- Loïc ABRASSART, Che Guevara. Itinéraires d'un révolutionnaire, Toulouse, Milan, 2007, 62 p

- Mario AMOROS, Antonio Llido, un sacerdote revolucionario , València, Universitat de València, 2007, 360 p

- Miguel BENASAYAG, Che Guevara, du mythe à l'homme. Aller-retour, Paris, Bayard, 2003.

- Vincent BOURDEAU, François JARRIGE, Julien VINCENT, Les Luddites. Bris de machines, économie politique et histoire, Paris, Ere, 2006

- Lorne BROWN, La lutte des exclus, un combat à refaire, Montréal, Ecosociété, 1997.

- Ettore CINELLA, Makhno et la révolution ukrainienne, Lyon, ACL, 2003, 133 p.

- Nicolas DESSAUX (coordonné par), Résistances irakiennes. Contre l'occupation, l'islamisme et le capitalisme , Paris, L'échappée, collection « Dans la mêlée », 2006, 176 pages, 10 euros

- Diego GIACHETTIi, Marco SCAVINO, La Fiat aux mains des ouvriers. L’automne chaud de 1969 à Turin, Paris, Les nuits rouges, 2005, 310 p

- Franck GAUDICHAUD, dir., Le Volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme au Sud du Río Bravo , Paris, Éditions Textuel, Collection La Discorde, 2008, 440 pages, 20 €

- Franck GAUDICHAUD, Etude sur la dynamique du mouvement social urbain chilien. "Pouvoir populaire" et Cordons industriels durant le gouvernement de Salvador Allende (1970-1973), Thèse de Doctorat en science politique, Université de Paris VIII-Vincennes-Saint-Denis, 2005, 2 volumes, 827 pages.

- Daniel HERARD, Cécile RAIMBEAU, Argentine rebelle. Un laboratoire de contre-pouvoirs , Paris, Ed. Alternatives, 2006

- François HOMBOURGER, Makhno. L'Ukraine libertaire, 1918-1921, Editions libertaires et éditions du Monde Libertaire, 2002, 2 vol, 71 p chaque tome.

- Pierre JENNY, Du noir au rouge. La mémoire ouvrière fribourgeoise à travers la vie et les écrits de Joseph Meckler (1870-1914), Fribourg (CH), Université de Fribourg, 2005, 261 p

- David D. JOYCE, Howard Zinn, a radical american vision, Prometheus Books, 2003, 268 p., 25US$.

- J. MASSARDO, A. SUAREZ-ROJAS (coord.), América Latina: mosaico cultural. Repères de culture générale, Ellipses, Paris, 415 pages, 2005, 29,50 euros.

- DVD Messali Hadj. Une vie au service du peuple algérien , 2006

- Gilbert MILLAT, dir., La classe ouvrière britannique. XIX e -XX e siècles. Proscrits, patriotes, citoyens, Paris, Harmattan, 2005

- Hugo MORENO, Le désastre argentin. Péronisme, politique et violence sociale (1930-2001), Paris, Syllepse, 2005, 222 p.

- Gloria MUNOZ RAMIREZ, EZLN : 20 et 10. Le feu et la parole, Paris, Nautilus, 2004, 320 pages, traduit de l'espagnol (Mexique) par Joani Hocquenghem, 15 euros.

- John NEWSINGER, La politique selon Orwell , Marseille, Agone, collection Banc d'essais, 2006 (1999 pour l'édition originale), 340 pages, 24 euros, préface de Jean-Jacques Rosat

- Albert PARSONS, August SPIES , Haymarket. Pour l'exemple , Paris, Les Amis de Spartacus, 2006, 94 p., 9 €

- David PEACE, GB 1984, Paris, Rivages, 2006.

- Ella SHOHAT, Le sionisme du point de vue de ses victimes juives. Les juifs orientaux en Israël , Paris, La fabrique éditions, 2006, 124 p

- Frank THOMAS, Pourquoi les pauvres votent à droite. Comment les conservateurs ont gagné le cœur des Etats-Unis (et celui des autres pays riches) (What's the matter with Kansas ? How conservatives won the heart of America) , Marseille, Agone, collection Contre-feux, 2007, 368 pages, 24 euros, préface de Serge Halimi

- M. WARSCHAWSKI (sdd.) La révolution sioniste est morte. Voix israéliennes contre l'occupation, 1967-2007 , textes réunis et présentés par M. Warschawski, Paris, La Fabrique éditions, 2007, 156 p

- Thomas WIEDER, Les sorcières de Hollywood. Chasse aux rouges et listes noires , Paris, Editions Philippe Rey, 2006, 251 pages, 19 euros

- Howard ZINN, L’impossible neutralité. Autobiographie d’un historien et militant, Marseille, Agone, collection « MémoireSociales », 2006 (1994 pour l’édition originale), 384 pages, 22 euros.

 

 

 

 

Loïc ABRASSART, Che Guevara. Itinéraires d'un révolutionnaire, Toulouse, Milan, 2007, 62 p. février 2008*

Avec ce très court texte, publié dans une collection pour un jeune public, le lecteur possède un excellent aperçu de l'essentiel de ce que tout un chacun devrait (ou souhaite) savoir sur la figure du Che. La moitié du volume est consacrée au Che lui-même, à son parcours, depuis sa petite enfance à son exécution dans un maquis bolivien en 1967, en passant par sa participation à la lutte contre le dictateur Batista à Cuba avec Fidel Castro et la radicalisation du régime qui s'est ensuite mise en place sur l'île. Loin d'une approche hagiographique, l'auteur sait soulever les zones d'ombre de son parcours et de sa pratique. Ainsi, rien n'est omis de la participation du Che aux exécutions de tortionnaires et de membres des forces de répression, après la chute de la dictature, ni les limites de sa réflexion sur la démocratie. Il n'en reste pas moins que ressort le portrait chaleureux d'un révolté, d'un révolutionnaire qui n'a jamais failli à la tâche qu'il s'était fixé en tant que révolutionnaire, faire la révolution à travers le monde. La seconde partie est consacrée à différents aspects du Che, aussi bien son rapport au marxisme, l'impact (très limité) du guévarisme, les conceptions économiques du Che, l'éthique, la morale et l'humanisme révolutionnaire ou encore la fabrication du mythe (à travers l'évocation de la photo réalisée par Alberto Korda). Ce court texte se termine sur une évocation en forme de remise en cause de la légende noire du Che, portée récemment par certaines figures médiatiques se réclamant de la gauche. Assertions selon lesquelles le Che aurait été un tortionnaire ou encore l'inventeur des camps de travail. Avec beaucoup de tact, Abrassart rappelle les conditions de la lutte et invalide les caricatures qui ont pu être faites pour tenter de salir la figure du Che. Des extraits de textes du Che, une très roborative bibliographie complète de petit livre par son volume, mais très instructif par son contenu. Une réussite totale à lire en cette année d'anniversaire de la disparition de cette étoile de la révolution.

G.U.

 

Mario AMOROS, Antonio Llido, un sacerdote revolucionario , València, Universitat de València, 2007, 360 p. novembre 2007*

L'auteur affirme à plusieurs reprises sa volonté de faire l'histoire de ceux d'en bas. Pari doublement réussi. En effet il sort de l'oubli Antonio Llido, le seul prêtre arrêté disparu pendant la dictature de Pinochet et il raconte comment les habitants de Quillota, petite ville située non loin de Valparaiso, ont vécu la période de l'Unité populaire. Pour ce faire l'auteur utilise toutes les sources disponibles, notamment les précieuses lettres qu'Antonio a envoyées à ses amis, à sa sœur Pepa, à sa famille, qui nous permettent de suivre l'actualité de Quillota et l'évolution du prêtre au jour le jour. Amoros a vu aussi les survivants de ces années tragiques, notamment Jorge Donoso le compagnon le plus proche d'Antonio, au MIR et dans la clandestinité, mais il s'est vu refuser l'accès aux archives ecclésiastiques.

La personnalité d'Antonio n'est en effet pas banale. Né en 1936 dans un milieu modeste dans la province d'Alicante en Espagne, il devient prêtre après avoir obtenu un diplôme d'instituteur. Il réussira, grâce à deux séjours à Paris à l'Institut catholique, grâce aussi à deux professeurs formé à l'Université de Louvain, à échapper au catholicisme traditionnel qui domine en Espagne franquiste. Dès ses débuts de curé dans un village déshérité de la province d'Alicante il œuvre pour les plus pauvres, permettant à de nombreux jeunes gens de compléter leur formation et ainsi d'entrer à l'université. Le 14 décembre 1966, c'est son premier coup d'éclat, il refuse ostensiblement de participer à un référendum organisé par Franco. Cet acte d'insubordination sera aussitôt suivi de sanction : on l'obligea à faire son service militaire à l'autre bout du pays, comme aumônier à l'hôpital de la Marine de El Ferrol, alors qu'habituellement dans l'Espagne franquiste les prêtres sont exemptés de service militaire. C'est pour en finir avec ces vexations qu'il décide, en 1969, de partir en Amérique latine par l'intermédiaire de l'OCSHA (Organisation de Coopération sacerdotale hispano-américaine). Arrivé au Chili, il est frappé par l'ampleur des contrastes sociaux, l'importance de l'analphabétisme. Cette prise de conscience est partagée par d'autres prêtres, les tenants de la Théologie de la Libération, et par une minorité de Chrétiens. Ainsi au Chili, des Chrétiens engagés dans la transformation sociale quittent la Démocratie chrétienne pour le MAPU (Mouvement d'action populaire unitaire) en mai 1969.

Face aux souffrances du peuple chilien, qu'il a tendance à comparer à celles du Christ, il ne reste pas longtemps inactif. Il soutient très tôt Allende, tout en ayant conscience des limites de l'Unité populaire. Ceci le pousse à rejoindre le MIR en 1971, persuadé que la lutte armée sera le passage obligé pour construire le socialisme : « Jamais dans l'histoire les puissants ne se sont laissés déposséder de leurs privilèges pacifiquement. Le Chili ne sera pas une exception » (lettre du 29 février 1972). Et à ses amis belges, il confie ceci le 23 septembre 1972 : « Le romantisme révolutionnaire, le gauchisme de salon, sont la pire des trahisons qu'on puisse commettre contre le peuple exploité. On ne peut résoudre le problème avec de bonnes intentions, c'est la violence révolutionnaire qui s'affrontera à la vieille violence réactionnaire ». Un tel engagement – il devient vite dirigeant régional du MIR – sera durement sanctionné par la hiérarchie catholique. L'évêque Tagle (Valparaiso), qui ne réussit pas à le convaincre de revenir en Espagne, le suspend de ses fonctions de curé, le 27 avril 1972, malgré pétitions et démarches diverses. Au cours de ces mois Antonio participe à toutes les mobilisations, avec les paysans qui exploitent collectivement une ferme ou avec les ouvriers qui occupent leur entreprise, espérant ainsi que le gouvernement la nationalise. L'auteur évoque les divergences entre les miristes très favorables aux « tomas » (prises d'entreprises par les travailleurs pour obtenir la nationalisation) et les éléments modérés de l'UP, comme les militants du PC, qui mettent en garde contre ces initiatives, de nature, disent-ils, à effrayer la bourgeoisie.

