Mouvement social

Divers

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


- Gérard BORVON, Plogoff. Un combat pour demain, Saint Thonan, éditions Cloitre, 2004.

- Jean-Marie BROHM, Pierre de Coubertin, le seigneur des anneaux. Aux fondements de l'olympisme , Paris, éditions Homnisphères, collection Horizon critique, 2008, 144 p., 12 €

- Gilles CANDAR, Guy DREUX, Une loi pour les retraites. Débats socialistes et syndicalistes autour de la loi de 1910 , Latresne, Le bord de l'eau, 2010, 325 p., 20 €

- Robert CASTEL, La discrimination négative. Citoyens ou Indigènes ?, Paris, Seuil, collection «  La République des idées », 2007, 138 pages, 11,5 €

- Frédéric CEPEDE, Eric LAFON, dir, Le monde ouvrier s'affiche. Un siècle de combat social , Codhos/Nouveau monde éditions, 2008, 128 p, 25 €

- Collectif de soutien aux Sans-papiers, Feu au centre de rétention. Janvier-juin 2008, des sans-papiers témoignent, Paris, Libertalia, Collection à boulets rouges, 2008, 157 p., 7 €

- Xavier DAUMALIN, Sylvie DAVIET, Philippe MIOCHE (dir.), Territoires européens du charbon. Des origines aux reconversions , Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence, 2006, 280 p., 28 €

- Dominique DECEZE, Services publics. La grande braderie , Paris, J.-C. Gasewitch éditeur, 2007, 282 p

- Dominique DECEZE, Gare au travail. Malaise à la SNCF , Paris, J.C. Gawsewitch, 2008, 219 p., 17,90 €

- Alèssi DELL'UMBRIA, C'est de la racaille ? Eh bien j'en suis ! A propos de la révolte de l'automne 2005 , Paris, L'échappée, 2006

- Nicolas DUBOST, Comités d'entreprise, syndicats, patrons. Le grand remue-ménage , Paris, L'Atelier, 2007, 150 p

- Vincent DUCLERT, Alfred Dreyfus, L'honneur d'un patriote, Paris, Fayard, Sources, Bibliographie, Chronologie, Index, 1259 p., 30 euros.

- Gérard FILOCHE, Les caisses noires du patronat. L'argent sale de l'Uimm et du Medef , Paris, JC. Gawsewitch, 2008, 191 p

- Gérard FILOCHE, Salariés, si vous saviez… Dix idées reçues sur le travail en France , Paris, La Découverte , 2008, 134 pages, 10 euros

- Gérard FILOCHE, « La vie, la santé, l'amour sont précaires. Pourquoi le travail ne le serait-il pas ? Faut il brûler le code du travail ?, Paris, Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 2006

- Annie FOURCAULT, Emmanuel BELLANGER, Mathieu FLONNEAU, Paris / Banlieue. Conflit et solidarités , Paris, Créaphis, 2007, 478 pages, 25 €. Et Alain FAURE, Claire LEVY-VROELANT, Une chambre en ville. Hôtels meublés et garnis parisiens (1860-1990), Paris, Créaphis, 2007, 383 pages, 32 €

- Nico HIRTT et Bernard LEGROS, L'école et la peste publicitaire , Bruxelles, Aden, 2007, 144 pages, 9 euros

- E. J. HOBSBAWM, Les bandits, Zones, La Découverte, Paris, 2008, 217 pages, 14 €

- François JARRIGE, Face au monstre mécanique. Une histoire des résistances à la technique , Paris, Imho, collection « Radicaux libres », 2009, 172 pages, 15 euros

- Maurice JOINET, Les grandes heures du mouvement ouvrier dans la Nièvre , Association culturelle ouvrière nivernaise, 1999,173 p

- Eddy KHALDI et Muriel FITOUSSI, Main basse sur l'école publique, Paris, Demopolis, 2008, 224 p., 20 €

- Patrick LEHINGUE, Subunda. Coups de sonde dans l'océan des sondages , Bellecombe-en-Bauges, Editions du croquant, collection Savoir / Agir, 2007, 272 pages, 18,50 euros

- Jean-Paul MALRIEU, Dans le poing du Marché. Sortir de l'emprise libérale , Toulouse, Rue des gestes, 2008, 154 p. 14€

- Gérard MAUGER, La sociologie de la délinquance juvénile , Paris, La Découverte, Collection Repères, 2009, 122 p

- Jean-Marie MIGNON, Une histoire de l'éducation populaire , Paris, La Découverte, collection Alternatives sociales, 2007, 264 pages, 24 euros

- Robert MUCHEMBLED, Une Histoire de la Violence , Paris, Seuil, « L'Univers historique », 2008, 500 p., 21,50 €

- Baptiste MYLONDO, Ne pas perdre sa vie à la gagner. Pour un revenu de citoyenneté , Paris, Homnisphères, collection Expression directe, 2008, 144 pages, 12 €, préface de Paul Ariès

- Jean-Philippe OULD AOUDIA, La bataille de Marignane , Paris, Tirésias, 2006, (complété d'un texte de Jean-François Gavoury), 200 pages, 20 euros

- Marc PERELMAN, Le sport barbare. Critique d'un fléau mondial , Paris, Michalon, 2008, 96 pages, 12 euros

- PIECES ET MAIN D'OEUVRE, Aujourd'hui le nanomonde. Nanotechnologies un projet de société totalitaire , Montreuil, L'échappée, collection Négatif, 2008, 432 pages, 15 euros

- PIECES ET MAIN D'OEUVRE, RFID : la police totale. Puces intelligentes et mouchardage électronique , Montreuil, L'échappée, collection « Négatif », 2008, 80 pages, 6 euros

- PIECES ET MAIN D'OEUVRE, A la recherche du nouvel ennemi. 2001-2025 : rudiments d'histoire contemporaine , Montreuil, L'échappée, collection « Négatif », 2009, 216 pages, 13 euros

- Michel PIGENET (sdd), Retraites. Une histoire des régimes spéciaux , Paris, ESF, 2008, 95 pages, 13 €

- Jean RAGUENES, De mai 68 à Lip. Un dominicain au cœur des luttes , Paris, Karthala, 2008, 288 p., 26 €

- Martine RAVACHE, Les années cool. Une jeunesse de rêves , Paris, Panama, 2006

- André SCHIFFRIN, Allers-retours, Paris, Liana Levi, 2007, 285 pages, 22 €.

- Isabelle STENGERS, Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, Paris 2009, Les Empêcheurs de penser en rond, Editions La Découverte, 205 p., 13 €

- Patricia TOUCAS-TRUYEN, Michel DREYFUS, Les Coopérateurs. Deux siècles de pratiques coopératives , Paris, Editions de l'Atelier, 2005, 430 pages, 50 €

- Maxime VIVAS, La face cachée de Reporters sans frontières. De la CIA aux faucons du Pentagone , Bruxelles, Aden, 2007, 272 pages, 20 euros

- Serge WOLIKOW, Jean VIGREUX (collaboration), Les combats de la mémoire. La FNDIRP de 1945 à nos jours , Paris, Le cherche midi, 2006, 275 p

 

 

 

 

 

Gérard BORVON, Plogoff. Un combat pour demain, Saint Thonan, éditions Cloitre, 2004.

Ce livre s'inscrit explicitement dans la mémoire d'un mouvement social, en l'occurrence celui de la fin des années 70 contre la nucléarisation de l'Hexagone. Son auteur, professeur de physique dans la vie, a été une des figures phares du Clin (Comités locaux d'information nucléaire) qui a organisé la mobilisation contre la construction d'une centrale nucléaire à Plogoff, en Bretagne. Son livre retrace cette lutte (et quelques autres, comme la grande manifestation de 1977 contre Malville, le surrégénérateur de la région lyonnaise). Dans une perspective essentiellement chronologique, il décrit par le menu les actions entreprises pour informer et dénoncer ce projet. Son récit est parsemé de nombreuses anecdotes (ainsi, à titre d'illustration, la rencontre assez improbable entre des manifestants bretons et des policiers bretons à Malville) qui rendent le récit vivant, parfois picaresque. Finalement, Plogoff ne sera pas construit car un 10 mai 1981 le candidat Mitterrand est élu. Parmi ses propositions, l'abandon de la construction de la centrale de Plogoff. Mais pour en arriver là, une forte mobilisation (dont on peut regretter que la dimension nationale soit ici négligée. Après tout, il y eut des comités Plogoff à travers toute la France) a été nécessaire. Les animateurs de cette campagne (dont on aimerait connaître un peu plus la sociologie) s'étaient dotés de moyens importants, dont une radio libre (interdite à l'époque). Si le PCF est régulièrement brocardé au fil des pages pour son soutien indéfectible au nucléaire, les composantes politiques du mouvement ne sont guère évoquées. Si Plogoff n'a pas été construit, le combat se poursuit toujours une vingtaine d'années plus tard ainsi que nous y invite la dernière reproduction (parmi plusieurs autres, en couleur) de l'affiche du Tour de France pour sortir du nucléaire qui s'est déroulé en mai 2004.

Georges Ubbiali.

 

Jean-Marie BROHM, Pierre de Coubertin, le seigneur des anneaux. Aux fondements de l'olympisme , Paris, éditions Homnisphères, collection Horizon critique, 2008, 144 p., 12 €. juillet 2008*

Les dynamiques éditions Homnisphères publient, à l'approche des contestés JO de Pékin d'août 2008, un nouvel ouvrage de celui qui symbolise l'histoire de la « théorie critique du sport », dans une collection d'ailleurs dirigée par un de ses continuateurs, Fabien Ollier (voir le compte rendu de son Footmania sur ce même site). Il s'agit en fait d'une compilation de trois articles parus entre 1976 et 1996, proposant une approche hétérodoxe - mais non exhaustive ni approfondie - du fondateur de l'olympisme contemporain. Si le premier est une présentation synthétique de l'œuvre du baron, le second est un exposé méthodologique nécessairement frustrant sur la façon de l'étudier, et le troisième une étude des JO de 1936 à Berlin, totalement condamnés, la complicité du CIO s'accompagnant de celle de Coubertin, justement. En complément, quelques extraits de ses écrits sont brièvement commentés par Brohm. On (re)découvre ainsi un homme pétri des préjugés bourgeois de son temps, partisan de la colonisation et du devoir de civilisation de la part de la race supérieure, un thuriféraire de l'harmonie sociale et de la nécessaire inégalité sociale, une vision dans laquelle le sport est un utile moyen d'apaiser les tensions et les oppositions de classes, enfin un individu obsédé par la virilité, misogyne et militariste, qui considère comme décadente l'obsession pour l'amour sexuel. Un rappel fort utile, qui ne remplace pas, mais invite à la lecture d'ouvrages plus globaux, comme Le mythe olympique ou Les dessous de l'olympisme du même auteur.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Gilles CANDAR, Guy DREUX, Une loi pour les retraites. Débats socialistes et syndicalistes autour de la loi de 1910 , Latresne, Le bord de l'eau, 2010, 325 p., 20 €. Juin 2010*

Mots clés : ROP, CGT, Jaurès, syndicalisme, SFIO, retraites, république, travail, Guesde, Sembat, Vaillant

En ces temps de « réformes » sur les retraites, il n'est pas inutile de se pencher sur la manière dont le mouvement ouvrier, socialiste et syndicaliste, a analysé la première grande loi sur cette question. C'est en effet en 1910 qu'est voté en France la première loi instituant un système de retraites destiné à l'ensemble de la population laborieuse, la loi dite ROP, retraites ouvrières et paysannes. Sur cette première loi, il existe un livre de référence de Bruno Dumons et Gilles Pollet, L'Etat et les retraites. Genèse d'une politique , Belin, 1994. La Loi ROP fut un échec, qui ne permit pas le développement réel d'un système de retraites. Après la loi sur les Assurances sociales de 1930, il faudra en fait attendre la création de la Sécurité sociale en 1945 pour qu'un système pérenne de retraites soit créé en France. Néanmoins la loi ROP fut l'occasion d'une critique vigoureuse de la part de la gauche parlementaire et syndicale. Aussi bien au Parlement, par l'intervention de parlementaires SFIO qu'au congrès de la CGT, la gauche dénonça cette « loi pour les morts », car elle accordait une pension à un âge (65 ans) que les ouvriers n'atteignaient pas. Cet ouvrage est précédé par une introduction de Gilles Candar, historien reconnu du socialisme et conclut par une postface de Guy Dreux. L'un et l'autre dessine une véritable ode au génie de Jaurès qui, selon eux, domine totalement le débat à gauche par la hauteur de ses vues et surtout, par le caractère pragmatique de ses positions. Candar appuie d'ailleurs allégrement sur cet aspect en suggérant que le refus des révolutionnaire (l'extrême gauche de la SFIO, Lafargue ou Gustave Hervé, ou la CGT) de la loi cache sur le fond une attitude beaucoup plus modérée, tant il est vrai que les révolutionnaires sont des réformistes qui s'ignorent. Par delà cette appréciation, s'offre une anthologie thématique des des prises de postions de la gauche sur cette loi. En cinq chapitres (Les retraites pour qui et pour quoi ?, La cotisation ouvrières ; La capitalisation ; La loi ; et l'avenir des travailleurs), le lecteur découvrira avec intérêt des débats qui ne sont pas sans écho avec les questionnements actuels sur les retraites. Il ne s'agit bien entendu pas de calquer les interrogations et les positions d'il y a un siècle sur les enjeux actuels. Néanmoins, par delà la question de la République sur laquelle insistent un peu lourdement les deux auteurs de cette anthologie, c'est bien toujours la question de la place et du rôle du salariat, de la nature du socialisme, qui se dessine en filigrane. Un travail et une lecture utile.

Georges Ubbiali

 

Robert CASTEL, La discrimination négative. Citoyens ou Indigènes ?, Paris, Seuil, collection «  La République des idées », 2007, 138 pages, 11,5 €. juin 2009*

Mots clés : jeunesse, banlieues, bandes.

Ecrit après les émeutes de l'automne 2005, le livre de Robert Castel se veut une réflexion sur les causes du malaise des banlieues, et propose en même temps une nouvelle orientation pour tenter de le résoudre.

Les quatre premiers chapitres constituent un rappel des causes classiques qui ont conduit à la marginalisation des quartiers : cités dortoirs hâtivement construites où ces populations pauvres sont comme « assignées à résidence », discrimination policière avec contrôles d'identité multiples et gardes à vue accompagnées d'injures racistes, bavures peu sanctionnées. Quant à l'école, ayant longtemps joué le rôle d'ascenseur social, si « elle n'exclut pas, désormais elle expulse ceux qu'elle est incapable d'intégrer » (l'itinéraire de Madzou en est une illustration, voir son J'étais un chef de gang chroniqué sur ce site). Et les familles d'immigrés ont bien du mal à mobiliser les ressources utiles à la réussite scolaire. « Il est certainement injustifiable de brûler des écoles », poursuit le sociologue, « mais les promesses de l'école auxquelles ils auraient voulu croire (les jeunes des banlieues) resteront pour eux lettre morte » (p.53). Ils sont beaucoup plus frappés par le chômage que la moyenne, et les diplômés ont l'impression de se heurter à « un plafond de verre ». Or, la plupart de ces jeunes – contrairement au désir qu'avaient pu avoir leurs parents – n'ont aucune envie de retourner au pays. Selon une enquête de 1992, 87% des jeunes Algériens déclarent que le français est leur langue maternelle, seuls 28% comprennent l'arabe ou le berbère. Même détachement par rapport à la religion : selon les Renseignements Généraux, dans le déclenchement et le déroulement des événements de l'automne 2005, la référence religieuse ne joue aucun rôle. Actuellement les banlieues françaises ne sont pas encore des territoires ethniques, mais n'y a-t-il pas le risque de voir ces populations stigmatisées retourner le stigmate et s'affirmer arabes ou noires, à défaut d'être reconnues comme membres à part entière de la nation française ?

Pour éviter ce risque – et c'est l'objet du 5 e et dernier chapitre – l'auteur propose, en signe de « respect » envers ces populations d'origine coloniale, de rompre avec une conception rigide, monolithique de l'appartenance nationale. Pourquoi les obliger à renoncer à toute spécificité, à faire le deuil de toutes leurs appartenances ? Une République multi-culturelle est-elle possible ? Mais jusqu'où peut-on aller pour « intégrer des éléments d'une culture venue d'ailleurs » ? (p.110). Jusqu' à accepter le voile et l'excision ? L'auteur ne se risque pas à entrer dans le détail, mais selon lui le temps presse, car le danger est grand de voir ces jeunes se replier sur eux-mêmes, « se renfermer dans un entre-soi communautaire ».

