Front 242). Les deux derniers chapitres sont tout entier consacrés à la house et à la techno, nés au milieu des années 80 aux Etats-Unis, dans les ghettos de Chicago et de Détroit, résultant d'un métissage continu des styles favorisée par les techniques du mix et du sample, avec un essor et un succès surtout concentrés en Europe. A chaque fois, le constat est clair : la dimension underground de la plupart de ces styles est peu à peu concurrencée par la récupération des grandes maisons de disques.

En fait, l'exposé de Guillaume Kosmicki tend à faire penser que la techno et la house sont un aboutissement de toutes les étapes antérieures, entraînant de larges développements sur la culture que ces styles véhiculent (raves, ecstasy), négligeant leur principale limite, celle d'être une musique pour DJ et pour la danse. Tout cela en éclipsant au passage un grand nombre d'autres tendances actuelles (on pense à la new age ou au travail d'un groupe comme Radio Massacre International). Sans doute le choix de privilégier un angle d'approche très large, axé sur la technologie, conduit-il à l'impossibilité de traiter seul d'un trop grand nombre de thèmes. D'autre part, la multiplicité des exemples évoqués entraîne quelques jugements de valeur un peu rapides (3). Son ouvrage n'en demeure pas moins une référence avec laquelle il faudra désormais compter.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) La nature journalistique et récente de l'expression quelque peu fourre tout de « musiques électroniques » est utilement rappelée par l'auteur, qui propose une définition plus précise et plus théorique : « Il s'agit d'un ensemble de musiques reposant sur des sons d'origine acoustique ou de synthèse sonore, traités (…) puis enregistrés sous forme d'un signal analogique ou numérique (…), et destinés à être amplifiés puis retransmis par le biais de hauts-parleurs. Ces sons peuvent aussi être joués en direct (…) Il est possible d'adjoindre à ces dispositifs de transmission des instruments acoustiques jouant en direct, eux-mêmes pouvant à leur tour être traités », p.15.

(2) « Tout est musique », pour reprendre l'expression de John Cage.

(3) Ainsi, à propos du Tangerine Dream des années 1970 : « Mais le groupe sombre souvent dans le grandiloquent servi par des mélodies qui ont aujourd'hui très mal vieilli », p.179 (il manque pour le moins des exemples argumentés). De même, lors de l'évocation de la vague disco, « Le rock a perdu son potentiel de bonheur, les concerts de hard rock gigantesques des années 1975-80 sont des rituels de virilité stéréotypés où l'on ne sourit plus là où le disco permet des démonstrations de joie (…) », p.207.

 

J.M.G. LE CLEZIO, Ourania, Paris, Gallimard, 2006, 295 pages. janvier 2007*

Les utopies naissent généralement dans des contextes politiques et sociaux problématiques ou désenchantés, car elles ont la double fonction de faire le procès de l'ordre existant et d'alimenter le désir d'émancipation. Les crises qui ont secoué le XXe siècle ont plutôt inspiré des dystopies politiques ou scientifiques : du sombre tableau orwellien d'un totalitarisme mondialisé ( 1984 ) aux univers désabusés de Michel Houellebecq ( Les particules élémentaires ou La possibilité d'une île ). Entre Histoire et conte, lucidité et messianisme, rêve et réalité, Le Clézio, dans son dernier roman, Ourania , ose renouer avec le genre de l'utopie après « un siècle qui résonne encore du fracas de la chute (1)  » des « vraies » utopies.

Daniel Sillitoe, un jeune géographe, traumatisé par la guerre et la disparition de son père, est envoyé dans l'Ouest mexicain afin de dresser la carte de la vallée du Tecaltepec. Parti pour explorer un paysage, il rencontre des « visages », des hommes et des femmes, Dahlia, Raphaël et Lili de la lagune, une jeune prostituée, qui vont interrompre sa mission et l'introduire simultanément dans la réalité brutale du pays et au cœur de deux utopies complémentaires : L'Emporio, une « Athénée » et Campos, une sorte de phalanstère, une communauté néo-hippie qui expérimente au quotidien des façons de vivre en marge du modèle dominant. Loin de la fuite d'une réalité inique dans un monde fantasmé, l'utopie leclézienne est politique en ce qu'elle s'installe au cœur même de la cité pour en dénoncer les injustices, former des « cals de résistance » (Edouard Glissant) et expérimenter par l'imaginaire des contre modèles. L'auteur situe en effet son histoire dans les années 1980, au temps de l'expansion sans complexe du capitalisme américain et à l'ère reaganienne, lorsque les Etats-Unis, partis en croisade contre « L'Empire du mal » (L'URSS), deviennent « les centurions du monde » et combattent agressivement ceux qui, en Amérique latine particulièrement, se réclament de l'idéologie marxiste. La présence en un même lieu d'une double utopie, l'Emporio et Campos, réactualise de fait la double orientation du mouvement de mai 1968, ce temps où l'action se voulait sœur du rêve : l'une politique, influencée pat la théorie marxiste-léniniste, l'autre plus libertaire, porteuse de nouvelles aspirations éthiques, écologiques et culturelles.

Sur le ton de la plus vigoureuse indignation, le texte décrit « la chaîne de la dépendance économique » instaurée par le capitalisme mondial, il dénonce l'appauvrissement d'une terre riche (le chernozem) par le développement de la monoculture de la fraise et fustige « les propriétaires terriens qui puisaient leur or dans la terre noire, dans la sueur des peons, dans la douleur des petits doigts des enfants que l'acide des fraises ronge jusqu'au sang, jusqu'à faire tomber leurs ongles » . Retrouvant les accents de Voltaire, l'auteur dresse un réquisitoire sans concession contre tous les profiteurs de l'exploitation sexuelle des femmes et des enfants dans les pays émergents : « Moi, j'ai toujours détesté le tourisme voyeur, ces incursions des petits-bourgeois des beaux quartiers dans les bidonvilles et les allées à putes des zones de misère. Les gosses du Texas et de la Californie qui vomissent chaque printemps leur dernière année de lycée dans les bars de Juarez, de Nogales, de Tijuana. Les touristes quinquagénaires venus d'Italie, de France, de Suisse pour tenter leur chance dans les pays imaginaires où ils espèrent que leur fric pourra leur permettre d'acheter la petite fille ou le jeune garçon qu'ils ont rêvé de violer dans leur ville. Ou simplement ces écrivains qui croient qu'un verre de bière bu sur la table d'un tripot, dans l'air alourdi, dans le fracas des autocars déglingués, et la musique éraillée d'un juke-box à Cuba, à Manille, à Tegucigalpa, c'est ça, la vie. (104-105) »

À l'extrémité de cette chaîne se trouvent les victimes : les femmes exploitées dans les champs et les usines de congélation, les enfants qui travaillent à la décharge ou dans les plantations de fraisiers, les proies du commerce sexuel, les populations particulièrement exposées aux fléaux sociaux dans les pays pauvres : « des femmes battues et abandonnées, [..] la drogue, [le] sida qui faisait des ravages dans le quartier populaire de San Juan » (136). A l'Emporio, la question de la révolution est à l'ordre du jour, défendue par un révolutionnaire salvadorien exilé et par une « pasionaria », admiratrice du Che, qui exalte l'action de Mgr Romero, « la voix des sans voix », assassiné en 1980, mais elle reste alors aux yeux du narrateur un sujet de palabres « sans plus de conséquences que les discussions d'étudiants, le soir dans les cafés de la ville » . Plus modestement et plus concrètement, Thomas Moises impulse des actions concrètes « gentiment révolutionnaire [s] », comme ouvrir les portes de l'université aux paysans, « faire entrer deux fois par mois dans la demeure somptueuse des hacendados Verdolaga les arrière-petits-enfants des esclaves qui avaient labouré les plantations de canne à sucre au siècle passé » , ou sauvegarder la culture indienne et les langues indigènes, offrant ainsi « la possibilité pour les gens des villages de la montagne de dire qu'ils existent, que leur langue et leur histoire ne sont pas éteints, et qu'ils ont voix au chapitre dans le livre général de la patrie » .

La communauté de Campos donne un cadre concret à nombre des aspirations exprimées par les héros lecléziens dans les livres antérieurs : les préoccupations écologiques en particulier avec la pratique d'une médecine douce à base de plantes, inspirée des sociétés indiennes, l'égalité entre les sexes (c'est une femme Hoatu qui est désignée pour succéder au guide de Campos), « une sensualité libre et contrôlée », la remise en question de la famille restreinte et des formes traditionnelles d'apprentissage. Comme à Summerhill, les enfants sont associés à part entière aux décisions prises par la communauté et le savoir qui ne se limite pas à la connaissance livresque – « l'école est partout, à tout moment » - est source de partage et d'enrichissement mutuel entre jeunes et adultes. Une religion naturelle laisse à chacun l'idée de Dieu et une langue spécifique, « l'Elmen », fait la part belle à la fonction poétique du langage. L'utopie humaniste de Le Clézio échappe à certains travers dangereux des utopies : la forme autoritaire du pouvoir (le fondateur de Campos se fait appeler « le conseiller »  et Thomas Moises est un homme d'ouverture et de tolérance assez faible), la clôture (les jeunes de Campos sont invités à sortir de la communauté pour faire d'autres expériences), le rejet systématique de toute forme de progrès (à Campos, il n'y a nulle hostilité à la médecine moderne ni même aux placements bancaires sous contrôle). Elle s'inscrit cependant dans cette crise des utopies qui a caractérisé le XXe siècle et qu'entérine l'épilogue du livre, situé en 2009. Miné par les conflits de pouvoir entre Historiens et Anthropologues, l'Emporio devient un « Centre du savoir » plutôt académique, le militant révolutionnaire d'hier s'est fait anthropologue ; la pasionaria se consacre à une œuvre humanitaire (elle recueille les enfants abandonnés, sidéens). Les membres de Campos sont expulsés au profit des grands propriétaires et l'expérience désastreuse de l'épisode de la Demi-Lune où ils se réfugient achève de démythifier le symbolisme de l'île déserte comme point de départ d'une vie nouvelle. Quant à Lili de la lagune, elle n'a eu d'autre choix pour échapper à sa misère que de rejoindre la cohorte des « candidates à l'émigration » vers « le rêve américain » et ses « vrai [s] Mc Donald's […] avec les tables en plastique blanc et rouge, les serveurs en costume, et des balançoires et des toboggans dans le jardin » .

Le constat est plus que lucide : il est impossible de faire abstraction de la société qui nous entoure, « on ne peut se démettre », écrivait déjà Le Clézio dans L'Extase matérielle . Ces communautés sont aussi sanctionnées pour leur indifférence à la misère de ceux qui vivent dans « la zone », « ce no man's land du vice et de la pauvreté ». « La révolution tant attendue n'aura pas lieu », profère Daniel Sillitoe, on ne peut être que des médecins ou des « guetteurs de rêves ». Et cependant, à rebours de certains écrits contemporains très dans l'air du temps, Ourania ne distille pas la désespérance, mais presse au contraire le lecteur de garder vivants les rêves d'utopie de son enfance ou de sa jeunesse. Il est réconfortant qu' « Ourania », ce pays idéal et merveilleux dont rêvait l'auteur enfant pour échapper au confinement et aux atrocités de la Deuxième Guerre mondiale ait existé, fût-ce de façon fugace, et que la littérature puisse introduire dans la réalité « la lame » de l'utopie, de l'espérance collective, de l'exigence d'un monde plus juste et plus respectueux de la terre, « notre peau ». Ourania nous invite à guetter les rêves pour lutter contre le « désenchantement du monde », mais à veiller aussi à ce qu'ils ne tournent pas au cauchemar.

Marina Salles

(1) Le Clézio « Voyage en Utopie », entretien avec Jérôme Garcin, Le Nouvel Observateur, 2-8 fev. 2006, p. 88.

 

Michael LÖWY, Rédemption et utopie. Le judaïsme libertaire en Europe centrale , Paris, Éditions du Sandre, 2009, 303 pages, 32 €. Février 2010*

Il faut féliciter les éditions du Sandre (1) d'avoir réédité ce livre publié il y a déjà une vingtaine d'années. Cet essai de Michael Löwy est important à plus d'un titre. Tout d'abord par l'élaboration et la mise en avant d'un nouvel outil conceptuel : « l'affinité élective », soit « un type très particulier de rapport dialectique qui s'établit entre deux configurations sociales ou culturelles, qui n'est pas réductible à la détermination causale directe ou à l'« influence » au sens traditionnel » (page 13). Ensuite, parce qu'il permet de dégager, justement grâce à ce nouveau concept, les contours d'un espace culturel dans lequel se trouvent Walter Benjamin et Martin Buber, Ernst Bloch et Gershom Sholem. Enfin, cet essai est comme la matrice d'autres livres de l'auteur sur le romantisme, les Thèses sur l'histoire de Benjamin, et Kafka.

Dans Rédemption et utopie, Löwy met à jour une constellation d'écrits et d'auteurs au croisement d'une conjoncture socio-historique – l'Europe centrale du premier tiers du 20 ème siècle –, d'une génération (ceux nés à la fin du 19 ème siècle) et d'une fraction sociale : l'intelligentsia juive. Les premiers chapitres décrivent la méthode de l'auteur et les enjeux d'une telle lecture, en ne gommant pas l'implication personnelle dans l'écriture de ce livre (pages 10-11 et 42). Il insiste sur la spécificité des Juifs de cette région, sur leur condition de paria, qui les distinguent et des Juifs d'Europe occidentale et de ceux de Pologne et de Russie. Par ailleurs, au cours des vingt premières années du 20 ème siècle, l'Allemagne et l'Empire austro-hongrois connaissent un essor capitaliste et une industrialisation accélérée auxquels répond le développement d'un néoromantisme d'où naquit cette « symbiose culturelle » particulière au centre de cet ouvrage.

Löwy insiste sur le rôle joué par Martin Buber qui a offert une image nouvelle du judaïsme à travers sa « lecture mystique et romantique de la religion juive » (page 68). Et l'auteur de montrer la synthèse de l'utopie romantique et du messianisme juif qui s'opère alors autour d'une critique du « progrès » et d'une conception de la révolution entendue comme « rédemption ». Si cette synthèse rassemble une génération d'intellectuels juifs, certains plus orientés vers la religion, d'autres vers la révolution sociale, Gustav Landauer (1870-1919) et Walter Benjamin (1892-1940) incarnèrent cette synthèse à son niveau le plus élevé. De plus, c'est dans l'intervalle de la révolution russe de 1905 et l'échec de la révolution allemande de 1923 que le terreau a été, selon l'auteur, le plus favorable au développement de cette nouvelle configuration.

