Mouvement social

Espagne 1936

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


- Bartolomé BENNASSAR, La guerre d'Espagne et ses lendemains, Paris, Perrin, 2004, 548 pp.

- Franz BORKENAU, Spanish cockpit. Rapport sur les conflits sociaux et politiques en Espagne (1936-1937), Paris, Ivréa, 2003.

- Gérald BRENAN, Le labyrinthe espagnol. Origines sociales et politiques de la Guerre civile, Paris, Ivréa, 2005.

- Michel CHRIST, Le POUM. Histoire d'un parti révolutionnaire espagnol (1935-52), Paris, L'Harmattan, 2005, 133 pages dont 55 p. de Texte et chronologies, sigles, notices biographiques, bibliographie, 13 €. Préface de Denis Berger

- Collectivisations. L'œuvre constructive de la révolution espagnole (1936-1939) , Toulouse, éd. Coquelicot, 2006, 172 p

- Juan Miguel DE MORA, Ma bataille de l'Ebre. La cote 666 , Bruxelles, Editions Tribord, 2006, 93 p

- Juana DOÑA, Depuis la nuit et le brouillard. Femmes dans les prisons franquistes , Bruxelles, 2009, éditions Aden, 347 p., 20 €

- «  Durutti. 1896-1936  », Paris, L'Insomniaque, 2005, 157 p

- En souvenir de l'héroïsme des Brigades Internationales , Paris, Le Temps des cerises, 2009, 55 p., prix non indiqué

- Espagne 36. Les affiches des combattant-e-s de la liberté, Paris, Editions libertaires, Editions du Monde libertaire, 2005.

- Louis GILL, George Orwell, de la guerre civile espagnole à 1984, Montréal, Lux éditeur, 2005, 180 pages.

- Antoine GIMENEZ & Les Giménologues, Les fils de la nuit. Souvenirs de la guerre d'Espagne , Paris, L'insomniaque, 2006. Réponse et contribution des Giménologues au compte rendu de Georges Ubbiali.

- René GRANDO, Al Campo ! Espagne 1939. Exode, frontière, exil, Perpignan, Mare nostrum, 94 p. Edition franco-espagnole

- François GODICHEAU, La guerre d'Espagne. De la démocratie à la dictature , Paris, Gallimard, 2006, 126 p

- François GODICHEAU, La guerre d'Espagne. République et révolution en Catalogne (1936-1939), Paris, Odile Jacob, 2004, 459 pp.

- François GODICHEAU, Les mots de la guerre d'Espagne, PU Mirail, 2003.

- Agustin GUILLAMON, Barricades à Barcelone, 1936-1937 , Paris, Spartacus, 2010, 222 p., 15 €

- Ignacio IGLESIAS, Experiencias de la revolución. El POUM, Trotsky y la intervención soviética, Alertes / Fundación Andreu Nin, Barcelona, 2003 (primera edición), 326 p. (www.laertes.es)

- Michel LEGER, De brigades en brigades, autoédition, disponible auprès de l’auteur, 2004 (11 Hameau de la Goélette « Port-Sud », 91 650 Breuillet)

- Arthur LONDON, Espagne, Bruxelles, éditions Tribord, 2003

- M. César LORENZO, Le mouvement anarchiste en Espagne. Pouvoir et révolution sociale , St Georges d'Oléron, Editions libertaires, 2006, 600 p

- Antonio MATEU, Le passage des Pyrénées. Itinéraire d'un militant ouvrier espagnol , Paris, édité par Lutte ouvrière, 2006, 93 p

- Albert MINNIG, Edi GMUR, Pour le bien de la révolution , Lausanne, Cira, 2006, 142 p

- Grandizo MUNIS, Leçons d'une défaite. Promesse de victoire. Critique et théorie de la révolution espagnole (1930-1939) , Montreuil, Editions Science marxiste, 2007, 598 pages, 15 €

- Vicente ORTIZ VICENTE, Jorge LOPEZ ANGELES, Viva la Repùblica. Mémoires d'un couple de républicains espagnols, Paris, Teraedre, 2003

- Alain PECUNIA, Les ombres ardentes. Un français de 17 ans dans les prisons franquistes, Coudray-Macouard, Cheminements, 2004.

- Oliver PINALIE, Un dimanche de la vie. La révolution espagnole, 1936-1939 , Paris, Ed. du Monde libertaire, 2006, 80 p

- Rita PINOT, Felipe Matarranz Gonzalez. Itinéraire d'un guérillero antifranquiste , Paris, Ed. No Pasaran, 2006, 142 p

- Rudolf ROCKER, La tragédie de l'Espagne , Paris, Ed. CNT, 2006

- Joan SANS SICART, Commissaire de choc. L'engagement d'un jeune militant anarchiste dans la guerre civile espagnole , Lyon, ACL, 2007, 257 p., 16 €.

- Jean SERRES, Eté 1936. La guerre d'Espagne de part et d'autre de la Bidassoa , Biarritz, Atlantica, 2006, 368 pages, 20 euros

- Reiner TOSSTORFF, El Poum en la revolució espanyola, Barcelona, Editorial Base, 2009, 345 p., 20 €

- Ernest URZAINQUI-FALCON, Polvorientos caminos. Itinéraire européen d'un républicain espagnol (1936-1945) , Toulouse, Privat, 2010, 192 p. ,19€.

- Ricardo VAZQUEZ PRADA, Dans un village d'Aragon dont je ne veux pas rappeler le nom …, Paris, L'insomniaque, 2008, 190 p. 12 €

 

 

 

 

 

Bartolomé BENNASSAR, La guerre d'Espagne et ses lendemains, Paris, Perrin, 2004, 548 pp.
François GODICHEAU, La guerre d'Espagne. République et révolution en Catalogne (1936-1939), Paris, Odile Jacob, 2004, 459 pp.

B. Bennassar, historien confirmé de l'Espagne, auteur et coordinateur d'une Histoire des Espagnols (VIe-XXe s.), ouvrage monumental réédité par Robert Laffont en 1992 dans la collection Bouquins, tente une synthèse sur la Guerre d'Espagne. Il a non seulement pris connaissance de tout ce que l'érudition espagnole a produit récemment sur le sujet - et les universitaires espagnols ont été très actifs sur ce champ depuis la chute du franquisme -, mais il est allé aussi dans les dépôts d'archives, des deux côtés des Pyrénées. Un des aspects les plus intéressants de son travail est la dernière partie, l'étude de l'exil, de la contribution remarquable que les Républicains espagnols ont apporté dans les divers pays du refuge, la France bien sûr, mais aussi un pays comme le Mexique, où ils ont eu un rôle considérable dans le domaine intellectuel. Bennassar reconnaît sa dette envers Geneviève Dreyfus-Armand, qui a publié sa thèse, L'exil des Républicains espagnols en France, chez Albin Michel, en 1999. Il fait également une étude très précise des combats, assortie d'un grand nombre de cartes. Mais l'auteur ne peut s'empêcher d'avouer de manière crue ses préférences idéologiques. Tout en trouvant les méthodes du PCE détestables, il estime que " dans la conjoncture de 1936, la vision du PCE a été plus pertinente (que celle du POUM) " (p. 181). Et, à la même page, il insiste " Je me garderai d'affirmer que la mise en pratique des idées du POUM aurait fait chanter les lendemains espagnols ". De même, s'il reconnaît que la plupart des violences commises dans le camp républicain l'ont été à chaud, au cours de l'été 1936, alors que Franco a fait preuve de cruauté encore bien après la fin de la guerre civile, il ne peut s'empêcher de tracer un trait d'égalité entre les deux camps : " Deux logiques d'extermination " (p. 108 et sq.). Il nous explique cependant qu'à Madrid, c'est un anarchiste, Melchor Rodriguez, nouvel inspecteur des prisons, qui mit un terme à cette terreur. Par contre Andreu Nin, " qu'on traite de héros de manière contestable " (sic, p.109), ne trouve pas grâce à ses yeux. Et pourtant c'est Nin, lors de son bref passage au gouvernement de la Généralité de Catalogne, en tant que ministre de la justice, qui prit un décret, le 28 novembre 1936, au terme duquel la justice fut réorganisée : chacun des partis présents au gouvernement était désormais représenté parmi les jurés, le président du tribunal et du procureur devaient être des juges professionnels. Et donc, la sévérité des tribunaux alla en diminuant et les peines capitales, nombreuses en septembre, se firent rares.
Cette information est tirée du livre de François Godicheau, un grand livre, issu d'une thèse de doctorat, dont nous recommandons chaudement la lecture. Il a de nombreux mérites, notamment celui de tenter d'éclairer ce déferlement de violence qu'a été la guerre civile en étudiant la période située en amont. L'Etat, incapable de substituer le maintien de l'ordre à la répression, renforce les tendances populaires les plus portées à l'affrontement. De même les patrons freinent toute politique de négociation, préférant développer une milice à leur service, instruite par l'armée. Quant aux patrons cléricaux, ils se permettent d'intervenir dans la vie privée des ouvriers, ce qui paraissait à ceux-ci intolérable. L'Eglise espagnole, rejetant les tentatives d'aggiornamento de la papauté contenues par exemple dans l'encyclique Rerum novarum, reste au service des classes dominantes, ceci expliquant la virulence de l'anticléricalisme populaire. Notons curieusement que ce coup de projecteur bien utile, sur la période antérieure à la guerre civile, se trouve dans l'Histoire des Espagnols, mais sous la plume de Jacques Beyrie, un collaborateur de Bennassar (pp. 703-794).
Mais l'apport le plus remarquable de Godicheau, c'est l'étude qu'il fait des journées de Barcelone (3-7 mai 1937, " la guerre civile dans la Guerre civile "), et de leurs conséquences. Un militant du POUM, Wilebaldo Solano, nous avait déjà livré son témoignage (l'ouvrage publié en espagnol en 1999 a été traduit par Syllepse en 2002 : Le POUM : révolution dans la guerre d'Espagne). De même le cinéaste Ken Loach portait cette question devant un large public, grâce à Land and Freedom, 1995. Mais la plongée dans les archives nous permet d'avoir une vision beaucoup plus complète, sur le nombre des militants arrêtés par exemple, après mai 1937, plus de 4000, beaucoup de la CNT, environ 350 du POUM. Qualifiés de " déserteurs ", de " traîtres ou d'espions ", ils sont condamnés à de lourdes peines de prison. Nin disparaîtra aux mains de ses tortionnaires staliniens qui ne parvinrent pas à lui extorquer des aveux. Les staliniens n'ont pas pu organiser de procès de Moscou à Madrid ou à Barcelone, la réalité des rapports de force politiques ne l'ont pas permis. Même si les dirigeants du POUM ont été condamnés à de lourdes peines de prison, la sentence du 29 octobre 1938 dément tout contact avec l'ennemi, affirme " l'antifascisme " des inculpés. Mais les plus nombreux des emprisonnés après mai 1937 étaient des anarchistes membres de la CNT et des Amis de Durruti. Alors que ces militants radicaux croupissent en prison, leurs dirigeants, de la CNT, participent au gouvernement, aux côtés du PCE et de Negrin. La CNT ne joua pas le rôle de relais des Comités de village, organes de double pouvoir, alors que ses cadres inférieurs tentaient de relayer la poussée révolutionnaire de 1936, leur mouvement s'était transformé en un parti de gouvernement, la guerre et la centralisation ayant entraîné un véritable processus de bolchevisation ! Barcelone n'était plus la ville des barricades et de la révolution, elle ne sera pas non plus la ville de la reconquête, ses habitants seront vaincus par la faim, l'angoisse, l'épuisement.

Jean-Paul Salles.

 

Gérald BRENAN, Le labyrinthe espagnol. Origines sociales et politiques de la Guerre civile, Paris, Ivréa, 2005.

Il s’agit de la réédition (la précédente datait de 1984, chez Champ Libre) d’un livre paru en anglais en 1943. On peut d’ailleurs regretter que l’éditeur n’ait pas profité de l’occasion pour présenter en quelques lignes l’auteur de l’ouvrage. Qu’à cela ne tienne, ce livre n’en est pas moins d’un grand intérêt. Comme le sous-titre le précise, il ne s’agit pas réellement d’une histoire de la guerre civile espagnole de 1936, mais bien d’une analyse des conditions de son émergence. La question de la guerre proprement dite est traitée en quelques pages rapides (et pour tout dire guère satisfaisantes) en un épilogue. La conception des origines telle que Brenan la conçoit est extrêmement large puisque son récit commence en 1874. En effet, dans une première partie, l’auteur présente l’ancien régime, englobant toutes les situations politiques qu’à connu l’Espagne avant l’émergence de la seconde république en 1931.De fait, c’est dans cette extension que repose la thèse qu’il va défendre et illustrer tout au long de son livre, à savoir que l’Espagne est un pays retardataire et sous-développé, présentant de nombreux traits qui l’éloignent de la modernité européenne. Cette non-contemporanéité de l’Espagne s’illustre en particulier par la centralité de la question agraire, irrésolue par les différents régimes (monarchie, république, dictature) qui se succèdent depuis la fin du XIXe siècle. Il consacre un très long développement, graphiques à l’appui, pour montrer la variété des types de structures agricoles qui définissent une Espagne morcelée en autant de petites républiques fragmentant le territoire national. D’où, conséquence politique de cette structure archaïque, la prédominance des anarchistes sur le mouvement ouvrier de ce pays qui semble le fasciner. Pour autant, Brenan n’est pas particulièrement tendre pour ses composantes, CNT et FAI, qu’il critique férocement pour leur puérilité (« par rapport à leurs objectifs proclamés, malgré leurs grands airs révolutionnaires, il ne sortirent en définitive jamais du cabotinage et de l’infantilisme », p. 234), leur sectarisme et leur absence de vision stratégique. S’il admire leur ascétisme et leur sens du dévouement à la cause, il analyse ces derniers à l’aide des catégories de la sociologie religieuse (sans jamais d’ailleurs faire la moindre allusion à Max Weber), en les comparant aux sectes luthériennes et réformées de son Angleterre natale. Les sympathies de Brenan semblent se porter sur le courant le plus réformiste du PSOE, illustré par Prieto. On comprend donc aisément la haine qu’il voue au Parti communiste espagnol (PCE), qualifié abruptement de « parti totalitaire », même si cela l’amène à des jugements pour le moins mal placés sur la capacité de ce parti à gagner la guerre. Malgré bien des appréciations sommaires, ce livre fournit des pistes de lecture tout à fait stimulantes de cette guerre, dont la victoire par Franco permet l’ouverture de la Seconde Guerre mondiale.