Salles Jean-Paul

 

Frédéric CEPEDE, Eric LAFON, dir, Le monde ouvrier s'affiche. Un siècle de combat social , Codhos/Nouveau monde éditions, 2008, 128 p, 25 €. janvier 2009*

Le monde ouvrier s'affiche est d'abord une exposition dont ce livre n'est que le catalogue ; sa richesse iconographique ne peut que laisser des regrets à ceux qui –trop nombreux- n'eurent vent de celle-ci à la Galerie Becke-Odille-Boïcos qu'après-coup, une fois les portes refermées. Gageons que le Codhos, pierre angulaire de cette manifestation, puisse réitérer l'expérience.

En ouverture du catalogue, Christian Delporte présente l'évolution d'un siècle d'affiches ouvrières, de l'art prolétarien à l'art de la communication . L'on voit que l'affiche fut d'abord tract où primait le texte avant que la césure de l'Atelier des Beaux arts de 68 ne rompe cette tension au profit du graphisme avant que de s'édulcorer (se perdre ?) dans le marketing. La perspective cavalière met en appétit, prépare à des présentations plus précises d'ouvriers à l'affiche par Danielle Tartakowsky. L'ouvrier, et non l'affiche ouvrière ; soit des lacunes assumées dans cette présentation (p 31). Mais au final, ce corpus constitué à partir d'affiches tirées des fonds d'organisations, de centres d'archives, cerne une évolution, rappelle des figures cardinales de la geste ouvrière : le mineur puis le métallurgiste, les travailleuses… Les courtes pages consacrées à l'art de dire l'organisation (CGT, CFTC, FO, CFDT…) par l'image s'attachent à monter qu'en matière d'ancrage identitaire l'affiche est un outil de choix : ainsi de Force ouvrière et son inscription dans le temps long du mouvement ouvrier (p 83-85). La trop courte page 79 consacrée à la CGT qui se donne un genre à l'orée de 1990 quand prévalait auparavant la virilisation du syndicat esquisse ce que l'histoire du mouvement ouvrier par l'affiche peut gagner par des investigations proches de l'histoire culturelle. Car finalement dans l'affiche résonne une geste, une manière d'être à l'espace social, une représentation de soi, de l'organisation… A ce point, la conclusion d'Eric Lafon et Frédéric Cépède – L'ouvrier dans l'affiche, et maintenant - mesure une disparition. Le monde ouvrier n'occupe plus l'affiche, sinon de manière excessivement allusive. Le propos fait écho aux analyses d'Antoine Prost sur la centralité perdue de la classe –et de l'histoire- ouvrière. Au terme d'une histoire séculaire, demeure à l'extrême gauche la tentation du texte chez LO et le choix du slogan à la LCR ( nos vies valent plus que leurs profits ) attestant de deux positionnements ; mais finalement, comme pour les partis de gauche, l'ouvrier n'est plus l'image des partis de gauche , car la classe ouvrière a évolué. Son continent s'est morcelé, si tant est qu'il fut un jour compact. Et les auteurs de noter alors qu'à cette progressive disparition correspond les glissements sémantiques du PCF, parti ouvrier, de l'ouvrier aux gens, au peuple … S'il était alors un court regret à formuler, ce serait sur le face à face PS-SFIO/PCF, présent dans les affiches mais jamais totalement abordé : si les organisations syndicales se disent par l'affiche, si le PCF s'affirme ainsi parti ouvrier (p 88), quid de la SFIO, du PS ? La matière pourtant, à contempler les reproductions, ne manque pas.

Tel quel donc, l'ouvrage séduit, introduit à une histoire de la représentation ouvrière par l'affiche que l'on aimerait encore poursuivre, les pages refermées. La bibliographie invite le lecteur à poursuivre ses investigations ; le guide des sources comble le curieux comme le chercheur.

Vincent Chambarlhac

 

Collectif de soutien aux Sans-papiers, Feu au centre de rétention. Janvier-juin 2008, des sans-papiers témoignent, Paris, Libertalia, Collection à boulets rouges, 2008, 157 p., 7 €. Avril 2009*

Mots clés : Sans-papiers, centre de rétention, immigration.

La lecture et l'achat de ce livre sont indispensables pour tout citoyen, militant ou non. Cet ouvrage, rédigé par un collectif anonyme, relate des situations terribles, au pays des droits de l'homme, de la liberté, des valeurs de la Révolution française… dans une France qui, fait assez rare, possède une sous-secrétaire d'Etat aux Droits de l'homme dans son dernier gouvernement. Ce livre est donc un recueil de témoignages insupportables sur ce que doivent subir les étrangers arrêtés sans papiers dans la France de Sarkozy en 2008.

Le collectif a recueilli, entre janvier et juin 2008, les témoignages téléphoniques de personnes prisonnières dans le centre de rétention de Vincennes (Centre de Rétention Administrative, CRA). Certains de ces témoignages ont été publiés dans des journaux ou en ligne. Les motivations du collectif sont diverses : témoigner des manifestations, des actions à chaud et témoigner «  à froid » sur le quotidien des retenus. Le collectif veut également reprendre la parole aux experts et expliquer ainsi ce processus inhumain de reconduite forcée à la frontière. Il convient de rappeler que la mise en rétention est une décision administrative, selon une procédure proche de l'absurde.

Les manifestations à l'extérieur et à l'intérieur du CRA de Vincennes ont été nombreuses depuis janvier 2008, le 23 janvier étant le premier jour où des chambres sont brûlées. Les pratiques policières brutales et souvent à la limite de la légalité sont révélées par ces témoignages. Par exemple, la police filme ceux qui se révoltent, elle les sépare des autres détenus. Les listes des prochains expulsés sont affichées à l'avance, mais dans le cas de détenus révoltés, ils ne sont pas prévenus de leur expulsion. Les modes d'action à l'intérieur du CRA sont variés : grèves de la faim, refus de se soumettre aux procédures administratives, refus de se laisser compter, feux et incendies et malheureusement tentatives de suicides ou de mutilations. Les témoignages sur le quotidien des détenus ont un aspect répétitif, mais ils constituent un élément efficace de narration pour cerner les conditions de vie et le climat qui peuvent régner dans ces centres de rétention. Ainsi les détenus n'ont pas droit aux stylos, ni aux portables avec caméra, ils doivent subir des alarmes en plein milieu de la nuit et souvent de manière répétée. « […] Les gens et les flics se foutent de la grève de la faim. Ils se foutent des sans-papiers. Ils s'en foutent si on crève. […] Quand j'étais dehors, je travaillais. J'allais boire des verres après le travail. Je sortais avec mes amis. Je me foutais du reste. Quand j'ouvrais le journal je ne m'intéressais qu'aux gros titres. Pour les gens c'est pareil. […] Moi, j'ai deux avocats, j'écris des lettres mais les juges s'en foutent. Ils ont des objectifs à atteindre. Ils ne cherchent pas à comprendre. Même si tu n'es pas expulsé, tu restes ici trente-deux jours. Quand tu sors, tu as tout perdu. Tu n'as plus d'appartement parce que tu n'as pas pu payer ton loyer. Tu n'as plus de travail parce tu n'y es pas allé. Certains parmi nous ne savent ni lire ni écrire le français. Quand ils vont chez le médecin pour un mal de tête, il leur donne un cachet pour les fous qui endormirait un éléphant. […] » (p. 74). Certains témoignages décrivent une réalité difficilement soutenable : « […] Pour refuser d'embarquer, un mec a eu une idée incroyable. Il s'est chié dessus. Il s'est tout étalé sur lui. Ils n'ont pas pu l'expulser. Ils l'ont ramené au centre. Le lendemain, ils sont venus le rechercher. Ils l'ont attaché avec du Scotch et ils l'ont enroulé dans un film plastique. Ils l'ont pris et ils l'ont expulsé comme ça. » (p.76). Les détenus relatent également les brutalités policières fréquentes, le comportement ambigu de la CIMADE, qui visiblement ne conteste pas les violences policières, elle semble militer pour une meilleure « gestion » des expulsions. A la lecture de certains témoignages, il est difficile de ne pas faire l'analogie avec d'autres camps de rétention, d'autant que les tentatives de suicides, les automutilations sont relativement nombreuses. (Nous signalons d'ailleurs sur cette même problématique de la rétention, l'ouvrage de Marc Bernardot, Camps d'étrangers , Bellecombe-en-Bauges, Editions du croquant, coll. Terra, 2008, p.223, chroniqué sur notre site).

On comprend aisément la nécessité pour les détenus de transmettre ces informations vers l'extérieur, vers les journaux, pour susciter le soutien par le plus grand nombre. Il convient de rappeler que ces situations à Vincennes ont été médiatisées partiellement, « grâce ou à cause » des incendies du CRA 2 le 22 juin 2008 suite à la mort du tunisien Salem Essouli ; mais il est question de 25 000 expulsions par an et de 35 000 retenus. Seul le côté anonyme de cet ouvrage nuit au propos. En effet, le récit à la première personne du pluriel induit un sentiment étrange d'écrits anonymes dont on ne connaît pas par définition l'auteur et donc ceci introduit un doute quant à la véracité des propos tenus. Parce que la réalité décrite est également difficilement soutenable. Le témoignage anonyme des retenus apparaît lui comme allant de soi, puisqu'ils aggraveraient leur situation en rendant public leurs patronymes. Au fil des pages et des témoignages, des sentiments de honte, de culpabilité mais aussi de révolte se développent chez le lecteur, et bien que l'on ait déjà entrevu des images sur ces situations, leur récit ordonné, chronologiquement, déclenche une prise de conscience. « Les autorités ont beau parler, la réalité de l'intérieur du centre est qu'on est pas traité comme des humains. On est des sans-papiers, on n'est pas traité comme des humains. » (p.122)

Yannick Beaulieu

 

Xavier DAUMALIN, Sylvie DAVIET, Philippe MIOCHE (dir.), Territoires européens du charbon. Des origines aux reconversions , Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence, 2006, 280 p., 28 €. Juin 2007*

Cet ouvrage sur le charbon recueille les Actes d'un colloque tenu à Aix-en-Provence en 2004. Il fait la part belle aux réalités locales (bassin houiller des Bouches-du-Rhône mais aussi mines de bauxite), éclairées par des études concernant d'autres aires géographiques.

La contribution de X. Daumalin et Olivier Raveux, complétée par celle de Ph. Mioche et par le texte de Robert Mencherini sur l'implantation du socialisme dans le bassin minier, fait le point sur la naissance et le développement de l'activité charbonnière en Provence. Après des années 1830-1840 très difficiles pour les mineurs – le charbon était remonté au moyen de couffins d'une vingtaine de kilos portés sur le dos par des enfants empruntant les escaliers de la descenderie – la mine se mécanise. Confrontées au manque de main d'œuvre, comme dans d'autres bassins miniers, les compagnies sont obligées de construire des cités pour leurs ouvriers, de mettre en place des caisses de secours (dès 1865) et à l'aide de l'Eglise, de faire preuve de paternalisme : « En attachant la population ouvrière au sol, en augmentant son bien-être, nous remplissons un devoir en même temps que nous faisons une chose utile à nos véritables intérêts », explique crûment un dirigeant patronal. En son temps, Rolande Trempé avait fait les mêmes observations pour les mines de Carmaux. L'organisation des mineurs, évoquée par Mencherini, est donc tardive, 1903 pour le syndicat, 1905 pour le parti. Après 1920, le Parti communiste ne parvient pas à s'implanter vraiment, les principales positions électives étant occupées par des militants restés fidèles à la « vieille maison », souvent syndicalistes mineurs. Même en 1936, malgré ses progrès, le PCF n'empêche pas la réélection du député socialiste Félix Gouin. De même, après la guerre, sur 10 municipalités ouvrières, 7 sont dirigées par la SFIO, ce qui explique le succès du syndicat Force ouvrière (FO) à sa création. Le texte de G. Chastagneret sur les Asturies et celui de Q. Outram et N. Fishman sur les mines anglaises complètent ce dossier sur les origines.

Semblable approche comparatiste est mise en œuvre pour étudier les reconversions : réhabilitation des paysages dans les anciens bassins de lignite de l'ancienne Allemagne de l'Est (Michel Deshaies, Nancy 2), reconversion « ratée » du bassin de Decazeville (Alain Boscus, Toulouse le Mirail) ou encore dans le Nord-Pas-de-Calais. En Provence, un plan social avantageux a eu rapidement raison de la résistance des syndicats, mais beaucoup d'anciens mineurs ont du mal à vivre leur nouvelle condition de « jeunes retraités ». De même la ré-industrialisation des régions minières a été souvent un échec, particulièrement grave à Deacazeville. Un ouvrage riche, conclu par Denis Woronoff (historien spécialiste de l'industrie) et accompagné d'une bibliographie très complète.

Jean-Paul Salles.

 

Dominique DECEZE, Services publics. La grande braderie , Paris, J.-C. Gasewitch éditeur, 2007, 282 p. Juin 2007*

Ce journaliste s'était fait remarquer par la publication d'une vigoureuse dénonciation des conséquences de la privatisation de France Télécom, La machine à broyer sur les conditions de travail et sur la santé au travail. Avec ce nouvel essai, il élargit son propos à l'ensemble des services publics. Sous une forme très agréable à lire, il brosse un état des lieux des différents services publics en France : école, santé, transport, etc. Son constat est profondément inquiétant : l'ensemble des services publics, entreprise par entreprise, est soumis à un vaste plan de découpage par activité, préalable à leur privatisation. Le principe de cette découpe par activité s'illustre de manière très claire par la SNCF, désormais tronçonnée en autant de « centre de profits » qui doivent tous dégager des bénéfices, sous peine d'être transférés au secteur privé. Cette « rationalisation », vise à faire entrer de manière croissante le principe de la concurrence dans des domaines où cette dernière n'était précisément pas en mesure d'apporter les services requis. On le voit bien avec l'exemple de l'école, analysé de manière un peu rapide, hélas. L'éducation devenant de plus en plus un marché pour des prestataires privés, là aussi, la rationalité conduit à fermer de nombreuses écoles, en particulier rurales, conduisant à une accélération de la désertification, au recul d'une école de proximité et à une augmentation des distances parcourues par les élèves, ce qui a une incidence sur leur attention durant la journée et sur la pollution. Nourris de très nombreux exemples, ce livre dresse un portrait sans concession de ce recul des principes collectifs au profit d'une individualisation marchande. Selon l'auteur, la privatisation engagée depuis quelques années, gouvernement de gauche et de droite compris, « n'a pas fait mieux depuis la vente des biens nationaux après la Révolution française » (p. 271). Un cri d'alarme qui, souhaitons le, permettra de nourrir les mobilisations sociales, dont il est largement fait état au fil des pages du livre.

G.U.

 

Dominique DECEZE, Gare au travail. Malaise à la SNCF , Paris, J.C. Gawsewitch, 2008, 219 p., 17,90 €. Décembre 2009*

Mots clés : Travail, conditions de travail, train, SNCF.

Dans le prolongement d'un ouvrage précédent ( La machine à broyer, 2008) consacré à France Télécom, le journaliste se penche cette fois ci sur le cas de la SNCF. A partir d'un rapport commandé par le comité d'établissement des cheminots du Nord-Pas-de-Calais, dont le secrétaire préface l'ouvrage, il dresse un portrait alarmiste de la dégradation des conditions de travail dans l'entreprise publique. Comme d'autres entreprises des services publics (lire également son ouvrage Service publics. La grande braderie , compte rendus sur ce site), la SNCF se voit soumise de plus en plus frontalement aux critères de fonctionnement et de rentabilité du secteur privé. Le résultat se mesure aisément dans une intensification du travail et une dégradation concomitante des conditions d'exercice du métier. Des métiers devrait-on plus justement écrire, car un des principaux mérites de ce livre consiste précisément à montrer que derrière les « roulants », les conducteurs, de nombreuses autres catégories de salariés travaillent également à la SNCF. Le chapitre consacré au triage est ainsi particulièrement éclairant sur la dégradation des conditions de travail. Le livre s'appuie sur de nombreux chiffres, fruit de l'expertise menée par un cabinet spécialisé. La souffrance au travail à la SNCF est devenue un fait banal et quotidien, en même temps qu'augmente l'amplitude des horaires de travail, le travail de week-end devient systématique ainsi que le travail à flux tendus. La parole des médecins vient ponctuer tout au long de ces chapitres le constat dressé par les salariés, en contact direct avec ces conditions dégradées. Afin de pallier les limites d'une enquête reposant seulement sur une analyse régionalisée, Decèze a élargit son point de vue, sur la base d'une documentation et d'une bibliographie dont il fournit la liste en fin de volume et confère à ce dernier une dimension de document de travail. Si l'on peut regretter que ce livre apparaisse un tantinet comme essentiellement nourri de témoignages, il possède en même temps la capacité de toucher un large public pas nécessairement au fait des analyses développées au fil des pages. De ce point de vue, Gare au travail représente un document grand public de sensibilisation aux questions sur les conditions de travail contemporaines.