Cette lecture permet de dépasser la séparation quelque peu artificielle entre religion et politique sans recourir au thème de la « sécularisation » dans l'œuvre de ces différents penseurs, tout en montrant leurs correspondances, les réseaux intellectuels, culturels et affectifs dans lesquels ils se mouvaient. Il est dommage d'ailleurs que Löwy ne développe pas plus ces micros réseaux à travers l'analyse des revues (par exemple la revue De Jude (1916-1924) dont Buber était le directeur), cercles, etc. Par cette lecture, des œuvres comme L'esprit de l'utopie de Bloch, La colonie pénitentiaire de Kafka, Les Thèses sur l'histoire de Benjamin recouvrent à la fois leurs complexités et leurs unités, sans que cela ne se traduise pour autant par une vision réductrice. Tout au contraire même. Il aurait cependant été intéressant, comme l'auteur le mentionne lui-même (page 219) d'interroger plus longuement la possibilité d'un mouvement similaire avec le christianisme – un messianisme chrétien – puisque plusieurs des intellectuels étudiés ici (Rosenzweig, Lukacs, Landauer) ont développé leur pensée au départ en rapport avec le christianisme. Quoiqu'il en soit, ce livre est indispensable pour toute personne s'intéressant à l'intelligentsia juive en Europe centrale au début du siècle passé et pour apprécier à leur juste valeur l'originalité des écrits des penseurs parmi les plus brillants de cette frange culturelle et sociale.

Frédéric Thomas

(1) De plus, Sandre a eu la bonne idée d'inclure dans son catalogue un court et coloré texte de James Ensor.

 

Emmanuelle LOYER, Paris à New York. Intellectuels et artistes français en exil, 1940-47 , Paris, Hachette-Littératures, Collection « Pluriel », 2007, 500 p., 10,50 €. novembre 2008*

Cet ouvrage peut apparaître comme la suite des Mémoires de Varian Fry sur le sauvetage des intellectuels menacés par le nazisme. Que sont-ils devenus une fois aux Etats-Unis ? A priori beaucoup d'Américains, chez les Républicains notamment, étaient hostiles aux réfugiés, accusés d'importer, dans une Amérique religieuse et préservée, des idéologies néfastes. Ainsi, longtemps le gouvernement américain maintint des liens avec Vichy, et l'ambassadeur de Pétain à Washington, Gaston Henry-Haye, par ailleurs sénateur-maire de Versailles, ne manquait pas d'entregent. Heureusement un certain nombre d'institutions, comme la New School for Social Research de New York, ou de personnalités – par exemple Alfred Barr, conservateur au Moma (Musée d'art moderne) – allaient s'employer à accueillir les réfugiés. Un éditeur important, Brentano's, ouvrit une section française dirigée par un avocat parisien. De 1941 à 1944, 240 auteurs furent publiés en français à New York, parmi lesquels Aragon, Gide, Kessel, Vercors etc.

Au sein de la New School fut créée l'Ecole Libre des Hautes Etudes (ELHE), dotée de la revue Renaissance , véritable université française en exil, dirigée par Jacques Maritain. Jean et Francis Perrin y enseignèrent, de même que le juriste Boris Mirkine-Guetzevitch, le sociologue Georges Gurvitch et Claude Lévi-Strauss. Lieu privilégié de rencontre entre lettrés français et intellectuels américains – Lévi-Strauss y connut Margaret Mead – l'ELHE permit aussi le compagnonnage de Lévi-Strauss avec André Breton. Ce dernier vécut plus douloureusement son séjour américain. Obligé de travailler comme speaker pour l'Office of War Information (OWI), organe de propagande de l'armée américaine, loin de la sociabilité et des cafés parisiens, il ne parvint pas à faire fonctionner un groupe surréaliste. Outre l'amitié qu'il noua avec Lévi-Strauss, il rencontra Meyer Schapiro et le milieu trotskysant de la Partisan Review , qui avait publié le Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant de 1938, cosigné par lui, Léon Trotsky et le peintre muraliste mexicain Diego Rivera. Les réfugiés qui tirèrent le mieux leur épingle du jeu furent les peintres. Max Ernst, marié avec Peggy Guggenheim, était à l'abri de tout souci matériel, mais les autres surent nouer des liens avec des collectionneurs, des musées ou des galeries, comme celle de Pierre Matisse à New York.

Le retour fut douloureux aussi. Accusés d'être restés éloignés de la patrie en souffrance, certains comme Maritain (il devint professeur à Princeton) ou Boris Mirkine-Guetzevitch restèrent aux Etats-Unis ou se contentèrent d'allers et retours. Cependant Lévi-Strauss revint en France, résistant aux sirènes des universités américaines. Quant à Breton, son retour fut tardif (mai 1946) et tragique. Il dut faire face aux attaques du couple Louis Aragon-Elsa Triolet et du Centre national des écrivains (CNE) qui décernaient des brevets de résistancialisme. Jean-Paul Sartre ne fut pas plus amène avec lui, l'accusant d'être trotskyste, parce qu'attiré par le marginal, le minoritaire et finalement l'inoffensif. Tristan Tzara, l'ancien dada rallié au PCF fut aussi très dur, expliquant que l'exil surréaliste était dans la logique du mouvement, « irresponsable, anormal, artiste, petit-bourgeois ». Pour se défendre contre ces attaques, qui visaient aussi Gide à qui le Parti communiste ne pardonnait pas son Retour d'URSS d'avant la guerre, les personnes incriminées devaient se contenter de voir leurs textes accueillis par des revues microscopiques, comme Les Cahiers Spartacus qui publièrent Le nommé Aragon ou le patriote professionnel de Jean Malaquais, en février 1947.

Il n'en reste pas moins que ce séjour contraint et prolongé de quelques intellectuels français aux Etats-Unis permit notamment la modernisation des sciences sociales en France, l'apprentissage de l'interdisciplinarité : la VIe section de l'Ecole Pratique des Hautes Etudes (EPHE) puis l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) succédèrent à l'ELHE. De même les jeunes peintres américains apprirent beaucoup des Surréalistes et purent se lancer dans l'Expressionnisme abstrait. Quant à la modernisation/américanisation du capitalisme français par l'importation de l'expertise et du management, elle n'est qu ‘effleurée par ce livre captivant qui, il est vrai, s'arrête en 1947.

En prolongement, on peut consulter :

  • Jeanpierre Laurent, Des hommes entre plusieurs mondes. Etude sur une situation d'exil : Intellectuels français et réfugiés aux Etats-Unis pendant la Deuxième Guerre mondiale , Paris, EHESS, Thèse de sociologie, 2004.
  • Et du même, « Trotskysme et intellectuels américains. A propos de The New-York Intellectuals d'Alan Wald » et « Un dissident du trotskysme aux Etats-Unis, Meyer Schapiro (1904-96) », in Dissidences première série, n° 7, décembre 2000, articles cités par Emmanuelle Loyer.

Salles Jean-Paul.

 

Olivier NEVEUX, Théâtres en lutte. Le théâtre militant en France des années 1960 à aujourd'hui , Paris, Éditions La Découverte, 2007, 322 pages, 23 euros. octobre 2007*

Le livre d'Olivier Neveux se propose d'analyser les différentes formes que prend l'articulation du théâtre et de la politique de 1960 à nos jours. Rappelant que le théâtre est politique par définition, il précise que son corpus (une soixantaine d'œuvres) ne retiendra que le théâtre militant, les « théâtres en lutte ».

Une histoire à éclats et à éclipses 

Le premier chapitre est consacré à un rappel historique du rôle des « fondateurs » : Sartre et son emploi des formes établies pour parler de politique, le « théâtre épique » de Brecht qui vise à la transformation du spectateur en acteur conscient, le théâtre populaire de Jean Vilar qui, dans son désir de réunir au spectacle toutes les catégories sociales, opte pour une dénonciation indirecte à travers l'actualisation de certains classiques ou la mise en scène d'auteurs plus contemporains. « Deux électrons libres » enfin : Adamov et Armand Gatti, expriment plus radicalement la révolte contre l'injustice.

Le développement chronologique met en lumière les temps forts et les mouvements de recul de ce théâtre militant « tributaire des mouvements auxquels il s'adosse et déterminé par les luttes en cours ». À deux exceptions près (dont Les Paravents de Jean Genet qui fit scandale lors de sa représentation à l'Odéon en 1966), la Guerre d'Algérie n'apparaît qu'obliquement, en toile de fond dans quelques pièces. La Guerre du Vietnam en revanche fait l'objet d'une importante dramaturgie. Napalm d'André Benedetto (1967), V comme Vietnam d'Armand Gatti (1968), l'Homme eux sandales de caoutchouc de Kateb Yacine (1970) ont des enjeux communs : dénoncer une guerre devenue « insupportable à la conscience mondiale », stigmatiser l'agresseur, développer une réflexion et valoriser l'esprit de résistance, la pièce de Kateb Yacine y incluant la revendication marxiste et socialiste. En accord avec l'appel du Che à « créer 2 ou 3 Vietnam », se développent des spectacles militants sur tous les fronts : la révolte des noirs aux USA ( Le Métro fantôme de Leroi Jones), la question coloniale ( Une saison au Congo d'Aimé Césaire, 1967), la Guerre d'Angola ( Le Chant du fantoche lusitanien de Peter Weiss, 1967).

La quasi-inexistence d'un théâtre sur Mai 68 est justifiée par la présence du spectacle dans la rue et sur les lieux de travail. L'imagination qui prend le pouvoir n'a plus besoin de s'exprimer en marge de la vie. Les troupes d'alors : le Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine, le Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis, le Théâtre universitaire de Nancy, le théâtre des Amandiers de Nanterre, se contentent d'accompagner les luttes, puis s'efforcent de maintenir « l'esprit de mai » dans des pièces comme celle de Wolinski et C. Confortès : Je ne veux pas mourir idiot, ou d'Armand Gatti : Interdit aux moins de 30 ans, par exemple.

Mai 68 a ouvert l'ère des « théâtres rouges » qui élaborent les spectacles à partir de « l'analyse concrète de la situation concrète » et s'attachent à montrer « la convergence des opprimés ». C'est ainsi que la troupe Z crée Arthur où t'as mis les montres ? pendant l'action des Lip ; Femmes, soyez des hommes de la Compagnie la Carmagnole se rattache à la lutte des salariées de la CIP. Les troupes militantes investissent tous les terrains où s'expriment une volonté d'émancipation spécifique : l'immigration ( Mohamed prends ta valise de Kateb Yacine en 1972, Ça travaille, ça travaille et ça ferme sa gueule d'Al Assifa, ), l'homosexualité (la Compagnie les Mirabelles), la condition des femmes ( Fémimine de rien par la Carmagnole en 1976), les revendications régionalistes : Mort et résurrection de Mr Occitania (1970) par le Théâtre de la Carriera (la rue en Occitan).

À la fin des années 1970 et au début des années 1980, le théâtre militant marque le pas : un essoufflement qui s'explique par le maigre bilan de ces années d'activisme, le retour de la subjectivité, l'arrivée de la gauche au pouvoir, puis, en 1989, la chute du Mur de Berlin qui semble annoncer la fin de l'Histoire. Des troupes se dissolvent (la Carmagnole en 1982), d'autres - Gatti, Benedetto, Kateb Yacine - tentent de continuer malgré tout, sans grand écho. Il faut attendre les années 1995 pour que, à la faveur du mouvement des sans papiers de Saint Bernard et du retour de la question sociale, le théâtre politique retrouve une certaine vigueur. Il élargit son horizon, exprime sa solidarité avec les exclus ( Mords la main qui te nourrit , 2002), avec les combats des mouvements altermondialistes, dénonce l'intervention de l'OTAN en Afghanistan (La troupe Jolie Môme propose un « cabaret d'urgence » à la Cartoucherie de Vincennes en 2001). Il s'efforce de traduire le choc provoqué par les massacres au Rwanda ( Rwanda 94  : 6 heures de spectacle données par le Groupov que dirige Jacques Delouvellières en 1999) ou l'attentat du 11 septembre 2001 à New-York (Michel Vinaver), tandis que Philippe Caubère, avec 68 selon Ferdinand , revient sur « l'heure des brasiers » (les années 60-70) à travers cette fois le prisme subjectif de son personnage. Très ancré dans la conjoncture sociale et politique, le théâtre militant soulève la question de la représentation et du rapport avec le public.

La question de la représentation et du public

Dans la lignée de Brecht et de Piscator est remis en question le cérémonial du spectacle théâtral : l'assemblement et la communion d'un public face aux « professionnels de la représentation ». En 1968, le festival officiel d'Avignon se voit contesté par le Living Théâtre et les « happenings » des groupes d'agit-prop. Engagés dans la solidarité avec les militants, les « théâtres rouges » investissent de nouvelles scènes : la rue, les gares, les universités, les parvis de supermarchés. Les représentations sont souvent suivies de débats au cours desquels la vision des comédiens est confrontée au vécu et parfois aux critiques des acteurs réels qui peuvent en contester la légitimité. Les salariées de la CIP interprètent elles-mêmes des sketches du Théâtre du Levant. Le Théâtre de l'opprimé d'Augusto Boal, fondé au Brésil en 1960 et popularisé en France à partir de 1977, systématise le refus de la médiation du comédien et propose des « dispositifs participatifs » susceptibles de faire apparaître des spect-acteurs ». Avec sa création à Saint-Nazaire de Le canard sauvage qui vole contre le vent en faveur de la libération de Boukovski, dissident emprisonné en Union soviétique, l'anarchiste Armand Gatti se propose d'abolir toute représentation ou démonstration pour « inscrire dans l'espace public un acte combattant ». Mais ces innovations ont leurs limites : la participation du public soulève le problème d'une éventuelle manipulation et la libération de Boukovski en 1976 laisse Armand Gatti et sa troupe, désemparés.

