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- Loïc ABRASSART, Che Guevara. Itinéraires d'un révolutionnaire, Toulouse, Milan, 2007, 62 p - Gilbert ACHCAR, Les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits , Arles, Sindbad / Actes Sud, collection « La bibliothèque arabe », 2009, 528 p., 26 € - Mario AMOROS, Antonio Llido, un sacerdote revolucionario , València, Universitat de València, 2007, 360 p - Miguel BENASAYAG, Che Guevara, du mythe à l'homme. Aller-retour, Paris, Bayard, 2003. - Vincent BOURDEAU, François JARRIGE, Julien VINCENT, Les Luddites. Bris de machines, économie politique et histoire, Paris, Ere, 2006 - Lorne BROWN, La lutte des exclus, un combat à refaire, Montréal, Ecosociété, 1997. - Hernando CALVO OSPINA, Cuba. 50 ans de révolution , France-Cuba / Le Temps des Cerises, 2009, 197 p., 18 € - Ettore CINELLA, Makhno et la révolution ukrainienne, Lyon, ACL, 2003, 133 p. - Collectif, Gaza. Décembre 2008-Janvier 2009 , Paris, La boîte à bulles, 317 p., 24 € - Nicolas DESSAUX (coordonné par), Résistances irakiennes. Contre l'occupation, l'islamisme et le capitalisme , Paris, L'échappée, collection « Dans la mêlée », 2006, 176 pages, 10 euros - Diego GIACHETTIi, Marco SCAVINO, La Fiat aux mains des ouvriers. L’automne chaud de 1969 à Turin, Paris, Les nuits rouges, 2005, 310 p - Franck GAUDICHAUD, dir., Le Volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme au Sud du Río Bravo , Paris, Éditions Textuel, Collection La Discorde, 2008, 440 pages, 20 € - Franck GAUDICHAUD, Etude sur la dynamique du mouvement social urbain chilien. "Pouvoir populaire" et Cordons industriels durant le gouvernement de Salvador Allende (1970-1973), Thèse de Doctorat en science politique, Université de Paris VIII-Vincennes-Saint-Denis, 2005, 2 volumes, 827 pages. - Daniel HERARD, Cécile RAIMBEAU, Argentine rebelle. Un laboratoire de contre-pouvoirs , Paris, Ed. Alternatives, 2006 - François HOMBOURGER, Makhno. L'Ukraine libertaire, 1918-1921, Editions libertaires et éditions du Monde Libertaire, 2002, 2 vol, 71 p chaque tome. - Pierre JENNY, Du noir au rouge. La mémoire ouvrière fribourgeoise à travers la vie et les écrits de Joseph Meckler (1870-1914), Fribourg (CH), Université de Fribourg, 2005, 261 p - David D. JOYCE, Howard Zinn, a radical american vision, Prometheus Books, 2003, 268 p., 25US$. - J. MASSARDO, A. SUAREZ-ROJAS (coord.), América Latina: mosaico cultural. Repères de culture générale, Ellipses, Paris, 415 pages, 2005, 29,50 euros. - Arno J. MAYER, De leurs socs, ils ont forgé des glaives. Histoire critique d'Israël , Paris, Fayard, 2009 (2008 pour l'édition originale), 646 p., 27 € - DVD Messali Hadj. Une vie au service du peuple algérien , 2006 - Gilbert MILLAT, dir., La classe ouvrière britannique. XIX e -XX e siècles. Proscrits, patriotes, citoyens, Paris, Harmattan, 2005 - Hugo MORENO, Le désastre argentin. Péronisme, politique et violence sociale (1930-2001), Paris, Syllepse, 2005, 222 p. - Gloria MUNOZ RAMIREZ, EZLN : 20 et 10. Le feu et la parole, Paris, Nautilus, 2004, 320 pages, traduit de l'espagnol (Mexique) par Joani Hocquenghem, 15 euros. - John NEWSINGER, La politique selon Orwell , Marseille, Agone, collection Banc d'essais, 2006 (1999 pour l'édition originale), 340 pages, 24 euros, préface de Jean-Jacques Rosat - Albert PARSONS, August SPIES , Haymarket. Pour l'exemple , Paris, Les Amis de Spartacus, 2006, 94 p., 9 € - David PEACE, GB 1984, Paris, Rivages, 2006. - Jacques RECLUS, La révolte des Taiping , Montreuil, L'insomniaque, 2008, 352 pages, 15 € - John REED, Pancho Villa , Paris, Allia, 2009, 79 pages, 3 € - Marc SAINT-UPERY, Le rêve de Bolivar. Le défi des gauches sud-américaines , Paris, La Découverte, 2007, 330 p., 22 € - Ella SHOHAT, Le sionisme du point de vue de ses victimes juives. Les juifs orientaux en Israël , Paris, La fabrique éditions, 2006, 124 p - Frank THOMAS, Pourquoi les pauvres votent à droite. Comment les conservateurs ont gagné le cœur des Etats-Unis (et celui des autres pays riches) (What's the matter with Kansas ? How conservatives won the heart of America) , Marseille, Agone, collection Contre-feux, 2007, 368 pages, 24 euros, préface de Serge Halimi - M. WARSCHAWSKI (sdd.) La révolution sioniste est morte. Voix israéliennes contre l'occupation, 1967-2007 , textes réunis et présentés par M. Warschawski, Paris, La Fabrique éditions, 2007, 156 p - Michel WARSCHAWSKI, Destins croisés. Israéliens-Palestiniens, l'histoire en partage , Paris, Riveneuve ed., 2009, 235 p., 18€ - Thomas WIEDER, Les sorcières de Hollywood. Chasse aux rouges et listes noires , Paris, Editions Philippe Rey, 2006, 251 pages, 19 euros - Howard ZINN, L’impossible neutralité. Autobiographie d’un historien et militant, Marseille, Agone, collection « MémoireSociales », 2006 (1994 pour l’édition originale), 384 pages, 22 euros. - Howard ZINN, La mentalité américaine. Au-delà de Barack Obama , Montréal, Lux, collection « Instinct de liberté », 2009, 136 pages, 8 euros - Howard ZINN, Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours , Marseille, Agone, collection « Des Amériques », 2002, 812 pages, 28 euros
Loïc ABRASSART, Che Guevara. Itinéraires d'un révolutionnaire, Toulouse, Milan, 2007, 62 p. février 2008* Avec ce très court texte, publié dans une collection pour un jeune public, le lecteur possède un excellent aperçu de l'essentiel de ce que tout un chacun devrait (ou souhaite) savoir sur la figure du Che. La moitié du volume est consacrée au Che lui-même, à son parcours, depuis sa petite enfance à son exécution dans un maquis bolivien en 1967, en passant par sa participation à la lutte contre le dictateur Batista à Cuba avec Fidel Castro et la radicalisation du régime qui s'est ensuite mise en place sur l'île. Loin d'une approche hagiographique, l'auteur sait soulever les zones d'ombre de son parcours et de sa pratique. Ainsi, rien n'est omis de la participation du Che aux exécutions de tortionnaires et de membres des forces de répression, après la chute de la dictature, ni les limites de sa réflexion sur la démocratie. Il n'en reste pas moins que ressort le portrait chaleureux d'un révolté, d'un révolutionnaire qui n'a jamais failli à la tâche qu'il s'était fixé en tant que révolutionnaire, faire la révolution à travers le monde. La seconde partie est consacrée à différents aspects du Che, aussi bien son rapport au marxisme, l'impact (très limité) du guévarisme, les conceptions économiques du Che, l'éthique, la morale et l'humanisme révolutionnaire ou encore la fabrication du mythe (à travers l'évocation de la photo réalisée par Alberto Korda). Ce court texte se termine sur une évocation en forme de remise en cause de la légende noire du Che, portée récemment par certaines figures médiatiques se réclamant de la gauche. Assertions selon lesquelles le Che aurait été un tortionnaire ou encore l'inventeur des camps de travail. Avec beaucoup de tact, Abrassart rappelle les conditions de la lutte et invalide les caricatures qui ont pu être faites pour tenter de salir la figure du Che. Des extraits de textes du Che, une très roborative bibliographie complète de petit livre par son volume, mais très instructif par son contenu. Une réussite totale à lire en cette année d'anniversaire de la disparition de cette étoile de la révolution. G.U.
Gilbert ACHCAR, Les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits , Arles, Sindbad / Actes Sud, collection « La bibliothèque arabe », 2009, 528 p., 26 €. Février 2010* Mots clefs : judéocide, monde arabe, Israël. Gilbert Achcar, marxiste originaire du Liban, livre avec cet ouvrage une contribution complétant à merveille l'étude de Arno J. Mayer sur l'histoire de l'Etat d'Israël, De leurs socs ils ont forgé des glaives (chroniqué sur ce site). Après des précisions préalables solidement argumentées sur les termes -dont la nature indéniablement coloniale d'Israël-, Gilbert Achcar traite principalement des pays arabes du Croissant fertile, les plus proches d'Israël, justement. Surtout, afin de pourvoir à l'épaisseur historique, il choisit de commencer son analyse en amont du judéocide, consacrant plus de la moitié de son livre à la période courant jusqu'à 1948 et la Nakba, dans la mesure où son étude ne porte pas principalement sur la mémoire de la Shoah mais sur les réactions à son déroulement en temps réel. Ecartant une homogénéité arabe introuvable et fantasmée, enfant de l'orientalisme d'Edward Saïd, il distingue quatre principaux courants d'idées : les occidentalistes libéraux, les marxistes, les nationalistes et les islamistes intégristes. Et l'on découvre rapidement que les positions du Grand Mufti de Jérusalem, assurément parmi les plus diffusées, sont loin d'être exclusives, voire même majoritaires dans l'intelligentsia de l'entre-deux-guerres. Ainsi, les occidentalistes, influencés par la modernisation des Lumières, défendaient des positions à la fois anti nazies (d'où un soutien aux Alliés pendant la guerre) et anti sionistes, tout en acceptant d'intégrer les juifs déjà présents en Palestine mandataire. Les marxistes partagent avec eux une opposition similaire, renvoyant dos à dos nazis et sionistes (ainsi du groupe trotskyste égyptien), tout en refusant l'immigration juive en Palestine (1) ; à cet égard, on notera que les staliniens ne demandent pas nécessairement dans le même temps l'ouverture des frontières des autres pays pour les juifs, contrairement aux trotskystes étatsuniens, par exemple. Avec le cas des nationalistes, Gilbert Achcar aborde des études de cas plus fines, sur le Baath syrien, le PSNS et Jeune Egypte, plus perméables au nazisme (occasion également de rejeter les accusations d'antisémitisme à l'égard des Officiers libres de Nasser), ou le mouvement de jeunesse Futuwwa en Irak. Toutes ces organisations sont finalement superficiellement influencées par le fascisme, guidées par un sentiment d'oppression coloniale indifférencié et un antisémitisme partiel. Enfin, les intégristes, souvent wahhabites, partisans d'une lecture rigoriste de l'Islam, en retiennent l'opposition aux juifs, concentrant leurs attaques en Palestine contre eux plutôt que contre les Britanniques ; ce courant a droit à des développements particulièrement consistants, avec les figures de Rachid Rida, Chakib Arslan ou Amin al-Husseini, le Grand Mufti de Jérusalem, donc (2). Néanmoins, l'auteur montre bien que la mémoire de ce personnage sulfureux est plutôt fantomatique chez les Palestiniens d'aujourd'hui, alors qu'elle est davantage utilisée par les sionistes contre les Palestiniens, justement, et plus largement dans certains discours anti arabes et anti musulmans. La seconde partie est plus chronologique, et débute par la période 1948-1967, dominée par le nationalisme arabe, incarné en particulier par Nasser, le seul courant épargné par l'impact de la Nakba. C'est l'occasion d'insister sur l'anti impérialisme comme pivot de la pensée du leader égyptien, loin d'un antisémitisme réel et construit (aucune volonté chez lui de chasser les juifs de Palestine, par exemple). La séquence 1967-1988 est centrée sur l'OLP, dans un contexte de dégénérescence du nationalisme autoritaire. L'influence de deux courants politiques, l'un nationaliste libéral, l'autre marxiste-léniniste, conduit l'OLP à défendre un Etat palestinien démocratique intégrant Arabes et juifs, sans aller pour autant jusqu'à la solution binationale, défendue partiellement par le FPDLP. Enfin, depuis 1988, ce sont les résistances islamiques qui dominent, celles du Hamas ou du Hezbollah en particulier. L'occasion pour Gilbert Achcar de confronter l'antisémitisme européen, fantasmatique, et celui existant dans le monde arabe, fruit d'une oppression réelle par l'Etat d'Israël, et d'insister sur ce qu'il diagnostique comme une régression progressive de cet antisémitisme chez les dirigeants politiques des deux organisations citées, les moins aveuglés par le fanatisme religieux. L'essor récent du négationnisme en terre arabe ayant partie liée avec cette dimension, et plus généralement avec le recul culturel des dernières décennies qu'a connu selon lui le monde arabe (3). Tout au long de cette seconde partie, on constate bien l'utilisation parallèle de l'accusation de nazisme, une attitude assurément polémique et stérile qu'il conviendrait de bannir, y compris dans la recherche. En conclusion, Gilbert Achcar, en plus d'appeler logiquement au dialogue, conteste la réalité d'un nouvel antisémitisme depuis une vingtaine d'années, ce qui entre en résonance avec les analyses de Michel Dreyfus sur l'antisémitisme de gauche en France (voir le compte rendu de son livre sur ce site). Bien qu'important, voire incontournable, Les Arabes et la Shoah s'adresse néanmoins à un public relativement averti dans sa première partie, du fait de la complexité culturelle d'un monde finalement assez peu familier et de discussions historiographiques parfois pointues. Jean-Guillaume Lanuque (1) Immigration dont l'auteur rappelle qu'elle fut l'objet d'accord entre Hitler et les dirigeants sionistes dans les premières années de l'Allemagne nazie. (2) A son propos, Gilbert Achcar estime d'ailleurs que le refus du livre blanc britannique de 1939 par les dirigeants du mouvement national palestinien dont il était la figure de proue, livre blanc qui envisageait la solution d'un Etat binational, fut une « erreur historique majeure » (p.227), ce que l'on peut contester, dans la mesure où un tel accord provisoire aurait sans nul doute été remis en cause après la guerre en raison du judéocide et des efforts sionistes. De même, la critique concernant le refus du Grand Mufti d'accepter l'Etat arabe, même réduit, tel qu'il figurait dans le plan de partition de l'ONU en 1947, peut tout aussi bien être soumise à discussion. (3) A cet égard, Gilbert Achcar estime que les lois comme la loi Gayssot, qui n'ont pas d'équivalent au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, servent plus les négationnistes qu'elles ne permettent leur extinction…
Mario AMOROS, Antonio Llido, un sacerdote revolucionario , València, Universitat de València, 2007, 360 p. novembre 2007* L'auteur affirme à plusieurs reprises sa volonté de faire l'histoire de ceux d'en bas. Pari doublement réussi. En effet il sort de l'oubli Antonio Llido, le seul prêtre arrêté disparu pendant la dictature de Pinochet et il raconte comment les habitants de Quillota, petite ville située non loin de Valparaiso, ont vécu la période de l'Unité populaire. Pour ce faire l'auteur utilise toutes les sources disponibles, notamment les précieuses lettres qu'Antonio a envoyées à ses amis, à sa sœur Pepa, à sa famille, qui nous permettent de suivre l'actualité de Quillota et l'évolution du prêtre au jour le jour. Amoros a vu aussi les survivants de ces années tragiques, notamment Jorge Donoso le compagnon le plus proche d'Antonio, au MIR et dans la clandestinité, mais il s'est vu refuser l'accès aux archives ecclésiastiques. La personnalité d'Antonio n'est en effet pas banale. Né en 1936 dans un milieu modeste dans la province d'Alicante en Espagne, il devient prêtre après avoir obtenu un diplôme d'instituteur. Il réussira, grâce à deux séjours à Paris à l'Institut catholique, grâce aussi à deux professeurs formé à l'Université de Louvain, à échapper au catholicisme traditionnel qui domine en Espagne franquiste. Dès ses débuts de curé dans un village déshérité de la province d'Alicante il œuvre pour les plus pauvres, permettant à de nombreux jeunes gens de compléter leur formation et ainsi d'entrer à l'université. Le 14 décembre 1966, c'est son premier coup d'éclat, il refuse ostensiblement de participer à un référendum organisé par Franco. Cet acte d'insubordination sera aussitôt suivi de sanction : on l'obligea à faire son service militaire à l'autre bout du pays, comme aumônier à l'hôpital de la Marine de El Ferrol, alors qu'habituellement dans l'Espagne franquiste les prêtres sont exemptés de service militaire. C'est pour en finir avec ces vexations qu'il décide, en 1969, de partir en Amérique latine par l'intermédiaire de l'OCSHA (Organisation de Coopération sacerdotale hispano-américaine). Arrivé au Chili, il est frappé par l'ampleur des contrastes sociaux, l'importance de l'analphabétisme. Cette prise de conscience est partagée par d'autres prêtres, les tenants de la Théologie de la Libération, et par une minorité de Chrétiens. Ainsi au Chili, des Chrétiens engagés dans la transformation sociale quittent la Démocratie chrétienne pour le MAPU (Mouvement d'action populaire unitaire) en mai 1969. Face aux souffrances du peuple chilien, qu'il a tendance à comparer à celles du Christ, il ne reste pas longtemps inactif. Il soutient très tôt Allende, tout en ayant conscience des limites de l'Unité populaire. Ceci le pousse à rejoindre le MIR en 1971, persuadé que la lutte armée sera le passage obligé pour construire le socialisme : « Jamais dans l'histoire les puissants ne se sont laissés déposséder de leurs privilèges pacifiquement. Le Chili ne sera pas une exception » (lettre du 29 février 1972). Et à ses amis belges, il confie ceci le 23 septembre 1972 : « Le romantisme révolutionnaire, le gauchisme de salon, sont la pire des trahisons qu'on puisse commettre contre le peuple exploité. On ne peut résoudre le problème avec de bonnes intentions, c'est la violence révolutionnaire qui s'affrontera à la vieille violence réactionnaire ». Un tel engagement – il devient vite dirigeant régional du MIR – sera durement sanctionné par la hiérarchie catholique. L'évêque Tagle (Valparaiso), qui ne réussit pas à le convaincre de revenir en Espagne, le suspend de ses fonctions de curé, le 27 avril 1972, malgré pétitions et démarches diverses. Au cours de ces mois Antonio participe à toutes les mobilisations, avec les paysans qui exploitent collectivement une ferme ou avec les ouvriers qui occupent leur entreprise, espérant ainsi que le gouvernement la nationalise. L'auteur évoque les divergences entre les miristes très favorables aux « tomas » (prises d'entreprises par les travailleurs pour obtenir la nationalisation) et les éléments modérés de l'UP, comme les militants du PC, qui mettent en garde contre ces initiatives, de nature, disent-ils, à effrayer la bourgeoisie. Le coup d'Etat du 11 septembre 1973 les surprendra tous, à Quillota comme ailleurs. Malgré leurs pressentiments et quelques velléités, les militants du MIR étaient totalement désarmés. Un des camarades d'Antonio, Luis Costa, confie à l'auteur que les explosifs fabriqués artisanalement n'ont jamais fonctionné. Antonio passe à la clandestinité dès le 11 septembre 1973. Bien que le « cura espagnol » soit très recherché par les militaires, il leur échappera jusqu'au 1 er octobre 1974. La fin de sa vie – il meurt autour du 25 octobre – s'apparente à un long martyr ; son corps affreusement torturé ne sera jamais retrouvé. Mais ses compagnons de détention survivants témoignent de son haut moral, de son attention permanente aux autres jusqu'à la fin. Malgré le risque, l'auteur évite l'hagiographie. Outre le récit de la vie du prêtre révolutionnaire Antonio Llido, il nous permet de voir comment une ville moyenne de province, Quillota, a vécu ces années de luttes, d'espoir et de répression. Salles Jean-Paul.
