Mouvement social

A l'étranger

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


- Loïc ABRASSART, Che Guevara. Itinéraires d'un révolutionnaire, Toulouse, Milan, 2007, 62 p

- Gilbert ACHCAR, Les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits , Arles, Sindbad / Actes Sud, collection « La bibliothèque arabe », 2009, 528 p., 26 €

- Mario AMOROS, Antonio Llido, un sacerdote revolucionario , València, Universitat de València, 2007, 360 p

- Bruno BAURAIND, Autopsie d'une délocalisation. La liquidation du pneu Made in Belgium , Charleroi, ed. Couleur livres, 2009, 92 p., 10 €

- Marco BELPOLITI, Berlusconi. Le corps du chef , Clamecy, 2010, éditions Lignes, 188 pages, 16 €

- Miguel BENASAYAG, Che Guevara, du mythe à l'homme. Aller-retour, Paris, Bayard, 2003.

- Vincent BOURDEAU, François JARRIGE, Julien VINCENT, Les Luddites. Bris de machines, économie politique et histoire, Paris, Ere, 2006

- Lorne BROWN, La lutte des exclus, un combat à refaire, Montréal, Ecosociété, 1997.

- Hernando CALVO OSPINA, Cuba. 50 ans de révolution , France-Cuba / Le Temps des Cerises, 2009, 197 p., 18 €

- Sébastien CARE, Les libertariens aux Etats-Unis. Sociologie d'un mouvement asocial , Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection « Res publica », 2010, 314 pages, 20 euros

- Ettore CINELLA, Makhno et la révolution ukrainienne, Lyon, ACL, 2003, 133 p.

- Collectif, Gaza. Décembre 2008-Janvier 2009 , Paris, La boîte à bulles, 317 p., 24 €

- Nancy DELHALLE, Jacques DUBOIS, Jean-Marie KINKENBERG, Le tournant des années 1970. Liège en effervescence , Liège, Les Impressions nouvelles, 2010, 331 pages, 29,50 €

- Nicolas DESSAUX (coordonné par), Résistances irakiennes. Contre l'occupation, l'islamisme et le capitalisme , Paris, L'échappée, collection « Dans la mêlée », 2006, 176 pages, 10 euros

- Hylton FORREST ; Thomson SINCLAIR. Horizons révolutionnaires, histoire et actualité politiques de la Bolivie , Editions IMHO, Paris, 2010, 220 p., 18 euros, traduction B. Schmidt

- Diego GIACHETTIi, Marco SCAVINO, La Fiat aux mains des ouvriers. L’automne chaud de 1969 à Turin, Paris, Les nuits rouges, 2005, 310 p

- Franck GAUDICHAUD, dir., Le Volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme au Sud du Río Bravo , Paris, Éditions Textuel, Collection La Discorde, 2008, 440 pages, 20 €

- Franck GAUDICHAUD, Etude sur la dynamique du mouvement social urbain chilien. "Pouvoir populaire" et Cordons industriels durant le gouvernement de Salvador Allende (1970-1973), Thèse de Doctorat en science politique, Université de Paris VIII-Vincennes-Saint-Denis, 2005, 2 volumes, 827 pages.

- Vincent GREBY, Le nouveau Népal. Le pari d'une utopie , Paris, L'Harmattan, collection « Points sur l'Asie », 2010, 148 pages, 14 euros

- Daniel HERARD, Cécile RAIMBEAU, Argentine rebelle. Un laboratoire de contre-pouvoirs , Paris, Ed. Alternatives, 2006

- François HOMBOURGER, Makhno. L'Ukraine libertaire, 1918-1921, Editions libertaires et éditions du Monde Libertaire, 2002, 2 vol, 71 p chaque tome.

- Pierre JENNY, Du noir au rouge. La mémoire ouvrière fribourgeoise à travers la vie et les écrits de Joseph Meckler (1870-1914), Fribourg (CH), Université de Fribourg, 2005, 261 p

- David D. JOYCE, Howard Zinn, a radical american vision, Prometheus Books, 2003, 268 p., 25US$.

- J. MASSARDO, A. SUAREZ-ROJAS (coord.), América Latina: mosaico cultural. Repères de culture générale, Ellipses, Paris, 415 pages, 2005, 29,50 euros.

- Arno J. MAYER, De leurs socs, ils ont forgé des glaives. Histoire critique d'Israël , Paris, Fayard, 2009 (2008 pour l'édition originale), 646 p., 27 €

- Emilio MENTASTI, La « Garde rouge » raconte. Histoire du Comité ouvrier de la Magneti Marelli (Milan, 1975-1978) , Paris, Les nuits rouges, 2009, 232 p., 12 €

- DVD Messali Hadj. Une vie au service du peuple algérien , 2006

- Mexique(s) insurgé(s)

- Gilbert MILLAT, dir., La classe ouvrière britannique. XIX e -XX e siècles. Proscrits, patriotes, citoyens, Paris, Harmattan, 2005

- Henri MINCZELES, Le mouvement ouvrier juif. Récit des origines , Paris, Syllepse, 2010, 220 p., 22 €

- Hugo MORENO, Le désastre argentin. Péronisme, politique et violence sociale (1930-2001), Paris, Syllepse, 2005, 222 p.

- Gloria MUNOZ RAMIREZ, EZLN : 20 et 10. Le feu et la parole, Paris, Nautilus, 2004, 320 pages, traduit de l'espagnol (Mexique) par Joani Hocquenghem, 15 euros.

- John NEWSINGER, La politique selon Orwell , Marseille, Agone, collection Banc d'essais, 2006 (1999 pour l'édition originale), 340 pages, 24 euros, préface de Jean-Jacques Rosat

- Ilan PAPPE, Une terre pour deux peuples. Histoire de la Palestine moderne , Paris, Fayard, 2004, 374 pages, 22 euros

- Albert PARSONS, August SPIES , Haymarket. Pour l'exemple , Paris, Les Amis de Spartacus, 2006, 94 p., 9 €

- David PEACE, GB 1984, Paris, Rivages, 2006.

- Jacques RECLUS, La révolte des Taiping , Montreuil, L'insomniaque, 2008, 352 pages, 15 €

- John REED, Pancho Villa , Paris, Allia, 2009, 79 pages, 3 €

- Marc REMY, Proche-Orient, 1914-2010. Les origines du conflit israélo-palestinien , Pantin, Les bons caractères, 2010, 122 p., 8 €

- Otto RÜHLE, La révolution n'est pas une affaire de parti , Entremonde, Genève, 2010, 90 p, 8€

- Marc SAINT-UPERY, Le rêve de Bolivar. Le défi des gauches sud-américaines , Paris, La Découverte, 2007, 330 p., 22 €

- Ella SHOHAT, Le sionisme du point de vue de ses victimes juives. Les juifs orientaux en Israël , Paris, La fabrique éditions, 2006, 124 p

- Frank THOMAS, Pourquoi les pauvres votent à droite. Comment les conservateurs ont gagné le cœur des Etats-Unis (et celui des autres pays riches) (What's the matter with Kansas ? How conservatives won the heart of America) , Marseille, Agone, collection Contre-feux, 2007, 368 pages, 24 euros, préface de Serge Halimi

- M. WARSCHAWSKI (sdd.) La révolution sioniste est morte. Voix israéliennes contre l'occupation, 1967-2007 , textes réunis et présentés par M. Warschawski, Paris, La Fabrique éditions, 2007, 156 p

- Michel WARSCHAWSKI, Destins croisés. Israéliens-Palestiniens, l'histoire en partage , Paris, Riveneuve ed., 2009, 235 p., 18€

- Thomas WIEDER, Les sorcières de Hollywood. Chasse aux rouges et listes noires , Paris, Editions Philippe Rey, 2006, 251 pages, 19 euros

- Howard ZINN, L’impossible neutralité. Autobiographie d’un historien et militant, Marseille, Agone, collection « MémoireSociales », 2006 (1994 pour l’édition originale), 384 pages, 22 euros.

- Howard ZINN, La mentalité américaine. Au-delà de Barack Obama , Montréal, Lux, collection « Instinct de liberté », 2009, 136 pages, 8 euros

- Howard ZINN, Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours , Marseille, Agone, collection « Des Amériques », 2002, 812 pages, 28 euros

 

 

 

 

Loïc ABRASSART, Che Guevara. Itinéraires d'un révolutionnaire, Toulouse, Milan, 2007, 62 p. février 2008*

Avec ce très court texte, publié dans une collection pour un jeune public, le lecteur possède un excellent aperçu de l'essentiel de ce que tout un chacun devrait (ou souhaite) savoir sur la figure du Che. La moitié du volume est consacrée au Che lui-même, à son parcours, depuis sa petite enfance à son exécution dans un maquis bolivien en 1967, en passant par sa participation à la lutte contre le dictateur Batista à Cuba avec Fidel Castro et la radicalisation du régime qui s'est ensuite mise en place sur l'île. Loin d'une approche hagiographique, l'auteur sait soulever les zones d'ombre de son parcours et de sa pratique. Ainsi, rien n'est omis de la participation du Che aux exécutions de tortionnaires et de membres des forces de répression, après la chute de la dictature, ni les limites de sa réflexion sur la démocratie. Il n'en reste pas moins que ressort le portrait chaleureux d'un révolté, d'un révolutionnaire qui n'a jamais failli à la tâche qu'il s'était fixé en tant que révolutionnaire, faire la révolution à travers le monde. La seconde partie est consacrée à différents aspects du Che, aussi bien son rapport au marxisme, l'impact (très limité) du guévarisme, les conceptions économiques du Che, l'éthique, la morale et l'humanisme révolutionnaire ou encore la fabrication du mythe (à travers l'évocation de la photo réalisée par Alberto Korda). Ce court texte se termine sur une évocation en forme de remise en cause de la légende noire du Che, portée récemment par certaines figures médiatiques se réclamant de la gauche. Assertions selon lesquelles le Che aurait été un tortionnaire ou encore l'inventeur des camps de travail. Avec beaucoup de tact, Abrassart rappelle les conditions de la lutte et invalide les caricatures qui ont pu être faites pour tenter de salir la figure du Che. Des extraits de textes du Che, une très roborative bibliographie complète de petit livre par son volume, mais très instructif par son contenu. Une réussite totale à lire en cette année d'anniversaire de la disparition de cette étoile de la révolution.

G.U.

 

Gilbert ACHCAR, Les Arabes et la Shoah. La guerre israélo-arabe des récits , Arles, Sindbad / Actes Sud, collection « La bibliothèque arabe », 2009, 528 p., 26 €. Février 2010*

Mots clefs : judéocide, monde arabe, Israël.

Gilbert Achcar, marxiste originaire du Liban, livre avec cet ouvrage une contribution complétant à merveille l'étude de Arno J. Mayer sur l'histoire de l'Etat d'Israël, De leurs socs ils ont forgé des glaives (chroniqué sur ce site). Après des précisions préalables solidement argumentées sur les termes -dont la nature indéniablement coloniale d'Israël-, Gilbert Achcar traite principalement des pays arabes du Croissant fertile, les plus proches d'Israël, justement.

Surtout, afin de pourvoir à l'épaisseur historique, il choisit de commencer son analyse en amont du judéocide, consacrant plus de la moitié de son livre à la période courant jusqu'à 1948 et la Nakba, dans la mesure où son étude ne porte pas principalement sur la mémoire de la Shoah mais sur les réactions à son déroulement en temps réel. Ecartant une homogénéité arabe introuvable et fantasmée, enfant de l'orientalisme d'Edward Saïd, il distingue quatre principaux courants d'idées : les occidentalistes libéraux, les marxistes, les nationalistes et les islamistes intégristes. Et l'on découvre rapidement que les positions du Grand Mufti de Jérusalem, assurément parmi les plus diffusées, sont loin d'être exclusives, voire même majoritaires dans l'intelligentsia de l'entre-deux-guerres. Ainsi, les occidentalistes, influencés par la modernisation des Lumières, défendaient des positions à la fois anti nazies (d'où un soutien aux Alliés pendant la guerre) et anti sionistes, tout en acceptant d'intégrer les juifs déjà présents en Palestine mandataire. Les marxistes partagent avec eux une opposition similaire, renvoyant dos à dos nazis et sionistes (ainsi du groupe trotskyste égyptien), tout en refusant l'immigration juive en Palestine (1) ; à cet égard, on notera que les staliniens ne demandent pas nécessairement dans le même temps l'ouverture des frontières des autres pays pour les juifs, contrairement aux trotskystes étatsuniens, par exemple. Avec le cas des nationalistes, Gilbert Achcar aborde des études de cas plus fines, sur le Baath syrien, le PSNS et Jeune Egypte, plus perméables au nazisme (occasion également de rejeter les accusations d'antisémitisme à l'égard des Officiers libres de Nasser), ou le mouvement de jeunesse Futuwwa en Irak. Toutes ces organisations sont finalement superficiellement influencées par le fascisme, guidées par un sentiment d'oppression coloniale indifférencié et un antisémitisme partiel. Enfin, les intégristes, souvent wahhabites, partisans d'une lecture rigoriste de l'Islam, en retiennent l'opposition aux juifs, concentrant leurs attaques en Palestine contre eux plutôt que contre les Britanniques ; ce courant a droit à des développements particulièrement consistants, avec les figures de Rachid Rida, Chakib Arslan ou Amin al-Husseini, le Grand Mufti de Jérusalem, donc (2). Néanmoins, l'auteur montre bien que la mémoire de ce personnage sulfureux est plutôt fantomatique chez les Palestiniens d'aujourd'hui, alors qu'elle est davantage utilisée par les sionistes contre les Palestiniens, justement, et plus largement dans certains discours anti arabes et anti musulmans.

La seconde partie est plus chronologique, et débute par la période 1948-1967, dominée par le nationalisme arabe, incarné en particulier par Nasser, le seul courant épargné par l'impact de la Nakba. C'est l'occasion d'insister sur l'anti impérialisme comme pivot de la pensée du leader égyptien, loin d'un antisémitisme réel et construit (aucune volonté chez lui de chasser les juifs de Palestine, par exemple). La séquence 1967-1988 est centrée sur l'OLP, dans un contexte de dégénérescence du nationalisme autoritaire. L'influence de deux courants politiques, l'un nationaliste libéral, l'autre marxiste-léniniste, conduit l'OLP à défendre un Etat palestinien démocratique intégrant Arabes et juifs, sans aller pour autant jusqu'à la solution binationale, défendue partiellement par le FPDLP. Enfin, depuis 1988, ce sont les résistances islamiques qui dominent, celles du Hamas ou du Hezbollah en particulier. L'occasion pour Gilbert Achcar de confronter l'antisémitisme européen, fantasmatique, et celui existant dans le monde arabe, fruit d'une oppression réelle par l'Etat d'Israël, et d'insister sur ce qu'il diagnostique comme une régression progressive de cet antisémitisme chez les dirigeants politiques des deux organisations citées, les moins aveuglés par le fanatisme religieux. L'essor récent du négationnisme en terre arabe ayant partie liée avec cette dimension, et plus généralement avec le recul culturel des dernières décennies qu'a connu selon lui le monde arabe (3). Tout au long de cette seconde partie, on constate bien l'utilisation parallèle de l'accusation de nazisme, une attitude assurément polémique et stérile qu'il conviendrait de bannir, y compris dans la recherche.

En conclusion, Gilbert Achcar, en plus d'appeler logiquement au dialogue, conteste la réalité d'un nouvel antisémitisme depuis une vingtaine d'années, ce qui entre en résonance avec les analyses de Michel Dreyfus sur l'antisémitisme de gauche en France (voir le compte rendu de son livre sur ce site). Bien qu'important, voire incontournable, Les Arabes et la Shoah s'adresse néanmoins à un public relativement averti dans sa première partie, du fait de la complexité culturelle d'un monde finalement assez peu familier et de discussions historiographiques parfois pointues.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Immigration dont l'auteur rappelle qu'elle fut l'objet d'accord entre Hitler et les dirigeants sionistes dans les premières années de l'Allemagne nazie.

(2) A son propos, Gilbert Achcar estime d'ailleurs que le refus du livre blanc britannique de 1939 par les dirigeants du mouvement national palestinien dont il était la figure de proue, livre blanc qui envisageait la solution d'un Etat binational, fut une « erreur historique majeure » (p.227), ce que l'on peut contester, dans la mesure où un tel accord provisoire aurait sans nul doute été remis en cause après la guerre en raison du judéocide et des efforts sionistes. De même, la critique concernant le refus du Grand Mufti d'accepter l'Etat arabe, même réduit, tel qu'il figurait dans le plan de partition de l'ONU en 1947, peut tout aussi bien être soumise à discussion.

(3) A cet égard, Gilbert Achcar estime que les lois comme la loi Gayssot, qui n'ont pas d'équivalent au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis, servent plus les négationnistes qu'elles ne permettent leur extinction…

 

Mario AMOROS, Antonio Llido, un sacerdote revolucionario , València, Universitat de València, 2007, 360 p. novembre 2007*

L'auteur affirme à plusieurs reprises sa volonté de faire l'histoire de ceux d'en bas. Pari doublement réussi. En effet il sort de l'oubli Antonio Llido, le seul prêtre arrêté disparu pendant la dictature de Pinochet et il raconte comment les habitants de Quillota, petite ville située non loin de Valparaiso, ont vécu la période de l'Unité populaire. Pour ce faire l'auteur utilise toutes les sources disponibles, notamment les précieuses lettres qu'Antonio a envoyées à ses amis, à sa sœur Pepa, à sa famille, qui nous permettent de suivre l'actualité de Quillota et l'évolution du prêtre au jour le jour. Amoros a vu aussi les survivants de ces années tragiques, notamment Jorge Donoso le compagnon le plus proche d'Antonio, au MIR et dans la clandestinité, mais il s'est vu refuser l'accès aux archives ecclésiastiques.

La personnalité d'Antonio n'est en effet pas banale. Né en 1936 dans un milieu modeste dans la province d'Alicante en Espagne, il devient prêtre après avoir obtenu un diplôme d'instituteur. Il réussira, grâce à deux séjours à Paris à l'Institut catholique, grâce aussi à deux professeurs formé à l'Université de Louvain, à échapper au catholicisme traditionnel qui domine en Espagne franquiste. Dès ses débuts de curé dans un village déshérité de la province d'Alicante il œuvre pour les plus pauvres, permettant à de nombreux jeunes gens de compléter leur formation et ainsi d'entrer à l'université. Le 14 décembre 1966, c'est son premier coup d'éclat, il refuse ostensiblement de participer à un référendum organisé par Franco. Cet acte d'insubordination sera aussitôt suivi de sanction : on l'obligea à faire son service militaire à l'autre bout du pays, comme aumônier à l'hôpital de la Marine de El Ferrol, alors qu'habituellement dans l'Espagne franquiste les prêtres sont exemptés de service militaire. C'est pour en finir avec ces vexations qu'il décide, en 1969, de partir en Amérique latine par l'intermédiaire de l'OCSHA (Organisation de Coopération sacerdotale hispano-américaine). Arrivé au Chili, il est frappé par l'ampleur des contrastes sociaux, l'importance de l'analphabétisme. Cette prise de conscience est partagée par d'autres prêtres, les tenants de la Théologie de la Libération, et par une minorité de Chrétiens. Ainsi au Chili, des Chrétiens engagés dans la transformation sociale quittent la Démocratie chrétienne pour le MAPU (Mouvement d'action populaire unitaire) en mai 1969.

Face aux souffrances du peuple chilien, qu'il a tendance à comparer à celles du Christ, il ne reste pas longtemps inactif. Il soutient très tôt Allende, tout en ayant conscience des limites de l'Unité populaire. Ceci le pousse à rejoindre le MIR en 1971, persuadé que la lutte armée sera le passage obligé pour construire le socialisme : « Jamais dans l'histoire les puissants ne se sont laissés déposséder de leurs privilèges pacifiquement. Le Chili ne sera pas une exception » (lettre du 29 février 1972). Et à ses amis belges, il confie ceci le 23 septembre 1972 : « Le romantisme révolutionnaire, le gauchisme de salon, sont la pire des trahisons qu'on puisse commettre contre le peuple exploité. On ne peut résoudre le problème avec de bonnes intentions, c'est la violence révolutionnaire qui s'affrontera à la vieille violence réactionnaire ». Un tel engagement – il devient vite dirigeant régional du MIR – sera durement sanctionné par la hiérarchie catholique. L'évêque Tagle (Valparaiso), qui ne réussit pas à le convaincre de revenir en Espagne, le suspend de ses fonctions de curé, le 27 avril 1972, malgré pétitions et démarches diverses. Au cours de ces mois Antonio participe à toutes les mobilisations, avec les paysans qui exploitent collectivement une ferme ou avec les ouvriers qui occupent leur entreprise, espérant ainsi que le gouvernement la nationalise. L'auteur évoque les divergences entre les miristes très favorables aux « tomas » (prises d'entreprises par les travailleurs pour obtenir la nationalisation) et les éléments modérés de l'UP, comme les militants du PC, qui mettent en garde contre ces initiatives, de nature, disent-ils, à effrayer la bourgeoisie.

Le coup d'Etat du 11 septembre 1973 les surprendra tous, à Quillota comme ailleurs. Malgré leurs pressentiments et quelques velléités, les militants du MIR étaient totalement désarmés. Un des camarades d'Antonio, Luis Costa, confie à l'auteur que les explosifs fabriqués artisanalement n'ont jamais fonctionné. Antonio passe à la clandestinité dès le 11 septembre 1973. Bien que le « cura espagnol » soit très recherché par les militaires, il leur échappera jusqu'au 1 er octobre 1974. La fin de sa vie – il meurt autour du 25 octobre – s'apparente à un long martyr ; son corps affreusement torturé ne sera jamais retrouvé. Mais ses compagnons de détention survivants témoignent de son haut moral, de son attention permanente aux autres jusqu'à la fin. Malgré le risque, l'auteur évite l'hagiographie. Outre le récit de la vie du prêtre révolutionnaire Antonio Llido, il nous permet de voir comment une ville moyenne de province, Quillota, a vécu ces années de luttes, d'espoir et de répression.

Salles Jean-Paul.

 

Bruno BAURAIND, Autopsie d'une délocalisation. La liquidation du pneu Made in Belgium , Charleroi, ed. Couleur livres, 2009, 92 p., 10 €. Octobre 2010*

Mots clés : Belgique, Continental, travail, pneu, automobile, délocalisation

On se souvient des très fortes mobilisations en 2009 dans l'entreprise Continental à Clairoix contre la fermeture du site. Mais qui avait entendu parler de la liquidation, quelques années plus tôt du site de Herstal (en Belgique) du même producteur ? Ce petit livre revient sur cet épisode qui a vu, en 2003, la fermeture définitive du site historique du producteur de pneu Englebert, créé en 1892 et racheté par Continental. L'ouvrage revient donc sur 111 années d'histoire de l'entreprise. Mais son intérêt n'est pas purement commémoratif. En effet, suite à un incident purement fortuit, une grande part de la stratégie de la direction de l'entreprise, ayant conduit à la délocalisation de la production en Tchéquie et à la fermeture du site de Herstal, se découvre soudain dans toute sa violence. Tout commence par un vol dans l'entreprise en 2002, peu de temps avant la fermeture prévue. L'ordinateur d'un des employés fait partie du butin des voleurs et on fournit un nouvel ordinateur au salarié. Sauf que cet ordinateur appartenait à un cadre supérieur parti quelques temps auparavant. Le disque dur a mal été nettoyé et le nouvel utilisateur découvre avec stupéfaction toutes les informations sur la liquidation de l'entreprise. Cela n'empêchera pas la direction d'arriver à ses fins, mais ce rocambolesque incident permet d'éclairer la manière dont la direction d'un groupe international s'y prend pour liquider un site de production.

De ce point de vue, même s'il ne rentre pas dans les détails et s'il reste finalement dans le cadre d'un keynésianisme de bon aloi (en conclusion, l'auteur cite Keynes en se demandant qui va acheter les produits si les travailleurs sont au chômage), ce livre pose la question décisive de l'accès des travailleurs et de leurs représentants aux informations économiques les concernant. En effet, si Bauraind montre bien que les instances représentatives du personnel ont bien bénéficié des informations dans le cadre de la loi Renault (suite à l'affaire de la fermeture de Renault Vilvorde, les syndicats doivent être informés préalablement des décisions prévues par la direction), il en dresse immédiatement les limites, car, dans une multinationale, les décisions ne sont jamais prises au niveau de la filière qui doit être fermée, mais bien dans le cadre global du groupe. Et là, les informations ne sont pas disponibles pour les syndicats et les travailleurs. La question, propagandiste, de « l'ouverture des livres de comptes », se justifie ainsi pleinement. Ce que montre également les informations contenues sur le disque dur, c'est que les décisions stratégiques de la direction de Continental sont bien antérieures aux informations délivrées au compte-goutte. Alors que le plan de fermeture commence à être annoncé en 2002, les premières mesures pour gérer la fermeture remontent au minimum à 1999.

Enfin, l'intérêt du livre porte également sur les procédures de reclassement mises en œuvre en Belgique. Si lesdites procédures sont largement encadrées par les organisations syndicales, permettant de lutter en particulier contre l'individualisation du traitement des dossiers, le bilan final n'est guère différent de celui que l'on connaît dans l'hexagone, pour une raison équivalente en Belgique et en France : ce n'est pas le reclassement qui crée de l'emploi.

On l'aura perçu au fil de ces lignes, bien qu'il s'agisse d'un travail de facture journalistique, l'intérêt de ce livre est manifeste pour la compréhension des manières de faire des groupes internationaux. A lire donc sans hésiter.

Georges Ubbiali

 

Marco BELPOLITI, Berlusconi. Le corps du chef , Clamecy, 2010, éditions Lignes, 188 pages, 16 €. Mars 2011*

Mots clefs : Italie, Berlusconi, politique, corps, photo.

Voici un essai original basé sur des références multiples et hétéroclites - Susan Sontag, Edgar Morin, Jean Baudrillard, etc. – et appuyée sur une analyse d'une série de photos (dont quelques unes sont dans le livre). L'auteur, chroniqueur italien, est parti d'une interrogation sur l'usage et la manipulation de la photo par Berlusconi, et plus précisément, de « Una storia italiana », sorte de roman-photo sur la vie du Cavalieri, distribué à des millions de personnes lors de la campagne électorale de 2001.