Voué à développer une prise de conscience, voire un engagement dans l'action politique, ce théâtre « didactique et matérialiste » récuse le « psychologisme », se dépouille du décor et des accessoires, du poids des institutions, et place la fiction et l'esthétique au service de la pensée. Chaque situation d'oppression, chaque acte de résistance devient emblématique de toutes les oppressions et de toutes les révoltes à travers le monde, les personnages incarnent des types humains exemplaires, les forces en présence. Sous-tendues par la théorie marxiste – qu'elles peuvent éventuellement incarner dans des créations allégoriques telles Le Petit train de Monsieur Kamodé (Kapitaliste, Monopoliste d'Etat, 1969) ou Emballage d'André Benedetto (1971) , écrit à partir du premier chapitre du Capital de Marx -, certaines de ces œuvres développent une « dramaturgie axiomatique » et affichent une totale subjectivité en se plaçant exclusivement du point de vue révolutionnaire. Une communauté d'objectifs  - dénoncer toutes les formes d'oppression et d'exploitation -, d'idéologie – généralement marxiste et le plus souvent anti-stalinienne -, une même volonté d'agir sur le spectateur pour le transformer et contribuer à son émancipation n'induisent pas au demeurant une homogénéité de ces productions théâtrales.

Un théâtre hétérogène

Le livre d'Olivier Neveux en soulignant une grande recherche et diversité formelles, mais aussi l'hétérogénéité politique de ce théâtre, combat en effet les préjugés de la doxa post-moderne concernant le schématisme et l'ennui qui caractériseraient nécessairement le théâtre engagé. À la recherche de nouveaux publics, ces troupes retrouvent les formes du théâtre populaire ( La Ballade de Dame Kulture ), la farce en particulier ( La farce de Burgos ),  car le rire est une arme puissante au service de dénonciation et de la transgression. Des formes anciennes ou classiques sont réhabilitées pour évoquer l'actualité  : Dario Fo introduit par exemple des références bibliques et médiévales dans Mystère Bouffe (1974) et Alain Badiou avec Ahmed le subtil présente une adaptation contemporaine des Fourberies de Scapin. Mais des critiques s'élèvent contre cette utilisation de modèles du passé pour exprimer la complexité du présent et Augusto Boal invente des formes nouvelles susceptibles de « déconditionner le spectateur ». André Benedetto, qui reste fidèle à l'esthétique brechtienne, garde dans ses pièces marxistes la tension entre le discours théorique et l'expression poétique par le recours à l'allégorie, « l'image pensante » (Philippe Ivernel). Dans L'écharpe rouge , monté par Antoine Vitez (1984), Alain Badiou pose la question du parti, mais dans une langue riche, lyrique, un « style claudélien ».

À cette « polymorphie esthétique » répond l'hétérogénéité politique de ces spectacles à l'image d'un « champ militant divisé, conflictuel : des sympathies de Benedetto pour le PC, de la troupe Z pour Révolution ! à l'anarchisme d'Armand Gatti qui sera totalement abandonné par toutes les formations gauchistes lors de son expérience à Saint-Nazaire. La pièce L'Age d'or d'Ariane Mnouchkine sera vivement critiquée par le groupe Foudre lié à l'UCF-ml. Quant à LCR, elle applique la consigne de Trotsky et de Breton : la liberté en art. Contrairement au « réalisme socialiste », ce théâtre ne donne pas une image uniforme du peuple, mais en souligne les contradictions politiques et idéologiques par la polyphonie des voix : ainsi d' Histoire, vieille taupe, tu as fait du bon travail , par le groupe Z (1976) où chaque personnage devient un type qui représente la classe ouvrière dans ses disparités.

Ce livre intéressant et très documenté est le bienvenu pour rappeler que la vocation de l'art et du théâtre en particulier n'est pas d' « accompagner toujours les idéologies dominantes, qu'il peut participer, à sa manière, aux combats émancipateurs » et que ces derniers peuvent constituer un « matériau poétique d'importance » et susciter des créations festives et roboratives.

Marina Salles

 

Gérard NOIRIEL, Histoire, Théâtre, Politique , collection Contre-feux, Agone, Paris, 2009, 190 pages, 15 €. juillet 2009*

Mots clefs : théâtre, histoire, politique.

Ce livre est un plaidoyer pour un (re)nouveau (du) théâtre politique alliant le divertissement et l'enseignement, l'intellectuel et l'émotion, les savants et les artistes. Gérard Noiriel, en prenant comme référence Brecht, insiste plus particulièrement sur la fructueuse collaboration que pourraient réaliser sociologues et historiens, et gens de théâtre. À travers une analyse sociologique des institutions françaises, il cherche à montrer comment le milieu du théâtre et celui de l'université se sont disjoints et comment s'est mise en place une division du travail entre eux, qui constitue à la fois la cause et la conséquence de la séparation voie du fossé entre le divertissement et l'enseignement. En s'appuyant sur des œuvres ( Hamlet-machine , Vive la France ! , etc.) et des manifestations contemporaines, il met en lumière les tendances contradictoires au sein du théâtre français, ainsi que leurs communes limitations : la dépendance envers les subsides de l'état et une relation problématique au public. De plus, l'auteur critique l'évolution du théâtre « politique », passé d'un positionnement des spectateurs devant des dilemmes à une défense des bonnes causes (page 135).

Toute cette partie ne manque pas d'intérêt, mais le problème est que Noiriel, pour soutenir sa thèse, tend à classifier les tendances qui traversent l'histoire du théâtre de manière simplificatrice. Ainsi, deux grandes voies artistiques caractériseraient selon lui le XIX ème siècle : « le prolongement de l'engagement hugolien (…) pour préparer la révolution sociale » et « l'art pour l'art » rejetant toute forme d'engagement (pp. 32-33). De plus, les querelles autour du « théâtre populaire », en France après la seconde guerre mondiale, telles qu'elles sont décrites ici, laisseraient à penser que seul le théâtre de Brecht serait (réellement) politique. En réalité, l'auteur s'inscrit dans un combat rationaliste, héritier des Lumières, qui l'égare quelque peu. Par exemple, présenter, en se cantonnant au message explicite, « l'art pour l'art » comme une tendance « récusant toute forme d'engagement politique » revient à ignorer les travaux de Jacques Rancière, Michael Löwy et bien d'autres et l'excellent ouvrage de Dolf Oehler ( Le spleen contre l'oubli. Juin 1848 , Payot, 1995) qui remettent en cause cette vision. De même, il est caractéristique que le théâtre de Genet – théâtre politique, mais ne se revendiquant pas de « l'optimisme des Lumières » – ne soit pas convoqué tant il ne correspond pas aux différents courants artistiques dessinés par Noiriel. Enfin, les critiques aussi justifiées soient-elles envers le théâtre d'avant-garde, les œuvres d'Artaud, de Beckett et, plus proche de nous, de Barker et Bond, manquent peut-être un peu de nuance en sous-estimant leur originalité et leur potentiel politique. Le recours plus appuyé à des essais comme ceux de Marie-Ange Rauch, Le théâtre en France en 1968 , (l'Amandier, 2008) et d'Olivier Neveux, Théâtres en lutte. Le théâtre militant en France des années 1960 à aujourd'hui (La Découverte, 2007) auraient sûrement permis à l'auteur une approche plus complexe. Par ailleurs, d'autres limites affectent l'analyse dont, principalement, l'évocation régulière de la distinction hautement problématique de la forme et du fond, présenté ici comme une évidence.

Sur le fond, la vision du théâtre de Noiriel n'est pas neutre quant à l'alliance envisagée. Le théâtre est essentiellement vu sous l'angle sociologique (tendance bourdieusienne) et l'auteur a tendance à mettre l'accent sur les freins propres aux artistes dans le projet de collaboration avec les savants. Il apparaît alors que l'alliance souhaitée ne peut l'être que sur base d'une « croyance dans la raison, l'importance de la pédagogie et l'utilité du savoir » (p. 138), dans le respect des institutions qui les fondent, en évitant de trop bousculer le monde universitaire et en évacuant d'autres tendances théâtrales jugées trop « avant-gardistes », « formalistes » ou « artistiques ».

Frédéric Thomas

 

Jean-Michel PALMIER, Walter Benjamin, le Chiffonnier, l'Ange et le Petit Bossu - Esthétique et politique chez Walter benjamin, édition posthume établie, annotée et préfacée par Florent Perrier, Paris, Klincksieck, 2006, 866 pages, 39 €. octobre 2007*

Entre la destinée du critique qui, malade, n'a pu achever son étude et l'œuvre de Walter Benjamin, brutalement interrompu par le suicide de l'auteur qui laisse à l'état de fragments ses Passages parisiens , existe un parallélisme tragique qui force l'émotion.

Dans cette « somme » de 731 pages sans les annexes, Jean-Michel Palmier, éminent spécialiste de la littérature allemande, se propose de « tenter d'unir en un même regard l'itinéraire vécu et théorique de Benjamin, son insertion dans l'histoire, l'interaction permanente des différentes problématiques qui affluent dans chacun de ses essais ». Le livre met ainsi en lumière « la tragédie de l'intellectuel allemand entre deux cataclysmes », décrit un itinéraire politique et analyse les tensions irréductibles qui animent l'œuvre, inclassable.

Un « intellectuel prolétarisé »

Walter Benjamin est né le 15 juillet1892 dans le Berlin de Guillaume II, d'une famille juive assimilée et aisée qui le protège et le coupe de la misère environnante. Mais en 1924, après des études à Munich, à Berne, et une thèse brillante (1919), l'échec de son habilitation – son mémoire sur les rapports entre le « Trauerspiel » (drame baroque) et la tragédie étant apparu trop en décalage avec le conformisme universitaire – marque le début d'une « galère » sociale et financière et d'une fragilité psychologique qui nourrissent ses pensées suicidaires. Pour survivre, l'écrivain doit multiplier les publications dans les revues, s'adonner à des tâches alimentaires à la radio et s'appuyer sur l'aide que lui apporte l'Institut de Francfort dirigé par Adorno et Horkheimer. En 1939, contraint à l'exil, il connaît le sort des émigrés, et quand le 26 septembre 1940, il comprend qu'il ne lui est plus possible de se réfugier en Espagne pour fuir l'avancée des Allemands, Benjamin, épuisé, met fin à ses jours. Il a 48 ans et sur sa tombe à Port-Bou, on peut lire cette phrase à méditer : « Il n'est aucun document de culture qui ne soit aussi document de barbarie ».

L'évolution politique

Ce déclassement social, mais aussi ses rencontres et ses lectures sont à l'origine de la rupture de Walter Benjamin avec la bourgeoisie dont il est issu. Il s'intéresse d'abord au « Mouvement de la jeunesse libre allemande » qui, à l'instar d'autres mouvements de jeunesse tel « Wandervogel » (l'Oiseau migrateur), exaltait le rêve, le sentiment, le désir néo-romantique du retour à la nature contre la toute puissance du rationalisme dans l'Allemagne wilhelminienne. Mais, selon Jean-Michel Palmier, l' « anarchisme éthique et religieux » de l'auteur de Sens unique entra en désaccord avec l'orientation politique de ces formations - dont certaines rejoignirent les jeunesses hitlériennes.

En 1924, il rencontre la pensée marxiste à la lecture d'Histoire et Conscience de classe de Lukacs et sous l'influence d'une jeune Russe, Asja Lacis, puis, à partir de 1930, de son ami Bertold Brecht. Le «  flâneur » qui, dans  Enfances berlinoises, se mettait en quête de la dimension poétique de la ville, prend conscience, avec la crise économique, que l'écrivain ne peut faire abstraction des problèmes politiques et sociaux : « Jamais personne n'a le droit de conclure une paix séparée avec la pauvreté lorsqu'elle tombe comme une ombre géante sur son peuple et sa maison ». Il affirme la nécessité d'écrire l'histoire du point de vue des vaincus et aussi sa foi dans la révolution bolchevique pour répondre à la situation dramatique dans laquelle se trouve la République de Weimar. Mais cet engagement restera strictement intellectuel et ne se traduira jamais par une adhésion au Parti communiste. Son approche du matérialisme reste par ailleurs « problématique » dans son œuvre qui, loin d'être vectorielle, tente des articulations et des conciliations, incomprises le plus souvent y compris par ses amis proches (Scholem, Brecht, Adorno).

Une œuvre inclassable

Pour Walter Benjamin, l'intellectuel se situe « entre les fronts ». Son engagement marxiste ne s'oppose pas, par exemple, à son attachement au judaïsme. L'auteur tente au contraire une synthèse entre les théories théologiques et celles du matérialisme. Au concept de progrès, il substitue la théorie de la catastrophe ou de l'apocalypse dans son analyse de la « mélancolie » qui imprègne l'imaginaire allégorique des œuvres baroques (trauer= tristesse) ou avec cette image de « l'Ange pleurant sur les ruines de l'Histoire », empruntée au tableau de Paul Klee : Angelus Novus. Le motif de la chute apparaît dans sa conception du langage - et en particulier du nom - comme « souvenir du Verbe divin dans le langage humain » et dans sa défense d'une certaine « magie » du langage pouvant traduire « l'essence spirituelle des choses » : « Toute vérité a sa demeure, son palais ancestral dans la langue ». Il superpose enfin espérance révolutionnaire et messianisme juif - un lien possible à établir, selon Michael Löwy ( Rédemption et utopie. Judaïsme libertaire en Europe centrale , Paris PUF,1988, p. 22). Mais la pensée de Walter Benjamin ne suit pas non plus l'orthodoxie marxiste. Aux catégories de la totalité associées à la démarche marxiste, il oppose, en particulier dans les  Passages parisiens, un goût pour le fragment, le labile, l'inachevé et l'attention au détail, à l'infime, aux rebuts (comme « le chiffonnier » de Baudelaire), à partir desquels il pense pouvoir lire la totalité de l'histoire d'une société. Benjamin, qui ne s'est guère intéressé à l'Expressionnisme et aux avant-gardes allemandes mais s'est montré fervent lecteur de Proust, de Kafka et de Baudelaire, cherche dans l'observation du passé un éclairage pour le présent. Ainsi mettre en lumière le processus de réification à l'œuvre sous l'action du capitalisme dans le Paris du XIXe siècle permet de mieux comprendre le temps présent. Et c'est en cela que « sauver » les œuvres du passé par la critique s'apparente à un « acte révolutionnaire », sachant que l'œuvre d'art n'est pas réductible à sa vérité historique et qu'elle ne peut répondre à aucune fonction de propagande : « La tendance d'une œuvre d'art ne peut être politiquement juste que si elle est littérairement juste. »

Une dernière hésitation se fait jour dans l'Essai sur l'œuvre d'art à l'ère de sa reproductibilité technique . Le XIXe siècle, avec l'apogée du capitalisme et le développement de la technologie, met fin à l'autonomie de l'œuvre d'art et à « l'aura » que lui conféraient son originalité, son unicité. Or, pour Benjamin, « la reproductibilité technique » favorise certes la réification de l'œuvre d'art, mais aussi sa large diffusion auprès d'un public de masse, une réception collective simultanée quand l'appréhension de l' « aura » est un exercice solitaire. Loin d'y voir un appauvrissement, Benjamin y perçoit une chance pour l'art. La photographie, la radio, le cinéma offrent de puissants et nouveaux moyens d'exploration du réel, dépouillés de psychologisme. Ainsi la photographie et le cinéma redécouvrent le visage humain à travers l'homme quelconque : dans Octobre par exemple, Eisenstein « a donné un visage aux masses par le procédé du cadrage ». Cet optimisme technologique et politique suscitera les réserves d'Adorno et de Kracauer qui observent comment le cinéma nazi (cf. Les Dieux du stade de Leni Riefenstahl, 1936), devient, grâce à la technologie, un puissant instrument de manipulation des masses, s'efforçant de « recréer l'illusion d'une communauté dans un monde rationalisé et désenchanté ».