Miguel BENASAYAG, Che Guevara, du mythe à l'homme. Aller-retour, Paris, Bayard, 2003. L'ouvrage de M. Benasayag, psychanalyste et philosophe, ancien combattant de la guérilla argentine (ERP), apparaît comme une défense inconditionnelle du guévarisme. Che Guevara, et ceux qui ont suivi sa voie, apparaissent comme les révolutionnaires parfaits, le Che comme le géant auprès duquel tous les autres combattants pour le changement sont des nains. L’auteur oppose le "faire guévariste" à l'attentisme, à la passivité des autres. Ainsi pour lui, le militantisme d'un membre de la LCR se borne à vendre des journaux dans lesquels s'expriment les chefs (sic). A ceux qui tentent d'expliquer l'échec du Che en Bolivie par une prise en compte insuffisante des conditions locales, il répond que c'est la trahison, et seulement elle, qui l'explique. Trahison du PC bolivien qui ne l'a pas soutenu, sans aucun doute sur ordre de Moscou et de Castro. Jean-Paul Salles
Vincent BOURDEAU, François JARRIGE, Julien VINCENT, Les Luddites. Bris de machines, économie politique et histoire, Paris, Ere, 2006 mai 2006* L’actualité des mouvements sociaux replace la question du luddisme dans le débat social et politique, ainsi qu’en témoigne la publication du livre de Nicolas Chevassus-au-Louis, Les briseurs de machines. De Ned Ludd à José Bové, Seuil, 2006. Ce petit livre, écrit à trois mains, qui ne sont hélas pas présentés, est d’une facture assez différente de celui paru au Seuil. Il s’agit d’une réflexion académique du luddisme, autour de trois angles complémentaires. Grâce à l’érudition des trois compères, le lecteur découvrira une très riche littérature, essentiellement anglaise sur cette question du luddisme. En effet, hormis un chapitre, certes essentiel, du livre traduit de EP Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise (Seuil-Gallimard, 1988) et quelques travaux, il n’existe pas grand-chose sur le luddisme. Le premier chapitre est précisément destiné à faire le point sur la nature de ce mouvement. Alors que le luddisme est volontiers associé au bris des machines, l’auteur montre que cette réduction est assez fausse. Loin d’être un mouvement passéiste qui durant quelques années, entre 1811 et 1816, de petits producteurs, artisans et ouvriers qui refusent le progrès technique, le luddisme fut une forme parfaitement rationnelle et organisée de lutte à différents niveaux contre l’imposition de formes de travail. Certes, il y eut bris de machines, mais auparavant les communautés tentèrent de freiner ce mouvement en mettant en œuvre la palette complète de l’action collective possible à l’époque : pétition, grève, organisation ouvrière, mettant l’accent sur la moral du métier. Les actions constitutionnelles usées dans un premier temps ne donnant pas de résultat, la violence fut alors mise en œuvre. Après cette brillante mise au point, le second chapitre s’interroge sur la disparition de cette richesse du mouvement, ramené au bris des machines. Or, l’auteur montre que les contemporains étaient parfaitement au courant de la polyphonie du sens du luddisme, dont font preuve les débats parlementaires sur cette question. C’est l’imposition d’un discours basé sur l’économie politique qui ra réduire le luddisme au bris des machines, avant que l’histoire, dont l’auteur détaille les étapes à travers quelques figures (Hammond, Thompson) et étapes ne vienne réinterroger le sens du geste luddite. Cet excursus dans les usages du luddisme à travers les XIXe et XXe siècle, basé sur une connaissance de littérature est absolument passionnant. Reste, dans un troisième et dernier chapitre à proposer un prolongement des lectures récentes du luddisme à travers une série d’études sur les communautés ouvrières, la parole ouvrière et, temps ultime, la sociologie des sciences et la critique de la machine. Plus conceptuel, ce dernier chapitre est parfois un peu touffu, sans être inaccessible. Il revient alors aux auteurs de s’interroger, dans la conclusion, sur l’actualité du luddisme, en particulier en lien avec une réflexion écologique radicale, telle qu’elle se pratique aux Etats-Unis. Les lecteurs découvriront un riche panorama de travaux historiques, économiques, sociologiques, anthropologiques et philosophiques, qui lui permettra de resituer au mieux les enjeux contemporains d’une critique de la technique. Ce livre en constitue une contribution de première importance. Selon les auteurs, le mérite en revient à l’éditeur qui a pris l’initiative de la publication de l’ouvrage, dont l’élégance doit être également soulignée. G.U.
Lorne BROWN, La lutte des exclus, un combat à refaire, Montréal, Ecosociété, 1997. juillet 2006* Les lecteurs bien informés connaissent les mobilisations des chômeurs des années 30 en France, impulsées par le PC et la CGTU. Quelques rares éléments sont disponibles sur les luttes en Allemagne ou en Angleterre. Mais l’ignorance la plus épaisse règne sur l’histoire outre-Atlantique. C’est précisément tout l’intérêt de cet ouvrage, traduit de l’anglais, d’offrir au public francophone un aperçu de l’histoire des luttes contre le chômage au Canada. Ainsi que l’indique le titre, et la préface (rédigée par une pionnière des luttes syndicales québécoises), ce combat est plus que jamais d’actualité. Au milieu des années 30, le Canada est fortement affecté par le chômage de masse, consécutif de la crise de 1929. Aux milliers de chômeurs la réponse apportée par les autorités est celle de la création de camps de secours, en particulier pour les chômeurs célibataires, les plus démunis de tous. Sans famille (le poids de l’idéologie familialiste est beaucoup plus marqué au Canada qu’en Europe), cette catégorie de chômeurs est abandonnée de tous. Ces camps de travail sont gérés par l’institution militaire. Le régime qui y règne est particulièrement autoritaire, les conditions de travail difficiles et le sort réservé aux jeunes hommes très peu satisfaisant. Très vite, les conditions primitives réservées à ces hommes vont donner lieu à une rébellion ouverte. La réponse des autorités est d’ordre répressif avec expulsion de très nombreux d’entre eux qui n’ont pas la nationalité canadienne. La création de camps disciplinaires (au moment même où les nazis mettent sur pied leurs camps de concentration) est envisagée, mais n’aboutit pas. Malgré la répression, avec l’aide de militants communistes et de syndicalistes radicaux, les chômeurs finissent par s’organiser pour mener leur lutte et exprimer leurs revendications. Dans la province de la Colombie britannique (à Vancouver), ils sortent des camps en mai 1935. Le gouvernement fédéral joue le pourrissement de la lutte. Au contraire, cette attitude gouvernementale débouche sur une radicalisation du mouvement des chômeurs. Face au blocage, ces derniers décident une marche à travers le Canada pour aller porter leurs revendications à Ottawa, la capitale. Les conservateurs au gouvernement sont persuadés que les chômeurs sont l’objet d’une manipulation des Rouges et refusent tout compromis. Pourtant, loin d’être les otages d’un complot communiste, les chômeurs sont bien les acteurs de leur mouvement. Finalement, le gouvernement décide d’arrêter la marche en juin 35 à Regina, contre l’avis de la municipalité libérale de la ville. L’interruption d’un meeting de masse débouche sur une émeute qui met fin au mouvement. Cet épisode des luttes de classes se conclut par un renversement du gouvernement conservateur quelques mois plus tard et la fermeture des camps de travail. Le récit de cette histoire est absolument passionnant ; par les citations de discours des autorités l’auteur illustre parfaitement les conceptions de la classe dominante concernant les chômeurs. Deux regrets cependant doivent être formulés. Tout d’abord l’auteur s’est peu servi de la presse éditée par les organisations de chômeurs, alors que la presse officielle est abondamment citée. Ensuite, la perspective biographique est à peine esquissée, en conclusion. On aurait bien aimé en savoir un peu plus sur ces militants qui par la suite ont nourri les brigades internationales en Espagne ou sont devenus après la Seconde Guerre mondiale les piliers du mouvement syndical canadien. Il n’en reste pas moins que ce livre lève un voile sur une histoire qui mérite d’être connue. G.U.
Hernando CALVO OSPINA, Cuba. 50 ans de révolution , France-Cuba / Le Temps des Cerises, 2009, 197 p., 18 €. Janvier 2010* Mot clefs : Cuba – Amérique latine – Impérialisme – Solidarité internationale Ce livre collectif n'est pas un enième et nouveau livre sur l'histoire de la révolution cubaine ou une tentative de rénovation historiographique de la question. Coordonné par Hernando Calvo Ospina, journaliste colombien bien connu en France pour ces articles dans le Monde Diplomatique notamment, l'ouvrage est du à une initiative de l'association de solidarité internationale « France Cuba » ( www.francecuba.fr ), association dont Calvo Ospina est aussi membre. Comme l'affirme l'introduction : « Etre solidaire de Cuba, c'est être solidaire de notre avenir ». Reste à savoir de quel type de solidarité a le plus besoin le peuple cubain. A 50 ans de l'entrée des "barbudos" de Fidel Castro, du « Che » Guevara et de biens d'autres dans les rues de la Havane , à 50 ans du début d'un processus révolutionnaire qui à changé l'histoire des gauches en Amérique latine et fait trembler l'impérialisme étasunien en pleine guerre froide, après 50 ans de « socialisme à la cubaine » sur cette petite île des Caraïbes, l'objet de ce livre est de rendre un hommage vibrant à cette expérience collective unique et qui a fait trembler le monde capitaliste. Le lecteur trouvera ici donc plusieurs extraits de discours, de textes, de témoignages déjà publiés ailleurs en français, mais parfois existant seulement en espagnol. Il s'agit d'une sorte de mélanges en hommage à la révolution où se côtoient plusieurs interventions de Fidel Castro (encensé à plusieurs reprises dans ce livre) ou de son frère, aux cotés de journalistes tels que Ignacio Ramonet, Ramon Chao, Hernando Calvo Ospina, Maurice Lemoine, Garcia Marquez ainsi que certains universitaires (Paul Estrade, Jean Ortiz). On l'aura compris celui qui chercherait une analyse critique du castrisme ou un bilan nuancé sur 50 ans d'immenses avancées sociales, de blocus impérialiste mais aussi de parti unique, de pénuries et de contrôle médiatique doivent passer leur chemin. Par contre, le lecteur qui voudraient revivre quelques moments importants de cette aventure y trouvera son bonheur. Et quelque soient les contradictions bureaucratiques à l'oeuvre à Cuba et les inconnues sur « l'après Fidel », thème aujourd'hui en discussion dans l'île, Cuba reste bien une « œuvre de ce monde » (Eduardo Galeano). Franck Gaudichaud
Ettore CINELLA, Makhno et la révolution ukrainienne, Lyon, ACL, 2003, 133 p. La publication de ce long article traduit de l'italien, paru précédemment dans la Rivista Storica dell' Anarchismo, devrait retenir l'attention des lecteurs, pour deux raisons au moins. Tout d'abord, ce livre contient en annexe le court journal inédit, que Galina, la compagne de Makhno, a tenu du 19 février au 29 mars 1920. Si ces quelques pages, traduites du russe, n'apportent pas d'éléments véritablement neufs, elles confirment néanmoins quelques unes des analyses développées dans la première partie. Ce n'est certes pas un portrait hagiographique que développe Cinella, universitaire à Pise. Basé sur une documentation ou plus exactement sur des travaux soviétiques récents, l'historien propose une actualisation de nos connaissances sur le phénomène de la makhnovchtchina, ce soulèvement paysan dans l'Ukraine troublée de la guerre civile. Rappelons le, la situation de cette région est particulièrement mouvante durant la période 1919-1921. En effet, tour à tour, l'Ukraine (au moins certaine de ses parties) est occupée par les forces bolcheviques, les forces blanches (Denikine, puis Wrangel), un courant nationaliste (autour de la Rada et de Petlioura), les troupes d'occupations allemandes, les troupes paysannes regroupées autour de Makhno. Bref, les masses paysannes sont confrontées dans un temps ramassé à une succession de projets politiques, sur fond de massacres, de tueries sans nom, de jacqueries et de réquisitions forcées. C'est dans ce contexte qu'il faut resituer l'action de Makhno et de ses troupes, alliées aux bolcheviques, contre les forces tsaristes (elles-mêmes alliées avec les troupes allemandes), ainsi que contre les nationalistes ukrainiens regroupés derrière Petlioura. Makhno lui-même ne parlait pas ukrainien, son éducation politique s'étant réalisée dans les prisons tsaristes où l'on parlait russe. Selon l'analyse de Cinella, c'est d'ailleurs dans son dédain pour le nationalisme ukrainien, démocrate et socialiste selon lui, que réside l'échec final de la makhnovchtchina. Sans qu'il l'écrive aussi clairement, l'interprétation du mouvement makhnoviste développé dans l'ouvrage est celui d'un mouvement d'arrière-garde, à base paysanne, incapable de trouver les bons alliés et se fourvoyant avec les bolcheviques. Si la plume de Cinella dérape plus qu'il n'est de raison, mêlant le jugement normatif et l'appréciation historique, il n'en demeure pas moins que son analyse indubitablement sort des sentiers battus et des vérités révélées sur le personnage, son apport et ses limites. Georges Ubbiali.