G.U.

 

Alèssi DELL'UMBRIA, C'est de la racaille ? Eh bien j'en suis ! A propos de la révolte de l'automne 2005 , Paris, L'échappée, 2006. décembre 2006*

Dans ce court texte (moins de 100 pages), l'auteur pousse une « gueulante » pour affirmer tout le bien qu'il faut penser des émeutes qui ont agité les banlieues des principales villes françaises durant l'hiver dernier. A partir d'une position libertaire affirmée (« voter n'est pas un acte, c'est une délégation de pouvoir. Réduire l'énergie d'une révolte à la simple participation aux scrutins électoraux, c'est la court-circuiter », p. 94), il en appelle au sens de la révolte contre les infra-conditions de vie réservées à ceux qui habitent en banlieue, lieu du ban comme il le rappelle dans le titre d'un de ses chapitres. Il voit dans les jacqueries une forme particulièrement radicale de remise en cause de la société d'oppression, au point de critiquer les adultes qui se sont interposés quand certains jeunes ont voulu incendier les écoles, au nom du fait que ces adultes ne se sont pas montrés très actifs pour dénoncer les brutalités policières.

La tendance du propos est de surpolitiser un mouvement qui portait une conscience assez peu claire de sa propre oppression, dans un désordre qui nuit au propos. On passe ainsi rapidement d'une critique de l'urbanisme à une dénonciation, quelques paragraphes plus loin, de l'automobile, symbole de « l'enfermement croissant des néo-urbains dans des trajectoires solitaires : elle offre une liberté de mouvement en échange d'un isolement croissant, qui rend cette liberté illusoire », p. 36. On eût aimé que ce discours soit porté par les jeunes qui lui ont donné une solution nettement plus radicale sous la forme de cocktails Molotov !! Il n'est pas sûr néanmoins que la sérialisation automobilistique ait beaucoup régressé depuis.

Ces proclamations enfiévrées sur la portée critique du mouvement des banlieues s'accompagnent de déclarations nettement plus ambiguës sur l'excès d'Etat, que ne dénierait pas un libéral bon teint, ainsi qu'en atteste le passage suivant «  La désintégration des liens familiaux, de voisinage, de toute forme d'entraide directe au profit de l'assistance impersonnelle de l'administration, et la quasi impossibilité de se démerder par des petits métiers indépendants dans un pays aussi réglementé (… ) », p. 77, souligné par moi. La dénonciation sans distinction du monde entier (même Sud Rail est accusé, p. 89, de soutenir la LSQ, loi sur la Sécurité quotidienne) finit par lasser un lecteur qui n'en peut mais et qui ressort étourdi par une démonstration qui aurait mérité un peu plus de rigueur pour convaincre.

G.U.

 

Nicolas DUBOST, Comités d'entreprise, syndicats, patrons. Le grand remue-ménage , Paris, L'Atelier, 2007, 150 p. septembre 2007*

A la grande époque de l'établissement en entreprise, militant révolutionnaire à Révolution – scission maoïsante de la Ligue Communiste – , Nicolas Dubost était parti travailler à Renault Flins. Il en avait tiré un très beau livre de témoignage, Flins sans fin , publié chez Maspéro en 1979. Quelques trente ans plus tard, il nous revient avec un nouvel ouvrage. Comme on aurait aimé que l'histoire s'arrête !!! Depuis presque 20 ans, Dubost est devenu responsable d'une structure de formation des élus des comités d'entreprises. Le moins qu'on puisse dire est que l'évolution est assez radicale, dans le sens précisément de la déradicalisation… Une phrase suffit à résumer le propos tenu tout au long de ce nouvel opus : «  Et pourtant, la vie n'est-elle pas une suite de compromis au quotidien ?  », p. 44. Ce livre n'est qu'un long plaidoyer pour la négociation permanente et la « positive attitude » entre les institutions représentatives du personnel et les employeurs. Atttitude, selon lui, nécessaire pour ne pas «  bloquer l'évolution nécessaire de notre société  », p. 134. Bref, mis à part qu'il n'est pas écrit pas un représentant patronal ce livre mériterait de figurer parmi les manuels de base de la gestion intelligente des ressources humaines. Pour ceux qui essaieraient de comprendre un peu mieux les enjeux stratégiques de tels organes, il faut hélas aller lire ailleurs. Reste un ouvrage informé et vivant sur les dernières évolutions des CE. C'est mieux que rien, mais ce n'est pas grand-chose non plus.

G.U.

 

Vincent DUCLERT, Alfred Dreyfus, L'honneur d'un patriote, Paris, Fayard, Sources, Bibliographie, Chronologie, Index, 1259 p., 30 euros. novembre 2006*

Bien sûr l'affaire Dreyfus est connue, grâce à d'excellents ouvrages qui ont précédé celui-ci (par exemple celui de Jean-Denis Bredin, l'Affaire, Julliard, 1983). Le livre de V. Duclert, dont la publication coïncide avec le centenaire de la réhabilitation de Dreyfus, n'apporte pas de révélations, son originalité est de nous faire vivre l'affaire à partir de ses deux principaux protagonistes, Alfred et Lucie Dreyfus. C'est ce qui fait son prix, rend sa lecture si poignante. Peu avant d'écrire cette somme, V. Duclert éditait leur correspondance (« Ecris-moi, écris-moi longuement… ». Correspondance de l'île du Diable, Paris, Mille et une nuits, 2005).

Si Dreyfus est apparu comme le coupable idéal, ce n'est pas seulement parce qu'il était juif et que, d'origine alsacienne, il avait encore de la famille à Mulhouse désormais allemande. Ancien polytechnicien, c'était un officier d'artillerie, typique de cette aile moderniste, scientifique, de l'armée, dont l'aile passéiste, attachée à la promotion par la cooptation et non au mérite, voyait l'ascension avec inquiétude. Avide de savoir, Dreyfus était considéré comme trop curieux. Après son arrestation, tout fut interprété à charge. Certains de sa culpabilité, ses accusateurs firent tout pour l'amener à avouer : lui cachant longtemps ce qu'on lui reprochait précisément, l'interrogeant dans le plus grand secret. Son principal accusateur, le Commandant Du Paty de Clam demanda même au commandant de la prison militaire où il était incarcéré s'il n'avait pas des lampes à projection assez fortes pour surprendre Dreyfus et le « démonter » (p.126), sinistre anticipation des procès staliniens. Malgré cette « entreprise de brutalisation », Dreyfus ne s'effondre pas, il clame son innocence au procès (19-22 décembre 1894), persuadé qu'il sera acquitté par les juges militaires, ses collègues officiers qu'il estime.

Après la condamnation, Du Paty de Clam revient à la charge : soit Dreyfus avoue et il subira une déportation clémente, accompagné de sa femme, soit il persiste et son régime sera très sévère. D'ailleurs le Parlement votera une loi à la va vite, le 9 février 1895, déclarant les îles du Salut, en Guyane, lieu de déportation pour les politiques, qui étaient jusqu'ici déportés en Nouvelle-Calédonie, lieu de séjour plus amène. La propagande nationaliste, antisémite, était telle que députés et sénateurs, écrit l'auteur, ont perdu « leur capacité de protection des libertés civiles ».

Heureusement, une minorité refusera de se laisser emporter par cette vague de chauvinisme, la famille bien sûr (sa femme, son frère Mathieu, le philosophe Lévy-Bruhl, cousin de Lucie), mais aussi Bernard Lazare, le petit cercle dissident de la Revue blanche (Félix Fénéon), Lucien Herr, bibliothécaire à l'ENS, qui convaincra ses amis socialistes de se mobiliser, et notamment Jean Jaurès, qui avait hésité au début à défendre Dreyfus, car il était officier et bourgeois – sa famille possédait plusieurs usines textiles à Mulhouse. Dans Les Preuves, achevées le 29 septembre 1898, Jaurès explique pourquoi les prolétaires doivent être solidaires de Dreyfus : « Si Dreyfus a été illégalement condamné, s'il est innocent, il n'est plus ni un officier, ni un bourgeois : il est dépouillé, par l'excès même du malheur, de tout caractère de classe, il n'est plus que l'humanité elle-même, au plus haut degré de misère et de désespoir qui se puisse imaginer ».

Il ne manque rien bien sûr dans cet ouvrage, le fameux J'Accuse d'Emile Zola publié dans L'Aurore (13 janvier 1898), le procès de Rennes (août), avec l'évocation de l'intense activité de Victor Basch à la tête de la petite section locale de la Ligue des Droits de l'Homme. Mais les pages les plus nouvelles sont celles que l'auteur consacre aux 5 années de déportation en Guyane. Dreyfus est surveillé de manière ininterrompue, de jour comme de nuit, par des gardiens armés qui ont interdiction formelle de lui parler. Dans le Journal qu'il n'eut la force de tenir qu'au début, Dreyfus écrit ; « Jamais une figure sympathique, jamais ouvrir la bouche, comprimer nuit et jour son cerveau et son cœur ». Il est dans un dénuement matériel extrême, devant faire sa cuisine lui-même avec des moyens dérisoires. Sa correspondance lui est donnée avec retard, et à partir d'une certaine date, ce sont des copies des lettres arrivées qui lui sont données, vexation supplémentaire. Ce régime de terreur est aggravé le 4 septembre 1896 : il est mis aux fers la nuit (de 18 h. à 6 h. du matin), c'est le système dit de la « double boucle » qui enserre les chevilles, « mesure de sûreté » qui dure 2 mois et demi, le temps d'édifier une palissade entourant la case. Désormais, il ne voit plus la mer, la palissade rend bientôt la case insalubre, et Dreyfus ne reçoit aucune nouvelle des démarches faites en France en vue de sa réhabilitation. Il ne reçoit pas non plus de réponses aux nombreuses lettres qu'il envoie au Président de la République et aux autorités de la république. Autorités de la république actuelles qui n'ont pas jugé bon, en juin dernier, de transférer la dépouille de Dreyfus au Panthéon, ce que demandaient certains. En lui consacrant cet ouvrage, l'historien dresse une stèle remarquable à Dreyfus, et à travers lui aux hommes et aux femmes qui, confrontés à des pouvoirs tyranniques, ont conservé leur dignité.

Salles Jean-Paul.

 

Gérard FILOCHE, Les caisses noires du patronat. L'argent sale de l'Uimm et du Medef , Paris, JC. Gawsewitch, 2008, 191 p. septembre 2008*

Reconnaissons au moins cette qualité à l'animateur de la gauche du PS d'être un roquet et de ne pas lacher sa proie une fois qu'il l'a mordue. Dans ce pamphlet, la collection s'intitule « Coup de gueule », G. Filoche s'en prend, à notre grand plaisir au scandale en cours de la caisse cachée de l'UIMM. De ce qui aurait fait une bonne brochure d'agitation, il en produit un livre, un peu dans le style des « quick-livre », même si le contenu dépasse le propos immédiat. La mise à jour récente d'une caisse noire de plus de 600 millions d'euros ayant servi à financer les entreprises de la métallurgie contre les grèves est une véritable aubaine pour l'Inspecteur du travail. Il rappelle, de manière tonitruante, quelques vérités de base sur le Medef, son rôle de puissante occulte et la défense des intérêts patronaux. Jouant les naïfs, il s'étonne qu'il faille plusieurs années avant que cette affaire d'argent versé en liquide pour on ne sait trop précisément quels usages ne soit révélée au grand jour. Dans un style assez agressif, il démonte les mensonges des porte parole du Medef, réduisant à néant les arguments avancés. Selon lui, le Medef, c'est la cosa nostra en costard cravatte. Le patronat, c'est une bande de truands (le meurtre en moins), coalisés pour briser toutes les résistances ouvrières. Evidemment, il faut déjà être convaincu par le propos pour adhérer aux analyses de Filoche qui ne fait pas vraiment dans la dentelle, sans toujours être absolument convaincant. Quand les dirigeant de l'UIMM et du Medef avancent que cet argent servait aussi à « huiler les relations sociales », entendre « acheter » certaines organisations syndicales, il rappelle la politique de création et de soutien aux syndicats jaunes, dès avant la première guerre mondiale, jusqu'à aujourd'hui. Ces vérités premières méritent naturellement d'être rappelées. Pour autant, peut on absoudre certaines organisations syndicales bien actuelles de collusion (y compris financière) avec le patronat. Que la CFTC, gangrenée par l'extrême droite, que FO dans la droite ligne des fonds de la CIA ayant servi à sa création, ait pu bénéficier des largesses du patronat ne serait en rien stupéfiant. Certes, à ce stade, aucune preuve n'existe. Et Filoche a raison de le souligner. Mais ce n'est pas pour autant qu'il faille, par principe, absoudre certaines organisations syndicales.

Georges Ubbiali.

 

Gérard FILOCHE, Salariés, si vous saviez… Dix idées reçues sur le travail en France , Paris, La Découverte , 2008, 134 pages, 10 euros. aout 2008*

Dans le prolongement des ses ouvrages précédents (notamment Carnets d'un in sp ecteur du travail, SOS Sécu ou encore La vie, la santé, l'amour sont précaires. Pourquoi le travail ne le serait il pas ? ), le dynamique animateur de la revue Démocratie et socialisme , organe de l'aile gauche du PS, trotskyste tendance LCR dans ses plus jeunes années, poursuit sa décapante analyse des politiques gouvernementales à l'égard des salariés.

Le livre se lit comme une série de dix fiches, faisant le point sur les principaux points des attaques (les retraites, les 35 heures, le droit du travail, le droit au licenciement) ou sur un certain nombre de représentations (« Le salariat est en train de di sp araître », « On assiste à une dualisation du travail », « Les fonctionnaire sont des privilégiés »). Grâce à ses connaissances de terrain -rappelons que Filoche est in sp ecteur du travail dans la vie civile- alliées à un suivi très pointu des principales di sp ositions gouvernementales, le tout sublimé par un sens de la pédagogie, il rend immédiats les enjeux des différentes contre-réformes en cours dans ce domaine. On admirera par exemple la manière dont il parvient à rendre compréhensible au plus grand nombre les théories de Bernard Friot (lire son admirable Puissance du salariat , La Di sp ute , 1998) sur la différence entre impôt et cotisation.

Certes, en 12-14 pages, certaines analyses sont un peu limitées, ainsi sur l'incompatibilité du modèle de flexisécurité danoise avec la législation française, qui aurait mérité de plus amples développements pour emporter véritablement la conviction. Autre exemple, là aussi lié à la brièveté du propos, celui qui le conduit à attribuer la paternité de l'idée de sécurité sociale professionnelle au sociologue Robert Castel alors que cette conception doit tout à un rapport commandé par l'UE au juriste Alain Supiot. Malgré ses scories, ce développement consacré à la sécurité sociale professionnelle montre bien toutes les ambivalences (pour ne pas dire plus) de cette conception, présentée comme LA solution par la CGT , mais qui peut se révéler au contraire comme un cheval de Troie contre les protections collectives des salariés.

S'il n'épargne pas les initiatives de droite, sans doute à son cœur défendant, Filoche épingle plus d'une fois les politiques de la gauche (sur les 35 heures à la sauce Aubry, sur le Rapport Guigou concernant les licenciements). On s'étonne alors de la conclusion à laquelle il aboutit en proposant que le salariat soit organisé dans une seule organisation, le Parti socialiste. Ses appels à ce que le PS soit le parti du salariat tombent un peu à plat, après les pages consacrées à dénoncer son ralliement systématique aux lois inexorables du marché. Au-delà de ces conclusions politiques, le livre se lit avec plaisir.

G.U.