Le coup d'Etat du 11 septembre 1973 les surprendra tous, à Quillota comme ailleurs. Malgré leurs pressentiments et quelques velléités, les militants du MIR étaient totalement désarmés. Un des camarades d'Antonio, Luis Costa, confie à l'auteur que les explosifs fabriqués artisanalement n'ont jamais fonctionné. Antonio passe à la clandestinité dès le 11 septembre 1973. Bien que le « cura espagnol » soit très recherché par les militaires, il leur échappera jusqu'au 1 er octobre 1974. La fin de sa vie – il meurt autour du 25 octobre – s'apparente à un long martyr ; son corps affreusement torturé ne sera jamais retrouvé. Mais ses compagnons de détention survivants témoignent de son haut moral, de son attention permanente aux autres jusqu'à la fin. Malgré le risque, l'auteur évite l'hagiographie. Outre le récit de la vie du prêtre révolutionnaire Antonio Llido, il nous permet de voir comment une ville moyenne de province, Quillota, a vécu ces années de luttes, d'espoir et de répression.

Salles Jean-Paul.

 

Miguel BENASAYAG, Che Guevara, du mythe à l'homme. Aller-retour, Paris, Bayard, 2003.

L'ouvrage de M. Benasayag, psychanalyste et philosophe, ancien combattant de la guérilla argentine (ERP), apparaît comme une défense inconditionnelle du guévarisme. Che Guevara, et ceux qui ont suivi sa voie, apparaissent comme les révolutionnaires parfaits, le Che comme le géant auprès duquel tous les autres combattants pour le changement sont des nains. L’auteur oppose le "faire guévariste" à l'attentisme, à la passivité des autres. Ainsi pour lui, le militantisme d'un membre de la LCR se borne à vendre des journaux dans lesquels s'expriment les chefs (sic). A ceux qui tentent d'expliquer l'échec du Che en Bolivie par une prise en compte insuffisante des conditions locales, il répond que c'est la trahison, et seulement elle, qui l'explique. Trahison du PC bolivien qui ne l'a pas soutenu, sans aucun doute sur ordre de Moscou et de Castro.
Il explique de la même manière l'échec de l'ERP, bras armé du PRT, Parti révolutionnaire des travailleurs, un moment section argentine de la Quatrième internationale (entre 1969 et 1972). Trahison des trotskystes américains du SWP, cette fois, "groupe universitaire complètement coupé de toute réalité sociale, qui depuis des bibliothèques bien climatisées montait courageusement la garde autour du trésor du dogme". Trahison de la Ligue communiste française, "groupuscule de petits militants trotskystes parisiens, qui entre deux dîners et un week-end à la plage (re-sic) décidèrent que l'ERP ne devait pas entraîner les Black Panthers. Car, selon ces grands dirigeants français (qui sont les mêmes aujourd'hui, avec en plus quelque jeune postier adepte de la vieille pensée), le groupe qui méritait d'être reconnu comme révolutionnaire aux Etats-Unis n'était pas celui des Black Panthers mais un autre qui ressemblait comme deux gouttes d'eau aux trotskystes français".
On peut comprendre la douleur de l'auteur quand il repense à ses nombreux camarades de combat fauchés en pleine jeunesse, atrocement torturés par les militaires. Mais cela ne justifie pas la virulence d'un propos qui fait de la Ligue un complice objectif des militaires fascistes : "Les Français (de la LCR) coupèrent net toute aide et soutien au moment extrêmement délicat et dangereux de la lutte contre la répression fasciste". Outre que cette remarque nous semble exagérer considérablement l'apport logistique de la Ligue à l'ERP, elle évacue totalement le débat en cours dans l'Internationale, et aussi dans l'ERP, à cette époque. Aux tentatives faites par les militants de la tendance majoritaire de la Quatrième internationale, à laquelle appartenait la majorité de la Ligue, pour amener le PRT-ERP à lier davantage la lutte armée au mouvement de masse, à se préparer à utiliser l'ouverture démocratique initiée en Argentine par le retour de Peron, la direction du PRT réagit avec des arguments disciplinaires : exclusion des militants qui doutent, mise en avant de leur origine petite-bourgeoise pour expliquer leur "défaillance" (Lettre du BP du PRT à une des cellules de Buenos Aires, la cellule internationale, sans date, in « Archives privées de Gérard Filoche », Paris). Le souci du PRT n'était manifestement pas d'organiser le débat dans ses rangs, de tirer les bilans et de réajuster sa stratégie. La volonté de suivre les traces du Che l'a amené à rompre avec la Quatrième internationale - et non l'inverse - et à poursuivre son combat jusqu'à la mort de la plupart de ses militants, dont Mario Santucho, le principal dirigeant.
Un livre terrible, donnant une version unilatérale de ces événements, écrit par un ancien militant qui, trente ans après les faits, donne une explication simpliste de ces événements, préférant l'anathème, l'injure à l'explication en profondeur.

Jean-Paul Salles

 

 

Vincent BOURDEAU, François JARRIGE, Julien VINCENT, Les Luddites. Bris de machines, économie politique et histoire, Paris, Ere, 2006 mai 2006*

L’actualité des mouvements sociaux replace la question du luddisme dans le débat social et politique, ainsi qu’en témoigne la publication du livre de Nicolas Chevassus-au-Louis, Les briseurs de machines. De Ned Ludd à José Bové, Seuil, 2006. Ce petit livre, écrit à trois mains, qui ne sont hélas pas présentés, est d’une facture assez différente de celui paru au Seuil. Il s’agit d’une réflexion académique du luddisme, autour de trois angles complémentaires. Grâce à l’érudition des trois compères, le lecteur découvrira une très riche littérature, essentiellement anglaise sur cette question du luddisme. En effet, hormis un chapitre, certes essentiel, du livre traduit de EP Thompson, La formation de la classe ouvrière anglaise (Seuil-Gallimard, 1988) et quelques travaux, il n’existe pas grand-chose sur le luddisme. Le premier chapitre est précisément destiné à faire le point sur la nature de ce mouvement. Alors que le luddisme est volontiers associé au bris des machines, l’auteur montre que cette réduction est assez fausse. Loin d’être un mouvement passéiste qui durant quelques années, entre 1811 et 1816, de petits producteurs, artisans et ouvriers qui refusent le progrès technique, le luddisme fut une forme parfaitement rationnelle et organisée de lutte à différents niveaux contre l’imposition de formes de travail. Certes, il y eut bris de machines, mais auparavant les communautés tentèrent de freiner ce mouvement en mettant en œuvre la palette complète de l’action collective possible à l’époque : pétition, grève, organisation ouvrière, mettant l’accent sur la moral du métier. Les actions constitutionnelles usées dans un premier temps ne donnant pas de résultat, la violence fut alors mise en œuvre. Après cette brillante mise au point, le second chapitre s’interroge sur la disparition de cette richesse du mouvement, ramené au bris des machines. Or, l’auteur montre que les contemporains étaient parfaitement au courant de la polyphonie du sens du luddisme, dont font preuve les débats parlementaires sur cette question. C’est l’imposition d’un discours basé sur l’économie politique qui ra réduire le luddisme au bris des machines, avant que l’histoire, dont l’auteur détaille les étapes à travers quelques figures (Hammond, Thompson) et étapes ne vienne réinterroger le sens du geste luddite. Cet excursus dans les usages du luddisme à travers les XIXe et XXe siècle, basé sur une connaissance de littérature est absolument passionnant. Reste, dans un troisième et dernier chapitre à proposer un prolongement des lectures récentes du luddisme à travers une série d’études sur les communautés ouvrières, la parole ouvrière et, temps ultime, la sociologie des sciences et la critique de la machine. Plus conceptuel, ce dernier chapitre est parfois un peu touffu, sans être inaccessible. Il revient alors aux auteurs de s’interroger, dans la conclusion, sur l’actualité du luddisme, en particulier en lien avec une réflexion écologique radicale, telle qu’elle se pratique aux Etats-Unis. Les lecteurs découvriront un riche panorama de travaux historiques, économiques, sociologiques, anthropologiques et philosophiques, qui lui permettra de resituer au mieux les enjeux contemporains d’une critique de la technique. Ce livre en constitue une contribution de première importance. Selon les auteurs, le mérite en revient à l’éditeur qui a pris l’initiative de la publication de l’ouvrage, dont l’élégance doit être également soulignée.

G.U.

 

 

Lorne BROWN, La lutte des exclus, un combat à refaire, Montréal, Ecosociété, 1997. juillet 2006*

Les lecteurs bien informés connaissent les mobilisations des chômeurs des années 30 en France, impulsées par le PC et la CGTU. Quelques rares éléments sont disponibles sur les luttes en Allemagne ou en Angleterre. Mais l’ignorance la plus épaisse règne sur l’histoire outre-Atlantique. C’est précisément tout l’intérêt de cet ouvrage, traduit de l’anglais, d’offrir au public francophone un aperçu de l’histoire des luttes contre le chômage au Canada. Ainsi que l’indique le titre, et la préface (rédigée par une pionnière des luttes syndicales québécoises), ce combat est plus que jamais d’actualité. Au milieu des années 30, le Canada est fortement affecté par le chômage de masse, consécutif de la crise de 1929. Aux milliers de chômeurs la réponse apportée par les autorités est celle de la création de camps de secours, en particulier pour les chômeurs célibataires, les plus démunis de tous. Sans famille (le poids de l’idéologie familialiste est beaucoup plus marqué au Canada qu’en Europe), cette catégorie de chômeurs est abandonnée de tous. Ces camps de travail sont gérés par l’institution militaire. Le régime qui y règne est particulièrement autoritaire, les conditions de travail difficiles et le sort réservé aux jeunes hommes très peu satisfaisant. Très vite, les conditions primitives réservées à ces hommes vont donner lieu à une rébellion ouverte. La réponse des autorités est d’ordre répressif avec expulsion de très nombreux d’entre eux qui n’ont pas la nationalité canadienne. La création de camps disciplinaires (au moment même où les nazis mettent sur pied leurs camps de concentration) est envisagée, mais n’aboutit pas. Malgré la répression, avec l’aide de militants communistes et de syndicalistes radicaux, les chômeurs finissent par s’organiser pour mener leur lutte et exprimer leurs revendications. Dans la province de la Colombie britannique (à Vancouver), ils sortent des camps en mai 1935. Le gouvernement fédéral joue le pourrissement de la lutte. Au contraire, cette attitude gouvernementale débouche sur une radicalisation du mouvement des chômeurs. Face au blocage, ces derniers décident une marche à travers le Canada pour aller porter leurs revendications à Ottawa, la capitale. Les conservateurs au gouvernement sont persuadés que les chômeurs sont l’objet d’une manipulation des Rouges et refusent tout compromis. Pourtant, loin d’être les otages d’un complot communiste, les chômeurs sont bien les acteurs de leur mouvement. Finalement, le gouvernement décide d’arrêter la marche en juin 35 à Regina, contre l’avis de la municipalité libérale de la ville. L’interruption d’un meeting de masse débouche sur une émeute qui met fin au mouvement. Cet épisode des luttes de classes se conclut par un renversement du gouvernement conservateur quelques mois plus tard et la fermeture des camps de travail. Le récit de cette histoire est absolument passionnant ; par les citations de discours des autorités l’auteur illustre parfaitement les conceptions de la classe dominante concernant les chômeurs. Deux regrets cependant doivent être formulés. Tout d’abord l’auteur s’est peu servi de la presse éditée par les organisations de chômeurs, alors que la presse officielle est abondamment citée. Ensuite, la perspective biographique est à peine esquissée, en conclusion. On aurait bien aimé en savoir un peu plus sur ces militants qui par la suite ont nourri les brigades internationales en Espagne ou sont devenus après la Seconde Guerre mondiale les piliers du mouvement syndical canadien. Il n’en reste pas moins que ce livre lève un voile sur une histoire qui mérite d’être connue.