Collectif, Gaza. Décembre 2008-Janvier 2009 , Paris, La boîte à bulles, 317 p., 24 €. Février 2010* Mots clés : Sionisme, guerre, Israël, guerre, histoire, bande dessinée La guerre que l'Etat juif d'Israël a mené contre la population civile de Gaza durant l'hiver 2008-2009 a été l'occasion pour un collectif de dessinateurs de publier très rapidement cet imposant volume de bande dessinée. Il ne s'agit pas d'une histoire, mais d'une multitude de dessins, entrecroisés avec des extraits de courriers envoyés de Gaza assiégée, de documents sur l'histoire de la colonisation juive, sur le sionisme, ainsi que de nombreuses précisions sur ce que représente Gaza du point de vue social, économique, géographique, humain. Ce livre se veut d'abord un cri. Un cri contre le massacre qu'a constitué cette agression contre un peuple, de femmes, d'enfants, de vieillards. On le sait, ce furent les principales victimes de bombardements d'une des plus puissantes armées du monde. Rares furent les militants du Hamas tués. L'infrastructure de la bande de Gaza a été réduite à néant, en l'espace de quelques semaines. C'est cette violence inouïe que dénoncent ces dessins. Les mails ou les coups de fils envoyé de dessous les bombes (dont des bombes au phosphore, on le sait désormais, après que Tsahal ait nié farouchement) rythment les chapitres de ce livre. Quelques photos reproduites permettent de montrer dans un autre langage que le dessin pour souligner l'ignominie commise par l'Etat hébreu. Loin de s'attaquer aux « juifs », ce livre donne au contraire la parole à nombre d'entre eux (hélas, une infime minorité dans le pays), qui se sont dressés contre la folie de leurs dirigeants. Des photos de manifestations à Tel Aviv contre l'intervention, des textes (ainsi Michel Warschawski) en appellent à la solidarité entre les peuples. Si l'on ne peut que souligner l'intérêt d'un tel ouvrage, paru quelques semaines après le massacre, il faut néanmoins pointer le fait que les dessins ne sont pas toujours à la hauteur du propos. On aurait aimé parfois un peu plus de sélectivité dans le choix des illustrations, pour convaincre les lecteurs de l'impérieuse nécessité d'acheter cet ouvrage. Malgré ces limites, cet ouvrage montre l'ampleur de la solidarité que suscite la cause palestinienne. C'est un élément réconfortant face à l'impasse sioniste. G.U.
Nicolas DESSAUX (coordonné par), Résistances irakiennes. Contre l'occupation, l'islamisme et le capitalisme , Paris, L'échappée, collection « Dans la mêlée », 2006, 176 pages, 10 euros. Mai 2007* Avec ce recueil d'entretiens réalisés autour de personnalités appartenant à la résistance irakienne d'extrême gauche, mais majoritairement en exil dans des pays anglo-saxons, Nicolas Dessaux nous permet de découvrir tout un pan de l'activité politique irakienne scandaleusement ignoré par nos grands aussi bien que nos petits médias. Toutes les figures interrogées ici sont affiliées au courant incarné par le Parti communiste-ouvrier, une organisation qui plonge ses racines dans la révolution iranienne de la fin des années 1970 et affiche une vision assez personnalisée du marxisme, très hostile, en particulier, au nationalisme sous toutes ses formes. Parmi les éclairages les plus intéressants, à travers les interviews de Muayad Ahmad et, dans une moindre mesure, d'Ali Abbas Khalif, il faut impérativement citer la nature du soulèvement kurde de 1991, avec l'apparition de conseils ouvriers (« shura ») dans les districts et les usines, certes pendant trois semaines seulement, rencontrant l'opposition des nationalistes kurdes et la répression de Saddam Hussein ; on comprend d'autant mieux la passivité des Etats-Unis à l'égard de cette révolte éminemment progressiste. Avec le témoignage poignant de Surma Hamid, c'est aux difficultés de la lutte féministe que nous sommes confrontés, lutte pour l'égalité et contre les mutilations sexuelles imposées aux filles, contre laquelle se dresse l'union sacrée des islamistes et des nationalistes kurdes de l'UPK et du PDK. On peut également citer Thikra Faisal, étudiante membre du syndicat des étudiants progressistes, qui a mené la lutte contre les tentatives des islamistes d'imposer leurs règles de vie à l'intérieur de l'université de Bassora. Le trait d'union entre ces deux secteurs de la lutte est incarné par Houzan Mahmoud, une des portes paroles du Congrès des libertés en Irak, une coalition de forces laïques et progressistes qui prend peu à peu de l'importance dans le pays, depuis sa création en mai 2005. Autre domaine de lutte, le syndicalisme, avec les témoignages de Qasim Hadi et Akram Muhammad Nadir, deux dirigeants du syndicat des chômeurs : si les revendications, dans la situation actuelle de l'Irak, visent bien sûr la satisfaction de besoins de base, elles n'en sont pas moins combattues par les forces d'occupation et le gouvernement fantoche irakien, qui n'hésitent pas à s'appuyer sur le code de travail en vigueur sous Saddam Hussein interdisant les syndicats et les grèves ! Ali Abbas Khalif, également syndicaliste, donne en outre un éclairage sur les luttes de guérillas qui ont existé sous la dictature. Toutes ces études nous donnent envie de lire une véritable étude sur l'histoire de l'extrême gauche en Irak. Un livre précieux (1), donc, mais trop court, qui en appelle d'autres, beaucoup d'autres, du même genre. Jean-Guillaume Lanuque (1) Nicolas Dessaux et d'autres militants internationalistes animent l'organisation Solidarité Irak (99, rue du Molinel, 59 000 Lille) ainsi que le site www.solidariteirak.org , principale source d'informations en langue française sur les luttes sociales dans ce pays. On peut également lire des articles de N.Dessaux dans la presse militante, comme par exemple dans le n° 11-12 de Ni patrie, ni frontières (en ligne) sur le dirigeant communiste Mansoor Hekmat, ou sur http://oclibertaire.free.fr
Diego GIACHETTI, Marco SCAVINO, La Fiat aux mains des ouvriers. L’automne chaud de 1969 à Turin, Paris, Les nuits rouges, 2005, 310 p. juin 2006* « L’unique musique que le patron est capable d’entendre c’est le silence des machines à l’arrêt ». Cette phrase d’un ouvrier des usines Fiat résume l’atmosphère de cet « Automne chaud » italien de 1969 (qui débute en réalité en 1968). Ce livre, basé sur des sources primaires et secondaires (presse militante, tracts ainsi qu’entretiens, témoignages ou notes), en donne un récit minutieux, à la fois chronologique et thématique (première partie), assorti d’une tentative d’en dégager une signification générale (seconde partie). Christian Beuvain
Franck GAUDICHAUD, dir., Le Volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme au Sud du Río Bravo , Paris, Éditions Textuel, Collection La Discorde, 2008, 440 pages, 20 €. juin 2008* Ce livre dresse un tableau de la situation et des luttes actuelles en Amérique latine, en soulignant l'importance et les enjeux. Ce continent, traversé d'antagonismes sociaux très tranchés, est la région où les inégalités sont les plus fortes, en proie, ces dernières années, à une offensive néolibérale des plus lourdes, encouragée par les États-Unis. Mais le néolibéralisme est venu butter sur une formidable résistance politique, qui a pris la forme de mobilisations populaires et d'expériences gouvernementales originales, faisant de l'Amérique latine « un lieu privilégié pour débattre du socialisme » . Divisé en deux parties, le Volcan latino-américain aborde les principales dynamiques nationales et politiques de cette région (mais l'Amérique centrale reste le parent pauvre de ces analyses) : mouvements indigènes, réforme agraire, expériences des différents gouvernements progressistes, programmes d'intégration économiques régionales (ALCA et ALBA), … À travers des études précises, les auteurs montrent à la fois la spécificité des situations locales, l'inégalité du développement des luttes sociales et leur participation à une dynamique continentale, voire mondiale. Les mouvements sociaux et politiques les plus importants et les plus originaux de ces quinze dernières années sont abordés de manière fouillée et critique. Ainsi, des zapatistes mexicains aux usines autogérées d'Argentine, de Chavez au Venezuela à Lula au Brésil, en passant par Morales en Bolivie, les analyses reviennent sur quelques idées reçues, démontrant les tensions et contradictions, dont l'une des principales, au sein des gouvernements de gauche, est celle entre la rhétorique radicale et les actes pragmatiques. Si ces expériences, loin d'être achevées, peuvent encore prendre différents chemins, le livre souligne déjà l'un des effets positifs de ces luttes sur le champ de la bataille des idées : la culture politique des classes populaires engagées dans ces mobilisations a changé. Leur prétendue impuissance, leur soi disant incapacité à s'organiser et à participer à la vie politique, ont reculé en même temps que reculait l'idéologie néolibérale, mise à mal par l'action de communautés d'indigènes, de paysans, de femmes et d'hommes de quartiers pauvres qui ont joué un rôle politique majeur. Or, ce rôle est encore accentué par le pôle de référence constitué par les gouvernements de Bolivie, d'Équateur et, surtout, de Chavez au Venezuela, qui galvanisent les organisations de gauche en mettant en avant le débat sur « le socialisme du 21 ème siècle ». Le Volcan latino-américain est traversé d'une question centrale sur les liens et l'articulation entre mouvements sociaux et partis politiques dans le projet de transformation de la société. Si tous les auteurs s'accordent pour souligner la nécessaire combinaison, complémentarité de l'action directe dans la rue et de la participation électorale, l'ensemble des contributions semble pencher vers un rééquilibrage au profit de cette dernière. Mais il est dommage que la question n'ait pas été développée de manière plus théorique et historique. Un article de fond sur le livre de John Holloway, Change the world without taking power (2002), d'ailleurs cité plusieurs fois, aurait été le bienvenu car il a eu beaucoup d'influence dans ce débat en Amérique latine, contrairement à chez nous où il reste méconnu. Par ailleurs, si ce débat connaît un renouveau depuis le soulèvement zapatiste, en 1994, il ne s'inscrit pas moins dans une histoire continentale plus longue sur laquelle il aurait fallu revenir. En effet, le rôle et l'institution des partis ont été contestés par d'autres organisations de lutte, comme la guérilla et le mouvement politico-militaire du FMLN au Salvador. Ce détour théorique et historique aurait permis une meilleure compréhension de cette question. D'autant plus que les critiques que font les auteurs eux-mêmes des différents partis et gouvernements (dit) de gauche en Amérique latine (Mexique, Brésil, Chili, etc.) semblent renvoyer la nécessité d'une combinaison de l'action des mouvements sociaux et des partis politiques à un vœu pieux ou un a priori théorique. Enfin, là où il y a eu une certaine convergence, comme au Venezuela et en Bolivie, il s'agit d'une forme originale de « parti ». Il n'empêche que ce livre, en réunissant différents auteurs, européens et latino-américain, et en croisant les approches, constitue une somme qui fera sûrement bientôt référence pour quiconque s'intéresse à l'actualité de ce continent, mais aussi pour tous ceux qui réfléchissent aux expériences récentes de résistance à la contre-offensive néolibérale. Frédéric Thomas.