 

Gérard FILOCHE, « La vie, la santé, l'amour sont précaires. Pourquoi le travail ne le serait-il pas ? Faut il brûler le code du travail ?, Paris, Jean-Claude Gawsewitch éditeur, 2006. février 2007*

Ex trotskyste, dirigeant de l'aile gauche du PS, inspecteur du travail, Gérard Filoche possède toutes les qualités pour analyser les attaques en règle de la droite et du Medef (on ne sait qui épaule qui en la matière) contre le droit du travail. Ce nouvel opus propose un état du champ, largement dévasté, des réformes récentes en la matière. Le bilan est atterrant. Grâce à une connaissance très fine des questions de travail, Filoche livre une analyse convaincante des régressions en cours en matière de travail, d'emploi, de santé au travail, de salaires, de statut etc. A partir du processus de refondation sociale lancée par feu le CNPF contre les lois Aubry et les 35 h, il dissèque par le menu les multiples attaques contre les salariés. Grâce à un sens de la formule affirmée («  le licenciement, c'est la peine de mort du contrat de travail  » ou «  Quelle magnifique expression que le mot « sécurité » associé à « sociale  ». C'est ce qu'il y a de plus beau dans notre pays, cette socialisation, cette mutualisation de la protection sociale. Loin d'être une charge, c'est un bonheur !  »), son livre se lit avec facilité et entrain. Parsemé de nombreux exemples, tirés de son expérience professionnelle, sa lecture en est aisée, même dans ses passages les plus techniques, par exemple sur l'analyse des différentes lois et décrets. Il offre des citations extraites de la presse ou des déclarations patronales vraiment illustratives (lire ainsi la déclaration du patron des patrons de l'hôtellerie p. 173-74) du fond de pensée barbare qui imprègne une bonne partie du patronat et de la droite. Si la charge anti-libérale/sarkozyste est très réussie, en revanche, on sent l'auteur nettement plus en difficulté pour défendre la politique menée par le PS. Il est contraint de reconnaître le bilan pour le moins limité de la gauche plurielle, y compris sur ses mesures phares comme les 35 h. S'il avance un certain nombre de propositions pour en renverser la vapeur en matière de travail, de salaires, d'emploi, ce ne sont pas des mesures inscrites dans le programme du PS, mais celle de son aile gauche. Avec le pâle bilan de l'action gouvernementale de la gauche, il se révèle peu convaincant pour défendre son parti aux prochaines élections présidentielles. Tout ce qu'il peut avancer, c'est que «  si avec la gauche de retour, nous n'obtenons pas tout ce que nous voulons, nous pourrons quand même mieux résister, plus facilement en revenir à des combats menés sur notre terrain que sur celui de l'adversaire  », p. 156. Pas de quoi motiver ses lecteurs à porter leur bulletin pour le/la candidat/e socialiste en 2007.

G.U.

 

Annie FOURCAULT, Emmanuel BELLANGER, Mathieu FLONNEAU, Paris / Banlieue. Conflit et solidarités , Paris, Créaphis, 2007, 478 pages, 25 €.

Et Alain FAURE, Claire LEVY-VROELANT, Une chambre en ville. Hôtels meublés et garnis parisiens (1860-1990), Paris, Créaphis, 2007, 383 pages, 32 €. octobre 2007*

Accolés, ces deux ouvrages prouvent que l'histoire urbaine, principalement dans sa dimension sociale, demeure encore vivace. Paris / Banlieues se présente sous la forme d'un recueil destiné à présenter tous les éléments du débat sur l'histoire des relations entre Paris et sa banlieue . L'essentiel de l'ouvrage, après une introduction historiographique poussée, consiste en une riche anthologie doublée d'une iconographie de qualité portant sur plus de deux siècles de relations. Celles-ci, le Journal de Saint-Denis du 2 avril 1905 en donne sans doute l'une des descriptions les plus imagées : «  Paris agit avec sa banlieue un peu à la façon du monsieur qui veut se débarrasser de ses punaises : il brûle du souffre dans sa chambre et immédiatement les punaises vont chez le voisin.  » Une part des réalités et de l'imaginaire urbain banlieusard et parisien est là. Au fil de l'anthologie, s'esquissent ensuite des relations conflictuelles dont Vaillant-Couturier (1924), évoquant la banlieue rouge décrit la pérennité, par-delà la cassure haussmannienne : Paris a retrouvé en banlieue ses faubourgs . La vague, rouge et pérenne de 1935, confirme ces augures. Par définition, l'anthologie s'entend chronique. Pour qui s'intéresse au mouvement ouvrier et à ses marges, on retiendra la figure d'Henri Sellier, les premières préoccupations sur les villes satellites, les diverses descriptions de la « zone » entre la sèche statistique policière et la plume célinienne. Une chambre en ville paraît alors un utile complément à cette anthologie, par ailleurs très pointue en terme institutionnelle. Le garni, comme système, importe aux yeux des différents contributeurs qui en restituent la chronologie, et son âge d'or des années 20 et 30, jusqu'à son dernier avatar, l'hôtel de 3 e zone, supplétif miteux des manques d'une véritable politique du logement social.

En somme, au fil de ces nombreuses pages, c'est plus que le décor des luttes ouvrières, des luttes sociales, qui transparaît. C'est, de manière diffuse, un esprit des lieux qui imprègnent peu à peu le lecteur. Les figures du réformateur social, du militant communiste ou socialiste, du DAL, ou des coordinations de sans-papiers acquièrent sur cet horizon une épaisseur que peinent à restituer d'autres monographies, plus directement liées pourtant à ces objets d'étude. Tels quels, ces deux ouvrages participent en oblique des problématiques de Dissidences .

Vincent Chambarlhac

 

Nico HIRTT et Bernard LEGROS, L'école et la peste publicitaire , Bruxelles, Aden, 2007, 144 pages, 9 euros. février 2008*

Dans la lignée des ouvrages du premier dénonçant la marchandisation de l'école, Nico Hirtt et Bernard Legros (également enseignant) livrent un petit opuscule qui donne plusieurs pistes permettant de dénoncer l'intrusion de la publicité dans les enceintes scolaires, a contrario des finalités profondes de l'école. Sans aller jusqu'au cas extrême des Etats-Unis, les nombreux exemples qu'ils prennent en Belgique et en France sont déjà en eux-mêmes très inquiétants. Contre le totalitarisme publicitaire, qui postule que consommer suffit à s'épanouir, les deux auteurs opposent le barrage de la loi, le nécessaire éveil de l'esprit critique et un financement des écoles tel qu'il ne rende pas utile l'apport de fonds privés. La menace est sérieuse, les publicitaires ayant un double objectif, commercial bien sûr (tant il est vrai que les enfants influencent plus que jamais les choix d'achats des parents), mais également idéologique, en conditionnant les individus encore facilement malléables en prévision de l'âge adulte (la consommation jouant désormais pour les jeunes un « rôle d'insertion sociale »). Concrètement, la publicité et les marques s'introduisent dans les établissements scolaires par le biais de documents pédagogiques, affiches, distributeurs de boissons et de nourriture ou distribution d'échantillons gratuits. Toutefois, les auteurs vont sans doute un peu loin en dénonçant, par exemple, la publicité comme cause des émeutes des banlieues de l'automne 2005 (p.56) ou la citation de marques dans des cours sur la mondialisation : la nécessité d'exemples précis doit dans ce cas s'accompagner d'un évident sens de la nuance. Un exposé didactique très utile, qui propose pour terminer quelques solutions pour commencer la lutte, dans la lignée des mouvements anti-pub, même si on pourra toujours trouver que les mesures suggérées ne sont pas suffisamment radicales…

Jean-Guillaume Lanuque

 

E. J. HOBSBAWM, Les bandits, Zones, La Découverte, Paris, 2008, 217 pages, 14 €. février 2009*

L'excellente maison d'éditions Zones, distribuée par La Découverte, a eu la bonne idée de rééditer cet essai de l'historien Hobsbawm, accompagné d'annexes, d'un avant-propos et d'une postface datés de 1999. Dans ce livre, l'auteur étudie la figure du « bandit social », distincte du criminel ordinaire, en ce sens qu'il recherche la sympathie au moins d'une partie des paysans des lieux où il agit et vit, et qu'il n'est pas considéré par tous comme un criminel, mais acquiert au contraire une image de « redresseur des torts », de justicier des pauvres. L'historien revient ainsi sur les bandits mythiques, tels Robin des Bois et Pancho Villa, en interrogeant aussi bien leur histoire que le mythe qui les accompagne, la construction et la réévaluation romantique de leurs images.

Hobsbawm lie le phénomène du banditisme social aux « notions de classe, de richesse et de pouvoir dans les sociétés rurales » (p. 17) ainsi qu'à la modernisation capitaliste et étatique. D'où sa coexistence avec « la révolution paysanne dont il est souvent le précurseur » (p. 41). Si l'auteur évoque le rôle de Pancho Villa dans la révolution mexicaine, celui des brigands chinois auprès de l'Armée rouge de Mao à la fin des années 20, c'est pour conclure de manière plus générale que « la contribution des bandits aux révolutions modernes fut donc ambiguë et de courte durée et ce fut là leur tragédie » (p. 126).

Le livre, aussi intéressant soit-il, souffre selon moi, d'une vision marxiste par trop classique. Cet essai est né dans le cadre puis le prolongement de la recherche de Hobsbawm sur « les primitifs de la révolte », et l'auteur donne parfois l'impression de céder à une forme d'évolutionnisme ; l'entrée en scène des partis communistes se substituant aux formes archaïques et dépassées de la révolte qui prévalait jusque là. Dans ce registre, les convergences entre banditisme et mouvements politiques, tels le millénarisme et l'anarchisme, viennent comme confirmer le primitivisme commun des bandits sociaux et de ces courants politiques. Ce défaut se fait particulièrement ressentir dans le manque de nuances et de complexités des pages, qui traitent le monde criminel des bas fonds, passant complètement à côté de la figure de la bohème révolutionnaire (voir à ce propos l'excellent article d'Enzo Traverso dans Actuel Marx, Actes du Congrès Marx International II , 1999), de la guérilla urbaine à Barcelone sous le franquisme (voir le chapitre qui lui est consacré dans le livre de Secundino Serrano, Maquis. Historia de la guerilla antifranquista ), et des similitudes entre les bandits d'autrefois et les activistes gauchistes des années 70 (Hobsbawm aurait pu étudier des groupes autrement plus intéressants que l'Armée de libération symbionaise (1973-1974), en Californie). Peut-être est-ce pour cette raison que l'auteur n'aborde pratiquement pas le banditisme social urbain du 20ème siècle, y compris dans la postface et les annexes. Or, il aurait été intéressant de savoir si et jusqu'à quel point, ses analyses s'appliquent à un banditisme plus récent comme, pour ne prendre que des exemples français relativement récents, Goldman, Mesrine, Bauer, Greppo (tous ont écrit des livres sur leur expérience). Enfin, il est dommage que l'Afrique et le Moyen Orient soient les grands absents de cet essai.

Cependant, ce livre reste une référence qu'il faut lire. Son principal mérite est d'avoir ouvert la voie à une série de recherches et de discussions, auparavant inexistantes ou occultées par l'histoire officielle, sur le thème du banditisme social.

Frédéric Thomas

 

François JARRIGE, Face au monstre mécanique. Une histoire des résistances à la technique , Paris, Imho, collection « Radicaux libres », 2009, 172 pages, 15 euros. Janvier 2010*

Mots clefs : industrialisation – luttes de classes.

Là où un collectif comme Pièces et main d'œuvre (d'ailleurs présenté dans le livre) propose des analyses critiques sur les aspects les plus modernes de la technologie, François Jarrige, récent auteur d'une thèse sur les « briseurs de machines à l'aube de l'ère industrielle » (1), apporte l'indispensable plongée dans la profondeur historique. Souhaitant dépasser l'opposition simpliste entre technophobe réactionnaire et technophile progressiste, Jarrige se fixe comme objectif de réfléchir autour des non dits des progrès techniques et de leurs enjeux socio-politiques.

Son étude porte donc principalement sur l'ère industrielle, des techniques nouvelles de production à la technologie contemporaine (ou technoscience). Un rapide retour sur les sociétés préindustrielles lui donne néanmoins l'occasion d'insister sur l'absence de blocage des innovations, la technique étant alors simplement subordonnée à un équilibre social, religieux, plus vaste. Les résistances à la mécanisation apparaissent néanmoins dès le Moyen Âge tardif, motivées par la peur de perte d'emplois et la crainte d'une domination accrue du seigneur propriétaire. Elles se poursuivent au début du XIXème siècle, avec les fameux luddites, sur lesquels bon nombre d'ouvrages sont récemment parus. Jarrige insiste quant à lui sur leur caractère européen, leur légitimité (liée à une dangerosité encore forte des machines et à des améliorations encore peu sensibles) et sur la répression souvent féroce qui s'ensuit. Si le luddisme concerne aussi bien le textile et la typographie que le monde paysan, soucieux de sa liberté et d'une sociabilité propre, on ne bénéficie pas de données permettant d'estimer son ampleur globale. Autre champ de réactions hostiles, le chemin de fer, avec des arguments liés à l'agression vis-à-vis de la nature, la dictature du juste temps ou la chosification de l'humain devenu simple marchandise (Marx n'est pas loin). Cette hostilité va même jusqu'à des destructions au moment du Printemps des peuples.

La seconde moitié du XIXème siècle voit la généralisation du mythe du progrès, et si des luttes minoritaires ont toujours comme objet l'opposition à la mécanisation, avec une internationalisation des résistances liée à l'impérialisme européen, celle-ci est davantage le fruit d'individualités littéraires (Weil, Bernanos, Orwell…). Outre le merveilleux scientifique, c'est-à-dire la littérature d'anticipation, dont l'importance comme révélateur d'une époque est ici pleinement démontrée, on doit citer l'étonnant ouvrage d'Eugène Huzar, La fin du monde par la science (1855), qui anticipe sur les ravages écologiques du siècle suivant. Néanmoins, si les critiques de la technique sans contrôle couvrent un spectre politique étendu, les exemples d'alternatives sont relativement rares… Quant au mouvement ouvrier, il perçoit la machine d'une manière ambivalente, source d'une exploitation accrue, mais garantie d'un futur socialiste meilleur. La dernière partie insiste sur le réveil des critiques principalement à compter des années 1970, en lien avec l'essor de l'écologie ; une période où la technocritique, incarnée par Jacques Ellul ou André Gorz, élabore des réflexions avortées sur les technologies alternatives. François Jarrige, qui reste distant vis-à-vis du développement durable, vu surtout comme une adaptation du système technique, place ses espoirs dans les luttes de la société civile (contre les OGM ou les nanotechnologies, par exemple) et la démocratie, une conclusion malheureusement un peu courte.

Une étude qui, sans se suffire à elle-même, constitue une synthèse intéressante, souffrant seulement parfois d'un certain côté allusif, fruit de l'approche synthétique retenue et du patchwork qui en résulte. Pas de hasard dans le choix de l'éditeur, en tout cas, puisque cette collection des « Radicaux libres » est centrée sur l'écologie politique.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Il a également participé avec Vincent Bourdeau et Julien Vincent à l'ouvrage collectif sur Les Luddites. Bris de machines, économie politique et histoire , Paris, Ere, 2006 (chroniqué sur notre site).

 

Maurice JOINET, Les grandes heures du mouvement ouvrier dans la Nièvre , Association culturelle ouvrière nivernaise, 1999,173 p. novembre 2006*

Voilà un livre d'histoire locale comme on aimerait pouvoir en lire sur chaque département de ce pays. Ce n'était pas évident, au départ, car il se trouve que l'auteur est prêtre de son état, même si celui-ci n'enlève rien à la qualité de son travail. J'irais même jusqu'à dire qu'il l'enrichit en prenant en compte, à sa mesure, l'existence d'un mouvement ouvrier chrétien dans le département. L'essentiel du livre est consacré à la période qui s'étend du milieu du XIX e au Front populaire. Quelques chapitres traitent de la période de la seconde guerre et esquissent des points de repères sur les années 1970. Il s'agit donc d'un livre d'histoire, parfaitement équilibré, qui se conclut par une utile bibliographie (mettant l'accent sur des travaux universitaires régionaux inédits), des éléments de biographies puisés dans le Maitron et même un aperçu sur la presse ouvrière nivernaise. Ajoutons, qu'en sous-titre, l'ouvrage porte la mention récits, documents et portraits. C'est un des intérêts, et pas des moindres, de ce livre d'être illustré de nombreuses cartes postales pour les périodes les plus anciennes, de photographies pour la période plus récente. Cet ensemble iconographique donne un caractère très vivant au texte. Qu'en est-il du texte précisément ? L'auteur fait le choix, parfaitement cohérent, d'inscrire cette histoire ouvrière dans les territoires de leur naissance. Pour qui ne connaît pas la Nièvre, le propos sera instructif. Quelle diversité de conditions de vie, de travail, de luttes, de groupes ouvriers dans un seul département ! A Nevers s'implantent les coopératives ouvrières des typographes, à proximité (Saincaize, Vauzelles) c'est le domaine des concentrations cheminotes. Vauzelles accueillera même le principal atelier de réparation des machines à vapeur de France. Cheminots qui développent également un centre important à Cosne-sur-Loire. A Fourchambault, c'est le domaine de la métallurgie. Un centre important jusqu'à l'entre-deux-guerres, avec des fiers ouvriers et ses luttes. Guérigny verra le développement de la métallurgie également, mais avec une aristocratie ouvrière liée à la production de chaînes de marine. A Saint-Léger des Vignes, c'est le domaine de la verrerie, tandis qu'à Décize c'est l'exploitation minière qui domine. L'organisation ouvrière naît cependant de l'exploitation de la forêt avec les flotteurs sur bois, puis les bûcherons qui organiseront les premiers syndicats. Cette histoire racontée s'inscrit dans le récit plus large d'une histoire sociale. Du fait de sa proximité avec Paris, la Nièvre y fournira un véritable prolétariat de nourrices aux familles bourgeoises, tandis que la capitale déverse sur le département ses orphelins, objets d'une exploitation éhontée. Si la composante chrétienne n'est pas négligée, l'auteur inscrit cette présence de l'Eglise dans une relation d'opposition au mouvement ouvrier et socialiste. Joinet fournit quelques utiles citations pour rappeler que l'Eglise en développant des organisations parmi les ouvriers souhaitait clairement instituer une religion de l'ordre. A l'issue de cette lecture, on souhaiterait que ce travail se poursuive et s'élargisse jusqu'à la période actuelle, tant il est riche de pistes, d'informations et même d'analyses.