G.U.

 

 

Ettore CINELLA, Makhno et la révolution ukrainienne, Lyon, ACL, 2003, 133 p.

La publication de ce long article traduit de l'italien, paru précédemment dans la Rivista Storica dell' Anarchismo, devrait retenir l'attention des lecteurs, pour deux raisons au moins. Tout d'abord, ce livre contient en annexe le court journal inédit, que Galina, la compagne de Makhno, a tenu du 19 février au 29 mars 1920. Si ces quelques pages, traduites du russe, n'apportent pas d'éléments véritablement neufs, elles confirment néanmoins quelques unes des analyses développées dans la première partie. Ce n'est certes pas un portrait hagiographique que développe Cinella, universitaire à Pise. Basé sur une documentation ou plus exactement sur des travaux soviétiques récents, l'historien propose une actualisation de nos connaissances sur le phénomène de la makhnovchtchina, ce soulèvement paysan dans l'Ukraine troublée de la guerre civile. Rappelons le, la situation de cette région est particulièrement mouvante durant la période 1919-1921. En effet, tour à tour, l'Ukraine (au moins certaine de ses parties) est occupée par les forces bolcheviques, les forces blanches (Denikine, puis Wrangel), un courant nationaliste (autour de la Rada et de Petlioura), les troupes d'occupations allemandes, les troupes paysannes regroupées autour de Makhno. Bref, les masses paysannes sont confrontées dans un temps ramassé à une succession de projets politiques, sur fond de massacres, de tueries sans nom, de jacqueries et de réquisitions forcées. C'est dans ce contexte qu'il faut resituer l'action de Makhno et de ses troupes, alliées aux bolcheviques, contre les forces tsaristes (elles-mêmes alliées avec les troupes allemandes), ainsi que contre les nationalistes ukrainiens regroupés derrière Petlioura. Makhno lui-même ne parlait pas ukrainien, son éducation politique s'étant réalisée dans les prisons tsaristes où l'on parlait russe. Selon l'analyse de Cinella, c'est d'ailleurs dans son dédain pour le nationalisme ukrainien, démocrate et socialiste selon lui, que réside l'échec final de la makhnovchtchina. Sans qu'il l'écrive aussi clairement, l'interprétation du mouvement makhnoviste développé dans l'ouvrage est celui d'un mouvement d'arrière-garde, à base paysanne, incapable de trouver les bons alliés et se fourvoyant avec les bolcheviques. Si la plume de Cinella dérape plus qu'il n'est de raison, mêlant le jugement normatif et l'appréciation historique, il n'en demeure pas moins que son analyse indubitablement sort des sentiers battus et des vérités révélées sur le personnage, son apport et ses limites.

Georges Ubbiali.

 

Nicolas DESSAUX (coordonné par), Résistances irakiennes. Contre l'occupation, l'islamisme et le capitalisme , Paris, L'échappée, collection « Dans la mêlée », 2006, 176 pages, 10 euros. Mai 2007*

Avec ce recueil d'entretiens réalisés autour de personnalités appartenant à la résistance irakienne d'extrême gauche, mais majoritairement en exil dans des pays anglo-saxons, Nicolas Dessaux nous permet de découvrir tout un pan de l'activité politique irakienne scandaleusement ignoré par nos grands aussi bien que nos petits médias. Toutes les figures interrogées ici sont affiliées au courant incarné par le Parti communiste-ouvrier, une organisation qui plonge ses racines dans la révolution iranienne de la fin des années 1970 et affiche une vision assez personnalisée du marxisme, très hostile, en particulier, au nationalisme sous toutes ses formes.

Parmi les éclairages les plus intéressants, à travers les interviews de Muayad Ahmad et, dans une moindre mesure, d'Ali Abbas Khalif, il faut impérativement citer la nature du soulèvement kurde de 1991, avec l'apparition de conseils ouvriers (« shura ») dans les districts et les usines, certes pendant trois semaines seulement, rencontrant l'opposition des nationalistes kurdes et la répression de Saddam Hussein ; on comprend d'autant mieux la passivité des Etats-Unis à l'égard de cette révolte éminemment progressiste. Avec le témoignage poignant de Surma Hamid, c'est aux difficultés de la lutte féministe que nous sommes confrontés, lutte pour l'égalité et contre les mutilations sexuelles imposées aux filles, contre laquelle se dresse l'union sacrée des islamistes et des nationalistes kurdes de l'UPK et du PDK. On peut également citer Thikra Faisal, étudiante membre du syndicat des étudiants progressistes, qui a mené la lutte contre les tentatives des islamistes d'imposer leurs règles de vie à l'intérieur de l'université de Bassora. Le trait d'union entre ces deux secteurs de la lutte est incarné par Houzan Mahmoud, une des portes paroles du Congrès des libertés en Irak, une coalition de forces laïques et progressistes qui prend peu à peu de l'importance dans le pays, depuis sa création en mai 2005.

Autre domaine de lutte, le syndicalisme, avec les témoignages de Qasim Hadi et Akram Muhammad Nadir, deux dirigeants du syndicat des chômeurs : si les revendications, dans la situation actuelle de l'Irak, visent bien sûr la satisfaction de besoins de base, elles n'en sont pas moins combattues par les forces d'occupation et le gouvernement fantoche irakien, qui n'hésitent pas à s'appuyer sur le code de travail en vigueur sous Saddam Hussein interdisant les syndicats et les grèves ! Ali Abbas Khalif, également syndicaliste, donne en outre un éclairage sur les luttes de guérillas qui ont existé sous la dictature.

Toutes ces études nous donnent envie de lire une véritable étude sur l'histoire de l'extrême gauche en Irak. Un livre précieux (1), donc, mais trop court, qui en appelle d'autres, beaucoup d'autres, du même genre.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Nicolas Dessaux et d'autres militants internationalistes animent l'organisation Solidarité Irak (99, rue du Molinel, 59 000 Lille) ainsi que le site www.solidariteirak.org , principale source d'informations en langue française sur les luttes sociales dans ce pays. On peut également lire des articles de N.Dessaux dans la presse militante, comme par exemple dans le n° 11-12 de Ni patrie, ni frontières (en ligne) sur le dirigeant communiste Mansoor Hekmat, ou sur http://oclibertaire.free.fr

 

 

Diego GIACHETTI, Marco SCAVINO, La Fiat aux mains des ouvriers. L’automne chaud de 1969 à Turin, Paris, Les nuits rouges, 2005, 310 p. juin 2006*

« L’unique musique que le patron est capable d’entendre c’est le silence des machines à l’arrêt ». Cette phrase d’un ouvrier des usines Fiat résume l’atmosphère de cet « Automne chaud » italien de 1969 (qui débute en réalité en 1968). Ce livre, basé sur des sources primaires et secondaires (presse militante, tracts ainsi qu’entretiens, témoignages ou notes), en donne un récit minutieux, à la fois chronologique et thématique (première partie), assorti d’une tentative d’en dégager une signification générale (seconde partie).
Pour planter le décor, rappelons que Fiat-Mirafiori (Turin) est la plus grande usine d’Italie de l’époque. Il s’agit donc de la plus importante concentration de prolétaires (50 000 !), avec une proportion grandissante, dans ces années soixante, d’O.S. (Ouvriers spécialisés), main d’œuvre non qualifiée originaire du sud de la péninsule. Les syndicats n’y sont pas fortement implantés (politique répressive de la direction depuis des années, difficultés à intégrer ces primo-arrivants, rétifs aux valeurs d’un travail « sacralisé », eux qui seraient plutôt tentés par le « bye-bye turbin ! »), le Parti communiste y a peu de cellules mais ces usines gardent, aux tréfonds d’elles-mêmes, une « mémoire » militante : celle des occupations de l’année 1920 (avril à septembre) avec constitution de conseils ouvriers et de « gardes rouges » armés comme piquets de grève ainsi que le souvenir des années d’après-guerre (1947-1950), années d’affrontements violents dans toute la péninsule, et en particulier à Turin.
L’explosion sociale de l’ « Automne chaud » ne surgit pas dans la société italienne comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, mais s’inscrit dans un cycle de luttes historiques nationales et internationales : guerre du Vietnam, mobilisations des campus de par le monde (Etats-Unis, France, Espagne, Mexique, etc.), grève générale française de mai-juin 68, unique en son genre en Europe, en sont les points forts. L’Italie, bien sur, n’est pas à l’écart de cette effervescence révolutionnaire. La naissance ou la croissance de groupes d’extrême gauche (Lotta Continua, Potere Operaio) est là pour l’indiquer.
Ce mouvement débute en septembre 1969 par des grèves « classiques » pour le renouvellement de contrats entre les syndicats et le patronat (augmentations de salaires, réductions d’horaires, etc.) mais très rapidement, sous l’impulsion de ces jeunes ouvriers, en contact depuis 1968 avec des étudiants d’extrême gauche très actifs aux portes des usines et dans les quartiers, des formes inédites et violentes naissent dans certains ateliers où les conditions de travail sont très éprouvantes (le secteur de la Carrosserie, par exemple), s’étendent au reste de l’usine, jusqu’aux bureaux, protégés par la police. Le modus operandi est toujours le même : un groupe d’ouvriers cesse le travail à l’embauche du matin puis part en cortége bruyant faire débrayer les autres ateliers, en usant de la pression sur les timides et de la violence sur les « petits chefs », les vigiles et les briseurs de grève : on oblige par exemple les chefs à tenir le drapeau rouge et à prendre la tête des cortèges. Ces cortèges, rythmés de coups de sifflets, de roulements de tambour sur des bidons, de slogans hurlés du type « Le Vietnam est dans vos usines ! », donnaient une image de force, incitaient à la grève et libéraient l’espace « du travail, de la fatigue, de la peur des chefs et des gardiens » (p. 131). Dans un premier temps, les syndicats et la « gauche respectueuse » condamnèrent ces pratiques de violence prolétarienne, les mettant sur le compte de l’inexpérience des luttes contractuelles par des ouvriers facilement manipulables par des « gauchistes provocateurs ». Puis, devant l’impact de telles luttes, qui s’accompagnaient de revendications égalitaires très « lisibles », si « lisibles » qu’elles finirent par s’imposer comme objectifs généraux aux syndicats – revendications salariales égales pour tous, et non plus suivant le principe hiérarchique acceptée tacitement comme coutume pendant des années – une nouvelle culture du conflit est née à partir de ces grèves sauvages, par le biais de ce qu’il faut bien appeler une récupération syndicale. Ainsi, conséquence inattendue : « Ce qui avait semblé inconciliable avec la vieille culture des syndicats était devenu d’une certaine manière la « nouvelle » culture des syndicats » (p. 239). Les poussées radicales exprimées par les ouvriers ont été intégrées par des sections syndicales renouvelées, plus à même de répondre à une conflictualité qui n’est pas parvenue à franchir un saut qualitatif qui l’aurait amené à se poser la question du pouvoir, malgré la théorisation proposée par les groupes d’extrême gauche et leurs leaders, dont Adriano Sofri de Lotta Continua.
Au final, un excellent ouvrage, qui sait allier une documentation riche à des analyses pertinentes, d’autant plus que l’on ne disposait sur le sujet que d’un ouvrage plus généraliste, puisque traitant de toute l’Italie, déjà ancien, quoique de bonne facture, de Dominique Grisoni et Hugues Portelli, dans une collection impulsée par le défunt courant du CERES.
On ne peut que se féliciter d’un tel travail, tant les analyses sur le mouvement ouvrier italien, traductions ou ouvrages originaux, sont peu présents dans l’historiographie traditionnelle française. Peut-être que cet exemple donnera envie aux Nuits rouges de continuer sur leur lancée éditoriale ou à d’autres éditeurs de les imiter. Nous ne pouvons que les y encourager.