Belpoti offre au lecteur des intuitions, hypothèses séduisantes, principalement autour de la « politique de l'intimité » mise en œuvre, du corps comme « capital à dépenser » (page 97) et de la publicité comme « centre de ce qu'il [Berlusconi] propose » (page 123), lui qui avait renversé le rapport entre vente et publicité, affirmant à propos de sa télévision : «  Je ne vends pas de l'espace, je vends de la vente  » (page 127). De même, le rapprochement avec le Duce, jusque après son exécution en 1945 - quand son corps, pendu par les pieds sur une place publique, avait été exposé à la vindicte populaire -, est éclairant. Enfin, un facteur d'explication de la popularité de Berlusconi est proposé : « Berlusconi exprime la promesse d'une happy end , la réalisation d'un rêve certes personnel, mais auquel chacun de nous peut s'identifier, comme spectateur de sa propre ascension sociale, économique et en fin de compte politique » (pages 55-56). Dommage que les quelques pages sur l'immortalité et l'icône, le facteur religieux n'aient pas été plus fouillées. Évidemment, le lecteur français ne pourra s'empêcher de faire le parallèle avec Sarkozy, d'autant plus que certaines stratégies de communication semblent identiques (page 98).

Cependant, deux réserves doivent être faites à ce livre. La première tient à la référence privilégiée à Baudrillard quand il apparaît que le recours à l'analyse situationniste aurait été plus pertinente, mieux à même de mettre en lumière la dynamique à l'œuvre. L'autre réserve est plus importante : l'absence de mise en lumière du machisme que suppose, véhicule, relaye une telle mise en scène politique de l'intimité, du corps, de la famille. C'est d'autant plus regrettable que Berlusconi a développé une politique spectacle du scandale et du libertinage, qui s'ancre dans le sexisme de la société italienne tout en l'alimentant, et n'est pas sans lien avec les représentations fascistes (1). C'est là, la principale limite, faiblesse de ce livre, par ailleurs agréable à lire.

Frédéric Thomas

(1) Voir à ce propos l'article de Lynda Dematteo, « Exploiter le voyeurisme pour aveugler », pages 82-85, Vacarme , n°51, printemps 2010.

 

Miguel BENASAYAG, Che Guevara, du mythe à l'homme. Aller-retour, Paris, Bayard, 2003.

L'ouvrage de M. Benasayag, psychanalyste et philosophe, ancien combattant de la guérilla argentine (ERP), apparaît comme une défense inconditionnelle du guévarisme. Che Guevara, et ceux qui ont suivi sa voie, apparaissent comme les révolutionnaires parfaits, le Che comme le géant auprès duquel tous les autres combattants pour le changement sont des nains. L’auteur oppose le "faire guévariste" à l'attentisme, à la passivité des autres. Ainsi pour lui, le militantisme d'un membre de la LCR se borne à vendre des journaux dans lesquels s'expriment les chefs (sic). A ceux qui tentent d'expliquer l'échec du Che en Bolivie par une prise en compte insuffisante des conditions locales, il répond que c'est la trahison, et seulement elle, qui l'explique. Trahison du PC bolivien qui ne l'a pas soutenu, sans aucun doute sur ordre de Moscou et de Castro.
Il explique de la même manière l'échec de l'ERP, bras armé du PRT, Parti révolutionnaire des travailleurs, un moment section argentine de la Quatrième internationale (entre 1969 et 1972). Trahison des trotskystes américains du SWP, cette fois, "groupe universitaire complètement coupé de toute réalité sociale, qui depuis des bibliothèques bien climatisées montait courageusement la garde autour du trésor du dogme". Trahison de la Ligue communiste française, "groupuscule de petits militants trotskystes parisiens, qui entre deux dîners et un week-end à la plage (re-sic) décidèrent que l'ERP ne devait pas entraîner les Black Panthers. Car, selon ces grands dirigeants français (qui sont les mêmes aujourd'hui, avec en plus quelque jeune postier adepte de la vieille pensée), le groupe qui méritait d'être reconnu comme révolutionnaire aux Etats-Unis n'était pas celui des Black Panthers mais un autre qui ressemblait comme deux gouttes d'eau aux trotskystes français".
On peut comprendre la douleur de l'auteur quand il repense à ses nombreux camarades de combat fauchés en pleine jeunesse, atrocement torturés par les militaires. Mais cela ne justifie pas la virulence d'un propos qui fait de la Ligue un complice objectif des militaires fascistes : "Les Français (de la LCR) coupèrent net toute aide et soutien au moment extrêmement délicat et dangereux de la lutte contre la répression fasciste". Outre que cette remarque nous semble exagérer considérablement l'apport logistique de la Ligue à l'ERP, elle évacue totalement le débat en cours dans l'Internationale, et aussi dans l'ERP, à cette époque. Aux tentatives faites par les militants de la tendance majoritaire de la Quatrième internationale, à laquelle appartenait la majorité de la Ligue, pour amener le PRT-ERP à lier davantage la lutte armée au mouvement de masse, à se préparer à utiliser l'ouverture démocratique initiée en Argentine par le retour de Peron, la direction du PRT réagit avec des arguments disciplinaires : exclusion des militants qui doutent, mise en avant de leur origine petite-bourgeoise pour expliquer leur "défaillance" (Lettre du BP du PRT à une des cellules de Buenos Aires, la cellule internationale, sans date, in « Archives privées de Gérard Filoche », Paris). Le souci du PRT n'était manifestement pas d'organiser le débat dans ses rangs, de tirer les bilans et de réajuster sa stratégie. La volonté de suivre les traces du Che l'a amené à rompre avec la Quatrième internationale - et non l'inverse - et à poursuivre son combat jusqu'à la mort de la plupart de ses militants, dont Mario Santucho, le principal dirigeant.
Un livre terrible, donnant une version unilatérale de ces événements, écrit par un ancien militant qui, trente ans après les faits, donne une explication simpliste de ces événements, préférant l'anathème, l'injure à l'explication en profondeur.

Jean-Paul Salles

 

 

Vincent BOURDEAU, François JARRIGE, Julien VINCENT, Les Luddites. Bris de machines, économie politique et histoire, Paris, Ere, 2006 mai 2006*

L’actualité des mouvements sociaux replace la question du luddisme dans le débat social et politique, ainsi qu’en témoigne la publication du livre de Nicolas Chevassus-au-Louis, Les briseurs de machines. De Ned Ludd à José Bové, Seuil, 2006. Ce petit livre, écrit à trois mains, qui ne sont hélas pas présentés, est d’une facture assez différente de celui paru au Seuil. Il s’agit d’une réflexion académique du luddisme, autour de trois angles complémentaires. Grâce à l’érudition des trois compères, le lecteur découvrira une très riche littérature, essentiellement anglaise sur cette question du luddisme. En effet, hormis un chapitre, certes essentiel, du livre traduit de EP Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise (Seuil-Gallimard, 1988) et quelques travaux, il n’existe pas grand-chose sur le luddisme. Le premier chapitre est précisément destiné à faire le point sur la nature de ce mouvement. Alors que le luddisme est volontiers associé au bris des machines, l’auteur montre que cette réduction est assez fausse. Loin d’être un mouvement passéiste qui durant quelques années, entre 1811 et 1816, de petits producteurs, artisans et ouvriers qui refusent le progrès technique, le luddisme fut une forme parfaitement rationnelle et organisée de lutte à différents niveaux contre l’imposition de formes de travail. Certes, il y eut bris de machines, mais auparavant les communautés tentèrent de freiner ce mouvement en mettant en œuvre la palette complète de l’action collective possible à l’époque : pétition, grève, organisation ouvrière, mettant l’accent sur la moral du métier. Les actions constitutionnelles usées dans un premier temps ne donnant pas de résultat, la violence fut alors mise en œuvre. Après cette brillante mise au point, le second chapitre s’interroge sur la disparition de cette richesse du mouvement, ramené au bris des machines. Or, l’auteur montre que les contemporains étaient parfaitement au courant de la polyphonie du sens du luddisme, dont font preuve les débats parlementaires sur cette question. C’est l’imposition d’un discours basé sur l’économie politique qui ra réduire le luddisme au bris des machines, avant que l’histoire, dont l’auteur détaille les étapes à travers quelques figures (Hammond, Thompson) et étapes ne vienne réinterroger le sens du geste luddite. Cet excursus dans les usages du luddisme à travers les XIXe et XXe siècle, basé sur une connaissance de littérature est absolument passionnant. Reste, dans un troisième et dernier chapitre à proposer un prolongement des lectures récentes du luddisme à travers une série d’études sur les communautés ouvrières, la parole ouvrière et, temps ultime, la sociologie des sciences et la critique de la machine. Plus conceptuel, ce dernier chapitre est parfois un peu touffu, sans être inaccessible. Il revient alors aux auteurs de s’interroger, dans la conclusion, sur l’actualité du luddisme, en particulier en lien avec une réflexion écologique radicale, telle qu’elle se pratique aux Etats-Unis. Les lecteurs découvriront un riche panorama de travaux historiques, économiques, sociologiques, anthropologiques et philosophiques, qui lui permettra de resituer au mieux les enjeux contemporains d’une critique de la technique. Ce livre en constitue une contribution de première importance. Selon les auteurs, le mérite en revient à l’éditeur qui a pris l’initiative de la publication de l’ouvrage, dont l’élégance doit être également soulignée.

G.U.

 

 

Lorne BROWN, La lutte des exclus, un combat à refaire, Montréal, Ecosociété, 1997. juillet 2006*

Les lecteurs bien informés connaissent les mobilisations des chômeurs des années 30 en France, impulsées par le PC et la CGTU. Quelques rares éléments sont disponibles sur les luttes en Allemagne ou en Angleterre. Mais l’ignorance la plus épaisse règne sur l’histoire outre-Atlantique. C’est précisément tout l’intérêt de cet ouvrage, traduit de l’anglais, d’offrir au public francophone un aperçu de l’histoire des luttes contre le chômage au Canada. Ainsi que l’indique le titre, et la préface (rédigée par une pionnière des luttes syndicales québécoises), ce combat est plus que jamais d’actualité. Au milieu des années 30, le Canada est fortement affecté par le chômage de masse, consécutif de la crise de 1929. Aux milliers de chômeurs la réponse apportée par les autorités est celle de la création de camps de secours, en particulier pour les chômeurs célibataires, les plus démunis de tous. Sans famille (le poids de l’idéologie familialiste est beaucoup plus marqué au Canada qu’en Europe), cette catégorie de chômeurs est abandonnée de tous. Ces camps de travail sont gérés par l’institution militaire. Le régime qui y règne est particulièrement autoritaire, les conditions de travail difficiles et le sort réservé aux jeunes hommes très peu satisfaisant. Très vite, les conditions primitives réservées à ces hommes vont donner lieu à une rébellion ouverte. La réponse des autorités est d’ordre répressif avec expulsion de très nombreux d’entre eux qui n’ont pas la nationalité canadienne. La création de camps disciplinaires (au moment même où les nazis mettent sur pied leurs camps de concentration) est envisagée, mais n’aboutit pas. Malgré la répression, avec l’aide de militants communistes et de syndicalistes radicaux, les chômeurs finissent par s’organiser pour mener leur lutte et exprimer leurs revendications. Dans la province de la Colombie britannique (à Vancouver), ils sortent des camps en mai 1935. Le gouvernement fédéral joue le pourrissement de la lutte. Au contraire, cette attitude gouvernementale débouche sur une radicalisation du mouvement des chômeurs. Face au blocage, ces derniers décident une marche à travers le Canada pour aller porter leurs revendications à Ottawa, la capitale. Les conservateurs au gouvernement sont persuadés que les chômeurs sont l’objet d’une manipulation des Rouges et refusent tout compromis. Pourtant, loin d’être les otages d’un complot communiste, les chômeurs sont bien les acteurs de leur mouvement. Finalement, le gouvernement décide d’arrêter la marche en juin 35 à Regina, contre l’avis de la municipalité libérale de la ville. L’interruption d’un meeting de masse débouche sur une émeute qui met fin au mouvement. Cet épisode des luttes de classes se conclut par un renversement du gouvernement conservateur quelques mois plus tard et la fermeture des camps de travail. Le récit de cette histoire est absolument passionnant ; par les citations de discours des autorités l’auteur illustre parfaitement les conceptions de la classe dominante concernant les chômeurs. Deux regrets cependant doivent être formulés. Tout d’abord l’auteur s’est peu servi de la presse éditée par les organisations de chômeurs, alors que la presse officielle est abondamment citée. Ensuite, la perspective biographique est à peine esquissée, en conclusion. On aurait bien aimé en savoir un peu plus sur ces militants qui par la suite ont nourri les brigades internationales en Espagne ou sont devenus après la Seconde Guerre mondiale les piliers du mouvement syndical canadien. Il n’en reste pas moins que ce livre lève un voile sur une histoire qui mérite d’être connue.

G.U.

 

Hernando CALVO OSPINA, Cuba. 50 ans de révolution , France-Cuba / Le Temps des Cerises, 2009, 197 p., 18 €. Janvier 2010*

Mot clefs : Cuba – Amérique latine – Impérialisme – Solidarité internationale

Ce livre collectif n'est pas un enième et nouveau livre sur l'histoire de la révolution cubaine ou une tentative de rénovation historiographique de la question. Coordonné par Hernando Calvo Ospina, journaliste colombien bien connu en France pour ces articles dans le Monde Diplomatique notamment, l'ouvrage est du à une initiative de l'association de solidarité internationale « France Cuba » ( www.francecuba.fr ), association dont Calvo Ospina est aussi membre. Comme l'affirme l'introduction : « Etre solidaire de Cuba, c'est être solidaire de notre avenir ». Reste à savoir de quel type de solidarité a le plus besoin le peuple cubain. A 50 ans de l'entrée des "barbudos" de Fidel Castro, du « Che » Guevara et de biens d'autres dans les rues de la Havane , à 50 ans du début d'un processus révolutionnaire qui à changé l'histoire des gauches en Amérique latine et fait trembler l'impérialisme étasunien en pleine guerre froide, après 50 ans de « socialisme à la cubaine » sur cette petite île des Caraïbes, l'objet de ce livre est de rendre un hommage vibrant à cette expérience collective unique et qui a fait trembler le monde capitaliste. Le lecteur trouvera ici donc plusieurs extraits de discours, de textes, de témoignages déjà publiés ailleurs en français, mais parfois existant seulement en espagnol. Il s'agit d'une sorte de mélanges en hommage à la révolution où se côtoient plusieurs interventions de Fidel Castro (encensé à plusieurs reprises dans ce livre) ou de son frère, aux cotés de journalistes tels que Ignacio Ramonet, Ramon Chao, Hernando Calvo Ospina, Maurice Lemoine, Garcia Marquez ainsi que certains universitaires (Paul Estrade, Jean Ortiz). On l'aura compris celui qui chercherait une analyse critique du castrisme ou un bilan nuancé sur 50 ans d'immenses avancées sociales, de blocus impérialiste mais aussi de parti unique, de pénuries et de contrôle médiatique doivent passer leur chemin. Par contre, le lecteur qui voudraient revivre quelques moments importants de cette aventure y trouvera son bonheur. Et quelque soient les contradictions bureaucratiques à l'oeuvre à Cuba et les inconnues sur « l'après Fidel », thème aujourd'hui en discussion dans l'île, Cuba reste bien une « œuvre de ce monde » (Eduardo Galeano).

Franck Gaudichaud

 

Sébastien CARE, Les libertariens aux Etats-Unis. Sociologie d'un mouvement asocial , Rennes, Presses universitaires de Rennes, collection « Res publica », 2010, 314 pages, 20 euros. Janvier 2011*

Mots clefs : Etats-Unis – libertarianisme – néo libéralisme.

Sébastien Caré avait précédemment livré un ouvrage consacré à La pensée libertarienne : genèse, fondements et horizons d'une utopie libérale (Paris, PUF, 2009). Cette fois, en se basant sur des entretiens avec une vingtaine d'intellectuels libertariens et diverses sources écrites (les archives du Parti Libertarien ou les bulletins publiés par Murray Rothbard en particulier), il offre un tableau complet et exhaustif du mouvement libertarien, dont le seul vrai défaut est le trop grand nombre de fautes d'orthographe subsistantes. Le cœur de l'idéologie libertarienne, cette « utopie libérale » selon le mot d'Hayek, à savoir la volonté de faire disparaître l'Etat et de tout soumettre aux lois du marché, s'est en effet concrétisé dans un véritable mouvement militant dont Sébastien Caré retrace l'historique.

Au lendemain de la Seconde Guerre , les divergences croissantes de certains individus classés à droite avec le nouveau conservatisme aboutit à l'émergence du libertarianisme au cours des années 50. Se plaçant dans la lignée de la Old Right , celle qui s'était opposée au New Deal au nom de l'individualisme et de l'isolationnisme, ses principales têtes de file sont écartées de la National Review , la revue fédératrice de la droite (dans laquelle un James Burnham écrit), tandis que les militants de base, eux, demeurent alliés aux conservateurs contre les républicains modérés jusqu'au début des années 60. Les intellectuels libertariens de référence sont alors Ayn Rand, écrivaine à succès qui avait quitté l'URSS dans les années 20 et rassembla un cercle de disciples « objectivistes » proche de la secte (cercle dont fit partie Alan Greenspan), et Murray Rothbard, « anarcho-capitaliste » qui défendait la thèse de la responsabilité du sud dans le déclenchement de la guerre de Corée et estimait que le « communisme » réellement existant finirait par chuter tout seul. Le libertarianisme est alors une doctrine intellectuelle se refusant à tout compromis, ce qui explique son isolement contrairement à un néo-conservatisme capable de prendre les rênes du Parti Républicain. Le plus surprenant, dans ce contexte, c'est le rapprochement opéré par les libertariens (Rothbard, surtout, Rand condamnant pour sa part les révoltes étudiantes), au milieu des années 60, avec la Nouvelle gauche radicale : les points d'accord étaient le parallèle entre isolationnisme et pacifisme, la tradition anti-étatiste des anarchistes (avec la figure croisée d'un Thoreau) et la revendication d'une décentralisation face à une bureaucratie jugée étouffante. Un rapprochement qui conduisit Rothbard et d'autres à adhérer au Peace and Freedom Party, qui présenta Elridge Cleaver aux présidentielles de 1969 !

Finalement, les libertariens décident de s'organiser par eux-mêmes, avec la création en 1969 de la Radical Libertarian Alliance, que rejoignent des anciens du cercle de Rand et les militants autrefois alliés aux conservateurs. La décennie 70 est alors celle du déploiement du mouvement, son âge d'or apparent. Rompant avec la gauche, les libertariens acquièrent une visibilité plus grande, en jouant un rôle d'opposant actif au gouvernement Nixon face à des conservateurs compromis, en déployant une intense vitalité éditoriale (livres et publications nombreuses) et en fondant début 1972 leur propre parti : le Parti Libertarien, dont le candidat à la présidentielle de 1980 obtiendra près d'un million de voix. 1977 voit également la création à San Francisco du Cato Institute, le premier think tank libertarien. Le mouvement entame toutefois une phase de crise dans les années 80. En raison de divergences croissantes sur l'analyse de la campagne présidentielle de 1980 (jugée trop ou insuffisamment radicale) et de l'attraction des idées anti-étatistes de Reagan, le Parti Libertarien connaît une hémorragie de cadres et de militants. Une implosion qui aboutit à la multiplication des pôles intellectuels libertariens, avant la disparition progressive de ses figures majeures (Murray Rothbard meurt en 1995). Ainsi que l'écrit Sébastien Caré, le libertarianisme est une « (…) coalition fragile parce que minimale » (p.150), basée avant tout sur une hostilité chronique à l'égard de l'Etat.

La seconde partie de l'étude est consacrée à une typologie des libertariens actuels, Sébastien Caré estimant, avec une pertinence certaine, que leur division les rend finalement plus efficaces, dans un partage du travail implicite et en leur permettant une influence plus diffuse et plus large. Cinq « cultures » variées coexistent donc : les rednecks ou paléolibertariens, surtout localisés au sud des Etats-Unis et volontiers sécessionnistes, sont les plus attachés aux valeurs conservatrices et à la religion chrétienne ; les objectivistes se répartissent entre intégristes de la pensée d'Ayn Rand et disciples plus ouverts ; les preppies , centrés sur la côte est, sont les plus gradualistes et les plus proches du pouvoir ; les hippies apparaissent comme les plus libertaires, sur les questions de mœurs en particulier (on peut ainsi y rattacher les créateurs de la série animée South Park ) ; enfin, les cyberlibertariens voient dans l'internet un véritable modèle libertarien, à l'image du fondateur de Wikipédia. Sébastien Caré pointe plusieurs de leurs points de divergence, sur la politique étrangère (seuls les paléolibertariens et les hippies s'opposant à toute riposte face aux attentats du 11 septembre) ou sur la stratégie, l'optique gradualiste et visant d'abord les intellectuels d'un Hayek s'opposant à celle d'un Rothbard, plus révolutionnaire et populiste. L'auteur se penche enfin sur les modalités d'influence des libertariens. Si l'impact sur la vie politique du Parti Libertarien demeure limité (1), troisième parti très loin derrière les Républicains et les Démocrates, il n'en est pas de même du travail d'entrisme réalisé au sein du Parti Républicain, un travail qui a joué dans la victoire aux élections de mi mandat en 1994, et dont la figure emblématique est celle de Ronald Paul, représentant du Texas et candidat à l'investiture présidentielle en 2008. Toutefois, Sébastien Caré constate que l'absence d'un entrisme de la même envergure chez les Démocrates conduit à un déséquilibre, privilégiant, parmi le corpus libertarien, les libertés économiques au détriment des libertés individuelles. Dans la multitude de think tanks libertariens, il en retient deux, le Cato Institute, directement lié à la classe politique de Washington (2), et le Mises Institute, qui à l'inverse cultive le splendide isolement de la pensée libertarienne (ayant même des liens avec la Ligue du sud, raciste).

Bien que l'on ait parfois tendance à se perdre entre les diverses tendances de cette droite particulière, et que l'on ignore l'impact des libertariens hors de leur pays (l'objet d'une prochaine étude ?), ce livre s'impose comme une somme de référence sur un mouvement souvent mal connu en France, aux accointances non négligeables avec le néo libéralisme tel qu'analysé par François Denord.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Sébastien Caré se livre à cette occasion à une intéressante analyse du système électoral étatsunien, le voyant comme un « (…) un environnement hostile à toutes les utopies (…) » (p.220).

(2) Il a ainsi joué un rôle central dans le projet de privatisation des retraites sous la présidence Bush, par l'intermédiaire entre autres de José Pinera, ancien ministre du travail de Pinochet.

 

Ettore CINELLA, Makhno et la révolution ukrainienne, Lyon, ACL, 2003, 133 p.

La publication de ce long article traduit de l'italien, paru précédemment dans la Rivista Storica dell' Anarchismo, devrait retenir l'attention des lecteurs, pour deux raisons au moins. Tout d'abord, ce livre contient en annexe le court journal inédit, que Galina, la compagne de Makhno, a tenu du 19 février au 29 mars 1920. Si ces quelques pages, traduites du russe, n'apportent pas d'éléments véritablement neufs, elles confirment néanmoins quelques unes des analyses développées dans la première partie. Ce n'est certes pas un portrait hagiographique que développe Cinella, universitaire à Pise. Basé sur une documentation ou plus exactement sur des travaux soviétiques récents, l'historien propose une actualisation de nos connaissances sur le phénomène de la makhnovchtchina, ce soulèvement paysan dans l'Ukraine troublée de la guerre civile. Rappelons le, la situation de cette région est particulièrement mouvante durant la période 1919-1921. En effet, tour à tour, l'Ukraine (au moins certaine de ses parties) est occupée par les forces bolcheviques, les forces blanches (Denikine, puis Wrangel), un courant nationaliste (autour de la Rada et de Petlioura), les troupes d'occupations allemandes, les troupes paysannes regroupées autour de Makhno. Bref, les masses paysannes sont confrontées dans un temps ramassé à une succession de projets politiques, sur fond de massacres, de tueries sans nom, de jacqueries et de réquisitions forcées. C'est dans ce contexte qu'il faut resituer l'action de Makhno et de ses troupes, alliées aux bolcheviques, contre les forces tsaristes (elles-mêmes alliées avec les troupes allemandes), ainsi que contre les nationalistes ukrainiens regroupés derrière Petlioura. Makhno lui-même ne parlait pas ukrainien, son éducation politique s'étant réalisée dans les prisons tsaristes où l'on parlait russe. Selon l'analyse de Cinella, c'est d'ailleurs dans son dédain pour le nationalisme ukrainien, démocrate et socialiste selon lui, que réside l'échec final de la makhnovchtchina. Sans qu'il l'écrive aussi clairement, l'interprétation du mouvement makhnoviste développé dans l'ouvrage est celui d'un mouvement d'arrière-garde, à base paysanne, incapable de trouver les bons alliés et se fourvoyant avec les bolcheviques. Si la plume de Cinella dérape plus qu'il n'est de raison, mêlant le jugement normatif et l'appréciation historique, il n'en demeure pas moins que son analyse indubitablement sort des sentiers battus et des vérités révélées sur le personnage, son apport et ses limites.

Georges Ubbiali.