Georges Ubbiali

 

Collectivisations. L'œuvre constructive de la révolution espagnole (1936-1939) , Toulouse, éd. Coquelicot, 2006, 172 p. Avril 2007*

Ce livre constitue la troisième édition d'une brochure publiée par la CNT-FAI (Confédération nationale du travail- Fédération anarchiste ibérique) durant la guerre civile en 1937. Bien évidemment, il s'agit d'un document engagé, mais c'est bien là tout son intérêt. En effet loin d'une reconstruction a posteriori de l'œuvre entreprise par cette organisation (ou soutenue) durant les quelques mois d'effervescence révolutionnaire, cette brochure offre un instantané des réalisations économiques en cours. Le propos se décline en trois parties, assez différentes quant à leur nature. La première, qui justifie le mieux le sous titre de recueil de documents, est constitué du Décret de collectivisation du 24 octobre 1936, suivi d'un commentaire de ce texte. Alors que dans l'introduction, la Généralité de Catalogne (ou Generalitat, Conseil de gouvernement de la Catalogne) est présentée comme un paravent, on s'aperçoit que cet encombrant paravent est représenté de manière systématique dans les instances de collectivisation. Autre point noir de cette collectivisation, le secteur bancaire n'est pas concerné. L'expérience de la Commune de Paris n'a visiblement pas été intégrée. La seconde partie est constituée par une radiographie du travail collectif à travers les différentes industries. Cette radiographie est absolument passionnante pour qui s'intéresse aux réalisations économiques de l'Espagne révolutionnaire. On remarque d'ailleurs au passage le rôle prépondérant des organisations syndicales, en particulier la CNT, dans l'organisation économique du pays. Cette importance de l'organisation (des organisations car l'UGT – Union générale des travailleurs plutôt socialisante - est également fortement représentée ) économique des travailleurs différencie de ce point de vue fortement l'expérience espagnole de l'expérience russe des années 20.

N.B. La première édition de ce recueil a été réalisé par la CNT-FAI à Barcelone en 1937, la seconde à Toulouse en 1965, par la CNT-FAI en exil (168 p.).

GU

 

Michel CHRIST, Le POUM. Histoire d'un parti révolutionnaire espagnol (1935-52), Paris, L'Harmattan, 2005, 133 pages dont 55 p. de Texte et chronologies, sigles, notices biographiques, bibliographie, 13 €. Préface de Denis Berger. Septembre 2009*

Mots clés : la Guerre d'Espagne, le Poum.

Une fois ce livre terminé, on se demande comment un éditeur a pu prendre la responsabilité de le publier, comment un universitaire a pu accepter de le parrainer. Car cet ouvrage cumule les défauts, de forme aussi bien que de fond. Un style lourd, à la limite souvent de la correction, des fautes d'orthographe répétées trop souvent pour qu'elles soient de simples fautes de frappe : ainsi « Estramadure » (p.15,18…p.101) au lieu d'Estrémadure.

Et surtout un texte qui ne traite pas du sujet ambitieux annoncé en sous-titre. Tout au plus trouve-t-on ici, à la manière confuse de l'auteur, un récit des « différends politiques entre trotskystes et poumistes ». Pour avoir une idée de la réalité du Poum, mieux vaut voir le récit d'un participant (par exemple l'ouvrage de Wilebaldo Solano, Le POUM : Révolution dans la guerre d'Espagne , traduit chez Syllepse en 2002) ou encore les pages lumineuses d'introduction aux textes de Léon Trotsky sur la Guerre d'Espagne rédigées par Pierre Broué (in Léon Trotsky, La Révolution espagnole (1930-40), Paris, Editions de Minuit, Collection Arguments, 1975, 787 p., voir notamment l'introduction à la 4 e partie, « Trotsky et la Guerre civile espagnole, p.309-332). L'auteur connaît l'ouvrage mais le cite de façon insatisfaisante, de manière vague.

De même il connaît l'article que Jean Cavignac consacre aux « Trotskystes espagnols dans la tourmente (1937-40) » publié dès 1980 dans le Bulletin n°135 de l'Institut aquitain d'études sociales et repris dans les Cahiers Léon Trotsky n°10, juin 1982 (p.67-74). Erudit – il était archiviste-paléographe, diplômé de l'Ecole des Chartes – et militant – après avoir passé quelques années au PSU, il milita à LO jusqu'à sa mort en 1989 (voir sa biographie dans le Tome 3 du Maitron 1940-mai 1968 publié en 2007), Jean Cavignac s'était rendu à Harvard dès 1980 pour consulter « la partie fermée » des archives de Trotsky ouverte depuis le 1 er janvier 1980. Il y découvrit des lettres et des rapports de Munis, tout à fait précieux pour saisir la complexité des rapports entre bolcheviks-léninistes (partisans de Léon Trotsky) et poumistes. Notre auteur connaît cet article, le cite plusieurs fois mais aussi prend la responsabilité de le recopier en omettant les guillemets, ainsi à la page 38.

Et enfin, outrecuidance ultime, l'auteur, prenant la parole à la première personne, se permet de donner des leçons à…Léon Trotsky, présenté comme sectaire, peu au fait de la situation espagnole et utilisant des « méthodes de travail inadaptées » : « Voilà pourquoi je peux être amené à penser (sic) qu'un front révolutionnaire aurait pu être réalisé avec toutes les composantes révolutionnaires ; le Poum et les Amis de Durruti » (p.63). A se contenter de cette lecture, on ne saura rien des manœuvres des staliniens (notamment de l'agent de la Guépéou Marc Zborowski qui se faisait appeler Etienne), infiltrés dans le mouvement trotskyste, qui ont empêché l'envoyé du Poum, Molins i Fabrega, d'assister comme observateur à la fondation de la IVe Internationale dans la région parisienne en 1938. De même, en interceptant une lettre de Trotsky au Poum (datée du 16 août 1936, elle est publiée par P. Broué in L. Trotsky, op. cit., p. 349-352 ; elle n'a été retrouvée par un historien italien dans les archives de la police qu'en 1970), les services secrets italiens n'ont pas permis à Nin et à ses amis de savoir que Trotsky était décidé à renouer le dialogue de manière positive.

La publication de ce livre, tiré d'un DEA, ne revêtait pas un caractère d'urgence. Y surseoir, permettre à l'auteur de continuer à apprendre son métier d'historien et également d'améliorer son expression écrite, aurait été un service à lui rendre. Les grands anciens, Trotsky et ses camarades bolcheviks-léninistes comme les valeureux militants du Poum méritaient mieux.

Jean-Paul Salles.

 

Espagne 36. Les affiches des combattant-e-s de la liberté, Paris, Editions libertaires, Editions du Monde libertaire, 2005.

Grand format, couleur, nombreuses reproductions et illustrations, ce livre se présente clairement comme relevant de la catégorie des beaux livres. La période révolutionnaire de l’Espagne républicaine a en effet vu une floraison extraordinaire d’affiches sur les murs. L’éditeur a fait le choix de ne présenter que des affiches libertaires, plus quelques affiches du Parti Ouvrier d’Unification Marxiste (POUM), de l’Union Générale des Travailleurs (UGT), ou, à titre de contrepoint du Parti Communiste Espagnol (PCE). Après un rappel de la chronologie et des sigles utilisés, la première partie expose les acteurs de la réalisation de ces affichistes. Pour chacun d’entre eux, par ex. Antonio Garcia Lomolla, une ou des affiches de sa composition sont proposées ainsi que des éléments biographiques sur l’affichiste lui-même. Une partie est consacrée au syndicat des dessinateurs professionnels de Barcelone, affilié à l’UGT. La seconde partie est thématique, elle renvoie aux points forts des thématiques du socialisme libertaire : les collectivisations, les taxis de Barcelone, la Confédération Nationale du Travail (CNT) et l’éducation, les femmes (et en particulier de l’organisation Mujeres libres) ou encore la culture. Une partie est consacrée également aux affiches de la solidarité internationale antifasciste. Les affiches des organisations de jeunesses (FJIL), de la Fédération Anarchiste Ibérique (FAI), de l’union CNT-UGT ou encore des journaux et revues libertaires complètent ce très riche ensemble iconographique. Si certaines affiches sont l’expression d’un indéniable talent créateur, d’un renouvellement des codes graphiques, en revanche, bon nombre apparaissent comme l’expression de leur époque. Il est donc difficile, du fait d’une comparaison impossible, de pouvoir tirer un bilan esthétique de ces multiples affiches. On n’oubliera pas les textes, très bien informés qui accompagnent ces reproductions. On retiendra en particulier le texte programmatique, « Réflexions sur les affiches de la guerre civile espagnole », ainsi que celui, beaucoup plus court, s’interrogeant sur « Qu’est ce qu’une affiche politique réussie ? », qui conclut ce très beau recueil. La recension de sites Internet ainsi que des vidéos (en sus de la classique bibliographie) permettra à celles et ceux qui le souhaitent de prolonger leur excursion dans l’imagerie libertaire.

G. U.

 

Juan Miguel DE MORA, Ma bataille de l'Ebre. La cote 666 , Bruxelles, Editions Tribord, 2006, 93 p. janvier 2007*

Ce court texte évoque la dernière grande bataille militaire conduite par le camp républicain durant la guerre civile espagnole. Juan Miguel de Mora, volontaire mexicain de 17 ans à l'époque, a participé à cette bataille, où il fut d'ailleurs blessé d'un coup de baïonnette. Il semble que son agresseur ait été tué avant de recevoir le coup de grâce. Soixante ans après l'évènement, il raconte donc son expérience. Son témoignage fait part de la violence de l'affrontement, avec les corps éventrés, les bombardements incessants de l'artillerie et de l'aviation allemande engagée. En même temps qu'il évoque le combat, il intercale des réflexions sur la mémoire et sur ce qui l'avait motivé à combattre dans les rangs républicains, alors qu'il était tout juste sorti de l'adolescence. Sa haine du fascisme, sa volonté de changer le monde sont autant de valeurs sur lesquelles ils témoigne, aujourd'hui encore. Il évoque également quelques unes des figures de ses compagnons de lutte, brigadistes internationaux comme lui. On retiendra en particulier celle de son camarade est-européen, inconnu, qui passe son temps à écrire une lettre d'amour à sa femme, on n'apprendra le contenu de son cahier qu'à la fin, une fois mort. Si l'on ne peut que saluer l'héroïsme sans gloriole dont il fait état, en revanche, son analyse politique interroge sérieusement, en particulier quand il s'en prend aux anarchistes, non seulement soupçonnés de tuer des curés, mais également, parce qu'ils pensent «  qu'avant de gagner la guerre il fallait faire la révolution  » (p. 77), conception qualifiée d'«  absurdité  ». Avec de telles positions, on comprend aisément que l'auteur était militant des JSU, les Jeunesses socialistes unifiées, en fait, l'organisation des jeunesses communistes. Bien qu'il ne justifie en rien le stalinisme – il dénonce par exemple «  les agents conscients de Staline (…), espions et assassins (…) » (p. 44) – de Mora reste néanmoins prisonnier de l'interprétation stalinienne de la guerre civile espagnole. Le lecteur restera encore plus sur sa faim à la lecture de l'introduction par Lise London, la femme d'Arthur London, l'auteur de l'Aveu. Cette dernière, qui a ré adhéré au PCF il y a quelques années, présente le contexte global de la guerre. Son interprétation est pour le moins discutable. Retenons au moins deux éléments : d'une part elle ne considère la guerre que sous son angle militaire (un rapport de force déséquilibré du fait de l'intervention hitléro-mussolinienne), sans jamais faire allusion à la dynamique de révolution sociale. D'autre part, elle ne s'interroge même pas pour expliquer pourquoi le gouvernement Negrin décide soudainement de se débarrasser des Brigades internationales, au moment même où celles-ci sont engagées dans la bataille de l'Ebre. Bref, la tonalité globale est celle d'une guerre, « défendant la légalité républicaine » et en aucun cas un épisode de la lutte des classes. Quelques photographies rehaussent le texte.

Georges Ubbiali

 

Juana DOÑA, Depuis la nuit et le brouillard. Femmes dans les prisons franquistes , Bruxelles, 2009, éditions Aden, 347 p., 20 €. Juin 2010*

Mots clefs : Espagne, anti-franquisme, femmes, prison, mémoire, féminisme.

Ce beau livre, qui ouvre la nouvelle collection Passe-Mémoire des éditions Aden, est un témoignage douloureux, sobre et vibrant à la fois de plus de vingt années passées dans les prisons franquistes.

Écrit sous forme romanesque, mais collé à l'histoire vécue par l'auteur, le lecteur suit au fil des pages, depuis les derniers mois de la guerre d'Espagne jusqu'au début des années 60, le parcours de Leonor, de prison en prison. On y découvre le système de violence, de soumission et d'exploitation mis en place par l' é tat franquiste, allié à l' é glise catholique. Et face à ce régime de terreur, la solidarité, la résistance et l'organisation des prisonnières politiques, cherchant par tous les moyens et au plus près des choses quotidiennes – refus de la prière imposée, communication avec le monde extérieur, partage des rares colis venus du dehors, etc. – à vaincre ce « milieu destructeur » et à rester debout. Se faisant, Juana Doña ne cache pas l'importance des aspects familiaux et plus intimistes ainsi que les contradictions, la dureté et le puritanisme que ce combat supposait pour elles : «  Que restait-il de ces femmes pleines de vie et d'illusions ? Que restait-il de leur naïveté, de leur candeur ?  » (page 320). C'est d'ailleurs principalement par le biais de cette lucidité, de cette honnêteté et du refus d'une vision héroïque, que s'ouvre le passage entre les luttes des femmes anti-franquistes, d'un côté, et le féminisme post-68 et les combats plus récents, de l'autre. C'est aussi ce qui donne à ce livre sa force et son caractère.

Frédéric Thomas

 

«  Durutti. 1896-1936  », Paris, L'Insomniaque, 2005, 157 p. Avril 2007*

Titre laconique pour un livre superbe. Edité en trois langues (anglais, espagnol et français), ce livre de photographies se veut un témoignage sur le dirigeant anarchiste espagnol et sur le courant anarchiste qu'il personnifiait. Grâce aux fonds d'archives de l'Institut d'histoire sociale d'Amsterdam, de la bibliothèque de Salamanque, du centre Anselmo Lorenzo de Madrid, un très bel ensemble de photographies est présenté dans cet ouvrage vibrant. Un court texte accompagne les principales étapes de la vie de Durruti. Il ne s'agit pas au sens propre d'une biographie, mais plutôt de flashes sur son action et sur le déroulement de la révolution en Espagne, qui en fait nécessitent une bonne connaissance de cette histoire. La première partie, le Rebelle, présente Durruti et les principaux dirigeants du courant anarchiste espagnol, dans leur période de banditisme, au profit du mouvement. Expropriation, vol à main armée, attaque de banque, exécutions aussi d'ennemis du peuple se succèdent. Durruti parcourt une partie de l'Europe et du continent sud-américain. Le retour de la république en Espagne, puis le début de l'insurrection fasciste va faire de lui un dirigeant révolutionnaire. Avec une bravoure et un héroïsme sans pareil, les anarchistes (Durruti à leur tête) empêchent le soulèvement nationaliste à Barcelone. Son compagnon Ascaso, autre figure, meurt dans les combats. Puis, dans une troisième section, la plus longue et la plus pénétrante sur l'action des actions, Durruti dirige le front d'Aragon. Guerre de position, de tranchées car les milices anarchistes sont démunies d'armement lourd qui aurait permis d'affronter les forces franquistes retranchées dans Saragosse. La République se garde d'ailleurs bien de leur attribuer le moindre armement un tant soit peu conséquent. Finalement, tué lors de la bataille de Madrid, Durruti fait l'objet d'un véritable culte de la personnalité par les dirigeants républicains. Cette ultime partie s'intitule d'ailleurs les deux morts de Durruti. La multiplicité des photographies (hélas, jamais attribuées) fournit un panorama très contrasté de l'action des révolutionnaires libertaires. Même si le texte d'accompagnement ne ressemble en rien à une hagiographie, on peut cependant regretter son côté assez acritique. Deux exemples. Le ralliement des anarchistes à Companys, le dirigeant de la Généralité de Catalogne, est présenté comme un partage du pouvoir avec les républicains. De même, l'affaire de l'or de la République, dont Durruti et les anarchistes avaient envisagé de s'emparer pour financer l'armement d'une armée révolutionnaire est évoqué sans plus.