Christian Beuvain

 

Franck GAUDICHAUD, dir., Le Volcan latino-américain. Gauches, mouvements sociaux et néolibéralisme au Sud du Río Bravo , Paris, Éditions Textuel, Collection La Discorde, 2008, 440 pages, 20 €. juin 2008*

Ce livre dresse un tableau de la situation et des luttes actuelles en Amérique latine, en soulignant l'importance et les enjeux. Ce continent, traversé d'antagonismes sociaux très tranchés, est la région où les inégalités sont les plus fortes, en proie, ces dernières années, à une offensive néolibérale des plus lourdes, encouragée par les États-Unis. Mais le néolibéralisme est venu butter sur une formidable résistance politique, qui a pris la forme de mobilisations populaires et d'expériences gouvernementales originales, faisant de l'Amérique latine « un lieu privilégié pour débattre du socialisme » .

Divisé en deux parties, le Volcan latino-américain aborde les principales dynamiques nationales et politiques de cette région (mais l'Amérique centrale reste le parent pauvre de ces analyses) : mouvements indigènes, réforme agraire, expériences des différents gouvernements progressistes, programmes d'intégration économiques régionales (ALCA et ALBA), … À travers des études précises, les auteurs montrent à la fois la spécificité des situations locales, l'inégalité du développement des luttes sociales et leur participation à une dynamique continentale, voire mondiale. Les mouvements sociaux et politiques les plus importants et les plus originaux de ces quinze dernières années sont abordés de manière fouillée et critique. Ainsi, des zapatistes mexicains aux usines autogérées d'Argentine, de Chavez au Venezuela à Lula au Brésil, en passant par Morales en Bolivie, les analyses reviennent sur quelques idées reçues, démontrant les tensions et contradictions, dont l'une des principales, au sein des gouvernements de gauche, est celle entre la rhétorique radicale et les actes pragmatiques. Si ces expériences, loin d'être achevées, peuvent encore prendre différents chemins, le livre souligne déjà l'un des effets positifs de ces luttes sur le champ de la bataille des idées : la culture politique des classes populaires engagées dans ces mobilisations a changé. Leur prétendue impuissance, leur soi disant incapacité à s'organiser et à participer à la vie politique, ont reculé en même temps que reculait l'idéologie néolibérale, mise à mal par l'action de communautés d'indigènes, de paysans, de femmes et d'hommes de quartiers pauvres qui ont joué un rôle politique majeur. Or, ce rôle est encore accentué par le pôle de référence constitué par les gouvernements de Bolivie, d'Équateur et, surtout, de Chavez au Venezuela, qui galvanisent les organisations de gauche en mettant en avant le débat sur « le socialisme du 21 ème siècle ».

Le Volcan latino-américain est traversé d'une question centrale sur les liens et l'articulation entre mouvements sociaux et partis politiques dans le projet de transformation de la société. Si tous les auteurs s'accordent pour souligner la nécessaire combinaison, complémentarité de l'action directe dans la rue et de la participation électorale, l'ensemble des contributions semble pencher vers un rééquilibrage au profit de cette dernière. Mais il est dommage que la question n'ait pas été développée de manière plus théorique et historique. Un article de fond sur le livre de John Holloway, Change the world without taking power (2002), d'ailleurs cité plusieurs fois, aurait été le bienvenu car il a eu beaucoup d'influence dans ce débat en Amérique latine, contrairement à chez nous où il reste méconnu. Par ailleurs, si ce débat connaît un renouveau depuis le soulèvement zapatiste, en 1994, il ne s'inscrit pas moins dans une histoire continentale plus longue sur laquelle il aurait fallu revenir. En effet, le rôle et l'institution des partis ont été contestés par d'autres organisations de lutte, comme la guérilla et le mouvement politico-militaire du FMLN au Salvador. Ce détour théorique et historique aurait permis une meilleure compréhension de cette question. D'autant plus que les critiques que font les auteurs eux-mêmes des différents partis et gouvernements (dit) de gauche en Amérique latine (Mexique, Brésil, Chili, etc.) semblent renvoyer la nécessité d'une combinaison de l'action des mouvements sociaux et des partis politiques à un vœu pieux ou un a priori théorique. Enfin, là où il y a eu une certaine convergence, comme au Venezuela et en Bolivie, il s'agit d'une forme originale de « parti ».

Il n'empêche que ce livre, en réunissant différents auteurs, européens et latino-américain, et en croisant les approches, constitue une somme qui fera sûrement bientôt référence pour quiconque s'intéresse à l'actualité de ce continent, mais aussi pour tous ceux qui réfléchissent aux expériences récentes de résistance à la contre-offensive néolibérale.

Frédéric Thomas.

 

Franck GAUDICHAUD, Etude sur la dynamique du mouvement social urbain chilien. "Pouvoir populaire" et Cordons industriels durant le gouvernement de Salvador Allende (1970-1973), Thèse de Doctorat en science politique, Université de Paris VIII-Vincennes-Saint-Denis, 2005, 2 volumes, 827 pages.

Alors que jusqu'ici l'histoire récente du Chili avait été surtout examinée d'un point de vue économique ou institutionnel, cette thèse étudie le mouvement social, vu depuis la base. Scrutant le surgissement des formes d'autonomie ou d'auto organisation, appelées couramment Cordons industriels et Commandos communaux, l'auteur se demande si leur dynamique est contradictoire avec l'action du gouvernement de l'Unité populaire (UP) dirigé par le président Allende.
Malgré une posture humble - l'auteur ne prétend pas nous donner de la réalité chilienne autre chose "qu'un paysage peint par un artiste"(Michael Löwy) -, sa recherche minutieuse, basée sur des archives conservées à Paris (BDIC, Cedetim) et à Santiago - sans négliger les archives américaines récemment mises en ligne -, et sur de nombreuses entrevues avec les acteurs de cette histoire (du militant de base à l'ancien(ne) ministre) lui permet de nous faire pénétrer dans la complexité de cette expérience politique du début des années 1970, qui avait permis de penser un moment qu'un pays d'Amérique latine pouvait construire le socialisme en faisant l'économie de la violence.
Dans une première partie, il s'intéresse au contexte dans lequel se place cette expérience, retraçant par exemple la physionomie originale du syndicalisme chilien : la Centrale unique des travailleurs (CUT) est davantage une "instance morale" qu'un syndicat structuré localement, ce qui, le moment venu, favorise l'émergence des Cordons industriels. Ces formes de pouvoir s'inscrivent dans une tradition ouverte en 1905 puis en 1917 en Russie (les soviets), poursuivie en Allemagne en 1919 et en Italie en 1920, puis en Espagne en 1936. De même, l'étude des partis politiques est fouillée : un puissant Parti communiste très orthodoxe, partisan de la révolution par étapes et soutien absolu de l'expérience Allende, alors que le Parti socialiste, en pleine ascension, reflète davantage les aspirations, diverses, du peuple. Les chrétiens du MAPU se radicalisent à grands pas, et une partie de la jeunesse étudiante, fascinée par la révolution cubaine, se reconnaît plutôt dans le Mouvement de la gauche révolutionnaire (MIR), une organisation dont le fonctionnement et les modes d'action sont détaillés minutieusement, entre verticalisme (grand pouvoir de la direction sur les militants) et encouragement aux luttes des "pobladores" (habitants des bidonvilles). De même, l'auteur met en perspective l'expérience Allende, y voyant une relance de la tentative d'"Etat de compromis" expérimentée de manière imparfaite au Chili jusqu'à la fin des années 1950. En encourageant la participation populaire, le gouvernement de S. Allende s'efforce d'incorporer le peuple à l'Etat, en quelque sorte.

Dans la deuxième partie, l'auteur étudie la mise en place par le gouvernement de la participation des travailleurs au pouvoir, par le biais notamment de l'Aire de Propriété sociale (APS), c'est-à-dire l'ensemble des entreprises nationalisées, ou des JAP (Juntas de abastecimiento popular), organisations des consommateurs. Mais le gouvernement de l'UP aura vite tendance à revoir à la baisse le nombre des entreprises nationalisées, alors que les travailleurs, confrontés à la mauvaise volonté d'un certain nombre de patrons, ont tendance à occuper leurs usines (les "tomas") et à demander leur nationalisation. Cette radicalisation ne se limite pas aux ouvriers, elle est le fait aussi des couches sociales les plus déshéritées (les "pobladores") qui occupent illégalement les terrains sur lesquels se trouvent leurs cabanes (les "campamentos"), où ils mettent en place des formes embryonnaires d'autogestion, comme à Nueva La Habana, encouragés par les militants du MIR.
C'est de cette conjonction entre secteurs des luttes ouvrières et secteurs sociaux dominés que sont nés les Cordons industriels (CI), étudiés dans la troisième partie. C'est avec beaucoup de précision que l'auteur décrit le Cordon Cerrillos-Maipu, ayant toujours le souci de ne pas surestimer ces organismes. A Santiago, quatre Cordons tout au plus fonctionnent régulièrement. Avec les Commandos communaux (CC), coordinations d'usines et de "campamentos", ce sont seulement des germes d'un véritable pouvoir populaire urbain qui apparaissent. Mais, face à un appareil d'Etat désarticulé, confronté aux difficultés économiques et au détachement des classes moyennes, ces formes d'auto-organisation, aussi imparfaites soient-elles, prennent de plus en plus d'importance, notamment lors de l'Octobre rouge (1972). Pendant la grève des camionneurs, le travail continue dans les usines grâce à eux, des initiatives sont prises en matière de ravitaillement, dans le cordon Vicuna Mackenna par exemple des magasins sont ouverts de force, et tous les dimanches est organisé un marché populaire ("feria popular"). Finalement, la crise d'octobre ne permettra pas la naissance d'un "pouvoir populaire constituant". Le gouvernement s'est employé à l'empêcher, bien que souvent, à la base, les militants de gauche - socialistes notamment - en aient été les acteurs. Mais ceux-ci sont en pleine contradiction : désireux d'encourager la formation d'un pouvoir populaire à la base, ils s'opposent en même temps à toute action qui risque de remettre en question l'Unité populaire, car beaucoup pensent que ce Président (Allende) et son gouvernement sont, malgré tout, "des leurs". Par ailleurs, l'auteur ne nous cache pas la fragilité de ces structures (CI et CC) aux traits paternalistes et caudillistes accentués. Il n'empêche que leur activité aura déclenché une mini révolution culturelle, stimulant la créativité des habitants dans les domaines de la chanson, de la poésie, du théâtre, de la peinture murale. Néanmoins, leurs journaux fabriqués artisanalement ne parviendront jamais à équilibrer, voire déséquilibrer en leur faveur la propagande menée par les adversaires de l'UP dans les médias dominants.