 

Collectif, Gaza. Décembre 2008-Janvier 2009 , Paris, La boîte à bulles, 317 p., 24 €. Février 2010*

Mots clés : Sionisme, guerre, Israël, guerre, histoire, bande dessinée

La guerre que l'Etat juif d'Israël a mené contre la population civile de Gaza durant l'hiver 2008-2009 a été l'occasion pour un collectif de dessinateurs de publier très rapidement cet imposant volume de bande dessinée. Il ne s'agit pas d'une histoire, mais d'une multitude de dessins, entrecroisés avec des extraits de courriers envoyés de Gaza assiégée, de documents sur l'histoire de la colonisation juive, sur le sionisme, ainsi que de nombreuses précisions sur ce que représente Gaza du point de vue social, économique, géographique, humain. Ce livre se veut d'abord un cri. Un cri contre le massacre qu'a constitué cette agression contre un peuple, de femmes, d'enfants, de vieillards. On le sait, ce furent les principales victimes de bombardements d'une des plus puissantes armées du monde. Rares furent les militants du Hamas tués. L'infrastructure de la bande de Gaza a été réduite à néant, en l'espace de quelques semaines. C'est cette violence inouïe que dénoncent ces dessins. Les mails ou les coups de fils envoyé de dessous les bombes (dont des bombes au phosphore, on le sait désormais, après que Tsahal ait nié farouchement) rythment les chapitres de ce livre. Quelques photos reproduites permettent de montrer dans un autre langage que le dessin pour souligner l'ignominie commise par l'Etat hébreu. Loin de s'attaquer aux « juifs », ce livre donne au contraire la parole à nombre d'entre eux (hélas, une infime minorité dans le pays), qui se sont dressés contre la folie de leurs dirigeants. Des photos de manifestations à Tel Aviv contre l'intervention, des textes (ainsi Michel Warschawski) en appellent à la solidarité entre les peuples. Si l'on ne peut que souligner l'intérêt d'un tel ouvrage, paru quelques semaines après le massacre, il faut néanmoins pointer le fait que les dessins ne sont pas toujours à la hauteur du propos. On aurait aimé parfois un peu plus de sélectivité dans le choix des illustrations, pour convaincre les lecteurs de l'impérieuse nécessité d'acheter cet ouvrage. Malgré ces limites, cet ouvrage montre l'ampleur de la solidarité que suscite la cause palestinienne. C'est un élément réconfortant face à l'impasse sioniste.

G.U.

 

Nancy DELHALLE, Jacques DUBOIS, Jean-Marie KINKENBERG, Le tournant des années 1970. Liège en effervescence , Liège, Les Impressions nouvelles, 2010, 331 pages, 29,50 €. Avril 2010*

Mots clefs : Belgique, histoire, politique, culture.

Ce beau livre s'intéresse au bouillonnement dans la ville de Liège – la « cité ardente » comme on l'a surnommé – en Belgique, dans les années 70 (même si les articles débordent ce cadre en amont et en aval). Analyse croisée d'une époque et d'un lieu en bouleversement que le lecteur est invité à découvrir sous différents points de vue : féminisme, université, médias, urbanisme, radios libres… Ce faisant, les diverses contributions redessinent le visage d'une ville attachante dont le cœur battait plus fort dans certains lieux : le Cadran, le Cirque d'hiver, la galerie Yellow now… Au fil des pages, se découvrent les noms de passeurs - Christiane Stefanski, Jacques Delcuvellerie, les frères Dardenne, Robert Stéphane, Michel Antaki… - qui reviennent régulièrement sous la plume des auteurs, et les opérateurs privilégiés de l'effervescence de ces années : les diverses formes de « télé sauvage », de Vidéographie, l'émission devenue mythique à Canal emploi en passant par l'émergence de la vidéo, le théâtre action, le groupe Culture-Tourisme-Loisirs, etc. La relative perméabilité et mobilité de ces lieux, instruments et collectifs, est l'une de leurs caractéristiques importantes. Le lecteur se rend dès lors (mieux) compte de l'ancrage de la ville dans son époque et dans les soubresauts du monde, de sa singularité et de sa parenté avec un même mouvement ; ce que Danielle Bajomée résume en une formule : « à Liège comme ailleurs, mais autrement qu'ailleurs » (page 20). Les thématiques abordées sont illustrées par de très belles photos, affiches (mais relativement peu malheureusement de reproduction d'œuvres d'art), accompagnées de « fragments d'une époque », qui sont comme les détours, les tentatives de retrouver cette ambiance particulière, et par des anecdotes amusantes comme celles des concerts prévus ou réalisés des Scorpions et des Sex Pistols.

Si nombre d'auteurs insistent sur l'interconnexion entre mouvement politique et expression culturelle durant ces années et sur le fait que cette interconnexion est à la base de cette effervescence, celle-ci est principalement – signe des temps ? – étudiée sous son versant culturel. Un article sur le mouvement étudiant, un autre sur le féminisme et, enfin, un seul article – heureusement très bon – de Ludo Bettens et Eric Geerkens qui aborde les luttes ouvrières, démontrant qu'elles « ont renouvelé la manière de faire pression sur le patronat et de sensibiliser l'opinion publique aux combats des travailleurs, avec pour dénominateur commun un fort souci de médiatisation » (page 65). C'est étonnement peu par rapport à l'intensité et l'importance des luttes politiques en ces années dans cette région. De même, il n'y a pratiquement rien, si ce n'est des allusions ici ou là (pages 91-92 sur la presse populaire par exemple), sur le gouvernement wallon, alors que la décennie des années 70 marque une charnière entre la crise et les premiers pas du fédéralisme à la Belge. Enfin , autre absence de taille dans ce livre : les immigrés. C'est incompréhensible quand on sait le poids de ceux-ci à Liège.

Ces divers manquements ne doivent cependant pas nous faire bouder notre plaisir. Pour la première fois, de manière sinon exhaustive, au moins générale, un livre nous offre tout à la fois le fragment d'une époque et d'un lieu. Même si le ton est souvent nostalgique, les intervenants rappellent aussi l'héritage de cette effervescence dont on retrouve l'écho par exemple dans le Festival voix de femmes et dans le journal de chômeurs C4 .

Frédéric Thomas

 

Nicolas DESSAUX (coordonné par), Résistances irakiennes. Contre l'occupation, l'islamisme et le capitalisme , Paris, L'échappée, collection « Dans la mêlée », 2006, 176 pages, 10 euros. Mai 2007*

Avec ce recueil d'entretiens réalisés autour de personnalités appartenant à la résistance irakienne d'extrême gauche, mais majoritairement en exil dans des pays anglo-saxons, Nicolas Dessaux nous permet de découvrir tout un pan de l'activité politique irakienne scandaleusement ignoré par nos grands aussi bien que nos petits médias. Toutes les figures interrogées ici sont affiliées au courant incarné par le Parti communiste-ouvrier, une organisation qui plonge ses racines dans la révolution iranienne de la fin des années 1970 et affiche une vision assez personnalisée du marxisme, très hostile, en particulier, au nationalisme sous toutes ses formes.

Parmi les éclairages les plus intéressants, à travers les interviews de Muayad Ahmad et, dans une moindre mesure, d'Ali Abbas Khalif, il faut impérativement citer la nature du soulèvement kurde de 1991, avec l'apparition de conseils ouvriers (« shura ») dans les districts et les usines, certes pendant trois semaines seulement, rencontrant l'opposition des nationalistes kurdes et la répression de Saddam Hussein ; on comprend d'autant mieux la passivité des Etats-Unis à l'égard de cette révolte éminemment progressiste. Avec le témoignage poignant de Surma Hamid, c'est aux difficultés de la lutte féministe que nous sommes confrontés, lutte pour l'égalité et contre les mutilations sexuelles imposées aux filles, contre laquelle se dresse l'union sacrée des islamistes et des nationalistes kurdes de l'UPK et du PDK. On peut également citer Thikra Faisal, étudiante membre du syndicat des étudiants progressistes, qui a mené la lutte contre les tentatives des islamistes d'imposer leurs règles de vie à l'intérieur de l'université de Bassora. Le trait d'union entre ces deux secteurs de la lutte est incarné par Houzan Mahmoud, une des portes paroles du Congrès des libertés en Irak, une coalition de forces laïques et progressistes qui prend peu à peu de l'importance dans le pays, depuis sa création en mai 2005.

Autre domaine de lutte, le syndicalisme, avec les témoignages de Qasim Hadi et Akram Muhammad Nadir, deux dirigeants du syndicat des chômeurs : si les revendications, dans la situation actuelle de l'Irak, visent bien sûr la satisfaction de besoins de base, elles n'en sont pas moins combattues par les forces d'occupation et le gouvernement fantoche irakien, qui n'hésitent pas à s'appuyer sur le code de travail en vigueur sous Saddam Hussein interdisant les syndicats et les grèves ! Ali Abbas Khalif, également syndicaliste, donne en outre un éclairage sur les luttes de guérillas qui ont existé sous la dictature.

Toutes ces études nous donnent envie de lire une véritable étude sur l'histoire de l'extrême gauche en Irak. Un livre précieux (1), donc, mais trop court, qui en appelle d'autres, beaucoup d'autres, du même genre.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Nicolas Dessaux et d'autres militants internationalistes animent l'organisation Solidarité Irak (99, rue du Molinel, 59 000 Lille) ainsi que le site www.solidariteirak.org , principale source d'informations en langue française sur les luttes sociales dans ce pays. On peut également lire des articles de N.Dessaux dans la presse militante, comme par exemple dans le n° 11-12 de Ni patrie, ni frontières (en ligne) sur le dirigeant communiste Mansoor Hekmat, ou sur http://oclibertaire.free.fr

 

Hylton FORREST ; Thomson SINCLAIR. Horizons révolutionnaires, histoire et actualité politiques de la Bolivie , Editions IMHO, Paris, 2010, 220 p., 18 euros, traduction B. Schmidt. Septembre 2010*

« Nous nous proposons de procéder à une excavation de la révolution andine, dont les couches successives de sédimentation historique forment le sous-sol, le terreau, le paysage et les points de vue de la lutte politique actuelle en Bolivie », tel est l'objectif affiché par les deux auteurs de cet ouvrage, objectif largement atteint par ailleurs. Cette récente traduction de l'anglais (Etats-Unis) d'une édition de 2007 est donc une bonne nouvelle pour les lecteurs et militants francophones qui s'intéressent à la Bolivie contemporaine, pays le plus appauvri d'Amérique du sud, marqué par plus de deux siècles d'insurrections et de luttes populaires. Car tel est le grand apport de ce livre : mettre en perspective et analyser les racines de la Bolivie d'Evo Morales grâce à une vision ancrée dans un temps long, qui part du XVIII siècle jusqu'à nos jours. On y retrouve particulièrement 3 grands « moments révolutionnaires » : les luttes anticoloniales indiennes menées à La Paz par Tupaj Katari (1780-81), la révolution de 1952-1953 alimentée par le mouvement ouvrier minier et, enfin, les années 2000 avec « la guerre du gaz » et les « guerres de l'eau » qui ont aboutit à la conquête du gouvernement par le Mouvement au socialisme (MAS). Cette vision panoramique souligne comment les luttes indigènes et « nationale-populaires » ont longtemps parcouru des chemins séparés et de quelle manière elles peinent encore à se retrouver aujourd'hui. C'est pourtant bien ce même « esprit de la révolte », ainsi que le rappelle Adolfo Gilly dans le prologue, qui traverse une histoire encore en train de s'écrire.

Franck Gaudichaud

 

Diego GIACHETTI, Marco SCAVINO, La Fiat aux mains des ouvriers. L’automne chaud de 1969 à Turin, Paris, Les nuits rouges, 2005, 310 p. juin 2006*

« L’unique musique que le patron est capable d’entendre c’est le silence des machines à l’arrêt ». Cette phrase d’un ouvrier des usines Fiat résume l’atmosphère de cet « Automne chaud » italien de 1969 (qui débute en réalité en 1968). Ce livre, basé sur des sources primaires et secondaires (presse militante, tracts ainsi qu’entretiens, témoignages ou notes), en donne un récit minutieux, à la fois chronologique et thématique (première partie), assorti d’une tentative d’en dégager une signification générale (seconde partie).
Pour planter le décor, rappelons que Fiat-Mirafiori (Turin) est la plus grande usine d’Italie de l’époque. Il s’agit donc de la plus importante concentration de prolétaires (50 000 !), avec une proportion grandissante, dans ces années soixante, d’O.S. (Ouvriers spécialisés), main d’œuvre non qualifiée originaire du sud de la péninsule. Les syndicats n’y sont pas fortement implantés (politique répressive de la direction depuis des années, difficultés à intégrer ces primo-arrivants, rétifs aux valeurs d’un travail « sacralisé », eux qui seraient plutôt tentés par le « bye-bye turbin ! »), le Parti communiste y a peu de cellules mais ces usines gardent, aux tréfonds d’elles-mêmes, une « mémoire » militante : celle des occupations de l’année 1920 (avril à septembre) avec constitution de conseils ouvriers et de « gardes rouges » armés comme piquets de grève ainsi que le souvenir des années d’après-guerre (1947-1950), années d’affrontements violents dans toute la péninsule, et en particulier à Turin.
L’explosion sociale de l’ « Automne chaud » ne surgit pas dans la société italienne comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, mais s’inscrit dans un cycle de luttes historiques nationales et internationales : guerre du Vietnam, mobilisations des campus de par le monde (Etats-Unis, France, Espagne, Mexique, etc.), grève générale française de mai-juin 68, unique en son genre en Europe, en sont les points forts. L’Italie, bien sur, n’est pas à l’écart de cette effervescence révolutionnaire. La naissance ou la croissance de groupes d’extrême gauche (Lotta Continua, Potere Operaio) est là pour l’indiquer.
Ce mouvement débute en septembre 1969 par des grèves « classiques » pour le renouvellement de contrats entre les syndicats et le patronat (augmentations de salaires, réductions d’horaires, etc.) mais très rapidement, sous l’impulsion de ces jeunes ouvriers, en contact depuis 1968 avec des étudiants d’extrême gauche très actifs aux portes des usines et dans les quartiers, des formes inédites et violentes naissent dans certains ateliers où les conditions de travail sont très éprouvantes (le secteur de la Carrosserie, par exemple), s’étendent au reste de l’usine, jusqu’aux bureaux, protégés par la police. Le modus operandi est toujours le même : un groupe d’ouvriers cesse le travail à l’embauche du matin puis part en cortége bruyant faire débrayer les autres ateliers, en usant de la pression sur les timides et de la violence sur les « petits chefs », les vigiles et les briseurs de grève : on oblige par exemple les chefs à tenir le drapeau rouge et à prendre la tête des cortèges. Ces cortèges, rythmés de coups de sifflets, de roulements de tambour sur des bidons, de slogans hurlés du type « Le Vietnam est dans vos usines ! », donnaient une image de force, incitaient à la grève et libéraient l’espace « du travail, de la fatigue, de la peur des chefs et des gardiens » (p. 131). Dans un premier temps, les syndicats et la « gauche respectueuse » condamnèrent ces pratiques de violence prolétarienne, les mettant sur le compte de l’inexpérience des luttes contractuelles par des ouvriers facilement manipulables par des « gauchistes provocateurs ». Puis, devant l’impact de telles luttes, qui s’accompagnaient de revendications égalitaires très « lisibles », si « lisibles » qu’elles finirent par s’imposer comme objectifs généraux aux syndicats – revendications salariales égales pour tous, et non plus suivant le principe hiérarchique acceptée tacitement comme coutume pendant des années – une nouvelle culture du conflit est née à partir de ces grèves sauvages, par le biais de ce qu’il faut bien appeler une récupération syndicale. Ainsi, conséquence inattendue : « Ce qui avait semblé inconciliable avec la vieille culture des syndicats était devenu d’une certaine manière la « nouvelle » culture des syndicats » (p. 239). Les poussées radicales exprimées par les ouvriers ont été intégrées par des sections syndicales renouvelées, plus à même de répondre à une conflictualité qui n’est pas parvenue à franchir un saut qualitatif qui l’aurait amené à se poser la question du pouvoir, malgré la théorisation proposée par les groupes d’extrême gauche et leurs leaders, dont Adriano Sofri de Lotta Continua.
Au final, un excellent ouvrage, qui sait allier une documentation riche à des analyses pertinentes, d’autant plus que l’on ne disposait sur le sujet que d’un ouvrage plus généraliste, puisque traitant de toute l’Italie, déjà ancien, quoique de bonne facture, de Dominique Grisoni et Hugues Portelli, dans une collection impulsée par le défunt courant du CERES.
On ne peut que se féliciter d’un tel travail, tant les analyses sur le mouvement ouvrier italien, traductions ou ouvrages originaux, sont peu présents dans l’historiographie traditionnelle française. Peut-être que cet exemple donnera envie aux Nuits rouges de continuer sur leur lancée éditoriale ou à d’autres éditeurs de les imiter. Nous ne pouvons que les y encourager.

Christian Beuvain

 

Franck GAUDICHAUD, dir., Le Volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme au Sud du Río Bravo , Paris, Éditions Textuel, Collection La Discorde, 2008, 440 pages, 20 €. juin 2008*

Ce livre dresse un tableau de la situation et des luttes actuelles en Amérique latine, en soulignant l'importance et les enjeux. Ce continent, traversé d'antagonismes sociaux très tranchés, est la région où les inégalités sont les plus fortes, en proie, ces dernières années, à une offensive néolibérale des plus lourdes, encouragée par les États-Unis. Mais le néolibéralisme est venu butter sur une formidable résistance politique, qui a pris la forme de mobilisations populaires et d'expériences gouvernementales originales, faisant de l'Amérique latine « un lieu privilégié pour débattre du socialisme » .

Divisé en deux parties, le Volcan latino-américain aborde les principales dynamiques nationales et politiques de cette région (mais l'Amérique centrale reste le parent pauvre de ces analyses) : mouvements indigènes, réforme agraire, expériences des différents gouvernements progressistes, programmes d'intégration économiques régionales (ALCA et ALBA), … À travers des études précises, les auteurs montrent à la fois la spécificité des situations locales, l'inégalité du développement des luttes sociales et leur participation à une dynamique continentale, voire mondiale. Les mouvements sociaux et politiques les plus importants et les plus originaux de ces quinze dernières années sont abordés de manière fouillée et critique. Ainsi, des zapatistes mexicains aux usines autogérées d'Argentine, de Chavez au Venezuela à Lula au Brésil, en passant par Morales en Bolivie, les analyses reviennent sur quelques idées reçues, démontrant les tensions et contradictions, dont l'une des principales, au sein des gouvernements de gauche, est celle entre la rhétorique radicale et les actes pragmatiques. Si ces expériences, loin d'être achevées, peuvent encore prendre différents chemins, le livre souligne déjà l'un des effets positifs de ces luttes sur le champ de la bataille des idées : la culture politique des classes populaires engagées dans ces mobilisations a changé. Leur prétendue impuissance, leur soi disant incapacité à s'organiser et à participer à la vie politique, ont reculé en même temps que reculait l'idéologie néolibérale, mise à mal par l'action de communautés d'indigènes, de paysans, de femmes et d'hommes de quartiers pauvres qui ont joué un rôle politique majeur. Or, ce rôle est encore accentué par le pôle de référence constitué par les gouvernements de Bolivie, d'Équateur et, surtout, de Chavez au Venezuela, qui galvanisent les organisations de gauche en mettant en avant le débat sur « le socialisme du 21 ème siècle ».

Le Volcan latino-américain est traversé d'une question centrale sur les liens et l'articulation entre mouvements sociaux et partis politiques dans le projet de transformation de la société. Si tous les auteurs s'accordent pour souligner la nécessaire combinaison, complémentarité de l'action directe dans la rue et de la participation électorale, l'ensemble des contributions semble pencher vers un rééquilibrage au profit de cette dernière. Mais il est dommage que la question n'ait pas été développée de manière plus théorique et historique. Un article de fond sur le livre de John Holloway, Change the world without taking power (2002), d'ailleurs cité plusieurs fois, aurait été le bienvenu car il a eu beaucoup d'influence dans ce débat en Amérique latine, contrairement à chez nous où il reste méconnu. Par ailleurs, si ce débat connaît un renouveau depuis le soulèvement zapatiste, en 1994, il ne s'inscrit pas moins dans une histoire continentale plus longue sur laquelle il aurait fallu revenir. En effet, le rôle et l'institution des partis ont été contestés par d'autres organisations de lutte, comme la guérilla et le mouvement politico-militaire du FMLN au Salvador. Ce détour théorique et historique aurait permis une meilleure compréhension de cette question. D'autant plus que les critiques que font les auteurs eux-mêmes des différents partis et gouvernements (dit) de gauche en Amérique latine (Mexique, Brésil, Chili, etc.) semblent renvoyer la nécessité d'une combinaison de l'action des mouvements sociaux et des partis politiques à un vœu pieux ou un a priori théorique. Enfin, là où il y a eu une certaine convergence, comme au Venezuela et en Bolivie, il s'agit d'une forme originale de « parti ».

Il n'empêche que ce livre, en réunissant différents auteurs, européens et latino-américain, et en croisant les approches, constitue une somme qui fera sûrement bientôt référence pour quiconque s'intéresse à l'actualité de ce continent, mais aussi pour tous ceux qui réfléchissent aux expériences récentes de résistance à la contre-offensive néolibérale.

Frédéric Thomas.

 

Franck GAUDICHAUD, Etude sur la dynamique du mouvement social urbain chilien. "Pouvoir populaire" et Cordons industriels durant le gouvernement de Salvador Allende (1970-1973), Thèse de Doctorat en science politique, Université de Paris VIII-Vincennes-Saint-Denis, 2005, 2 volumes, 827 pages.

Alors que jusqu'ici l'histoire récente du Chili avait été surtout examinée d'un point de vue économique ou institutionnel, cette thèse étudie le mouvement social, vu depuis la base. Scrutant le surgissement des formes d'autonomie ou d'auto organisation, appelées couramment Cordons industriels et Commandos communaux, l'auteur se demande si leur dynamique est contradictoire avec l'action du gouvernement de l'Unité populaire (UP) dirigé par le président Allende.
Malgré une posture humble - l'auteur ne prétend pas nous donner de la réalité chilienne autre chose "qu'un paysage peint par un artiste"(Michael Löwy) -, sa recherche minutieuse, basée sur des archives conservées à Paris (BDIC, Cedetim) et à Santiago - sans négliger les archives américaines récemment mises en ligne -, et sur de nombreuses entrevues avec les acteurs de cette histoire (du militant de base à l'ancien(ne) ministre) lui permet de nous faire pénétrer dans la complexité de cette expérience politique du début des années 1970, qui avait permis de penser un moment qu'un pays d'Amérique latine pouvait construire le socialisme en faisant l'économie de la violence.
Dans une première partie, il s'intéresse au contexte dans lequel se place cette expérience, retraçant par exemple la physionomie originale du syndicalisme chilien : la Centrale unique des travailleurs (CUT) est davantage une "instance morale" qu'un syndicat structuré localement, ce qui, le moment venu, favorise l'émergence des Cordons industriels. Ces formes de pouvoir s'inscrivent dans une tradition ouverte en 1905 puis en 1917 en Russie (les soviets), poursuivie en Allemagne en 1919 et en Italie en 1920, puis en Espagne en 1936. De même, l'étude des partis politiques est fouillée : un puissant Parti communiste très orthodoxe, partisan de la révolution par étapes et soutien absolu de l'expérience Allende, alors que le Parti socialiste, en pleine ascension, reflète davantage les aspirations, diverses, du peuple. Les chrétiens du MAPU se radicalisent à grands pas, et une partie de la jeunesse étudiante, fascinée par la révolution cubaine, se reconnaît plutôt dans le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR), une organisation dont le fonctionnement et les modes d'action sont détaillés minutieusement, entre verticalisme (grand pouvoir de la direction sur les militants) et encouragement aux luttes des "pobladores" (habitants des bidonvilles). De même, l'auteur met en perspective l'expérience Allende, y voyant une relance de la tentative d'"Etat de compromis" expérimentée de manière imparfaite au Chili jusqu'à la fin des années 1950. En encourageant la participation populaire, le gouvernement de S. Allende s'efforce d'incorporer le peuple à l'Etat, en quelque sorte.

Dans la deuxième partie, l'auteur étudie la mise en place par le gouvernement de la participation des travailleurs au pouvoir, par le biais notamment de l'Aire de Propriété sociale (APS), c'est-à-dire l'ensemble des entreprises nationalisées, ou des JAP (Juntas de abastecimiento popular), organisations des consommateurs. Mais le gouvernement de l'UP aura vite tendance à revoir à la baisse le nombre des entreprises nationalisées, alors que les travailleurs, confrontés à la mauvaise volonté d'un certain nombre de patrons, ont tendance à occuper leurs usines (les "tomas") et à demander leur nationalisation. Cette radicalisation ne se limite pas aux ouvriers, elle est le fait aussi des couches sociales les plus déshéritées (les "pobladores") qui occupent illégalement les terrains sur lesquels se trouvent leurs cabanes (les "campamentos"), où ils mettent en place des formes embryonnaires d'autogestion, comme à Nueva La Habana, encouragés par les militants du MIR.
C'est de cette conjonction entre secteurs des luttes ouvrières et secteurs sociaux dominés que sont nés les Cordons industriels (CI), étudiés dans la troisième partie. C'est avec beaucoup de précision que l'auteur décrit le Cordon Cerrillos-Maipu, ayant toujours le souci de ne pas surestimer ces organismes. A Santiago, quatre Cordons tout au plus fonctionnent régulièrement. Avec les Commandos communaux (CC), coordinations d'usines et de "campamentos", ce sont seulement des germes d'un véritable pouvoir populaire urbain qui apparaissent. Mais, face à un appareil d'Etat désarticulé, confronté aux difficultés économiques et au détachement des classes moyennes, ces formes d'auto-organisation, aussi imparfaites soient-elles, prennent de plus en plus d'importance, notamment lors de l'Octobre rouge (1972). Pendant la grève des camionneurs, le travail continue dans les usines grâce à eux, des initiatives sont prises en matière de ravitaillement, dans le cordon Vicuna Mackenna par exemple des magasins sont ouverts de force, et tous les dimanches est organisé un marché populaire ("feria popular"). Finalement, la crise d'octobre ne permettra pas la naissance d'un "pouvoir populaire constituant". Le gouvernement s'est employé à l'empêcher, bien que souvent, à la base, les militants de gauche - socialistes notamment - en aient été les acteurs. Mais ceux-ci sont en pleine contradiction : désireux d'encourager la formation d'un pouvoir populaire à la base, ils s'opposent en même temps à toute action qui risque de remettre en question l'Unité populaire, car beaucoup pensent que ce Président (Allende) et son gouvernement sont, malgré tout, "des leurs". Par ailleurs, l'auteur ne nous cache pas la fragilité de ces structures (CI et CC) aux traits paternalistes et caudillistes accentués. Il n'empêche que leur activité aura déclenché une mini révolution culturelle, stimulant la créativité des habitants dans les domaines de la chanson, de la poésie, du théâtre, de la peinture murale. Néanmoins, leurs journaux fabriqués artisanalement ne parviendront jamais à équilibrer, voire déséquilibrer en leur faveur la propagande menée par les adversaires de l'UP dans les médias dominants.