De cette remarquable étude, il ressort que la pensée riche et complexe de Walter Benjamin est faite aussi de ces hésitations, de ces « contrariétés », eût dit Montaigne, que toute tentative pour l'intégrer à la tradition du matérialisme dialectique est une simplification, et qu'il faut garder à l'esprit l'importance de « la dimension romantique, anarchiste et messianique qui parcourt son œuvre ».

Bibliographie succincte des œuvres de Benjamin

- Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l'apogée du capitalisme , trad. J. Lacoste, Paris, Payot, 1982. Réed. Petite bibliothèque Payot, 2002.

- Essais sur Brecht , trad. Ph. Ivernel, Paris, La Fabrique, 2003.

- Fragments philosophiques, politiques, critiques littéraires , trad. C. Jouanlanne et J.-F. Perrier, Paris, PUF, 2001.

- Œuvres , trad. M. de Gandillac, R. Rochlitz et P. Rusch, Paris, Gallimard, 2000, 3 vol.

- Origines du drame baroque allemand , trad. Samuel Muller, Paris, Flammarion, 1985. Réed. « Champs Flammarion », 2000.

- Paris, capitale du XIXe siècle , trad. J. Lacoste, Paris, Ed. du Cerf, 1989.

- Rastelli raconte … et autres récits , trad. P. Jaccottet et M. de Gandillac, Paris, Ed. du Seuil, 1987.

- Sens unique précédé de Enfances berlinoises et suivi de Paysages urbains , trad. J. Lacoste, Paris, Les Lettres Nouvelles / Maurice Nadeau, 1978.

- Sur l'art et la photographie, trad. C. Jouanlanne et M. B. de Launay, Paris, Ed. Carré, 1997.

Marina Salles.

 

Christiane PASSEVANT, Larry PORTIS, Dictionnaire des chansons politiques et engagées. Ces chants qui ont changé le monde , Paris, Scali, 2008, 464 p., 34 €. décembre 2008*

Déjà familiers de leur sujet (1), les deux auteurs, qui semblent proches des milieux anarcho-syndicalistes, livrent un copieux ouvrage dont ils avertissent fort justement qu'il ne peut prétendre à l'exhaustivité. Leur dictionnaire présente à la fois des articles consacrés à des chansons, avec de substantiels extraits des paroles, mais aussi, parfois, à des auteurs et interprètes. Considérant à juste titre que « L'art et la politique sont compatibles à la condition que l'art l'emporte sur la politique » (p.14), ils limitent leur étude aux positionnements de gauche (pas de Sardou engagé, donc) et aux textes des morceaux ; on pourrait ainsi approfondir la problématique en réfléchissant à la notion de musique révolutionnaire.

En attendant, le tableau brossé est passionnant, embrassant une longue période de deux bons siècles (2), des chansons de la Révolution française (« Ah ! Ca ira » et « La Carmagnole ») jusqu'aux récentes compositions de François Béranger, Zebda ou de la compagnie Jolie Môme. La France, grandement représentée, n'en éclipse pas pour autant les autres pays : les Etats-Unis autour de la lutte des noirs dans les années soixante, surtout, sans oublier Joe Hill des IWW ou le folk avec les débuts de Dylan ; le Royaume-Uni avec les Sex Pistols ou Asian Dub Foundation et son terrible « Assassin » ; l'Espagne de la guerre civile ; l'Amérique du sud en proie aux dictatures ; même l'Afrique est présente, avec Tiken Jah Fakoly de Côte d'Ivoire ou Fela Amikulapo Kuti du Nigéria.

Les périodes les plus prolixes qui en ressortent sont celle de la Commune et de ses lendemains jusqu'à la fin du XIXème siècle, le Front populaire, la Seconde Guerre et l'après 68, avec une bonne part de combats féministes, un des axes privilégiés par les auteurs : on (re) découvre ainsi Dominique Grange ou les premiers morceaux d'un Antoine engagé autrement que dans la publicité... Les précisions sur « Le déserteur » de Boris Vian nous apprennent même que la chute originelle, loin d'être pacifiste, n'hésitait pas à menacer de violence les agents des forces de l'ordre chargés d'appréhender le déserteur. Plus méconnus, les chants témoignant des luttes de soldats en 1917 (« Non, non, plus de combats »), le magnifique « La Veuve » de Jules Jouy évoquant la peine de mort, ou les sulfureux « La Ravachole », « La Java des Bons-Enfants » et « La dynamite », un éloge écrit en pleine vague d'attentats anarchistes.

Un élément essentiel du patrimoine du mouvement ouvrier dévoile ainsi toute sa richesse, avec l'héritage de luttes qu'il transmet, y compris lorsque certains airs emblématiques sont pourvus de nouvelles paroles, liées au contexte d'alors. On peut seulement s'interroger, au-delà de quelques absences étonnantes (les Amis d'ta femme et leur disque Noir… et rouge aussi un peu), sur l'absence de certains genres, en particulier du rock progressif (Roger Waters, Robert Wyatt) et du hard-rock (Trust), alors que rap (Public Enemy), reggae (Bob Marley), folk, pop (Lennon, McCartney) ou rock alternatif (Noir Désir) sont représentés.

Le seul vrai défaut de l'ouvrage réside dans son iconographie. Sans doute pour éviter d'avoir à payer des droits excessifs, les auteurs mettent à profit leurs propres ressources, au risque de ne pas toujours fournir les pochettes originales de disques ou, surtout, d'insérer des clichés de manifestations récentes dont le lien avec le texte est plus que tangent… Un CD est fourni avec le livre, et bien qu'il ne comprenne que douze titres pour une durée totale de quarante-cinq minutes, il donne un petit aperçu de ces chansons engagées, la plupart interprétées par Serge Utgé-Royo. On retiendra en particulier les émouvants « Mutins de 1917 », ou le tragique « Te Recuerdo, Amanda », de Victor Jara.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Citons en particulier La Canaille ! Histoire sociale de la chanson française , Paris, éditions CNT-RP, 2004.

(2) A condition d'exclure « The Diggers' Song » de la Grande révolution anglaise du XVIIème siècle et « La Cucaracha », que certains datent de la fin du XVème siècle !

 

Rémi PEPIN, Rebelles. Une histoire de rock alternatif , Paris, Hugodoc, 2007, 265 pages, 25 euros. février 2008*

« La jeunesse qui a emmerdé le Front National » lors de ses années lycéennes va dévorer cet ouvrage retraçant l'épopée du rock alternatif hexagonal. Rémi Pépin est à la fois témoin et acteur direct de cette aventure des punks des quartiers de l'Est parisien. Il a été musicien du groupe Guernica, et il retrace depuis 1979 la vie quotidienne de ces punks, redskins ou anars, qui, de squats en squats, de concerts sauvages en autoproductions, de répétitions chaotiques en expositions dans des galeries d'art, développent un nouveau graphisme, une nouvelle esthétique, une nouvelle presse et une nouvelle musique : le punk.

L'ouvrage de Rémi Pépin n'est pas seulement un recueil de mémoires d'un musicien de la scène punk - comme il en existe des quantités-, mais faisant œuvre d'historien, il replace les événements, les anecdotes et les évolutions de ce mouvement dans son contexte politique (à la fois local et national, voire international) et culturel : celui des années 80. L'auteur ne se contente pas de chroniquer les débuts des groupes issus des squats parisiens, il fait allusion à la province, notamment en évoquant les lyonnais de Parabellum, les excellents Les Thugs d'Angers, les Babylon Fighters de Saint-Etienne ou les Shériffs de Montpellier (bien évidemment les esprits chagrins chercheront les exclus de ces listes, comme certains groupes de la scène bordelaise, ou les Sales Majestés et Infraktion, qui se sont réellement épanouis au début des années 90).

S'il utilise une démarche parfois téléologique et axée autour des groupes majeurs que sont les Bérurier Noir, la Mano Negra et les Wampas, il élabore une mise à distance, un retour critique sur la genèse et le fonctionnement de ces groupes, sur les différentes poursuites de carrière, sur la gestion de la réussite commerciale qu'ils ont réussi ou failli à mettre en place, sur l'adaptation de théories politiques très radicales à ces succès ou à la notoriété. On peut peut-être lui reprocher, dans le traitement de la rivalité légendaire entre Mano Negra, Boucherie Production et Bérurier Noir, un certain parti pris pour ces derniers, mais il illustre avec talent les choix politiques des uns et des autres. Rémi Pépin souligne avec justesse et précision les influences et les engagements politiques de tous ces groupes punks alternatifs des années 80, devenant la scène rock des années 90, pour ne citer que Kid Loco, Mano Negra, Pigalle, les Garçons Bouchers, les Négresses Vertes, qui, et c'est la thèse de l'auteur, ont profité du succès des Bérus, une voie ouverte qui arrive jusqu'à nos jours avec la reconnaissance « médiatique » des Wampas.

Les Bérurier Noir, ou plutôt le collectif d'artistes, de musiciens, évoluant à leur côté, ont lié un discours politique très marqué par l'extrême gauche à une musique punk très spontanée, reprenant en cela les groupes punk anglais comme les Clash ou la scène hardcore américaine (Black Flag, Dead Kennedys ou Bad Religion). Les Bérus et les autres groupes de la mouvance punk sont des défenseurs acharnés de la démocratie directe, des pourfendeurs de l'extrême-droite, de l'oppression, et s'affirment généralement anticapitalistes. Rémi Pépin rappelle la création du SCALP (Sections Carrément Anti Le Pen), la séparation de la mouvance skinheads et punks, l'implication des Redskins dans l'antifascisme radical. Sa mise en parallèle entre la politique d'urbanisme élitiste du maire de Paris des années 80 et le mouvement vers les squats et vers l'Est, le rappel de l'influence « trotskiste » sur les Bérus, de la fascination pour l'anarchie au sens large et parfois vague de l'ensemble de ces punks, la concomitance avec une certaine structuration des Autonomes, font de ce livre un ouvrage de référence sur l'histoire du punk français, aussi bien qu'une analyse pertinente des individus en marge de la société des années 80-90. Ce travail apparaît comme le pendant français de Lipstick Traces. Une histoire secrète du vingtième siècle (Paris, Editions Allia, 1998), sans le côté ésotérique de l'ouvrage de Marcus Grail.

De plus, la mise en page et l'iconographie très abondante - Rebelles contient à chaque page des manifestes, des extraits de fanzines, des flyers, des pochettes de disques, des photos, des inscriptions murales, des dessins, des paroles de chansons, des slogans- font de ce livre un recueil de sources importantes, souvent inédites sur le mouvement punk dans ses différentes variantes artistiques et politiques. Ce bel objet nous replonge avec délice dans ces années où certains d'entre nous se sont éveillés à la politique en scandant des refrains de chansons, où la « conscientisation des masses » fut à la fois radicale et festive. Salut à toi, Rémi Pépin.

Yannick Beaulieu

 

Pascal ORY, Jeanne BEAUSOLEIL, (dir)., Albert Kahn. Réalités d'une utopie , Boulogne-Billancourt, Musée départemental Albert Kahn, 1995, 407 p., 29,5/26 cm, nomb. ill., env. 50 €. octobre 2007*

Ce livre ambitieux, auquel ont participé des historiens réputés, Pascal Ory ou Sophie Coeuré, également Emmanuel Naquet, permet de faire le point sur Albert Kahn (1860-1940), un personnage un peu hors norme sur la scène française, banquier et mécène. On trouve davantage ce type d'individus aux Etats-Unis. Originaire de Marmoutier, ce juif alsacien cultivé – il entretient une longue correspondance avec Bergson – fit fortune en spéculant sur les mines d'or et de diamants d'Afrique du Sud. Célibataire, austère dans sa vie comme dans sa mise, il décida « d'utiliser sa fortune pour bâtir une œuvre », comme l'écrit un des contributeurs.

Toute sa vie, il eut le souci d'aider à former l'élite du pays, la France, pour lequel il avait un attachement particulier. Par « les  Bourses autour du Monde », il facilite les voyages de découverte d'étudiants avancés, souvent jeunes agrégés, persuadé que le savoir livresque ne suffit pas. C'est ainsi que Félicien Challaye (1875-1967), major à l'agrégation de philosophie, plus tard célèbre pacifiste et anticolonialiste, fit le tour du monde (1900-1901), découvrant les abus des Français en Indochine, puis des compagnies concessionnaires au Congo. Il finança aussi « les Archives de la Planète », une entreprise de collecte de documents scientifiques conduite sous la direction du géographe Jean Brunhes, dont il finançait par ailleurs la chaire au Collège de France. Des opérateurs envoyés partout dans le monde ramenèrent des dizaines de milliers de photographies, des films aussi, qui étaient montrés dans sa propriété de Boulogne, devenue depuis 1986 Musée départemental des Hauts-de-Seine. Un jardin attenant, conçu par Kahn, évoque sur 4 hectares la diversité végétale du monde : du jardin japonais, pays qu'il affectionnait particulièrement, au jardin anglais, en passant par la forêt vosgienne ou le jardin à la française.