La quatrième partie envisage l'année 1973, jusqu'au coup d'Etat du 11 septembre. Bien que "dans la plupart des cas l'initiative provienne d'une poignée de militants plus que d'une volonté populaire massivement exprimée" - toujours le souci de l'auteur de ne pas surestimer ces organes -, les CI restent mobilisés et leur nombre augmente, en province en particulier. Dans une ville du centre du pays, Constitucion (25.000 habitants), au printemps 1973, ouvriers et "pobladores" parviendront même à obtenir le limogeage du gouverneur de l'Unité populaire au profit du président du Conseil communal, un militant de la Izquierda cristiana (IC). Cependant, face au "Tancazo", première tentative mal préparée de coup d'Etat (28-29 juin 1973), les CI ne seront capables de réagir que de manière défensive et non armée, par de nouvelles et nombreuses occupations d'usines. C'est à ce moment-là que le Parti communiste incite ses militants à intégrer les CI, mais dans le but de les "dompter", de les "inféoder" à leur parti et à la stratégie d'UP qui privilégie le dialogue avec la Démocratie-chrétienne et la collaboration avec les Forces armées, considérées comme loyalistes. Devant son échec, il tentera - sans résultats probants - de créer des cordons parallèles, persuadé du caractère "gauchiste" et même "trotskyste" des CI. Or, si en effet "l'exécutif dirigé par Salvador Allende a beaucoup de mal à chevaucher le mouvement social", on est loin de la naissance des soviets. En s'inspirant de Charles Tilly, l'auteur repère un répertoire d'actions collectives classiques : manifestations, occupations de rue, barricades, et surtout occupations d'usines. Des actions qui sont le fait d'une classe ouvrière jeune, travaillant dans des entreprises modernes, plus que d'un lumpen prolétariat (on pouvait être ouvrier et habiter dans un "campamento"). On assiste à la formation de la "conscience de classe et de l'orgueil ouvrier au Chili" (on retrouve ici l'influence des travaux de Michel Verret ainsi que ceux de E.P. Thomson, sur la classe ouvrière anglaise).
Les CI n'ont pas vraiment incarné une force de double pouvoir constituant, ainsi la Coordination provinciale des CI de Santiago n'a existé que sur le papier. Pourtant, le 4 septembre - pour le 3e anniversaire de l'arrivée au pouvoir de l'UP - 7 à 800.000 personnes défilaient devant devant le palais présidentiel de La Moneda en criant "Mano dura, presidente". Des plans de protection des CI ont été envisagés, mais aucune armée des CI n'a existé, et le rapide succès du coup d'Etat est là pour le prouver. La croyance de la majorité des militants en une aide possible des soldats et officiers de gauche en cas de putsch, de même que l'impassibilité d'un gouvernement "respectueux d'une légalité qui l'étranglait progressivement" ont rendu impossible toute résistance armée. En guise d'épilogue, une intéressante réflexion - que l'auteur a poursuivi ailleurs, lors d'un Colloque tenu à la BDIC en mai 2004 - est menée sur la mémoire du pouvoir populaire.

Resituant cette expérience dans le sillage des autres expériences latino-américaines et mondiales de "pouvoir populaire constituant", l'auteur observe en conclusion que les CI ne furent pas d'authentiques Conseils ouvriers, ils en sont restés à une phase de développement embryonnaire. Il avoue que ce travail de recherche approfondi lui a permis de remettre en question sa vision initiale, de réviser ses idées de départ, superficielles : "la révolution par en bas n'est pas parvenue à générer une pratique sociale et une direction politique autonomes suffisantes pour dépasser le projet étatiste de l'UP". En effet, la gauche chilienne a une relation de dépendance envers l'Etat et le gouvernement, une conception profondément étatiste du changement social, ce qui pose, plus largement, la question du rapport à l'Etat des mouvements de gauche. Ce travail permet, en tout état de cause, de baliser des pistes pour des travaux ultérieurs sur cette problématique.

Jean-Paul Salles

 

Daniel HERARD, Cécile RAIMBEAU, Argentine rebelle. Un laboratoire de contre-pouvoirs , Paris, Ed. Alternatives, 2006. juin 2007*

La situation de banqueroute économique de l'Argentine au début des années 2000 a suscité la réalisation de plusieurs films et la publication de nombreux ouvrages (notamment Moreno, Almeyra, Chesnais & Divès). Cet ouvrage à quatre mains ajoute deux aspects spécifiques aux ouvrages déjà disponibles. La première, la plus immédiatement visible, est que le livre est le résultat du travail d'un auteur et d'un photographe. Toute la partie centrale est donc illustrée de photographies réalisées par Daniel Hérard sur les mobilisations dont il est question dans le texte. Réalisées en noir et blanc, ces photos permettent de donner de la chair et du sang aux commentaires. Présents durant de longues périodes en Argentine, les photographies de Hérard permettent de toucher du doigt de nombreuses situations. Elles raviront les admirateurs du journalisme de photoreportage et d'investigation car ces photos tranchent largement avec ce que la presse nous avait donné à voir. De la belle ouvrage, du bon travail. On rêverait de pouvoir contempler ces images, en grand format, dans le cadre d'une exposition. L'objectif du livre étant de présenter les divers visages de l'Argentine rebelle, les textes détaillent un certain nombre de situations et d'expériences. Après une présentation générale sur la situation socio-politique de l' Argentinazo , la journaliste expose quatre expériences. Celle du troc et de l'économie alternative constitue le premier reportage, suivi par la manière dont une communauté s'est mobilisée pour pallier la déficience des services publics de transport en affrétant un bus, puis en créant une compagnie d'autocars. Le chapitre suivant expose le cas du redémarrage de deux entreprises tout à fait différentes, un grand hôtel du centre de Buenos Aires et une fabrique de céramique, sous la direction de ses employés, les patrons ayant disparus. Enfin, l'ouvrage se conclut par un aperçu de l'organisation des organisations de chômeurs, les piqueteros qui se lancent dans l'organisation communautaire d'artisanat alternatif. Si la dimension informative et journalistique de ces plongées dans la réalité des expériences argentines se révèle des plus passionnantes, en revanche, l'analyse développée tout au long du livre prête à la discussion. En effet, nourries par les ouvrages de Negri et Holloway (qui attend toujours son éditeur en français), ces analyses laissent entrevoir toutes les difficultés qu'un mouvement social aux facettes multiples peut rencontrer quand il déploie son action aux marges du système socio-politique. Le bilan des différentes expériences rapportées ici apparaît en effet comme une série d'échecs successifs ou, au minimum, très limités. Comment en effet envisager une organisation de type communautaire des rapports sociaux sans appropriation sociale des moyens de production ? Comment faire fonctionner une entreprise en autogestion quand les rapports de propriétés son maintenus et que la menace d'une expropriation par les anciens patrons pèse en permanence sur les travailleurs ? Comment assurer l'autonomie d'expériences sociales en faveur des plus démunis sans rompre avec le fonctionnement du capital ? Comment penser que l'Etat va laisser se développer des tentatives visant à l'abolir sans réagir ? Les expériences décrites ici s'apparentent plus au développement d'une économie d'autosubsistance pour échapper à la plus noire des misères ou à la simple famine qu'à une réelle alternative sociétale. D'autres mondes sont sans doute possibles, ainsi que le proclame cet ouvrage. En revanche, on a plus de doutes sur le fait qu'ils existent déjà, si l'on se penche sur les difficultés et les impasses dans lesquels semblent plongés la plupart des expériences rapportées dans ce livre.

G.U.

Almeryra Guillermo, Rébellions d'Argentine , Syllepse, 2006

Chesnais François, Divès Jean-Philippe, Que se vayan todos ! , Nautilus, 2002

Holloway John, Change the world without taking power, London, Pluto press, 2005

Moreno Hugo, Le désastre argentin , Syllepse, 2005

Negri Toni, Hardt Michael, Multitude , La Découverte, 2004

 


 

François HOMBOURGER, Makhno. L'Ukraine libertaire, 1918-1921, Editions libertaires et éditions du Monde Libertaire, 2002, 2 vol, 71 p chaque tome.

Ce n'est certes pas pour son graphisme d'avant-garde que cette BD est à lire. Sans doute pas non plus pour son contenu analytique : réussir à présenter la révolution russe comme un " coup d'état des bolcheviques " (p. 6) ou affirmer que de 1917 à 1991 c'est le même régime dictatorial et totalitaire qui a régné (p.7) relève carrément de l'aveuglement historique le plus régressif. Reste une belle histoire, sans faille et sans bavure, celle de l'épopée révolutionnaire d'un chef de guerre charismatique aux relents libertaires, Makhno. A partir d'un scénario romancé, s'appuyant sur les travaux d'Alexandre Skirda (1), le dessinateur-scénariste nous narre par les menus les faits et gestes du dirigeant des révoltes paysannes ukrainiennes. Le contexte de la guerre civile est assez fidèlement rendu, fait d'une violence sans nom, que quelques grands romanciers russes ont su restituer en leur temps. Si la dimension romanesque (un spartakiste allemand s'engageant dans la Makhnovtchina après avoir tâté du bolchevisme via l'Armée rouge, tombant amoureux d'une blonde ukrainienne et finissant ses jours en Espagne au milieu des années 30) est suffisamment rocambolesque pour rythmer le récit, on est en droit de s'interroger sur la finalité d'une telle BD, à vocation explicitement politique. Si l'on s'appuie sur la couverture de chacun des deux volumes, c'est essentiellement la dimension épique et guerrière du personnage de Makhno qui domine. Est ce un acte manqué qui a échappé à l'auteur ou une manifestation du refoulé historique ?

(1) Skirda (Alexandre), Nestor Makhno, le cosaque libertaire (1888-1934). La guerre civile en Ukraine (1917-1924), Ed. de Paris, 1999 ; Les cosaques de la liberté. Nestor Makhno, le cosaque de l'anarchie et la guerre civile russe, 1917-1921, J. C. Lattès, 1985.

Georges Ubbiali.