La quatrième partie envisage l'année 1973, jusqu'au coup d'Etat du 11 septembre. Bien que "dans la plupart des cas l'initiative provienne d'une poignée de militants plus que d'une volonté populaire massivement exprimée" - toujours le souci de l'auteur de ne pas surestimer ces organes -, les CI restent mobilisés et leur nombre augmente, en province en particulier. Dans une ville du centre du pays, Constitucion (25.000 habitants), au printemps 1973, ouvriers et "pobladores" parviendront même à obtenir le limogeage du gouverneur de l'Unité populaire au profit du président du Conseil communal, un militant de la Izquierda cristiana (IC). Cependant, face au "Tancazo", première tentative mal préparée de coup d'Etat (28-29 juin 1973), les CI ne seront capables de réagir que de manière défensive et non armée, par de nouvelles et nombreuses occupations d'usines. C'est à ce moment-là que le Parti communiste incite ses militants à intégrer les CI, mais dans le but de les "dompter", de les "inféoder" à leur parti et à la stratégie d'UP qui privilégie le dialogue avec la Démocratie-chrétienne et la collaboration avec les Forces armées, considérées comme loyalistes. Devant son échec, il tentera - sans résultats probants - de créer des cordons parallèles, persuadé du caractère "gauchiste" et même "trotskyste" des CI. Or, si en effet "l'exécutif dirigé par Salvador Allende a beaucoup de mal à chevaucher le mouvement social", on est loin de la naissance des soviets. En s'inspirant de Charles Tilly, l'auteur repère un répertoire d'actions collectives classiques : manifestations, occupations de rue, barricades, et surtout occupations d'usines. Des actions qui sont le fait d'une classe ouvrière jeune, travaillant dans des entreprises modernes, plus que d'un lumpen prolétariat (on pouvait être ouvrier et habiter dans un "campamento"). On assiste à la formation de la "conscience de classe et de l'orgueil ouvrier au Chili" (on retrouve ici l'influence des travaux de Michel Verret ainsi que ceux de E.P. Thomson, sur la classe ouvrière anglaise).
Les CI n'ont pas vraiment incarné une force de double pouvoir constituant, ainsi la Coordination provinciale des CI de Santiago n'a existé que sur le papier. Pourtant, le 4 septembre - pour le 3e anniversaire de l'arrivée au pouvoir de l'UP - 7 à 800.000 personnes défilaient devant devant le palais présidentiel de La Moneda en criant "Mano dura, presidente". Des plans de protection des CI ont été envisagés, mais aucune armée des CI n'a existé, et le rapide succès du coup d'Etat est là pour le prouver. La croyance de la majorité des militants en une aide possible des soldats et officiers de gauche en cas de putsch, de même que l'impassibilité d'un gouvernement "respectueux d'une légalité qui l'étranglait progressivement" ont rendu impossible toute résistance armée. En guise d'épilogue, une intéressante réflexion - que l'auteur a poursuivi ailleurs, lors d'un Colloque tenu à la BDIC en mai 2004 - est menée sur la mémoire du pouvoir populaire.

Resituant cette expérience dans le sillage des autres expériences latino-américaines et mondiales de "pouvoir populaire constituant", l'auteur observe en conclusion que les CI ne furent pas d'authentiques Conseils ouvriers, ils en sont restés à une phase de développement embryonnaire. Il avoue que ce travail de recherche approfondi lui a permis de remettre en question sa vision initiale, de réviser ses idées de départ, superficielles : "la révolution par en bas n'est pas parvenue à générer une pratique sociale et une direction politique autonomes suffisantes pour dépasser le projet étatiste de l'UP". En effet, la gauche chilienne a une relation de dépendance envers l'Etat et le gouvernement, une conception profondément étatiste du changement social, ce qui pose, plus largement, la question du rapport à l'Etat des mouvements de gauche. Ce travail permet, en tout état de cause, de baliser des pistes pour des travaux ultérieurs sur cette problématique.

Jean-Paul Salles

 

Vincent GREBY, Le nouveau Népal. Le pari d'une utopie , Paris, L'Harmattan, collection « Points sur l'Asie », 2010, 148 pages, 14 euros. Mars 2011*

Mots clefs : maoïsme – lutte armée – Népal.

Si Le maoïsme au Népal. Lectures d'une révolution (chroniqué sur ce site) était un ouvrage collectif proposé par des universitaires, ce livre synthétique est avant tout le travail d'un familier du sous-continent indien, ancien filmographe pour l'UNESCO.

Vincent Greby débute son propos par une présentation du pays, insistant en particulier sur sa grande diversité ethnique (32 langues y coexistent) et sur le poids de l'hindouisme et du système des castes. Les grandes étapes de l'histoire sont également retracées, de l'unification au XVIII ème siècle à la prise du pouvoir, au milieu du XIX ème siècle, de la famille Rana, titulaire du poste de Premier ministre durant un siècle, modernisant de façon limitée le pays en conservant ses caractéristiques féodales et autoritaires. Son renversement, au début des années 1950, par les efforts combinés du roi et du Parti du Congrès soutenu par Nehru ne conduisit finalement qu'à un nouvel absolutisme, ne conservant qu'une démocratie à la base. C'est à la suite de la transition démocratique conduite au début des années 1990, qui vit les communistes participer au gouvernement, que le Parti communiste maoïste népalais entra en résistance en lançant une guerre populaire en 1996. Considérés comme terroristes par les Etats-Unis et leurs alliés, les combattants maoïstes obtinrent finalement la victoire en 2008 via un véritable processus constituant et l'abolition de la monarchie séculaire.

Au-delà de ces éléments essentiels de contextualisation, Vincent Greby se penche plus en détails sur le programme appliqué par la guérilla entre 1996 et 2004, en s'appuyant sur de nombreux cas concrets et locaux. La réforme agraire, passant par la confiscation de terres et la création de coopératives, semble n'avoir été accompagnée que d'un nombre limité d'abus. En revanche la politique éducative dans le primaire et le secondaire, conçue comme une arme de la guerre civile, s'apparente clairement à un endoctrinement politique d'un autre temps, l'alphabétisation des populations ne faisant pas le poids face à l'opposition des populations et l'intense répression qu'elle engendra. V. Greby aborde également le contrôle des industries (avec 18 heures de travail quotidien pour les usines), la mise en place d'une justice instantanée accompagnée d'une importante participation populaire (sur laquelle il manque néanmoins quelques analyses de jugements précis), l'interdiction du tabac et de l'alcool (sa consommation étant visiblement un véritable problème de santé publique), la lutte forcenée contre le système des castes et les réels efforts d'émancipation des femmes (la fin des mariages arrangés étant toutefois accompagnée du nécessaire accord du Parti pour convoler !).

Autres développements importants, ceux qui concernent les « chantiers du pouvoir » depuis 2008. La situation est en effet loin d'être stabilisée, l'agitation demeurant chronique, souvent violente, et s'accompagnant même d'une agitation régionaliste dans la région capitale du Teraï. Les problèmes rencontrés, tels la réinsertion des combattants (dont des enfants soldats), la crue destructrice de la Kosi River ou la gestion de lieux de culte hindous comme Pashupatinath (sanctuaire dédié à un avatar de Shiva) ont d'ailleurs conduits à la chute du gouvernement des maoïstes, désormais opposition parlementaire. Vincent Greby n'en liste pas moins les apports réels du nouveau régime (1), ainsi de l'émergence d'un vrai contre-pouvoir judiciaire, des projets d'une éducation publique, gratuite et obligatoire (le système éducatif actuel étant ultra libéralisé) et des progrès dans la réduction des discriminations. Le dernier chapitre est également attrayant, même s'il ne constitue qu'une mise en bouche. Il est en effet consacré au naxalisme indien, né à la fin des années 1960 et qui a réussi, en dépit de scissions et de luttes de fractions d'une complexité ahurissante, à s'implanter en profondeur, engendrant une répression étatique croissante. Il s'agit là d'un phénomène régional majeur, puisque les maoïstes du sous-continent ont créé une structure commune depuis 2001 (le CCOMPSA) et un véritable red corridor de territoires en lutte.

Pour riche et intéressant qu'il soit, Le nouveau Népal souffre malheureusement d'un style loin d'être toujours fluide, ni même toujours correct, et de trop nombreuses fautes non corrigées.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Refusant l'étiquette de terroriste pour qualifier les maoïstes népalais, et parlant même d'exemple au sujet de ce nouveau Népal, il appelle paradoxalement à une « phase thermidorienne » de la révolution…

 

Daniel HERARD, Cécile RAIMBEAU, Argentine rebelle. Un laboratoire de contre-pouvoirs , Paris, Ed. Alternatives, 2006. juin 2007*

La situation de banqueroute économique de l'Argentine au début des années 2000 a suscité la réalisation de plusieurs films et la publication de nombreux ouvrages (notamment Moreno, Almeyra, Chesnais & Divès). Cet ouvrage à quatre mains ajoute deux aspects spécifiques aux ouvrages déjà disponibles. La première, la plus immédiatement visible, est que le livre est le résultat du travail d'un auteur et d'un photographe. Toute la partie centrale est donc illustrée de photographies réalisées par Daniel Hérard sur les mobilisations dont il est question dans le texte. Réalisées en noir et blanc, ces photos permettent de donner de la chair et du sang aux commentaires. Présents durant de longues périodes en Argentine, les photographies de Hérard permettent de toucher du doigt de nombreuses situations. Elles raviront les admirateurs du journalisme de photoreportage et d'investigation car ces photos tranchent largement avec ce que la presse nous avait donné à voir. De la belle ouvrage, du bon travail. On rêverait de pouvoir contempler ces images, en grand format, dans le cadre d'une exposition. L'objectif du livre étant de présenter les divers visages de l'Argentine rebelle, les textes détaillent un certain nombre de situations et d'expériences. Après une présentation générale sur la situation socio-politique de l' Argentinazo , la journaliste expose quatre expériences. Celle du troc et de l'économie alternative constitue le premier reportage, suivi par la manière dont une communauté s'est mobilisée pour pallier la déficience des services publics de transport en affrétant un bus, puis en créant une compagnie d'autocars. Le chapitre suivant expose le cas du redémarrage de deux entreprises tout à fait différentes, un grand hôtel du centre de Buenos Aires et une fabrique de céramique, sous la direction de ses employés, les patrons ayant disparus. Enfin, l'ouvrage se conclut par un aperçu de l'organisation des organisations de chômeurs, les piqueteros qui se lancent dans l'organisation communautaire d'artisanat alternatif. Si la dimension informative et journalistique de ces plongées dans la réalité des expériences argentines se révèle des plus passionnantes, en revanche, l'analyse développée tout au long du livre prête à la discussion. En effet, nourries par les ouvrages de Negri et Holloway (qui attend toujours son éditeur en français), ces analyses laissent entrevoir toutes les difficultés qu'un mouvement social aux facettes multiples peut rencontrer quand il déploie son action aux marges du système socio-politique. Le bilan des différentes expériences rapportées ici apparaît en effet comme une série d'échecs successifs ou, au minimum, très limités. Comment en effet envisager une organisation de type communautaire des rapports sociaux sans appropriation sociale des moyens de production ? Comment faire fonctionner une entreprise en autogestion quand les rapports de propriétés son maintenus et que la menace d'une expropriation par les anciens patrons pèse en permanence sur les travailleurs ? Comment assurer l'autonomie d'expériences sociales en faveur des plus démunis sans rompre avec le fonctionnement du capital ? Comment penser que l'Etat va laisser se développer des tentatives visant à l'abolir sans réagir ? Les expériences décrites ici s'apparentent plus au développement d'une économie d'autosubsistance pour échapper à la plus noire des misères ou à la simple famine qu'à une réelle alternative sociétale. D'autres mondes sont sans doute possibles, ainsi que le proclame cet ouvrage. En revanche, on a plus de doutes sur le fait qu'ils existent déjà, si l'on se penche sur les difficultés et les impasses dans lesquels semblent plongés la plupart des expériences rapportées dans ce livre.

G.U.

Almeryra Guillermo, Rébellions d'Argentine , Syllepse, 2006

Chesnais François, Divès Jean-Philippe, Que se vayan todos ! , Nautilus, 2002

Holloway John, Change the world without taking power, London, Pluto press, 2005

Moreno Hugo, Le désastre argentin , Syllepse, 2005

Negri Toni, Hardt Michael, Multitude , La Découverte, 2004

 


 

François HOMBOURGER, Makhno. L'Ukraine libertaire, 1918-1921, Editions libertaires et éditions du Monde Libertaire, 2002, 2 vol, 71 p chaque tome.

Ce n'est certes pas pour son graphisme d'avant-garde que cette BD est à lire. Sans doute pas non plus pour son contenu analytique : réussir à présenter la révolution russe comme un " coup d'état des bolcheviques " (p. 6) ou affirmer que de 1917 à 1991 c'est le même régime dictatorial et totalitaire qui a régné (p.7) relève carrément de l'aveuglement historique le plus régressif. Reste une belle histoire, sans faille et sans bavure, celle de l'épopée révolutionnaire d'un chef de guerre charismatique aux relents libertaires, Makhno. A partir d'un scénario romancé, s'appuyant sur les travaux d'Alexandre Skirda (1), le dessinateur-scénariste nous narre par les menus les faits et gestes du dirigeant des révoltes paysannes ukrainiennes. Le contexte de la guerre civile est assez fidèlement rendu, fait d'une violence sans nom, que quelques grands romanciers russes ont su restituer en leur temps. Si la dimension romanesque (un spartakiste allemand s'engageant dans la Makhnovtchina après avoir tâté du bolchevisme via l'Armée rouge, tombant amoureux d'une blonde ukrainienne et finissant ses jours en Espagne au milieu des années 30) est suffisamment rocambolesque pour rythmer le récit, on est en droit de s'interroger sur la finalité d'une telle BD, à vocation explicitement politique. Si l'on s'appuie sur la couverture de chacun des deux volumes, c'est essentiellement la dimension épique et guerrière du personnage de Makhno qui domine. Est ce un acte manqué qui a échappé à l'auteur ou une manifestation du refoulé historique ?

(1) Skirda (Alexandre), Nestor Makhno, le cosaque libertaire (1888-1934). La guerre civile en Ukraine (1917-1924), Ed. de Paris, 1999 ; Les cosaques de la liberté. Nestor Makhno, le cosaque de l'anarchie et la guerre civile russe, 1917-1921, J. C. Lattès, 1985.

Georges Ubbiali.

 

 

Pierre JENNY, Du noir au rouge. La mémoire ouvrière fribourgeoise à travers la vie et les écrits de Joseph Meckler (1870-1914), Fribourg (CH), Université de Fribourg, 2005, 261 p. octobre 2006*

Issu d’un mémoire universitaire, cet ouvrage retiendra l’attention de l’historien social, curieux de ce qui se passe au-delà de l’hexagone. Le point de départ est la découverte dans les archives d’un livre de mémoires, inédites, même si elles étaient destinées à publication au départ, d’un ouvrier de Fribourg. Cet ouvrage se révèle particulièrement intéressant et riche car il porte sur une période de quarante années. Ajoutons que ces pages sont l’œuvre, non d’un dirigeant du mouvement ouvrier, mais de ce qu’on pourrait appeler un militant de base. C’est une des limites de ce travail, car Jenny ne s’interroge guère sur les conditions de la possibilité d’existence d’une parole ouvrière de ce type, même s’il remarque bien son caractère rare. D’autant plus rare que ce Joseph Meckler n’a été scolarisé que durant deux années, à partir de 15 ans et que, de surcroît, éduqué en allemand, il écrivit en français ! Ces quelques notations indiquent bien le caractère assez inattendu du document de départ. Composé de brouillons de conférences, d’articles, de lettres, ces mémoires ne sont pas éditables en tant qu’ouvrage, selon Jenny. Il va en revanche utiliser ce matériau documentaire pour proposer une approche de l’histoire sociale et ouvrière de la ville de Fribourg, ville et canton réputés pour être des fiefs de la droite conservatrice.
Le propos se déploie au fil de quatre temps (autant de chapitres), 1870-1884, 1884-1894, 1895-1905, 1905-1914 sur une structure similaire, ce qui fait une des originalités affirmées de l’ouvrage. Dans un premier temps, Jenny propose un aperçu du mouvement ouvrier de Fribourg : La société des arts et métiers, La section fribourgeoise de la Fédération jurassienne dans la première partie ; Le cercle des travailleurs, dans la deuxième période et, sous une forme modifiée, dans la troisième ; enfin, le Parti socialiste fribourgeois, qui va devenir la structure autour de laquelle s’agrégeront les différentes formes d’organisations ouvrières. Dans un second moment, Jenny présente les deux forces politiques structurantes du paysage politique jusqu’en 1905, les radicaux et les conservateurs. Alors que les radicaux soutiennent les organisations ouvrières, pour mieux les encadrer dans une perspective paternaliste, les conservateurs au contraire s’y opposent et créent leurs propres structures, de nature catholique. La possession de la mairie ou du canton est vitale pour ces forces politiques puisque c’est grâce à elles qu’elles parviendront à fournir du travail à « leurs » ouvriers.
Le troisième moment de la démonstration se concentre sur la personnalité de Joseph Meckler lui-même. S’il n’a jamais accédé aux fonctions dirigeantes du mouvement socialiste (il terminera d’ailleurs sa vie professionnelle victime de l’ostracisme patronal, ce qui le privera de sa retraite), en revanche son évolution politique est beaucoup plus nette. Militant du courant libertaire à la Fédération jurassienne dans ses jeunes années, il se rapproche ensuite du socialisme « légalitaire », c’est-à-dire qui prône la participation électorale. Il sera d’ailleurs adhérent du PS au niveau national, avant même la création (en 1905) du PS fribourgeois. Enfin chacune des parties du livre se termine par des extraits des mémoires de Meckler. On retiendra que son langage fleuri est fortement marqué (plus au début qu’à la fin) par de nombreuses allégories et un vocabulaire empruntant largement aux valeurs religieuses, bien qu’il fût lui-même non-croyant. Si Meckler demeure un militant sans visage, Jenny n’ayant pas réussi à retrouver de photographie de lui, le livre est néanmoins orné de quelques rares illustrations, dont des manifestations du 1er mai dans la région fribourgeoise.

Georges Ubbiali

 

 

David D. JOYCE, Howard Zinn, a radical american vision, Prometheus Books, 2003, 268 p., 25US$.

Howard Zinn est une des figures historiques de la gauche radicale états-unienne, peut-être, en termes de notoriété, l'égal de son ami Chomsky (qui signe d'ailleurs la préface de cette biographie). Pourtant, Zinn n'a pas en France l'aura qui est la sienne dans son pays, et ses écrits ont eu beaucoup plus de mal à franchir l'Atlantique que ceux de son compère linguiste : son Histoire populaire des Etats-Unis n'a été traduite en français qu'en 2002, alors que, originellement parue en 1980, elle était depuis longtemps devenue un classique aux Etats-Unis. Sa seule autre œuvre traduite en français à l'heure actuelle est une de ses pièces de théâtre, hilarante au demeurant : Marx, le retour - Marx in Soho en version US -. Il faudra donc sans doute attendre très longtemps avant que cette biographie soit importée dans l'hexagone, si elle est jamais traduite…
Il s'agit là avant tout d'une biographie intellectuelle. Certes, on apprend ce qu'il faut savoir de la vie d'Howard Zinn, mais dans la perspective évidente de comprendre son œuvre : naissance par exemple à New-York, en 1922, dans une famille d'immigrés juifs paupérisés, ce qui le dote dès son plus jeune âge d'une conscience de classe aiguisée et d'un scepticisme radical par rapport au mythe états-unien de l'enrichissement par le travail. Son radicalisme politique lui vient d'une participation en 1940 à une manifestation communiste sévèrement réprimée par la police - autant pour un autre mythe états-unien, celui du pays de la libre expression ... De libéral, il devient alors radical : le problème n'est plus dans la perversion du modèle, mais dans le modèle lui-même, et son œuvre va donc avant tout consister à démythifier cette Amérique qui est la sienne.
Il commence ses études universitaires, en histoire et en sciences politiques, après avoir servi dans l'aviation pendant la deuxième guerre mondiale. En 1956, il déménage à Atlanta, en Géorgie, où il enseigne dans une école pour femmes afro-américaines. Cette situation un peu en marge du circuit classique de l'enseignement a été pour lui un gage de sécurité en ces temps de maccarthysme et de chasse aux sorcières. Après une thèse sur LaGuardia, un politicien progressiste de l'entre-deux guerres, ses premiers livres, dans les années 60, sont consacrés à l'histoire des Etats du Sud et à la déségrégation en marche, en appuyant sa grille d'analyse sur son activité militante dans le mouvement des droits civiques. Il est d'ailleurs congédié pour avoir trop ostensiblement soutenu l'agitation étudiante, et il en profite pour écrire New Deal Thought [La pensée New Deal], une critique de gauche de l'ère Roosevelt. Il est embauché en 1964 à l'université de Boston, où il enseigne jusqu'à sa retraite en 1988, malgré un conflit permanent et exacerbé avec son administration.
A Boston, les cours d'Howard Zinn sont très fréquentés par les étudiants, partiellement du fait de ses talents d'enseignant, partiellement aussi du fait de la faible charge de travail qu'il exige de ses élèves et de son système d'évaluation, jugé laxiste par ses collègues... Il s'engage contre la guerre du Vietnam et, en 1967, publie Vietnam, the logic of withdrawal [Vietnam : la logique du retrait], puis, en 1968, Disobedience and Democracy [Désobéissance et démocratie], véritable manifeste de la logique de désobéissance civile. En 1970, avec The politics of History, il bataille contre ce qu'il appelle le " mythe de l'objectivité " en Histoire, et se fait le défenseur d'une Histoire engagée dans le présent. Il critique les historiens " académiques et nécrophiles " qui n'aiment le passé que lorsqu'il est bien mort et sans enjeux immédiats. Citant Tolstoï, il les présente comme " un homme sourd qui répond à une question que personne ne lui a posée ".
En 1973, son Postwar America, sur les Etats-Unis des années 50 et 60, est le premier livre " révisionniste " à remettre en cause la présentation unilatérale de la seconde guerre mondiale comme une " guerre juste ". Il essaie également de comprendre pourquoi, précisément au moment où les Etats-Unis deviennent la principale puissance mondiale, le consensus intérieur s'effrite et s'effondre, sous l'action du mouvement des droits civiques et de la révolte de la jeunesse. En 1974, Justice in everyday life : the way it really works [La justice dans la vie quotidienne : comment cela fonctionne réellement] est un livre abolitionniste qui s'efforce de démontrer l'inconstitutionnalité de l'emprisonnement. Il vient ensuite à plusieurs reprises en France avec Herbert Marcuse pour enseigner à Paris VIII Vincennes.
C'est en 1980 qu'il publie son œuvre majeure, A people's history of the United States [Une histoire populaire des Etats-Unis]. Le livre s'appuie sur beaucoup de citations, en partant du principe que si les gens font leur propre histoire, ils doivent aussi pouvoir la dire eux-mêmes. Un extrait - fameux - de l'introduction résume les conceptions épistémologiques d'Howard Zinn, que l'on pourrait qualifier sans nuance péjorative de " partisanes " :

" Je préfère tenter de dire l'histoire de la découverte de l'Amérique du point de vue des Arawaks, l'histoire de la Constitution du point de vue des esclaves, celle d'Andrew Jackson vue par les Cherokees, la guerre de Sécession par les Irlandais de New-York, celle contre le Mexique par les déserteurs de l'armée de Scott, l'essor industriel à travers le regard d'une jeune femme des ateliers de Lowell, la guerre hispano-américaine à travers celui des Cubains, la conquête des Philippines telle qu'en témoignent les soldats noirs de Lusón, l'Age d'Or par les fermiers du Sud, la Première Guerre Mondiale par les socialistes et la suivante par les pacifistes, le New Deal par les Noirs de Harlem, l'impérialisme américain de l'après-guerre par les péons d'Amérique Latine, etc. "

Son livre suivant, Declarations of Independence ne paraît qu'en 1990, deux après sa retraite de l'université. Par la suite, Howard Zinn n'a plus publié qu'un récit autobiographiques ( You can't be neutral on a moving train [On ne peut pas être neutre dans un train marche], en 1994, ainsi que des compilations d'écrits précédents ou de différents articles, témoignant de son activité jamais démentie d'éternel militant, même si celle d'historien-chercheur semble aujourd'hui arrivée à son terme. D'où, d'ailleurs, la légitimité d'une telle biographie intellectuelle, en forme de compte-rendu et de bilan du trajet d'un historien qui a bousculé plus que tout autre la discipline historique aux Etats-Unis, en mettant la notion d'engagement au cœur de ses recherches, de son enseignement et sa démarche épistémologique.

Yann Kindo.

 

 

J. MASSARDO, A. SUAREZ-ROJAS (coord.), América Latina: mosaico cultural. Repères de culture générale, Ellipses, Paris, 415 pages, 2005, 29,50 euros.