Considérant que la France était en retard, notamment par rapport à l'Allemagne, dans le domaine des sciences sociales, Kahn finança un « Centre de Documentation sociale » installé à l'ENS, rue d'Ulm. Son premier directeur en fut Célestin Bouglé. Sous sa direction l'activité d'archivage et de publication est intense : pas moins de 14 bulletins furent publiés tout au long des années 1920 surtout. En juillet 1933 le centre accueille une partie de la bibliothèque et des chercheurs de l'Institut de Recherches sociales de Francfort (Théodore Adorno, Max Horkheimer) fermé par Hitler. Le Centre sera lui-même fermé par Jérôme Carcopino en 1941 et le fonds transféré à la Bibliothèque de la Guerre, aujourd'hui BDIC, à Nanterre.

Enfin, pour nous en tenir à l'essentiel, Kahn créa un lieu de débats, « le Comité national d'études sociales et politiques » (CNESP). Des universitaires (l'économiste François Simiand) y côtoient des syndicalistes (Léon Jouhaux de la CGT), mais aussi des industriels (Michelin) et des banquiers. Ce comité se veut laboratoire d'idées. Certes la tonalité des débats le placent loin des avant-gardes intellectuelles et politiques, mais les analyses sont variées et bien informées. La révolution russe suscite de la curiosité sinon de la sympathie, et la politique de conciliation vis-à-vis de l'Allemagne de Weimar est préférée à la politique de force. Ces initiatives, bien mises à mal par la crise de 1929 et les revers de fortune de Kahn, seront définitivement anéanties par le régime de Vichy. Momentanément l'initiative privée avait permis de remédier en partie aux lacunes d'un Etat, défaillant dans le domaine de la recherche en sciences sociales.

Salles Jean-Paul

 

Nicole RACINE, Michel TREBITSCH (dir.), Intellectuelles. Du genre en histoire des intellectuels , Bruxelles, Editions Complexe, IHTP-CNRS, 2004. Mars 2007*

De cet ambitieux ouvrage collectif, chacune des trois parties ne répond pas également à notre attente. La première, qui étudie la naissance des intellectuelles depuis la Renaissance, est de loin la plus intéressante. Une des contributions (Danielle Haase-Dubosc) redonne toute son importance à Madeleine de Scudéry brillante intellectuelle, créatrice de la Carte du Tendre, en 1653, qui propose aux hommes et aux femmes un nouveau contrat, substitué au contrat de mariage en vigueur à l'époque, considéré par elle comme la base du « long esclavage des femmes ». Antoine Lilti montre aussi avec finesse, à travers le portrait qu'il fait de Madame Geoffrin, qui reçut dans son salon pendant 30 ans toute la fine fleur des intellectuels de son temps, les limites de la libération de la femme au XVIIIe siècle. Il n'est pas étonnant qu'elle ait peu écrit et qu'elle ait tenté de se faire passer pour une « ignorante », car si elle s'était écartée du modèle mondain en vigueur à l'époque, elle aurait encouru les pires reproches. On demandait à la femme de se contenter de pratiquer l'art de l'hospitalité. Mais c'est le XIXe siècle, étudié ici par Michelle Perrot (« Les intellectuelles dans les limbes du XIXe siècle »), qui parachève la défaite des femmes (à cette époque, « on instruit les garçons » mais « on éduque les filles »). Désormais on demande à la femme d'être « l'ange du foyer », la consolatrice de son grand homme, muse, au mieux, ou auxiliaire.

Les contributions, en 2 e et 3 e parties, qui traitent du XXe siècle, sont plus décevantes. Celle d'Ingrid Galster au titre pourtant alléchant : « Les chemins du féminisme entre la France et les Etats-Unis (1947-2000) », n'est qu'une esquisse rapide sur les influences réciproques entre féministes françaises et américaines, les travaux de Simone de Beauvoir notamment (1), nourrissant la réflexion des Américaines, dont l'activisme plus précoce stimula les initiatrices françaises du MLF (1970). Parmi les autres contributions, celle de Claude Piganiol-Jacquet, sur le problème du genre dans ATTAC, s'apparente plutôt à un témoignage personnel dont cette organisation phare de l'alter mondialisme ne sort pas grandie, d'ailleurs.

Jean-Paul Salles

(1) Ingrid Galster, professeure à l'Université de Paderborn (Allemagne), a dirigé en 2004, chez l'éditeur parisien Champion, un ouvrage collectif réalisé pour le 50 e anniversaire de la publication du Deuxième Sexe (1949), sous le titre Simone de Beauvoir : le deuxième sexe

 

Jacques RANCIERE, Le spectateur émancipé, éditions La fabrique, Paris 2008, 145 pages, 13 €. mai 2009*

Mots clefs : pensée critique, art contemporain, situationnisme.

Cet essai rassemble des conférences de Jacques Rancière autour de ce qu'il considère comme trois paradoxes : le paradoxe du spectateur ; celui de la critique ; et celui de l'art politique. Le premier peut être simplement formulé : « il n'y a pas de théâtre sans spectateur (…). Or, disent les accusateurs, c'est un mal que d'être spectateur, pour deux raisons. Premièrement regarder est le contraire de connaître (…). Deuxièmement, c'est le contraire d'agir. La spectatrice demeure à sa place, passive. Être spectateur, c'est être séparé tout à la fois de la capacité de connaître et du pouvoir d'agir (page 8, ce que l'auteur affirme par rapport au théâtre vaut pour toutes les formes artistiques). D'où les diverses tentatives de renverser cette séparation. Le paradoxe du modèle critique issu d'un certain courant du marxisme consisterait en un cercle vicieux s'épuisant dans l'impuissance et la vanité d'« un savoir désenchanté du règne de la marchandise et du spectacle », faisant « de toute protestation un spectacle et de tout spectacle une marchandise » (page 39). Mais pour Rancière, le post-modernisme auquel il s'attaque n'a en réalité qu'effectué un tour de plus à l'intérieur de la dynamique de ce courant, en opérant délibérément la déconnexion entre la critique de la marchandise et de l' é tat de toute perspective d'émancipation : « Il n'y a pas de passage théorique de la critique moderniste au nihilisme postmoderne (…). La déconnexion présente entre les procédures critiques et toute perspective d'émancipation révèle seulement la disjonction qui était au cœur du paradigme critique » (page 51). Enfin, le paradoxe de l'art politique découle de son efficacité qui ne tient ni du « modèle pédagogique » ni de « l'immédiateté éthique », mais au contraire de sa « distance » esthétique (page 64).

Par rapport à ces paradoxes, l'auteur, en s'appuyant sur l'art contemporain, propose des concepts – « subjectivation politique », « image pensive », … – sensés échapper aux contradictions et faux dilemmes qu'il dénonce. Il faut une fois de plus souligner la force de l'argumentation de Rancière, la précision et l'efficacité de sa critique, soutenues sur des exemples concrets d'œuvres contemporaines (photographies et films essentiellement, mais les reproductions photographiques reprises dans le livre auraient mérité d'être plus grandes). Ainsi, le démontage des conceptions de spectacle, spectateur et tradition critique offre au lecteur des pages passionnantes. L'auteur commence par réexaminer « le réseau de présuppositions, le jeu d'équivalences et d'oppositions qui soutient leur possibilité » (page 13) en invitant à « reformuler les rapports établis entre voir , faire et parler  » (page 25). Cela lui permet de réinterroger les ressorts centraux de ce courant : la question des médiations, l'opposition entre réalité et apparences, activité et passivité, … De la sorte, il dégage la double impasse à laquelle aboutit, selon lui, ce courant (sont ici visés Bourdieu et surtout Debord) : le savoir réservé d'une élite et l'impuissance généralisée. Les deux phénomènes se renforcent d'ailleurs mutuellement, nourris « de la double dénonciation du pouvoir de la bête et des illusions de ceux qui la servent en croyant la combattre » (page 42). En insistant sur le fait que la critique du système participe du système même, le serpent se mord la queue, accordant toujours plus de pouvoir à la bête capitaliste qui ne cesse de récupérer, inverser et, au bout du compte, gagner face à une critique au mieux spectaculaire, au pire complice. La critique du spectacle est toujours susceptible d'être dénoncée comme spectacle de la critique, « l'interminable tâche de démasquer les fétiches » de devenir « l'interminable démonstration de l'omnipotence de la bête » (page 55). Paradoxe « terminal » d'une critique ne fournissant plus aucune arme et ne servant qu'à railler ce « pauvre crétin d'individu consommateur submergé par le flot des marchandises et des images et séduit par leurs promesses fallacieuses » auquel à peu près tous nous serions réduits (page 52)…

Pousser la logique jusqu'au bout devrait entraîner l'abolition de toute critique. Mais Rancière montre comment, par une pirouette dialectique ( ?), cette dénonciation se mue en prétention dogmatique irréfutable des détenteurs du « secret caché » de la société. Au terme d'une telle démonstration, il est impossible de ne pas reconnaître à l'analyse une certaine pertinence tant il est vrai que les situationnistes eux-mêmes, mais surtout leurs héritiers semblent tourner en rond. De même, sa critique d'un « savoir réservé » étroitement lié à la soi disante détention de la vérité du Prolétariat et de la Révolution rappelle la brillante critique de Cornelius Castoriadis dans L'institution imaginaire de la société ( é ditions du Seuil, 1975) à propos du marxisme. Mais ces termes renvoient surtout il me semble au concept « d'avant-garde » – dont de nombreux courants d'extrême gauche ne se sont pas encore défait – et auquel, bizarrement, Rancière ne fait pas référence ici.

Cependant, à passer si rapidement sur ces paradoxes, à prendre des raccourcis trop abrupts, l'analyse se mue en pamphlet. Regrettons tout d'abord que le livre ne fasse pas référence à celui de Dominique Baqué, Pour un nouvel art politique : de l'art contemporain au documentaire (Flammarion, 2004), qui, à partir d'autres exemples et supposés, abordent des perspectives similaires. Ensuite, s'il est possible de rattacher Marx, l' é cole de Francfort, Bourdieu et les situationnistes au paradigme critique, encore convient-il de bien les distinguer et de ne pas faire comme si ils se réduisaient à quelques postures communes sous lesquelles les appréhender. Enfin, notons l'inscription « moderniste » de la pensée de Rancière, ignorant le concept de « romantisme révolutionnaire » tel que développé par Michaël Löwy et Robert Sayre dans Révolte et mélancolie. Le romantisme à contre-courant de la modernité (Payot 1992). Or, c'est d'autant plus dommageable que ce courant romantique a irrigué Marx (le jeune Marx surtout) et les situationnistes. Dès lors, cette source est ramenée directement ou non et de manière erronée par Rancière à l'héritage de la critique réactionnaire et à la contre-révolution française. Enfin, il est étonnant que l'auteur passe sous silence les débats et recherches de l'entre-deux-guerres autour des surréalistes et d'autres groupes minoritaires, pour dégager un art politique échappant au paradoxe soulevé par Rancière. Revenir sur ces débats aurait permis une vue plus en profondeur et historique.

Plus fondamentalement, Rancière s'appuie sur des présuppositions qu'il faut à notre tour réexaminer. Ainsi, selon l'auteur, le refus de toute médiation, l'opposition entre apparence et réalité, entre vérité et simulacre, etc. caractériseraient la tradition critique, en général, et le situationnisme, en particulier. Or, cette série d'affirmations est très problématique dans la mesure où la critique du spectacle est une réélaboration de la critique du fétichisme de la marchandise de Marx et de la théorie de la réification de Lukcacs. L'originalité de ces concepts est justement de ne pas simplement opposer, comme le prétend l'auteur, l'illusion à la réalité, les images à la vérité, mais de concevoir la société capitaliste comme auto productrice de rapports d'inversion et de fausseté, inséparables de la production marchande. D'où la tentative de dégager une pensée pratique, une praxis , rompant avec les prétentions de la raison éclairée ou les vains appels à la « prise de conscience », en cherchant à fondre dans un même élan l'interprétation et la transformation du monde. Que cette double exigence ait très vite et souvent été escamotée pour terminer par se confondre avec le scientisme, l'avant-gardisme et tous les travers justement critiqués par Rancière est certain. Celui-ci a d'ailleurs mis en évidence les racines du paradoxe de ce courant critique : la disjonction entre critique du capitalisme et perspective d'émancipation. Simplement, nous ne tirons pas les mêmes conclusions que lui.

Pour l'auteur, il y aurait une « dialectique inhérente » au paradigme critique expliquant cette déconnexion. Nous pensons au contraire qu'il y a là une tendance importante qu'il ne convient pas de nier, mais bien d'affronter comme le principal enjeu, défi actuel : renouer dans une unité dialectique la critique de la marchandise et de l' é tat et l'action émancipatrice. Affirmer la fatalité d'une telle déconnexion au sein de ce courant revient à évacuer le problème et à reconduire le faux dilemme entre la sagesse des mots et des spectacles acceptant de n'être que cela – des mots et des spectacles – d'une part, et « les fantasmes du Verbe fait chair », d'autre part. Le livre semble alors nous tendre le miroir inversé du situationnisme ne voyant dans la poésie que spectacle littéraire et exigeant une « poésie nécessairement sans poème ». Mais c'est oublier tout un pan de la tradition artistique et poétique, depuis Rimbaud au moins, qui a refusé cette alternative et maintenu la différence entre poésie et littérature, en cherchant à réaliser une poésie au besoin avec des mots, des images, mais qui soit aussi plus et autre chose ; investie d'une efficacité indirecte.

La posture de Rancière risque de se résumer au rejet moderniste de toute pensée s'appuyant sur des déterminants idéologiques et des causes souterraines. Dès lors, ce n'est pas seulement le situationnisme et le marxisme qui sont en cause, mais tout un courant poétique et la psychanalyse. Il faut rappeler tout de même que la mise en avant de structures cachées ou non directement appréhendables n'implique pas automatiquement qu'aucune action consciente efficace, qu'aucune pratique autonome et égalitaire, chères à Rancière, ne soient possibles.

Malgré les critiques qui précèdent, on ne peut que conseiller cet essai par les débats passionnants et radicaux qu'il ouvre sur l'art politique contemporain, le situationnisme et une pratique émancipatrice.