 

 

Pierre JENNY, Du noir au rouge. La mémoire ouvrière fribourgeoise à travers la vie et les écrits de Joseph Meckler (1870-1914), Fribourg (CH), Université de Fribourg, 2005, 261 p. octobre 2006*

Issu d’un mémoire universitaire, cet ouvrage retiendra l’attention de l’historien social, curieux de ce qui se passe au-delà de l’hexagone. Le point de départ est la découverte dans les archives d’un livre de mémoires, inédites, même si elles étaient destinées à publication au départ, d’un ouvrier de Fribourg. Cet ouvrage se révèle particulièrement intéressant et riche car il porte sur une période de quarante années. Ajoutons que ces pages sont l’œuvre, non d’un dirigeant du mouvement ouvrier, mais de ce qu’on pourrait appeler un militant de base. C’est une des limites de ce travail, car Jenny ne s’interroge guère sur les conditions de la possibilité d’existence d’une parole ouvrière de ce type, même s’il remarque bien son caractère rare. D’autant plus rare que ce Joseph Meckler n’a été scolarisé que durant deux années, à partir de 15 ans et que, de surcroît, éduqué en allemand, il écrivit en français ! Ces quelques notations indiquent bien le caractère assez inattendu du document de départ. Composé de brouillons de conférences, d’articles, de lettres, ces mémoires ne sont pas éditables en tant qu’ouvrage, selon Jenny. Il va en revanche utiliser ce matériau documentaire pour proposer une approche de l’histoire sociale et ouvrière de la ville de Fribourg, ville et canton réputés pour être des fiefs de la droite conservatrice.
Le propos se déploie au fil de quatre temps (autant de chapitres), 1870-1884, 1884-1894, 1895-1905, 1905-1914 sur une structure similaire, ce qui fait une des originalités affirmées de l’ouvrage. Dans un premier temps, Jenny propose un aperçu du mouvement ouvrier de Fribourg : La société des arts et métiers, La section fribourgeoise de la Fédération jurassienne dans la première partie ; Le cercle des travailleurs, dans la deuxième période et, sous une forme modifiée, dans la troisième ; enfin, le Parti socialiste fribourgeois, qui va devenir la structure autour de laquelle s’agrégeront les différentes formes d’organisations ouvrières. Dans un second moment, Jenny présente les deux forces politiques structurantes du paysage politique jusqu’en 1905, les radicaux et les conservateurs. Alors que les radicaux soutiennent les organisations ouvrières, pour mieux les encadrer dans une perspective paternaliste, les conservateurs au contraire s’y opposent et créent leurs propres structures, de nature catholique. La possession de la mairie ou du canton est vitale pour ces forces politiques puisque c’est grâce à elles qu’elles parviendront à fournir du travail à « leurs » ouvriers.
Le troisième moment de la démonstration se concentre sur la personnalité de Joseph Meckler lui-même. S’il n’a jamais accédé aux fonctions dirigeantes du mouvement socialiste (il terminera d’ailleurs sa vie professionnelle victime de l’ostracisme patronal, ce qui le privera de sa retraite), en revanche son évolution politique est beaucoup plus nette. Militant du courant libertaire à la Fédération jurassienne dans ses jeunes années, il se rapproche ensuite du socialisme « légalitaire », c’est-à-dire qui prône la participation électorale. Il sera d’ailleurs adhérent du PS au niveau national, avant même la création (en 1905) du PS fribourgeois. Enfin chacune des parties du livre se termine par des extraits des mémoires de Meckler. On retiendra que son langage fleuri est fortement marqué (plus au début qu’à la fin) par de nombreuses allégories et un vocabulaire empruntant largement aux valeurs religieuses, bien qu’il fût lui-même non-croyant. Si Meckler demeure un militant sans visage, Jenny n’ayant pas réussi à retrouver de photographie de lui, le livre est néanmoins orné de quelques rares illustrations, dont des manifestations du 1er mai dans la région fribourgeoise.

Georges Ubbiali

 

 

David D. JOYCE, Howard Zinn, a radical american vision, Prometheus Books, 2003, 268 p., 25US$.

Howard Zinn est une des figures historiques de la gauche radicale états-unienne, peut-être, en termes de notoriété, l'égal de son ami Chomsky (qui signe d'ailleurs la préface de cette biographie). Pourtant, Zinn n'a pas en France l'aura qui est la sienne dans son pays, et ses écrits ont eu beaucoup plus de mal à franchir l'Atlantique que ceux de son compère linguiste : son Histoire populaire des Etats-Unis n'a été traduite en français qu'en 2002, alors que, originellement parue en 1980, elle était depuis longtemps devenue un classique aux Etats-Unis. Sa seule autre œuvre traduite en français à l'heure actuelle est une de ses pièces de théâtre, hilarante au demeurant : Marx, le retour - Marx in Soho en version US -. Il faudra donc sans doute attendre très longtemps avant que cette biographie soit importée dans l'hexagone, si elle est jamais traduite…
Il s'agit là avant tout d'une biographie intellectuelle. Certes, on apprend ce qu'il faut savoir de la vie d'Howard Zinn, mais dans la perspective évidente de comprendre son œuvre : naissance par exemple à New-York, en 1922, dans une famille d'immigrés juifs paupérisés, ce qui le dote dès son plus jeune âge d'une conscience de classe aiguisée et d'un scepticisme radical par rapport au mythe états-unien de l'enrichissement par le travail. Son radicalisme politique lui vient d'une participation en 1940 à une manifestation communiste sévèrement réprimée par la police - autant pour un autre mythe états-unien, celui du pays de la libre expression ... De libéral, il devient alors radical : le problème n'est plus dans la perversion du modèle, mais dans le modèle lui-même, et son œuvre va donc avant tout consister à démythifier cette Amérique qui est la sienne.
Il commence ses études universitaires, en histoire et en sciences politiques, après avoir servi dans l'aviation pendant la deuxième guerre mondiale. En 1956, il déménage à Atlanta, en Géorgie, où il enseigne dans une école pour femmes afro-américaines. Cette situation un peu en marge du circuit classique de l'enseignement a été pour lui un gage de sécurité en ces temps de maccarthysme et de chasse aux sorcières. Après une thèse sur LaGuardia, un politicien progressiste de l'entre-deux guerres, ses premiers livres, dans les années 60, sont consacrés à l'histoire des Etats du Sud et à la déségrégation en marche, en appuyant sa grille d'analyse sur son activité militante dans le mouvement des droits civiques. Il est d'ailleurs congédié pour avoir trop ostensiblement soutenu l'agitation étudiante, et il en profite pour écrire New Deal Thought [La pensée New Deal], une critique de gauche de l'ère Roosevelt. Il est embauché en 1964 à l'université de Boston, où il enseigne jusqu'à sa retraite en 1988, malgré un conflit permanent et exacerbé avec son administration.
A Boston, les cours d'Howard Zinn sont très fréquentés par les étudiants, partiellement du fait de ses talents d'enseignant, partiellement aussi du fait de la faible charge de travail qu'il exige de ses élèves et de son système d'évaluation, jugé laxiste par ses collègues... Il s'engage contre la guerre du Vietnam et, en 1967, publie Vietnam, the logic of withdrawal [Vietnam : la logique du retrait], puis, en 1968, Disobedience and Democracy [Désobéissance et démocratie], véritable manifeste de la logique de désobéissance civile. En 1970, avec The politics of History, il bataille contre ce qu'il appelle le " mythe de l'objectivité " en Histoire, et se fait le défenseur d'une Histoire engagée dans le présent. Il critique les historiens " académiques et nécrophiles " qui n'aiment le passé que lorsqu'il est bien mort et sans enjeux immédiats. Citant Tolstoï, il les présente comme " un homme sourd qui répond à une question que personne ne lui a posée ".
En 1973, son Postwar America, sur les Etats-Unis des années 50 et 60, est le premier livre " révisionniste " à remettre en cause la présentation unilatérale de la seconde guerre mondiale comme une " guerre juste ". Il essaie également de comprendre pourquoi, précisément au moment où les Etats-Unis deviennent la principale puissance mondiale, le consensus intérieur s'effrite et s'effondre, sous l'action du mouvement des droits civiques et de la révolte de la jeunesse. En 1974, Justice in everyday life : the way it really works [La justice dans la vie quotidienne : comment cela fonctionne réellement] est un livre abolitionniste qui s'efforce de démontrer l'inconstitutionnalité de l'emprisonnement. Il vient ensuite à plusieurs reprises en France avec Herbert Marcuse pour enseigner à Paris VIII Vincennes.
C'est en 1980 qu'il publie son œuvre majeure, A people's history of the United States [Une histoire populaire des Etats-Unis]. Le livre s'appuie sur beaucoup de citations, en partant du principe que si les gens font leur propre histoire, ils doivent aussi pouvoir la dire eux-mêmes. Un extrait - fameux - de l'introduction résume les conceptions épistémologiques d'Howard Zinn, que l'on pourrait qualifier sans nuance péjorative de " partisanes " :

" Je préfère tenter de dire l'histoire de la découverte de l'Amérique du point de vue des Arawaks, l'histoire de la Constitution du point de vue des esclaves, celle d'Andrew Jackson vue par les Cherokees, la guerre de Sécession par les Irlandais de New-York, celle contre le Mexique par les déserteurs de l'armée de Scott, l'essor industriel à travers le regard d'une jeune femme des ateliers de Lowell, la guerre hispano-américaine à travers celui des Cubains, la conquête des Philippines telle qu'en témoignent les soldats noirs de Lusón, l'Age d'Or par les fermiers du Sud, la Première Guerre Mondiale par les socialistes et la suivante par les pacifistes, le New Deal par les Noirs de Harlem, l'impérialisme américain de l'après-guerre par les péons d'Amérique Latine, etc. "

Son livre suivant, Declarations of Independence ne paraît qu'en 1990, deux après sa retraite de l'université. Par la suite, Howard Zinn n'a plus publié qu'un récit autobiographiques ( You can't be neutral on a moving train [On ne peut pas être neutre dans un train marche], en 1994, ainsi que des compilations d'écrits précédents ou de différents articles, témoignant de son activité jamais démentie d'éternel militant, même si celle d'historien-chercheur semble aujourd'hui arrivée à son terme. D'où, d'ailleurs, la légitimité d'une telle biographie intellectuelle, en forme de compte-rendu et de bilan du trajet d'un historien qui a bousculé plus que tout autre la discipline historique aux Etats-Unis, en mettant la notion d'engagement au cœur de ses recherches, de son enseignement et sa démarche épistémologique.

Yann Kindo.

 

 

J. MASSARDO, A. SUAREZ-ROJAS (coord.), América Latina: mosaico cultural. Repères de culture générale, Ellipses, Paris, 415 pages, 2005, 29,50 euros.