Franck GAUDICHAUD, Etude sur la dynamique du mouvement social urbain chilien. "Pouvoir populaire" et Cordons industriels durant le gouvernement de Salvador Allende (1970-1973), Thèse de Doctorat en science politique, Université de Paris VIII-Vincennes-Saint-Denis, 2005, 2 volumes, 827 pages. Alors que jusqu'ici l'histoire récente du Chili avait été surtout examinée d'un point de vue économique ou institutionnel, cette thèse étudie le mouvement social, vu depuis la base. Scrutant le surgissement des formes d'autonomie ou d'auto organisation, appelées couramment Cordons industriels et Commandos communaux, l'auteur se demande si leur dynamique est contradictoire avec l'action du gouvernement de l'Unité populaire (UP) dirigé par le président Allende. Dans la deuxième partie, l'auteur étudie la mise en place par le gouvernement de la participation des travailleurs au pouvoir, par le biais notamment de l'Aire de Propriété sociale (APS), c'est-à-dire l'ensemble des entreprises nationalisées, ou des JAP (Juntas de abastecimiento popular), organisations des consommateurs. Mais le gouvernement de l'UP aura vite tendance à revoir à la baisse le nombre des entreprises nationalisées, alors que les travailleurs, confrontés à la mauvaise volonté d'un certain nombre de patrons, ont tendance à occuper leurs usines (les "tomas") et à demander leur nationalisation. Cette radicalisation ne se limite pas aux ouvriers, elle est le fait aussi des couches sociales les plus déshéritées (les "pobladores") qui occupent illégalement les terrains sur lesquels se trouvent leurs cabanes (les "campamentos"), où ils mettent en place des formes embryonnaires d'autogestion, comme à Nueva La Habana, encouragés par les militants du MIR. La quatrième partie envisage l'année 1973, jusqu'au coup d'Etat du 11 septembre. Bien que "dans la plupart des cas l'initiative provienne d'une poignée de militants plus que d'une volonté populaire massivement exprimée" - toujours le souci de l'auteur de ne pas surestimer ces organes -, les CI restent mobilisés et leur nombre augmente, en province en particulier. Dans une ville du centre du pays, Constitucion (25.000 habitants), au printemps 1973, ouvriers et "pobladores" parviendront même à obtenir le limogeage du gouverneur de l'Unité populaire au profit du président du Conseil communal, un militant de la Izquierda cristiana (IC). Cependant, face au "Tancazo", première tentative mal préparée de coup d'Etat (28-29 juin 1973), les CI ne seront capables de réagir que de manière défensive et non armée, par de nouvelles et nombreuses occupations d'usines. C'est à ce moment-là que le Parti communiste incite ses militants à intégrer les CI, mais dans le but de les "dompter", de les "inféoder" à leur parti et à la stratégie d'UP qui privilégie le dialogue avec la Démocratie-chrétienne et la collaboration avec les Forces armées, considérées comme loyalistes. Devant son échec, il tentera - sans résultats probants - de créer des cordons parallèles, persuadé du caractère "gauchiste" et même "trotskyste" des CI. Or, si en effet "l'exécutif dirigé par Salvador Allende a beaucoup de mal à chevaucher le mouvement social", on est loin de la naissance des soviets. En s'inspirant de Charles Tilly, l'auteur repère un répertoire d'actions collectives classiques : manifestations, occupations de rue, barricades, et surtout occupations d'usines. Des actions qui sont le fait d'une classe ouvrière jeune, travaillant dans des entreprises modernes, plus que d'un lumpen prolétariat (on pouvait être ouvrier et habiter dans un "campamento"). On assiste à la formation de la "conscience de classe et de l'orgueil ouvrier au Chili" (on retrouve ici l'influence des travaux de Michel Verret ainsi que ceux de E.P. Thomson, sur la classe ouvrière anglaise). Resituant cette expérience dans le sillage des autres expériences latino-américaines et mondiales de "pouvoir populaire constituant", l'auteur observe en conclusion que les CI ne furent pas d'authentiques Conseils ouvriers, ils en sont restés à une phase de développement embryonnaire. Il avoue que ce travail de recherche approfondi lui a permis de remettre en question sa vision initiale, de réviser ses idées de départ, superficielles : "la révolution par en bas n'est pas parvenue à générer une pratique sociale et une direction politique autonomes suffisantes pour dépasser le projet étatiste de l'UP". En effet, la gauche chilienne a une relation de dépendance envers l'Etat et le gouvernement, une conception profondément étatiste du changement social, ce qui pose, plus largement, la question du rapport à l'Etat des mouvements de gauche. Ce travail permet, en tout état de cause, de baliser des pistes pour des travaux ultérieurs sur cette problématique. Jean-Paul Salles
Daniel HERARD, Cécile RAIMBEAU, Argentine rebelle. Un laboratoire de contre-pouvoirs , Paris, Ed. Alternatives, 2006. juin 2007* La situation de banqueroute économique de l'Argentine au début des années 2000 a suscité la réalisation de plusieurs films et la publication de nombreux ouvrages (notamment Moreno, Almeyra, Chesnais & Divès). Cet ouvrage à quatre mains ajoute deux aspects spécifiques aux ouvrages déjà disponibles. La première, la plus immédiatement visible, est que le livre est le résultat du travail d'un auteur et d'un photographe. Toute la partie centrale est donc illustrée de photographies réalisées par Daniel Hérard sur les mobilisations dont il est question dans le texte. Réalisées en noir et blanc, ces photos permettent de donner de la chair et du sang aux commentaires. Présents durant de longues périodes en Argentine, les photographies de Hérard permettent de toucher du doigt de nombreuses situations. Elles raviront les admirateurs du journalisme de photoreportage et d'investigation car ces photos tranchent largement avec ce que la presse nous avait donné à voir. De la belle ouvrage, du bon travail. On rêverait de pouvoir contempler ces images, en grand format, dans le cadre d'une exposition. L'objectif du livre étant de présenter les divers visages de l'Argentine rebelle, les textes détaillent un certain nombre de situations et d'expériences. Après une présentation générale sur la situation socio-politique de l' Argentinazo , la journaliste expose quatre expériences. Celle du troc et de l'économie alternative constitue le premier reportage, suivi par la manière dont une communauté s'est mobilisée pour pallier la déficience des services publics de transport en affrétant un bus, puis en créant une compagnie d'autocars. Le chapitre suivant expose le cas du redémarrage de deux entreprises tout à fait différentes, un grand hôtel du centre de Buenos Aires et une fabrique de céramique, sous la direction de ses employés, les patrons ayant disparus. Enfin, l'ouvrage se conclut par un aperçu de l'organisation des organisations de chômeurs, les piqueteros qui se lancent dans l'organisation communautaire d'artisanat alternatif. Si la dimension informative et journalistique de ces plongées dans la réalité des expériences argentines se révèle des plus passionnantes, en revanche, l'analyse développée tout au long du livre prête à la discussion. En effet, nourries par les ouvrages de Negri et Holloway (qui attend toujours son éditeur en français), ces analyses laissent entrevoir toutes les difficultés qu'un mouvement social aux facettes multiples peut rencontrer quand il déploie son action aux marges du système socio-politique. Le bilan des différentes expériences rapportées ici apparaît en effet comme une série d'échecs successifs ou, au minimum, très limités. Comment en effet envisager une organisation de type communautaire des rapports sociaux sans appropriation sociale des moyens de production ? Comment faire fonctionner une entreprise en autogestion quand les rapports de propriétés son maintenus et que la menace d'une expropriation par les anciens patrons pèse en permanence sur les travailleurs ? Comment assurer l'autonomie d'expériences sociales en faveur des plus démunis sans rompre avec le fonctionnement du capital ? Comment penser que l'Etat va laisser se développer des tentatives visant à l'abolir sans réagir ? Les expériences décrites ici s'apparentent plus au développement d'une économie d'autosubsistance pour échapper à la plus noire des misères ou à la simple famine qu'à une réelle alternative sociétale. D'autres mondes sont sans doute possibles, ainsi que le proclame cet ouvrage. En revanche, on a plus de doutes sur le fait qu'ils existent déjà, si l'on se penche sur les difficultés et les impasses dans lesquels semblent plongés la plupart des expériences rapportées dans ce livre. G.U. Almeryra Guillermo, Rébellions d'Argentine , Syllepse, 2006 Chesnais François, Divès Jean-Philippe, Que se vayan todos ! , Nautilus, 2002 Holloway John, Change the world without taking power, London, Pluto press, 2005 Moreno Hugo, Le désastre argentin , Syllepse, 2005 Negri Toni, Hardt Michael, Multitude , La Découverte, 2004
François HOMBOURGER, Makhno. L'Ukraine libertaire, 1918-1921, Editions libertaires et éditions du Monde Libertaire, 2002, 2 vol, 71 p chaque tome. Ce n'est certes pas pour son graphisme d'avant-garde que cette BD est à lire. Sans doute pas non plus pour son contenu analytique : réussir à présenter la révolution russe comme un " coup d'état des bolcheviques " (p. 6) ou affirmer que de 1917 à 1991 c'est le même régime dictatorial et totalitaire qui a régné (p.7) relève carrément de l'aveuglement historique le plus régressif. Reste une belle histoire, sans faille et sans bavure, celle de l'épopée révolutionnaire d'un chef de guerre charismatique aux relents libertaires, Makhno. A partir d'un scénario romancé, s'appuyant sur les travaux d'Alexandre Skirda (1), le dessinateur-scénariste nous narre par les menus les faits et gestes du dirigeant des révoltes paysannes ukrainiennes. Le contexte de la guerre civile est assez fidèlement rendu, fait d'une violence sans nom, que quelques grands romanciers russes ont su restituer en leur temps. Si la dimension romanesque (un spartakiste allemand s'engageant dans la Makhnovtchina après avoir tâté du bolchevisme via l'Armée rouge, tombant amoureux d'une blonde ukrainienne et finissant ses jours en Espagne au milieu des années 30) est suffisamment rocambolesque pour rythmer le récit, on est en droit de s'interroger sur la finalité d'une telle BD, à vocation explicitement politique. Si l'on s'appuie sur la couverture de chacun des deux volumes, c'est essentiellement la dimension épique et guerrière du personnage de Makhno qui domine. Est ce un acte manqué qui a échappé à l'auteur ou une manifestation du refoulé historique ? (1) Skirda (Alexandre), Nestor Makhno, le cosaque libertaire (1888-1934). La guerre civile en Ukraine (1917-1924), Ed. de Paris, 1999 ; Les cosaques de la liberté. Nestor Makhno, le cosaque de l'anarchie et la guerre civile russe, 1917-1921, J. C. Lattès, 1985. Georges Ubbiali.
Pierre JENNY, Du noir au rouge. La mémoire ouvrière fribourgeoise à travers la vie et les écrits de Joseph Meckler (1870-1914), Fribourg (CH), Université de Fribourg, 2005, 261 p. octobre 2006* Issu d’un mémoire universitaire, cet ouvrage retiendra l’attention de l’historien social, curieux de ce qui se passe au-delà de l’hexagone. Le point de départ est la découverte dans les archives d’un livre de mémoires, inédites, même si elles étaient destinées à publication au départ, d’un ouvrier de Fribourg. Cet ouvrage se révèle particulièrement intéressant et riche car il porte sur une période de quarante années. Ajoutons que ces pages sont l’œuvre, non d’un dirigeant du mouvement ouvrier, mais de ce qu’on pourrait appeler un militant de base. C’est une des limites de ce travail, car Jenny ne s’interroge guère sur les conditions de la possibilité d’existence d’une parole ouvrière de ce type, même s’il remarque bien son caractère rare. D’autant plus rare que ce Joseph Meckler n’a été scolarisé que durant deux années, à partir de 15 ans et que, de surcroît, éduqué en allemand, il écrivit en français ! Ces quelques notations indiquent bien le caractère assez inattendu du document de départ. Composé de brouillons de conférences, d’articles, de lettres, ces mémoires ne sont pas éditables en tant qu’ouvrage, selon Jenny. Il va en revanche utiliser ce matériau documentaire pour proposer une approche de l’histoire sociale et ouvrière de la ville de Fribourg, ville et canton réputés pour être des fiefs de la droite conservatrice. Georges Ubbiali
David D. JOYCE, Howard Zinn, a radical american vision, Prometheus Books, 2003, 268 p., 25US$. Howard Zinn est une des figures historiques de la gauche radicale états-unienne, peut-être, en termes de notoriété, l'égal de son ami Chomsky (qui signe d'ailleurs la préface de cette biographie). Pourtant, Zinn n'a pas en France l'aura qui est la sienne dans son pays, et ses écrits ont eu beaucoup plus de mal à franchir l'Atlantique que ceux de son compère linguiste : son Histoire populaire des Etats-Unis n'a été traduite en français qu'en 2002, alors que, originellement parue en 1980, elle était depuis longtemps devenue un classique aux Etats-Unis. Sa seule autre uvre traduite en français à l'heure actuelle est une de ses pièces de théâtre, hilarante au demeurant : Marx, le retour - Marx in Soho en version US -. Il faudra donc sans doute attendre très longtemps avant que cette biographie soit importée dans l'hexagone, si elle est jamais traduite
" Je préfère tenter de dire l'histoire de la découverte de l'Amérique du point de vue des Arawaks, l'histoire de la Constitution du point de vue des esclaves, celle d'Andrew Jackson vue par les Cherokees, la guerre de Sécession par les Irlandais de New-York, celle contre le Mexique par les déserteurs de l'armée de Scott, l'essor industriel à travers le regard d'une jeune femme des ateliers de Lowell, la guerre hispano-américaine à travers celui des Cubains, la conquête des Philippines telle qu'en témoignent les soldats noirs de Lusón, l'Age d'Or par les fermiers du Sud, la Première Guerre Mondiale par les socialistes et la suivante par les pacifistes, le New Deal par les Noirs de Harlem, l'impérialisme américain de l'après-guerre par les péons d'Amérique Latine, etc. " Son livre suivant, Declarations of Independence ne paraît qu'en 1990, deux après sa retraite de l'université. Par la suite, Howard Zinn n'a plus publié qu'un récit autobiographiques ( You can't be neutral on a moving train [On ne peut pas être neutre dans un train marche], en 1994, ainsi que des compilations d'écrits précédents ou de différents articles, témoignant de son activité jamais démentie d'éternel militant, même si celle d'historien-chercheur semble aujourd'hui arrivée à son terme. D'où, d'ailleurs, la légitimité d'une telle biographie intellectuelle, en forme de compte-rendu et de bilan du trajet d'un historien qui a bousculé plus que tout autre la discipline historique aux Etats-Unis, en mettant la notion d'engagement au cur de ses recherches, de son enseignement et sa démarche épistémologique. Yann Kindo.