N.B. Cet ouvrage peut être complété par la biographie détaillée d'Abel Paz, Un anarchiste espagnol, Durruti , Paris, Quai Voltaire, 1993, 498 p.

GU

 

Franz BORKENAU, Spanish cockpit. Rapport sur les conflits sociaux et politiques en Espagne (1936-1937), Paris, Ivréa, 2003.

Excellente ré-édition d'un livre traduit une première fois en 1979 (aux éditions Champ libre) et dont la version originale anglaise datait de 1937. Il s'agit d'un ouvrage essentiel sur l'épisode guerre civile-guerre révolutionnaire en Espagne. Borkenau était sociologue de son état, d'origine autrichienne, réfugié antifasciste en Angleterre. Cette qualité donne à son livre ce ton si particulier et en même temps si précieux. Foncièrement anti-franquiste, en même temps, Borkenau n'est engagé dans aucun des partis du camp républicain. Il prétend œuvrer en tant que sociologue, neutre par rapport aux différentes fractions en jeu. Ce livre est le fruit de deux séjours qu'il fit en tant que journaliste en août 36, puis au tout début 37 dans les différentes villes du camp républicain. Son regard évoque largement celui des grands témoins de cet épisode, Orwell au premier chef (Hommage à la Catalogne, bien sûr). Il nous raconte l'impréparation du camp républicain sur le plan militaire, l'impéritie des dirigeants anarchistes, la violente répression contre l'Eglise de la part de ces mêmes anarchistes, le lent étouffement de toute démocratie révolutionnaire, l'hégémonie croissante du Parti communiste espagnol sur le camp républicain à la suite des livraisons d'armes par l'URSS, les affrontements sanglants au sein des forces anti-franquistes, etc. Son récit est haletant, informé, vivant. Il a été sur tous les fronts, rencontré de nombreux protagonistes de cette histoire en train de se faire, saisi le souffle brûlant de l'élan révolutionnaire, puis sa brisure par la politique communiste-soviétique. Car, second aspect tout à fait nécessaire de ce livre, il est sous tendu par une analyse politico-sociologique. Tout d'abord, Borkenau resitue le coup d'Etat dans l'histoire longue de l'Espagne. Un pays, tel est sa thèse, qui n'a pas connu un processus d'européanisation équivalent à ses voisins et qui en fait une sorte d'exceptionnalité sociale, marquée par le poids des forces réactionnaires (Eglise, armée) et des anarchistes dans le mouvement ouvrier, se traduisant par le recours à la violence. Cette analyse fait l'objet d'un premier chapitre. Elle est présente par la suite tout au long du propos, qu'elle enrichit par de nombreuses anecdotes recueillies par l'œil journalistique.. Seconde dimension : la place et l'affirmation du courant stalinien qui est très finement décrite. Alors que le livre paraît dans les premiers mois de 1937, c'est-à-dire bien avant la fin de la guerre, Borkenau a déjà pronostiqué la défaite du camp républicain, dont la dimension révolutionnaire a été éradiquée par le PCE. En effet, selon lui, la nécessaire militarisation du Front Populaire, sans la dynamique révolutionnaire, ne permettrait pas d'empêcher la victoire du franquisme. La suite, hélas, a donné raison à cette analyse prémonitoire, dont les lecteurs contemporains sauront goûter l'argumentation serrée.

Georges Ubbiali.

 

En souvenir de l'héroïsme des Brigades Internationales , Paris, Le Temps des cerises, 2009, 55 p., prix non indiqué. Mai 2010*

Mots clés : Affiches, poèmes, Espagne, Brigades internationales,

Cet élégant album est en fait la reproduction d'un livre édité en 1996 en hommage aux combattants volontaires des Brigades Internationales, à l'occasion du 60 e anniversaire de la guerre d'Espagne. Notons d'ailleurs, que le reprint est si fidèle qu'il intègre toutes les erreurs et coquilles de l'édition originale. Mais cela ne gâche en rien le plaisir de lire une sélection de vingt poètes qui ont écrit sur cet événement, ainsi que la reproduction d'un nombre équivalent d'affiches de graphistes de l'école de Barcelone. Si la plupart de ces affiches sont déjà connues, il faut reconnaître un éclectisme de bon aloi dans ces reproductions puisque les différentes composantes du mouvement ouvrier y sont représentées : anarchistes, socialistes, syndicalistes des différentes organisations. On retiendra d'ailleurs que certaines affiches sont assez rares. Quant aux poèmes, la plupart proviennent d'auteurs forts peu connus, qui sont présentés à la fin du volume. Certes, le nom de Pablo Neruda sonne immédiatement pour tout un chacun, mais qui connaît Stefen Spender, Fratisek Halas ou encore José Herrera Peter ? Le lecteur aura le plaisir de découvrir leurs poèmes au milieu de ceux de Tzara ou Federico Garcia Lorca. Un beau livre digne de figurer dans une bibliothèque.

Georges Ubbiali

 

Louis GILL, George Orwell, de la guerre civile espagnole à 1984, Montréal, Lux éditeur, 2005, 180 pages. mai 2006*

La problématique de ce petit ouvrage est simple : montrer en quoi le passage d’Orwell au sein de la guerre civile espagnole a considérablement influencé l’écriture de 1984, roman majeur de la science-fiction contemporaine. Après un tableau de l’Espagne des débuts du XXème siècle jusqu’à la guerre qui débute à l’été 1936, utilisant entre autres les travaux de Pierre Broué sur le rôle de fossoyeur de la révolution en marche endossé par les forces staliniennes, Louis Gill retrace l’itinéraire du romancier britannique proche de l’ILP : son engagement au sein des milices du POUM à compter de décembre 1936, jusqu’à son retour au Royaume Uni après avoir été blessé sur le front, retour effectué dans une quasi clandestinité devant les risques d’arrestation, en passant par sa participation aux journées de mai 1937 à Barcelone. Entre-temps, Orwell aura eu le temps de prendre pleinement conscience du rôle contre-révolutionnaire des staliniens en Espagne, et de se positionner en tant que socialiste anti-stalinien.
Sans être trotskyste, on peut toutefois relever qu’avec la signature du pacte germano-soviétique et le début de la Seconde Guerre mondiale, George Orwell défend l’idée d’armement du peuple, ce qui le rapproche de la politique militaire prolétarienne définie par Trotsky, sans parler de sa conception de la liberté de l’écrivain opposée à la notion de compagnon de route. Cette expérience espagnole permet en tout cas de comprendre la genèse de certains des aspects de 1984 : les tortures imposées à Winston ne sont pas sans évoquer celles qu’a subies l’ami d’Orwell, Georges Kopp, et la réécriture de l’histoire ainsi que l’utilisation de slogans totalement opposés à la réalité vécue sont des caractéristiques du système stalinien. Pour autant, Orwell ne se prive pas de mettre en garde contre la contagion des démocraties occidentales par le virus totalitaire, ce que n’oublie pas de souligner Louis Gill, en concluant sur ce qu’il considère être un nouveau totalitarisme, celui de la loi du marché.
Par ailleurs, il signale également l’importance des influences de certains autres romans de science-fiction sur l’univers de 1984, du Talon de Fer de Jack London au Meilleur des Mondes de Huxley, en passant par le Nous Autres de Zamiatine, sans oublier les écrits de Koestler, Souvarine, Rizzi et Burnham, ce qui déplace d’autant la problématique de l’étude vers une analyse plus large des dernières quinze années de la vie d’Orwell, partisan d’un socialisme épri de liberté, et interrogateur sur la possibilité pour le prolétariat de le construire contre ses adversaires dominants…

Jean-Guillaume Lanuque

 

Antoine GIMENEZ & Les Giménologues, Les fils de la nuit. Souvenirs de la guerre d'Espagne , Paris, L'insomniaque, 2006 (1). janvier 2008*

Cet ouvrage constitue un modèle de travail éditorial, conduit par un groupe de passionnés qui ont adopté pour raisons sociales le nom de l'auteur du récit. En effet, ce livre se compose de cinq parties. Eliminons la postface, réflexion politique à voix haute du groupe sur le bilan de la révolution espagnole , ainsi que les annexes (courtes, mais précieuses, en particulier en bilan historiographique exposé), pour concentrer notre attention sur les trois parties essentielles. La première est naturellement le témoignage, écrit en 1974-1976 par Antoine Gimenez (un nom d'emprunt) sur son engagement dans la colonne Durruti des volontaires internationaux (en effet, de son vrai nom, Bruno Salvadori, est italien). Présent en Espagne avant le soulèvement nationaliste, Gimenez s'engage immédiatement dans les centuries anarchistes qui se battent en Aragon. Son récit est absolument passionnant de plusieurs points de vues. D'abord parce qu'il s'agit d'un homme du rang, sans aucune responsabilité, si ce n'est de combattre. Ensuite parce qu'il s'agit paradoxalement d'un témoignage assez peu politique. Expliquons nous. Gimenez l'explique assez longuement, c'est parce qu'il était un révolté, et non un militant, que spontanément il s'engage avec les anarchistes. Ses motivations premières sont donc de l'ordre du comportement plus que de la réflexion. C'est en fréquentant les colonnes, en discutant avec ses camarades que sa conscience politique va s'épanouir. Enfin, Gimenez n'a pas sa langue dans sa poche et il raconte crûment un certain nombre d'expériences. Non seulement sa vie sexuelle débridée (on peut d'ailleurs avoir des doutes sur tel ou tel aspect) ou encore le fait que les colonnes ne faisaient pas de prisonnier et qu'il a lui-même participé à plusieurs fusillades. Au fil des pages, le lecteur vit la guerre au niveau des tranchées, avec sa violence et ses atrocités. La mort irrigue largement son récit. C'est aussi un extraordinaire aperçu des conditions de vie, d'activités des troupes anarchistes et des milieux paysans qui forment des collectivités agraires sous leur impulsion. De ce point de vue, les transformations révolutionnaires, dans la production, mais aussi dans la vie quotidienne trouvent des illustrations nombreuses. Gimenez, sans l'analyser, pointe également les limites militaires des anarchistes, qui leur seront d'ailleurs reprochées avec virulence par les staliniens. L'impréparation de l'attaque du village de Perdiguera, qui coûtera plus d'une centaine de morts à la colonne et dont il échappera par miracle, est patent. De même, le déséquilibre militaire et le sacrifice des régiments libertaires dans les derniers mois de la guerre ressortent fortement de son récit. Les hommes sont cloués au sol et massacrés par une aviation allemande qui règne en maître dans le ciel. Ce récit est accompagné d'un appareil de notes, plus volumineux que le témoignage de Gimenez lui-même. C'est dire le soin qui a été mis en œuvre pour enrichir la prose du combattant. Les Giménologues ont recoupé les informations, sont allés faire des recherches dans les archives (aux quatre coins de l'Europe), ont obtenu des témoignages, sont allés sur le terrain, bref, ont réalisé un travail impressionnant d'érudition. Les 81 notes rassemblées forment ainsi un autre récit plus ou moins autonome. On y apprend beaucoup de choses, à partir du texte de Gimenez. Prenons le seul exemple de la mort de Durruti évoqué par Gimenez. Dans une note de 15 pages, les Giménologues ont procédé à une comparaison critique des différentes sources pour aborder cette question sur laquelle n'existe aucun consensus historique : assassinat ou mort au combat ? Enfin, non content de ce travail de fourmi qui met en perspective le témoignage, les Giménologues ont également rédigé onze notices biographiques sur les principaux protagonistes du récit. On retiendra d'ailleurs qu'il subsiste des manques car Berthomieu, le premier dirigeant de la colonne ne figure pas dans la liste. Ces biographies ne constituent pas un supplément d'âme gratuite, mais participent bien à l'intelligence du texte et à la compréhension du contexte. Gimenez explique au détour d'une phrase que Lucio Ruano, responsable de l'épisode sanglant de Perdiguera est exécuté. Sa fiche biographique prouve que c'est effectivement vrai, mais pas pour ses défaillances militaires supposées. En effet, cet anarchiste argentin, avec une bande de complices, avait constitué un trésor de guerre en s'appropriant les biens des fascistes, mais aussi de la population villageoise. Il envisageait de s'enfuir avec le fruit de son pillage en laissant tomber ses camarades de combat. Ce militant, devenu bandit de guerre, sera exécuté avec l'approbation de la CNT, avec ses maîtresses. Ainsi qu'on le constate, les apports biographiques sont loin de correspondre à la figure hagiographique du combattant anarchiste. Le travail conduit par les Giménologues s'inscrit dans une perspective scientifique qu'il faut saluer. Enfin, pour conclure, le live est illustré de nombreuses photographies, d'époque ou plus récente, qui donnent chair aux protagonistes ou aux paysages décrits. On regrettera d'ailleurs que quelques unes de ces photographies (p. 169 ou 174) ne soient pas légendées et sans indication de source. Ces péchés véniels ne sauraient cacher l'importance de ce livre qui constitue une pièce maîtresse dans la connaissance des réalisations révolutionnaires impulsées par les anarchistes durant la guerre civile.

G.U.

(1) Réponse et contribution des Giménologues au compte rendu de Georges Ubbiali.