Suite à leurs « notes de cours sur la Civilisation latino-américaine » publiées chez le même éditeur (en 2000), ces deux historiens chiliens présentent au public français hispanophone, un ouvrage didactique et fouillé sur la riche mosaïque qu’incarne les Amériques latines contemporaines. Une trentaine de spécialistes, la plupart latino-américains, sont ainsi mis à contribution, apportant leur pierre à un édifice forcément incomplet, mais pourtant déjà accompli. Chaque article est précédé d’une introduction en français, accompagné de quelques mots de vocabulaire traduits et d’une bibliographie. D’ailleurs, c’est bien plus qu’une mosaïque « culturelle » qui est ici présentée. On y croise tout d’abord une synthèse des problèmes économiques qui assiègent l’Amérique latine et en particulier celui de la dette externe, qui subordonne la région au système financier international. Plusieurs moments historiques ou penseurs importants sont également abordés, sans prétendre à l’exhaustivité : la résistance des indigènes Mapuche qui, après trois siècle de guerre, continuent à s’opposer aux Etats argentin et chilien, les luttes des esclaves noirs au Brésil, la révolution mexicaine, Salvador Allende, Perón, Mariategui, José Marti… Dans le champ des représentations et de l’art, cette mosaïque nous emmène sur les berges du christianisme latino-américain, de la littérature, du cinéma, des moyens de communication, en passant par la peinture (tel le « muralisme » incarné par des artistes militants comme Diego de Rivera), et ce jusqu’aux thématiques originales du tango argentin, de l’herbe maté (le fameux « thé des jésuites » tant apprécié par le « Che » Guevara) ou encore de la culture footballistique latine, écartelée entre sociabilité populaire et marchandisation mondialisée. Il y a donc bien une forte diversité dans cette présentation, à l’image du continent lui-même. Néanmoins, une certaine unité surgie de l’ensemble et elle est portée par le parti pris critique de chacun des auteurs, qui semblent partager - depuis des horizons différents - un certain rejet de la globalisation néolibérale. Et ce n’est pas un hasard, si ce livre s’achève avec une série de réflexions concernant les problèmes actuels de l’Amérique latine et la nature même des démocraties latino-américaines : à savoir des systèmes sociopolitiques issus de « transitions » inachevées, qui font suite à une longue nuit de dictatures, et où s’enchevêtrent impunité, capitalisme néolibéral, hégémonie des élites avec des formes mutilées de participation démocratique, pourtant durement acquises. Une fois n’est pas coutume, les quelques repères ici rassemblés ne se ferment pas sur une conclusion générale et c’est tant mieux, car l’histoire de l’Amérique latine ne saurait se résumer d’un coup de crayon ! Comme le souligne Michael Löwy, les peuples de la région n’ont pas dit leur dernier mot, alors que les résistances au néolibéralisme sourdent de toute part, à la recherche d’alternatives sur la voie d’un autre monde possible.

Franck Gaudichaud.

Voir : www.editions-ellipses.fr

 

DVD Messali Hadj. Une vie au service du peuple algérien , 2006. juillet 2007*

Ce DVD, réalisé par les Amis de Fraternité , le journal du Parti des travailleurs algérien, en collaboration avec leurs camarades du CCI (Comité communiste internationaliste) du Parti des travailleurs français (PT), comble un manque en proposant un documentaire sur Messali Hadj, le fondateur du nationalisme algérien moderne. Conçu selon un enchaînement chronologique, il mêle images d'archives, dont des films (sans son, malheureusement) totalement inédits sur le leader algérien datés de 1953 et réalisés à Niort par Henri Peulet, militant trotskyste du PCI majoritaire, des vues actuelles et de nombreux témoignages, essentiellement ceux d'acteurs de l'époque. Un texte explicatif, rédigé par Jean-Marc Schiappa et Benny Malapa, lie l'ensemble. Quelques bandes datant également de 1953 permettent en outre d'entendre la voix de Messali Hadj prononçant des discours, dont l'hommage qu'il lut lors des obsèques de son épouse à Neuves-Maisons, près de Nancy. L'itinéraire politique de Messali est honnêtement retracé, dans une optique vulgarisatrice qui ne permet pas de rentrer dans les détails et insiste surtout sur la praxis militante. Le combat avant-gardiste de Messali est ainsi souligné, avec, outre la création du drapeau algérien, les mots d'ordre d'indépendance totale de l'Algérie et d'élection au suffrage universel d'une Assemblée constituante souveraine qui étaient défendus dès l'entre-deux guerres. La répression qu'il eut à subir de la part de tous les gouvernements successifs, y compris celui du Front populaire, est également rappelée.

Un des points particulièrement intéressants de ce DVD, bien que trop peu développé, consiste dans les témoignages de plusieurs anciens militants du mouvement de Messali, dont Mustapha Ben Mohamed, devenu ensuite trotskyste : outre l'évocation de leur militantisme, ils témoignent des débuts de la guerre d'Algérie, de leur emprisonnement et des tortures subies. Annie Cardinal, Georges Bardin et Pierre Lambert évoquent quant à eux le soutien apporté par le PCI majoritaire au Mouvement nationaliste algérien (MNA), entre autre par le transport d'argent, et Jean-Marc Schiappa représente le contrepoint de l'historien. Néanmoins, ce DVD militant, s'il témoigne d'une profonde sincérité et d'un hommage mérité rendu à la figure de Messali Hadj, présente également certaines faiblesses. Outre quelques points de vue discutables et discutés (les 45000 morts lors des massacres de Sétif et Guélma en 1945), les choses sont essentiellement vues sous un angle très positif, et le documentaire s'avère trop rapide sur la période de la guerre d'Algérie, les années de 1958 à 1962 (puis de 1962 à 1974, année de la mort de Messali) étant totalement négligées. Par ailleurs, il aurait été intéressant de mettre à contribution d'autres acteurs et historiens, comme Jacques Simon, un des incontestables spécialistes de Messali Hadj (mais qui ne fait plus partie du courant incarné par le CCI du PT). De même, plutôt que de conclure le DVD sur une brève table ronde de jeunes militants du PT algérien expliquant ce qu'évoque pour eux Messali et une intervention de Louisa Hanounn, pourquoi ne pas avoir mentionné (avec images à l'appui, toutes les communications ayant été filmées) le colloque tenu à Tlemcen en 1999 sur Messali Hadj ?

Jean-Guillaume Lanuque

 

Gilbert MILLAT, dir., La classe ouvrière britannique. XIX e -XX e siècles. Proscrits, patriotes, citoyens, Paris, Harmattan, 2005. juin 2007*

Ce livre collectif rassemble des contributions non pas d'historiens, comme le titre pourrait le laisser penser, mais d'enseignants de civilisation anglaise des départements de langue. Le point de départ, très discutable, est la critique du concept de classe ouvrière. En effet, selon le coordinateur, la notion renvoyant à une appréhension monolithique de ce groupe social, il s'avère plus intéressant de s'en éloigner pour appréhender les représentations de ladite classe, dans une optique qui se revendique du travail de E.P Thompson ( La formation de la classe ouvrière anglaise ). Trois étapes permettent de saisir l'évolution du statut de la classe ouvrière britannique, du milieu du 19 e au 20 e siècle : la figure du proscrit dans un premier temps, celle du patriote à partir de la première guerre mondiale, celle enfin du citoyen, figure dans laquelle la classe se dissoudrait. A partir de ce dispositif se déploient les neuf contributions proposées, réparties pour moitié sur le 19 e (quatre contributions), et pour moitié sur le 20 e (5 contributions). On regrettera que ces contributions qui, toutes, à des degrés divers, portent sur le thème de la représentation n'offrent aucune image. Pour le reste, le lecteur se laissera tenter en fonction de son intérêt par des contributions de bonne facture : les dockers de Liverpool (O. Esteves), les ouvriers conservateurs (P. Vevaecke), les femmes dans le monde du travail (C. Bowen), les chômeurs saisis dans les cartoons (G. Millat), les ouvriers durant la seconde guerre (A. Capet), les ouvriers des filatures (P. Bouche) ou la figure de l'ouvrier dans les représentations symboliques du New Labour (E. Avril). Si les sites pour contempler des images sont indiqués, on regrettera que de nombreuses citations n'aient pas été traduites, réservant la lecture à un public d'initiés. De la même manière, plusieurs allusions à l'histoire sociale de la Grande-Bretagne auraient mérité au minimum des notes de bas de page pour permettre au lecteur de mieux apprécier la pertinence du propos, en particulier dans le cadre de l'Angleterre victorienne du siècle passé.

G.U.

 

Hugo MORENO, Le désastre argentin. Péronisme, politique et violence sociale (1930-2001), Paris, Syllepse, 2005, 222 p.

L'auteur, universitaire à Paris 8 et militant argentin exilé en France depuis 1975, se présente comme un admirateur du célèbre Michel Raptis, dit Pablo. Son livre, dense, pourvu de nombreuses notes infrapaginales et d'une bibliographie très à jour, est une solide synthèse sur presque un siècle d'histoire argentine. Mais pourquoi ne pas doter le livre d'une chronologie et d'un glossaire où seraient définies succinctement quelques spécificités locales ? Ceci aurait permis d'en faire un réel instrument de travail. Ainsi, c'est la note 11 de la page 107 qui nous donne des informations sur les Montoneros, à la fois péronistes et socialistes, sur lesquels on trouve également des renseignements en note 7 (p.105) et en note 38 (p.118). L'auteur évoque aussi à plusieurs reprises l'ERP-PRT (Combatiente) de Mario Roberto Santucho, dont le cours est qualifié de sectaire et de militariste, car l'organisation, après le retour de Peron au pouvoir en 1973, a été incapable de saisir les opportunités qu'offrait la situation politique nouvelle. Comme les Montoneros, ils paieront un très lourd tribut à la répression. Par contre, on trouvera peu de choses sur le PST (Parti socialiste des travailleurs), organisation sympathisante de la Quatrième internationale, résultant de la fusion du PRT (La Verdad), groupe trotskyste dirigé par Nahuel Moreno (1924-1987), et d'une scission du PS dirigée par Juan-Carlos Coral. Pire, un des rares moments où l'auteur évoque ce parti, il le qualifie de maoïste (p.104, note 2) ! Le PST a connu un développement important en 1973-74 - D.Bensaïd parle d'une organisation "qui recrute à tour de bras en octobre 1973, qui ouvre partout des locaux publics", in Une lente impatience, 2004, p.181 -, avant d'être lui aussi durement réprimé par l'armée.
Il faut donc une solide connaissance du dossier argentin pour s'y retrouver. Cependant, l'auteur décrit bien l'hétérogénéité des forces qui se regroupent derrière Peron, des gauchistes montoneros à l'extrême droite de Lopez Rega, fondateur de la célèbre et sinistre Triple A (Alliance anticommuniste argentine). Il décrit de manière saisissante le retour de Peron -jusque là exilé dans l'Espagne franquiste - le 20 juin 1973. La foule de ses partisans venue l'acclamer à l'aéroport d'Ezeiza est mitraillée par des tireurs embusqués, alors que le vieux caudillo atterrit sur la base militaire de Moron. Malgré tout, le 23 septembre suivant, Peron et sa deuxième femme, "Isabel", sont élus triomphalement Président et Vice-présidente. Même le PC a appelé à voter pour lui, et après sa mort (1er juillet 1974), il apporte son soutien au gouvernement de la droite péroniste. Or, avant même le coup d'Etat du 24 mars 1976, péronistes de gauche, syndicalistes, militants de gauche et d'extrême gauche sont assassinés, en pleine rue pour le député Rodolfo Ortega, à la sortie de la messe pour le prêtre Carlos Mugica. Il s'agissait de briser toute possibilité d'organisation populaire. La période de la dictature (1976-1983) se soldera par 30.000 disparu(e)s. Et ceci avec la bénédiction de l'Eglise catholique. A posteriori, un évêque, ancien aumônier général de l'aviation, justifie la répression par la nécessité de "purifier l'atmosphère de tout ce qui était expressément communiste". Et les mères de la Place de Mai ont mis en cause devant la justice, en 1997, une des plus hautes personnalités de l'Eglise, le cardinal Pio Laghi, nonce en Argentine de 1974 à 1980, l'accusant de "coresponsabilité" dans les homicides. L'horreur de la répression n'empêchera pas la tenue de la Coupe du monde de football en Argentine, en 1978. En France, seuls les "gauchistes" et quelques défenseurs des Droits de l'homme tenteront de s'y opposer dans le cadre du COBA (Comité de boycott). L'auteur poursuit son étude, minutieusement, jusqu'aux élections présidentielles du 30 mars 2003, développant sur le nouveau mouvement social argentin (piqueteros...).