Frédéric Thomas

 

Jonah RASKIN, A la recherche de B. Traven , Arles, Les fondeurs de briques, 2007 (1980 pour l'édition originale), 320 pages, 23 euros. octobre 2007*

Nous avons déjà eu l'occasion, dans Dissidences , d'évoquer la figure de Traven, l'homme aux multiples identités, cousin de plume de Jack London : d'abord avec la recension de son recueil d'articles datant de la révolution de 1919 en Bavière, Dans l'Etat le plus libre du monde (voir notre numéro 5) ; ensuite avec la chronique de la bande dessinée de Golo, B. Traven. Portrait d'un anonyme célèbre , disponible sur ce site. Nous renvoyons donc, pour les principaux repères biographiques, à cette dernière note de lecture. Jonah Raskin, pour sa part, souhaitait initialement accoucher d'une biographie de l'insaisissable auteur, un travail qu'il n'a finalement jamais mené à terme. Il s'en explique dans ce livre, publié pour la première fois en français par une jeune maison d'édition dont l'objectif est justement de remettre Traven et son œuvre dans la lumière qu'elle est en droit d'attendre. A la recherche de B. Traven se lit comme un roman, et retrace la difficile enquête menée par Raskin dans les années 70 au Mexique, dernière patrie d'adoption de son sujet. Avec les documents qu'il y trouve et les rencontres qu'il y fait, en premier lieu la veuve de Traven, Rosa Elena, véritable gardienne du temple de son défunt mari, il est confronté à un véritable palais des glaces, les identités, les hypothèses et les anecdotes se télescopant en véritables jeux de miroirs : Traven est-il le fils illégitime de Guillaume II ou celui d'un simple maçon ? A-t-il réellement endossé les diverses identités qu'on lui attribue, et qui sont parfois terriblement antinomiques ? Chaque chapitre est une touche supplémentaire de couleur dans un tableau impressionniste que l'on ne parvient à lire que petit à petit… L'essentiel, de toute façon, au-delà de la trajectoire d'un homme, anarchiste devenu confortable petit bourgeois, ami de Siqueiros, l'assassin raté de Trotsky, ce sont ses livres. Non littérature prolétarienne, mais littérature sur le prolétariat, sur les Amérindiens du Chiapas ou les travailleurs des mers… Et Jonah Raskin n'oublie pas, au-delà de son (en)quête qui l'a conduit à s'identifier de près à Traven, d'éclairer les épisodes les plus marquants d'une vie du siècle volontairement marqué du sceau du mystère, et certains de ses plus notables ouvrages : A mademoiselle von S. , appel désespéré au pacifisme ou Le vaisseau des morts , en démontrant bien tout ce que Traven y a mis de lui-même, de son parcours mouvementé et de son pessimisme. Regrettons toutefois que ce type d'analyse ne soit pas exercé sur tous les romans de l'auteur. A la recherche de B. Traven constitue en tout cas une initiation idéale à l'œuvre d'un des grands auteurs du XXème siècle.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Arno RUDEBOY, Nyark Nyark ! Fragments des scènes punk et rock alternatifs en France, 1976 – 1989, Éditions La Découverte, Paris, 2007, 257 pages, 29,50 € (inclus un CD de compilation). décembre 2008*

Composé de multiples entretiens av ec d'anciens membres des groupes et des labels, l'auteur fait, dans le style (parfois un peu trop chargé) des fanzines de l'époque, l'histoire du punk et du rock alternatif, en France. Le principal intérêt du livre est de montrer, par-delà les différences, ce qui réunissait tous ces groupes au sein d'un courant, inscrit dans un contexte culturel et politique particulier. Ainsi, le développement du punk et du rock alternatif est indissociable d'un bouleversement culturel (essoufflement du rock « classique » et du mouvement hippie, naissance des radios libres, ...), mais aussi des luttes sociales de ces années : mouvement autonome, grèves étudiantes de 1986, multiplication des squats, terrorisme européen, montée du FN...

Dans cette jungle urbaine où la moyenne d'âge était très basse (la plupart des groupes sont lancés par des jeunes qui n'ont pas 21 ans), on trouve, comme le r ec onnaît l'une des personnes interrogées, le pire comme le meilleur. Le pire, c'est une attitude machiste et violente, des goûts s ec taires et une provocation qui flirtera parfois av ec le fascisme. Le meilleur, c'est un mouvement politico-culturel libertaire, qui va bousculer le pays.

La majorité des groupes se considéraient, implicitement ou explicitement, comme des groupes politiques, développant une activité ayant peu ou prou avoir av ec l'esthétique. De l'accumulation (un peu longue) des entretiens, il ressort que ces groupes se situaient au croisement de la politique et de la culture, en revendiquant une position subversive. Il ne s'agissait pas seulement de faire une autre musique, mais aussi de faire de la musique autrement. L'émergence de ces groupes rappelle celle de Dada à la fin de la Première Guerre Mondiale. Ils sont proches par leur révolte, une fraîcheur insolente et libertaire (tout le monde peut faire de l'art ou monter un groupe), le goût de la provocation et de l'humour au s ec ond degré (tel le titre de la compilation : Les héros du peuple sont immortels). De même, ils adoptent face à la musique, au bon goût et aux institutions culturelles, des méthodes de guérilla qui s'apparentent à celles menées par les surréalistes ou, plus proches, par les situationnistes. En ce sens, le livre fait écho à celui de Greil Marcus, Lipstick trace , qui avait fait le lien entre Dada et le groupe punk anglais, Sex pistols, et, plus dir ec tement encore, au tout récent livre de Rémi Pépin, Rebelles. Une histoire de rock alternatif.

La dimension politique se manifeste dans les textes et noms des groupes ainsi que dans les nombreux concerts de soutien aux grèves, squats, et à la lutte contre le FN. Mais, de manière plus organique, le rock alternatif peut être considéré comme la branche culturelle du mouvement autonome, dont il est proche sociologiquement et politiquement.

L'histoire des Béruriers noirs est révélatrice à ce titre. Groupe le plus connu de cette mouvance, il est aussi l'un de ceux qui a poussé le plus loin cette double exigence politique et culturelle. C'est d'ailleurs lors d'un entretien av ec les journalistes que le terme « rock alternatif » est né et s'est imposé. Les Bérus ont d'abord commencé à jouer dans les squats et, le succès venant, ils ont cherché à préserver leur autonomie. Ils ont toujours voulu avoir un contrôle sur la diffusion de leurs chansons (ils enregistrent sur des labels indépendants av ec lesquels, comme de nombreux groupes français ou The clash, en Grande-Bretagne, ne les liaient aucun contrat - juste la parole donnée) et la réception de leur message (quand ils passeront sur NRJ, ils exigeront le contrôle de l'antenne afin de ne pas être noyés par la publicité et la musique commerciale). De plus, ils imposeront à leurs concerts leur propre service d'ordre et développeront une politique de petits prix.

Avec quelques raisons, le livre s'achève par les concerts d'adieu des Béruriers noirs, à l'Olympia, en 1989, qui marquent tout à la fois l'effacement de cette mouvance et son succès paradoxal. Une question intéressante, soulevée par plusieurs groupes et laissée en suspens dans le livre, est de savoir pourquoi cette greffe politico-culturelle a été si fragile en France, par rapport à des pays comme l'Allemagne et la Grande-Bretagne ?

Le CD de compilation, qui accompagne le livre, illustre les entretiens et permet de retrouver toute l'énergie et la richesse du rock alternatif. Il montre pratiquement que c'était moins un style musical qu'un état d'esprit que partageaient tous ces groupes. Enfin, le CD comme le livre esquisse, sinon un héritage, du moins une certaine parenté av ec des groupes d'aujourd'hui comme Manu Chao (issu de cette mouvance), Noir désir, ZEBDA et av ec la protestation portée par un certain courant du rap : NTM (qui a joué, en 1990, à l'Olympia, avec le groupe punk La souris déglinguée), La rumeur (poursuivi par le ministère de l'Intérieur pour un texte mettant en cause les violences policières en France)...

Frédéric Thomas

 

Guillaume RUFFAT (avec Cyrille ARCHAMBAUD et Audrey LE BAIL), Révolution musicale. Les années 67, 68, 69 de Penny Lane à Altamont , Marseille, Le mot et le reste, collection Formes, 2008, 368 p., 23 €. décembre 2008*

Remarqué pour ses rééditions d'études classiques de Maurice Dommanget sur le 1 er mai et le Drapeau rouge (voir les chroniques sur ce site), les éditions Le mot et le reste développent de plus en plus leur dimension de critique musicale, ainsi avec l'étude d'Eric Deshayes, Au-delà du rock , qui s'intéressait au courant progressif allemand des années 70, électronique en particulier. Guillaume Ruffat, pour sa part, en enseignant passionné qu'il est, nous propose une approche particulièrement intéressante sur un tournant de trois années qui ont révolutionné la musique, compris entre la parution de l'album Penny Lane des Beatles et le tragique festival d'Altamont, en décembre 1969, qui se solda par quatre morts.

Son ouvrage débute par une analyse précieuse du contexte de cette ébullition de la seconde moitié des années 60, à la confluence de plusieurs évolutions : l'émergence d'une jeunesse nombreuse, aux exigences nouvelles, et plus éduquée (l'insistance sur les « Art schools » anglaises semble pertinente) ; une politisation surtout sensible aux Etats-Unis (lutte des Noirs, opposition à la guerre du Vietnam), et qui s'exprime à travers le folk d'un Dylan ; le développement de la consommation de drogues, essentielles dans l'émergence du psychédélisme, et d'un syncrétisme spirituel… (les 300 premiers exemplaires de l'album Anthem of the Sun de The Grateful Dead étant même commercialisés avec une dose d'acide !). C'est dans cette ambiance que la musique rock connaît une véritable crise de croissance, avec l'apparition de l'album concept (Sgt. Pepper's Lonely Hearts Club Band des Beatles et Days of Future Passed des Moody Blues), et le soin renforcé apporté aux textes et au visuel, aussi bien pour les pochettes que sur scène.

Mais le corps du livre, ce sont les pages critiques de 90 disques, sélectionnés par ses soins, et considérés comme spécialement marquants et représentatifs de la problématique privilégiée, non seulement dans la veine rock, mais avec des incursions assez larges, y compris dans la variété française (Françoise Hardy, Serge Gainsbourg et Brigitte Fontaine). La subjectivité, inhérente à ce genre de classement, est totalement assumée. Il n'en reste pas moins que certains disques, assez peu révolutionnaires, sont à la limite du hors sujet, ainsi de The Dubliners ou de l'album Speak Like a Child d'Herbie Hancock, tourné vers le jazz des années 50. La plupart des 33 tours choisis témoignent d'une volonté d'enrichir le rock par l'apport d'arrangements et d'instruments extérieurs. C'est le cas d'artistes déjà connus, comme les Rolling Stones (Beetween the Bottom), Georges Harrison (Electronic Sound, réalisé entièrement au moog), The Hollies (le bien nommé Evolution), The Who (Sell Out ou le chef d'œuvre Tommy), The Grateful Dead, Sly and The Family Stone (Stand ! et son « funk progressif »), ou de jeunes arrivés, The Doors, le Velvet Underground de Lou Reed, la fusion d'un Traffic ou de Carlos Santana, le rock symphonique des Moody Blues (utilisation d'un orchestre et du mellotron), Love et son « rock baroque », ou Jimi Hendrix (Electric Ladyland). Sans parler de l'émergence d'artistes hors normes, Frank Zappa et ses Mothers of Invention (Absolutely Free et son melting pot musical), son ami Captain Beefheart alias Don Van Vliet, l'œuvre météoritique de Pierre Henry (Messe pour le temps présent, jalon de la musique électronique), ou la confirmation d'un Terry Riley (A Rainbow in Curved Air). La politique n'est jamais très loin, ainsi de Hendrix qui, à la fin de sa trop brève vie, se déclarait proche du Black Panther Party, tout comme James Brown, MC5 fondateurs d'un White Panther Party, Zappa qui s'en donne à cœur joie contre le modèle étatsunien, ou le groupe The Bonzo Dog Doo-Dah Band, dont l'humour rock revendiquait sa proximité avec le mouvement dada. On notera en tout cas que bon nombre de groupes, à la suite des Moody Blues, se mettent à utiliser le mellotron, y compris les plus inattendus (Rolling Stone, The Kinks). Le courant du rock progressif proprement dit est bien sûr représenté : Pink Floyd (présent pour The Piper At The Gates of Dawn et Ummagumma), The Soft Machine, The Moody Blues, King Crimson, Caravan (encore très pop, mais avec l'annonciateur « Where But For Caravan Would I ? »), et même The Can, futur Can, pour l'Allemagne. Il est clair, au vu de la fertilité et des expérimentations tous azimuts, que le qualificatif de musiques progressives est pour cette période particulièrement pertinent.

Le seul bémol que l'on peut émettre par rapport à ce précieux travail réside dans l'éclairage sans doute un peu trop exclusif porté sur ces « trois glorieuses » : la révolution musicale dont il est ici question se poursuit en effet pendant quasiment dix ans à travers l'œuvre de divers groupes (citons Magma, Yes ou King Crimson, de nouveau). Certes, la profusion d'albums de qualité sortis à ce tournant pose pour beaucoup les bases de styles développés la décennie suivante, reggae (Toots and the Maytals), rock sudiste (Creedence Clearwater Revival), rock progressif (Pink Floyd, Moody Blues, King Crimson), punk (MC5, Velvet Underground, The Stooges) ou hard rock (Cream, The Jeff Beck Group, Led Zeppelin). Mais la fin du « rêve hippie » que Guillaume Ruffat diagnostique ressemble un peu trop à l'acte de décès proclamé du gauchisme français avec l'enterrement de Pierre Overney en 1972. L'insistance est d'ailleurs portée sur les morts, celles de figures musicales dues aux drogues, celles causées par Charles Manson et celles, enfin, ayant lieu dans le cadre du festival d'Altamont, parallèlement à la fin de quasiment tous les labels indépendants.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Nadia TAÏBI, La philosophie au travail. L'expérience ouvrière de Simone Weil , Paris, 2009, L'Harmattan, collection Ouverture philosophique, 267 pages, 26 €. Novembre 2009*

Mots clés : Syndicalisme révolutionnaire. Intellectuel.