Suite à leurs « notes de cours sur la Civilisation latino-américaine » publiées chez le même éditeur (en 2000), ces deux historiens chiliens présentent au public français hispanophone, un ouvrage didactique et fouillé sur la riche mosaïque qu’incarne les Amériques latines contemporaines. Une trentaine de spécialistes, la plupart latino-américains, sont ainsi mis à contribution, apportant leur pierre à un édifice forcément incomplet, mais pourtant déjà accompli. Chaque article est précédé d’une introduction en français, accompagné de quelques mots de vocabulaire traduits et d’une bibliographie. D’ailleurs, c’est bien plus qu’une mosaïque « culturelle » qui est ici présentée. On y croise tout d’abord une synthèse des problèmes économiques qui assiègent l’Amérique latine et en particulier celui de la dette externe, qui subordonne la région au système financier international. Plusieurs moments historiques ou penseurs importants sont également abordés, sans prétendre à l’exhaustivité : la résistance des indigènes Mapuche qui, après trois siècle de guerre, continuent à s’opposer aux Etats argentin et chilien, les luttes des esclaves noirs au Brésil, la révolution mexicaine, Salvador Allende, Perón, Mariategui, José Marti… Dans le champ des représentations et de l’art, cette mosaïque nous emmène sur les berges du christianisme latino-américain, de la littérature, du cinéma, des moyens de communication, en passant par la peinture (tel le « muralisme » incarné par des artistes militants comme Diego de Rivera), et ce jusqu’aux thématiques originales du tango argentin, de l’herbe maté (le fameux « thé des jésuites » tant apprécié par le « Che » Guevara) ou encore de la culture footballistique latine, écartelée entre sociabilité populaire et marchandisation mondialisée. Il y a donc bien une forte diversité dans cette présentation, à l’image du continent lui-même. Néanmoins, une certaine unité surgie de l’ensemble et elle est portée par le parti pris critique de chacun des auteurs, qui semblent partager - depuis des horizons différents - un certain rejet de la globalisation néolibérale. Et ce n’est pas un hasard, si ce livre s’achève avec une série de réflexions concernant les problèmes actuels de l’Amérique latine et la nature même des démocraties latino-américaines : à savoir des systèmes sociopolitiques issus de « transitions » inachevées, qui font suite à une longue nuit de dictatures, et où s’enchevêtrent impunité, capitalisme néolibéral, hégémonie des élites avec des formes mutilées de participation démocratique, pourtant durement acquises. Une fois n’est pas coutume, les quelques repères ici rassemblés ne se ferment pas sur une conclusion générale et c’est tant mieux, car l’histoire de l’Amérique latine ne saurait se résumer d’un coup de crayon ! Comme le souligne Michael Löwy, les peuples de la région n’ont pas dit leur dernier mot, alors que les résistances au néolibéralisme sourdent de toute part, à la recherche d’alternatives sur la voie d’un autre monde possible.

Franck Gaudichaud.

Voir : www.editions-ellipses.fr

 

Arno J. MAYER, De leurs socs, ils ont forgé des glaives. Histoire critique d'Israël , Paris, Fayard, 2009 (2008 pour l'édition originale), 646 p., 27 €. Octobre 2009*

Mots clefs : juifs - Palestiniens - Israël.

Arno Mayer, historien reconnu - nous avions en son temps rendu compte de son étude parallèle des violences durant les révolutions française et russe, Les Furies (1) -, donne avec cette étude un livre passionnant. Parti pour rédiger ses mémoires, ce « juif non juif », ainsi qu'il se qualifie lui-même, reprenant l'expression d'Isaac Deutscher, en est finalement venu à reprendre le fil de l'histoire de la colonisation juive en Palestine et en Israël tout au long du XXème siècle. Sans condamner le sionisme dans son ensemble, mais en s'inscrivant dans la lignée de sionistes dissidents (Ahad Haam, Judah Magnes), favorables au dialogue entre juifs et arabes et à la fondation d'un Etat binational, Arno Mayer, dans des prolégomènes longs et partant un peu dans tous les sens, stigmatise la violence déployée par l'Etat israélien, des Palestiniens chassés de leurs terres en 1948 jusqu'aux efforts de colonisation dès 1967. A ses yeux, « … Israël est devenu un Etat terroriste ou voyou (…) » (p.68). Insistant beaucoup sur la contextualisation et sur les responsabilités de l'Occident, le projet sioniste s'inscrivant selon lui en plein dans le colonialisme européen, il en profite également pour relativiser la menace iranienne actuelle, et plus généralement la place de la religion musulmane, derrière laquelle se dissimulent bien d'autres motivations plus matérialistes. Il n'en reste pas moins que ces prolégomènes conservent un statut quelque peu ambigu, hésitant entre introduction et conclusion.

Dans le récit chronologique qui suit, Arno Mayer ne se livre pas à un historique détaillé, choisissant en réalité de centrer son propos sur un certain nombre de faits et de personnes, insistant surtout sur la géopolitique. On ne trouvera donc ni une étude pointue des origines du sionisme et de son organisation, ni un exposé de l'histoire intérieure d'Israël. Il n'en reste pas moins que son livre se lit avec énormément d'intérêt, permettant de voir que la question des arabes de Palestine fut dès le départ négligée par les leaders sionistes, ceux-ci ayant toujours réussi à s'attirer la protection d'abord de la Grande-Bretagne, puis, avec la guerre froide, des Etats-Unis. Les affrontements entre colons juifs et Palestiniens se produisirent dès les années 1920, culminant à la fin de la décennie lors de la première intifada, puis avec la seconde de 1936 à 1939. Arno Mayer montre également très bien que durant la même période de l'entre-deux-guerres, les idées d'un Jabotinski, partisan d'un nationalisme plus violent et d'un transfert des populations arabes, ont finalement été reprises par les principaux dirigeants sionistes. Ces derniers, n'hésitant pas à se servir de la violence terroriste des plus extrémistes d'entre eux, apparaissent comme loin de l'image d'agressés qu'ils voulaient donner : ni en 1948, où l'extension du territoire prévu par l'ONU était programmée, ni en 1967, où l'initiative de la guerre est de leur responsabilité, toujours dans l'optique de repousser leurs frontières, aboutissant par là même à radicaliser la résistance palestinienne et à accélérer la maturation de leur sentiment national.

La militarisation de l'Etat et son confessionnalisme de plus en plus marqué sont le fruit de cet aveuglement, visible également dans les accords d'Oslo, considérés avec beaucoup de dédain par Mayer. Pas d'idéalisation non plus de l'ONU : absence de réelle impartialité, inégalité du projet de répartition de 1947, pression des Etats-Unis pour obtenir des votes favorables, absence d'une force d'interposition en 1948, sa responsabilité est clairement engagée, tout comme celle des pays arabes de la région, à commencer par la Jordanie, plus préoccupée de l'extension de son territoire que des revendications palestiniennes. Quant aux dirigeants d'Israël, ils apparaissent pleins d'arrogance, recherchant en toute occasion le fait accompli. L'accent mis sur les sionistes partisans du dialogue et de la solution binationale permet en tout cas de redécouvrir une voie étroite et les carrefours d'une histoire qui aurait pu être autre. Curieusement, toutefois, Mayer n'aborde absolument pas les analyses marxistes de la question, à commencer par celles des trotskystes (la IVe Internationale ayant aussi défendu l'idée d'un seul Etat (2)). Il est également dommage que le récit s'arrête à la veille du 11 septembre 2001, obligeant à revenir ensuite aux prolégomènes de départ… Un tableau de la situation qui mérite assurément le détour.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Voir la recension dans Dissidences-BLEMR n°11, juin 2002, p.40.

(2) Voir pour plus de précisions les Cahiers du CERMTRI n°63 et 132.

 

Emilio MENTASTI, La « Garde rouge » raconte. Histoire du Comité ouvrier de la Magneti Marelli (Milan, 1975-1978) , Paris, Les nuits rouges, 2009, 232 p., 12 €. Avril 2010*

Mots clés : Automne chaud, opéraïsme, Italie, autonomie ouvrière, histoire sociale, marxisme, Lotta continua ouvrier, grève, syndicalisme 

     Il faut tout d'abord souligner la belle constance avec laquelle les Nuits rouges publie une nouvelle fois un livre sur l'autonomie ouvrière italienne. Après La Fiat aux mains des ouvriers (voir le compte rendu sur ce site), voici donc une autre monographie, publiée en 2000 en Italie. Il s'agit donc d'un travail d'historien et non d'un témoignage direct de la part d'un acteur, même si ce dernier, en particulier dans son introduction, ne cache pas son adhésion à l'objet dont il souhaite faire l'histoire. La Magneti Marelli est une entreprise travaillant essentiellement pour l'automobile, fondée après l'effondrement du fascisme, avec l'aide de fonds apportés par la Fiat. C'est une entreprise très riche du point de vue de l'histoire syndical et ouvrière. Le chapitre deux retrace ainsi avec minutie les multiples luttes de cette usine, d'autant mieux connues qu'il existe un travail de référence, dans lequel Mentasti reconnaît avoir largement puisé (Pizzorno Alessandro, Lotte operaie et sindicato in Italia : 1968-1972 , Il Mulino 1974). Ce chapitre est particulièrement nourri et intéressant précisément parce qu'il permet de dépasser une vision réductrice qui ne verrait l'apparition de formes de conflictualités radicales qu'à partir de 1968.  Le lecteur peut ainsi suivre sur plusieurs années comment se construit un rapport de forces entre les ouvriers et leurs organisations syndicales et la direction de l'entreprise. Peu de temps avant 1968 arrive une nouvelle générations de jeunes ouvriers dont les aspirations rencontrent l'intervention de groupes d'étudiants radicaux. L'intervention à l'extérieur de l'usine de ces étudiants sera décisive pour la constitution d'organes de bases au sein de l'entreprise, sous la forme d'un comité de lutte. Ce comité de lutte éclatera d'ailleurs rapidement, ses principaux animateurs devenant des acteurs du renouveau du syndicalisme qui se manifeste à cette période en Italie. Dans les années qui suivent, c'est cette équipe de jeunes syndicalistes de la FIOM (fédération de la métallurgie de la CGIL) qui sera à l'initiative des principales grèves (3 semaines en 1970, plusieurs semaines de nouveau en 1971, au total 6 conflits entre 1968 et 1972). Bien que l'auteur ne s'étende pas vraiment sur ce paradoxe, c'est sur la base d'une usine très fortement syndiquée (plus de 60% des ouvriers ont organisés), animé par des syndicalistes combatifs, que va naître un comité ouvrier. En fait la compréhension du paradoxe réside sans doute dans l'existence d'une cellule de Lotta continua au sein de l'entreprise. Cellule qui rassemble plus de 30 militants (l'entreprise compte environ 5000 travailleurs). LC occupe donc une place prépondérante dans le développement de ce comité ouvrier, dont les racines plongent au cœur des ateliers et des départements de l'usine au milieu des années 70. Mais très rapidement, cette garde rouge, va évoluer dans le sens d'une radicalisation et d'une militarisation de son combat. Les actions proposées, sont certes d'un niveau de radicalité particulièrement élevés (par ex. développement de la pratique des auto-réductions), mais de moins en moins en lien avec la conscience des travailleurs. La répression et la défaite  de l'autonomie ouvrière seront au bout du chemin.

     Il faut hélas noter que l'analyse à laquelle on pouvait s'attendre de la part de l'auteur fait place au fil des pages à un récit très descriptif et chronologique, qui rend la lecture assez éprouvante. De ce point de vue, si l'esprit du titre est avéré, La garde rouge raconte , l'intérêt du lecteur, lui faiblit rapidement au fil d'un troisième chapitre qui représente à lui seul plus de la moitié du livre. Si les références à la documentation sont très nombreuses et précises, on regrettera en revanche que Mentasti n'ai pas cru bon que proposer une bibliographie finale, après plus de 250 notes, dont les 2/3 concerne le seul troisième chapitre. On repose donc le livre une fois lu avec un profond sentiment d'inachèvement, malgré l'intérêt soulevé par le thème.

Georges Ubbiali 

 

DVD Messali Hadj. Une vie au service du peuple algérien , 2006. juillet 2007*

Ce DVD, réalisé par les Amis de Fraternité , le journal du Parti des travailleurs algérien, en collaboration avec leurs camarades du CCI (Comité communiste internationaliste) du Parti des travailleurs français (PT), comble un manque en proposant un documentaire sur Messali Hadj, le fondateur du nationalisme algérien moderne. Conçu selon un enchaînement chronologique, il mêle images d'archives, dont des films (sans son, malheureusement) totalement inédits sur le leader algérien datés de 1953 et réalisés à Niort par Henri Peulet, militant trotskyste du PCI majoritaire, des vues actuelles et de nombreux témoignages, essentiellement ceux d'acteurs de l'époque. Un texte explicatif, rédigé par Jean-Marc Schiappa et Benny Malapa, lie l'ensemble. Quelques bandes datant également de 1953 permettent en outre d'entendre la voix de Messali Hadj prononçant des discours, dont l'hommage qu'il lut lors des obsèques de son épouse à Neuves-Maisons, près de Nancy. L'itinéraire politique de Messali est honnêtement retracé, dans une optique vulgarisatrice qui ne permet pas de rentrer dans les détails et insiste surtout sur la praxis militante. Le combat avant-gardiste de Messali est ainsi souligné, avec, outre la création du drapeau algérien, les mots d'ordre d'indépendance totale de l'Algérie et d'élection au suffrage universel d'une Assemblée constituante souveraine qui étaient défendus dès l'entre-deux guerres. La répression qu'il eut à subir de la part de tous les gouvernements successifs, y compris celui du Front populaire, est également rappelée.

Un des points particulièrement intéressants de ce DVD, bien que trop peu développé, consiste dans les témoignages de plusieurs anciens militants du mouvement de Messali, dont Mustapha Ben Mohamed, devenu ensuite trotskyste : outre l'évocation de leur militantisme, ils témoignent des débuts de la guerre d'Algérie, de leur emprisonnement et des tortures subies. Annie Cardinal, Georges Bardin et Pierre Lambert évoquent quant à eux le soutien apporté par le PCI majoritaire au Mouvement nationaliste algérien (MNA), entre autre par le transport d'argent, et Jean-Marc Schiappa représente le contrepoint de l'historien. Néanmoins, ce DVD militant, s'il témoigne d'une profonde sincérité et d'un hommage mérité rendu à la figure de Messali Hadj, présente également certaines faiblesses. Outre quelques points de vue discutables et discutés (les 45000 morts lors des massacres de Sétif et Guélma en 1945), les choses sont essentiellement vues sous un angle très positif, et le documentaire s'avère trop rapide sur la période de la guerre d'Algérie, les années de 1958 à 1962 (puis de 1962 à 1974, année de la mort de Messali) étant totalement négligées. Par ailleurs, il aurait été intéressant de mettre à contribution d'autres acteurs et historiens, comme Jacques Simon, un des incontestables spécialistes de Messali Hadj (mais qui ne fait plus partie du courant incarné par le CCI du PT). De même, plutôt que de conclure le DVD sur une brève table ronde de jeunes militants du PT algérien expliquant ce qu'évoque pour eux Messali et une intervention de Louisa Hanounn, pourquoi ne pas avoir mentionné (avec images à l'appui, toutes les communications ayant été filmées) le colloque tenu à Tlemcen en 1999 sur Messali Hadj ?

Jean-Guillaume Lanuque

 

Mexique(s) insurgé(s). Janvier 2011*

Mots clefs : Mexique, Zapatisme, Mouvements agraires, guérillas

Première grande révolution du XX° siècle, la révolution mexicaine est l'un des « monuments » de l'Amérique latine contemporaine et l'accoucheuse du Mexique moderne. Cet immense conflit social, qui est aussi guerre civile, fait ses premiers pas sept ans avant la prise du palais d'hiver par les Bolcheviks à Petrograd et initie ainsi le « court vingtième siècle » : le siècle des « masses » populaires, paysannes et ouvrières, qui s'affirment avec force comme de nouveaux acteurs politiques et sociaux autonomes. Durant ces dix années (1910-1920), et pour la première fois dans l'histoire agraire latino-américaine, petits paysans et sans terres, métis et indigènes, vont mettre sur le devant de la scène leurs revendications historiques et mener une lutte organisée et armée afin de les défendre face à un régime militaire corrompu mais aussi à d'autres secteurs sociaux aspirants à prendre le pouvoir (la bourgeoisie libérale particulièrement). En butte à de grands propriétaires fonciers, mais aussi à l'expansion du capital nord-américain, Emiliano Zapata et des milliers d'autres leaders agraristes régionaux tentent de renverser l'ordre multiséculaire qui dominent les campagnes et proposent d'autres formes d'organisation sociale, sans toutefois parvenir à leur donner une ampleur nationale et notamment à faire la jonction avec un mouvement ouvrier naissant (1). Néanmoins, le zapatisme et son « Plan de Ayala » (1911) a impulsé une dynamique radicale de répartition des terres et d'organisation politique qui a un écho jusqu'à nos jours dans tout le continent. Sans aucun doute, si la révolution russe a eu une force de propulsion qui a marquée toute l'histoire contemporaine européenne (et au-delà), il en est de même pour la révolution mexicaine avec l'Amérique latine. Non seulement cette dernière a forgé, à feu et à sang, le Mexique actuel mais elle résonne également dans de nombreuses mobilisations paysannes et indigènes du continent des décennies plus tard, tout comme parmi ces grandes ruptures que sont la révolution bolivienne de 1952, Cuba en 1959, l'expérience sandiniste ou encore les guerres du gaz de l'altiplano bolivien des années 2000.

Alors que le pays fête les cent ans de cet évènement et le bicentenaire de son indépendance, il est intéressant de se replonger dans le récit de Jesús Silva Herzog, universitaire et politique décédé en 1985 (2). Publié pour la première fois en 1968 en français, il s'agit d'un grand classique de l'historiographie mexicaine. Le lecteur y retrouve une histoire événementielle, positiviste. Ecrite par un historien qui a également été un observateur engagé de ce combat collectif pour abattre la dictature de Pofirio Diaz, elle nous dévoile une épopée en faveur de la terre, la liberté et les réformes sociales. Cette approche générale de la révolution, synthétique et claire, aborde la période « héroïque » (1910-1917) : «  en dehors du principe de propriété privée, le gouvernement n'a plus de raison d'être  » proclamait alors le célèbre libertaire Ricardo Flores Magón. Le livre se termine au moment où commencent l'institutionnalisation puis le reflux. Une étape marquée par l'élimination du zapatisme, révolte qui ne renaîtra que bien plus tard (au mitan des années 90), dans les confins du Chiapas, après des décennies de domination sans partage du Parti Révolutionnaire Institutionnel , fils indigne d'une révolution inachevée. De nombreux documents reproduits par Silva Herzog présentent les rebondissements de ce processus où se croisent, et parfois s'affrontent, plusieurs revendications et classes sociales : paysannes avec Zapata et Villa, ouvrières avec Orozco, libérales avec Madero puis Carranza... Ce temps saccadé, pluriel et la dialectique complexe des révolutions mexicaines est par ailleurs parfaitement analysé par Americo Nunes dans un ouvrage récemment réédité et actualisé (3). Pourtant, le cycle de révoltes ne s'arrêta pas avec la proclamation de la Constitution de 1917 ou les mesures radicales du Président Cardenas dans les années trente. Ce que l'historien Adolfo Gilly nomme la « généalogie des rebellions » poursuit son chemin tout au long du XX° siècle jusqu'à nos jours. Une histoire enracinée «  dans l'organisation communautaire profondément ancrée dans les cultures indigènes, dans des municipalités autonomes, dans des traditions anarchistes et dans des mouvements nationalistes et agraires de masse  » (4). Et c'est précisément le grand apport de l'enquête de la journaliste Laura Castellanos, en nous révélant un pan méconnu de ce Mexique en armes (5). Des guérillas qui ont fleuries çà et là pour continuer à revendiquer la terre ou le socialisme face à un pouvoir confisqué par une nouvelle caste dominante. Analysant la période 1943-1981 sur la base de centaines de témoignages et archives, l'auteure dresse un panorama saisissant. «  Cette histoire n'a pas été facile à raconter ». Pourtant, au fil d'une écriture fluide et alerte, nous découvrons que dans l'Etat du Morelos, Zapata a eu pour héritier le leader agrariste Rubén Jaramillo, assassiné en 1958 par des militaires. Dans la sierra de Chihuahua, berceau de Pancho Villa, se sont de jeunes militants qui suivent le manuel de guérilla du Che Guevara, alors que dans le Guerrero, Genaro Vásquez et Lucio Cabañas tentent une résistance armée inégale. Les villes ne seront pas épargnées par cette violence politique.

Et à chaque fois, comme seule réponse, une «  guerre à mort  » menée par un Etat qui se dit démocratique. Hors, l'impunité comme la répression règnent encore dans le Mexique actuel, ainsi que vient de le rappeler l'assassinat de militants de droits de l'homme à Oaxaca, en avril dernier. Laura Castellanos est d'ailleurs harcelée à cause de ses reportages. Comme le souligne son éditeur, «  Son travail est une référence pour tous ceux qui luttent pour le droit à la vérité sur les événements de ce que l'on appelle la «guerre sale»  » (6).

Franck Gaudichaud

Note : cette recension est la version longue d'un texte paru dans Le Monde Diplomatique , Paris, Septembre 2010.

(1) Adolfo Gilly, La Révolution mexicaine, 1910-1920 : une révolution interrompue ¸ Syllepse, Paris, 1995, 304 p., 22 euros.

(2) Jesús Silva Herzog, Histoire de la révolution mexicaine , traduit de l'espagnol par Raquel Thiercelin-Mejias, Lux Editeur, Montréal, 2009, 317 p., 29.95 $.

(3) Americo Nunes, Les Révolutions du Mexique , Ab irato, Paris, 2009, 240 p., 15 euros.

(4) Adolfo Gilly, “Genealogía de las rebeliones”, Sudestada, N° 88, Buenos Aires, 1º de mayo de 2010 (repris par La Jornada , www.jornada.unam.mx ) .

(5) Laura Castellanos, Le Mexique en armes, guérilla et contre-insurrection 1943-1981 , Lux Éditeur, Montréal, 2010, 464 p., 23 euros

(6) www.luxediteur.com/content/laura-castellanos-victime-de-harcèlement

 

Gilbert MILLAT, dir., La classe ouvrière britannique. XIX e -XX e siècles. Proscrits, patriotes, citoyens, Paris, Harmattan, 2005. juin 2007*

Ce livre collectif rassemble des contributions non pas d'historiens, comme le titre pourrait le laisser penser, mais d'enseignants de civilisation anglaise des départements de langue. Le point de départ, très discutable, est la critique du concept de classe ouvrière. En effet, selon le coordinateur, la notion renvoyant à une appréhension monolithique de ce groupe social, il s'avère plus intéressant de s'en éloigner pour appréhender les représentations de ladite classe, dans une optique qui se revendique du travail de E.P Thompson ( La formation de la classe ouvrière anglaise ). Trois étapes permettent de saisir l'évolution du statut de la classe ouvrière britannique, du milieu du 19 e au 20 e siècle : la figure du proscrit dans un premier temps, celle du patriote à partir de la première guerre mondiale, celle enfin du citoyen, figure dans laquelle la classe se dissoudrait. A partir de ce dispositif se déploient les neuf contributions proposées, réparties pour moitié sur le 19 e (quatre contributions), et pour moitié sur le 20 e (5 contributions). On regrettera que ces contributions qui, toutes, à des degrés divers, portent sur le thème de la représentation n'offrent aucune image. Pour le reste, le lecteur se laissera tenter en fonction de son intérêt par des contributions de bonne facture : les dockers de Liverpool (O. Esteves), les ouvriers conservateurs (P. Vevaecke), les femmes dans le monde du travail (C. Bowen), les chômeurs saisis dans les cartoons (G. Millat), les ouvriers durant la seconde guerre (A. Capet), les ouvriers des filatures (P. Bouche) ou la figure de l'ouvrier dans les représentations symboliques du New Labour (E. Avril). Si les sites pour contempler des images sont indiqués, on regrettera que de nombreuses citations n'aient pas été traduites, réservant la lecture à un public d'initiés. De la même manière, plusieurs allusions à l'histoire sociale de la Grande-Bretagne auraient mérité au minimum des notes de bas de page pour permettre au lecteur de mieux apprécier la pertinence du propos, en particulier dans le cadre de l'Angleterre victorienne du siècle passé.

G.U.

 

Henri MINCZELES, Le mouvement ouvrier juif. Récit des origines , Paris, Syllepse, 2010, 220 p., 22 €. Mars 2011*

Mots clés : Syndicalisme, sionisme, mouvement ouvrier, juif, yiddish, question nationale, histoire, grèves,

Yakub Finkelstein, Aaron Issakovitch Zundelevitch sont des noms qui ont toutes les chances de plonger le lecteur dans la plus grande perplexité. Totalement inconnus, ils sont pourtant deux des pionniers du mouvement ouvrier juif polonais, le premier pour avoir regroupé autour de lui dans un cercle d'éducation politique quelques ouvriers, le second pour être le premier théoricien du mouvement. Qui mieux que Henri Minczeles, auteur du livre de référence (en français) sur le Bund ( Histoire générale du Bund, un mouvement révolutionnaire juif , Denoël, 1999) était qualifié pour offrir un récit, basé sur les archives inédites à ce jour sur ce pan du mouvement ouvrier de l'Europe central, que le nazisme a définitivement enterré ? On pourra aussi consulter en parallèle le livre classique désormais de Nathan Weinstock, Le pain de la misère (Maspero, 1984 , 3 vol.), dont le premier tome recoupe la période traitée dans le livre de Minczeles. Comme le titre l'indique approximativement, la période traitée couvre les années 1870 environ à 1987, date de création du Bund, le parti socialiste juif. Les deux premiers chapitres sont un rappel de la situation des juifs dans l'Empire tsariste. Les structures de la vie juive, l'antisémitisme récurrent, le développement des Lumières juives, la place de l'émigration (proportionnellement la plus importante de toutes les nationalités européennes), les effets du capitalisme et l'apparition d'une classe ouvrière juive sont quelques un des points développés dans ces pages. Ces pages sont soutenues par un important renvoi à des notes de bas de pages qui constituent l'expression du sérieux de la documentation. Les six chapitres qui suivent portent sur la dimension plus proprement politique et organisationnelle de ce mouvement ouvrier juif. Sa situation peut se résumer, à la fin des années 70, par deux traits dominants : la multiplication des cercles ouvriers et le début de mouvements de grèves spontanés. Influencé dans un premier temps par le populisme, ce courant sera peu à peu supplanté (à l'instar de ce qui se passe dans l'Empire tsariste) par la social-démocratie ( ie le marxisme). C'est dans la ville de Vilna que se situe le cœur du mouvement ouvrier juif. 