Georges Ubbiali

 

Eddy KHALDI et Muriel FITOUSSI, Main basse sur l'école publique, Paris, Demopolis, 2008, 224 p., 20 €. décembre 2008*

Avec cet ouvrage, les deux auteurs, respectivement enseignant et journaliste, s'inscrivent dans une démarche relativement proche de celle privilégiée par François Denord chez le même éditeur (voir la recension sur ce site de son Néo-libéralisme version française ) : revenir sur « quarante ans de guerre scolaire » et s'efforcer de suivre à la trace les origines de l'actuelle politique d'éducation, visant à favoriser l'enseignement privé et à vider de sa substance l'école publique, en allant vers sa contractualisation.

On découvre ainsi l'action de groupes très connotés politiquement, du Club de l'Horloge dans les années 70 au collectif Créateurs d'écoles dans la première moitié des années 90, collectif dont Xavier Darcos faisait partie et qui prônait une libéralisation de l'éducation par le biais, non d'une réforme globale, mais de petites touches successives. C'est également dans les politiques gouvernementales que l'offensive du privé s'exerce, et ce dès 1971 avec les idées libérales d'un Olivier Giscard d'Estaing (1). En restituant une nécessaire profondeur historique, les auteurs montrent à la fois les avancées du privé sous les législatures de droite (celle de 1986-1988 constituant un pic) et les trahisons de la gauche. La récente reprise de mesures proposées initialement par l'extrême droite – suppression des IUFM, instauration d'un chèque scolaire – confirme d'ailleurs le recentrage à droite opéré par Sarkozy, tout comme les associations qui gravitent autour du ministre, telle SOS é ducation ou Enseignement et liberté, favorables à une vision réactionnaire et cléricale de l'éducation.

On a également droit à une auscultation détaillée de l'enseignement privé sous contrat et hors contrat (avec l'association Créer son école), ce qui permet de pointer bon nombre d'avantages, témoignant pour le moins d'une bienveillance marquée de la part de l' é tat : obligations plus légères, moindres suppressions de postes, nombre supérieur d'établissements comparativement aux effectifs scolarisés (avec des classes moins chargées), faisant justice des prétendues demandes non satisfaites, mixité sociale quasiment inexistante, jusqu'à la taxe d'apprentissage versée davantage à leur profit qu'à celui du public… Avec le récent Plan banlieue, l' é tat encourage même l'installation d'établissements privés, une décision qui ne peut susciter que des inquiétudes, tout comme le vote du financement par les communes du transport d'élèves scolarisés dans le privé.

Cet ouvrage se veut donc un moyen de désiler les yeux et de lancer le débat, un appui à la lutte qui, et c'est assez logique, vu les contours de sa cible, ne développe pas une critique clairement de gauche de l'école de la République.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Auteur d'un livre au titre sans fard : Education et civilisation. Pour une révolution libérale de l'enseignement, Fayard, 1971.

 

Patrick LEHINGUE, Subunda. Coups de sonde dans l'océan des sondages , Bellecombe-en-Bauges, Editions du croquant, collection Savoir / Agir, 2007, 272 pages, 18,50 euros. octobre 2007*

La dernière campagne des élections présidentielles a une fois de plus démontré la place immense prise par les sondages dans l'analyse supposée de l'opinion, voire même dans la fabrication induite de cette même opinion. Professeur de sciences politiques à Amiens, Patrick Lehingue propose justement une étude pointue, érudite et nuancée de ce quasi cinquième pouvoir, intrinsèquement lié à celui des médias, en l'occurrence surtout les plus visibles, les sondages dit d'opinion. Après un retour sur la lexicologie et les origines historiques pour le moins mythifiées, autour du personnage de Gallup, Lehingue accumule les raisons de douter : erreurs répétées des sondages ; marge d'erreur due au grand nombre d'indécis et de réfractaires, et à la taille souvent réduite de l'échantillon ; fausse objectivité subséquente dans la constitution de l'échantillon censé être représentatif, avec une sous-représentation des moins aisés et diplômés ; opacité d'instituts totalement impliqués dans le jeu économique ; caractère en partie impressionniste des redressements ; utilisation d'une main d'œuvre d'enquêteurs majoritairement précaire, mal formée et peu motivée… Se situant dans la lignée d'un Pierre Bourdieu, Patrick Lehingue va plus loin en remettant en cause l'essence même des questionnements. Il souligne ainsi le caractère unique de chaque interaction sondeur / sondé, avec l'influence que le premier peut exercer, directement ou non, sur le second, et pointe fort justement le caractère biaisé de la plupart des questionnements : non contents d'être généralement fermés, ceux-ci mettent toutes les réponses sur un pied d'égalité, sans s'interroger sur la compréhension des termes et les connaissances des sujets traités de la part des questionnés, créant ainsi une véritable opinion publique fictive. Par ailleurs, ils renseignent davantage, par le choix des questions, sur les attentes et les préoccupations des catégories dominantes de la société que sur les opinions des masses. Si la dernière partie de l'ouvrage, qui s'interroge sur l'impact réel des sondages sur le public, s'avère un peu moins convaincante, Patrick Lehingue souhaitant conserver l'usage des sondages en modifiant un certain nombre de critères, on retiendra sa remarque sur le déclin du succès sondagier proportionnel aux progrès de la démocratie.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Jean-Paul MALRIEU, Dans le poing du Marché. Sortir de l'emprise libérale , Toulouse, Rue des gestes, 2008, 154 p. 14€. juillet 2009*

Mots clés : Antilibéralisme, souverainisme, morale, philosophie, immigration, nationalisme

Jean-Paul Malrieu est présenté par son éditeur comme un physicien retraité, acteur du mouvement social depuis sa jeunesse, militant à l'Unef, jusqu'à l'animation de la campagne de José Bové à la présidentielle de 2007. Il réside à Toulouse où il anime des débats intellectuels, en particulier dans le cadre de la librairie Ombres blanches. Fort d'une longue expérience militante, l'auteur propose ici un essai en vue de dépasser l'état des choses existantes.

Sa critique de l'état du monde, féroce, emporte facilement l'adhésion d'un lecteur de gauche, critique. Le marché, son économie, sa culture, fait l'objet d'une analyse sans concessions quant aux impasses auxquelles il conduit. Pour résumer en quelques phrases, percutantes, on peut avancer que le marché, c'est la guerre, au sens premier du terme, exemplifié par les combats actuels en Irak ou en Afghanistan. Le propos se lit sans déplaisir car JP Malrieu sait tenir la plume, avec un sens de la formule bien sentie (ainsi, à propos des électeurs « populistes » du Non au TCE, « Implicitement traités de rebuts, ils votent merde » , p.53). Il présente, au fil de son propos, quelques réflexions assez originales. Par exemple, il avance que « chaque décision que le Politique abandonne au Marché est tranchée par un vote censitaire, au prorata des fortunes qu'en tant que détenteur de capital ou que consommateur nous possédons » , p. 51.

Arrivé au deux tiers de son étude, l'auteur s'essaie alors à proposer une alternative au dysfonctionnement du monde. Et là, patatras, tout s'écroule. Alors que le propos emportait souvent la conviction, le lecteur se retrouve face au pire de ce qu'une certaine pensée de gauche a pu produire, le souverainisme. Certes, Malrieu se détache assez clairement d'une version nationaliste du souverainisme faite d'un repli hexagonal sur les valeurs que « le monde nous admire ». Son propos diffère en cela largement d'une vulgate portée par le courant incarné par Chevènement et consorts. Néanmoins, si l'on s'accorde avec lui sur le fait que le statut réservé aux femmes et aux immigrés forme l'épreuve de vérité d'une pensée de gauche, on est obligé de constater qu'hélas, un certain inconscient nationaliste continue d'alimenter sa réflexion. Certes, Malrieu passe allégrement l'épreuve des femmes puisqu'il n'en dit rien. En revanche, concernant les immigrés, il avance, conscient de choquer certaines « bonnes âmes », qu'il est favorable à la fermeture des frontières par rapport à des populations allogènes : «  une société a le droit de se protéger d'un afflux insoutenable d'immigrants de niveaux de vie et de cultures hétérogènes qui mettent en péril ses équilibres internes et périmerait totalement son contrat social  », p. 129. S'il se défend de toute xénophobie, son souverainisme répond néanmoins à une volonté de protéger des «  prescriptions qui violent nos (souligné par moi) principes (et…) notre système de valeurs  », p. 129. Ite missa est , l'inconscient national finit par submerger la pensée.

Le reste de la démonstration relève du même tonneau. A défaut de penser une réelle rupture révolutionnaire (Malrieu préfère parle de « bifurcation »), son propos s'enfonce dans la quête d'une nouvelle morale républicaine qui sent bon le temps de la IIIème République (à laquelle ses souvenirs scolaires restent accolés). Cette piste moralisante se complète, c'est logique sur le fond, d'une lecture vulgaire de Marx, dont le matérialisme est rabattu à «  des axiomes arbitraires : seule la transformation de la matière était source de valeur  », p. 120, laissant penser que seule une « compréhension » du type Diamat surnage de sa lecture de Marx. Ajoutons, pour conclure, que le pessimisme foncier qui l'anime et l'amène à douter même de la possibilité de mise en œuvre des principes qu'il évoque au fil des pages, le conduit, en conclusion à présenter son message de manière paradoxalement utilitariste ou en tous les cas donnant lieu à une lecture fort utilitariste : «  Sans doute faudra-t-il que des effondrements majeurs re-segmentent et re-simplifient le monde pour que l'intention collective trouve la force de son redéploiement. D'ici là, camarades, armez bien vos enfants pour les tourmentes qu'ils vont traverser  ». Derrière des propos généreux se cache finalement une pensée marquée par des relents dont une pensée de gauche devrait se départir pour rompre réellement avec l'insoutenable ordre de notre monde.

G.U.

 

Gérard MAUGER, La sociologie de la délinquance juvénile , Paris, La Découverte, Collection Repères, 2009, 122 p. juillet 2009*

Mots clés : Bandes, Quartiers.

Un livre qui vient à point nommé pour nous rappeler que la réflexion sur le problème des bandes est riche et ancienne. Il a le mérite de dédramatiser le problème, au rebours d'un discours présidentiel qui réactive régulièrement le sujet, surtout en période électorale.

Des « Apaches » de la Belle Epoque aux « jeunes des cités » aujourd'hui, en passant par les « blousons noirs » des années 60, ce fait social est ancien. Et si les « bandes » étaient les homologues populaires des groupes de condisciples des quartiers bourgeois ? Formes de socialisation par les « pairs », les bandes se développent surtout du fait de la « désorganisation » des institutions ordinaires comme la famille, l'école ou l'usine. Ces jeunes en échec scolaire, vivant une situation humiliante à l'école, trouvent dans la bande un « univers de restauration de l'estime de soi ». La réflexion des sociologues américains sur cette question est ancienne et un des mérites de ce livre est de la mettre à notre portée. Déjà en 1927, Thrasher notait que « les gangs représentaient l'effort spontané des jeunes gens pour créer une société pour eux-mêmes lorsque n'existe aucune société adéquate à leurs besoins ». D'ailleurs, après d'autres, l'auteur insiste sur le fait que cette sous culture est imprégnée de la culture dominante, « le système de valeurs de ces jeunes étant encerclé par elle ». Ils veulent participer à la société de consommation.

Alors comment faire face au problème ? Depuis le XIXe siècle les autorités ont oscillé entre deux attitudes : la répression ou la compréhension. En 1887, Taine appelait à neutraliser les criminels : « les détruire aussitôt qu'on a constaté qu'ils sont et qu'ils resteront toujours des orangs-outangs ». C'est la thèse du criminel-né, qui amènera la création en France des colonies pénitentiaires agricoles (loi du 5 août 1850), dénoncées dans les années 30 comme des « bagnes d'enfants ». Le traitement du problème va radicalement changer après 1945, le jeune délinquant étant perçu comme une victime qu'il s'agit de protéger, de « resocialiser ». C'est la mise en place de la Protection judiciaire de la jeunesse (PJJ) au sein du Ministère de la Justice.

C'est contre cette orientation progressiste que semblent aller plusieurs décisions récentes, un certain nombre de conduites s'éloignant de la norme (« déviances ») étant désormais qualifiées par la loi de délit, comme « l'occupation abusive des halls d'immeubles » (Loi sur la sécurité intérieure de mars 2003). Plus récente, la loi sur la récidive (2005 puis 2007) remet en cause l'excuse atténuante de minorité prévue pour les mineurs de plus de 16 ans. Désormais, « on met entre parenthèses les déterminismes (sociaux) et on postule que chacun est à l'origine de ses actes ».

En conclusion l'auteur avoue sa préférence pour l'explication sociologique (plutôt que psychologique) de ce fait social. Et seul le changement des structures sociales qui l'engendrent peut permettre de le transformer (ou de l'abolir), même si cela n'exclut pas des « traitements individuels », un travail de réforme des habitus. Un ouvrage un peu tour de force, qui livre en quelques pages limpides une grande quantité d'informations susceptibles de nous amener à mieux suivre cet important débat de société.

Salles Jean-Paul.

 

Jean-Marie MIGNON, Une histoire de l'éducation populaire , Paris, La Découverte, collection Alternatives sociales, 2007, 264 pages, 24 euros. décembre 2007*

Cette synthèse de Jean-Marie Mignon part d'emblée avec un handicap, d'ailleurs assumé dans les premières pages : celui du flou de son sujet. Privilégiant une vision large, au risque d'un certain manque de cohérence, il s'efforce d'inclure dans l'éducation populaire tous ceux qui cherchent à compléter le travail de l'éducation nationale, mouvements de jeunesse, centres de vacances, qu'ils soient confessionnels ou laïques, avec pour objectif de favoriser la conscience individuelle, l'autonomie et le sens critique. On notera au passage tout ce que cette ambition d'éduquer aussi largement que possible l'ensemble de la population entretient comme lien avec l'idéal des mouvements révolutionnaires d'extrême gauche, non sans ambiguïté, d'ailleurs, ces actions réformistes pouvant également se substituer avec dommage au travail de préparation de la révolution.

Le plan, chronologique et couvrant la période de l'après Seconde Guerre jusqu'à aujourd'hui, apporte un grand nombre de données, mais a tendance à privilégier une histoire institutionnelle, au détriment d'exemples peut-être plus concrets. En outre, il met majoritairement l'accent sur la jeunesse, sans d'ailleurs jamais définir avec précision les contours de la notion. Brossant à grands traits le contexte et son évolution (1), sans problématique apparente, il montre bien en tout cas que tout au long du dernier demi siècle, l'éducation populaire a été sans cesse tiraillée entre la volonté de l'Etat de la contrôler et celle de toutes les associations de conserver en tant que « contre pouvoir » leur autonomie dans ce domaine, en plus du conflit interne à ces dernières entre laïcité et liberté au sens confessionnel du terme. Soumise à diverses tentations (celle de la professionnalisation avec les animateurs, par exemple) ou de nouveaux défis (l'aide aux immigrés, aux femmes, aux exclus, mais aussi la dépendance accrue et la perte de la flamme utopique et bénévole dans les deux dernières décennies du XXe siècle), l'éducation populaire apparaît, en particulier à la lumière de l'attitude des diverses majorités à son égard, comme ancrée à gauche. Les initiatives ont en tout cas eu pour beaucoup une postérité profonde, des Maisons des jeunes et de la culture aux foyers de jeunes travailleurs, en passant par les cinés clubs, et on saisit, avec ces quelques exemples, tout ce que ce livre a d'utile, offrant un panorama relativement exhaustif.

En fin d'ouvrage, Jean-Marie Mignon s'interroge sur les perspectives d'avenir de l'éducation populaire, prônant une indépendance nette vis-à-vis de l'Etat et une ouverture large, au risque d'ailleurs d'abandonner la laïcité à la française et des objectifs d'émancipation ambitieux, et en condamnant au passage les tenants du non au référendum sur le projet de constitution de l'UE… Mais comment expliquer l'absence de références aux pédagogues libertaires, tels que Sébastien Faure et sa Ruche ou les Libres enfants de Summerhill ? Ne serait-ce pas également réducteur de rejeter de l'éducation populaire le travail d'enseignants, certes soumis à des programmes, mais qui conservent une part de liberté pédagogique ? Et ne peut-on d'ailleurs pas aller jusqu'à intégrer à la sphère de l'éducation populaire le travail d'éducation mené par les organisations révolutionnaires ?