Cet essai se centre sur l'extraordinaire témoignage de l'expérience en usine de Simone Weil en 1934, La condition ouvrière (Paris 2002, Gallimard). Il revient longuement sur l'importance de cet écrit, non seulement dans le parcours de l'auteur, mais aussi pour ce qui deviendra la sociologie du travail. L'hypothèse de Nadia Taïbi est double : d'une part, l'entrée de Weil à l'usine se situe « dans la continuité d'un cheminement à la fois théorique et existentiel » (page 21), d'autre part, l'organisation du travail est « un modèle d'intelligibilité de l'époque » (page 232), « un modèle de compréhension des enjeux idéologiques de la société » (page 251). À ce titre, l'auteur interroge également les écrits antérieurs et postérieurs de Weil, en montrant leur articulation avec La condition ouvrière autour d'un questionnement sur les fondements de la civilisation. Cependant, l'expérience de Simone Weil dans la Guerre d'Espagne est étrangement à peine évoquée.

Taïbi souligne l'originalité et la densité de la « lecture impressionniste » que Weil fait de son expérience en usine. Pour cette dernière, le « fait capital », ce n'est pas l'oppression, la souffrance ou l'exploitation, mais bien « l'humiliation », la constitution d'une catégorie d'hommes qui « ne comptent pour rien ». Les nombreux extraits de La condition ouvrière que commente Taïbi dessinent comme un récit de l'intérieur de la théorie marxiste du fétichisme de la marchandise qui n'est malheureusement pas étudiée ici. Par ailleurs, l'auteur opère des rapprochements intéressants notamment avec le livre de Robert Linhart, L'établi (Alançon 1989, éditions de Minuit) – même si ses conclusions sont à nuancer – avec Ernst Jünger, Hannah Arendt, etc. Mais le livre souffre quelque peu d'une approche par trop philosophique tendant à présenter l'œuvre de Simone Weil de manière trop individuelle et unique. Cela s'en ressent principalement par rapport au syndicalisme révolutionnaire dont l'auteur dit bien qu'elle en était proche, mais comme en passant et sans insister suffisamment sur les liens organiques entre ses idées et ce courant. Or, l'importance des questions éthiques et du pouvoir, la critique du marxisme et du communisme, les conceptions sur la culture ouvrière et les rôles respectifs du parti et du syndicat manifestées pas Simone Weil s'inscrivent de plein pied dans cette tradition politique. Et le montrer n'est pas une manière de gommer son originalité ; bien au contraire. De plus, Taïbi très en phase avec son sujet, ne développe pas de critique des écrits de Weil alors que plusieurs de ses prises de position posent question. Enfin, sur la forme, la petitesse de la taille d'écriture, l'étroitesse des marges et le nombre élevé des notes de bas de page alourdissent la lecture.

Frédéric Thomas

 

Karel TEIGE, Liquidation de l'art , Paris, Allia, 2009, 96 pages, 6,10 €. Novembre 2009*

Mots clés : poésie, Tchécoslovaquie, avant-garde artistique

Les éditions Allia nous offrent avec ce livre quatre textes du début des années 1920 de l'artiste et théoricien pragois, Karel Teige (1900-1951), fondateur avec Nezval du « poétisme ». La particularité de ce mouvement était, à l'instar de la Tchécoslovaquie, d'être à la croisée des chemins entre les courants artistiques issus d'Europe occidentale (cubisme, futurisme, surréalisme, …) et ceux d'URSS (surtout le constructivisme).

Les textes réunis ici, parfois brouillons, souvent exaltés, toujours passionnants, montrent la richesse et la complexité de la réflexion de Teige : habitée d'une volonté moderniste qui n'entend pas céder au fétichisme du machinisme, et qui tente de lier dialectiquement la « raison » et le « cœur ». Teige reprend la conception d'un monde où s'opposent deux classes, deux arts, et d'une beauté liée à « l'avenir rouge » (p. 41) sans recourir pour autant à une poésie de circonstance. De plus, l'auteur cherche à dégager des pratiques en-dehors de l'art (telle que le « poème-image » principalement) – « le nouvel art cessera d'être de l'art » (p. 21) affirme-t-il – en correspondance avec les nouveaux médiums d'alors : la photographie, le cinéma, la publicité. Cette pratique se synthétiserait dans un nouvel « art de vivre ». Certaines réflexions semblent annoncer le situationnisme (l'intérêt pour l'urbanisme, « le programme d'une nouvelle vie » (p. 60), etc.) et gardent une dimension très actuelle (par exemple la question de la fonction de l'art).

Ces textes sont accompagnés d'une préface, d'un dictionnaire des noms et de très belles illustrations qui, avec son prix modique, en font réellement un bel ouvrage à découvrir.

Frédéric Thomas

 

Sandra TERONI et Wolgang KLEIN, « Pour la défense de la culture. Les textes du Congrès international des écrivains, Paris, Juin 1935 », Dijon, EUD, 2005, 665 pages.


Premier ouvrage d’une collection vouée à l’édition de sources, Pour la défense de la culture… comble un vide historiographique. Sandra Téroni et Wolfgang Klein réunissent ici in extenso l’ensemble des interventions des intellectuels au Congrès international des écrivains tenu à Paris du 21 au 25 juin 1935. Soit une centaine d’écrivains, dont André Gide, Robert Musil, Louis Aragon, Julien Benda, Ilya Ehrenbourg, Paul Nizan, Alfred Kantorowicz ; soit le débat nourri après l’intervention de Magdeleine Paz pour la libération de Victor Serge ; soit un public nombreux, 230 délégués venus de 38 pays. Bref, ce fort volume répond aux demandes qui émaillèrent les colloques consacrés à cette question (Rome 1995 ; Cagliari 2000), permettra sans doute d’exaucer les souhaits de Serge Wolikow, préfaçant l’ouvrage, appelant à une « relance des recherches et des débats dans le champ d’une histoire culturelle au croisement de l’action politique et du travail des artistes ».
En introduction, Sandra Téroni présente sous le titre de Défense de la culture et dialogue manqué, le paradoxe de ce congrès qui réunissait la fine fleur des intellectuels européens autour d’une mobilisation orchestrée par le mouvement communiste. La tenue du congrès, l’organisation des séances, les notions convoquées pour chacune, précise systématiquement en quoi le Congrès pour la Défense de la culture pouvait représenter un point majeur de convergence antifasciste, en quoi celui-ci ressort pleinement à une histoire des intellectuels, à une histoire politique. Le dialogue manqué tient pour Sandra Téroni aux heurts entre des cultures clivées par leur représentation nationale, à la volonté unificatrice (communiste et eurocentrique) d’un congrès dans l’amplitude même vouait cet objectif à l’échec. La lecture des interventions mesurent alors un moment dans une trajectoire intellectuelle, un moment dans un rapport au communisme (Gide, Jean-Richard Bloch…), au fait révolutionnaire, à l’antifascisme. Wolfgang Klein, par un texte érudit retrace la genèse politique du Congrès, le poids de l’appareil communiste dans ce processus (La préparation du Congrès : quand l’appareil communiste ne fonctionne pas). Mais l’essentiel de son apport tient à la postface qu’il donne à cette édition de sources : Après le Congrès, quand l’appareil dit non. Il éclaire ainsi l’un des paradoxes de ce Congrès, son absence immédiate de suite. Faut-il voir dans cet échec uniquement le poids du mouvement communiste ? L’interrogation pointe ce qui constitue le paradoxe de ce Congrès, temps fort mais extrêmement court de l’histoire des intellectuels, tant les convergences se dénouent. Les liens entre littérature et politique paraissent complexes, les temps discordants ; en somme l’échec de cette rencontre plaide pour une lecture plus complexe de l’engagement des intellectuels. Il manque alors à ce fort volume son pendant, consacré à l’après-coup du congrès, à l’échec d’une réception.
Pour qui s’intéresse à l’histoire de l’extrême gauche, la postérité du Congrès pour la défense de la culture tient en grande partie aux interventions des Amis de Victor Serge qui portèrent sa cause devant l’assemblée, devant la délégation soviétique. L’édition de ses interventions, la mention des variantes recensées dans la presse d’extrême gauche permet une topographie fine des liens entre ces minorités révolutionnaires et le monde intellectuel. Comme tel l’apport documentaire de l’ouvrage appelle à un réexamen de l’Affaire Victor Serge, devant le surréalisme, la SFIO, les dissidences de gauche du communisme.

Vincent Chambarlhac, IHC Ub UMR CNRS 5605.

 

Frédéric THOMAS, Rimbaud et Marx : une rencontre surréaliste, Paris, L'Harmattan, 2007, 293 pages, Préface de Michael Löwy, 32 €. mai 2008*

« Transformer le monde » était le mot d'ordre de Marx, « changer la vie », celui de Rimbaud. C'est à l'étude de la synthèse réalisée par les Surréalistes entre la démarche du philosophe et celle du poète que se consacre Frédéric Thomas dans un livre qui se place « au croisement de la littérature et de la politique, de la sociologie et de l'histoire », mais aussi « ailleurs ».

« Affinités électives »

Reprenant à Michael Löwy (et à Goethe) le concept d'«  affinités électives », l'auteur examine dans un premier chapitre ce qui réunit Marx et Rimbaud. Ce rapprochement inédit et pertinent met en lumière leur positionnement à la conjonction entre Romantisme et Modernité, leur admiration pour La Commune de Paris et leur refus de l'idéologie dominante dans la société capitaliste. Tous deux dénoncent le pouvoir de l'argent, la violence de la colonisation, l'exploitation dans le travail et constatent le désenchantement du monde qui en résulte, le recul de la poésie : « La vraie vie est absente » (Rimbaud). Mais tandis que Marx s'accommode d'un désenchantement qui fait reculer l'irrationnel et la superstition, Rimbaud, animé par le désir de « réinventer la vie », est à la recherche d'« une forme nouvelle et profane d'enchantement » décelable dans sa poésie.

Les chapitres suivants analysent le surréalisme « sous la triple dimension politique, esthétique et éthique », mettant l'accent sur le parcours des groupes surréalistes français et belge qui les conduit à articuler les pensées de Marx et de Rimbaud.

De 1918 à 1926, les Surréalistes, révoltés par la Grande Guerre face à laquelle ils adoptent une attitude de « désertion intérieure » et soucieux de relier la poésie et la vie, reprennent à Rimbaud la condamnation du Beau et de l'art institutionnalisés au profit d'une poésie du quotidien et du hasard, le refus de l'art pour l'art, et le désir de réconcilier le rêve et la réalité. Le pessimisme commun à Dada et aux Surréalistes conduit à la conception de la littérature comme une « démoralisation ascendante » (Tzara) qui se manifeste par le détournement des œuvres, ainsi dépouillées de leur « aura » (Benjamin), par la recherche d'une écriture non littéraire et d'une poésie « faite par tous, non par un », à l'instar d'Isidore Ducasse (Lautréamont).

Dans un premier temps le groupe méprise la politique au nom d'une conception radicale de la liberté, d'une affirmation plutôt anarchiste de la révolte et d'une revendication du merveilleux face au savoir et à la raison, affirmée par les références à « un orient de colère et de perles ». Mais la nécessité de l'engagement politique s'impose dans le contexte de la Guerre du Rif et de la rencontre avec le groupe Clarté. Les Surréalistes partagent avec ce dernier le mépris des valeurs bourgeoises et l'admiration pour un « communisme lyrique » très dans l'air du temps. Tout en gardant leur sensibilité libertaire, les Surréalistes, ayant constaté l'inefficacité de l'anarchisme, opèrent « le saut » qui permet de lier la poésie de Rimbaud et l'analyse marxiste : « La révolution que nous voulons [est] destinée à changer la vie, destinée à changer le monde ». Ils rejoignent alors le Parti communiste qui « a […] seul permis au grand bouleversement social de s'accomplir. » (Breton)

La Révolution surréaliste

Frédéric Thomas rappelle les grandes lignes de la Révolution surréaliste : le dépassement du nihilisme dadaïste, l'affirmation d'une valeur éthique de la poésie conçue comme une « aventure aux confins de l'art et de la vie », la quête du « point de l'esprit où s'abolit la contradiction entre le rêve et la réalité » (Breton), l'affirmation d'un « romantisme révolutionnaire qui favorise la jonction entre Marx et Rimbaud ». La poésie des Surréalistes se démarque des piliers de la morale et de l'ordre bourgeois pour exalter le désir « l'amour fou » et valoriser les cultures pré-modernes, l'univers des enfants ou des fous, plus près de « la vraie vie ». Mais à partir de 1926, ils préconisent également une révolution sociale et politique sans laquelle la poésie ne saurait trouver sa place. Sur cette question, des divergences apparaissent entre le mouvement parisien et le groupe belge.

Convergences et divergences entre Paris et Bruxelles

Engagés dans la même recherche d'un « art efficace » défini comme « la synthèse dialectique entre l'art social et l'art pur », « portés par une même utopie révolutionnaire », les mouvements surréalistes français et belge focalisent l'intérêt de la jeunesse. Ils signent avec le groupe Clarté le tract « La révolution encore et toujours », dont l'idéologie se situe à la confluence de Marx et de Rimbaud.

Mais le groupe bruxellois, qui comprend un petit nombre de participants - dont les musiciens Hooreman, André Souris - et qui revendique une vision moderniste et matérialiste de la société, ne partage ni le romantisme révolutionnaire des Parisiens, perçu comme un obstacle à l'action politique, ni leur méfiance à l'égard du progrès. Plisnier, Naville ne croient guère à une possible résolution des contraires, convaincus que la libération de l'esprit ne sera possible qu'après la révolution sociale ; ils expriment également leur méfiance à l'égard de la pratique jugée trop passive de l'écriture automatique. En ce qui concerne l'adhésion à la politique, on observe d'abord un décalage dans le temps : Nougé s'engage très tôt, mais craignant la récupération de l'art par la politique autant que l'art pour l'art, il quitte le Parti communiste en 1925, quand les Surréalistes français s'en rapprochent. Ces derniers, soucieux de ne pas séparer l'art et la politique et de placer l'éthique au cœur de leur activité, mènent avec fermeté la lutte contre les « dérives artistiques » au sein du mouvement : ainsi de ce qu'ils jugent l'excès de narcissisme de Desnos ou des préoccupations financières de Dali « avidadollars ».