Jean-Paul Salles.

 

 

Gloria MUNOZ RAMIREZ, EZLN : 20 et 10. Le feu et la parole, Paris, Nautilus, 2004, 320 pages, traduit de l'espagnol (Mexique) par Joani Hocquenghem, 15 euros.


Avant toute chose, il faut envoyer un sacré coup de chapeau à l'éditeur français de ce livre : Nautilus Edition. En effet, ce récit vraiment intéressant et bien construit sur l'Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN) du Mexique est également un bel objet. Papier et couverture impeccables, de nombreuses photos, des dessins et gravures, tout cela sur plus de 300 pages et pour la somme de 15 euros… Ce livre a été initialement publié en 2003 par la revue Rebeldia qui soutient activement le combat des communautés indigènes du Chiapas. Et c'est justement au cœur du Chiapas que nous emmène avec brio Gloria Muñoz Ramirez, une intellectuelle qui a travaillé pour de multiples journaux mexicains et internationaux et, qui, en 1997, a quitté travail, amis, famille pour partager la vie et les luttes des communautés rebelles de la foret Lacandone dans cet Etat pauvre du sud du Mexique. Et ce sont bien les 20 ans de l'histoire de l'EZLN qui se déroulent sous nos yeux : le 17 novembre 1983, les six premiers membres de cette guérilla d'un nouveau genre s'installent dans les montagnes du Chiapas. Cela fait également un peu plus de 10 ans (le premier janvier 1994) que les combattants zapatistes sont apparus sur la scène publique nationale et mondiale, le jour même de la signature de cette machine à construire des inégalités et de la concentration de richesses qu'est l'ALENA (l'accord de libre échange de l'atlantique nord qui intègre dans un vaste marché… de dupes, le Mexique, Les Etats-Unis et le Canada). Dix ans de vie clandestine et dix ans de vie publique, d'où le début du titre : 20 et 10, 20 ans et 10 ans de résistance à fêter et commémorer. Vient ensuite, " le feu ". Ce feu, c'est celui des armes qui ont opposé et continuent de séparer les communautés indigènes du Chiapas à un Etat mexicain prêt à tout, pour faire taire les sans voix de plus de 500 d'histoire coloniale et néo-coloniale. C'est par une sélection de témoignages d'acteurs de premier plan, commandants insurgés du Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène ou encore villageois des communautés, que l'auteure reconstitue les pièces du puzzle de la première période (1984-1994). La majeure partie du livre évoque quant à elle, les 10 dernières années de lutte et tente d'expliquer fidèlement les initiatives politiques de l'EZLN, sa vision du monde, cette pensée " couleur de la terre ", la lutte obstinée des indigènes choles, zoques, tojolabales, tzotziles, mames et tzeltales pour trouver une issue politique à la guerre et faire reconnaître leur droit à l'autodétermination. De là, " la parole ". Ce livre a le très grand mérité d'être issu de l'EZLN elle-même et il décrit la rencontre progressive entre cette lutte armée (qui n'a finalement que très peu fait usage des armes) et une société civile qui lui demande de négocier, tout en l'appuyant dans sa résistance. L'idée force de l'EZLN est la participation des bases dans un esprit collectif et décentralisé, la capacité de commander en obéissant à ces bases et celle, convaincante, d'avancer en questionnant et en se questionnant. Il s'agit d'une chronique, qui, année après année, nous explique le double langage d'un Etat, sa façade publique négociatrice, son action réelle, répressive et qui nous conte l'espoir d'un monde où puisse loger tous les mondes… Le récit s'ouvre et se ferme par la prose poétique du sous commandant Marcos, le grand "communicateur" de l'EZLN. Bien sûr, il ne faudra pas chercher ici une vision critique, ni même autocritique du zapatisme ou encore une réflexion sur les débats quant au refus de l'EZLN de prendre le pouvoir : pourtant la question est centrale, est-il possible de changer le monde sans prendre le pouvoir ? Malgré tout, l'immersion dans ces lignes est hautement conseillée et rafraîchissante. Un petit bémol : il manque cruellement une ou deux cartes afin de suivre les pérégrinations du zapatisme actuel, ce mouvement qu'Octavio Paz avait qualifié en son temps de " passé actualisé ".

Franck Gaudichaud.

 

John NEWSINGER, La politique selon Orwell , Marseille, Agone, collection Banc d'essais, 2006 (1999 pour l'édition originale), 340 pages, 24 euros, préface de Jean-Jacques Rosat. Mars 2007*

Ceux que le livre de Louis Gill sur George Orwell, de la guerre civile espagnole à 1984 (chroniqué sur ce site) avait laissé sur leur faim devraient être comblés par cette étude de l'universitaire britannique John Newsinger. Contre les analyses de certains (Michéa, pour ne pas le nommer) qui voient en Eric Blair un « anarchiste tory », Newsinger souligne bien l'évolution de sa conscience politique, et affirme qu'à la veille de sa mort, Orwell était toujours un socialiste convaincu mais critique, et certainement pas un soutien des Etats-Unis dans le cadre de la guerre froide contre l'URSS. En fait, à la lecture de cette étude de premier ordre, on découvre toute la complexité de la pensée politique d'Orwell.

Le premier chapitre est d'ailleurs tout entier consacré à un thème qui démontre bien cette complexité, celui de l'anti-impérialisme. C'est son passage au sein des forces de police en Birmanie qui rendit le futur écrivain hostile à l'Empire britannique, ce qui explique ses prises de position ultérieures, à l'époque des Fronts populaires. Pour Orwell, le refus de l'Espagne républicaine en lutte contre Franco d'accorder l'indépendance au Maroc espagnol est une grave erreur, et même une trahison. Pourtant, avec la Seconde Guerre mondiale, son anti-impérialisme, toujours réel, s'amoindrit quelque peu. Plutôt qu'une indépendance totale, il envisage l'alliance d'une Grande-Bretagne devenue socialiste avec ses anciennes colonies pour les aider à surmonter leur archaïsme. Néanmoins, le critère déterminant reste la volonté des colonisés eux-mêmes, et au sortir du conflit, Orwell défend l'indépendance de l'Inde, tout en critiquant Gandhi, jugé trop pacifiste. Orwell apparaît en fait avant tout comme un électron libre, un révolutionnaire patriote, qui se caractérise entre autre par son intégrité. Ainsi, de retour de Birmanie, il n'hésite pas à se glisser dans la peau de « damnés de la terre » pour ressentir leur vécu et leur souffrance, à l'instar d'un Jack London. Il fait de même quelques années plus tard en allant vivre parmi les mineurs du nord du pays.

Mais l'élément le plus déterminant pour son engagement est bien sûr son séjour dans l'Espagne de la guerre civile : non seulement le socialisme et la révolution deviennent pour lui des réalités concrètes, mais il se rend également compte du rôle contre-révolutionnaire joué par le mouvement stalinien. Le début de la Seconde Guerre mondiale le voit adhérer à des positions en apparence plus surprenantes. Après des velléités pacifistes, il adopte une sorte de « patriotisme révolutionnaire », en s'inspirant de son analyse de la situation espagnole : choisissant le camp de la Grande-Bretagne face aux nazis, il pense que la victoire militaire ne pourra être obtenue que par la révolution, et non l'inverse. C'est ce qui l'amène à souhaiter la transformation de la Home Guard en véritable milice populaire, par exemple, ou à proposer une voie anglaise vers le socialisme, qui s'appuierait sur les classes moyennes autant que sur le prolétariat…

Passé 1942 et les espoirs d'Orwell en l'éclatement de la révolution en Angleterre, une nouvelle inflexion dans les positions du romancier se dessine, et c'est là un des apports majeurs de John Newsinger. Réfutant aussi bien l'analyse d'un Orwell comme ne croyant plus au socialisme ou devenu socialiste réformiste, il qualifie celui-ci de « trotskyste littéraire ». Devenu plus critique sur les échecs révolutionnaires et la responsabilité de la classe ouvrière, il n'en garde pas moins espoir en elle, ce qui transparaît bien dans ses derniers romans, La ferme des animaux (dans laquelle il attribue l'essentiel de la responsabilité de la dégénérescence révolutionnaire en Russie à la nature du Parti bolchevique, se rapprochant ainsi des thèses communistes de gauche) et 1984 , surtout. L'influence de l'ancien trotskyste étatsunien James Burnham et de ses thèses sur L'ère des managers est à ce propos remise en question, John Newsinger estimant que l'influence majeure vient en fait du Workers Party et de Dwight MacDonald, avec son concept de collectivisme oligarchique, repris tel quel dans 1984 .

Récupéré après sa mort par bon nombre d'anticommunistes de droite, ce chef-d'œuvre n'en est pas moins un acte de foi dans la capacité du prolétariat à l'emporter, comme Newsinger le démontre sans appel. Pour autant, Orwell évoque, en 1944, la possibilité d'une révolution pacifique en Grande-Bretagne, perméable au contexte de réaction qu'il sent alors à l'œuvre. De même, attaché à mettre à bas le mythe soviétique qu'il considère comme le principal obstacle à la lutte pour un socialisme authentique, il annonce qu'il soutiendra les Etats-Unis dans le cas d'un conflit avec l'URSS, sous-estimant considérablement le rôle de défense du capitalisme exercé par les Etats-Unis.

A cet égard, les limites de la pensée d'Orwell, comme son homophobie sous-jacente ou sa relative négligence à l'égard du féminisme, ne sont pas masquées. Toutefois, dans les dernières années de sa vie, son soutien par défaut au gouvernement travailliste dans un contexte jugé par lui très défavorable au socialisme, ne l'empêche pas d'espérer encore et toujours en des Etats-Unis socialistes d'Europe… Une excellente étude de l'évolution d'une pensée complexe, celle d'un auteur majeur du XXème siècle, toujours d'actualité d'aujourd'hui, ainsi que le souligne à juste titre Jean-Jacques Rosat avec l'exemple de l'écart maximum de 1 à 10 qu'Orwell souhaitait entre les plus bas et les plus hauts salaires… Un « Petit glossaire orwellien », propre à cette édition française, vient utilement compléter cet ensemble de haute tenue.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Albert PARSONS, August SPIES , Haymarket. Pour l'exemple , Paris, Les Amis de Spartacus, 2006, 94 p., 9 €. Avril 2007*

Ce petit livre contient essentiellement les autobiographies de deux des animateurs du mouvement socialiste révolutionnaire de Chicago, pendus à la suite de l'attentat à la bombe survenu à la fin du meeting ouvrier de Haymarket (Chicago), le 4 mai 1886, au cours duquel ils avaient pris la parole. Une bombe explosa tuant un policier. S'ensuivit une fusillade qui fit 6 victimes parmi les policiers et de nombreux morts et blessés parmi les travailleurs. 7 policiers étaient morts, 7 anarchistes devaient mourir. Inculpés le 9 octobre 1886, ces militants écrivirent leur biographie à la demande des Chevaliers du Travail, pour populariser leur cause. Outre les deux biographies, on trouve dans ce livre la déclaration qu'August Spies fit à son procès. Ayant refusé de demander leur grâce, Parsons et Spies seront pendus le 11 n