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Non sans témoigner d'un manque excusable de connaissances sur l'extrême gauche, comme lorsqu'il considère que c'est l'éviction du PCF du gouvernement qui explique la vague de grèves de l'année 1947, ou quant il qualifie le virage à gauche des Jeunesses socialistes après guerre, virage sanctionné par la SFIO, de « pénible épisode trotskiste » (sic), p.62…

 

Robert MUCHEMBLED, Une Histoire de la Violence , Paris, Seuil, « L'Univers historique », 2008, 500 p., 21,50 €. mai 2009*

Mots clés : Violence, jeunesse, révoltes, bandes

Une fois refermé, le livre de Muchembled résonne longtemps en nous. L'historien moderniste ne se contente pas de l'écume de l'événement, il nous invite à plonger dans le temps long de l'histoire. Les émeutes de banlieue de 2005 sont éclairées par une exploration des 7 siècles qui ont précédé. Et avouons que nous sommes séduit par le propos et la méthode.

A la fin du Moyen Age la force brutale est érigée en modèle de comportement, non seulement chez les nobles, qui ont vocation à devenir guerriers, mais aussi chez les paysans. L'existence est « saturée de brutalité » : « bagarres, plaies et homicides appartiennent au paysage ordinaire ». Des bandes de jeunes structurées existent un peu partout : « abbayes de jeunesse » du Midi, « bachelleries » du Poitou et de Vendée, « Mère folle » de Dijon… On leur donne une grande latitude lors des fêtes carnavalesques. Elles ont le droit à une violence ritualisée – fût-elle mortelle – en échange de leur acceptation d'un ordre social immuable. Il faut bien que jeunesse se passe ! Et les jeunes mâles célibataires doivent faire preuve de leur virilité pour prendre de la valeur sur le marché matrimonial. Les rixes ne mettaient donc pas en péril le tissu social.

Mais les pratiques anciennes sont peu à peu contestées et érodées par les valeurs nouvelles, et ceci dès la fin du Moyen Age. Il souffle un air nouveau dans les villes, dès le XVe siècle, Muchembled avance donc de quelques dizaines d'années le processus de « civilisation des mœurs » que Norbert Elias voyait surtout à l'œuvre au XVIe ou au XVIIe siècle (« curialisation des guerriers » sous Louis XIV). En fait, explique l'auteur, l'Etat central profitera des techniques de pacification des mœurs mises en place auparavant dans les villes. Dès la fin du Moyen Age la ville exige l'autocontrôle des individus (la gifle ou la « buffe » est sanctionnée financièrement !). Au XVIe siècle, les monarchies modernes passent un véritable pacte avec la « meilleure part » (« pars sanior ») des habitants, en gros les adultes et possesseurs de biens, contre les garçons à marier, souvent fauteurs de troubles. Désormais les cours de justice n'ont pas pour but de réconcilier les adversaires, mais de culpabiliser et punir. Cependant, le souverain ayant besoin, sur le champ de bataille, de soldats agressifs et violents, il se voit obligé de concéder aux nobles le duel. Au nom du « point d'honneur », les nobles se situent donc pendant tout l'Ancien Régime au-dessus des lois divines et royales (en principe le droit de vie et de mort – le droit de grâce – est un droit régalien). Malgré l'exécution de quelques nobles enragés, la lutte contre le duel n'a jamais été réelle et efficace en France. Quant aux gens du peuple, incités à abandonner la violence rituelle qui fondait la cohésion du groupe, ils se révoltent, tout au long du XVIIe siècle, contre cette remise en cause des coutumes séculaires. Les grandes révoltes paysannes, celle des Croquants du Périgord ou des Nu-pieds de Normandie, sont réévaluées par le chercheur, qui n'y voit pas que des révoltes anti-fiscales. L'Etat, aidé par les Eglises, façonne le sujet, le poussant à intégrer les autocontrôles par la généralisation de la politesse mais aussi par l'enfermement, étudié par Michel Foucault.

Depuis un demi-millénaire, la ville européenne en particulier, a été un « amortisseur de violence ». Aujourd'hui l'Europe occidentale a atteint le plus bas niveau de violence interpersonnelle qu'une civilisation ait jamais connu. En France ou en Angleterre, le taux d'homicide pour 100.000 habitants est de 0,7 (en 2000), il est de 60,8 en Colombie. Donc, il n'y a pas, récemment, aggravation du problème criminel. Les bandes de jeunes actuelles, lointaines héritières des royaumes juvéniles du XVIe siècle, procédant comme elles à « la socialisation des pairs », transgressent rarement le tabou du sang. L'usage de la violence n'exprimerait-il pas plutôt le besoin de revendiquer une place au soleil ? Ainsi, ils ne cherchent pas à détruire la société mais à dénoncer le blocage dont ils sont victimes. Cependant, « en extériorisant vigoureusement les valeurs viriles que la modernité condamne, les acteurs ne refusent-ils pas de continuer à accepter les autocontraintes de la « civilisation des mœurs ? ». L'auteur pense que « la pacification des mœurs à l'occidentale » est en train d'atteindre un seuil en dessous duquel il sera difficile de descendre, dans une société où la forte concurrence économique et professionnelle exige de savoir faire preuve d'agressivité pour réussir ».

Un livre brillant, doté d'une solide bibliographie (p.473-499), jalon d'une œuvre que Muchembled développe depuis maintenant 30 ans. Signalons parmi sa vingtaine de livres : « L'orgasme et l'Occident. Une histoire du plaisir du XVIe siècle à nos jours », 2005, rééd. Seuil, « Points-Histoire », 2008.

Salles Jean-Paul

 

Baptiste MYLONDO, Ne pas perdre sa vie à la gagner. Pour un revenu de citoyenneté , Paris, Homnisphères, collection Expression directe, 2008, 144 pages, 12 €, préface de Paul Ariès. juin 2008*

A contre-courant du slogan présidentiel « Travailler plus pour gagner plus », Baptiste Mylondo propose rien moins qu'un changement radical de principe de fonctionnement de la société, basé sur l'idée de décroissance. Partant du délicat problème de la définition du travail, avec la querelle entre essentialistes et historicistes, il retient surtout l'idée de pénibilité. Cela lui donne l'occasion de revenir sur la « révolution laborieuse » menée durant un long XIX ème siècle. Elle permit, à l'occasion du processus d'industrialisation, de mettre au travail les masses ouvrières grossissantes en subordonnant au travail leur subsistance, puis en valorisant ce même travail, avant d'en faire au XX ème siècle la condition nécessaire pour s'intégrer à la société de consommation.

S'appuyant sur l'hypothèse d'un chômage permanent - qui néglige, dans un propos plutôt nuancé, la création de nouvelles sortes d'emplois -, et sur l'idée d'une production excessive de biens de consommation « futiles » pour valider la diminution possible du travail, Baptiste Mylondo semble sous estimer la nécessité de ce dernier pour le capital et sa survie, tout comme il passe un peu vite sur la possibilité pour les consommateurs de se priver d'un certain nombre de produits. Bien sûr, on ne peut qu'être d'accord avec lui quant à l'utilité sociale de chacun en dehors du seul travail. Cependant le critère d'utilité, défini selon les diverses subjectivités et à condition de ne pas être nuisible (terme un peu vague là aussi), conception inspirée du philosophe John Rawls, peut tout de même laisser la porte ouverte à l'égoïsme.

La seconde partie du livre est consacrée à l'étude concrète d'une possible mise en place du « revenu de citoyenneté ». Les calculs proposés à partir de transferts du budget de l'Etat et d'une hausse de l'imposition directe semblent cohérents. Le dit revenu oscille entre 600 et 1000 euros par adulte. Néanmoins, une certaine contradiction n'est pas totalement évitée, dans la mesure où les tâches pénibles, qu'il faudra bien effectuer, seront encouragées par… une baisse progressive de ce même revenu minimum ! Une façon de dire que le travail resterait une nécessité. Surtout, les raisonnements proposés et les nombreux avantages prétendus de ce revenu minimum font fi de certaines données, en particulier les contraintes liées au cadre de l'Union européenne et la situation du monde dans son ensemble, non abordée ici. Comment peut-on en effet imaginer une décroissance alors que la plupart des besoins essentiels des populations pauvres ne sont pas satisfaits ?

Par ailleurs, ces réformes de grande ampleur demeurent dans le cadre du capitalisme, le marché devant retrouver sa pureté objective supposée (sans publicité en particulier), les retraites par capitalisation étant encouragées… Et surtout, l'auteur néglige une question essentielle, celle de la propriété, en particulier des moyens de production. Certes, des pistes sont proposées, comme l'encouragement par l'Etat du modèle coopératif pour les entreprises ou le plafonnement des loyers, mais on s'oriente ainsi vers une possible rupture révolutionnaire… toujours dans un seul pays, la France.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Jean-Philippe OULD AOUDIA, La bataille de Marignane , Paris, Tirésias, 2006, (complété d'un texte de Jean-François Gavoury), 200 pages, 20 euros. novembre 2006*

La bataille de Marignane est celle, notamment menée par l'auteur, contre la réhabilitation des tueurs de l'Organisation armée secrète (OAS), au premier rang desquels ceux des commandos « Delta » (la fraction la plus extrémiste de l'organisation à Alger), les déserteurs du 1 er REP Roger Degueldre, Albert Dovecar et de Claude Piegst, un civil, ainsi que du colonel Jean-Marie Bastien-Thiry, « cerveau » des deux attentats manqués contre le général de Gaulle, à Pont-sur-Seine (8/9/1961) et au Petit-Clamart (22/8/1962). Le père de Jean-Philippe Ould Aoudia était l'un des six inspecteurs des Centres sociaux éducatifs assassinés par l'OAS ; Jean-François Gavoury dresse lui le portrait de son père, le commissaire principal d'Alger, Roger Gavoury assassiné en 1961, le 31 mai, justement par Dovecar et Piegst.

Un livre militant donc. Pour les auteurs, il s'agit de mener la bataille mémorielle contre le révisionnisme actuel qui voit dans l'OAS des soldats perdus , des victimes … Cette réhabilitation passe par une série de stèles érigées sur le littoral méditerranéen de Nice à Perpignan. Toutes honorent l'OAS, toutes procèdent du lobbying d'associations d'extrême droite – dont l'ADIMAD – sur des municipalités plutôt favorables (ainsi celle de Simonpieri à Marignane, à suivre l'auteur). Ce révisionnisme monumental, combattu notamment par la Ligue des droits de l'homme (LDH) de Toulon, tourne ainsi le dos à l'amnistie : celle-ci, voulue par de Gaulle, réclamait l'oubli. Aujourd'hui, les tenants de l'Algérie française en appellent au devoir de mémoire pour réhabiliter leur cause. Tout l'intérêt du livre tient ainsi à ce qu'il cerne les tréfonds de la loi du 23 février 2005. Celle-ci s'inscrit dans un processus politique entamé sur le littoral méditerranéen, participe de petits calculs électoraux... L'auteur montre la porosité de l'UMP, notamment, à ces mémoires de l'extrême droite (ainsi de Simonpieri). En somme, l'adoption de la loi du 23 février 2005 n'est pas la «  grosse connerie  » que Jacques Chirac souhaite y voir. C'est le terme logique – et momentané sans doute – de cette volonté de l'extrême droite d'une réécriture de l'histoire depuis Vichy. Ainsi, les terroristes de l'OAS deviennent des martyrs, des victimes héroïques ; quant à leurs victimes, elles n'existent plus.

Un livre militant donc, mais surtout un retour informé sur ce qui se joue également dans le débat sur la colonisation.

Vincent Chambarlhac.

 

Marc PERELMAN, Le sport barbare. Critique d'un fléau mondial , Paris, Michalon, 2008, 96 pages, 12 euros. aout 2008*

Ce court essai publié par Marc Perelman, un des vétérans de la Théorie critique du sport, se veut élément d'une relance de ce même effort de dénonciation visant à parvenir à « une société sans sport » (p.80). Reprenant en les validant les thèmes désormais classiques de ce travail de démystification qui connut son heure de gloire dans les années 70 -collusion des grands rassemblements sportifs avec les dictatures, totalitarisme du sport de compétition, opium du peuple aux manifestations fascistes, assimilation abusive des gestes sportifs à de l'art, « homosexualité latente » (p.67)-, il développe tout particulièrement la croissance du dopage, élément constitutif du sport (« Aujourd'hui, sans dopage, le sport n'existerait plus », p.41), devant conduire à de profondes modifications de l'organisme, l'inondation concrète de tous les secteurs de la société par les « valeurs » du sport, et témoigne d'une vision très catastrophiste de la situation actuelle, comme sur la jeunesse, enrôlée par la drogue sportive et donc moins révolutionnaire que dans l'après 68. Il en vient à considérer le « mode de production sportif » comme « mode de la mondialisation en cours » (p.27), et conclut par une certaine forme d'élitisme défensif, arc bouté sur le noyau des penseurs de la Théorie critique du sport, « missile lancé à toute vitesse vers sa cible » (p.80) qui semble avoir encore de beaux jours devant elle.

Jean-Guillaume Lanuque

 

PIECES ET MAIN D'OEUVRE, Aujourd'hui le nanomonde. Nanotechnologies un projet de société totalitaire , Montreuil, L'échappée, collection Négatif, 2008, 432 pages, 15 euros. mai 2009*

Mots clés : Technologies, science, capitalisme contemporain

Le collectif Pièces et main d'œuvre poursuit son entreprise de déconstruction de nos sociétés technologiques, tel un équivalent à la Théorie critique du sport, en s'intéressant, après le téléphone portable (voir nos recensions de leurs précédents ouvrages), aux nanotechnologies. Derrière un terme cher à la science-fiction (souvent citée dans leurs études antérieures, elle est ici curieusement fort peu mise à contribution), on a là un nouvel exemple de progrès scientifique, puisqu'il s'agit de manipuler la matière à un niveau infinitésimal (celui des nanomètres) afin d'aboutir à de supposées améliorations. Une industrie susceptible de jouer le rôle d'un véritable volant d'entraînement pour l'économie.

Mais sans se laisser prendre aux sirènes de cette nouvelle frontière technologique, Pièces et main d'œuvre livre une série de contributions qui révèlent la face sombre de ces « sur-technologies », qualifiées de « nécrotechnologies » : pollution potentielle engendrée par leur utilisation, y compris dans les organismes humains ; risque d'une perte de contrôle destructrice des nanomachines, ou d'une prolifération de ces nanotechnologies à usage militaire ; absence de transparence de la part des élites scientifico-économico-politiques, et de consultation subséquente de la population ; argument de la croissance capitaliste et d'un développement aveugle, sans aucune considération morale ou éthique réelle, ni conscience critique de la part des scientifiques concernés ; contrôle généralisé et absolu de la population qui est au bout du chemin de l'utilisation de nanoparticules ; transformation progressive des humains en cyborgs, qui débute par certaines utilisations médicales actuelles, avec un arrière plan eugéniste.

Au passage, les radicaux en peaux de lapin (comprenez les altermondialistes ou les militants de la LCR ) sont vivement critiqués, les exemples précis étant généralement pris dans la région de Grenoble, lieu de résidence des auteurs. L'objectif revendiqué, éveiller les consciences vers la révolte (1), est toutefois en partie biaisé par un certain mépris sous jacent des « techno serfs », considérés comme totalement soumis à la société de consommation… Par ailleurs, on manque de précisions sur le projet alternatif de société que les auteurs souhaiteraient défendre ; leur condamnation de la technologie actuelle possède-t-elle des limites, en dehors d'une démocratisation radicale et anti-hiérarchique, libertaire ? On notera enfin que sur la longueur, l'ouvrage présente des redites, dans la mesure où les diverses parties reprennent souvent des données évoquées dans les annexes, reproduisant la totalité des numéros du bulletin Aujourd'hui le Nanomonde diffusé sur Grenoble entre 2003 et 2008.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) « Nous sommes là pour rendre malheureux, et faire en sorte que ce malheur devienne insupportable (…) », pp.17-18.

 

PIECES ET MAIN D'OEUVRE, RFID : la police totale. Puces intelligentes et mouchardage électronique , Montreuil, L'échappée, collection « Négatif », 2008, 80 pages, 6 euros. Novembre 2009*

Mots clefs : technologie – surveillance – sécurité.