 

René GRANDO, Al Campo ! Espagne 1939. Exode, frontière, exil, Perpignan, Mare nostrum, 94 p. Edition franco-espagnole. Avril 2007*

Journaliste local, René Grando a déjà publié plusieurs ouvrages sur l'histoire et la mémoire des républicains espagnols en exil. Il a également réalisé des reportages télévisés sur cette question. Le point de départ de ce livre est la découverte par ses descendants d'un album photo d'un officier supérieur qui dirigeait les forces de gendarmerie massées à la frontière au moment de la retirada (la fuite des populations et des débris de l'armée républicaine) après la victoire des franquistes début 1939. On l'aura compris, l'intérêt de cet ouvrage est d'abord d'offrir un ensemble de photos pratiquement toutes inédites sur l'accueil réservé aux réfugiés espagnols. Un court texte de présentation de l'auteur rappelle l'enjeu de cet « accueil ». Alors que les Pyrénées Occidentales comptent un peu plus de 200 000 habitants, ce sont presque un demi-million de réfugiés qui affluent en l'espace de quelques semaines. Les photos en témoignent, ces antifascistes seront traités comme des ennemis, entassés dans des conditions effroyables dans des camps de concentration sur les principales plages de la région. Tandis que les gendarmes sympathisent avec les troupes nationalistes, les combattants déchus sont parqués sur les plages, sans aucune hygiène, ni protection contre le vent, le froid. Le taux de mortalité des premiers temps sera très élevé. Arthur Koestler, qui fut parmi ces réfugiés, a témoigné dans son très beau livre La lie de la terre , du sort qui fut réservé à ceux qui furent les premiers vaincus de la Seconde Guerre mondiale. Ce très émouvant ouvrage participe non pas à ce qu'on dénomme par facilité de langage le « devoir de mémoire », mais à la nécessité de connaître le passé pour affronter les défis des luttes à venir, celui de ces combattants, à qui la gendarmerie de la démocratie française a interdit de dresser le poing ou de chanter l'Internationale…

G.U.

 

François GODICHEAU, La guerre d'Espagne. De la démocratie à la dictature , Paris, Gallimard, 2006, 126 p. juillet 2007*

Portant le numéro 492 de cette richement illustrée collection Découvertes, ce volume est en tout point admirable. En quatre chapitres cursifs, il évoque les principaux points concernant cet évènement central de l'entre deux guerres. Dans un premier chapitre, Godicheau rappelle la dimension révolutionnaire de ce qui allait devenir la guerre civile espagnole. La réaction populaire au coup d'état des généraux entraîne en quelques jours l'effondrement de l'ancien appareil d'état. La république n'est plus qu'un fantôme, la réalité est, dans la plupart des villes non conquise par les factieux, l'émergence d'un pouvoir populaire appuyé sur des comités, structurés par la CNT principalement, sur le Poum également en Catalogne. François Godicheau, auteur d'un essentiel La guerre d'Espagne. République et révolution en Catalogne (O. Jacob, 2004), est un des rares historiens de métier à souligner cette dimension révolutionnaire, de guerre de classe, guerre sociale. Le second chapitre évoque la guerre totale et l'étouffement de la dynamique révolutionnaire. Le PCE joue un rôle décisif. L'auteur ne cache pas que ce parti, appendice moscoutaire, se prononce clairement contre la révolution. Plus original, le troisième chapitre est consacré à l'ennemi, le camp nationaliste. Godicheau montre les contradictions qui l'habite, les projets divergents qui se structurent, mais sur lesquels l'Espagne républicaine n'a jamais véritablement joué. L'Eglise apparaît comme l'institution centrale du camp réactionnaire. Enfin, loin de s'arrêter à la victoire militaire d'avril 39, la guerre se poursuivra pour les républicains pendant toute la seconde guerre mondiale. Il faudra attendre les grèves de 1951 en Espagne pour qu'une nouvelle génération militante prenne la relève. La guerre contre-révolutionnaire menée par Franco fera des centaines de milliers de victimes bien après l'effondrement militaire de la République. Des témoignages et documents, inédits pour une bonne partie, complète cette livraison, remarquable de part en part.

G.U.

 

François GODICHEAU, Les mots de la guerre d'Espagne, PU Mirail, 2003

Voilà une excellente idée de collection : saisir des évènements historiques par les mots qui les désignent. Sont parus déjà des ouvrages sur la Rome antique, la religion, la renaissance et l'inquisition. D'autres parutions sur 14-18, 39-45 ou d'autres thèmes sont prévues. Si la collection est à la hauteur de celui sur la guerre d'Espagne, elle va devenir indispensable. Universitaire à Toulouse, François Godicheau nous offre un panorama tout à fait novateur sur la guerre civile espagnole de " Allemagne " à " Volontaires internationaux " en plusieurs dizaines de mots. Si les travaux canoniques sur cette guerre, essentiellement anglo-saxons datent des années 60, de nombreuses recherches espagnoles ont été conduites en Espagne depuis la chute de la dictature. Ce petit livre propose d'en présenter quelques aspects. On y trouve naturellement les mots proprement espagnols qui dénotent cette guerre : rabassaires, quinta del biberon, passionnaria ou caudillo, parmi quelques unes des entrées. Certains sont plus inattendus tel ce Checas, espagnolisation du terme plus célèbre de Tcheka, la sinistre police politique russe. D'autres mots détaillent des aspects peu connus du processus de cette guerre, ainsi Grande Bretagne, fidèle soutien aux forces franquistes, ou féminisme, qui n'a pas particulièrement marqué le processus révolutionnaire en cours. Si l'on peut regretter que certaines entrées, tel POUM, renvoie à Communismes, et ne sont pas développées en tant que telles, le lecteur se consolera en constatant qu'il en va de même pour tous les sigles politiques (PSUC,CNT, mais aussi les forces de droite-fasciste). Les aspects plus triviaux de la vie de la population sont également évoqués, ainsi famine ou prostitution trouvent naturellement leur place dans l'évocation. Enfin, Godicheau prend soin d'expliquer que cette guerre ne s'est pas finie avec la défaite du camp républicain, mais s'est poursuivie bien au delà. Le terme de camp de concentration rappelle le sort honteux que le gouvernement français à réservé aux réfugiés espagnols, celui de guérilla montre bien l'ampleur de la résistance au franquisme jusqu'aux années 60. Un travail remarquable et pratique (un système de renvoi à la fin de chaque article permet de se déplacer d'un thème à l'autre) pour aborder ce moment de l'histoire.

Georges Ubbiali.

 

Agustin GUILLAMON, Barricades à Barcelone, 1936-1937 , Paris, Spartacus, 2010, 222 p., 15 €. Août 2010*

Mots clés : Espagne, CNT, FAI, POUM, PSUC, stalinisme, révolution, mai 1937, Durruti, Barcelone,

Traduit de l'espagnol, le sous-titre de cet ouvrage en indique plus précisément le contenu : La CNT de la victoire de juillet 1936 à la défaite de mai 1937 . Ecrit par un historien, qui édite la revue Balance à Barcelone, il s'agit d'une attaque en règle contre les positions de la CNT, mais plus généralement de l'ensemble des forces révolutionnaires, le POUM et même la microscopique Section Bolchévik-Léniste d'Espagne, l'officielle section de la IVe Internationale, dirigée par Munis (1) : « En mai 1937, comme en juillet 36, il a manqué un parti révolutionnaire que le prolétariat n'avait pas réussi à constituer dans les années 30  », p. 156).La tonalité ultragauche de l'analyse («  L'antifascisme fut dans les années 30 le pire venin et la plus grande victoire du fascisme  », p. 155) nuit à la crédibilité du propos. En effet, à de nombreux moments ce que l'auteur décrit de la situation (il n'y a pas de double pouvoir en Espagne en juillet 36) dément son propos. Mais si le lecteur sait prendre la part des choses et laisse de côté l'outrance des analyses pour se concentrer sur les documents mobilisés, il trouvera un récit des plus stimulants. En effet, Guillamon mobilise une documentation, à notre connaissance, totalement inédite en français et qui confère une grande valeur à ce livre, constitué de quatre chapitres d'ampleur très inégale. Le premier chapitre porte sur l'insurrection victorieuse de juillet 36, montrant (après bien d'autres), la centralité de la CNT dans l'échec du putsch militaire dans la ville de Barcelone. Il pointe immédiatement la fragilité théorique du courant anarchiste qui, maître militairement de la situation, va remettre le pouvoir à Companys, le dirigeant républicain de la Généralité (le gouvernement autonome catalan) et verse donc dans le « front-populisme », désarmant le prolétariat en refusant d'assumer le pouvoir. L'analyse n'est pas sans précédent ( cf . Carlos Semprun Maura, Révolution et contre-révolution en Catalogne , Les nuits rouges, compte rendu sur ce site). Ce qui l'est plus est que l'auteur considère que finalement l'histoire était écrite par avance et que juillet 36 annonçait déjà les barricades de mai 37. «  La défaite définitive du prolétariat, qui se produisit en mai 1937, était la seule (souligné par nous) issue pos sible (…) », p. 56. Heureusement, le second chapitre, qui se base sur l'analyse, pratiquement jour par jour, des comptes rendus des réunions disponibles du Comité central des milices antifascistes de Catalogne (CCMA), adossé à plusieurs thèses inédites (pour les éditeurs courageux, ces travaux sont indiqués p. 57), constitue un chapitre nettement plus roboratif. En effet, le lecteur pourra suivre, sur la base des archives disponibles, la pensée de la CNT se déployer au fur et à mesure des événements. Constitué comme le bras armé de la CNT, le CCMA va rapidement évoluer pour s'intégrer dans les institutions de la Généralité, sous l'influence des responsables cénétistes. La seule opposition à cette évolution est représentée par le groupe des Amis de Durruti. Les documents cités par Guillamon, en particulier ceux extraits du congrès extraordinaire de la CNT en 1937, constituent une lourde charge sur l'impotence des anarchistes.

Les deux derniers chapitres sont précisément consacrés au groupe des Amis de Durutti. Le chapitre trois ne comprend qu'une petite dizaine de pages et est centré sur la mort improbable de Durruti. Guillamon ne se prononce pas sur l'exécution de Durruti, mais montre bien que ses prises de position hostiles à l'intégration républicaine de la CNT faisait de celui-ci un condamné en sursis : «  L'union sacrée antifasciste entre bureaucrates ouvriers, staliniens et politiciens bourgeois ne pouvait tolérer d'incontrôlés de la taille de Durruti ; c'est pour cela que sa mort était urgente et nécessaire (…) Durruti mourut parce qu'il était devenu un obstacle dangereux pour la contre-révolution en marche  », p. 107.

Le dernier chapitre, beaucoup plus substantiel, porte sur le groupe des Amis de Durutti durant l'insurrection de mai 1937, et plus largement sur son programme. Sur cette aile radicale du courant anarcho-syndicaliste on disposait de fragments en français (dont le texte Protestation devant les libertaires du présent et du futur sur les capitulations de 1937 , Champ libre, 1980). La cinquantaine de pages que lui consacre Guillamon constitue, sans doute l'apport majeur à cette histoire, même si là encore l'auteur ne fait pas montre de beaucoup de sens de la nuance, avançant que « Les Amis de Durruti n'envisagèrent jamais de devenir, pendant les journées de mai 37, une véritable alternative révolutionnaire à la direction collaborationniste de la CNT-FAI  », p. 109. Le simple rappel du nombre de militants des Amis de Durruti (4 à 5000 cartes) devrait pourtant suffire pour rappeler l'historien à un sens plus mesuré des proportions sur le rôle historique qu'aurait pu jouer ce groupe. En tous les cas, les Amis constituent la colonne vertébrale de l'opposition au gouvernement durant les journées de soulèvement de mai 37 à Barcelone. Par la suite, le groupe évoluera, politiquement, dans le sens d'une conception marxiste, intégrant la notion de dictature du prolétariat dans sa brochure de bilan Hacia una nueva revolución. Celle-ci n'a pas été traduite en français, par contre elle est disponible en version anglaise, sous le titre Toward a fresh revolution . Ajoutons qu'après un épilogue de facture trotskisante, « Il n'y a pas eu d'avant-garde révolutionnaire capable d'organiser la révolution des comités », p. 157, Guillamon complète son propos avec un fort bel ensemble de documents, dont certains sont traduits pour la première fois en français (en tous les cas à notre connaissance), dont le telex d'un dirigeant du PSUC (branche catalane du PCE, fruit de la fusion du PCE et du PSOE) envisageant de bombarder Barcelone durant les journées de mai 37.

On l'aura compris, l'intérêt de la lecture de ce livre se justifie, bien au-delà des raccourcis dans l'analyse qu'en propose Guillamon. Ce livre s'inscrit dans les débats internes du mouvement libertaire et offre une vision beaucoup moins héroïque du rôle de ce courant dans le processus révolutionnaire réel.

Georges Ubbiali

(1) De ce dernier, on lira, en ligne sur ce site, Munis G., Leçons d'une défaite, promesse d'une victoire. Critique et théorie de la révolution espagnole, 1930-1939 , Ed. Science marxiste, 2007)

 

Ignacio IGLESIAS, Experiencias de la revolución. El POUM, Trotsky y la intervención soviética, Alertes / Fundación Andreu Nin, Barcelona, 2003 (primera edición), 326 p. (www.laertes.es)