J. MASSARDO, A. SUAREZ-ROJAS (coord.), América Latina: mosaico cultural. Repères de culture générale, Ellipses, Paris, 415 pages, 2005, 29,50 euros. Suite à leurs « notes de cours sur la Civilisation latino-américaine » publiées chez le même éditeur (en 2000), ces deux historiens chiliens présentent au public français hispanophone, un ouvrage didactique et fouillé sur la riche mosaïque qu’incarne les Amériques latines contemporaines. Une trentaine de spécialistes, la plupart latino-américains, sont ainsi mis à contribution, apportant leur pierre à un édifice forcément incomplet, mais pourtant déjà accompli. Chaque article est précédé d’une introduction en français, accompagné de quelques mots de vocabulaire traduits et d’une bibliographie. D’ailleurs, c’est bien plus qu’une mosaïque « culturelle » qui est ici présentée. On y croise tout d’abord une synthèse des problèmes économiques qui assiègent l’Amérique latine et en particulier celui de la dette externe, qui subordonne la région au système financier international. Plusieurs moments historiques ou penseurs importants sont également abordés, sans prétendre à l’exhaustivité : la résistance des indigènes Mapuche qui, après trois siècle de guerre, continuent à s’opposer aux Etats argentin et chilien, les luttes des esclaves noirs au Brésil, la révolution mexicaine, Salvador Allende, Perón, Mariategui, José Marti… Dans le champ des représentations et de l’art, cette mosaïque nous emmène sur les berges du christianisme latino-américain, de la littérature, du cinéma, des moyens de communication, en passant par la peinture (tel le « muralisme » incarné par des artistes militants comme Diego de Rivera), et ce jusqu’aux thématiques originales du tango argentin, de l’herbe maté (le fameux « thé des jésuites » tant apprécié par le « Che » Guevara) ou encore de la culture footballistique latine, écartelée entre sociabilité populaire et marchandisation mondialisée. Il y a donc bien une forte diversité dans cette présentation, à l’image du continent lui-même. Néanmoins, une certaine unité surgie de l’ensemble et elle est portée par le parti pris critique de chacun des auteurs, qui semblent partager - depuis des horizons différents - un certain rejet de la globalisation néolibérale. Et ce n’est pas un hasard, si ce livre s’achève avec une série de réflexions concernant les problèmes actuels de l’Amérique latine et la nature même des démocraties latino-américaines : à savoir des systèmes sociopolitiques issus de « transitions » inachevées, qui font suite à une longue nuit de dictatures, et où s’enchevêtrent impunité, capitalisme néolibéral, hégémonie des élites avec des formes mutilées de participation démocratique, pourtant durement acquises. Une fois n’est pas coutume, les quelques repères ici rassemblés ne se ferment pas sur une conclusion générale et c’est tant mieux, car l’histoire de l’Amérique latine ne saurait se résumer d’un coup de crayon ! Comme le souligne Michael Löwy, les peuples de la région n’ont pas dit leur dernier mot, alors que les résistances au néolibéralisme sourdent de toute part, à la recherche d’alternatives sur la voie d’un autre monde possible. Franck Gaudichaud. Voir : www.editions-ellipses.fr
Arno J. MAYER, De leurs socs, ils ont forgé des glaives. Histoire critique d'Israël , Paris, Fayard, 2009 (2008 pour l'édition originale), 646 p., 27 €. Octobre 2009* Mots clefs : juifs - Palestiniens - Israël. Arno Mayer, historien reconnu - nous avions en son temps rendu compte de son étude parallèle des violences durant les révolutions française et russe, Les Furies (1) -, donne avec cette étude un livre passionnant. Parti pour rédiger ses mémoires, ce « juif non juif », ainsi qu'il se qualifie lui-même, reprenant l'expression d'Isaac Deutscher, en est finalement venu à reprendre le fil de l'histoire de la colonisation juive en Palestine et en Israël tout au long du XXème siècle. Sans condamner le sionisme dans son ensemble, mais en s'inscrivant dans la lignée de sionistes dissidents (Ahad Haam, Judah Magnes), favorables au dialogue entre juifs et arabes et à la fondation d'un Etat binational, Arno Mayer, dans des prolégomènes longs et partant un peu dans tous les sens, stigmatise la violence déployée par l'Etat israélien, des Palestiniens chassés de leurs terres en 1948 jusqu'aux efforts de colonisation dès 1967. A ses yeux, « … Israël est devenu un Etat terroriste ou voyou (…) » (p.68). Insistant beaucoup sur la contextualisation et sur les responsabilités de l'Occident, le projet sioniste s'inscrivant selon lui en plein dans le colonialisme européen, il en profite également pour relativiser la menace iranienne actuelle, et plus généralement la place de la religion musulmane, derrière laquelle se dissimulent bien d'autres motivations plus matérialistes. Il n'en reste pas moins que ces prolégomènes conservent un statut quelque peu ambigu, hésitant entre introduction et conclusion. Dans le récit chronologique qui suit, Arno Mayer ne se livre pas à un historique détaillé, choisissant en réalité de centrer son propos sur un certain nombre de faits et de personnes, insistant surtout sur la géopolitique. On ne trouvera donc ni une étude pointue des origines du sionisme et de son organisation, ni un exposé de l'histoire intérieure d'Israël. Il n'en reste pas moins que son livre se lit avec énormément d'intérêt, permettant de voir que la question des arabes de Palestine fut dès le départ négligée par les leaders sionistes, ceux-ci ayant toujours réussi à s'attirer la protection d'abord de la Grande-Bretagne, puis, avec la guerre froide, des Etats-Unis. Les affrontements entre colons juifs et Palestiniens se produisirent dès les années 1920, culminant à la fin de la décennie lors de la première intifada, puis avec la seconde de 1936 à 1939. Arno Mayer montre également très bien que durant la même période de l'entre-deux-guerres, les idées d'un Jabotinski, partisan d'un nationalisme plus violent et d'un transfert des populations arabes, ont finalement été reprises par les principaux dirigeants sionistes. Ces derniers, n'hésitant pas à se servir de la violence terroriste des plus extrémistes d'entre eux, apparaissent comme loin de l'image d'agressés qu'ils voulaient donner : ni en 1948, où l'extension du territoire prévu par l'ONU était programmée, ni en 1967, où l'initiative de la guerre est de leur responsabilité, toujours dans l'optique de repousser leurs frontières, aboutissant par là même à radicaliser la résistance palestinienne et à accélérer la maturation de leur sentiment national. La militarisation de l'Etat et son confessionnalisme de plus en plus marqué sont le fruit de cet aveuglement, visible également dans les accords d'Oslo, considérés avec beaucoup de dédain par Mayer. Pas d'idéalisation non plus de l'ONU : absence de réelle impartialité, inégalité du projet de répartition de 1947, pression des Etats-Unis pour obtenir des votes favorables, absence d'une force d'interposition en 1948, sa responsabilité est clairement engagée, tout comme celle des pays arabes de la région, à commencer par la Jordanie, plus préoccupée de l'extension de son territoire que des revendications palestiniennes. Quant aux dirigeants d'Israël, ils apparaissent pleins d'arrogance, recherchant en toute occasion le fait accompli. L'accent mis sur les sionistes partisans du dialogue et de la solution binationale permet en tout cas de redécouvrir une voie étroite et les carrefours d'une histoire qui aurait pu être autre. Curieusement, toutefois, Mayer n'aborde absolument pas les analyses marxistes de la question, à commencer par celles des trotskystes (la IVe Internationale ayant aussi défendu l'idée d'un seul Etat (2)). Il est également dommage que le récit s'arrête à la veille du 11 septembre 2001, obligeant à revenir ensuite aux prolégomènes de départ… Un tableau de la situation qui mérite assurément le détour. Jean-Guillaume Lanuque (1) Voir la recension dans Dissidences-BLEMR n°11, juin 2002, p.40. (2) Voir pour plus de précisions les Cahiers du CERMTRI n°63 et 132.
DVD Messali Hadj. Une vie au service du peuple algérien , 2006. juillet 2007* Ce DVD, réalisé par les Amis de Fraternité , le journal du Parti des travailleurs algérien, en collaboration avec leurs camarades du CCI (Comité communiste internationaliste) du Parti des travailleurs français (PT), comble un manque en proposant un documentaire sur Messali Hadj, le fondateur du nationalisme algérien moderne. Conçu selon un enchaînement chronologique, il mêle images d'archives, dont des films (sans son, malheureusement) totalement inédits sur le leader algérien datés de 1953 et réalisés à Niort par Henri Peulet, militant trotskyste du PCI majoritaire, des vues actuelles et de nombreux témoignages, essentiellement ceux d'acteurs de l'époque. Un texte explicatif, rédigé par Jean-Marc Schiappa et Benny Malapa, lie l'ensemble. Quelques bandes datant également de 1953 permettent en outre d'entendre la voix de Messali Hadj prononçant des discours, dont l'hommage qu'il lut lors des obsèques de son épouse à Neuves-Maisons, près de Nancy. L'itinéraire politique de Messali est honnêtement retracé, dans une optique vulgarisatrice qui ne permet pas de rentrer dans les détails et insiste surtout sur la praxis militante. Le combat avant-gardiste de Messali est ainsi souligné, avec, outre la création du drapeau algérien, les mots d'ordre d'indépendance totale de l'Algérie et d'élection au suffrage universel d'une Assemblée constituante souveraine qui étaient défendus dès l'entre-deux guerres. La répression qu'il eut à subir de la part de tous les gouvernements successifs, y compris celui du Front populaire, est également rappelée. Un des points particulièrement intéressants de ce DVD, bien que trop peu développé, consiste dans les témoignages de plusieurs anciens militants du mouvement de Messali, dont Mustapha Ben Mohamed, devenu ensuite trotskyste : outre l'évocation de leur militantisme, ils témoignent des débuts de la guerre d'Algérie, de leur emprisonnement et des tortures subies. Annie Cardinal, Georges Bardin et Pierre Lambert évoquent quant à eux le soutien apporté par le PCI majoritaire au Mouvement nationaliste algérien (MNA), entre autre par le transport d'argent, et Jean-Marc Schiappa représente le contrepoint de l'historien. Néanmoins, ce DVD militant, s'il témoigne d'une profonde sincérité et d'un hommage mérité rendu à la figure de Messali Hadj, présente également certaines faiblesses. Outre quelques points de vue discutables et discutés (les 45000 morts lors des massacres de Sétif et Guélma en 1945), les choses sont essentiellement vues sous un angle très positif, et le documentaire s'avère trop rapide sur la période de la guerre d'Algérie, les années de 1958 à 1962 (puis de 1962 à 1974, année de la mort de Messali) étant totalement négligées. Par ailleurs, il aurait été intéressant de mettre à contribution d'autres acteurs et historiens, comme Jacques Simon, un des incontestables spécialistes de Messali Hadj (mais qui ne fait plus partie du courant incarné par le CCI du PT). De même, plutôt que de conclure le DVD sur une brève table ronde de jeunes militants du PT algérien expliquant ce qu'évoque pour eux Messali et une intervention de Louisa Hanounn, pourquoi ne pas avoir mentionné (avec images à l'appui, toutes les communications ayant été filmées) le colloque tenu à Tlemcen en 1999 sur Messali Hadj ? Jean-Guillaume Lanuque
Gilbert MILLAT, dir., La classe ouvrière britannique. XIX e -XX e siècles. Proscrits, patriotes, citoyens, Paris, Harmattan, 2005. juin 2007* Ce livre collectif rassemble des contributions non pas d'historiens, comme le titre pourrait le laisser penser, mais d'enseignants de civilisation anglaise des départements de langue. Le point de départ, très discutable, est la critique du concept de classe ouvrière. En effet, selon le coordinateur, la notion renvoyant à une appréhension monolithique de ce groupe social, il s'avère plus intéressant de s'en éloigner pour appréhender les représentations de ladite classe, dans une optique qui se revendique du travail de E.P Thompson ( La formation de la classe ouvrière anglaise ). Trois étapes permettent de saisir l'évolution du statut de la classe ouvrière britannique, du milieu du 19 e au 20 e siècle : la figure du proscrit dans un premier temps, celle du patriote à partir de la première guerre mondiale, celle enfin du citoyen, figure dans laquelle la classe se dissoudrait. A partir de ce dispositif se déploient les neuf contributions proposées, réparties pour moitié sur le 19 e (quatre contributions), et pour moitié sur le 20 e (5 contributions). On regrettera que ces contributions qui, toutes, à des degrés divers, portent sur le thème de la représentation n'offrent aucune image. Pour le reste, le lecteur se laissera tenter en fonction de son intérêt par des contributions de bonne facture : les dockers de Liverpool (O. Esteves), les ouvriers conservateurs (P. Vevaecke), les femmes dans le monde du travail (C. Bowen), les chômeurs saisis dans les cartoons (G. Millat), les ouvriers durant la seconde guerre (A. Capet), les ouvriers des filatures (P. Bouche) ou la figure de l'ouvrier dans les représentations symboliques du New Labour (E. Avril). Si les sites pour contempler des images sont indiqués, on regrettera que de nombreuses citations n'aient pas été traduites, réservant la lecture à un public d'initiés. De la même manière, plusieurs allusions à l'histoire sociale de la Grande-Bretagne auraient mérité au minimum des notes de bas de page pour permettre au lecteur de mieux apprécier la pertinence du propos, en particulier dans le cadre de l'Angleterre victorienne du siècle passé. G.U.
Hugo MORENO, Le désastre argentin. Péronisme, politique et violence sociale (1930-2001), Paris, Syllepse, 2005, 222 p. L'auteur, universitaire à Paris 8 et militant argentin exilé en France depuis 1975, se présente comme un admirateur du célèbre Michel Raptis, dit Pablo. Son livre, dense, pourvu de nombreuses notes infrapaginales et d'une bibliographie très à jour, est une solide synthèse sur presque un siècle d'histoire argentine. Mais pourquoi ne pas doter le livre d'une chronologie et d'un glossaire où seraient définies succinctement quelques spécificités locales ? Ceci aurait permis d'en faire un réel instrument de travail. Ainsi, c'est la note 11 de la page 107 qui nous donne des informations sur les Montoneros, à la fois péronistes et socialistes, sur lesquels on trouve également des renseignements en note 7 (p.105) et en note 38 (p.118). L'auteur évoque aussi à plusieurs reprises l'ERP-PRT (Combatiente) de Mario Roberto Santucho, dont le cours est qualifié de sectaire et de militariste, car l'organisation, après le retour de Peron au pouvoir en 1973, a été incapable de saisir les opportunités qu'offrait la situation politique nouvelle. Comme les Montoneros, ils paieront un très lourd tribut à la répression. Par contre, on trouvera peu de choses sur le PST (Parti socialiste des travailleurs), organisation sympathisante de la Quatrième internationale, résultant de la fusion du PRT (La Verdad), groupe trotskyste dirigé par Nahuel Moreno (1924-1987), et d'une scission du PS dirigée par Juan-Carlos Coral. Pire, un des rares moments où l'auteur évoque ce parti, il le qualifie de maoïste (p.104, note 2) ! Le PST a connu un développement important en 1973-74 - D.Bensaïd parle d'une organisation "qui recrute à tour de bras en octobre 1973, qui ouvre partout des locaux publics", in Une lente impatience, 2004, p.181 -, avant d'être lui aussi durement réprimé par l'armée. Jean-Paul Salles.
Gloria MUNOZ RAMIREZ, EZLN : 20 et 10. Le feu et la parole, Paris, Nautilus, 2004, 320 pages, traduit de l'espagnol (Mexique) par Joani Hocquenghem, 15 euros.
Franck Gaudichaud.