Après avoir dénoncé les téléphones portables et les nanotechnologies (voir les recensions de leurs ouvrages sur ce site), le collectif d'origine grenobloise Pièces et main d'œuvre s'attaque aux RFID, c'est-à-dire les puces d'identification, celles qui permettent entre autre la fameuse traçabilité de la viande. Les critiques de ces luddites modernes à l'égard de cette technologie d'origine militaire s'articulent toujours autour des mêmes axes : intérêt économique de ce nouveau secteur technologique ; risque possible pour la santé de cette « mécanisation du monde vivant » (p.52) ; fichage et surveillance généralisée de la population, surtout, à travers les papiers d'identité biométriques voire, à terme, sous-cutanés, facilitant d'autant l'identification des manifestants, par exemple. Derrière cette critique, on devine la revendication d'une société libérée des rapports de classe, n'ayant plus besoin de papiers d'identité, à échelle humaine (ainsi de la production agricole). Les citations utilisées sont parfois saisissantes, et incitent à la réflexion, tout comme leur dénonciation de la CNIL comme rouage du système, quand bien même on peut ne pas en approuver tous les développements (1).

Jean-Guillaume Lanuque

(1) « Mieux vaut des assassins en liberté qu'une population entière sous surveillance », p.55, risque ainsi de faire grincer quelques dents…

 

PIECES ET MAIN D'OEUVRE, A la recherche du nouvel ennemi. 2001-2025 : rudiments d'histoire contemporaine , Montreuil, L'échappée, collection « Négatif », 2009, 216 pages, 13 euros. Mars 2010*

Mots clefs : sciences – technologies – anticapitalisme.

Le collectif grenoblois Pièces et main d'œuvre déconstruit, au fil de ses divers ouvrages et sur son site internet ( www.piecesetmaindoeuvre.com ), un certain nombre de mythes technologiques (téléphone portable, nanotechnologies, entre autres, livres tous chroniqués sur notre site) dans une optique d'opposition radicale et de défense d'un humanisme libertaire.

Ce nouvel ouvrage est pour sa part centré sur la menace désormais systématiquement utilisée par les Etats, celle du terrorisme, le bioterrorisme tout spécialement, mais également l'idée d'ennemi intérieur (1) censée recréer une unité nationale, et également dénoncée par d'autres auteurs (citons entre autre La terrorisation démocratique de Claude Guillon). Prenant au passage la défense des militants de la cause animale, et ridiculisant les fictions rocambolesques d'un Jean-Christophe Ruffin, Pièces et main d'œuvre estime que ce sont les Etats qui sont actuellement les acteurs les plus dangereux de la recherche biologique et bactériologique, avec une tendance croissante à fusionner institutions militaires et civiles. Parmi les données allant à l'appui de cette démonstration, l'origine des fameuses lettres à l'anthrax d'octobre 2001 aux Etats-Unis, clairement située à l'intérieur du complexe militaro-scientifique étatsunien, ou, à la fin des années 1970, l'épidémie de charbon qui frappa les fermiers noirs de Rhodésie, téléguidée depuis l'Afrique du sud avec le soutien des Etats-Unis. Le collectif déploie toujours la même orientation, dénonçant la croissance parallèle de la technologie et des politiques sécuritaires, s'opposant à ce qu'il nomme le « techno-totalitarisme », dont fait également partie l'internet. C'est ce qui l'amène, face à la catastrophe écologique, à ne prêter aucune confiance aux scientifiques, nouvelle « hiérocratie », et à dénoncer le capitalisme vert, ou comment continuer à faire du profit pendant que le navire coule.

Si la prose du collectif contient toujours son lot de stimulants à la réflexion, ainsi de la lecture effrayante du livre épuisé La guerre des germes , ou de l'émergence intéressée d'un nouveau « péril jaune » pour le moins fumeux ( la Chine ), on notera une tendance à la culpabilisation générale trop marquée (touchant syndicats et employés de tous niveaux des laboratoires). Excessif, sans doute, mais un tel discours a au moins le mérite d'alerter les consciences.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Voir à cet égard sur ce site la recension de l'ouvrage de Mathieu Rigouste, L'ennemi intérieur , largement utilisé par Pièces et main d'œuvre.

 

Michel PIGENET (sdd), Retraites. Une histoire des régimes spéciaux , Paris, ESF, 2008, 95 pages, 13 €. mai 2009*

Mots clés : Retraites, solidarité, prévoyance, sécurité sociale.

A l'heure d'une remise en cause tous azimuts des statuts du salariat, dont le droit à une vie hors, ou plutôt post travail, ce court ouvrage tombe à pic. Fruit d'une journée d'études, il propose en cinq courts chapitres une présentation des régimes « spéciaux » de retraites.

Pourquoi spéciaux ? Tout simplement, parce qu'ils correspondent à des métiers particuliers et sont donc dérogatoires au régime dit général, celui qui couvre l'ensemble des salariés. Ces régimes spéciaux, remis en cause en 2007-2008 par une « réforme » de François Fillon (1), correspondent à des professions comme les mineurs, les cheminots, les marins, les employés de la RATP ou les électriciens-gaziers. Ces métiers avaient, dans l'histoire, la particularité de bénéficier de systèmes de retraites plusieurs décennies avant la généralisation de la sécurité sociale. Lors de l'établissement de la sécurité sociale, en 1945, ils ont conservés bon nombre des spécificités de leur régime antérieur, d'où l'appellation de régimes spéciaux. Les cinq contributions (M. Pigenet, M. Dreyfus, C. Chevandier, M. Margaraiz et E. Feller), réunies sous l'égide du Mouvement social , proposent un rappel historique des conditions d'émergence (et de pérennité) de ces régimes dérogatoires. Cette très utile synthèse permet ainsi d'appréhender la question de l'émergence des régimes de protection sociale. C'est dans l'article conclusif de Dreyfus-Feller que se trouvent résumés les points les plus importants développés par ailleurs sur tel ou tel régime particulier.

Trois leçons peuvent être tirées de l'analyse proposée ici. Tout d'abord, il faut rappeler la spécificité (au regard d'autres expériences étrangères, et singulièrement allemande) du modèle des retraites en France. Conception tardive et circonscrite, qui résulte d'une industrialisation tardive, ainsi que de l'éviction du mouvement syndical du système de protection. Par ailleurs, l'échec des tentatives impulsées par ce dernier, en particulier la création du système des Retraites ouvrières et paysannes (ROP) en 1910, provient bien sûr de l'hostilité de la CGT , mais aussi et surtout du maintien d'un modèle du travailleur indépendant, basé sur la petite propriété privée. Enfin, il faut souligner le rôle des fonctionnaires (loi 1924) dans le développement d'un système de retraites, qui ne prendra son plein développement qu'après la Seconde Guerre mondiale. On le constate à la lecture de ces quelques points, bien au-delà de la question spécifique des régimes spéciaux, ce petit ouvrage ouvre des perspectives nettement plus ambitieuses sur la protection sociale.

Ajoutons pour conclure, qu'aussi bien le glossaire, la bibliographie, la chronologie ou encore les encarts fournissent une mine d'informations complémentaires particulièrement pédagogiques et bienvenues.

G.U.

(1) Notons au passage que le régime lui aussi spécial des députés (et particulièrement avantageux) n'a pas été remis en cause. Pour des précisions, se reporter p. 79.

 

Jean RAGUENES, De mai 68 à Lip. Un dominicain au cœur des luttes , Paris, Karthala, 2008, 288 p., 26 €. mars 2009*

Mots clés : Eglise, CFDT , Lip, catholicisme social, engagement, religion, tiers mondisme, syndicalisme

Il est probable que le nom de Jean Raguenes n'évoque guère d'écho chez la plupart des lecteurs potentiels de son livre. Néanmoins, il a joué un rôle de première importance dans le conflit Lip, la première riposte ouvrière d'ampleur à la récession économique des années 70. Lip, manufacture d'horlogerie de Besançon, a été occupée par ses salariés, la production remise en marche. Le conflit a duré plusieurs mois. Dans le cadre de cette lutte dirigée par une section CFDT combative emmenée par son leader Charles Piaget, un comité d'action (CA) s'est mis en place. L'initiateur de ce comité d'action était précisément un prêtre ouvrier, Jean Raguenes. C'est cette histoire que narre le dominicain dans ce récit très inégal.

Les deux premiers chapitres, où il raconte son enfance et sa découverte de la foi, sont carrément à sauter, à moins que la question de la formation spirituelle et mystique de l'auteur n'intéresse le lecteur. Le récit ne commence vraiment qu'avec le troisième chapitre, « Vive la révolution ! » En effet, Raguenes devient en septembre 1967 aumônier des facultés de Droit et sciences économiques de Paris. C'est de ce poste singulier qu'il va être totalement frappé par l'onde de Mai 68. Il va fréquenter tout ce que Paris compte d'étudiants révolutionnaires, en premier lieu les « katangais », ce groupe voulant protéger par les armes le mouvement estudiantin. Il noue également des contacts, un peu plus tard, avec le milieu de la GP. Il devient éducateur, suite logique, selon lui, de cette découverte des hommes, créatures du seigneur. Après diverses péripéties dans des formes de vie communautaire, par relations, il atterrit à Besançon.

Il est embauché à Lip en 1971. Mais c'est moins la vie de l'usine, que celle de la communauté de vie qu'il anime qui l'intéresse. S'il se rapproche en effet de la CFDT , à laquelle il se syndique, c'est dans son appartement communautaire, refuge des paumés, qu'il consacre l'essentiel de son temps et de ses ressources. Il faudra la fermeture de l'usine pour qu'il devienne un des responsables du lancement du CA, associant de nombreux non-syndiqués, en particulier des femmes et des OS. La partie consacrée au conflit Lip constitue le cœur de ce récit. Celui-ci est haletant, transmettant l'énergie d'un des conflits les plus importants du siècle, dominant la période des années d'après 68. Après la seconde lutte, en 1976, suite à un nouveau dépôt de bilan, Raguenes quitte Lip. Passé un délai de réflexion, il anime un centre de ressources sur le tiers monde, dépendant de l'Eglise, puis quitte l'Europe pour animer une communauté eucharistique au Brésil, où il est toujours.

Les soixante dix dernières pages sont consacrées à une réflexion de nature philosophique, à la fois pesante (quand domine la dimension religieuse) et parfois passionnante sur les conditions de pérennisation d'un mouvement social. Autour d'une dichotomie des luttes de libération et des luttes de construction, il s'essaie à comprendre la nécessité d'une révolution permanente, associant l'individu et le collectif, le je et le nous, la personnalité (en faisant référence à Mounier) et la communauté. Si ces développements ne se présentent pas toujours sous un jour limpide, il n'en reste pas moins qu'il s'agit d'un essai très stimulant, même si trop souvent obscur et aporétique, autour de la thématique de la théologie de la libération. En tous les cas, ce parcours marqué à la fois par la recherche d'un absolu, sous sa forme religieuse, mais aussi, parfois, à travers les luttes collectives les plus radicales, constitue une lecture du plus grand intérêt.

G.U.

 

Martine RAVACHE, Les années cool. Une jeunesse de rêves , Paris, Panama, 2006. février 2007*

Voilà un livre qui devrait faire plaisir à ceux qui se le procureront. Si J.-Pierre Boyxou et Pierre Delannoy ont livré une version sérieuse du phénomène, L'aventure hippie (disponible en 10-18), Martine Ravache offre une version illustrée. A partir d'une sollicitation par la presse, l'auteure a recueilli de nombreuses photographies des « années cool ». Ce livre, sensible retiendra l'attention de ceux qui ont vécu, avec un brin de nostalgie, ces années là aussi bien que les plus jeunes. Ce qui frappe en feuilletant le volume, c'est l'insouciance qui préside à l'avenir de cette jeunesse. Dans les années 60 et 70, la question de du travail ne se pose pas franchement. Dans la société d'abondance, toutes les expériences et les rêves sont permis. Vie en communauté (se reporter en parallèle à la très intéressante analyse sociologique de B. Lacroix, L'utopie communautaire , PUF, 2006), voyage au bout du monde (Inde, Afghanistan, etc.), festival de musique (Ile de Wight), retour à la nature et tutti quanti. On n'est pas obligé de partager l'opinion de M. Ravache pour qui « L'aventure hippie a moins mal vieilli que les utopies militantes », p. 16, pour apprécier l'extraordinaire fraîcheur de ces photos. La nudité est de rigueur, surtout celle des hommes d'ailleurs (se reporter en particulier à cette extraordinaire Apollon au festival de Kralingen, 1970, nu au milieu de la foule), la drogue fait partie de la vie (photo d'une morceau de hasch d'environ un gramme), Frank Zappa exhibe une pancarte où s'affiche le mot «  sex  » , les accoutrements sont d'une folle inventivité, on mange en commun, à même la casserole, par terre. La page 226 permet de découvrir une parodie de carte postale à la maoïste où deux chevelus arborent la faucille et le marteau, la hache et la fourche, tandis que les femmes portent les enfants. Cette extraordinaire décontraction n'empêche pas certains de céder aux conventions bourgeoises les plus éculées. Tout un chacun peut bien être revêtu de peaux de bêtes, porter le cheveu long et le foulard (pour les filles), Catherine et Jacques, Brigitte et Yvon vont cependant se marier à la mairie de Malakoff, entourés de leurs témoins et familles, tandis qu'un policier goguenard assiste à la sortie de l'édifice de cet aréopage barbu (pour ces messieurs) et ventru (la grossesse de Madame étant bien avancée). S'ils n'ont pas changé fondamentalement et structurellement la société (le contraire se remarquerait), les hippies ont au moins tenté de vivre différemment les rapports sociaux. C'est précisément ce que nous invite à voir les photos de ce beau-livre…

G.U.

 

André SCHIFFRIN, Allers-retours, Paris, Liana Levi, 2007, 285 pages, 22 €. novembre 2008*

Paru initialement en anglais, ce livre en forme d'autobiographie nous renseigne sur le cheminement de l'auteur, fils de Jacques Schiffrin, le fondateur des éditions de la Pléiade, reprises par Gallimard dès les années 30. André avait 6 ans quand ses parents, eux-mêmes Juifs originaires de Bakou ayant quitté la Russie peu après la révolution, durent émigrer de nouveau vers New York, Gaston Gallimard ayant licencié son père pour être en règle avec les lois antijuives de Vichy. C'est grâce à Varian Fry (voir le compte rendu de ses Mémoires sur notre site), et aussi au soutien financier de Gide, que la famille arrive finalement à New York le 20 août 1941. Son père y trouva assez facilement du travail, chez l'éditeur Brentano's qui publiait des ouvrages en français. Malgré les difficultés de tous ordres, le petit André, fils unique, fut choyé par ses parents, et les malheurs du temps lui furent épargnés. A 13 ans, il se sentait complètement américanisé. Précocement politisé, il était partisan du socialiste Norman Thomas, un engagement pour le socialisme démocratique auquel il resta fidèle jusqu'à aujourd'hui.

Il eut la chance de faire de bonnes études, à Yale tout d'abord, côtoyant les diverses tendances de la gauche et de l'extrême gauche, notamment « un fervent trotskyste, fils d'un intellectuel new-yorkais distingué », nous dit-il. Mais son engagement social-démocrate étant « imprégné de l'hystérie anticommuniste ambiante », tout ce qui venait de l'extrême gauche n'avait aucune chance de l'atteindre. Cependant, après la guerre, le maccarthysme alourdit l'atmosphère aux Etats-Unis. Certes il n'y avait pas de camp ni de KGB, mais on pouvait perdre son emploi ou sa retraite du jour au lendemain. Heureusement, ayant obtenu une bourse, il put fuir cette ambiance pour continuer ses études à Cambridge, un endroit idyllique, qu'il décrit en des termes semblables à ceux qu'utilise Eric Hobsbawm, qu'il y croisa d'ailleurs (voir notre compte rendu des Mémoires d'Hobsbawm sur ce site). Il conforta ainsi son « socialisme fabien ». Il écrivit bientôt pour une revue liée au Parti travailliste, Socialist Commentary.

De retour à New York, entré comme éditeur chez la puissante maison Pantheon en 1962, il s'employa à publier des ouvrages de sciences sociales, les éditeurs se contentant alors d'un bénéfice annuel de 3%, les bons tirages compensant les livres qui marchaient moins bien. Ces temps ne sont plus, les grands groupes qui ont racheté les principales maisons d'édition exigeant des profits à deux chiffres. Dans son dernier chapitre, André Schiffrin nous raconte son combat pour faire vivre une maison d'édition indépendante à but non lucratif, The New Press. Il détaillait ces efforts dans « L'édition sans éditeurs », paru à La Fabrique en 1999, la maison d'Eric Hazan, autre combattant en lutte contre le conformisme et la pensée unique.

Salles Jean-Paul

 

Isabelle STENGERS, Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, Paris 2009, Les Empêcheurs de penser en rond, Editions La Découverte, 205 p., 13 €. juin 2009*

Mots clés : Stengers, écologie, OGM.