La révolution et la guerre civile espagnoles restent aujourd'hui encore une source inachevée d'études et de réflexions sur la dynamique des mouvements révolutionnaires, comme sur l'histoire du XX° siècle. Ce processus a été pendant des décennies déformé ou occulté par la dictature franquiste mais aussi par l'historiographie dominante tant dans les pays capitalistes des démocraties occidentales que chez leurs voisins bureaucratiques de l'Est. Et parmi cette histoire maltraitée, la trajectoire du POUM (Parti ouvrier d'unification marxiste) et le caractère de l'intervention de Staline en Espagne sont longtemps restés les parents pauvres de la recherche. Dernièrement cependant, notamment à la faveur de l'ouverture des archives de l'ex-URSS, nous en savons davantage (voir bibliographie). D'ailleurs, le film du réalisateur Ken Loach, Land and Freedom, a été l'occasion de populariser l'expérience tragique vécue par les militants révolutionnaires du POUM, qui ont du faire face à une répression venue de toute part et particulièrement des rangs républicains eux mêmes, avec en sous main le rôle implacable de la GPU, la police politique soviétique. Dans son livre " Expérience de la révolution " paru il y a déjà quelques temps, Ignacio Iglesias revient sur cet épisode en nous livrant ses réflexions militantes. Né en 1912, il a milité très tôt en faveur du communisme puis, son rejet du stalinisme lui fait intégrer la Gauche Communiste dirigée par Trosky. Enfin, en 1935, il participe à la fondation du POUM, dirigé par Andreu Nin et Joaquin Maurin. Cette organisation milite pour " l'unité des marxistes " dans la révolution et lutte activement contre le développement du franquisme. Durant son exil et après sa déportation au camp de concentration de Dachau, I. Iglesias a toujours continué à cultiver cette mémoire et ce sont finalement plusieurs de ses textes écrits au cours des dernières décennies qu'il nous présente ici. Le lecteur pourra notamment y avoir son point de vue sur les relations houleuses et tendues entre le POUM et Léon Trostky ; relations qui aboutissent à la rupture de 1934 / 1935. L'auteur a des mots très durs contre le grand dirigeant bolchevik qu'il accuse d'avoir eu une vision dogmatique de la révolution espagnole. En fait, si Trotsky qualifiait Andreu Nin de " Menchevik ", c'était notamment pour avoir signé le programme du Front populaire républicain et pour participer à de tels gouvernements de collaboration de classe. Ce livre, outre cet affrontement idéologique fratricide, rappelle les conséquences de l'aide soviétique aux républicains : " Staline a perçu un double négoce possible dans la guerre civile espagnole : commercial et politique ". Ainsi, après avoir renforcé son alliance avec les démocraties occidentales comme la France et l'Angleterre face à la menace du III° Reich, " le petit père des peuples " va jouer un rôle fondamental dans la guerre civile espagnole. I. Iglesias souligne - à juste titre - que l'envoi des armes soviétiques aux républicains s'est fait aux prix fort car l'Espagne républicaine, pourtant appauvrie par la guerre, dû les payer en or sonnant et trébuchant. D'autre part, le PCUS s'est assuré ainsi un contrôle total sur le PC Espagnol et les Brigades internationales, tout en détournant l'attention de monde alors que se déroulent à Moscou les fameux " procès " qui élimineront toute une génération de révolutionnaires. Finalement c'est une " chasse aux sorcières " qui s'abat sur les militants du POUM. Le PCUS, après avoir déplacé du gouvernement Largo Caballero pour le remplacer par Juan Negrin et domestiqué la direction anarchiste (de la CNT et de la FAI), se lance dans une véritable persécution contre tous ceux qui refusent cette trahison de la révolution. La "contre-révolution dans la révolution" est menée par des agents de Staline comme cela a été démontré par plusieurs historiens depuis et elle débouche sur l'assassinat de Andreu Nin en 1937. On pourra certes reprocher à ce livre son ton polémique ou volontairement militant, sa défense à tout prix des positions du POUM ne laissant place à aucune équivoque, ni même à un retour autocritique sur certains errements de son organisation. Ainsi l'historien Pierre Broué a pu reprocher à l'auteur d'avoir eu une vision tout à fait partiale des écrits de Trotsky ou de la révolution espagnole. Il faut pourtant lui reconnaître d'indéniables qualités et prendre cet écrit pour ce qu'il est : un récit militant qui ne prétend pas à l'objectivité. Ceci en nous présentant plusieurs documents d'intérêt (déclarations des accusés au procès du POUM, notes biographiques de certains militants, etc.). La lecture de la presse communiste de l'époque, notamment celle du Parti communiste espagnol, déclarant avoir les preuves que les militants du POUM sont des alliés de Franco et de la Gestapo, a de quoi faire réfléchir sur le phénomène bureaucratique dans les périodes révolutionnaires. Tel ce militant du PC anglais passé dans les rangs du POUM que nous brosse Ken Loach dans son film, Ignacio Iglesias ne semble regretter à aucun moment son engagement politique, malgré les épreuves passées. Finalement, si ce recueil de textes ne saurait en aucun cas constituer une histoire de la révolution espagnole à lui tout seul, il pourra compléter et apporter un éclairage aux travaux plus conséquents d'historiens tels que B. Bennassar et F. Godicheau.

Franck Gaudichaud.


A consulter :

- R. Radosh, M. Habeck, G. Sevostianov, España traicionada (Stalin y la guerra civil), Planeta, Barcelona, 2002
- Ken Loach, Land and Freedom, Parallax Ltd, Road Movies Filmproducktion, Tornasol Films, United Kindom, 1995 (1 heure 49)
- Site de la fondation Andreu Nin : www.fundanin.org
- P. Broué, Staline et la révolution. Le cas espagnol (1936-1939), Paris, Fayard, 1993.
- B. Bennassar, La guerre d'Espagne et ses lendemains, Paris, Perrin, 2004.
- F. Godicheau, La guerre d'Espagne. République et révolution en Catalogne (1936-1939), Paris, Odile Jacob, 2004.

 

Michel LEGER, De brigades en brigades, autoédition, disponible auprès de l’auteur, 2004 (11 Hameau de la Goélette « Port-Sud », 91 650 Breuillet) juillet 2006*

Ce livre est un hommage du fils, Michel, à son père, Robert. Robert Léger fait l’objet d’une entrée dans le Maitron, Dictionnaire biographique mouvement ouvrier. Robert fut un militant anarchiste engagé également au niveau de la CGT, volontaire pour l’Espagne républicaine. La Le premier chapitre raconte, en bref, le parcours politique et professionnel de Robert Léger. Le titre, énigmatique au premier abord, se révèle quand on comprend que ce dernier exerça le métier de chef de cuisine (donc responsable d’une brigade de cuistots). Il partit en Espagne comme cuistot, nourrir les Brigades internationales. Rapidement revenu en France, il travailla durant l’Occupation dans le cadre du régime de Vichy, où il occupa des fonctions techniques dans la surveillance de l’hygiène des cantines. Le second chapitre est constitué par la reproduction des articles que Léger publia sous son nom de plume de Regel Trebor dans Le Réveil des cuisiniers, organe du syndicat des cuisiniers de Paris. Le troisième chapitre, le plus long et le plus intéressant, se rapporte à la présence de Léger en Espagne. Militant de l’Union Anarchiste, il jette un œil très critique sur le fonctionnement des Brigades internationales qui lui apparaissent comme une troupe au service de la domination des communistes. Repéré, il doit fuir l’Espagne républicaine. Manque de chance pour lui, il est pris dans un attentat commis par l’extrême droite en France en septembre 1937 et se trouve emprisonné pour détention d’armes. Il raconte sa vie en prison dans deux cahiers qui sont reproduits in extenso dans cet ouvrage. Enfin, le dernier chapitre est constitué par la copie du procès verbal qui lui est dressé après la Seconde Guerre mondiale pour complicité avec l’ennemi. Il sera totalement blanchi de cette accusation qui semble due au fait qu’il ait créé avec quelques autres une section syndicale autonome, non inféodée au Parti communiste. Ce livre apporte de nombreuses notations sur la vie politique et syndicale de cette période. Mais il n’est pas sûr que la reproduction intégrale de certains documents n’alourdisse pas une lecture rendue difficile parfois par un usage immodéré des majuscules et du gras. Et chacun sera libre d’apprécier l’épilogue sur la dégénérescence de la cuisine française remplacée inexorablement par le « fast-food destructeur du petit resto familial, étudiant ou ouvrier ».

G. U.

 

 

Arthur LONDON, Espagne, Bruxelles, éditions Tribord, 2003

La personnalité de l'auteur constitue la première raison de se pencher sur ce livre. London, c'est en effet un des accusés des procès staliniens de l'après-guerre en Tchécoslovaquie. Son livre L'aveu, qui narre son procès, est connu universellement comme un des plaidoyers les plus fort contre le système stalinien. Parmi les multiples accusations de déviation, London compte le fait d'avoir participé aux Brigades Internationales durant la guerre civile espagnole. Après son procès, London s'attelle à l'écriture de cette histoire de la guerre d'Espagne et de la participation des Tchèques et des Slovaques dans les Brigades Internationales. Dans cet ouvrage paru en 1963 en tchèque, on apprend effectivement des éléments sur l'histoire de ces volontaires de la liberté, venus combattre le fascisme en Espagne. En revanche, grand est l'étonnement, au fil des pages, de constater que victime du stalinisme, l'auteur n'en adopte pas moins la vision communiste orthodoxe de l'affrontement espagnol. Passe encore qu'il justifie totalement la politique du Front Populaire d'instauration d'une république démocratique en Espagne, mais qu'il reprenne à son compte, sans la moindre distance, les calomnies contre les composantes révolutionnaires (CNT et POUM) du camp républicain est proprement écoeurant. Il faut attendre la page 173 (la moitié du livre) pour que le nom du POUM soit évoqué, à propos du " putsch " de mai 1937. Niant toute situation d'affrontement révolutionnaire, London reprend à son compte les mensonges (et les insultes) les plus éculées contre le POUM (et accessoirement contre la CNT-FAI), n'hésitant pas à caractériser son action comme " partie intégrante du travail de sape mené à l'arrière par la Cinquième colonne ", p. 243. Contre les ultra-révolutionnaires " louches ", une autre politique de consolidation des institutions républicaines, stratégie qui a conduit précisément à l'échec militaire le plus abouti, a été conduite par les communistes espagnols. La somme d'héroïsme et d'abnégation évoquée au long du livre ne saurait justifier cette foi acritique dans la politique de l'Union soviétique, que pourfend pourtant London dans sa préface de 1977. Comme quoi le fait d'être une victime du totalitarisme stalinien ne prémunit en rien contre l'adoption de ses catégories d'analyse. Douloureuse illustration qui ressort de cette lecture.

Georges Ubbiali.

 

M. César LORENZO, Le mouvement anarchiste en Espagne. Pouvoir et révolution sociale , St Georges d'Oléron, Editions libertaires, 2006, 600 p. Avril 2007*

Il s'agit de la réédition, enrichie d'un chapitre cursif jusqu'au rétablissement de la démocratie, d'un ouvrage paru en 1969 au Seuil sous le titre, Les anarchistes espagnols et le pouvoir, 1868-1969 . Il s'agit à la fois d'un livre important sur le sujet en même temps qu'un travail hautement discutable. Important car il s'agit d'une étude de nature académique, basée sur une documentation de première main, ainsi que sur des sources difficile d'accès ou des témoignages. Ajoutons que l'approche de Lorenzo s'inscrit dans la longue durée. Le premier chapitre commence en 1868 avec l'arrivée de l'anarchiste italien Giuseppe Fanelli. Même s'il s'agit d'un chapitre assez court et synthétique, la préoccupation de l'auteur de ne pas s'arrêter uniquement à la guerre civile est claire. De même que sont particulièrement riches les développements consacrés à l'évolution et aux débats internes au mouvement libertaire durant la Seconde Guerre mondiale et surtout les quelques années qui suivent, qui voient l'éclatement total du mouvement libertaire.

Bien entendu, l'essentiel de l'attention est portée sur la période qui va du 18 juillet 1936 à l'effondrement la République en 1939. Lorenzo dresse un portrait très intéressant des composantes internes du mouvement libertaire espagnol, de ses débats, de ses évolutions, des textes essentiels ainsi que de leur contenu. On voit ainsi, tout comme dans des travaux plus récents (Semprun Maura, Révolution et contre-révolution en Catalogne , Nuits rouges, 2002. Note sur le site), la CNT évoluer profondément d'une attitude révolutionnaire à une intégration croissante dans le fonctionnement des institutions parlementaires traditionnelles, tournant le dos à son révolutionnarisme traditionnel. La participation gouvernementale, la nomination de ministres anarchistes au gouvernement central, à la Généralité de Catalogne, dans toutes les instances municipales de la zone républicaine, va susciter une véritable transformation de la CNT et des mouvements qui lui sont affiliés (FAI, la FJIL). Si cette histoire est globalement connue, l'intérêt essentiel du livre de Lorenzo est d'en montrer par le détail les controverses idéologiques qu'elle a soulevée. Parallèlement à cette évolution-transformation de la nature du mouvement libertaire au niveau de ses références éthico-politiques, la CNT connaît un processus de centralisation-bureaucratisation, à peine esquissé ici, mais que le travail plus récent de Godicheau ( La guerre d'Espagne. Révolution et République en Catalogne, 1936-1939 , Odile Jacob, 2004. Note sur ce site) analyse avec pertinence. Le lecteur apprendra donc énormément sur les différentes propositions et analyses qui se sont développée au sein du mouvement libertaire durant cette période et qui finiront, après la guerre, par aboutir à une fragmentation totale de celui-ci. Lorenzo compte jusqu'à 150 organisations se réclamant du courant libertaire après 1948.

Cependant, cet ouvrage apparaît en même temps profondément insatisfaisant. Il se trouve que Lorenzo, né en 1939, est aussi le fils d'un des principaux protagonistes de cette historie, Horacio Prieto véritable théoricien « révisionniste » de l'anarchisme. Or, Lorenzo adopte totalement le point de vue et les analyses de son géniteur, affirmant ainsi que la révolution anarchiste n'était pas possible dans l'Espagne de 1936, et que donc, la seule attitude réaliste était celle conduite par Prieto, une évolution du courant libertaire en une pâle copie de la social-démocratie (pour s'en convaincre, il faut lire les passages consacrés au programme « possibiliste » prôné par H. Prieto). C'est naturellement le droit le plus strict de l'auteur de développer ce point de vue. Plus problématique apparaît en revanche la manière dont il traite, à la limite de l'insulte souvent, avec un mépris à peine retenu, les points de vue contradictoires à sa thèse. Ainsi, les radicaux (ceux qui maintiennent la perspective révolutionnaire) sont caractérisés comme des « incultes », des « exaltés », des « ignorants mystiques », « médiocres », etc. On ne relèvera pas par ailleurs les nombreuses contradictions de l'argumentation de Lorenzo qui fragilisent fortement son cadre analytique. Ainsi, ce dernier valorise fortement le coup d'Etat militaire antinégreniste entrepris par la CNT contre les staliniens, à quelques jours de l'écroulement final, tout en justifiant l'attitude cénétiste en mai 37 de jouer la conciliation avec les communistes, tout en écrivant que si la CNT s'était alliée avec le Poum à ce moment là, elle aurait probablement vaincue, relançant le processus révolutionnaire. Malgré tout l'intérêt de la documentation ici rassemblée (on ne peut que regretter que le livre de José Peirats, La CNT en la Revolucion espanola , 1964, n'ait jamais été traduit), force est de constater que Lorenzo livre une analyse extrêmement discutable de l'attitude libertaire et plus encore peut-être de son évolution souhaitable.

G.U.

 

Antonio MATEU, Le passage des Pyrénées. Itinéraire d'un militant ouvrier espagnol , Paris, édité par Lutte ouvrière, 2006, 93 p. Avril 2007*

Dans la préface de cette forte brochure d'un récit présenté comme rédigé au cours de l'hiver 2005-2006, l'éditeur précise : «  s'il existe une abondante littérature sur l'évolution politique de l'Espagne, émanant d'historiens ou de dirigeants d'organisation politiques ou syndicales qui se sont intégrés au système actuel, les témoignages de militants ouvriers du rang sont suffisamment rares pour qu'ils vaillent la peine d'être connus de tous ceux pour qui la classe ouvrière, malgré les difficultés du présent, reste la seule force capable d'ouvrir à l'humanité un avenir digne d'elle  ». Né dans une petite ville catalane, le narrateur est trop jeune pour participer directement la guerre civile. Néanmoins, l'appartenance de son père à la CNT, où il n'est d'ailleurs guère militant, entraîne la famille à s'exiler à la fin de la guerre. L'impossibilité de s'exiler au Mexique et sa mauvaise condition de santé amènent finalement la famille à revenir en Espagne au début de la Seconde Guerre mondiale. Il va donc vivre sa jeunesse d'apprenti, puis d'ouvrier, dans l'Espagne franquiste. C'est aussi sa période de formation politique, qui passe par la lecture de nombreux romans. Ses contacts avec d'anciens militants de la CNT l'amènent à lire également de la philosophie, dans un ordre un peu éclectique : Darwin y côtoie Voltaire, Nietzsche ou Kropotkine, voire d'Holbach. Puis il s'engage dans le combat syndical dans le mouvement syndical clandestin, au sein des organisations dirigées par les fascistes. Après avoir dirigé une grève, il adhère au MSC, branche catalane du PSOE. Pourchassé par la police, il s'expatrie en France au début des années 60, rejoint le PCE qu'il considère comme beaucoup plus efficace dans la lutte contre le franquisme. Après 68, il découvre Lutte ouvrière, chez qui il apprécie «  l'intérêt porté aux choses pratiques, y compris aux détails, dans l'activité militante  », p. 70. Après avoir exercé plusieurs métiers, il retourne en Espagne au moment de la transition démocratique, éditant un petit journal développant le point de vue de LO en Espagne. Finalement, son récit se conclut par une réflexion sur la transmission : «  Et quand on a réussi à transmettre le témoin ne serait-ce qu'à quelques militants des générations suivantes, on n'a pas perdu son temps  », p. 93. Un récit qui se lit aisément, et aborde de façon directe un pan du mouvement ouvrier espagnol en exil, sans doute la partie la plus intéressante. De même, on retiendra les développements consacrés à la langue catalane, envers laquelle il est particulièrement critique (la langue de la petite bourgeoisie, alors que la classe ouvrière en Catalogne ne parle que le Castillan), même s'il la parle lui-même.