Le « chef d'orchestre » et père du Bund est Aron Alexander Arkadi Kremer, personnage dont la biographie est assez stupéfiante. C'est lui, avec Samuel Gojanski, qui publie au milieu des années 1890 les premières brochures marxistes en russe, puis en yiddish. Ces deux textes, expliquent Minczeles, constituent un tournant dans cette histoire, car ils sous-tendent la création d'un parti politique juif. Mais, avant de parvenir à ce résultat, le courant socialiste juif se heure assez fortement au socialisme polonais. Le PPS (parti socialiste polonais) se montre assez hostile à la perspective d'une organisation spécifiquement juive, considérée comme une alliée du tsarisme car portant le séparatisme dans ses flancs. L'autre branche du socialisme polonais, la SDKP (dont Rosa Luxemburg sera une des dirigeantes) se montre pour sa part assez indifférente à la spécificité juive. En fait, c'est avec la social-démocratie allemande que les rapports sont les plus cordiaux. La base de ce mouvement, c'est la spécificité du statut des juifs. Enfermé dans la zone de résidence, unifié par la langue yiddish, le mouvement ouvrier juif apparaît, au final, comme le produit de l'autocratie tsariste. En ne reconnaissant aucun droit aux juifs, le tsarisme contraint en quelque sorte les juifs à se doter d'organes spécifiques à cette population, dont un parti ouvrier. Cette conscience nationale juive en développement, en particulier sous l'impact du développement de l'antisémitisme polonais contemporain, va prendre deux directions, antagoniques. Il y a d'abord celle prônée par le mouvement ouvrier, de la création d'un parti spécifique au peuple juif, le Bund, dessinant une perspective de lutte révolutionnaire pour les ouvriers juifs, en lien avec leurs camarades russes, polonais… (notons au passage qu'il est dommage que les cartes reproduites soient aussi peu détaillées car le passage permanent entre les différents territoires n'est pas toujours des plus faciles pour le lecteur non averti des limites de l'empire tsariste au XIX e ) Et puis, il y a la solution sioniste qui s'incarne dans le projet de création ex nihilo d'une patrie pour les juifs. C'est en 1987 que ce double mouvement s'incarne. En effet, en parallèle a lieu la création du Bund, rassemblant les cercles, caisses de solidarités, les éditions etc. pour donner aux juifs une expression politique ouvrière. En effet, le Bund présente cette particularité d'être à la fois un parti et un syndicat (aspect qui aurait d'ailleurs mérité d'être un peu plus explicité). C'est à Bâle que se déroule la même année le premier congrès sioniste. Le Bund va connaître dans les années qui suivront une croissance exponentielle. Alors que le congrès rassemble 13 délégués qui représentent 3500 adhérents, en 1903, il compte 30 000 membres. Si l'histoire que rapporte Minczeles s'arrête à l'année 1897, il faut savoir que le sionisme dans les populations juives de l'Europe centrale et orientale, demeurera toujours un courant minoritaire. C'est le nazisme qui permettra finalement au sionisme de trouver son élan et conquérir l'hégémonie dans les populations juives. Dans une conclusion, un tantinet prophétique, qui tranche fortement avec la tonalité du reste de l'ouvrage, Minczeles propose un hommage discutable à toutes les expressions de ce Yiddisland définitivement englouti : «  Socialistes, communistes et sionistes ont créé un homme nouveau qui ne courbe pas l'échine et qui rend coup pour coup. Qui n'accepte ni la résignation ni la soumission, et de révolté devient révolutionnaire  », p. 169, englobant de manière confuse à la fois ceux qui ont été vaincu par l'histoire (socialiste et communiste) et ceux qui aujourd'hui oppriment d'autres populations. Dommage que la volonté d'hommage des dernières pages emporte l'auteur assez loin du ton érudit qu'il avait adopté tout au long de l'ouvrage et dont une roborative bibliographie multilingue fait foi.

Georges Ubbiali

 

Hugo MORENO, Le désastre argentin. Péronisme, politique et violence sociale (1930-2001), Paris, Syllepse, 2005, 222 p.

L'auteur, universitaire à Paris 8 et militant argentin exilé en France depuis 1975, se présente comme un admirateur du célèbre Michel Raptis, dit Pablo. Son livre, dense, pourvu de nombreuses notes infrapaginales et d'une bibliographie très à jour, est une solide synthèse sur presque un siècle d'histoire argentine. Mais pourquoi ne pas doter le livre d'une chronologie et d'un glossaire où seraient définies succinctement quelques spécificités locales ? Ceci aurait permis d'en faire un réel instrument de travail. Ainsi, c'est la note 11 de la page 107 qui nous donne des informations sur les Montoneros, à la fois péronistes et socialistes, sur lesquels on trouve également des renseignements en note 7 (p.105) et en note 38 (p.118). L'auteur évoque aussi à plusieurs reprises l'ERP-PRT (Combatiente) de Mario Roberto Santucho, dont le cours est qualifié de sectaire et de militariste, car l'organisation, après le retour de Peron au pouvoir en 1973, a été incapable de saisir les opportunités qu'offrait la situation politique nouvelle. Comme les Montoneros, ils paieront un très lourd tribut à la répression. Par contre, on trouvera peu de choses sur le PST (Parti socialiste des travailleurs), organisation sympathisante de la Quatrième internationale, résultant de la fusion du PRT (La Verdad), groupe trotskyste dirigé par Nahuel Moreno (1924-1987), et d'une scission du PS dirigée par Juan-Carlos Coral. Pire, un des rares moments où l'auteur évoque ce parti, il le qualifie de maoïste (p.104, note 2) ! Le PST a connu un développement important en 1973-74 - D.Bensaïd parle d'une organisation "qui recrute à tour de bras en octobre 1973, qui ouvre partout des locaux publics", in Une lente impatience, 2004, p.181 -, avant d'être lui aussi durement réprimé par l'armée.
Il faut donc une solide connaissance du dossier argentin pour s'y retrouver. Cependant, l'auteur décrit bien l'hétérogénéité des forces qui se regroupent derrière Peron, des gauchistes montoneros à l'extrême droite de Lopez Rega, fondateur de la célèbre et sinistre Triple A (Alliance anticommuniste argentine). Il décrit de manière saisissante le retour de Peron -jusque là exilé dans l'Espagne franquiste - le 20 juin 1973. La foule de ses partisans venue l'acclamer à l'aéroport d'Ezeiza est mitraillée par des tireurs embusqués, alors que le vieux caudillo atterrit sur la base militaire de Moron. Malgré tout, le 23 septembre suivant, Peron et sa deuxième femme, "Isabel", sont élus triomphalement Président et Vice-présidente. Même le PC a appelé à voter pour lui, et après sa mort (1er juillet 1974), il apporte son soutien au gouvernement de la droite péroniste. Or, avant même le coup d'Etat du 24 mars 1976, péronistes de gauche, syndicalistes, militants de gauche et d'extrême gauche sont assassinés, en pleine rue pour le député Rodolfo Ortega, à la sortie de la messe pour le prêtre Carlos Mugica. Il s'agissait de briser toute possibilité d'organisation populaire. La période de la dictature (1976-1983) se soldera par 30.000 disparu(e)s. Et ceci avec la bénédiction de l'Eglise catholique. A posteriori, un évêque, ancien aumônier général de l'aviation, justifie la répression par la nécessité de "purifier l'atmosphère de tout ce qui était expressément communiste". Et les mères de la Place de Mai ont mis en cause devant la justice, en 1997, une des plus hautes personnalités de l'Eglise, le cardinal Pio Laghi, nonce en Argentine de 1974 à 1980, l'accusant de "coresponsabilité" dans les homicides. L'horreur de la répression n'empêchera pas la tenue de la Coupe du monde de football en Argentine, en 1978. En France, seuls les "gauchistes" et quelques défenseurs des Droits de l'homme tenteront de s'y opposer dans le cadre du COBA (Comité de boycott). L'auteur poursuit son étude, minutieusement, jusqu'aux élections présidentielles du 30 mars 2003, développant sur le nouveau mouvement social argentin (piqueteros...).

Jean-Paul Salles.

 

 

Gloria MUNOZ RAMIREZ, EZLN : 20 et 10. Le feu et la parole, Paris, Nautilus, 2004, 320 pages, traduit de l'espagnol (Mexique) par Joani Hocquenghem, 15 euros.


Avant toute chose, il faut envoyer un sacré coup de chapeau à l'éditeur français de ce livre : Nautilus Edition. En effet, ce récit vraiment intéressant et bien construit sur l'Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) du Mexique est également un bel objet. Papier et couverture impeccables, de nombreuses photos, des dessins et gravures, tout cela sur plus de 300 pages et pour la somme de 15 euros… Ce livre a été initialement publié en 2003 par la revue Rebeldia qui soutient activement le combat des communautés indigènes du Chiapas. Et c'est justement au cœur du Chiapas que nous emmène avec brio Gloria Muñoz Ramirez, une intellectuelle qui a travaillé pour de multiples journaux mexicains et internationaux et, qui, en 1997, a quitté travail, amis, famille pour partager la vie et les luttes des communautés rebelles de la foret Lacandone dans cet Etat pauvre du sud du Mexique. Et ce sont bien les 20 ans de l'histoire de l'EZLN qui se déroulent sous nos yeux : le 17 novembre 1983, les six premiers membres de cette guérilla d'un nouveau genre s'installent dans les montagnes du Chiapas. Cela fait également un peu plus de 10 ans (le premier janvier 1994) que les combattants zapatistes sont apparus sur la scène publique nationale et mondiale, le jour même de la signature de cette machine à construire des inégalités et de la concentration de richesses qu'est l'ALENA (l'accord de libre échange de l'atlantique nord qui intègre dans un vaste marché… de dupes, le Mexique, Les Etats-Unis et le Canada). Dix ans de vie clandestine et dix ans de vie publique, d'où le début du titre : 20 et 10, 20 ans et 10 ans de résistance à fêter et commémorer. Vient ensuite, " le feu ". Ce feu, c'est celui des armes qui ont opposé et continuent de séparer les communautés indigènes du Chiapas à un Etat mexicain prêt à tout, pour faire taire les sans voix de plus de 500 d'histoire coloniale et néo-coloniale. C'est par une sélection de témoignages d'acteurs de premier plan, commandants insurgés du Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène ou encore villageois des communautés, que l'auteure reconstitue les pièces du puzzle de la première période (1984-1994). La majeure partie du livre évoque quant à elle, les 10 dernières années de lutte et tente d'expliquer fidèlement les initiatives politiques de l'EZLN, sa vision du monde, cette pensée " couleur de la terre ", la lutte obstinée des indigènes choles, zoques, tojolabales, tzotziles, mames et tzeltales pour trouver une issue politique à la guerre et faire reconnaître leur droit à l'autodétermination. De là, " la parole ". Ce livre a le très grand mérité d'être issu de l'EZLN elle-même et il décrit la rencontre progressive entre cette lutte armée (qui n'a finalement que très peu fait usage des armes) et une société civile qui lui demande de négocier, tout en l'appuyant dans sa résistance. L'idée force de l'EZLN est la participation des bases dans un esprit collectif et décentralisé, la capacité de commander en obéissant à ces bases et celle, convaincante, d'avancer en questionnant et en se questionnant. Il s'agit d'une chronique, qui, année après année, nous explique le double langage d'un Etat, sa façade publique négociatrice, son action réelle, répressive et qui nous conte l'espoir d'un monde où puisse loger tous les mondes… Le récit s'ouvre et se ferme par la prose poétique du sous commandant Marcos, le grand "communicateur" de l'EZLN. Bien sûr, il ne faudra pas chercher ici une vision critique, ni même autocritique du zapatisme ou encore une réflexion sur les débats quant au refus de l'EZLN de prendre le pouvoir : pourtant la question est centrale, est-il possible de changer le monde sans prendre le pouvoir ? Malgré tout, l'immersion dans ces lignes est hautement conseillée et rafraîchissante. Un petit bémol : il manque cruellement une ou deux cartes afin de suivre les pérégrinations du zapatisme actuel, ce mouvement qu'Octavio Paz avait qualifié en son temps de " passé actualisé ".

Franck Gaudichaud.

 

John NEWSINGER, La politique selon Orwell , Marseille, Agone, collection Banc d'essais, 2006 (1999 pour l'édition originale), 340 pages, 24 euros, préface de Jean-Jacques Rosat. Mars 2007*

Ceux que le livre de Louis Gill sur George Orwell, de la guerre civile espagnole à 1984 (chroniqué sur ce site) avait laissé sur leur faim devraient être comblés par cette étude de l'universitaire britannique John Newsinger. Contre les analyses de certains (Michéa, pour ne pas le nommer) qui voient en Eric Blair un « anarchiste tory », Newsinger souligne bien l'évolution de sa conscience politique, et affirme qu'à la veille de sa mort, Orwell était toujours un socialiste convaincu mais critique, et certainement pas un soutien des Etats-Unis dans le cadre de la guerre froide contre l'URSS. En fait, à la lecture de cette étude de premier ordre, on découvre toute la complexité de la pensée politique d'Orwell.

Le premier chapitre est d'ailleurs tout entier consacré à un thème qui démontre bien cette complexité, celui de l'anti-impérialisme. C'est son passage au sein des forces de police en Birmanie qui rendit le futur écrivain hostile à l'Empire britannique, ce qui explique ses prises de position ultérieures, à l'époque des Fronts populaires. Pour Orwell, le refus de l'Espagne républicaine en lutte contre Franco d'accorder l'indépendance au Maroc espagnol est une grave erreur, et même une trahison. Pourtant, avec la Seconde Guerre mondiale, son anti-impérialisme, toujours réel, s'amoindrit quelque peu. Plutôt qu'une indépendance totale, il envisage l'alliance d'une Grande-Bretagne devenue socialiste avec ses anciennes colonies pour les aider à surmonter leur archaïsme. Néanmoins, le critère déterminant reste la volonté des colonisés eux-mêmes, et au sortir du conflit, Orwell défend l'indépendance de l'Inde, tout en critiquant Gandhi, jugé trop pacifiste. Orwell apparaît en fait avant tout comme un électron libre, un révolutionnaire patriote, qui se caractérise entre autre par son intégrité. Ainsi, de retour de Birmanie, il n'hésite pas à se glisser dans la peau de « damnés de la terre » pour ressentir leur vécu et leur souffrance, à l'instar d'un Jack London. Il fait de même quelques années plus tard en allant vivre parmi les mineurs du nord du pays.

Mais l'élément le plus déterminant pour son engagement est bien sûr son séjour dans l'Espagne de la guerre civile : non seulement le socialisme et la révolution deviennent pour lui des réalités concrètes, mais il se rend également compte du rôle contre-révolutionnaire joué par le mouvement stalinien. Le début de la Seconde Guerre mondiale le voit adhérer à des positions en apparence plus surprenantes. Après des velléités pacifistes, il adopte une sorte de « patriotisme révolutionnaire », en s'inspirant de son analyse de la situation espagnole : choisissant le camp de la Grande-Bretagne face aux nazis, il pense que la victoire militaire ne pourra être obtenue que par la révolution, et non l'inverse. C'est ce qui l'amène à souhaiter la transformation de la Home Guard en véritable milice populaire, par exemple, ou à proposer une voie anglaise vers le socialisme, qui s'appuierait sur les classes moyennes autant que sur le prolétariat…

Passé 1942 et les espoirs d'Orwell en l'éclatement de la révolution en Angleterre, une nouvelle inflexion dans les positions du romancier se dessine, et c'est là un des apports majeurs de John Newsinger. Réfutant aussi bien l'analyse d'un Orwell comme ne croyant plus au socialisme ou devenu socialiste réformiste, il qualifie celui-ci de « trotskyste littéraire ». Devenu plus critique sur les échecs révolutionnaires et la responsabilité de la classe ouvrière, il n'en garde pas moins espoir en elle, ce qui transparaît bien dans ses derniers romans, La ferme des animaux (dans laquelle il attribue l'essentiel de la responsabilité de la dégénérescence révolutionnaire en Russie à la nature du Parti bolchevique, se rapprochant ainsi des thèses communistes de gauche) et 1984 , surtout. L'influence de l'ancien trotskyste étatsunien James Burnham et de ses thèses sur L'ère des managers est à ce propos remise en question, John Newsinger estimant que l'influence majeure vient en fait du Workers Party et de Dwight MacDonald, avec son concept de collectivisme oligarchique, repris tel quel dans 1984 .

Récupéré après sa mort par bon nombre d'anticommunistes de droite, ce chef-d'œuvre n'en est pas moins un acte de foi dans la capacité du prolétariat à l'emporter, comme Newsinger le démontre sans appel. Pour autant, Orwell évoque, en 1944, la possibilité d'une révolution pacifique en Grande-Bretagne, perméable au contexte de réaction qu'il sent alors à l'œuvre. De même, attaché à mettre à bas le mythe soviétique qu'il considère comme le principal obstacle à la lutte pour un socialisme authentique, il annonce qu'il soutiendra les Etats-Unis dans le cas d'un conflit avec l'URSS, sous-estimant considérablement le rôle de défense du capitalisme exercé par les Etats-Unis.

A cet égard, les limites de la pensée d'Orwell, comme son homophobie sous-jacente ou sa relative négligence à l'égard du féminisme, ne sont pas masquées. Toutefois, dans les dernières années de sa vie, son soutien par défaut au gouvernement travailliste dans un contexte jugé par lui très défavorable au socialisme, ne l'empêche pas d'espérer encore et toujours en des Etats-Unis socialistes d'Europe… Une excellente étude de l'évolution d'une pensée complexe, celle d'un auteur majeur du XXème siècle, toujours d'actualité d'aujourd'hui, ainsi que le souligne à juste titre Jean-Jacques Rosat avec l'exemple de l'écart maximum de 1 à 10 qu'Orwell souhaitait entre les plus bas et les plus hauts salaires… Un « Petit glossaire orwellien », propre à cette édition française, vient utilement compléter cet ensemble de haute tenue.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Ilan PAPPE, Une terre pour deux peuples. Histoire de la Palestine moderne , Paris, Fayard, 2004, 374 pages, 22 euros. Décembre 2010*

Mots clefs : Palestine – Israël – sionisme – histoire juive.

Avant de publier les ouvrages de référence de Shlomo Sand ( Comment le peuple juif fut-il inventé ? ) et Arno Mayer ( De leurs socs ils ont forgé des glaives ), Fayard avait déjà édité en 2004 la synthèse d'Ilan Pappe, un des pontes de la nouvelle histoire israélienne, résolument engagé à gauche. L'approche de Pappe se veut finalement assez semblable à celle d'un Howard Zinn, à savoir livrer une histoire « populaire » de la Palestine en critiquant les deux histoires nationalistes antagonistes, sioniste et palestinienne. Ce faisant, il est amené à manifester tellement plus de considération pour les masses que pour leurs dirigeants qu'il en frise parfois un certain manichéisme. Son étude ne s'en révèle pas moins passionnante.

Débutant en 1856, à une époque où la Palestine est peuplée de 400 000 habitants, dont 80% de ruraux, il retrace l'introduction progressive des Européens sur cette terre jusque là pastorale et stable. Liés aux couches marchandes locales, principalement non musulmanes, ils enclenchent une mutation du mode de production agricole traditionnelle, sans que la majorité de la population palestinienne n'en tire profit. Pappe insiste ainsi sur l'ambiguïté du processus de modernisation, tout sauf linéaire. La seconde moitié du XIXème siècle voit à la fois une réorganisation administrative des Ottomans qui pose les linéaments d'un territoire palestinien plus homogène, et les débuts d'une « colonisation », non seulement par les sionistes, mais également par les missionnaires, dont les templiers.

Sous le Mandat britannique, les progrès faits dans l'hygiène et la santé contrastent avec les efforts de l'autorité européenne pour empêcher la modernisation des populations musulmanes, par peur d'un développement du nationalisme (le choix du mufti de Jérusalem comme leader politique privilégié participe également de ce choix). Ce faisant, les Britanniques ne firent que renforcer le manque d'unité des Palestiniens, entre des notables divisés, manquant de vision politique, et une masse rurale de plus en plus paupérisée. A contrario , les sionistes étaient rassemblés autour d'un projet clair d'édification d'un Etat occidental, et avaient déjà acquis un Etat dans l'Etat britannique, en particulier par la création d'une enclave économique juive en 1929. La révolte palestinienne de 1936 ne fait qu'aggraver la situation, en décapitant la couche de notables palestiniens nationalistes et en militarisant davantage l'orientation sioniste. Dans ce contexte, une coopération à la base entre juifs et palestiniens, surtout ouvriers et employés, parvint à s'exprimer (y compris politiquement avec le Parti communiste ou Brit Shalom), mais ces tentatives furent généralement sabotées par les directions nationalistes, essentiellement sionistes.

Un des apports les plus précieux du livre d'Ilan Pappe, c'est sa description de la « purification ethnique » menée en Palestine de mars à mai 1948, puis jusqu'en janvier 1949, d'abord dans les villes, ensuite dans les villages, ainsi que son tableau d'une communauté juive profondément contrastée, tout particulièrement entre Ashkénazes, qui composa le gros de l'élite dirigeante du nouvel Etat, et Mizrahim ou juifs arabes, infériorisés et discriminés. Autre élément littéralement sidérant, les sommes constituant la trésorerie du Mandat furent intégralement versées par les Britanniques à l'Etat d'Israël. Incluant tous les Palestiniens dans son récit, Ilan Pappe décrit bien la situation économique difficile de la majorité des réfugiés, et la soumission des Palestiniens d'Israël à un régime militaire jusqu'en 1966, ainsi que le remplacement des vieux notables nationalistes par une couche dirigeante plus jeune, incarnée en particulier dans le Fatah.

Finalement, c'est sur la période la plus récente, postérieure à la guerre des Six Jours, qu'Ilan Pappe s'avère moins percutant, quand bien même il apporte des éléments intéressants. Ainsi, c'est dès les lendemains de la victoire que les implantations de colonies juives dans les territoires occupés débutent, véritable fil rouge politique, les gouvernements israéliens successifs n'hésitant pas à bafouer la Convention de Genève ou les accords d'Oslo, en plus d'exercer une domination qualifiée de néocoloniale sur les Palestiniens d'Israël et les territoires occupés. De même, le parallèle qu'il trace entre la révolte de 1936 et l'Intifada ne l'empêche pas de souligner la participation accrue des femmes. Certaines de ses analyses, comme les progrès de la sécularisation en Israël ou les attentats suicides palestiniens tenant plus aux conditions de vie désastreuses qu'à une religion qui proscrit le suicide, ne manqueront pas de susciter la discussion. Face à l'imbrication croissante des deux populations, on se plaît finalement à rêver à la solution d'un Etat binational, quand bien même le chemin qui y mènerait serait assurément fort long. Quelques cartes en couleur permettent de mieux se repérer, mais on aurait apprécié d'en avoir plus que quatre. Une synthèse précieuse, donc, qui suscite l'envie de développements plus ciblés.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Albert PARSONS, August SPIES , Haymarket. Pour l'exemple , Paris, Les Amis de Spartacus, 2006, 94 p., 9 €. Avril 2007*

Ce petit livre contient essentiellement les autobiographies de deux des animateurs du mouvement socialiste révolutionnaire de Chicago, pendus à la suite de l'attentat à la bombe survenu à la fin du meeting ouvrier de Haymarket (Chicago), le 4 mai 1886, au cours duquel ils avaient pris la parole. Une bombe explosa tuant un policier. S'ensuivit une fusillade qui fit 6 victimes parmi les policiers et de nombreux morts et blessés parmi les travailleurs. 7 policiers étaient morts, 7 anarchistes devaient mourir. Inculpés le 9 octobre 1886, ces militants écrivirent leur biographie à la demande des Chevaliers du Travail, pour populariser leur cause. Outre les deux biographies, on trouve dans ce livre la déclaration qu'August Spies fit à son procès. Ayant refusé de demander leur grâce, Parsons et Spies seront pendus le 11 novembre 1887, avec Fischer et Engel. Les 3 autres seront graciés et libérés peu après. La répression ne mit pas fin à la mobilisation ouvrière, dès 1889 l'Internationale socialiste décida de faire du 1 er Mai une journée internationale de lutte, en mémoire des « martyrs » de Chicago.

Dans sa déclaration Spies nie avoir lancé la bombe ou connaître celui qui l'a fait. Il affirme que les témoins à charge ont été payés et que les juges sont au service des « princes du chemin de fer » et des capitalistes en général. Prenant le contre pied de l'accusation qui lui reproche de n'avoir parlé dans ses discours que de destruction et de dynamite, il affirme sa croyance à des formes de relations sociales plus humaines que le salariat, à savoir la coopération. Il se dit favorable à « une société d'êtres souverains, sans rois ni classes ». Il oppose son idéal d'anarchiste à celui des grandes entreprises américaines : gérées sous la surveillance de la police, de l'armée, des détectives privés, ayant recours à des agents provocateurs, elles refusent toute concession, toute réforme. Et il reproche à ses juges de ne voir dans les luttes ouvrières que complots, d'assimiler les militants à des criminels et à des voleurs. Il réaffirme donc les grands principes qui fondent son action et celle de ses camarades : l'indispensable propriété commune des moyens de travail, la production et la distribution coopératives. Et il ne nie pas que l'expropriation des classes dominantes nécessitera la violence, celle-ci étant nécessaire pour mettre fin à l'accaparement des richesses par une classe privilégiée. Il s'agit de faire en sorte que les réalisations et les bienfaits de l'humanité profitent à tous.

Publié en avril 2006 pour commémorer les 70 ans des Cahiers Spartacus, cet ouvrage nous donne aussi une biographie de René Lefeuvre (1902-1988), l'infatigable artisan de cette entreprise de publication de textes intéressant le mouvement ouvrier. Le premier volume publié par lui, en octobre 1936, fut le texte de Victor Serge, tout juste libéré d'Union soviétique, sur le premier procès de Moscou, qui vit la condamnation à mort et l'exécution des 16 accusés, parmi lesquels Kamenev et Zinoviev. Jusqu'à sa mort Lefeuvre n'a cessé de se battre, en publiant des dizaines de brochures, contre le stalinisme et contre les trahisons de la social-démocratie, pendant la Guerre d'Algérie notamment. C'est à ce moment qu'il quitta la SFIO, à laquelle il avait appartenu quelques années.