Voici donc le dernier livre d'Isabelle Stengers, intellectuelle belge, auteur avec Philippe Pignarre, de La Sorcellerie capitaliste (La Découverte, 2007) s'inspirant de l'activiste pacifiste américaine Starhawk. Au temps des catastrophes est, comme elle se plaît à le présenter : un véritable essai. En ce sens, par sa forme relativement déliée, il permet des pensées intempestives, des intuitions riches et des questions impertinentes : une réflexion sur le changement de « la distribution entre ce que l' é tat laisse faire au capitalisme et ce que le capitalisme fait faire à l' é tat » (page 102) ; le déplacement de la question du pouvoir : non pas comment prendre le pouvoir, mais comment avoir du pouvoir (page 122) ; ou savoir de quelle façon hériter des Lumières sans que cela ne devienne un acquis idéologique et un instrument néo-colonialiste. De manière moins systématique, elle développe (pages 144-150) un démontage de la « critique » similaire à celui de Rancière dans Le spectateur émancipé (voir la note de lecture sur ce site) – en butte aux mêmes insuffisances et raccourcis.

À partir de ce que l'auteur nomme « l'événement OGM » – une alliance entre des formes nouvelles de lutte et une production de savoirs bousculant l'autorité des experts et l'expertise scientifique –, d'une critique du développement, de la logique de la croissance, et des propositions conceptuelles – Gaïa, le recours aux artifices, … – Stengers cherche à répondre aux enjeux nouveaux de notre époque. Mais son livre pêche par son aspect parfois vague, abstrait, détaché, qui tient partiellement à la forme « essai » telle qu'elle se décline ici. L'auteur accumule les références, les critiques sans pousser bien loin l'argumentation et en restant à un niveau d'abstraction commode sans réelle possibilité de confrontation avec des événements historiques et expériences sociales. Ainsi, elle parle du pouvoir et des lois de nos « responsables », « sans mandat, aujourd'hui » (page 165). Mais quand, par le passé, ont-ils eu un mandat et de quelle sorte ? De même, manifester un soutien aux jurys d'assises ou citoyens est intéressant, mais sans l'analyse d'expériences concrètes, cela reste à un niveau superficiel. Enfin, l'affirmation que nous aurions changé d'époque (quel changement , quelle époque ?), la volonté de déjouer l'opposition frontale – elle « est une tentation à éviter car elle vide le monde, ne laissant subsister que les deux camps virilement opposés, fonctionnant en référence l'un à l'autre » (page 178) – et de se dégager de « l'histoire épique » du mouvement ouvrier sont présentées comme des évidences alors même qu'elles sont hautement problématiques. La prétention intellectuelle de telles affirmations, ne s'embarrassant guère de développement théorique ni d'analyse concrète, et faisant l'économie d'une réflexion sociale et historique ainsi que l'absence d'une discussion avec des penseurs issus d'autres courants, ôte une grande partie de l'intérêt et de la crédibilité que le lecteur pourrait accorder à ce genre de pensée.

Frédéric Thomas

 

Patricia TOUCAS-TRUYEN, Michel DREYFUS, Les Coopérateurs. Deux siècles de pratiques coopératives , Paris, Editions de l'Atelier, 2005, 430 pages, 50 €. juin 2007*

Publié dans la collection Jean Maitron, l'ouvrage est consacré pour moitié – plus de 200 pages – aux biographies des coopérateurs, rédigées par de nombreux auteurs et coordonnées par Patricia Toucas-Truyen et Michel Dreyfus. La liste est éclectique, l'universitaire Célestin Bouglé voisine avec Philippe Buchez, créateur en 1840 du journal L'Atelier , Victor Considérant avec Ferdinand Buisson, apôtre de la laïcité, ou encore Gaston Prache, ami de René Belin de la CGT, compromis comme lui dans la Collaboration, et Jean Raffarin, le père de l'ex-premier ministre Jean-Pierre Raffarin, actif dans la coopération agricole dans les années 1960.

Plus original et tout à fait utile, une centaine de pages sont consacrées aux organisations de la coopération, donnant pour chacune d'entre elles une fiche et une bibliographie : par exemple le Familistère de Guise, l'Ecole de Saint-Claude ou la célèbre Verrerie ouvrière d'Albi. On y trouve même la Camif !

Enfin, les cent premières pages de l'ouvrage consistent en une histoire succincte de la coopération réalisée par Patricia Toucas-Truyen. L'auteure introduit son étude de la coopération en France en rappelant que ce mouvement est né simultanément dans plusieurs pays en Europe du Nord : en Grande-Bretagne en 1844 avec la coopérative de consommation de Rochdale près de Manchester, en Allemagne en 1849 avec les coopératives de crédit Raiffeisen. En France, avant 1848, priment les coopératives de production. Le mouvement réussira à survivre au Second Empire, mais il ne prend son envol que sous la IIIe République radicale. Pour une fraction non négligeable du mouvement ouvrier français, imprégnée de conceptions proudhoniennes, la coopération apparaît comme une voie d'émancipation possible. C'est la naissance de l'économie sociale. Certaines coopératives de consommation, comme La Bellevilloise à Paris, affichent une belle santé, ne se contentant pas d'ouvrir épiceries ou boucheries, mais créant aussi une bibliothèque, une chorale, une université populaire. Les présidents du Conseil radicaux encouragent ces coopératives de production en leur ouvrant les adjudications de l'Etat et des collectivités publiques. A la veille de la guerre de 1914-1918, ce sont des restaurants coopératifs qui permettent aux étudiants et aux ouvrières parisiennes de manger sainement à bon marché. Les chrétiens sociaux ne sont pas étrangers à ces entreprises. Le mouvement redémarre après la guerre et s'épanouit dans les années 1920 : une chaire d'économie sociale est même créée en 1925 au Collège de France pour Charles Gide. Le nombre des sociétaires consommateurs est passé de 876.000 en 1914 à 2,3 millions en 1922. La collaboration de certaines figures éminentes de la Coopération avec le régime de Vichy nuira beaucoup au mouvement. Malgré quelques entreprises originales comme celle de Marcel Barbu dans la région de Valence après la guerre, la coopération ne semble pas avoir été réveillée par le grand élan de 1968. Mais la question, nous semble-t-il, mériterait d'être précisée, le passage sur cette période étant bien rapide.

Au total un ouvrage de référence, conclu par une riche bibliographie. Regrettons seulement son prix exorbitant , ce qui de fait réserve son acquisition aux bibliothèques, ce qu'elles ne manqueront sûrement pas de faire, comme je l'espère.

Jean-Paul Salles

 

Maxime VIVAS, La face cachée de Reporters sans frontières. De la CIA aux faucons du Pentagone , Bruxelles, Aden, 2007, 272 pages, 20 euros. mai 2008*

Ce livre-enquête est un véritable acte d'accusation lancé contre l'association RSF, et son médiatique et inamovible dirigeant, Robert Ménard. Pour l'auteur, ils se substituent à un authentique syndicalisme journalistique, et ne défendent qu'une liberté d'expression aveugle, au risque de s'incliner devant des mensonges ; plus, RSF est qualifié de soutien des puissants, des possédants et de l'impérialisme étatsunien. A l'appui de sa thèse, selon laquelle Ménard et son organisation s'en prennent plus volontiers au Tiers monde qu'aux pays riches, par opportunisme financier, l'auteur accumule les exemples. Ainsi, parmi les financements de RSF, on trouve des organismes dépendants de la CIA et du gouvernement de Washington. Au passage, Vivas s'étonne des 20% du budget de RSF dévolus aux seuls frais de fonctionnement, une proportion nettement plus élevée que pour les autres ONG.

Surtout, de nombreux exemples sont pris pour montrer le soutien implicite accordé aux Etats-Unis et à l'OTAN : lors du bombardement de la télévision serbe en 1999, des tirs sur le QG de la presse à Bagdad durant l'offensive de 2003… Toutefois, Maxime Vivas manifeste parfois une certaine tendance à tirer la couverture à lui, à tordre le bâton dans le sens de sa démonstration, au risque parfois de se révéler moins convaincant (les retards de réaction de RSF ne sont pas nécessairement significatifs (1)). Il n'en reste pas moins que lorsque RSF et Robert Ménard s'en prennent à Cuba ou au Venezuela de Chavez, la coupe déborde vite, et le parti pris est net, comparativement au traitement auquel ont droit les Etats-Unis (aucune défense de Mumia Abu-Jamal, par exemple, et une différence de traitement ahurissante dans des affaires de journalistes renvoyés car non munis des bons visas). Maxime Vivas termine en restant optimiste sur les chances d'une réforme démocratique interne de RSF contre l'autoritarisme de Ménard.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) La caricature n'est d'ailleurs pas toujours évitée : « A Cuba, il suffit qu'un ignare cupide installe dans sa cuisine un télécopieur pour que RSF lui accorde symboliquement le Prix Albert Londres dans l'heure qui suit », p. 96.

 

Serge WOLIKOW, Jean VIGREUX (collaboration), Les combats de la mémoire. La FNDIRP de 1945 à nos jours , Paris, Le cherche midi, 2006, 275 p. Mai 2007*

Serge Wolikow (en collaboration avec Jean Vigreux), nous livre ici une première histoire globale de la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes (FNDIRP), association « Loi de 1901 » fondée en octobre 1945. La lecture de cet ouvrage permet de prendre conscience qu'il est parfaitement possible de faire une «  histoire sociale du politique, qui s'intéresse autant aux dimensions culturelles et politiques qu'aux acteurs, aux porteurs de cette mémoire qui ont œuvré à une histoire collective  » (p. 23). Cette approche laisse apparaître la structuration profonde du cheminement de cette organisation née au lendemain de la Libération en raison des horreurs de la Seconde guerre mondiale, ainsi que les axes durables autour desquels son action s'est organisée.

Evidemment, la mémoire du passé, qui constitue une matrice partagée sans nuance, qu'elle le soit par les acteurs eux-mêmes ou par leurs descendants une fois les témoins retirés, joue. Cette mémoire, qui n'est pas seulement celle de l'horreur partagée puisqu'elle concerne également les pratiques militantes acquises dans le cadre des camps (notamment et particulièrement à Ravensbrück), fut en effet matrice pour l'engagement qui s'y noua parfois et qui fut alors pérennisé dans le cadre de cette organisation. Apparaît alors comme fondateur le rêve d'unité de tous les déportés et internés ainsi qu'une recherche d'égalité, ce qui rattache un peu plus cette organisation au mouvement ouvrier. L'unité fut cherchée, tentée à plusieurs reprises et l'échec de cette démarche fut patent aussi bien lors de la fondation, qui vit le refus au dernier moment de la FNDIR d'intégrer une structure commune que, quelques années plus tard, lorsqu'une crise survint dans le contexte de la guerre froide en 1949, qui conduisit à une série de démissions. De loin en loin l'histoire de la FNDIRP fut marquée par des espoirs de rapprochement puis de réalisation de l'unité avec les autres mouvements de déportés. Ainsi le moment du 25 e anniversaire de la Libération vit un regain d'activités dans ce domaine. Mais le bilan fut toujours mince et il fallut attendre les années 1980 pour qu'une ébauche d'unité se mette à exister autour d'une Fondation pour la mémoire de la Déportation ouverte à toutes les organisations et créée à l'initiative de la FNDIRP et à laquelle ses consoeurs se sont effectivement associées.

L'autre tendance est de l'ordre des contingences qui ont déterminé partiellement, surdéterminé parfois, cet itinéraire. De manière permanente la FNDIRP a du prendre en compte les réalités et leurs évolutions des situations nationales et internationales. Ainsi la période de la guerre froide a rendu problématique le positionnement d'une organisation qui était en proximité réelle du Parti communiste français mais qui s'est efforcée de maintenir et de faire vivre en ses rangs une certaine diversité politique, ce a quoi elle est assez bien parvenue, à l'exception de la crise de 1949, que nous avons déjà évoqué. Pourtant elle eu des difficultés à trouver une position fasse à la question des droits de l'homme en URSS qui satisfasse ses membres. L'engagement fut également réel dans les turbulences qui ont marqué la vie politique française, en particulier durant les années 1950 et 1960, notamment durant la crise de 1958. Le rapport aux pouvoirs publics, y compris dans le domaine des activités particulières de l'organisation, n'a jamais été anodin, facilitant ou rendant plus difficile l'action. Ainsi lorsqu'il s'est agi de mener campagne pour que les responsables de la déportation aient un procès, le fait que Robert Badinter, ministre de la justice d'un gouvernement de gauche, ait obtenu du parlement que des lois soient votées qui donnaient de nouvelles possibilités aux associations pour se porter partie-civile a pesé. De manière plus globale, le changement de République en 1958 à profondément modifié les canaux d'accès aux pouvoirs publics : les structures parlementaires étant largement mises hors-jeu, il convenait de s'adresser davantage à l'exécutif.

Mais, et il nous semble qu'il faut particulièrement insister sur ce point, une part majeure de l'activité de cette association fut consacrée à la prise en charge des intérêts des anciens déportés. Cette permanence exista quel que soit le contexte, bien qu'il ait fallu le prendre en compte. Nous envisagions précédemment l'idée d'égalité. L'exigence d'un même traitement pour tous les déportés, qu'ils soient, par exemple, « ethniques » ou politiques fut mise en avant dés la naissance de l'organisation. Ce fut un principe d'origine auquel la FNDIRP ne dérogea jamais et qui explique par ailleurs pour une part l'échec de l'unité lors du congrès fondateur d'octobre 1945. Cette prise en charge de la défense des intérêts d'un groupe passa par des canaux assez attendus, notamment l'intervention systématique auprès des pouvoirs publics afin d'obtenir que des cas individuels soient tranchés favorablement pour eux, en particulier lorsqu'une discrimination implicite touchait ceux qui avaient été déportés en raison de leur activité politique. Mais l'une des spécificités de la FNDIRP, qui explique pour une large part le maintien de son influence dans le monde des déportés, est d'avoir trouvé les moyens pour mettre en place et faire fonctionner tout un ensemble de services offerts aux déportés afin notamment de prendre en charge des pathologies propres à l'expérience des camps : sites de radiographie, de diagnostic, organisation de consultations, installation d'une clinique, sont autant d'exemples de cette capacité à développer un militantisme de services.

Enfin une dernière orientation lourde est apparue durant les deux dernières décennies. Les années 1980 ont en effet été le moment où un chantier initié dès l'origine passa au premier plan. Le témoignage, le maintien d'une mémoire de la Déportation, ont toujours occupé l'esprit des hommes et des femmes de la FNDIRP (chapitre 6) que cela se fasse par les symboles, les commémorations ou encore les lieux de mémoire. De fait, comme le rappelle l'un des auteurs, la FNDIRP apparaît comme « passeur » voire « porteur »(p. 237) d'une mémoire spécifique à la déportation. Elle a participé d'une lutte contre l'oubli et ce de manière continue. Mais à partir du moment où les militants et particulièrement les dirigeants ont commencé à disparaître, le problème a été appréhendé autrement et la question de la mémoire, de sa transmission est devenue lancinante et a conduit à l'émergence de structures et de démarches diverses qui marquèrent le passage « entre histoire et mémoire » (p. 242). Cette préoccupation donna lieu à différentes démarches. Les procès qui se tinrent à cette époque, ceux de Paul Touvier, Klaus Barbie ou Maurice Papon ont constitué des moments importants de construction et de défense d'une mémoire et ont été envisagés immédiatement, notamment pour leur vertu pédagogique pour les générations à venir (p. 194). Mais parmi les registres de cette forme d'action, l'un attire tout particulièrement l'attention d'un enseignant d'histoire en lycée. En effet, l'association a pour une part dirigé son action vers les publics scolaires, intervenant par exemple pour que la période de la Seconde guerre mondiale figure au programme d'histoire. Enfin, l'une des caractéristiques de cette démarche fut l'association de la communauté scientifique aux travaux menés. A cet égard, les réalisations de la FND sont révélatrices, aussi bien dans la constitution d'une vidéothèque en association avec l'Institut d'histoire du temps présent (IHTP), que dans la recension des déportés en lien avec l'université de Caen, ou encore dans l'élaboration d'un guide des ressources documentaires conservées en France sur la Déportation en lien avec les Archives Nationales. Ajoutons enfin que cette réorientation des priorités est avancée comme l'une des clefs du maintien du dynamisme de cette association.

En résumé l'ouvrage proposé constitue une approche complexe et complète qui permet de comprendre comment un mouvement du milieu associatif, porteur d'engagements personnels durables, a traversé le premier demi-siècle de son existence, entre permanences, ruptures et mutations (1).

Stéphane Paquelin.

(1) La FNDIRP possède son site Internet : http://www.fndirp.asso.fr

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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