G.U.

 

Albert MINNIG, Edi GMUR, Pour le bien de la révolution , Lausanne, Cira, 2006, 142 p. Avril 2007*

Félicitons nous de cette initiative éditoriale du Centre international de recherches sur l'anarchisme de Lausanne. On connaissait le film de Daniel Künzi, La Suisse et la guerre d'Espagne : la solidarité (disponible en DVD, 2005), voici désormais deux témoignages directs de combattants helvétiques publiés sous forme de livre. En effet, ces témoignages de l'époque ont d'abord été édités dans la presse, Le réveil anarchiste de Genève pour le Cahier d'Albert Minning, et le Tages-Anzeiger de Zurich pour le journal d'Edi Gmür (de larges extraits ont également été diffusés dans le recueil de Heiner Spiess, Schweitzer in Spanischen Bürgekrieg , Zurich, Limmat, 1986). Minnig s'engage dès août 36 dans les milices de la CNT-FAI. Il combat en première ligne sur le front d'Aragon. Hostile à la militarisation des milices, il quitte l'Espagne en août 1937, avant de rentrer en Suisse. Il sera condamné par le gouvernement suisse à la prison, la Suisse ayant interdit toute activité de soutien à l'Espagne. Son témoignage s'ajoute à celui de nombreux autres combattants libertaires, insistant sur l'abandon militaire des milices cénétistes, dépourvues de tout armement lourd. Bien souvent, les offensives conduites se terminent par des massacres de combattants, faute de soutien de l'aviation ou de l'artillerie.

C'est dans le récit de Gmür, le plus intéressant des deux à notre avis, que ce point est le mieux mis en avant. Très profondément imprégné de la culture suisse (il yoddle ainsi régulièrement avec ses camarades lors des pauses ou des permissions), ce dernier montre bien comment, après l'enthousiasme des premiers temps, le déclin de l'élan révolutionnaire affecte profondément le moral des combattants, mal armés, mal encadrés. Et l'on ne peut critiquer Gmür pour sa partialité. Il était en effet proche des communistes. Certaines attaques mal préparées se concluant par des pertes considérables auraient été conçues pour forcer les milices à la militarisation totale. Résultat, la démoralisation gagne les rangs révolutionnaires. Nombreux sont ceux, parmi les plus militants, qui s'interrogent sur le sens de leur lutte, la raison de leur engagement. La répression contre les combattants et la pression de la discipline sont les conséquences perverses qui minent le moral des combattants. Un milicien allemand va jusqu'à avancer : « il criait dans le baraquement qu'il était mieux au camp de concentration de Dachau qu'ici », p. 113. Résultat de cette tendance à la décomposition morale des troupes, le mal du pays s'empare de Gmür de plus en plus fréquemment. Lorsque l'occasion se présente, il demande sa désaffectation et rentre en Suisse, dans l'été 37. Il fera lui aussi de la prison durant plusieurs mois.

Ces deux témoignages de l'époque méritent de recevoir le meilleur accueil auprès des lecteurs français, tant ils confirment une nouvelle fois que le sort de la révolution espagnole (et pas celui de la République) a profondément mobilisé les meilleurs des combattants à travers toute l'Europe. La défaite révolutionnaire ne pouvait que conduire à la défaite militaire. Ces documents le démontrent à souhait.

G.U.

 

Grandizo MUNIS, Leçons d'une défaite. Promesse de victoire. Critique et théorie de la révolution espagnole (1930-1939) , Montreuil, Editions Science marxiste, 2007, 598 pages, 15 €. Avril 2007*

Dans la floraison d'ouvrages parus principalement l'an dernier autour de la révolution et de la guerre civile espagnole des années 30, celui de Munis est tout particulièrement à signaler. Inédit en français, il a été écrit à la fin de la Seconde Guerre mondiale par un des acteurs du mouvement trotskyste en Espagne, puis au Mexique, dans cette période de son militantisme qui allait le conduire à rompre avec la IV e Internationale pour une position plus ultra gauche, considérant l'URSS comme un capitalisme d'Etat.

Son étude, dense, est avant tout un pamphlet militant, que l'on peut rapprocher de celle de Felix Morrow, Révolution et contre-révolution en Espagne (La Brèche, 1978). Après un retour sur le passé de l'Espagne, fort intéressant sur le fond bien que non exempt d'inexactitudes sur le plan historique, Munis plante le décor des événements : les classes sociales, les partis politiques, tous décriés, non sans une certaine exagération (les socialistes prêts à abandonner des sièges aux élections pour ne pas trop s'exposer face aux masses, par ex.). L'idée centrale est en effet, dans une optique fidèle au Programme de transition, que «  La crise de l'humanité se réduit à la crise de la direction révolutionnaire  ». Socialistes, staliniens (les deux étant jugés contre-révolutionnaires par essence), anarchistes ou BOC (Bloc Ouvrier Communiste) et POUM sont vivement critiqués, tous qualifiés d'opportunistes ; une intransigeance que l'on retrouve, par exemple, dans sa condamnation nette des nationalisations. Seule la gauche communiste (trotskyste) est saluée comme ayant eu la juste politique, tout au moins avant que sa majorité ne décide de fusionner avec le Bloc ouvrier et paysan, contre l'avis de Trotsky. C'est ensuite le Groupe bolchevique léniniste d'Espagne (GBLE) qui retrouve cette légitimité orthodoxe révolutionnaire.

Tout au long de l'exposé, d'ailleurs, Munis imagine la politique alternative qu'il aurait fallu suivre pour que le cours de la révolution espagnole se révèle plus positif, en faisant régulièrement des comparaisons avec l'année 1917 en Russie. Sa thèse centrale est que l'approfondissement du processus révolutionnaire initié dès l'été 1936 aurait permis la victoire contre le camp franquiste. Il va d'ailleurs jusqu'à considérer qu'une guerre civile se gagne avant tout en fonction du programme politique, plutôt qu'en suivant des considérations de technique militaire... On notera toutefois que Munis insiste assez souvent sur le caractère contre-révolutionnaire de la bureaucratie stalinienne, qui a atteint les fondements même de l'Etat ouvrier : cette analyse s'accentue au fil des chapitres, pour culminer dans le dernier (écrit le plus tardivement), qui considère que le stalinisme est l'ennemi n° 1 du prolétariat. De même, effectuant régulièrement des prévisions sur la situation à venir, il estime que les futurs partis révolutionnaires ne pourront être que des minorités agissantes…

Comme c'est habituellement le cas avec les éditions Science marxiste, l'édition proposée est luxueuse : papier de qualité, appareil critique exhaustif (documents, chronologie, index), quelques photographies en noir et blanc et même neuf cartes en couleur ! Tout au plus regrettera-t-on une présentation biographique de Munis insuffisamment détaillée.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Vicente ORTIZ VICENTE, Jorge LOPEZ ANGELES, Viva la Repùblica. Mémoires d'un couple de républicains espagnols, Paris, Teraedre, 2003

Teraedre est un nouvel éditeur, spécialisé sur le créneau des histoires de vies et des témoignages (auto)-biographiques. Ce livre trouve donc tout naturellement sa place dans cette collection. L'ouvrage est double dans plusieurs sens. Tout d'abord, parce qu'il s'agit d'une version bilingue, franco-espagnole. Ensuite, parce qu'il est écrit à deux mains, mari (Vicente) et femme (Angeles). Son intérêt premier ne réside d'ailleurs pas vraiment sur l'engagement de l'homme dans l'armée républicaine durant le conflit, dimension qu'il ne développe pas vraiment, mais bien plus sur la vie dans l'Espagne franquiste après la défaite. En effet, par diverses circonstances, le couple reste en Espagne après l'arrivée des franquistes. Sont exposés les humiliations auxquels les anciens républicains sont soumis, y compris dans un tout petit village. En effet, les Ortiz ne se sont pas mariés à l'Eglise. Les autorités franquistes vont les contraindre à régulariser religieusement leur union. De même est raconté, en détail, les difficultés dans lesquelles la famille est plongée du fait de l'emprisonnement de la grand-mère participant en tant que déléguée paysanne à un congrès antifasciste à Paris en 1937. L'enterrement du grand-père, républicain notoire et dirigeant du conseil du village sous la République, représente un autre moment de tension avec les autorités locales. La suspicion villageoise, le contrôle étroit n'empêcheront pas Vicente de continuer à militer dans la clandestinité durant plusieurs années. Les actions menées n'ébranlent en rien le système franquiste, même si elles témoignent symboliquement d'une résistance souterraine au nouvel ordre totalitaire. Démasqué, le couple avec ses enfants est contraint finalement à l'exil après bien des péripéties. Après une longue séparation, mari et femme se retrouvent en France à la fin des années 40.
Ecrit au singulier, à deux voix, puisque la vision de l'histoire est ensuite racontée par Angeles, ce livre illustre merveilleusement le sort tragique des républicains qui, échappant à la fusillade, ont subi le joug de la domination des vainqueurs. Ainsi que l'explique dans une sobre postface Mercedes Yusta, jeune historienne auteure d'une thèse sur la guérilla antifranquiste (non traduite, hélas), l'histoire de Vicente et Angeles est l'histoire d'une transmission à leur famille d'abord, à tous les lecteurs ensuite, de leur parcours et leur engagement pour un monde plus juste. Un très beau livre, émouvant et singulier, agrémenté de quelques photos, dans une édition de qualité.

Georges Ubbiali.

 


Alain PECUNIA, Les ombres ardentes. Un français de 17 ans dans les prisons franquistes, Coudray-Macouard, Cheminements, 2004.

Le sous-titre de cet ouvrage, écrit d’abord par son auteur en espagnol, en indique plus clairement la nature que le titre. Jeune militant français des Juventudes Libertarias, l’auteur a en effet été emprisonné durant deux ans dans l’Espagne franquiste du début des années 60 (de 1963 à 1965). La mouvance libertaire avait en effet décidé une campagne de pose de bombes afin de briser le début du développement touristique de l’Espagne. Rapidement arrêté, il sera relâché grâce à l’intervention des autorités françaises comme ressortissant de l’hexagone. D’autres de ses camarades, de nationalité espagnole, comme Delgado et Granado, seront exécutés par le pouvoir franquiste. A lire ce témoignage, on est stupéfait de l’amateurisme des anarchistes espagnols, amateurisme qui entraîne son arrestation en même temps que deux autres Français, également porteurs d’explosifs, alors qu’ils auraient dû rester sur le territoire national. Ses deux compatriotes ne sont d’ailleurs pas anarchistes (l’un d’entre eux est au PSU, militant dans la fraction VO). Pecunia raconte par le détail la vie en prison parmi les détenus politiques de toutes tendances. Les politiques forment en effet une communauté assez soudée, au-delà des clivages politiques (communauté qui inclut même des membres de l’OAS). La prison constitue une école de formation et de débrouille (s’organiser). Sa description mêle à la fois l’héroïsme d’inconnus qui acceptent d’être désignés comme responsables d’une cellule communiste (et d’être battus pour cela) afin de protéger le réel dirigeant, et les aspects les plus triviaux d’une vie soumise à la promiscuité. Son témoignage s’inscrit dans la littérature carcérale où il s’agit aussi pour ces militants de se faire respecter par leurs geôliers (épisode de la révolte contre le tutoiement). Echo d’une époque révolue, les débats politiques entre les militants des différents courants portent sur l’Espagne mais aussi sur la victoire castriste toute récente. Finalement libéré, Pecunia sera l’objet d’un étrange attentat peu après son rapatriement en France de la part de l’OAS, attentat dont il avait été prévenu par ses anciennes amitiés. Il poursuivra son engagement (sans plus toucher aux explosifs) dans la mouvance libertaire jusqu’à nos jours, assumant des responsabilités dans le Comité Espagne libre ainsi qu’à l’Alliance libertaire.

Georges Ubbiali

 

Oliver PINALIE, Un dimanche de la vie. La révolution espagnole, 1936-1939 , Paris, Ed. du Monde libertaire, 2006, 80 p. Avril 2007*

Pas de bouleversement ni même d'apport substantiel dans notre connaissance de l'épisode espagnol dans cette brochure. Il s'agit en effet d'un travail basé sur une fort honnête bibliographie, synthétisant une littérature exclusivement publiée en français, intégrant même des romans. Quatre chapitres pour rappeler que la guerre civile fut d'abord et avant tout une expérience révolutionnaire, bien plus qu'une défense de la République, les deux dimensions non seulement ne se rejoignant pas, mais s'opposant frontalement. Le second chapitre rappelle les grands événements politiques antérieurs au coup d'Etat (en particulier le soulèvement des Asturies). Le troisième chapitre, pratiquement la moitié du volume, raconte les diverses dimensions de l'expérience révolutionnaire (culture, médecine, milices, collectivités, etc.). Enfin, dans un ultime chapitre est rappelé le triste sort fait aux Espagnols lors de leur arrivée en France, démocratie qui avait installé des camps de concentration après avoir parqué les familles et les combattants sur les plages (lire en particulier le témoignage d'Arthur Koestler, La lie de la terre ). Mais l'intérêt ne réside pas vraiment dans la synthèse de bonne facture qui est ici offerte.