John NEWSINGER, La politique selon Orwell , Marseille, Agone, collection Banc d'essais, 2006 (1999 pour l'édition originale), 340 pages, 24 euros, préface de Jean-Jacques Rosat. Mars 2007* Ceux que le livre de Louis Gill sur George Orwell, de la guerre civile espagnole à 1984 (chroniqué sur ce site) avait laissé sur leur faim devraient être comblés par cette étude de l'universitaire britannique John Newsinger. Contre les analyses de certains (Michéa, pour ne pas le nommer) qui voient en Eric Blair un « anarchiste tory », Newsinger souligne bien l'évolution de sa conscience politique, et affirme qu'à la veille de sa mort, Orwell était toujours un socialiste convaincu mais critique, et certainement pas un soutien des Etats-Unis dans le cadre de la guerre froide contre l'URSS. En fait, à la lecture de cette étude de premier ordre, on découvre toute la complexité de la pensée politique d'Orwell. Le premier chapitre est d'ailleurs tout entier consacré à un thème qui démontre bien cette complexité, celui de l'anti-impérialisme. C'est son passage au sein des forces de police en Birmanie qui rendit le futur écrivain hostile à l'Empire britannique, ce qui explique ses prises de position ultérieures, à l'époque des Fronts populaires. Pour Orwell, le refus de l'Espagne républicaine en lutte contre Franco d'accorder l'indépendance au Maroc espagnol est une grave erreur, et même une trahison. Pourtant, avec la Seconde Guerre mondiale, son anti-impérialisme, toujours réel, s'amoindrit quelque peu. Plutôt qu'une indépendance totale, il envisage l'alliance d'une Grande-Bretagne devenue socialiste avec ses anciennes colonies pour les aider à surmonter leur archaïsme. Néanmoins, le critère déterminant reste la volonté des colonisés eux-mêmes, et au sortir du conflit, Orwell défend l'indépendance de l'Inde, tout en critiquant Gandhi, jugé trop pacifiste. Orwell apparaît en fait avant tout comme un électron libre, un révolutionnaire patriote, qui se caractérise entre autre par son intégrité. Ainsi, de retour de Birmanie, il n'hésite pas à se glisser dans la peau de « damnés de la terre » pour ressentir leur vécu et leur souffrance, à l'instar d'un Jack London. Il fait de même quelques années plus tard en allant vivre parmi les mineurs du nord du pays. Mais l'élément le plus déterminant pour son engagement est bien sûr son séjour dans l'Espagne de la guerre civile : non seulement le socialisme et la révolution deviennent pour lui des réalités concrètes, mais il se rend également compte du rôle contre-révolutionnaire joué par le mouvement stalinien. Le début de la Seconde Guerre mondiale le voit adhérer à des positions en apparence plus surprenantes. Après des velléités pacifistes, il adopte une sorte de « patriotisme révolutionnaire », en s'inspirant de son analyse de la situation espagnole : choisissant le camp de la Grande-Bretagne face aux nazis, il pense que la victoire militaire ne pourra être obtenue que par la révolution, et non l'inverse. C'est ce qui l'amène à souhaiter la transformation de la Home Guard en véritable milice populaire, par exemple, ou à proposer une voie anglaise vers le socialisme, qui s'appuierait sur les classes moyennes autant que sur le prolétariat… Passé 1942 et les espoirs d'Orwell en l'éclatement de la révolution en Angleterre, une nouvelle inflexion dans les positions du romancier se dessine, et c'est là un des apports majeurs de John Newsinger. Réfutant aussi bien l'analyse d'un Orwell comme ne croyant plus au socialisme ou devenu socialiste réformiste, il qualifie celui-ci de « trotskyste littéraire ». Devenu plus critique sur les échecs révolutionnaires et la responsabilité de la classe ouvrière, il n'en garde pas moins espoir en elle, ce qui transparaît bien dans ses derniers romans, La ferme des animaux (dans laquelle il attribue l'essentiel de la responsabilité de la dégénérescence révolutionnaire en Russie à la nature du Parti bolchevique, se rapprochant ainsi des thèses communistes de gauche) et 1984 , surtout. L'influence de l'ancien trotskyste étatsunien James Burnham et de ses thèses sur L'ère des managers est à ce propos remise en question, John Newsinger estimant que l'influence majeure vient en fait du Workers Party et de Dwight MacDonald, avec son concept de collectivisme oligarchique, repris tel quel dans 1984 . Récupéré après sa mort par bon nombre d'anticommunistes de droite, ce chef-d'œuvre n'en est pas moins un acte de foi dans la capacité du prolétariat à l'emporter, comme Newsinger le démontre sans appel. Pour autant, Orwell évoque, en 1944, la possibilité d'une révolution pacifique en Grande-Bretagne, perméable au contexte de réaction qu'il sent alors à l'œuvre. De même, attaché à mettre à bas le mythe soviétique qu'il considère comme le principal obstacle à la lutte pour un socialisme authentique, il annonce qu'il soutiendra les Etats-Unis dans le cas d'un conflit avec l'URSS, sous-estimant considérablement le rôle de défense du capitalisme exercé par les Etats-Unis. A cet égard, les limites de la pensée d'Orwell, comme son homophobie sous-jacente ou sa relative négligence à l'égard du féminisme, ne sont pas masquées. Toutefois, dans les dernières années de sa vie, son soutien par défaut au gouvernement travailliste dans un contexte jugé par lui très défavorable au socialisme, ne l'empêche pas d'espérer encore et toujours en des Etats-Unis socialistes d'Europe… Une excellente étude de l'évolution d'une pensée complexe, celle d'un auteur majeur du XXème siècle, toujours d'actualité d'aujourd'hui, ainsi que le souligne à juste titre Jean-Jacques Rosat avec l'exemple de l'écart maximum de 1 à 10 qu'Orwell souhaitait entre les plus bas et les plus hauts salaires… Un « Petit glossaire orwellien », propre à cette édition française, vient utilement compléter cet ensemble de haute tenue. Jean-Guillaume Lanuque
Albert PARSONS, August SPIES , Haymarket. Pour l'exemple , Paris, Les Amis de Spartacus, 2006, 94 p., 9 €. Avril 2007* Ce petit livre contient essentiellement les autobiographies de deux des animateurs du mouvement socialiste révolutionnaire de Chicago, pendus à la suite de l'attentat à la bombe survenu à la fin du meeting ouvrier de Haymarket (Chicago), le 4 mai 1886, au cours duquel ils avaient pris la parole. Une bombe explosa tuant un policier. S'ensuivit une fusillade qui fit 6 victimes parmi les policiers et de nombreux morts et blessés parmi les travailleurs. 7 policiers étaient morts, 7 anarchistes devaient mourir. Inculpés le 9 octobre 1886, ces militants écrivirent leur biographie à la demande des Chevaliers du Travail, pour populariser leur cause. Outre les deux biographies, on trouve dans ce livre la déclaration qu'August Spies fit à son procès. Ayant refusé de demander leur grâce, Parsons et Spies seront pendus le 11 novembre 1887, avec Fischer et Engel. Les 3 autres seront graciés et libérés peu après. La répression ne mit pas fin à la mobilisation ouvrière, dès 1889 l'Internationale socialiste décida de faire du 1 er Mai une journée internationale de lutte, en mémoire des « martyrs » de Chicago. Dans sa déclaration Spies nie avoir lancé la bombe ou connaître celui qui l'a fait. Il affirme que les témoins à charge ont été payés et que les juges sont au service des « princes du chemin de fer » et des capitalistes en général. Prenant le contre pied de l'accusation qui lui reproche de n'avoir parlé dans ses discours que de destruction et de dynamite, il affirme sa croyance à des formes de relations sociales plus humaines que le salariat, à savoir la coopération. Il se dit favorable à « une société d'êtres souverains, sans rois ni classes ». Il oppose son idéal d'anarchiste à celui des grandes entreprises américaines : gérées sous la surveillance de la police, de l'armée, des détectives privés, ayant recours à des agents provocateurs, elles refusent toute concession, toute réforme. Et il reproche à ses juges de ne voir dans les luttes ouvrières que complots, d'assimiler les militants à des criminels et à des voleurs. Il réaffirme donc les grands principes qui fondent son action et celle de ses camarades : l'indispensable propriété commune des moyens de travail, la production et la distribution coopératives. Et il ne nie pas que l'expropriation des classes dominantes nécessitera la violence, celle-ci étant nécessaire pour mettre fin à l'accaparement des richesses par une classe privilégiée. Il s'agit de faire en sorte que les réalisations et les bienfaits de l'humanité profitent à tous. Publié en avril 2006 pour commémorer les 70 ans des Cahiers Spartacus, cet ouvrage nous donne aussi une biographie de René Lefeuvre (1902-1988), l'infatigable artisan de cette entreprise de publication de textes intéressant le mouvement ouvrier. Le premier volume publié par lui, en octobre 1936, fut le texte de Victor Serge, tout juste libéré d'Union soviétique, sur le premier procès de Moscou, qui vit la condamnation à mort et l'exécution des 16 accusés, parmi lesquels Kamenev et Zinoviev. Jusqu'à sa mort Lefeuvre n'a cessé de se battre, en publiant des dizaines de brochures, contre le stalinisme et contre les trahisons de la social-démocratie, pendant la Guerre d'Algérie notamment. C'est à ce moment qu'il quitta la SFIO, à laquelle il avait appartenu quelques années. Jean-Paul Salles
David PEACE, GB 1984, Paris, Rivages, 2006. juillet 2006* David Peace poursuit avec 1984 sa monographie du Yorkshire entreprise dans The Red riding quartet (1974, 1977, 1980, 1983). Ici, ce n’est plus le prétexte de l’étrangleur du Yorkshire qui sert l’écriture mais l’une des grandes grèves du thatchérisme, ouverte par les mineurs de Cortonwood, étendue ensuite à l’ensemble de la profession. Ce conflit majeur du mouvement ouvrier anglais dure un an. Il s’achève sur une défaite qui asseoit la régression néo-libérale dont Margaret Thatcher et Ronald Reagan furent les icônes. Vincent Chambarlhac
Jacques RECLUS, La révolte des Taiping , Montreuil, L'insomniaque, 2008, 352 pages, 15 €. novembre 2008* Les éditions L'insomniaque, qui s'étaient déjà fait remarquer par la publication des travaux historiques de Ngo Van sur l'Indochine, republient cette fois un travail de Jacques Reclus, petit neveu d'Elisée Reclus, initialement paru en 1972. La seule différence, outre la mise en page, tient au retrait de la préface originale rédigée par Jean Chesneaux (injustement réduit ici à sa qualité de « stalinien ») et à l'ajout d'un avant-propos, occasion de dresser un parallèle entre la situation de la Chine à la veille de la révolte des Taiping et celle d'aujourd'hui, pré révolutionnaire donc, selon son auteur. Le travail de Jacques Reclus impressionne par son caractère fouillé, voire touffu, les détails étant particulièrement nombreux en ce qui concerne les multiples opérations militaires, au risque parfois de perdre le lecteur. Toutes les étapes de cette révolte massive, véritable guerre civile étalée de 1851 à 1864 (ou 1868 pour les ultimes foyers Taiping), sont retracées. S'inscrivant dans la longue série de révoltes paysannes séculaires, le soulèvement des Taiping, surnommés les longs cheveux, plonge ses racines dans un terreau favorable, une dynastie mandchoue décrédibilisée par les guerres de l'opium, une pression fiscale trop élevée, l'insécurité chronique régnant dans les campagnes, etc. Ses leaders sont souvent des paysans ayant échoué à s'élever dans la hiérarchie mandarinale, à commencer par Hong Xiuquan, prophète illuminé (il se considérait comme le frère cadet de Jésus !) d'un christianisme syncrétique et égalitaire. Parmi les autres chefs de la révolte, on doit également citer Yang Xiuqing, militaire doué, et Feng Yunshan, l'organisateur du mouvement. Initié dans le sud de la Chine, près de Canton, le soulèvement, bien que majoritairement populaire (dont un « proto prolétariat »), possède un caractère social relativement bigarré, son objectif étant avant tout la mise en place d'une nouvelle dynastie. Le modèle social que cette révolte instaure dans les territoires soumis à son contrôle présente cependant des caractéristiques plus avancées : institution d'un collectivisme à travers le « trésor commun » (toutes les ressources étant rassemblées), projet de réforme agraire égalitariste, lutte contre les traditions (confucianisme, taoïsme, bouddhisme), situation des femmes nettement améliorée, respect des populations conquises. Tout ceci cohabite néanmoins avec une véritable théocratie féodale et militarisée, à la discipline rigoureuse, puritaine et dominée par une bureaucratie privilégiée. On devine tout ce que le mouvement communiste de Mao Zedong trouvera comme inspiration chez les Taiping. Toutefois, les faiblesses internes du mouvement Taiping – manque de cadres intellectuels, profondes dissensions internes – se combinent à la contre offensive de généraux impériaux talentueux (comme Zeng Guofan, premier d'une longue lignée de seigneurs de la guerre moderne) et à l'intervention des puissances occidentales, britanniques et françaises surtout, à partir des années 1860, pour faire reculer puis écraser la révolte. L'inscription de ce soulèvement est également démographique, le total approximatif des morts (cinquante millions) égalant presque l'ensemble des victimes de la Seconde Guerre mondiale. Le dernier chapitre de l'exposé historique livré par Jacques Reclus s'intéresse aux interprétations, marxistes ou non, de la révolte des Taiping. Le constat de l'auteur sur la « conception asiatique du pouvoir » - sans qu'auncune référence ne soit faite, d'ailleurs, à la forme sociale particulière nommée « despotisme oriental » par Karl Wittfogel, dans son livre au titre éponyme (Editions de Minuit, coll., « Arguments », 1964) - invariant supposé être à l'origine du bolchevisme, nous semble toutefois fort peu dialectique (1) … Sur cette révolte des Taiping, on pourra consulter également la synthèse en langue anglaise de Amit Bhattacharyya, « Taiping Rebellion » de l' International Encyclopedia of Revolution and Protest (8 volumes) à paraître au printemps 2009, sur http://www.revolutionprotestencyclopedia.com , onglet « Sample Entries ». Jean-Guillaume Lanuque (1) « Telle est la conception asiatique du pouvoir, qui étend sur une toujours plus vaste partie du monde un empire incontesté et qui regarde l'autonomie de l'individu comme une tare, sinon un délit. Elle a engendré le bolchevisme russe et par lui gangrené le communisme occidental. La sacralisation du pouvoir est peut-être ce qui, dans le legs des Taiping, a le mieux fructifié. » , p.302.
John REED, Pancho Villa , Paris, Allia, 2009, 79 pages, 3 €. Décembre 2009* Mots clefs : Mexique, révolution, journalisme, biographie. Evidemment, ces quelques pages ne pèsent guère en regard du millier de pages de la récente biographie que le romancier-historien Paco Taibo II vient de consacrer à Pancho Villa ( Pancho Villa, roman d'une vie , Payot 2009). Néanmoins, sans souffrir la comparaison, cet extrait du livre de John Reed Le Mexique insurgé (Seuil, 1998) intéressera le lecteur curieux de la révolution mexicaine des années 1910-1920. John Reed est un journaliste progressiste américain qui s'est rendu mondialement célèbre en publiant le reportage Dix jours qui ébranlèrent le monde sur la révolution bolchevique de 1917. Ce livre admiré par Lénine lui valut l'honneur d'être enterré en Union soviétique lors de sa mort en 1919. En 1914, il est envoyé par un journal américain pour couvrir la révolution mexicaine. C'est à cette occasion qu'il rencontre un de ses dirigeants les plus populaires, Pancho Villa. Il a l'occasion de fréquenter ce peon , paysan pauvre, bandit qui se rallie à la révolution. Il en livre dans ces quelques pages un portrait très vivant. Villa a tout juste appris à lire, en prison, depuis deux ans. Il a un très fort sentiment de son indignité culturelle, au point de faire confiance à des politiciens professionnels qui finiront par le trahir et l'éliminer, quelques années plus tard. Cela n'empêche pas John Reed de dresser de lui un portait très lyrique, en défenseur des pauvres. Justement parce que Villa ne fait pas partie du cercle des politiciens, il exerce une politique favorable aux plus pauvres, sorte de despote éclairé. C'est aussi un génie militaire improvisé, qui en bousculant les règles de la stratégie habituelle, parvient à battre l'armée fédérale mexicaine avec des moyens dérisoires. Au fil de ces quelques pages, on découvre aussi un homme qui est marqué par la culture nationale, fort en gueule, machiste, prompt à exhiber sa force physique. Bref, le contraire d'un héros positif. On lira avec plaisir ce portrait tout en contraste, en se reportant aux quelques notes placées en fin de volume, ainsi qu'à l'introduction, pour saisir la dynamique d'un mouvement révolutionnaire, qui s'est achevé finalement par un retour à l'ordre dominant traditionnel. G.U.