Surréalisme et communisme : des relations ambiguës

L'observation du parcours politique des Surréalistes à partir de 1927 montre la complexité de leurs rapports avec l'idéologie communiste dont le rôle sur le développement des groupes français et belge est examiné attentivement.

Ils tentent dans un premier temps une conciliation entre leur appartenance au PC et leur admiration pour Freud et Trotski. Pratiquant alors « le grand écart » entre l'Internationale communiste et l'opposition trotskiste, ils n'émettent que de timides réserves à l'égard de l'URSS stalinienne. Mais dès 1933, le groupe français rompt avec le communisme sur des bases politiques, éthiques (désaccord avec le retour en URSS des valeurs de la Famille, de la Patrie) et culturelles (rejet du réalisme socialiste), à l'exception d'Aragon et de Georges Sadoul qui se rallient à Staline. L'Affaire du poème d'Aragon, « Front rouge », remet à l'ordre du jour le débat sur l'engagement et la littérature prolétarienne à laquelle les Surréalistes s'opposent, la jugeant irréalisable sur le plan social et critiquable du point de vue esthétique. La rencontre entre Breton et Trotski en 1938 débouche sur la création de la Fédération Internationale de l'Art Révolutionnaire Indépendant (FIARI) dont le Manifeste affirme la nécessité d'échapper au double écueil de l'art dirigé et de l'art pur, et proclame « toute licence en art » : un texte dont Frédéric Thomas souligne l'ambiguïté en raison de « ses impensés et de ses non-dits ». Au total la rencontre avec le communisme a permis aux Surréalistes d'affiner leur conception de la Révolution qui doit être totale : réunir « l'action, la connaissance et le rêve » et « inventer un sentiment nouveau de la vie ». Ils font de « l'Amour réinventé », qui redonne au corps la place que lui dénie le Capitalisme, le principal agent de ce « ré-enchantement du monde ». On sait ce que l'Internationale situationniste et le Mouvement de mai 68 doivent à ce programme. Frédéric Thomas le rappelle dans une conclusion lyrique et roborative qui actualise son propos en suggérant que seule une lutte politique et artistique animée par le projet d'« une vraie vie à construire » pourrait « éclairer la grisaille des jours présents ».

Marina Salles

 

Christophe TRAINI, La musique en colère , Paris, Sciences Politiques. Les presses, collection Contester, 2008, 128 p., 10 €. décembre 2008*

Avec ce petit opuscule, paru dans la collection que dirige Nonna Mayer, Christophe Traïni livre une série de conclusions tirées de ses recherches autour de la musique et de son utilisation dans des problématiques contestataires. Ce dernier aspect concernant aussi bien les mouvements de gauche que d'extrême droite (nazis, anti avortement). Dressant une typologie des usages de la chanson, l'auteur relève sa fonction amplificatrice d'émotion, d'identification collective insérée dans une filiation historique, de critique des pouvoirs en place, ou même de substitut à l'action (cas de Mozart appréhendé par Norbert Elias). Sans oublier le fait de véhiculer des valeurs particulières, isogorie (égalité de prise de parole, sensible à travers le punk ou le rap qui refusent la virtuosité musicale supposée élitiste) ou pacifisme en particulier.

Christophe Traïni s'efforce de diversifier ses exemples, pris aussi bien en France qu'à l'étranger, et dans plusieurs styles musicaux (gospel, chansons de cabaret, folk, reggae, etc…). Certes, on peut lui reprocher, outre un manque de développements plus étoffés dû au format réduit de la collection, quelques faiblesses informatives (une absence de définition de la « musique hippie » ou une vision assez superficielle de l'imagerie du hard-rock) et des axes essentiellement marqués par les sciences politiques, un accent mis quasi exclusivement sur la dimension textuelle. Les considérations préalables sur l'instrumentation stricto sensu, au-delà de certaines orchestrations portant des émotions particulières, négligent ainsi tous les travaux d'expérimentations et d'avant-garde, qui retournent ou détournent justement ces sensations dans une démarche qui peut être éminemment contestataire.

Pour autant, Christophe Traïni s'intéresse, au-delà des détournements (largement abordés dans le récent Dictionnaire des chansons politiques et engagées , chroniqué sur ce site), aux évolutions des courants musicaux, avec leur radicalisation possible, comme pour la soul par rapport au gospel, mais aussi leur institutionnalisation (cas du reggae en Jamaïque). Enfin, la situation des artistes qui s'engagent directement sur la scène politique est abordée, avec les exemples de Béranger (aux chansons anti royalistes ironiquement récupérées par les bonapartistes sous la IIe République) ou de Zebda. Voilà en tout cas un ouvrage dense et stimulant à souhait, qui insiste en conclusion sur la complexité de l'analyse des rapports entre musique et contestation, imposant la nécessité de multiplier les études de cas.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Joris VAN PARIJS, Frans Masereel. Une biographie , é ditions AML, Luc Pire, 2008, Bruxelles, 441 pages, 27 €. Avril 2009*

Mots clés : Art, artiste, peinture, gravure, Belgique, pacifisme, première guerre mondiale, compagnon de route

Avec ce beau livre, Joris Van Parijs tente de réparer un oubli ; celui dans lequel est tombé Frans Masereel (1889 – 1972), illustrateur, peintre, dessinateur et « maître graveur » belge (1). Son parcours exceptionnel explique en grande partie pourquoi il reste méconnu dans l'espace francophone, tant en Belgique qu'en France. Né en 1889 sur la côte belge, au sein de la grande bourgeoisie de Flandres (qui, à l'époque, pour marquer son statut social parlait français), il fait des études d'art à Gand. Mais dès 1912, il s'installe à Paris afin de suivre ses modèles, qui dessinaient dans l'hebdomadaire satirique L'Assiette au beurre. Au déclenchement de la Première Guerre Mondiale, il est d'abord patriote avant de partir, sous l'influence de Henri Guilbeaux, en Suisse et de rejoindre le camp des « pacifistes internationalistes ». Dès lors, il fut considéré comme réfractaire par l' état belge qui le priva de passeport jusqu'en 1929 ! Entre temps, il revînt s'installer en France où il vivra jusqu'à sa mort.

En raison de sa situation paradoxale d'« exilé » européen, de sa connaissance des langues (il parlait français, néerlandais, allemand et il apprit le russe dans les années 30) et de la multiplicité de ses activités, à travers sa biographie, c'est le tableau d'une certaine Europe intellectuelle que dresse ce livre. Ami intime de Romain Rolland et de Stefan Zweig – d'ailleurs cette biographie s'appuie sur nombre de leurs lettres –, il est proche également des Allemands George Grosz et du poète prolétarien et communiste (ministre en République Démocratique d'Allemagne (RDA) après guerre) Johannes R. Becher, et des Français Henri Barbusse, René Arcos (fondateur de la revue Europe ), et de bien d'autres encore. Mais c'est en Allemagne qu'il est le plus connu (très tôt Stefan Zweig et Klaus Man ont écrit des essais sur lui).

La partie de l'essai traitant l'entre-deux-guerres est la plus passionnante et la plus importante quantitativement (près de ¾ du livre) tant Masereel est en phase avec les remous de son époque, et peut-être aussi parce que cette période correspond à sa plus grande créativité. Les années de guerre passées en Suisse sont fondamentales ; que ce soit au niveau de l'expérimentation artistique ou dans la construction d'amitiés très solides au sein d'une communauté intellectuelle pacifiste, ultra minoritaire et en butte aux attaques de toutes parts. Par le biais de ses amitiés avec le poète é mile Verhaeren, l'architecte Henry Van de Velde, l'écrivain Roger Avermaete, et de ses collaborations aux revues, nous est offert un aperçu des riches débats et activités intenses du milieu culturel belge de l'entre-deux-guerres. Mais le parcours de Masereel, du pacifiste dégoûté par la Première Guerre Mondiale au compagnon de route des communistes, illustre ou exemplifie le cheminement de beaucoup d'intellectuels d'alors. Représentant de la Belgique au comité du mouvement pacifiste Amsterdam – Pleyel, il voyagea à deux reprises en URSS (en 1935 et 1936) et joua un rôle important dans les initiatives culturelles du Front Populaire. Dès cette époque et bien que partisan d'un « socialisme libertaire », il ne se permettra aucune critique envers le socialisme réel et exposera en RDA, en URSS et en Chine. Il est d'ailleurs un peu pénible que Van Parijs insiste tant sur la prétendue indépendance d'esprit, sur la liberté d'artiste de Masereel alors que celui-ci, dans les années 30, travaille à des commandes de l' é tat belge (il aura d'ailleurs droit, dans son pays, à des funérailles officielles à sa mort) et ne se permit jamais de critiquer le bloc communiste – attitude que l'auteur tente maladroitement de justifier.

Le livre s'accompagne de nombreuses illustrations qui permettent de juger sur pièces la beauté de l'œuvre (bien que très inégale) de Frans Maserel, non seulement sur des sujets d'actualités ou politiques (lors de la guerre ou dans la revue française Clarté ), mais aussi quant à l'intensité des visages et des paysages, ainsi que par rapport à l'amour (Les amoureux, Somebody loves me ).

Frédéric Thomas

(1) Notons par ailleurs la récente publication Gravures rebelles , 4 romans graphiques par Frans Masereel, Lynd Ward, Giacomo Patri et Laurence Hyde, éditions l'Echappée, 430 pages, 22 €. Voir Jean-Luc Porquet, La fièvre monte dans Le Canard enchaîné , mercredi 3 décembre 2008, page 6.

 

Anne VERNAY, Richard WALTER, La main à plume…Anthologie du surréalisme sous l'Occupation. Préface de Gérard Durozoi. Paris, Éditions Syllepse, 2008, 350 p., 30 €. novembre 2008*

Il y a déjà une vingtaine d'années, Michel Fauré publiait un livre sur l'histoire du surréalisme sous l'Occupation autour du groupe La main à plume (1). Ici, Syllepse nous offre une anthologie de textes - manifestes théoriques et poèmes (avec le fameux « Liberté » d'Eluard) - accompagnée d'une présentation, de notes bio-bibliographiques et d'un intéressant dossier regroupant des articles sur les rapports du groupe au politique (version abrégée d'un article paru dans le n°12-13 de notre revue), sur les innovations apportées au sein du surréalisme, et avec un témoignage d'une des rares survivantes du groupe.

Malheureusement, rares sont les poèmes chargés d'une certaine force : « Pays menacé de Havrenne », le réjouissant « Lettre à Nonoche » de Marco Ménegoz, qui rappelle les poèmes de Péret, et le très beau « Les Dangers de la rue Serpente » de Dotremont. Plus riches par contre sont les dessins, peintures et photographies reproduites ici (dommage cependant qu'elles ne le soient pas dans un format plus grand) : photographie d'Ubac, dessin de trottoir repris par Picasso, peinture de Dominguez et, en couverture, le beau dessin de Hérold. De même, l'apport théorique du groupe autour du romantisme, de « l'usage des objets », intelligemment éclairé par Anne Vernay dans le dossier, est loin d'être négligeable. La main à plume a ainsi adopté une approche qui s'est voulue matérialiste, « interventionniste » et scientifique, plus en résonance avec le surréalisme belge (Marcel Mariën participant aux deux groupes) qu'avec le surréalisme de Breton. D'ailleurs, la lettre du groupe envoyée à ce dernier manque à cette anthologie.

La fragilité et l'originalité de La main à plume, dans un contexte oppressant, ont la même origine : la volonté de ne pas fuir la poésie pour la réalité ni de fuir celle-ci pour la poésie, en se tenant « aussi loin de Péguy et d'Aragon [que de] M. Drieu la Rochelle ». Cependant, l'intensité des activités et des liens au sein de ce groupe de jeunes gens s'est peu traduite dans leurs œuvres d'alors et l'affirmation de Vernay selon laquelle il ne s'agirait pas d'une « simple parenthèse dans l'histoire du surréalisme », mais d'une « matrice de tout un courant » trouvant « son plein essor dans l'après-guerre » reste problématique et pas tout à fait convaincante.

Frédéric Thomas

(1) Le nom du groupe provient de Rimbaud, qui écrivait dans Une saison en enfer  : « La main à plume vaut la main à charrue. – Quel siècle à mains ! – Je n'aurai jamais ma main ».

 

David VIAL, Gabrielle ou la révolution relative , Les éditions libertaires, collection « No Futurs », 2006, 144 pages, 10 €. octobre 2007*

Après l'inauguration de cette collection de science-fiction anarchiste par François Dibot avec La cigale chantera-t-elle tout l'été ? , recueil de nouvelles fort intéressantes, voici un court roman signé David Vial. Le cadre choisi est notre proche avenir, la société capitaliste n'ayant fait qu'accentuer ses travers : la population est presque totalement urbanisée, constamment sous surveillance, et partagée entre intégrés - soumis à l'obligation de fournir une certaine quantité de travail, mais bénéficiant du plaisir imposé de consommer - et non intégrés. Ces derniers, réfractaires au conformisme extrême des villes, se débrouillent comme ils peuvent dans des campagnes désertées, en retournant souvent à une vie simple. Les seuls points de résistance urbaine sont les zones concédées aux artistes, dont la créativité les pousse à la marge du système. David Vial nous invite à suivre les parcours de trois individus : Gabrielle, une employée municipale qui rêve d'ailleurs ; Antoine, un de ses collègues, qui prend fait et cause pour les artistes et entre en résistance ; Alex, un non intégré qui vit grâce au système D. Toutefois, l'histoire de ces trois personnages, en plus d'être très linéaire et de manquer de souffle comme d'originalité, souffre d'un cruel déséquilibre : on se demande en effet quel est le rôle d'Alex, qui ne fait que passer dans le roman, même s'il se révèle être le déclencheur – inconscient - de la fuite d'Antoine hors du camp des intégrés. Par ailleurs, le message véhiculé ne dépasse pas une certaine évidence pour tous ceux qui sont familiarisés avec les thèmes de l'extrême gauche : critique de la société de consommation, du travail aliénant ou des progrès de la surveillance des populations. Tout au plus peut-on relever la condamnation implicite de l'encadrement de l'art par l'Etat sous la forme de musées ou autres, apport un peu plus personnalisé qui s'accompagne cependant d'une nostalgie partielle pour un état de nature discutable. On attend mieux du troisième titre de la collection.

Jean-Guillaume Lanuque

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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