Alors qu'une grande partie du mouvement libertaire a toujours défendu de manière acritique l'action de la CNT-FAI durant cet épisode, Pinalie se montre pour sa part assez critique à l'égard de la direction de la CNT. Il faut reconnaître que les derniers travaux (en particulier le plus que recommandable livre de F. Godicheau, La guerre d'Espagne, 2004) ne laissent subsister aucun doute sur la transformation de la CNT durant la guerre (« La dérive bureaucratique de la CNT s'accentua, accompagnée d'un incroyable culte de la personnalité auquel Juan Garcia Oliver se prête de bonne grâce », p. 68-69). Sans fournir, hélas, les références précises des textes dont les citations sont extraites, Pinalie s'appuie sur les déclarations de Juan Garcia Oliver, pour montrer le glissement des dirigeants libertaires vers une posture de refus de la révolution. Pinalie ne va pas jusqu'au bout de sa démonstration en insistant sur le fait que la restauration de l'Etat revendiquée par Negrin, l'ultime président socialiste, n'a pu s'accomplir que grâce au concours actif des anarchistes, ce qui serait signer l'arrêt de mort de ce courant politique. Mais au moins, dans une publication officielle du courant, la question de la responsabilité libertaire dans l'échec de cette expérience révolutionnaire est clairement soulignée.

G.U.

 

Rita PINOT, Felipe Matarranz Gonzalez. Itinéraire d'un guérillero antifranquiste , Paris, Ed. No Pasaran, 2006, 142 p. Avril 2007*

Si l'on excepte quelques notations ici ou là, et surtout l'exécrable ultime chapitre, ce livre est passionnant à lire de bout en bout. Il est d'ailleurs assez étonnant qu'un éditeur clairement engagé dans le mouvement libertaire ait accepté d'éditer les mémoires d'un militant communiste espagnol. Saluons l'œcuménisme de No Pasaran . Il n'en demeure pas moins stupéfiant que l'ultime chapitre, justification cynique de la « transition démocratique », adoubée par le PCE et le PSOE, soit érigé en modèle de réconciliation nationale !! Il est intolérable de lire que «  par un acte de citoyenneté exemplaire, les vaincus ont renoncé à leur droit à faire justice et à obtenir réparation. Pour le bien commun, les victimes se sont tues et on accepté un pacte, même s'il était outrageux pour elles. Ce peuple (…) [par] son silence devant la loi d'amnistie, destinée à blanchir les bourreaux, et son obéissance rétroactive, ont permis de consolider durablement les institutions démocratiques  », p. 130. Bref, l'ultime chapitre, au moins son début, est tout simplement indigne, et il est profondément dommage qu'un témoignage aussi intéressant se conclue de la sorte.

Le récit est pourtant passionnant, même si l'auteure, suivant la parole recueillie du biographié, ainsi que ses mémoires, en partie publiées, tende à hypertrophier la dimension militaire de l'histoire, au détriment de sa dimension proprement politique. Pour qui a lu l'important témoignage de Lluis Montagut ( J'étais deuxième classe dans l'armée républicaine espagnole , Maspéro 1976 ; réédition La Découverte, 2003), les premières pages ne constitueront pas une véritable surprise. Pour les autres, le choc risque d'être rude. Jeune militant des JSU (les jeunesses communistes), le jeune Felipe se trouve au premier rang de ceux qui combattent le soulèvement nationaliste sur le front Nord (les Asturies). Passé l'affrontement des premiers jours, la guerre entre les groupes de jeunes militants à peine armés et les militaires professionnels tourne à l'hécatombe (« sur un bataillon de 500 miliciens, 400 périssent sous le feu de l'ennemi », p. 31). Contre les bombardements ou les chars, l'héroïsme n'est pas d'un grand secours. Il est d'ailleurs gravement blessé dès septembre 36. Après un an de convalescence, il repart se battre dans les Asturies. Mal armés, les combattants républicains sont contraints de faire rouler des pierres sur l'ennemi. Il est capturé une première fois, parvient à s'échapper mais retombe dans les mains des fascistes dès novembre 37. Il entre en prison, subit la torture, est condamné à mort, torturé, recondamné à mort. Finalement, sa vie est épargnée. Il demeure en prison jusqu'en 1942.

C'est un véritable cadavre vivant qui sort des geôles franquistes. Libéré et bien que surveillé de très près, il parvient à renouer le contact avec la résistance intérieure. Cerné par la garde civile, il est contraint de fuir et de participer durant quatre ans à la guérilla intérieure. Son témoignage sur cette partie de la lutte, désespérée, contre Franco, mal connue est très intéressante. Alors que d'autres littéralement s'enfouissent (les fameuses taupes, individus se cachant pendant des années, voire des décennies pour certains d'entre eux), avec la Brigade Machado, ils se déplacent en permanence pour éviter la traque de la garde civile. Au fur et à mesure que la Seconde Guerre avance, l'espoir qui les anime est celle d'une chute du franquisme consécutive à l'intervention des démocraties victorieuses. Las, pas plus que durant la guerre civile, les grandes puissances (l'Angleterre en premier lieu), ne souhaitent la chute de Franco. Capturé en 1946, il est de nouveau interné au pénitencier de Burgos. Torturé de nouveau, il survit grâce à l'organisation interne du PCE dans la prison. Sur cet aspect, son récit se révèle également fort intéressant. La prison est une véritable université, les gardiens sont achetés, permettant d'améliorer les conditions de survie. Au dehors, les derniers éléments de la guérilla sont exécutés les uns après les autres. Il est finalement libéré en 1951. L'Espagne qu'il re-découvre est un pays ruiné, dont le niveau de vie est inférieur à celui d'avant la guerre civile. Il recommence à militer, tout en travaillant dans le bâtiment, tandis que les ultimes guérilléros, isolés, sont éliminés.

L'ultime période, celle des années 60 et 70, est dominée par le travail, dans l'attente d'une chute de la dictature, sur fond de montée des oppositions, ouvrières à travers les grèves ou nationalistes avec l'ETA. Vieux monsieur aujourd'hui, Felipe Mattaranz Gonzalez consacre les dernières années de sa vie à lutter pour la préservation de la mémoire des combattants de la guerre civile. Si l'on ne peut qu'admirer le courage inébranlable de l'individu, en revanche, ses conceptions politiques sont plus discutables. Affirmer ainsi que le véritable drapeau de l'Espagne est celui « tricolore, de la République », p. 133, sonne comme un ultime déni de la dimension révolutionnaire des affrontements de la période de l'entre deux guerres.

GU

 

Rudolf ROCKER, La tragédie de l'Espagne , Paris, Ed. CNT, 2006. décembre 2006*

Rudolf Rocker, d'origine allemande, est un des dirigeants du mouvement libertaire durant l'entre deux guerres. Dirigeant de l'AIT, il connut l'exil dès avant la première guerre mondiale. Lorsqu'il écrit cette brochure, dont c'est la première traduction française, il réside aux Etats-Unis. Ce texte n'est donc pas une relation directe des évènements espagnols par un témoin, mais une analyse politique, basée sur la documentation disponible (essentiellement la presse, dans toute sa variété). Cet éloignement géographique des lieux de l'affrontement n'empêche un ton assez dramatique et passionné. En fait, l'angle d'attaque de la question espagnole que retient Rocker est celui d'une analyse géostratégique/géopolique des forces en présence. A partir d'un premier chapitre qui ne dépareillerait pas dans un manuel d'analyse matérialiste, il montre le rôle des capitaux étrangers, en premier lieu anglais, dans le fonctionnement de l'économie espagnole. Ce sont ces investissements qui expliquent la réticence, pour le moins, de l'Angleterre à soutenir les forces républicaines, ses capitaux étant susceptibles d'être mieux défendus par les forces rebelles. La France du Front populaire s'est alignée sur la position anglaise. De l'autre côté, l'URSS stalinienne s'engage en Espagne au nom de la défense de son propre territoire qui serait menacé par une victoire des forces franquistes. Le sort de la République espagnole se trouve en fait dans les mains de puissances étrangères (un chapitre s'intitule « Sous le fouet des puissances étrangères »). Face à ces soutiens, la dynamique révolutionnaire, incarnée par la CNT (et dans une moindre mesure par le Poum), apparaît bien isolée (d'où le titre, « La tragédie de l'Espagne »). La politique de cette dernière, magnifiée et un tantinet acritique (selon Rocker les communautés paysannes se seraient rangées avec enthousiasme à la politique de collectivisation des terres, ce qui ne correspond pas à la réalité) souffre d'attaques contre-révolutionnaires des républicains-staliniens. C'est en particulier le cas en ce qui concerne les collectivisations agricoles, systématiquement remises en question et de l'armement du front aragonais, tenu par les milices de la CNT, mais sans aucun armement lourd fournis par Moscou, contraignant les anarchistes à l'immobilisme. A cette situation se surajoutent les évènements de Mai en Catalogne (la brochure est écrite quelques mois après), véritable tournant contre-révolutionnaire. L'analyse de Rocker emprunte celle de la CNT-FAI, sans véritable critique : à Barcelone, il fallait céder aux républicains car sinon cela impliquait de s'emparer du pouvoir, ainsi qu'il l'écrit en toutes lettres (Les brigades de la CNT «  étaient prêtes à porter assistance sur-le-champ à leurs camarades bassement trahis. Le Comité national de la CNT les a empêchés, ce qui n'était certainement pas la conduite d'hommes ayant le dessein de renverser le gouvernement et de s'emparer du pouvoir et de le garder pour eux seuls  », p. 102.). A l'instar d'autres dirigeants anarchistes, ainsi Emma Goldman, Rocker retient ses critiques à l'égard de la politique mise en œuvre par la CNT. On peut comprendre la difficulté à faire la leçon depuis New York à l'égard des forces engagées dans une bataille sanglante. Il n'empêche que de cacher les divergences n'apparaît pas comme la meilleure des statégies si l'on songe que durant de nombreuses années, la CNT (une partie d'entre elle tout au moins) à continuer à siéger dans le gouvernement républicain en exil, avec les forces politiques qui ont conduit à la défaite de la République en provoquant la contre révolution intérieure.

GU

 

Joan SANS SICART, Commissaire de choc. L'engagement d'un jeune militant anarchiste dans la guerre civile espagnole , Lyon, ACL, 2007, 257 p., 16 €. novembre 2008*

Découvert à l'occasion de la publication de ses mémoires, quelques mois avant de disparaître, Joan Sans Sicart fait partie de cette génération de militants anarchistes qui ont accepté le processus de militarisation des milices au nom du principe de réalité : d'abord gagner la guerre, la révolution ensuite. Hélas pour eux, ces deux aspects étaient étroitement liés et ils ont perdu sur les deux tableaux, perdant la guerre sans voir naturellement triompher la révolution. Cependant, le propos de J. Sans Sicart n'est pas tellement d'analyser ce que fut son engagement mais plus de raconter ses mémoires. Jeune sportif, il est repéré pour ses qualités et envoyé à l'école militaire mise en place par le gouvernement républicain. Il s'y confronte avec les staliniens qui dominent le processus de formation de l'armée républicaine. L'essentiel de son témoignage est celui d'une retraite permanente devant une situation militaire, qui ne cesse de se dégrader mois après mois. Son récit est extrêmement critique à l'égard des différentes forces politiques. Il n'hésite pas à critiquer ses camarades anarchistes qu'il considère comme de joyeux amateurs. Le POUM n'échappe pas non plus à son ire, plus sur le plan de son incapacité militaire que sur ses analyses politiques. Mais c'est essentiellement contre les communistes qu'il développe l'essentiel de sa charge. Il constate à de nombreuses reprises que la carte du PCE constitue en fait un viatique pour échapper aux combats et pour favoriser tous les passe-droits. L'auteur se montre également très critique sur la discipline formelle que les communistes veulent faire régner au sein de la troupe, au détriment du développement des forces morales. Il raconte ainsi qu'un gradé a failli se faire arrêter, s'il n'était vigoureusement intervenu, car il lavait lui-même son linge, irrespectueux d'une hiérarchie militaire qui aurait voulu que cette tâche soit confiée à un subordonné. Les staliniens appuient donc totalement la remise en œuvre de toutes les hiérarchies au sein des bataillons.

Remarqué pour ses capacités de direction militaire, Sicart est nommé à la tête d'une division fantôme à la fin de l'année 1938. Les dernières pages sont consacrées au sanglant recul, dans un chaos croissant, face à l'avancée irrépressible de l'ennemi nationaliste. Son unité sera une des rares à parvenir en France en bon état de marche, avec du matériel en état de fonctionner. Cela ne l'empêchera pas d'être immédiatement enfermé dans un camp de concentration que le démocratique gouvernement français a fait ouvrir pour les réfugiés. Il s'en évadera et parviendra à régulariser sa situation, participant à la résistance en France, puis à la reconstitution du mouvement libertaire en exil, avant de rompre définitivement avec celui-ci dans les années 1950.

On regrettera que son témoignage soit bien trop souvent très descriptif et assez peu réflexif. Si l'on ne peut que souligner l'indéniable courage dont il a fait preuve, il faut, hélas, également constater que l'analyse n'est guère poussée, même si des éléments de compréhension se dessinent sous ses yeux. Son témoignage doit donc se lire en lien avec les nombreux livres qui continuent de se publier sur cet épisode sanglant de l'histoire du XXe siècle.

Georges Ubbiali

 

Jean SERRES, Eté 1936. La guerre d'Espagne de part et d'autre de la Bidassoa , Biarritz, Atlantica, 2006, 368 pages, 20 euros. juillet 2009*

Mots clefs : guerre d'Espagne – Pays basque

Jean Serres fait partie de tous ces fantassins de l'ombre de l'histoire, ces historiens « amateurs », désireux de mieux connaître toute une partie du passé de leur cadre de vie. S'étant déjà intéressé aux événements de la Seconde Guerre mondiale à Boucau et Tarnos, il a pris à bras le corps les débuts de la guerre d'Espagne, dont il fut un jeune spectateur (il est né en 1929), en tentant de retracer les premières semaines d'affrontement au pays basque, plus précisément dans le Guipuzcoa, cette province ayant San Sebastian comme capitale. Après un très bref rappel historique débutant à l'avènement d'Alphonse XIII, il consacre sa première partie à un exposé général de la situation avant et après le Pronunciamento en Guipuzcoa, laissant voir une faiblesse majeure du livre : l'absence quasi-totale de cartes et de plans des principales villes, indispensable pour situer correctement les lieux et les zones d'affrontement (la seule présente, p. 261, manque de clarté et ne compense absolument pas la carence de croquis plus dynamiques).

La seconde partie, beaucoup plus détaillée, est celle qui témoigne de l'ampleur du travail de recherches et de collectes d'informations réalisé par Jean Serres. Il y retrace en effet « Les 50 jours de combats d'Irun », du 18 juillet au 13 septembre 1936, date de l'entrée des troupes franquistes à San Sebastian. En dehors des péripéties militaires, particulièrement documentées, on y suit la prise en main du pouvoir par les « juntas de defensa » composées des organisations politiques et syndicales. Ces pages montrent également l'enthousiasme des milices républicaines et le soutien d'une population soumise à des restrictions matérielles, la participation pleine et entière des femmes (dont certaines, encore adolescentes, sont exécutées par les rebelles à Pikoketa), l'arrivée de combattants étrangers, mais aussi l'avancée progressive des franquistes, mieux équipés et bénéficiant de l'aide allemande et italienne. En face, les républicains sont souvent sujets à des divergences, ainsi du plan d'offensive proposé par la CNT et qui aurait peut-être permis de contrer l'avancée rebelle, ainsi encore de l'engagement parfois retenu des nationalistes basques. On sent d'ailleurs, à cet égard, que Jean Serres, en position de surplomb, a surtout de la sympathie pour les républicains « modérés et humanistes », et désapprouve les exécutions, qui s'embarrassent souvent peu de la « légalité », menées par l'extrême gauche, essentiellement les anarchistes (1) à l'égard des prisonniers, tout en condamnant également les massacres franquistes. Il ne dit d'ailleurs rien de l'action criminelle des communistes (2), qualifiant de « trois journées honteuses de mai 1937 » (p. 325) les événements de Barcelone… L'héroïsme des combattants antifascistes est en tout cas amplement illustré, et prouve clairement que la cause principale de leur défaite lors de ces débuts de la guerre réside dans leur infériorité matérielle.