Marc SAINT-UPERY, Le rêve de Bolivar. Le défi des gauches sud-américaines , Paris, La Découverte, 2007, 330 p., 22 €. septembre 2008* Un temps éditeur aux éditions La Découverte, Marc Saint-Upéry est journaliste et traducteur. Il vit depuis une dizaine d'années en Amérique latine (en Equateur) et est aussi membre du comité de rédaction de la revue Mouvements . Son livre traite du nouveau panorama sociopolitique latino-américain (plus exactement de l'Amérique du Sud), de son « virage à gauche » ; le tout en cinq grands chapitres, écrit dans un style incisif, alerte, avec relativement peu de notes en fin d'ouvrage. Au fil de plus de 300 pages, l'auteur nous livre ces réflexions sur les nouveaux exécutifs de gauche en Amérique latine, tout en offrant au lecteur profane la possibilité de comprendre la plupart des enjeux actuels, grâce à de brefs et pédagogiques retours historiques, notamment sur le Brésil, l'Argentine, le Venezuela, l'Equateur, le Pérou ou la Bolivie. Ce travail est le fruit d'une « observation participante », d'enquêtes de terrain, de dizaines d'entretiens avec des acteurs sociaux ou politiques et plusieurs voyages dans les différents pays concernés. L'auteur ne cache pas sa sympathie pour la nouvelle dynamique progressiste du sous-continent et note dans son introduction, l'importance accordée aux relations entre « le pouvoir et les mouvements sociaux », avant de préciser « tant parce que le thème est intéressant en soi que parce qu'il me touche de façon très personnelle : c'est dans ce domaine que s'inscrivent mes expériences, mes espoirs, mes doutes de citoyen engagé » (p. 20). Sans aucun doute, ce travail est une réussite car, tout en rendant accessible une vision continentale, « bolivarienne » pourrait-on dire, d'une Amérique du sud en pleine ébullition, il avance plusieurs analyses originales et souvent judicieuses. Surtout, il remet en cause nombre de clichés en vogue en Europe lorsqu'on aborde ce « miroir latino-américain », notamment dans les médias dominants, mais aussi - trop souvent - chez les universitaires en sciences sociales. Citons parmi ces clichés, le concept de « populisme », servant la plupart du temps à désigner, ou plutôt disqualifier a priori , tout discours radical, dont celui en particulier de Hugo Chavez au Venezuela. Marc Saint Upéry propose même de mettre en place un moratoire international sur l'usage de ce « concept mou », devenu un obstacle à la pensée scientifique. Même chose sur l'idée des « deux » gauches en Amérique latine : selon lui, il ne s'agirait là que d'une catégorisation binaire, rassurante et convenue, où l'on chercherait à opposer de manière stérile une gauche « modérée », « réaliste » celle de Lula à celle « populiste » de Chavez (pp. 291-293). Marc Saint Upéry insiste sur la grande diversité et hétérogénéité des gauches sud-américaines : une demi-douzaine de gauches et, pourquoi pas, « mille gauches » (ironise t-il). Il démontre aussi les nombreuses nuances idéologiques à l'œuvre, les convergences géopolitiques (voir le dernier chapitre) et le grand pragmatisme, respectueux des lois du marché mondial, des divers gouvernements, que ce soit celui du Brésil de Lula, de la Bolivie de Morales ou de la « révolution bolivarienne » au Venezuela. Nous sommes aussi d'accord avec lui lorsqu'il insiste sur la nouvelle « couleur du pouvoir », alimentée par la résurgence du mouvement indigène ou afro-américain, dont les pionniers ont été la CONAIE (confédération indigène) d'Equateur, mais aussi quand il décrit une « indianité à géométrie variable » où il faudrait savoir différencier « indianité politique » et « indianité sociale ». Si on peut parler d'une démocratisation des sociétés latino-américaines, c'est bien face au constat d'une remise en cause (encore très modeste) des relations coloniales et ethno-sociales du pouvoir dans quelques pays, bien que le racisme soit toujours bien présent (voir le cas du Pérou par exemple, pp. 214-218). Cependant, on a parfois la sensation qu'à force de vouloir contredire des visions trop impressionnistes et remettre en cause - avec raison - nombre d'images d'Épinal en vogue sur ce continent, Marc Saint-Upéry tombe dans une sorte de relativisme permanent. Ainsi, l'idée centrale, reprise dans tous les chapitres, du « ce n'est ni la rupture, ni la continuité totale » (p. 40), « les choses sont plus compliquées que cela » (p. 55), tend finalement à escamoter certaine lignes de fractures également à l'œuvre. Ainsi, sa description du Brésil de Lula pêche par optimisme ou ingénuité. Certes l'auteur reconnaît que l'ex-dirigeant du Parti des travailleurs s'est rapidement convertit à l'austérité budgétaire, au marché mondialisé, aux pratiques de corruption, en continuité en cela avec ses prédécesseurs. Mais c'est aussitôt pour souligner qu'il faut laisser à Lula du temps, que le nouveau gouvernement à beaucoup fait en terme de programmes sociaux ( Bolsa Familia ) et de suggérer que l'exécutif brésilien chercherait véritablement à mettre en place de nouvelles fondations à la « maison brésil ». Lorsque le livre a été écrit, Lula ne commençait qu'à peine sont second mandat, pourtant son premier gouvernement avait déjà largement avalisé l'évolution « gestionnaire » du Parti des Travailleurs et la politique économique favorable à l'agrobusiness et au capital transnational… En ce qui concerne le chapitre consacré à la « révolution bolivarienne », le gouvernement de Hugo Chavez, qualifié de « sorcier magnanime », est passé au crible de la critique. Marc St. Upéry souligne avec vigueur et clairvoyance la dichotomie existante entre radicalité des discours et actes concrets de nouveau leader latino-américain : « il est difficile d'échapper à l'impression que la « révolution » fait du surplace, malgré les déclarations fracassantes de marche forcée vers le socialisme. Peut-on envisager une relance démocratique du processus bolivarien, susceptible de le faire échapper à l'entropie bureaucratique et à la myopie rentière ? » (p. 129). Là encore, nous sommes assez d'accord, de même sur la teneur de la « realpolitik » qui domine les relations de Chavez avec les multinationales pétrolières, les é tats-Unis ou dans ses rapports avec les é tats de la région (p. 294-298). Cependant, ce constat des contradictions de la dynamique vénézuélienne, ne doit pas occulter la radicalité du nationalisme bolivarien sous plusieurs aspects (nouvelle constitution, nationalisations, conseils communaux, réforme agraire partielle, mobilisation populaire, etc.) qui le différencie grandement de gouvernements de « gauche », comme celui de Lula ou de Tabaré Vasquez (Uruguay). Selon nous, il existe actuellement trois sortes de régimes sociopolitiques latino-américains, Cuba mis à part : au côté de l'alternative conservatrice et pro-étatsunienne portée par Uribe en Colombie, se trouve un second bloc de pays qui défend certaines positions d'autonomie partielle de sa bourgeoisie (dont le Brésil) et que l'on pourrait dire sociaux-libéraux. Et, enfin, un dernier groupe est de type nationaliste radical et s'affronte en plusieurs points avec les oligarchies locales et l'impérialisme. Sans surprise, ces pays (Bolivie, Équateur, Venezuela) sont ceux où ont eu lieu de fortes dynamiques de résistance, indigène notamment. Malgré de nombreuses incohérences et les contrats passés avec les é tats-Unis , l'anti-impérialisme de Chavez n'est pas seulement « histrionique », tel que le suggère l'auteur (p. 274-278). Quelles qu'en soient les limites, ce livre représente un grand apport pour le public français et un essai original et de qualité dans le champ des études américanistes. Il se conclut précisément sur le « rêve de Bolivar », c'est-à-dire le défi que représente la construction d'une unité et d'une intégration économique, sociale et politique à l'échelle continentale, pour les gauches latino-américaines. Pour faire un tour complet de cet horizon en mouvement, il faudrait également se pencher davantage sur les dynamiques des luttes sociales et sur l'important débat stratégique qui est train de s'ouvrir : celui de la construction du « socialisme du XXI° siècle » et de la possibilité nouvelle de « changer le monde en prenant le pouvoir » (1). Au fond, c'est à cette question de dépassement du capitalisme néolibéral que des gauches devraient essayer de répondre et c'est aussi cette voie possible, mais escarpée, qui reste en suspend en Amérique latine, y compris dans les pays où la population est la plus mobilisée. Franck Gaudichaud. (1) Voir Le volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme en Amérique latine (F. Gaudichaud, Dir.), Textuel, Paris, 2008 (en note de lecture par Frédéric Thomas sur le site de Dissidences).
Ella SHOHAT, Le sionisme du point de vue de ses victimes juives. Les juifs orientaux en Israël , Paris, La fabrique éditions, 2006, 124 p. octobre 2007* Au départ de ce petit livre se trouve un article publié il y a une vingtaine d'années dans une revue américaine de sciences sociales critique. Son auteure est une israélienne d'origine arabe, enseignante aux Etats-Unis. La place à partir de laquelle elle écrit cet article explique largement la tonalité « polémique de campus » qui irrigue son préambule. Son point de vue est clair, comme le titre l'annonce d'ailleurs : il s'agit de dénoncer le sort fait aux juifs d'origine arabe, qu'elle dénomme les misrahim. Pourquoi ce terme, peu connu, au lieu de celui de sépharades, plus commun ? Les sépharades sont les descendants des juifs espagnols disséminés sur le pourtour méditerranéen après la Reconquête de l'Espagne, alors que le terme misrahim renvoie aux communautés juives préexistant à cet exil. On comprendra que ce livre ne constitue en rien une présentation sociologique des misrahim en Israël (pas un mot sur leur nombre, les métiers qu'ils occupent, les lieux où ils résident etc.) une fois que l'on sait que l'inspirateur de ces lignes est Edward Saïd, l'auteur du livre canonique, L'orientalisme. L'Orient créé par l'Occident , Seuil, 1997. Le propos d'Ella Shohat est par conséquent centré sur les images et les représentations des juifs orientaux dans le discours sioniste, discours européocentriste. Pour elle, le sionisme s'ancre dans un imaginaire colonial et les juifs orientaux s'inscrivent clairement dans la catégorie colonisés. Certes, ils sont juifs, mais arabes d'abord et avant tout pour les dirigeants askhénazes du sionisme. Le lecteur découvrira avec stupéfaction les caractérisations des misrahim dans les textes fondateurs du sionisme, renvoyant à l'imaginaire du bestiaire et de la zoologie (sur cet aspect, lire Frantz Fanon). Les juifs orientaux sont profondément ostracisés au sein de la société israélienne, au pont d'apparaître comme des victimes du sionisme, pour l'auteure. Le postulat de leur arriération (économique, sociale et intellectuelle), porté par le discours sioniste, est renforcé par les sciences sociales qui considèrent ces juifs arabes comme relevant de la prémodernité. Si l'ouvrage se conclut par les signes d'une prise de conscience et d'une révolte des misrahim à l'égard du sort qui leur est fait, une actualisation du propos aurait été bienvenue. En 20 ans, leur condition s'est modifiée (on songe au sort des Fallachas, les juifs noirs d'Ethiopie), et on aurait bien aimé en savoir un peu plus sur la place qu'ils occupent aujourd'hui au sein de l'Etat hébreu. Ce petit livre éclaire un impensé (un déni même) de la situation de la majorité des juifs au sein de la société israélienne. Il est d'autant plus précieux. Mais il appelle aussi à une approche sociologiquement construite : de l'imaginaire à la réalité sociale en quelque sorte. Georges Ubbiali
Frank THOMAS, Pourquoi les pauvres votent à droite. Comment les conservateurs ont gagné le cœur des Etats-Unis (et celui des autres pays riches) (What's the matter with Kansas ? How conservatives won the heart of America) , Marseille, Agone, collection Contre-feux, 2007, 368 pages, 24 euros, préface de Serge Halimi. juin 2008* Avec ce livre, l'étatsunien Thomas Frank propose un faisceau d'explications permettant de comprendre le succès des Républicains dans son pays, et plus généralement l'adhésion populaire que les néo libéraux ont réussi à susciter, en dépit d'une politique foncièrement favorable aux riches. Sa thèse principale est que pour faire passer leur programme économique réactionnaire, les Républicains conservateurs ont utilisé, et ce dès Reagan dans les années 60, la fibre morale, se posant en défenseurs des valeurs traditionnelles de l'Amérique (nationalisme, puritanisme, religiosité), sans d'ailleurs que ces thèmes ne fassent l'objet, une fois au pouvoir, de mesures radicales. L'exemple largement développé ici est celui du Kansas, terre natale de l'auteur, un Etat autrefois majoritairement démocrate, et que l'on considère aujourd'hui comme un des plus réactionnaires. A la façon d'un Michael Moore, et de manière très concrète, Frank -dont la sympathie politique porte surtout sur les Démocrates, qu'il critique pour avoir abandonné un discours économique véritablement de gauche, à la Roosevelt- croque un certain nombre de portraits de conservateurs, insistant sur leurs accusations sans nuance du libéralisme (entendu ici comme politique permissive de gauche) qui ferait décliner le pays ou sur leur anti intellectualisme. Cette croisade morale a d'ailleurs débuté, au Kansas, vers le début des années 1990, par une active campagne anti avortement. La limite de l'exercice tient cependant justement à sa précision : difficile de généraliser uniquement à partir du Kansas, et la traduction française du titre est à cet égard quelque peu trompeuse, même si Frank pense que la situation du Kansas va ensuite se généraliser à l'ensemble des Etats-Unis, pour le moins. La préface de Serge Halimi trace enfin un parallèle assez pertinent entre les Républicains et Sarkozy en France. L'appareil critique, très riche, permet de bien saisir toutes les références historiques de l'auteur sur les Etats-Unis, mais on aurait également aimé disposer de cartes détaillées. Jean-Guillaume Lanuque
M. WARSCHAWSKI (sdd.) La révolution sioniste est morte. Voix israéliennes contre l'occupation, 1967-2007 , textes réunis et présentés par M. Warschawski, Paris, La Fabrique éditions, 2007, 156 p. août 2007* Sous ce titre accrocheur se cache une excellente anthologie de textes de critiques juives contre la politique sioniste d'Israël. Bien qu'extrêmement minoritaires, il existe en effet en Israël des courants et individus hostiles au sionisme fondateur. Ving sept contributions sont réunies par M. Warschawski, fondateur du Matzpen, l'organisation de la IVe Internationale dans ce pays. Ce livre est absolument indispensable car il montre de manière très claire qu'existent des voix qui contestent avec force la haine de l'arabe (du palestinien) et l'exaltation du nationalisme le plus étroit. Certains textes sont traduits de l'hébreu, d'autres de l'anglais. On y retrouve la plume de la plusieurs auteurs publiés par ailleurs à la Fabrique (Amira Hass, Tanya Reinhart, notamment). Différentes formes se côtoient, prises de position dans la presse (nombreuses), textes politique d'organisation, poèmes, articles de presse, critiques de films. Le lecteur français sera sans doute étonné de la violence de certaines critiques portées contre le sionisme. Certes, les extraits de textes du Matzpen, juste après la guerre des 6 jours de 1967, appelant à la fraternisation des juifs et des palestiniens apparaissent en très fort décalage au moment même de l'acmé nationaliste. Mais l'entretien, beaucoup plus tardif puisqu'il date de 2004, avec Shulamit Aloni, ancienne ministre publié dans le journal Yediot Aharonot , constitue une véritable bombe. Titré « Comme les allemands nous ne voulons pas savoir », ce texte explique que les citoyens israéliens ont le même comportement d'ignorance du sort fait aux palestiniens que les allemands l'avaient à l'égard des juifs et de leur extermination. Un tel discours en Europe serait immédiatement taxé d'antisémitisme par les laudateurs de la politique israélienne. Des phrases comme « Notre insensibilité morale découle de notre domination » ou « L'effondrement moral de notre société est la conséquence directe de ce qui se passe dans les Territoires. Nous sommes responsables du sang juif versé » ou « Dans ce pays, ce n'est l'Etat qui a son armée, mais l'armée qui a son Etat », explosent littéralement. Dans un autre texte, la direction politique israélienne est qualifiée de « gang dirigeant ». Il sera difficile d'assimiler ces féroces critiques de la politique coloniale à l'expression d'un sentiment antisémite. Certaines voix sont encore plus radicales dans leur expression. On songe notamment à celles de Yehouda Elakana, philosophe, qui proclame carrément la nécessité de l'oubli (de l'extermination des juifs) pour assurer une démocratie en Israël. On ne peut que mesurer l'écart aux mythes fondateurs de la nation quand on lit des phrases comme « notre devoir est d'oublier. Je ne vois pas aujourd'hui de mission politique et d'éducative plus importante pour les dirigeants de la nation que de se placer du côté de la vie et de se consacrer à notre avenir, plutôt que de s'occuper du matin au soir des symboles, de cérémonies et des leçons à tirer de la Shoah. Ils doivent extirper de nos vies l'emprise du « Souviens toi » de l'histoire », p. 68. La lecture de ce formidable recueil présente un visage méconnu et extrêmement critique de l'action de l'Etat sioniste, des voix qui s'élèvent contre l'occupation de la Palestine. G.U.