Jean-Paul Salles

 

 

David PEACE, GB 1984, Paris, Rivages, 2006. juillet 2006*

David Peace poursuit avec 1984 sa monographie du Yorkshire entreprise dans The Red riding quartet (1974, 1977, 1980, 1983). Ici, ce n’est plus le prétexte de l’étrangleur du Yorkshire qui sert l’écriture mais l’une des grandes grèves du thatchérisme, ouverte par les mineurs de Cortonwood, étendue ensuite à l’ensemble de la profession. Ce conflit majeur du mouvement ouvrier anglais dure un an. Il s’achève sur une défaite qui asseoit la régression néo-libérale dont Margaret Thatcher et Ronald Reagan furent les icônes.
La grève et ses enjeux façonnent la trame du livre. David Peace use de ses personnages en camera subjective pour peindre, par touches, un tableau kaléidoscopique de la grève. Par une typographie originale, elle s’esquisse dans le récit de deux mineurs. La grève se vit à hauteur d’hommes, dans l’horizon fermé du village et des puits de mine. Minimaliste, l’écriture se rapporte alors aux canons de la littérature prolétarienne par son souci documentaire. Elle témoigne d’une position sociale et d’un engagement syndical. La durée de la grève s’apprécie dans la camaraderie des piquets, le délitement des couples et des amitiés, les descriptions concises de la répression policière. Progressivement, les discussions autour des jaunes, l’évocation de leur exclusion de la communauté villageoise, disent implicitement l’épuisement militant, comme la défaite qui se profile.
A ces voix de mineurs s’ajoutent deux récits parallèles d’une mise en page plus classique : l’univers syndical, les agissements des hommes de l’ombre contre ce mouvement. L’argent dont il faut disposer coûte que coûte face aux décisions de justice, la quête de la solidarité du Trade Union Congress, constituent les points saillants du récit syndical. De courtes notations esquissent la division de la direction syndicale entre les jeans (communistes traditionnels attachés à la démocratie britannique) et les tweeds (partisans d’une ligne marxiste plus dure). Des travaillistes il n’est jamais question, hors le rappel des grèves de 1974 qui firent chuter le gouvernement Heath. Le second récit, dominé par les activités de la special branch et les agissements d’un proche de Margaret Thatcher, participe davantage du roman policier. On retrouve ici le style des précédents ouvrages de David Peace qui appelle la comparaison avec James Ellroy.
Tel quel, 1984 vaut le détour pour ce qu’il dit, par ellipses, de la grève. Classiquement le roman noir constitue un moyen d’investigation du social. L’ambition monographique de David Peace redouble cette qualité. Mais l’ancrage territorial comme les nécessités de l’intrigue mènent à l’effacement du politique dans la structuration de la grève. Vécu à hauteur d’hommes quelque soient leur position sociale, le conflit est d’autant plus omniprésent que ses contours et ses enjeux sont flous. Le fil chronologique des récits étire la grève jusqu’à en faire l’ordinaire des vies. Elle n’est plus intempestive, discordante, mais quotidienne, perdant ainsi l’éclat qui la salue dans la littérature engagée. De facto, ce qui est extraordinaire est la dérégulation marchande qui brise l’ordinaire des vies et la force d’un mouvement syndical. L’enjeu de ce roman, outre la richesse de son écriture, procède de ce retournement.

Vincent Chambarlhac

 

Jacques RECLUS, La révolte des Taiping , Montreuil, L'insomniaque, 2008, 352 pages, 15 €. novembre 2008*

Les éditions L'insomniaque, qui s'étaient déjà fait remarquer par la publication des travaux historiques de Ngo Van sur l'Indochine, republient cette fois un travail de Jacques Reclus, petit neveu d'Elisée Reclus, initialement paru en 1972. La seule différence, outre la mise en page, tient au retrait de la préface originale rédigée par Jean Chesneaux (injustement réduit ici à sa qualité de « stalinien ») et à l'ajout d'un avant-propos, occasion de dresser un parallèle entre la situation de la Chine à la veille de la révolte des Taiping et celle d'aujourd'hui, pré révolutionnaire donc, selon son auteur.

Le travail de Jacques Reclus impressionne par son caractère fouillé, voire touffu, les détails étant particulièrement nombreux en ce qui concerne les multiples opérations militaires, au risque parfois de perdre le lecteur. Toutes les étapes de cette révolte massive, véritable guerre civile étalée de 1851 à 1864 (ou 1868 pour les ultimes foyers Taiping), sont retracées. S'inscrivant dans la longue série de révoltes paysannes séculaires, le soulèvement des Taiping, surnommés les longs cheveux, plonge ses racines dans un terreau favorable, une dynastie mandchoue décrédibilisée par les guerres de l'opium, une pression fiscale trop élevée, l'insécurité chronique régnant dans les campagnes, etc. Ses leaders sont souvent des paysans ayant échoué à s'élever dans la hiérarchie mandarinale, à commencer par Hong Xiuquan, prophète illuminé (il se considérait comme le frère cadet de Jésus !) d'un christianisme syncrétique et égalitaire. Parmi les autres chefs de la révolte, on doit également citer Yang Xiuqing, militaire doué, et Feng Yunshan, l'organisateur du mouvement.

Initié dans le sud de la Chine, près de Canton, le soulèvement, bien que majoritairement populaire (dont un « proto prolétariat »), possède un caractère social relativement bigarré, son objectif étant avant tout la mise en place d'une nouvelle dynastie. Le modèle social que cette révolte instaure dans les territoires soumis à son contrôle présente cependant des caractéristiques plus avancées : institution d'un collectivisme à travers le « trésor commun » (toutes les ressources étant rassemblées), projet de réforme agraire égalitariste, lutte contre les traditions (confucianisme, taoïsme, bouddhisme), situation des femmes nettement améliorée, respect des populations conquises. Tout ceci cohabite néanmoins avec une véritable théocratie féodale et militarisée, à la discipline rigoureuse, puritaine et dominée par une bureaucratie privilégiée. On devine tout ce que le mouvement communiste de Mao Zedong trouvera comme inspiration chez les Taiping.

Toutefois, les faiblesses internes du mouvement Taiping – manque de cadres intellectuels, profondes dissensions internes – se combinent à la contre offensive de généraux impériaux talentueux (comme Zeng Guofan, premier d'une longue lignée de seigneurs de la guerre moderne) et à l'intervention des puissances occidentales, britanniques et françaises surtout, à partir des années 1860, pour faire reculer puis écraser la révolte. L'inscription de ce soulèvement est également démographique, le total approximatif des morts (cinquante millions) égalant presque l'ensemble des victimes de la Seconde Guerre mondiale. Le dernier chapitre de l'exposé historique livré par Jacques Reclus s'intéresse aux interprétations, marxistes ou non, de la révolte des Taiping. Le constat de l'auteur sur la « conception asiatique du pouvoir » - sans qu'auncune référence ne soit faite, d'ailleurs, à la forme sociale particulière nommée « despotisme oriental » par Karl Wittfogel, dans son livre au titre éponyme (Editions de Minuit, coll., « Arguments », 1964) - invariant supposé être à l'origine du bolchevisme, nous semble toutefois fort peu dialectique (1) … Sur cette révolte des Taiping, on pourra consulter également la synthèse en langue anglaise de Amit Bhattacharyya, « Taiping Rebellion » de l' International Encyclopedia of Revolution and Protest (8 volumes) à paraître au printemps 2009, sur http://www.revolutionprotestencyclopedia.com , onglet « Sample Entries ».

Jean-Guillaume Lanuque

(1) « Telle est la conception asiatique du pouvoir, qui étend sur une toujours plus vaste partie du monde un empire incontesté et qui regarde l'autonomie de l'individu comme une tare, sinon un délit. Elle a engendré le bolchevisme russe et par lui gangrené le communisme occidental. La sacralisation du pouvoir est peut-être ce qui, dans le legs des Taiping, a le mieux fructifié. » , p.302.

 

John REED, Pancho Villa , Paris, Allia, 2009, 79 pages, 3 €. Décembre 2009*

Mots clefs : Mexique, révolution, journalisme, biographie.

Evidemment, ces quelques pages ne pèsent guère en regard du millier de pages de la récente biographie que le romancier-historien Paco Taibo II vient de consacrer à Pancho Villa ( Pancho Villa, roman d'une vie , Payot 2009). Néanmoins, sans souffrir la comparaison, cet extrait du livre de John Reed Le Mexique insurgé (Seuil, 1998) intéressera le lecteur curieux de la révolution mexicaine des années 1910-1920.

John Reed est un journaliste progressiste américain qui s'est rendu mondialement célèbre en publiant le reportage Dix jours qui ébranlèrent le monde sur la révolution bolchevique de 1917. Ce livre admiré par Lénine lui valut l'honneur d'être enterré en Union soviétique lors de sa mort en 1919. En 1914, il est envoyé par un journal américain pour couvrir la révolution mexicaine. C'est à cette occasion qu'il rencontre un de ses dirigeants les plus populaires, Pancho Villa. Il a l'occasion de fréquenter ce peon , paysan pauvre, bandit qui se rallie à la révolution. Il en livre dans ces quelques pages un portrait très vivant. Villa a tout juste appris à lire, en prison, depuis deux ans. Il a un très fort sentiment de son indignité culturelle, au point de faire confiance à des politiciens professionnels qui finiront par le trahir et l'éliminer, quelques années plus tard. Cela n'empêche pas John Reed de dresser de lui un portait très lyrique, en défenseur des pauvres. Justement parce que Villa ne fait pas partie du cercle des politiciens, il exerce une politique favorable aux plus pauvres, sorte de despote éclairé. C'est aussi un génie militaire improvisé, qui en bousculant les règles de la stratégie habituelle, parvient à battre l'armée fédérale mexicaine avec des moyens dérisoires. Au fil de ces quelques pages, on découvre aussi un homme qui est marqué par la culture nationale, fort en gueule, machiste, prompt à exhiber sa force physique. Bref, le contraire d'un héros positif.

On lira avec plaisir ce portrait tout en contraste, en se reportant aux quelques notes placées en fin de volume, ainsi qu'à l'introduction, pour saisir la dynamique d'un mouvement révolutionnaire, qui s'est achevé finalement par un retour à l'ordre dominant traditionnel.

G.U.

 

Marc REMY, Proche-Orient, 1914-2010. Les origines du conflit israélo-palestinien , Pantin, Les bons caractères, 2010, 122 p., 8 €. Décembre 2010*

Mots clés : OLP, sionisme, juif, Israël, nationalisme, Proche-Orient, colonisation, colonialisme, arabe

Ce livre remplit parfaitement son rôle (le titre de la collection s'intitule Eclairage-Histoire) de fournir une solide synthèse sur le sujet abordé. Le lecteur averti n'apprendra sans doute pas grand-chose de neuf, le texte proposé étant basé sur une compilation de seconde main des principaux travaux accessibles. Il n'en reste pas moins que la mise en perspective historique est tout à fait réussie et recadre le problème actuel dans ses racines et sa dynamique. L'histoire commence avec la place et le rôle de la Palestine (et de son peuple) de l'Empire ottoman à au mandat britannique qui vient se substituer, l'Angleterre ayant obtenu ces territoires (parmi d'autres) comme résultat de sa victoire durant la première guerre mondiale. C'est aussi durant ces années qui vont de la fin du XIXe siècle à 1920 que s'organise une forme de nationalisme sans nation, le sionisme. L'auteur pointe avec justesse les limites et difficultés de ce mouvement, qui dès sa naissance va chercher à s'arrimer à une puissance dominante (les Anglais, puis les Américains) pour conduire son projet de donner une terre au « peuple juif ». On peut regretter au passage que Marc Remy n'ait pas pris la peine, même sous une forme résumée de présenter la place des peuplades juives parmi les populations arabes depuis l'Antiquité. A partir de 1920, et jusqu'à la création de l'Etat juif en 1948, c'est contre les britanniques que vont se dresser les premiers juifs, très peu nombreux, pour tenter de faire de la Palestine le pays des juifs. Les principales formes de cette affirmation nationale (le Yichouv, les kibboutz ou encore le moshav) sont utilement décrits. Mais c'est le génocide hitlérien en Europe qui fournira la légitimité au mouvement sioniste pour permettre finalement la création de l'Etat d'Israël. L'auteur rappelle d'ailleurs à l'aide de quelques citations bien choisies, la profonde ambiguïté du sionisme à l'égard du fascisme (l'extrême droite juive se revendiquant de l'exemple de Mussolini), ainsi d'ailleurs de l'hitlérisme (la répression antisémite fournissant des candidats à l'exil pour l'alimentation du Yichouv). Le troisième chapitre couvre la période qui s'étend de la création de l'Etat à la guerre des 6 jours en 1967. Période marquée par l'affirmation du principe national, au détriment des populations arabes locales. En effet, la terre que s'accaparent les juifs, par la guerre, par l'expulsion programmée, par les rachats est une terre occupée et habitée par des Arabes. L'échec des gouvernements et des leaders sionistes à vider totalement les territoires conquis après la première guerre israélo-arabe de 1948, représente d'ailleurs aujourd'hui une épine permanente dans la vie politique israélienne, puisque environ 20 % des citoyens israéliens (de seconde zone) sont des arabes. Face à la situation d'oppression, les palestiniens donneront naissance à un mouvement national palestinien, dont les grandes étapes sont exposées. L'auteur ne se prive d'ailleurs pas d'exposer de nombreuses critiques face à l'OLP, puis au Hamas. Le livre se termine par l'analyse de la période actuelle, ouverte par les accords d'Oslo et l'impasse dans laquelle se trouve plongée l'Autorité palestinienne. Désormais le Hamas apparaît comme une direction nationaliste de rechange à la légitimité de l'OLP. On ne peut que regretter l'extrême niveau de généralité par lequel se conclut l'ouvrage qui n'offre pas franchement de pistes pour une action politique. Ecrire que : «  Trouver une véritable solution à ce foyer de tensions créé il y a plus d'un siècle nécessitera un bouleversement politique et social qui dépasse la seule question du conflit israélo-palestinien. Mais seule une telle perspective reprise par les classes populaires palestiniennes et israéliennes permettrait d'envisager une sortie de l'impasse dans laquelle les logiques nationalistes ont entraîné ces peuples  » est certes correct, mais ne suggère pas grand-chose. Heureusement que la bibliographie offerte (avec même un polar) relève un peu ces dernières pages.

Georges Ubbiali

 

Otto RÜHLE, La révolution n'est pas une affaire de parti , Entremonde, Genève, 2010, 90 p, 8€. Novembre 2010*

Mots clés : Allemagne, social-démocratie, conseil, KAPD, ultragauche, KPD

Otto Rühle est une figure de l'extrême gauche allemande de l'entre deux guerres. Député social-démocrate avant la première guerre, il évolue vers la gauche. Membre fondateur du Spartakusbund, délégué au conseil ouvrier et militaire de Dresde, il participe à la fondation du KPA, avant de s'opposer à Rosa Luxemburg sur la question de la participation électorale et de rejoindre le KAPD (Parti communiste ouvrier d'Allemagne) et d'évoluer vers des positions conseillistes ultra gauche. Après l'accession d'Hitler au pouvoir, il parvient à s'exiler, au Mexique où il meurt en 1943. A notre connaissance, le seul texte de lui connu en France est Fascisme brun, fascisme rouge , paru chez Spartacus en 1975. C'est donc avec un intérêt évident qu'il faut accueillir la publication de ce choix de textes. Choix réduit, car il se réduit à deux textes, celui qui donne son titre au recueil (1920) et un second La lutte contre le fascisme commence par la lutte contre le bolchevisme (1939). Cette dernière contribution n'étonnera pas ceux qui avaient lu son livre chez Spartacus : nazisme et communisme sont deux étoiles jumelles, deux formes d'un même totalitarisme. L'autre article a été publié dans la revue die Aktion , au moment de la création du KAPD. Il s'agit d'une critique très forte du KPD, devenu « un avatar de l'USPD » (parti social-démocrate indépendant, scission de gauche de la social-démocratie, dont la fusion avec le KPD va permettre la création d'un parti communiste de masse). Rühle s'y prononce pour une forme d'organisation du prolétariat reposant sur les entreprises, sorte de conseils permanents au sein des usines. Cette Union générale des travailleurs (AAUD) qu'il appelle de ses vœux était destinée à remplacer à la fois les partis classiques et les syndicats (inféodés au SPD), fusionnant à la fois le politique et le social. Cette orientation et cette organisation sera rapidement un échec, scissionnant en deux organisations rivales, invalidant par la même la volonté d'une organisation dépassant de façon unitaire les formes jugées dépassées du mouvement ouvrier. Ce court texte (9 pages) est rédigé un peu comme un tract. Il n'en constitue pas moins un document de référence pour qui veut connaître la naissance de courants d'ultra gauche en Allemagne à cette période. En fait, la plus importante partie du livre est constituée par une introduction de Paul Mattick, écrit en 1945 et inédit en français.

Georges Ubbiali

 

Marc SAINT-UPERY, Le rêve de Bolivar. Le défi des gauches sud-américaines , Paris, La Découverte, 2007, 330 p., 22 €. septembre 2008*

Un temps éditeur aux éditions La Découverte, Marc Saint-Upéry est journaliste et traducteur. Il vit depuis une dizaine d'années en Amérique latine (en Equateur) et est aussi membre du comité de rédaction de la revue Mouvements . Son livre traite du nouveau panorama sociopolitique latino-américain (plus exactement de l'Amérique du Sud), de son « virage à gauche » ; le tout en cinq grands chapitres, écrit dans un style incisif, alerte, avec relativement peu de notes en fin d'ouvrage. Au fil de plus de 300 pages, l'auteur nous livre ces réflexions sur les nouveaux exécutifs de gauche en Amérique latine, tout en offrant au lecteur profane la possibilité de comprendre la plupart des enjeux actuels, grâce à de brefs et pédagogiques retours historiques, notamment sur le Brésil, l'Argentine, le Venezuela, l'Equateur, le Pérou ou la Bolivie. Ce travail est le fruit d'une « observation participante », d'enquêtes de terrain, de dizaines d'entretiens avec des acteurs sociaux ou politiques et plusieurs voyages dans les différents pays concernés. L'auteur ne cache pas sa sympathie pour la nouvelle dynamique progressiste du sous-continent et note dans son introduction, l'importance accordée aux relations entre « le pouvoir et les mouvements sociaux », avant de préciser « tant parce que le thème est intéressant en soi que parce qu'il me touche de façon très personnelle : c'est dans ce domaine que s'inscrivent mes expériences, mes espoirs, mes doutes de citoyen engagé » (p. 20).

Sans aucun doute, ce travail est une réussite car, tout en rendant accessible une vision continentale, « bolivarienne » pourrait-on dire, d'une Amérique du sud en pleine ébullition, il avance plusieurs analyses originales et souvent judicieuses. Surtout, il remet en cause nombre de clichés en vogue en Europe lorsqu'on aborde ce « miroir latino-américain », notamment dans les médias dominants, mais aussi - trop souvent - chez les universitaires en sciences sociales. Citons parmi ces clichés, le concept de « populisme », servant la plupart du temps à désigner, ou plutôt disqualifier a priori , tout discours radical, dont celui en particulier de Hugo Chavez au Venezuela. Marc Saint Upéry propose même de mettre en place un moratoire international sur l'usage de ce « concept mou », devenu un obstacle à la pensée scientifique. Même chose sur l'idée des « deux » gauches en Amérique latine : selon lui, il ne s'agirait là que d'une catégorisation binaire, rassurante et convenue, où l'on chercherait à opposer de manière stérile une gauche « modérée », « réaliste » celle de Lula à celle « populiste » de Chavez (pp. 291-293). Marc Saint Upéry insiste sur la grande diversité et hétérogénéité des gauches sud-américaines : une demi-douzaine de gauches et, pourquoi pas, « mille gauches » (ironise t-il). Il démontre aussi les nombreuses nuances idéologiques à l'œuvre, les convergences géopolitiques (voir le dernier chapitre) et le grand pragmatisme, respectueux des lois du marché mondial, des divers gouvernements, que ce soit celui du Brésil de Lula, de la Bolivie de Morales ou de la « révolution bolivarienne » au Venezuela. Nous sommes aussi d'accord avec lui lorsqu'il insiste sur la nouvelle « couleur du pouvoir », alimentée par la résurgence du mouvement indigène ou afro-américain, dont les pionniers ont été la CONAIE (confédération indigène) d'Equateur, mais aussi quand il décrit une « indianité à géométrie variable » où il faudrait savoir différencier « indianité politique » et « indianité sociale ». Si on peut parler d'une démocratisation des sociétés latino-américaines, c'est bien face au constat d'une remise en cause (encore très modeste) des relations coloniales et ethno-sociales du pouvoir dans quelques pays, bien que le racisme soit toujours bien présent (voir le cas du Pérou par exemple, pp. 214-218).

Cependant, on a parfois la sensation qu'à force de vouloir contredire des visions trop impressionnistes et remettre en cause - avec raison - nombre d'images d'Épinal en vogue sur ce continent, Marc Saint-Upéry tombe dans une sorte de relativisme permanent. Ainsi, l'idée centrale, reprise dans tous les chapitres, du « ce n'est ni la rupture, ni la continuité totale » (p. 40), « les choses sont plus compliquées que cela » (p. 55), tend finalement à escamoter certaine lignes de fractures également à l'œuvre. Ainsi, sa description du Brésil de Lula pêche par optimisme ou ingénuité. Certes l'auteur reconnaît que l'ex-dirigeant du Parti des travailleurs s'est rapidement convertit à l'austérité budgétaire, au marché mondialisé, aux pratiques de corruption, en continuité en cela avec ses prédécesseurs. Mais c'est aussitôt pour souligner qu'il faut laisser à Lula du temps, que le nouveau gouvernement à beaucoup fait en terme de programmes sociaux ( Bolsa Familia ) et de suggérer que l'exécutif brésilien chercherait véritablement à mettre en place de nouvelles fondations à la « maison brésil ». Lorsque le livre a été écrit, Lula ne commençait qu'à peine sont second mandat, pourtant son premier gouvernement avait déjà largement avalisé l'évolution « gestionnaire » du Parti des Travailleurs et la politique économique favorable à l'agrobusiness et au capital transnational… En ce qui concerne le chapitre consacré à la « révolution bolivarienne », le gouvernement de Hugo Chavez, qualifié de « sorcier magnanime », est passé au crible de la critique. Marc St. Upéry souligne avec vigueur et clairvoyance la dichotomie existante entre radicalité des discours et actes concrets de nouveau leader latino-américain : « il est difficile d'échapper à l'impression que la « révolution » fait du surplace, malgré les déclarations fracassantes de marche forcée vers le socialisme. Peut-on envisager une relance démocratique du processus bolivarien, susceptible de le faire échapper à l'entropie bureaucratique et à la myopie rentière ? » (p. 129). Là encore, nous sommes assez d'accord, de même sur la teneur de la « realpolitik » qui domine les relations de Chavez avec les multinationales pétrolières, les é tats-Unis ou dans ses rapports avec les é tats de la région (p. 294-298). Cependant, ce constat des contradictions de la dynamique vénézuélienne, ne doit pas occulter la radicalité du nationalisme bolivarien sous plusieurs aspects (nouvelle constitution, nationalisations, conseils communaux, réforme agraire partielle, mobilisation populaire, etc.) qui le différencie grandement de gouvernements de « gauche », comme celui de Lula ou de Tabaré Vasquez (Uruguay).

Selon nous, il existe actuellement trois sortes de régimes sociopolitiques latino-américains, Cuba mis à part : au côté de l'alternative conservatrice et pro-étatsunienne portée par Uribe en Colombie, se trouve un second bloc de pays qui défend certaines positions d'autonomie partielle de sa bourgeoisie (dont le Brésil) et que l'on pourrait dire sociaux-libéraux. Et, enfin, un dernier groupe est de type nationaliste radical et s'affronte en plusieurs points avec les oligarchies locales et l'impérialisme. Sans surprise, ces pays (Bolivie, Équateur, Venezuela) sont ceux où ont eu lieu de fortes dynamiques de résistance, indigène notamment. Malgré de nombreuses incohérences et les contrats passés avec les é tats-Unis , l'anti-impérialisme de Chavez n'est pas seulement « histrionique », tel que le suggère l'auteur (p. 274-278).

Quelles qu'en soient les limites, ce livre représente un grand apport pour le public français et un essai original et de qualité dans le champ des études américanistes. Il se conclut précisément sur le « rêve de Bolivar », c'est-à-dire le défi que représente la construction d'une unité et d'une intégration économique, sociale et politique à l'échelle continentale, pour les gauches latino-américaines. Pour faire un tour complet de cet horizon en mouvement, il faudrait également se pencher davantage sur les dynamiques des luttes sociales et sur l'important débat stratégique qui est train de s'ouvrir : celui de la construction du « socialisme du XXI° siècle » et de la possibilité nouvelle de « changer le monde en prenant le pouvoir » (1). Au fond, c'est à cette question de dépassement du capitalisme néolibéral que des gauches devraient essayer de répondre et c'est aussi cette voie possible, mais escarpée, qui reste en suspend en Amérique latine, y compris dans les pays où la population est la plus mobilisée.

Franck Gaudichaud.

(1) Voir Le volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme en Amérique latine (F. Gaudichaud, Dir.), Textuel, Paris, 2008 (en note de lecture par Frédéric Thomas sur le site de Dissidences).