La troisième partie, moins captivante, se concentre sur les répercussions de la guerre d'Espagne dans la région frontalière, jusqu'aux Landes. Malgré quelques redites et une volonté d'érudition qui fait se multiplier listes et tableaux, l'ouvrage offre un éclairage régional plutôt intéressant.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Si l'on voulait chercher des reproches, on pourrait certes en trouver un dans le qualificatif de trotskyste accolé au POUM, mais ce dernier semble de toute façon totalement absent du Guipuzcoa.

(2) Voir en particulier Pierre Broué, Staline et la révolution , Paris, Fayard, 1993.

 

Reiner TOSSTORFF, El Poum en la revolució espanyola, Barcelona, Editorial Base, 2009, 345 p., 20 €. Mai 2010*

Mots clés : POUM, trotskysme, Nin, BOC, Espagne, guerre civile, république, Maurin, URSS, Franco, Front Populaire, antistalinisme, Alliance ouvrière

Ce livre recueille, traduits en langue catalane, divers articles ou chapitres de livres écrits initialement en allemand. Il nous permet de nous familiariser avec les recherches déjà anciennes d'un pourtant jeune chercheur (1). Notons tout de suite, malgré quelques imperfections de forme dans la bibliographie (2), ainsi que quelques répétitions, la réussite de l'entreprise. Grâce à sa maîtrise de la bibliographie et des sources, y compris les plus récentes issues de la décomposition de l'URSS et des ex-pays de l'Est, l'auteur montre bien l'originalité du Poum, résultat de la fusion entre l'ICE (Izquierda comunista de España) et le BOC (Bloc Obrer i Camperol), originellement proche des oppositionnels de droite Brandler et Thalheimer. Ces derniers sont nés en opposition au cours ultra-gauche des staliniens puis ont affirmé avec les trotskystes une stratégie d'Alliance ouvrière ou de Front unique ouvrier contre la stratégie d'alliance avec des fractions de la bourgeoisie, le Front populaire, promue par l'Internationale communiste stalinisée.

L'estime réciproque entre Andreu Nin (ICE) et Joaquim Maurín (BOC) a facilité ce rapprochement. C'est tout naturellement que Nin remplace Maurín à la tête du Poum, ce dernier ayant été arrêté par les franquistes dès le début de leur coup d'Etat. Bien qu'ayant des forces beaucoup moins importantes que les anarchistes, les militants du Poum sont capables de mobiliser environ 10.000 miliciens (sur 30 ou 40.000 militants) dès le lendemain du 18 juillet 1936. Toujours mal pourvus en armes et en munitions, sans artillerie et diffamés par les communistes dans les journaux, ils font preuve d'un grand courage aussi bien sur le front d'Aragon qu'à Madrid où leurs pertes sont énormes. George Orwell, qui appartenait à une de leurs colonnes, raconte avec sobriété leur abnégation et aussi leur volonté d'affirmer de nouvelles normes dans l'armée révolutionnaire : égalitarisme entre hommes de troupe et chefs, élection de ces derniers (in Hommage à la Catalogne , réédité par Ivréa en 1997). Mais les informations les plus novatrices données par l'auteur concernent les collectivisations dans l'industrie comme dans l'agriculture. Du fait de son implantation dans les usines textiles de la région de Lérida (Lleida en catalan), le Poum a non seulement œuvré à la collectivisation de ces entreprises mais en plus il a tenté de les coordonner et fut capable de proposer un projet audacieux de planification de la branche. Le Poum eut également un Secrétariat agricole actif, animé par l'ingénieur agronome Rafael Sardá. Sa conception des collectivisations à la campagne est différente de celle des anarchistes. Ils ne sont pas pour les précipiter mais n'y sont pas non plus hostiles comme les communistes du PSUC (Partit socialista unificat de Catalunya). Très implanté dans le milieu des petits fermiers catalans, les rabassaires, il les aide à s'organiser en coopératives et en syndicats agricoles. Enfin à Raimat, à 15 km de Lérida, sur 3.000 hectares, le Poum organise une ferme collective modèle regroupant 130 familles (Elle sera décrite par Michel Collinet dans La Révolution espagnole n° 2, 10 septembre 1936). Pour le travail du Poum parmi les femmes, on se reportera notamment au témoignage de Mary Low (M. Low, Juan Breá, Carnets de la Guerre d'Espagne , Paris, Ed. Verticales, 1997).

Malheureusement les coups de boutoirs du PCE, du PSUC et des représentants de l'IC présents en Espagne auront raison du Poum, politiquement et physiquement, avec l'enlèvement et la mise à mort de Nin. La CNT crut bon de s'abstenir quand le PSUC lança ses premières attaques diffamatoires contre le Poum, sous prétexte que c'était « un conflit interne au camp marxiste ». Elle ne protesta pas non plus quand Nin fut exclu du gouvernement de la Généralité mi-décembre 1936. Et quand le PCE, les socialistes de droite, les républicains se déchaînèrent contre le Poum, lors des journées de mai 1937 à Barcelone, seuls les Amis de Durruti, une fraction du mouvement anarchiste, fit cause commune avec eux. Certes Léon Trotsky critiqua Nin d'avoir tant tardé à rompre avec la stratégie du Front populaire, mais il ne cessa jamais d'estimer ce combattant révolutionnaire. On comprend mieux les hésitations de Nin en lisant Tosstorff. Son étude fine nous permet de constater que les positions trotskystes sont minoritaires dans le Poum, présentes surtout à Madrid, dans l'organisation de jeunesse du parti, les JCI, et dans quelques cellules de Barcelone. Mais à Valence par exemple, le Poum, dirigé par Luis Portela, est très droitier, partisan du Front populaire. Or Nin est très attaché à l'unité de son parti, en mémoire de Maurín.

Cet ouvrage qui passe aussi en revue les efforts du Poum pour créer une nouvelle internationale et qui revient en détail sur les persécutions et l'assassinat de Nin est un bel hommage à un parti qui sauva l'honneur du mouvement ouvrier international quand il était minuit dans le siècle. Il permettra de répondre aux héritiers de Staline qui, encore en 1962, en France, s'efforçaient de salir ces militants du Poum en tentant d'en faire des alliés de Franco, des « hitléro-trotskystes ». C'était la thèse du porte-parole officiel du PCF, François Billoux, dans 986 jours de lutte. La guerre nationale révolutionnaire du peuple espagnol, publié aux Editions sociales.

Salles Jean-Paul.

(1) Son premier livre, Die Poum im spanischen Bürgerkrieg, est paru à Francfort en 1987.

(2) Plusieurs coquilles : p.333, ligne 17, p.336 l.25, p.344 l.2 et 10-11, et surtout p.337 l'énigmatique J. de J.-P. J. est Joubert !, auteur dans les Cahiers Léon Trotsky n°9 (janvier 1982) d'un simple compte rendu de lecture du livre de Cyrille Henkine, cité peu avant par l'auteur

 

Ernest URZAINQUI-FALCON, Polvorientos caminos. Itinéraire européen d'un républicain espagnol (1936-1945) , Toulouse, Privat, 2010, 192 p. ,19€. Mars 2011*

Mots clés : Guerre civile, Espagne, nazisme, déportation, guerre,

Ce témoignage direct d'un espagnol engagé dans l'armée républicaine est une véritable révélation. Il s'agit d'un journal tenu par l'auteur et qui a été retrouvé par sa famille lors de son décès. Rédigé en espagnol, il a d'abord fait l'objet d'une lecture et d'une traduction familiale, avant d'être confié à un éditeur. Urzainqui-Falcon, comme son compatriote Ruiz-Garcia (voir le compte rendu de son ouvrage sur ce site) va s'engager dans l'armée républicaine, connaître la défaite, puis le travail forcé par les nazis dans le cadre de l'organisation Todt. Son livre constitue un document du plus grand intérêt sur cette guerre et ses suites lors de la seconde guerre mondiale. En effet, Urzainqui-Falcon est un engagé de base. Il n'est pas militant d'un parti, même si ses capacités le feront participer au SIM, le service de contre-espionnage républicain, bras armé du Parti communiste. Il ne cache rien de son engagement total dans la cause républicaine. C'est un récit âpre et particulièrement violent qu'il nous livre ici. Il raconte les multiples exécutions auquel il a participé. Lors d'opération de guerre, les prisonniers italiens ou allemands étaient systématiquement fusillés, les blessés achevés. Cette férocité, il la raconte avec sobriété tout en n'exprimant pas le moindre regret face à l'inhumanité dont il est témoin de la part des troupes nationalistes. Lors de la Retirada , sa colonne bénéficie des derniers armements reçus de la part des soviétiques. Lui et ses camarades font donc retraite dans un ordre tout militaire, tout en infligeant de lourdes pertes aux troupes ennemies qui n'affrontent généralement qu'une armée en débandade. Jusqu'à la veille de l'entrée en France, il exécute les ultimes ennemis. Le récit prend une toute autre tournure une fois franchi la frontière. La déception est immense car la France accueille avec mépris ces soldats défaits. Les policiers et militaires français (souvent des troupes coloniales noires, pour lesquels il exprime un racisme sans retenue) dépouillent les républicains. C'est la curée. C'est à qui extorquera de manière plus ou moins violente les quelques richesses des espagnols. Les populations locales, sauf exception, ne sont guère plus clémentes. Elles vendent au prix fort les denrées dont sont démunis les républicains, tout en faisant preuve d'un racisme sans borne à leur égard. Les souffrances, la faim, la misère, l'humiliation sont permanentes, au point que certains d'entre eux optent pour le retour dans l'Espagne franquiste. Certaines scènes sont d'une impitoyable brutalité. Les soldats emprisonnés derrière des barbelés jettent ainsi des pierres sur les familles venues leur lancer du pain, comme des bêtes au zoo. A plusieurs occasion, l'auteur compare le sort réservé aux républicains à celui que les nazis leur réserveront en avançant qu'il n'est pas sûr que les nazis aient été moins humains que les Français. Puis il part en compagnies de travailleurs étrangers, avant d'être requis par les nazis pour travailler à l'édification du mur de l'Atlantique. Il acquiert des qualités professionnelles qui lui permettent d'échapper aux exténuants travaux manuels. Bientôt, il devient un travailleur qualifié en matière de métrage et se voit confier des missions hors de France. Il part travailler à Guernesey, exprimant d'ailleurs un profond dédain pour les populations anglophones, pour les Anglais en général, avec lesquels il ne sent guère d'affinité. Après tout, n'ont-ils pas laissé tomber les républicains espagnols au moment de la guerre civile. Les bombardements dont souffrent les populations anglaises le laisse indifférent. Puis il part en mission en Italie, pour construire des fortifications, après la chute de Mussolini. Il se félicite des bombardements de masse, touchant la population civile italienne, rappelant que «  des femmes et des enfants, j'en ai vu mourir à Barcelone, quand ces porcs d'assassins de la légion Condor allemande venaient lâcher leurs maudites bombes sur un pays qui n'était pas en guerre contre eux et qui ne leur avait rien fait  », p. 174. S'il reconnaît qu'il y a un certain cynisme à écrire cela, il n'empêche que «  personne n'a rien fait (pour les espagnols) ou pour nous aider, alors par moments, je ressens une certaine satisfaction à la vue du désastre nazi, ils l'ont mérité mille fois  », (p. 174). Finalement il parvient à s'échapper et à passer en Suisse. Là, il livre aux services de renseignements américains toutes les informations sur la localisation des batteries anti-aériennes qui causent de lourdes pertes aux bombardiers américains et bloquent l'avancée des troupes. Grâce à lui, des bombardements massifs sur le col du Brenner conduit à un désastre pour les troupes nazies. Il rentre finalement en France, où il constate, désabusé « les mêmes policiers, les mêmes gardes mobiles de triste mémoire, qui étaient corps et âme au service des nazis allemands, qui arrêtaient, martyrisaient et exécutaient tant de républicains espagnols, en bons patriotes français », (p.189). Son récit s'arrête là. Il deviendra artisan maçon, rédigera ses cahiers au milieu des années 50 et ne retournera en Espagne qu'après la mort de Franco. Ce livre est préfacé par François Godicheau, historien spécialiste de la guerre d'Espagne, dont on peut lire le très bon travail qu'il lui a consacré ( cf . compte rendu sur ce site)

Georges Ubbiali

 

Ricardo VAZQUEZ PRADA, Dans un village d'Aragon dont je ne veux pas rappeler le nom …, Paris, L'insomniaque, 2008, 190 p. 12 €. novembre 2008*

Aucune indication ne permet de savoir qui est l'écrivain, ni quand ce roman a été publié en espagnol. Seule une petite expédition sur Internet permet de constater qu'il a déjà publié des ouvrages, sur les taureaux en français. Ici, en l'occurrence, il s'agit d'un ouvrage dont l'action se déroule durant la guerre civile espagnole. L'histoire est celle d'une famille, pas particulièrement engagée au départ, qui sera décimée par la guerre qui s'installe. Celle-ci forcera les différents membres à s'engager ou entraînera leur enrôlement. Après l'assassinat du père par les phalangistes, un des fils est mobilisé de force dans les troupes franquistes, le second fuit pour militer dans les milices. La mère et sa fille sont conduites à rejoindre le camp républicain, où elles travaillent pour les services des forces armées. Il n'y a pas beaucoup de joie dans cette histoire. La mort et la destruction règnent en maîtresses absolues sur le destin de ces individus. Finalement, la mère et la fille rejoindront le camp franquiste pour y retrouver leur fils et frère gravement blessé dans les affrontements. Prises au piège, elles demeureront en Espagne après la victoire des troupes rebelles. L'histoire trouve son épilogue, dans un court chapitre conclusif, après la mort de Franco et le retour à la démocratie. La jeune fille devenue grand-mère, retrouve son amour, inabouti, de jeunesse qui a vécu l'exil en France. Ils se racontent en quelques mots leurs années d'éloignement. Et la note d'espoir qui apparaît enfin est que leur amour demeure inentamé après des décennies passées loin l'un de l'autre. Ce roman qui se lit sans déplaisir est aussi vite oublié qu'il a été lu, une fois refermé.

G.U.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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