Michel WARSCHAWSKI, Destins croisés. Israéliens-Palestiniens, l'histoire en partage , Paris, Riveneuve ed., 2009, 235 p., 18€. Février 2010* Mots clés : Sionisme, moyen orient, guerre, juif, Palestine, Israël, nationalisme, réfugiés, Fatah, arabe Michel Warschawski, farouche militant antisioniste, nous avait habitué jusqu'alors à un autre registre pour avancer son message : autobiographie ( Sur la frontière ), anthologie de textes ( La révolution sioniste est morte , compte rendu sur ce site) ou essais ( Programme le désastre ). Avec Destins croisés , il ajoute le roman à sa palette de textes. Au départ, il s'agit d'une commande d'un livre destiné aux enfants. Livre qui ne sera jamais édité et dont l'actualisation est publiée par les éditions Riveneuve. C'est à travers le destin croisé de deux familles que Warschawski se propose de dresser le portait et l'histoire du drame actuel au proche-orient. Tout commence en Europe, à la fin du XIX e siècle par l'antisémitisme qui amène quelques juifs à venir s'installer dans les premières années du XX e siècle en Palestine. Avec le développement du mouvement sioniste international, les installations de juifs se multiplient. Les relations avec les populations autochtones ne sont guère paisibles, mais la cohabitation est assurée, tant bien que mal. Mais c'est la montée du nazisme en Europe et la seconde guerre mondiale qui vont sceller le destin tragique des populations arabes et juives. Le texte de Warschawski souligne l'écrasante responsabilité du colonisateur anglais dans cette situation. Contraint d'abandonner ses colonies, les britanniques laissent derrière eux une situation explosive, car ils favorisent en sous main l'emprise sioniste sur les terres palestiniennes. Comme il est écrit dans le récit, les Anglais font payer aux populations arabes le sort des juifs survivants d'Europe. Les principales étapes de cette histoire sont rapportées ici à travers l'évocation très sensible du destin croisé de familles, depuis les grands parents jusqu'aux petits enfants. L'histoire n'est guère réjouissante en particulier pour les victimes arabes. Mais l'auteur sait rendre avec minutie les petits détails et contradictions qui rendent extrêmement vivante, si ce n'est captivante parfois l'histoire. Un seul exemple suffira. Il raconte ainsi la participation de soldats juifs américains à la première guerre menée par Israël en 1948. Intégrés à l'armée sioniste, ces soldats se révèlent horrifiés par le traitement que les troupes sionistes réservent aux Arabes. Warschawski ne se livre pas à un plaidoyer pro domo pour un camp ou un autre. Il montre bien au contraire toute la complexité des situations en mettant en scène des individus dont les contacts sont multiples. On pourrait même penser à un happy end , grâce au mariage entre un des descendants d'un survivant du judéocide et la fille d'un dirigeant de la résistance palestinienne. On laissera au lecteur le soin de découvrir comme cette union se conclut. Symboliquement, l'ouvrage se conclut, non en Israël, mais aux Etats-Unis, par une mobilisation de la société civile après une émouvante tragédie. Si l'espoir ne domine pas vraiment ce livre, on ne peut que souhaiter qu'il sensibilise plus de lecteurs. G.U.
Thomas WIEDER, Les sorcières de Hollywood. Chasse aux rouges et listes noires , Paris, Editions Philippe Rey, 2006, 251 pages, 19 euros. novembre 2006* C'est le récit de la chasse aux communistes à Hollywood que Thomas Wieder, jeune professeur à l'Ecole normale supérieure de Cachan et collaborateur du Monde des livres , brosse ici. Pointant les racines du maccarthysme dès 1939, il montre que pour la droite américaine – chrétienne et xénophobe, volontiers antisémite – Hollywood est une cible de choix. La puissance médiatique du cinéma en fait un enjeu à la fois politique, idéologique et stratégique quand la politisation d'Hollywood penche nettement à gauche au cours des années 1930. De fait, dès 1940, l'Alliance du cinéma pour la préservation des idéaux américains, qui regroupe des producteurs et des réalisateurs aussi réactionnaires que Walt Disney ou King Vidor, se fixe comme but la lutte contre le communisme au cinéma. Elle trouvera dans le maccarthysme d'après-guerre plus qu'un écho. En 1947, la Commission des activités anti-américaines contre Hollywood peut déployer son offensive anticommuniste ; elle s'appuie sur le succès des républicains aux élections de 1946. Les auditions débutent alors ; elles bénéficient du soutien d'une large partie de l'industrie cinématographique et convoquent pêle-mêle réalisateurs, scénaristes, acteurs. Face à cette pression, les « témoins » auditionnés ont le choix de la délation – pour poursuivre une carrière cinématographique – ou de la mise au ban par le biais des listes noires, par la non distribution des films. Si Elia Kazan, comme bien d'autres, choisit la délation, il n'en éprouva jamais de remords, contrairement à certains, suscitant ainsi jusqu'en 1999, la controverse et la haine de ceux qu'il accusa : ainsi, le 21 mars 1999, lors de la remise d'un Oscar d'honneur pour l'ensemble de son œuvre, la cérémonie fut troublée par des manifestants à l'extérieur ainsi que parmi les invités, dont certains restèrent ostensiblement assis les bras croisé lorsque Martin Scorsese lui remit le trophée. Parmi les premiers auditionnés, dix choisirent de se taire ( les Dix de Hollywood , regroupant des scénaristes comme Albert Matz ou Dalton Trumbo, des réalisateurs comme Edward Dmytryck et des producteurs ), arguant du 1 er amendement : cette stratégie leur vaut la prison. Edward Dmytryk fit sa peine, mais à sa sortie il rentre dans le rang, rompant l'unité des « Dix » par ses révélations. Pour beaucoup, la chasse aux sorcières débouche sur l'exil en France (Jules Dassin, John Berry), en Grande Bretagne (Charlie Chaplin en 1952, Losey), au Mexique (Dalton Trumbo), ou la reconversion, l'abandon d'une carrière cinématographique. Thomas Wieder multiplie les portraits et les anecdotes, ressuscitant des visages, des trajectoires, brisées par le maccarthysme. Certains scénaristes peuvent continuer à travailler sous des noms d'emprunt, ou en ne figurant pas aux génériques des films. Ici, la chasse aux sorcières tacitement admise par l'industrie cinématographique trouve ses limites : en 1957, Le pont de la rivière Kwaï reçoit l'oscar du meilleur scénario, attribué à Pierre Boulle : en fait, les scénaristes sont deux « blacklistés », Carl Foreman et Michael Wilson. Cela se sait, le maccarthysme à Hollywood, comme ailleurs, s'efface. Certains reprennent alors une carrière cinématographique, comme Dalton Trumbo ( Johnny Got his Gun, 1971 , d'après son roman homonyme de 1939) , n'ayant finalement rien abdiqué de leurs convictions; d'autres ont disparu… Si Thomas Wieder établit le récit de cette chasse aux sorcières, la scénarisant parfois par de gros plans sur tel ou tel cas individuel, sa fresque – cinématographiquement et cinéphiliquement érudite – dit finalement peu du communisme supposé d'Hollywood, de ce qu'il pouvait porter comme attrait pour le milieu du cinéma. Il dit donc peu, aussi, de l'anticommunisme. Ce faisant, l'auteur s'expose au risque, qu'il pointe dans son étude sur la mémoire de la chasse aux sorcières, en épilogue, d'une progressive et lénifiante dépolitisation. Vincent Chambarlhac
Howard ZINN, L’impossible neutralité. Autobiographie d’un historien et militant, Marseille, Agone, collection « MémoireSociales », 2006 (1994 pour l’édition originale), 384 pages, 22 euros. Poursuivant dans la lancée d’Une Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours, somme remarquable sur la face obscure de l’histoire de ce pays, puis de Nous, le peuple des Etats-Unis…, passionnant essai contemporain, sans parler de ses pièces de théâtre, Agone nous donne enfin accès à l’œuvre d’un des historiens majeurs des Etats-Unis de la seconde moitié du XXème siècle. Avec ce nouvel ouvrage, nous découvrons l’autobiographie d’un homme pleinement engagé dans les luttes de son temps. Préférant à un récit strictement chronologique et linéaire une approche mêlant les époques et les scènes de combat, Howard Zinn, plutôt qu’un récit et une méditation complets de sa vie, nous livre ce qui lui paraît devoir être retenu de son itinéraire militant afin de proposer des pistes de réflexion à l’usage en particulier des jeunes générations. Sa position, contrairement à celle d’une neutralité à vocation scientifique, s’appuie en effet sur l’importance de dire qui on est, d’où l’on parle, en s’efforçant avant tout d’être honnête, vis-à-vis de ses étudiants en particulier. Jean-Guillaume Lanuque
Howard ZINN, La mentalité américaine. Au-delà de Barack Obama , Montréal, Lux, collection « Instinct de liberté », 2009, 136 pages, 8 euros. Février 2010* Mots clefs : Etats-Unis. Nous avons déjà eu par le passé l'occasion de chroniquer les ouvrages de ce grand historien des Etats-Unis qu'est Howard Zinn, en particulier son autobiographie, L'impossible neutralité . Ce petit ouvrage inédit se compose en fait de deux articles de 1990 (le plus consistant étant « La loi et la justice »), ainsi que d'une conférence faite au Canada en novembre 2008, au lendemain de l'élection d'Obama ; il y critiquait déjà le manque d'audace du nouveau président, loin du New Deal de Roosevelt. Comme le titre choisi pour le recueil l'indique, Howard Zinn tente de comprendre la mentalité bipolaire de ses compatriotes, entre une soif de justice sensible à travers les luttes anti-esclavagistes ou anti-ségrégationnistes, et un patriotisme transclassiste lié au sentiment d'incarner un modèle exceptionnel (bien qu'il n'insiste pas sur la nature religieuse de cette mentalité). Il rappelle donc utilement l'existence, dès les origines du pays, de la domination de la bourgeoisie et des luttes de classes, ainsi que des velléités impérialistes, la politique extérieure de son pays étant tout particulièrement antidémocratique. Au passage, il met en cause le système éducatif, silencieux sur ces aspects de l'histoire nationale et sur l'importance des mouvements sociaux, un débat qui rejoint celui mené en France. Howard Zinn endosse ce faisant le rôle d'une véritable conscience morale, s'opposant à toute guerre, même qualifiée de juste, plaçant la justice devant la loi et défendant conséquemment la désobéissance civile (allant jusqu'à la clandestinité pour éviter une peine injuste). Bien sûr, l'historien ne va pas au fond des choses, mais ce petit essai est une invitation à (re)découvrir son Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours . Jean-Guillaume Lanuque
Howard ZINN, Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours , Marseille, Agone, collection « Des Amériques », 2002, 812 pages, 28 euros. Février 2010* Mots clefs : Etats-Unis – luttes de classes. Une histoire populaire des Etats-Unis , récemment transposé en format BD (voir la recension sur notre site), est sans aucun doute le magnum opus de l'historien Howard Zinn. Proposant une critique de l'histoire officielle de son pays, il s'intéresse à tous les opprimés et à toutes les minorités ayant eu à souffrir du développement capitaliste, exposant une véritable histoire de classe habitée par un profond souci moral. Il débute son propos avec la conquête espagnole, évoquant, avec force détails concrets et extrêmement vivants les massacres et l'exploitation des Amérindiens et de leurs ressources, en liant cette violence à la propriété privée, à laquelle s'opposerait la société égalitaire des Iroquois, par exemple. Cette relativisation du sens supposé du progrès se heurte néanmoins aux caractéristiques plus contrastées des autres sociétés amérindiennes, aztèque ou inca. La traite des noirs et le racisme subséquent sont également explicités, en insistant sur une révolte qui couve en permanence. Plus généralement, Zinn montre bien la chaîne d'oppression qui existe alors dans les colonies américaines, des Anglais aux Amérindiens en passant par les coloniaux aisés et les fermiers de la Frontière. La fameuse révolution américaine éclate justement dans un contexte de croissance des luttes sociales, l'occasion de récupérer la colère populaire au profit des catégories les plus aisées tout en endiguant les revendications les plus radicales. La pérennisation des inégalités permet entre autre de dissiper toute la mythologie des Pères fondateurs : « La Constitution illustrait donc parfaitement la complexité du système américain : elle servait les intérêts de l'élite fortunée mais faisait également quelques gestes en direction des petits propriétaires, des ouvriers-artisans et des fermiers aux revenus modestes pour s'assurer leur soutien le plus large. (…) Elle permettait à l'élite américaine de conserver le contrôle de la situation avec un minimum de mesures coercitives et un maximum de législation – tout cela rendu plus acceptable grâce aux flonflons patriotiques et unitaires » (p.119). Les thèmes traités sont ensuite aussi variés que passionnants : oppression des femmes, plus égales à la Frontière , mais victimes d'une réaction morale parallèle aux germes d'émancipation suscités par les luttes et la conscience collectives fruits de l'industrialisation ; tragédie des Amérindiens, intégrés de force à la société occidentale ou chassés de leurs terres confisquées, à grands coups de promesses régulièrement reniées ; guerre contre le Mexique au milieu du XIXème siècle, sciemment provoquée, et génératrice de la désobéissance civile défendue par Thoreau. Un des sujets les plus intéressants n'est autre que la lutte pour l'abolition de l'esclavage. Howard Zinn montre en effet, au-delà de l'existence d'abolitionnistes aussi bien blancs que noirs, la complicité tacite du gouvernement fédéral avec les Etats du Sud ; la figure si consensuelle d'un Lincoln apparaît ici comme incarnant la simple jonction entre les revendications abolitionnistes et les intérêts des milieux d'affaire, loin du désir d'insurrection d'un John Brown. Surtout, l'émancipation obtenue avec la Guerre de Sécession se trouve balayée les années suivantes par un retour de balancier réactionnaire. Mais ce copieux ouvrage propose également une chronique des luttes de classes entre ouvriers et patronat, luttes marquées par une répression particulièrement dure, dont un des points culminants est la grève des cheminots de 1877 (avec les fameux événements de Haymarket). La fin du XIXème siècle nous donne l'occasion de (re)découvrir le mouvement populiste chez les fermiers, un exemple parmi d'autres d'une des grandes faiblesses de toutes ces luttes : l'absence d'unification entre les différents acteurs. On peut également citer, entre autres tableaux, les luttes syndicales croissantes du début du XXème siècle avec l'essor des IWW et les progrès de l'idéal socialiste, ou l'apparition, au début des années 1930, de la tactique d'occupation d'usines, témoignage d'un activisme à la base canalisé par les directions de l'AFL et du CIO. Sans oublier les luttes des années soixante, celles des noirs ou des femmes, des Amérindiens également (dont l'occupation médiatique d'Alcatraz en 1969), l'opposition à la guerre du Vietnam, ou les revendications au sein des prisons. Seuls sont trop allusivement évoqués les combats homosexuels. Si la période récente est moins instructive, on bénéficie néanmoins d'utiles développements sur la profondeur des inégalités sociales, renforcées par le consensus bipartisan, et sur la variété des militantismes dans les années 80 ou 90, anti nucléaire ou latinos, parmi d'autres. Une leçon à retenir en priorité : seule la lutte paye. La politique extérieure n'est pas oubliée, les aventures militaires du pays étant, selon Howard Zinn, systématiquement liées à l'expansion économique et à la nécessité d'écoulement de la production, et ce de la guerre à Cuba à la fin du XIXème siècle (avec en sus la peur d'une République noire) jusqu'à celle contre l'Irak (en 1991). Le voyage s'arrête malheureusement avec les débuts de la guerre en Afghanistan. La liste des atrocités est impressionnante, aussi bien aux Philippines qu'au Vietnam. Sur la Seconde Guerre mondiale, terrain propice à l'unanimisme consensuel, il pose les bonnes questions, insistant sur la participation des Etats-Unis en fonction d'abord de leurs propres intérêts, tout en perpétuant la ségrégation dans l'armée (les transfusions sanguines entre blancs et noirs étant même proscrites !). Surtout, c'est le début de l'économie militaire permanente, avec une hausse du budget militaire quasiment continu jusqu'à nos jours. La lecture de cette somme est perpétuellement passionnante, et l'érudition de l'auteur impressionnante. Seul regret : l'absence de cartes détaillées des Etats-Unis, qui auraient permis de mieux visualiser les nombreux lieux évoqués. Certains ouvrages d'histoire sont des classiques. Celui d'Howard Zinn est assurément de ceux là. Jean-Guillaume Lanuque
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