 

Ella SHOHAT, Le sionisme du point de vue de ses victimes juives. Les juifs orientaux en Israël , Paris, La fabrique éditions, 2006, 124 p. octobre 2007*

Au départ de ce petit livre se trouve un article publié il y a une vingtaine d'années dans une revue américaine de sciences sociales critique. Son auteure est une israélienne d'origine arabe, enseignante aux Etats-Unis. La place à partir de laquelle elle écrit cet article explique largement la tonalité « polémique de campus » qui irrigue son préambule. Son point de vue est clair, comme le titre l'annonce d'ailleurs : il s'agit de dénoncer le sort fait aux juifs d'origine arabe, qu'elle dénomme les misrahim. Pourquoi ce terme, peu connu, au lieu de celui de sépharades, plus commun ? Les sépharades sont les descendants des juifs espagnols disséminés sur le pourtour méditerranéen après la Reconquête de l'Espagne, alors que le terme misrahim renvoie aux communautés juives préexistant à cet exil. On comprendra que ce livre ne constitue en rien une présentation sociologique des misrahim en Israël (pas un mot sur leur nombre, les métiers qu'ils occupent, les lieux où ils résident etc.) une fois que l'on sait que l'inspirateur de ces lignes est Edward Saïd, l'auteur du livre canonique, L'orientalisme. L'Orient créé par l'Occident , Seuil, 1997. Le propos d'Ella Shohat est par conséquent centré sur les images et les représentations des juifs orientaux dans le discours sioniste, discours européocentriste. Pour elle, le sionisme s'ancre dans un imaginaire colonial et les juifs orientaux s'inscrivent clairement dans la catégorie colonisés. Certes, ils sont juifs, mais arabes d'abord et avant tout pour les dirigeants askhénazes du sionisme. Le lecteur découvrira avec stupéfaction les caractérisations des misrahim dans les textes fondateurs du sionisme, renvoyant à l'imaginaire du bestiaire et de la zoologie (sur cet aspect, lire Frantz Fanon). Les juifs orientaux sont profondément ostracisés au sein de la société israélienne, au pont d'apparaître comme des victimes du sionisme, pour l'auteure. Le postulat de leur arriération (économique, sociale et intellectuelle), porté par le discours sioniste, est renforcé par les sciences sociales qui considèrent ces juifs arabes comme relevant de la prémodernité. Si l'ouvrage se conclut par les signes d'une prise de conscience et d'une révolte des misrahim à l'égard du sort qui leur est fait, une actualisation du propos aurait été bienvenue. En 20 ans, leur condition s'est modifiée (on songe au sort des Fallachas, les juifs noirs d'Ethiopie), et on aurait bien aimé en savoir un peu plus sur la place qu'ils occupent aujourd'hui au sein de l'Etat hébreu. Ce petit livre éclaire un impensé (un déni même) de la situation de la majorité des juifs au sein de la société israélienne. Il est d'autant plus précieux. Mais il appelle aussi à une approche sociologiquement construite : de l'imaginaire à la réalité sociale en quelque sorte.

Georges Ubbiali

 

Frank THOMAS, Pourquoi les pauvres votent à droite. Comment les conservateurs ont gagné le cœur des Etats-Unis (et celui des autres pays riches) (What's the matter with Kansas ? How conservatives won the heart of America) , Marseille, Agone, collection Contre-feux, 2007, 368 pages, 24 euros, préface de Serge Halimi. juin 2008*

Avec ce livre, l'étatsunien Thomas Frank propose un faisceau d'explications permettant de comprendre le succès des Républicains dans son pays, et plus généralement l'adhésion populaire que les néo libéraux ont réussi à susciter, en dépit d'une politique foncièrement favorable aux riches. Sa thèse principale est que pour faire passer leur programme économique réactionnaire, les Républicains conservateurs ont utilisé, et ce dès Reagan dans les années 60, la fibre morale, se posant en défenseurs des valeurs traditionnelles de l'Amérique (nationalisme, puritanisme, religiosité), sans d'ailleurs que ces thèmes ne fassent l'objet, une fois au pouvoir, de mesures radicales.

L'exemple largement développé ici est celui du Kansas, terre natale de l'auteur, un Etat autrefois majoritairement démocrate, et que l'on considère aujourd'hui comme un des plus réactionnaires. A la façon d'un Michael Moore, et de manière très concrète, Frank -dont la sympathie politique porte surtout sur les Démocrates, qu'il critique pour avoir abandonné un discours économique véritablement de gauche, à la Roosevelt- croque un certain nombre de portraits de conservateurs, insistant sur leurs accusations sans nuance du libéralisme (entendu ici comme politique permissive de gauche) qui ferait décliner le pays ou sur leur anti intellectualisme. Cette croisade morale a d'ailleurs débuté, au Kansas, vers le début des années 1990, par une active campagne anti avortement.

La limite de l'exercice tient cependant justement à sa précision : difficile de généraliser uniquement à partir du Kansas, et la traduction française du titre est à cet égard quelque peu trompeuse, même si Frank pense que la situation du Kansas va ensuite se généraliser à l'ensemble des Etats-Unis, pour le moins. La préface de Serge Halimi trace enfin un parallèle assez pertinent entre les Républicains et Sarkozy en France. L'appareil critique, très riche, permet de bien saisir toutes les références historiques de l'auteur sur les Etats-Unis, mais on aurait également aimé disposer de cartes détaillées.

Jean-Guillaume Lanuque

 

M. WARSCHAWSKI (sdd.) La révolution sioniste est morte. Voix israéliennes contre l'occupation, 1967-2007 , textes réunis et présentés par M. Warschawski, Paris, La Fabrique éditions, 2007, 156 p. août 2007*

Sous ce titre accrocheur se cache une excellente anthologie de textes de critiques juives contre la politique sioniste d'Israël. Bien qu'extrêmement minoritaires, il existe en effet en Israël des courants et individus hostiles au sionisme fondateur. Ving sept contributions sont réunies par M. Warschawski, fondateur du Matzpen, l'organisation de la IVe Internationale dans ce pays. Ce livre est absolument indispensable car il montre de manière très claire qu'existent des voix qui contestent avec force la haine de l'arabe (du palestinien) et l'exaltation du nationalisme le plus étroit. Certains textes sont traduits de l'hébreu, d'autres de l'anglais. On y retrouve la plume de la plusieurs auteurs publiés par ailleurs à la Fabrique (Amira Hass, Tanya Reinhart, notamment). Différentes formes se côtoient, prises de position dans la presse (nombreuses), textes politique d'organisation, poèmes, articles de presse, critiques de films. Le lecteur français sera sans doute étonné de la violence de certaines critiques portées contre le sionisme.

Certes, les extraits de textes du Matzpen, juste après la guerre des 6 jours de 1967, appelant à la fraternisation des juifs et des palestiniens apparaissent en très fort décalage au moment même de l'acmé nationaliste. Mais l'entretien, beaucoup plus tardif puisqu'il date de 2004, avec Shulamit Aloni, ancienne ministre publié dans le journal Yediot Aharonot , constitue une véritable bombe. Titré « Comme les allemands nous ne voulons pas savoir », ce texte explique que les citoyens israéliens ont le même comportement d'ignorance du sort fait aux palestiniens que les allemands l'avaient à l'égard des juifs et de leur extermination. Un tel discours en Europe serait immédiatement taxé d'antisémitisme par les laudateurs de la politique israélienne. Des phrases comme «  Notre insensibilité morale découle de notre domination  » ou «  L'effondrement moral de notre société est la conséquence directe de ce qui se passe dans les Territoires. Nous sommes responsables du sang juif versé  » ou «  Dans ce pays, ce n'est l'Etat qui a son armée, mais l'armée qui a son Etat  », explosent littéralement.

Dans un autre texte, la direction politique israélienne est qualifiée de « gang dirigeant ». Il sera difficile d'assimiler ces féroces critiques de la politique coloniale à l'expression d'un sentiment antisémite. Certaines voix sont encore plus radicales dans leur expression. On songe notamment à celles de Yehouda Elakana, philosophe, qui proclame carrément la nécessité de l'oubli (de l'extermination des juifs) pour assurer une démocratie en Israël. On ne peut que mesurer l'écart aux mythes fondateurs de la nation quand on lit des phrases comme «  notre devoir est d'oublier. Je ne vois pas aujourd'hui de mission politique et d'éducative plus importante pour les dirigeants de la nation que de se placer du côté de la vie et de se consacrer à notre avenir, plutôt que de s'occuper du matin au soir des symboles, de cérémonies et des leçons à tirer de la Shoah. Ils doivent extirper de nos vies l'emprise du « Souviens toi » de l'histoire  », p. 68. La lecture de ce formidable recueil présente un visage méconnu et extrêmement critique de l'action de l'Etat sioniste, des voix qui s'élèvent contre l'occupation de la Palestine.

G.U.

 

Michel WARSCHAWSKI, Destins croisés. Israéliens-Palestiniens, l'histoire en partage , Paris, Riveneuve ed., 2009, 235 p., 18€. Février 2010*

Mots clés : Sionisme, moyen orient, guerre, juif, Palestine, Israël, nationalisme, réfugiés, Fatah, arabe

Michel Warschawski, farouche militant antisioniste, nous avait habitué jusqu'alors à un autre registre pour avancer son message : autobiographie ( Sur la frontière ), anthologie de textes ( La révolution sioniste est morte , compte rendu sur ce site) ou essais ( Programme le désastre ). Avec Destins croisés , il ajoute le roman à sa palette de textes. Au départ, il s'agit d'une commande d'un livre destiné aux enfants. Livre qui ne sera jamais édité et dont l'actualisation est publiée par les éditions Riveneuve. C'est à travers le destin croisé de deux familles que Warschawski se propose de dresser le portait et l'histoire du drame actuel au proche-orient. Tout commence en Europe, à la fin du XIX e siècle par l'antisémitisme qui amène quelques juifs à venir s'installer dans les premières années du XX e siècle en Palestine. Avec le développement du mouvement sioniste international, les installations de juifs se multiplient. Les relations avec les populations autochtones ne sont guère paisibles, mais la cohabitation est assurée, tant bien que mal. Mais c'est la montée du nazisme en Europe et la seconde guerre mondiale qui vont sceller le destin tragique des populations arabes et juives. Le texte de Warschawski souligne l'écrasante responsabilité du colonisateur anglais dans cette situation. Contraint d'abandonner ses colonies, les britanniques laissent derrière eux une situation explosive, car ils favorisent en sous main l'emprise sioniste sur les terres palestiniennes. Comme il est écrit dans le récit, les Anglais font payer aux populations arabes le sort des juifs survivants d'Europe. Les principales étapes de cette histoire sont rapportées ici à travers l'évocation très sensible du destin croisé de familles, depuis les grands parents jusqu'aux petits enfants. L'histoire n'est guère réjouissante en particulier pour les victimes arabes. Mais l'auteur sait rendre avec minutie les petits détails et contradictions qui rendent extrêmement vivante, si ce n'est captivante parfois l'histoire. Un seul exemple suffira. Il raconte ainsi la participation de soldats juifs américains à la première guerre menée par Israël en 1948. Intégrés à l'armée sioniste, ces soldats se révèlent horrifiés par le traitement que les troupes sionistes réservent aux Arabes. Warschawski ne se livre pas à un plaidoyer pro domo pour un camp ou un autre. Il montre bien au contraire toute la complexité des situations en mettant en scène des individus dont les contacts sont multiples. On pourrait même penser à un happy end , grâce au mariage entre un des descendants d'un survivant du judéocide et la fille d'un dirigeant de la résistance palestinienne. On laissera au lecteur le soin de découvrir comme cette union se conclut. Symboliquement, l'ouvrage se conclut, non en Israël, mais aux Etats-Unis, par une mobilisation de la société civile après une émouvante tragédie. Si l'espoir ne domine pas vraiment ce livre, on ne peut que souhaiter qu'il sensibilise plus de lecteurs.

G.U.

 

Thomas WIEDER, Les sorcières de Hollywood. Chasse aux rouges et listes noires , Paris, Editions Philippe Rey, 2006, 251 pages, 19 euros. novembre 2006*

C'est le récit de la chasse aux communistes à Hollywood que Thomas Wieder, jeune professeur à l'Ecole normale supérieure de Cachan et collaborateur du Monde des livres , brosse ici. Pointant les racines du maccarthysme dès 1939, il montre que pour la droite américaine – chrétienne et xénophobe, volontiers antisémite – Hollywood est une cible de choix. La puissance médiatique du cinéma en fait un enjeu à la fois politique, idéologique et stratégique quand la politisation d'Hollywood penche nettement à gauche au cours des années 1930. De fait, dès 1940, l'Alliance du cinéma pour la préservation des idéaux américains, qui regroupe des producteurs et des réalisateurs aussi réactionnaires que Walt Disney ou King Vidor, se fixe comme but la lutte contre le communisme au cinéma. Elle trouvera dans le maccarthysme d'après-guerre plus qu'un écho.

En 1947, la Commission des activités anti-américaines contre Hollywood peut déployer son offensive anticommuniste ; elle s'appuie sur le succès des républicains aux élections de 1946. Les auditions débutent alors ; elles bénéficient du soutien d'une large partie de l'industrie cinématographique et convoquent pêle-mêle réalisateurs, scénaristes, acteurs. Face à cette pression, les « témoins » auditionnés ont le choix de la délation – pour poursuivre une carrière cinématographique – ou de la mise au ban par le biais des listes noires, par la non distribution des films. Si Elia Kazan, comme bien d'autres, choisit la délation, il n'en éprouva jamais de remords, contrairement à certains, suscitant ainsi jusqu'en 1999, la controverse et la haine de ceux qu'il accusa : ainsi, le 21 mars 1999, lors de la remise d'un Oscar d'honneur pour l'ensemble de son œuvre, la cérémonie fut troublée par des manifestants à l'extérieur ainsi que parmi les invités, dont certains restèrent ostensiblement assis les bras croisé lorsque Martin Scorsese lui remit le trophée. Parmi les premiers auditionnés, dix choisirent de se taire ( les Dix de Hollywood , regroupant des scénaristes comme Albert Matz ou Dalton Trumbo, des réalisateurs comme Edward Dmytryck et des producteurs ), arguant du 1 er amendement : cette stratégie leur vaut la prison. Edward Dmytryk fit sa peine, mais à sa sortie il rentre dans le rang, rompant l'unité des « Dix  » par ses révélations. Pour beaucoup, la chasse aux sorcières débouche sur l'exil en France (Jules Dassin, John Berry), en Grande Bretagne (Charlie Chaplin en 1952, Losey), au Mexique (Dalton Trumbo), ou la reconversion, l'abandon d'une carrière cinématographique. Thomas Wieder multiplie les portraits et les anecdotes, ressuscitant des visages, des trajectoires, brisées par le maccarthysme. Certains scénaristes peuvent continuer à travailler sous des noms d'emprunt, ou en ne figurant pas aux génériques des films. Ici, la chasse aux sorcières tacitement admise par l'industrie cinématographique trouve ses limites : en 1957, Le pont de la rivière Kwaï reçoit l'oscar du meilleur scénario, attribué à Pierre Boulle : en fait, les scénaristes sont deux « blacklistés », Carl Foreman et Michael Wilson. Cela se sait, le maccarthysme à Hollywood, comme ailleurs, s'efface. Certains reprennent alors une carrière cinématographique, comme Dalton Trumbo ( Johnny Got his Gun, 1971 , d'après son roman homonyme de 1939) , n'ayant finalement rien abdiqué de leurs convictions; d'autres ont disparu…

Si Thomas Wieder établit le récit de cette chasse aux sorcières, la scénarisant parfois par de gros plans sur tel ou tel cas individuel, sa fresque – cinématographiquement et cinéphiliquement érudite – dit finalement peu du communisme supposé d'Hollywood, de ce qu'il pouvait porter comme attrait pour le milieu du cinéma. Il dit donc peu, aussi, de l'anticommunisme. Ce faisant, l'auteur s'expose au risque, qu'il pointe dans son étude sur la mémoire de la chasse aux sorcières, en épilogue, d'une progressive et lénifiante dépolitisation.

Vincent Chambarlhac

 

 

Howard ZINN, L’impossible neutralité. Autobiographie d’un historien et militant, Marseille, Agone, collection « MémoireSociales », 2006 (1994 pour l’édition originale), 384 pages, 22 euros.

Poursuivant dans la lancée d’Une Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours, somme remarquable sur la face obscure de l’histoire de ce pays, puis de Nous, le peuple des Etats-Unis…, passionnant essai contemporain, sans parler de ses pièces de théâtre, Agone nous donne enfin accès à l’œuvre d’un des historiens majeurs des Etats-Unis de la seconde moitié du XXème siècle. Avec ce nouvel ouvrage, nous découvrons l’autobiographie d’un homme pleinement engagé dans les luttes de son temps. Préférant à un récit strictement chronologique et linéaire une approche mêlant les époques et les scènes de combat, Howard Zinn, plutôt qu’un récit et une méditation complets de sa vie, nous livre ce qui lui paraît devoir être retenu de son itinéraire militant afin de proposer des pistes de réflexion à l’usage en particulier des jeunes générations. Sa position, contrairement à celle d’une neutralité à vocation scientifique, s’appuie en effet sur l’importance de dire qui on est, d’où l’on parle, en s’efforçant avant tout d’être honnête, vis-à-vis de ses étudiants en particulier.
Cela posé, il nous narre son enfance pauvre, marquée de par l’aspect mythique du « rêve américain » et par l’ancrage d’une conscience de classe ; son passage à un certain radicalisme à la suite de sa participation à une manifestation au début de la seconde guerre mondiale organisée par les communistes et réprimée ; son engagement dans l’armée de l’air en 1943 et sa prise de distance progressive à l’égard du conflit et de sa finalité démocratique revendiquée ; sa participation, dès lors logique, à la lutte contre la guerre du Vietnam et sa défense du pacifisme et de la désobéissance civile (avec même un voyage au Vietnam début 1968 afin de récupérer des prisonniers étatsuniens libérés) ; ses sept années de professorat en Géorgie, à l’époque du mouvement des droits civiques dont il fut partie prenante, ce qui lui permet de témoigner de la prégnance du racisme dans ces états du sud restés attachés à un certain passé ; son expérience éphémère de la prison, des brutalités policières et des limites de la justice de son pays, trop souvent favorable aux WASP (white, anglo-saxon, protestant) ; ses luttes menées au sein de l’université contre l’autoritarisme et les puissants de l’argent.
Plus généralement, H. Zinn met l’accent sur les limites de la démocratie des Etats-Unis, dont ils se font pourtant les hérauts actuels. A cet égard, Agone a eu la bonne idée de compléter l’ouvrage original par des articles divers, dont quelques-uns écrits à la suite du 11 septembre 2001, qui revendiquent la compassion plutôt que la vengeance. Bien que l’on puisse regretter leurs insuffisances sur certains points, comme l’évocation de l’extrême gauche aux Etats-Unis, ces mémoires s’avèrent tout à fait roboratives et conseillées.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Howard ZINN, La mentalité américaine. Au-delà de Barack Obama , Montréal, Lux, collection « Instinct de liberté », 2009, 136 pages, 8 euros. Février 2010*

Mots clefs : Etats-Unis.

Nous avons déjà eu par le passé l'occasion de chroniquer les ouvrages de ce grand historien des Etats-Unis qu'est Howard Zinn, en particulier son autobiographie, L'impossible neutralité . Ce petit ouvrage inédit se compose en fait de deux articles de 1990 (le plus consistant étant « La loi et la justice »), ainsi que d'une conférence faite au Canada en novembre 2008, au lendemain de l'élection d'Obama ; il y critiquait déjà le manque d'audace du nouveau président, loin du New Deal de Roosevelt.

Comme le titre choisi pour le recueil l'indique, Howard Zinn tente de comprendre la mentalité bipolaire de ses compatriotes, entre une soif de justice sensible à travers les luttes anti-esclavagistes ou anti-ségrégationnistes, et un patriotisme transclassiste lié au sentiment d'incarner un modèle exceptionnel (bien qu'il n'insiste pas sur la nature religieuse de cette mentalité). Il rappelle donc utilement l'existence, dès les origines du pays, de la domination de la bourgeoisie et des luttes de classes, ainsi que des velléités impérialistes, la politique extérieure de son pays étant tout particulièrement antidémocratique.

Au passage, il met en cause le système éducatif, silencieux sur ces aspects de l'histoire nationale et sur l'importance des mouvements sociaux, un débat qui rejoint celui mené en France. Howard Zinn endosse ce faisant le rôle d'une véritable conscience morale, s'opposant à toute guerre, même qualifiée de juste, plaçant la justice devant la loi et défendant conséquemment la désobéissance civile (allant jusqu'à la clandestinité pour éviter une peine injuste). Bien sûr, l'historien ne va pas au fond des choses, mais ce petit essai est une invitation à (re)découvrir son Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours .

Jean-Guillaume Lanuque

 

Howard ZINN, Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours , Marseille, Agone, collection « Des Amériques », 2002, 812 pages, 28 euros. Février 2010*

Mots clefs : Etats-Unis – luttes de classes.

Une histoire populaire des Etats-Unis , récemment transposé en format BD (voir la recension sur notre site), est sans aucun doute le magnum opus de l'historien Howard Zinn. Proposant une critique de l'histoire officielle de son pays, il s'intéresse à tous les opprimés et à toutes les minorités ayant eu à souffrir du développement capitaliste, exposant une véritable histoire de classe habitée par un profond souci moral.

Il débute son propos avec la conquête espagnole, évoquant, avec force détails concrets et extrêmement vivants les massacres et l'exploitation des Amérindiens et de leurs ressources, en liant cette violence à la propriété privée, à laquelle s'opposerait la société égalitaire des Iroquois, par exemple. Cette relativisation du sens supposé du progrès se heurte néanmoins aux caractéristiques plus contrastées des autres sociétés amérindiennes, aztèque ou inca. La traite des noirs et le racisme subséquent sont également explicités, en insistant sur une révolte qui couve en permanence. Plus généralement, Zinn montre bien la chaîne d'oppression qui existe alors dans les colonies américaines, des Anglais aux Amérindiens en passant par les coloniaux aisés et les fermiers de la Frontière.

La fameuse révolution américaine éclate justement dans un contexte de croissance des luttes sociales, l'occasion de récupérer la colère populaire au profit des catégories les plus aisées tout en endiguant les revendications les plus radicales. La pérennisation des inégalités permet entre autre de dissiper toute la mythologie des Pères fondateurs : «  La Constitution illustrait donc parfaitement la complexité du système américain : elle servait les intérêts de l'élite fortunée mais faisait également quelques gestes en direction des petits propriétaires, des ouvriers-artisans et des fermiers aux revenus modestes pour s'assurer leur soutien le plus large. (…) Elle permettait à l'élite américaine de conserver le contrôle de la situation avec un minimum de mesures coercitives et un maximum de législation – tout cela rendu plus acceptable grâce aux flonflons patriotiques et unitaires » (p.119).

Les thèmes traités sont ensuite aussi variés que passionnants : oppression des femmes, plus égales à la Frontière , mais victimes d'une réaction morale parallèle aux germes d'émancipation suscités par les luttes et la conscience collectives fruits de l'industrialisation ; tragédie des Amérindiens, intégrés de force à la société occidentale ou chassés de leurs terres confisquées, à grands coups de promesses régulièrement reniées ; guerre contre le Mexique au milieu du XIXème siècle, sciemment provoquée, et génératrice de la désobéissance civile défendue par Thoreau. Un des sujets les plus intéressants n'est autre que la lutte pour l'abolition de l'esclavage. Howard Zinn montre en effet, au-delà de l'existence d'abolitionnistes aussi bien blancs que noirs, la complicité tacite du gouvernement fédéral avec les Etats du Sud ; la figure si consensuelle d'un Lincoln apparaît ici comme incarnant la simple jonction entre les revendications abolitionnistes et les intérêts des milieux d'affaire, loin du désir d'insurrection d'un John Brown. Surtout, l'émancipation obtenue avec la Guerre de Sécession se trouve balayée les années suivantes par un retour de balancier réactionnaire.

Mais ce copieux ouvrage propose également une chronique des luttes de classes entre ouvriers et patronat, luttes marquées par une répression particulièrement dure, dont un des points culminants est la grève des cheminots de 1877 (avec les fameux événements de Haymarket). La fin du XIXème siècle nous donne l'occasion de (re)découvrir le mouvement populiste chez les fermiers, un exemple parmi d'autres d'une des grandes faiblesses de toutes ces luttes : l'absence d'unification entre les différents acteurs. On peut également citer, entre autres tableaux, les luttes syndicales croissantes du début du XXème siècle avec l'essor des IWW et les progrès de l'idéal socialiste, ou l'apparition, au début des années 1930, de la tactique d'occupation d'usines, témoignage d'un activisme à la base canalisé par les directions de l'AFL et du CIO. Sans oublier les luttes des années soixante, celles des noirs ou des femmes, des Amérindiens également (dont l'occupation médiatique d'Alcatraz en 1969), l'opposition à la guerre du Vietnam, ou les revendications au sein des prisons. Seuls sont trop allusivement évoqués les combats homosexuels. Si la période récente est moins instructive, on bénéficie néanmoins d'utiles développements sur la profondeur des inégalités sociales, renforcées par le consensus bipartisan, et sur la variété des militantismes dans les années 80 ou 90, anti nucléaire ou latinos, parmi d'autres. Une leçon à retenir en priorité : seule la lutte paye.

La politique extérieure n'est pas oubliée, les aventures militaires du pays étant, selon Howard Zinn, systématiquement liées à l'expansion économique et à la nécessité d'écoulement de la production, et ce de la guerre à Cuba à la fin du XIXème siècle (avec en sus la peur d'une République noire) jusqu'à celle contre l'Irak (en 1991). Le voyage s'arrête malheureusement avec les débuts de la guerre en Afghanistan. La liste des atrocités est impressionnante, aussi bien aux Philippines qu'au Vietnam. Sur la Seconde Guerre mondiale, terrain propice à l'unanimisme consensuel, il pose les bonnes questions, insistant sur la participation des Etats-Unis en fonction d'abord de leurs propres intérêts, tout en perpétuant la ségrégation dans l'armée (les transfusions sanguines entre blancs et noirs étant même proscrites !). Surtout, c'est le début de l'économie militaire permanente, avec une hausse du budget militaire quasiment continu jusqu'à nos jours.

La lecture de cette somme est perpétuellement passionnante, et l'érudition de l'auteur impressionnante. Seul regret : l'absence de cartes détaillées des Etats-Unis, qui auraient permis de mieux visualiser les nombreux lieux évoqués. Certains ouvrages d'histoire sont des classiques. Celui d'Howard Zinn est assurément de ceux là.

Jean-Guillaume Lanuque

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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