Femmes et féminisme

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


- Sylviane AGACINSKI, Politique des sexes , Paris, Seuil, « Points Essais », 1998, rééd. 2009, 221 pages, 6,50 €

- Sylviane AGACINSKI, Corps en miettes , Paris, Flammarion, « Café Voltaire », 2009, 134 p., 12 €

- Séverine AUFFRET, Sapphô et compagnie. Pour une histoire des idées féministes , Loverval, Editions Labor, collection Quartier Libre, 2006, 288 pages, 15 euros

- Claire AUZIAS, Louise Michel , Ed. du Monde libertaire, Paris, 85 p., 5 €

- Christine BARD, Une histoire politique du pantalon, Paris, Seuil, 2010, 395 pages, 22 €

- Simone DE BEAUVOIR, Le Deuxième Sexe , Gallimard, NRF, 1949, Tome 1 , Les faits et les mythes , Tome 2, L'expérience vécue . Le livre, constamment réédité, est disponible aujourd'hui chez Gallimard, en 2 volumes, dans la collection Folio Essais

- Sara BERENGUER, coord., Mujeres Libres, des femmes libertaires en lutte. Mémoire vive de femmes libertaires dans la Révolution espagnole, Paris, Editions Los Solidarios-Le Monde libertaire, 2000, 329 p., 12 €. Préface de Thyde Rossel

- René BERTHIER, Un voile sur la cause des femmes , Paris, Editions du Monde Libertaire, Paris, Janvier 2009, 68 p., 4 €

- Marie-France BIED-CHARRETON, Usine de femmes, Paris, L'Harmattan, 2003.

- Danièle BUSSY GENEVOIS, coord., Les Espagnoles dans l'histoire. Une sociabilité démocratique (XIXe-XXe siècles), Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2002, 285 p., 23 €

- Ismahane CHOUDER, Malika LATRECHE, Pierre TEVANIAN, Les filles voilées parlent, Paris, La Fabrique, 2008, 346 p., 18 €

- Madeleine COLIN, Traces d'une vie dans la mouvance du siècle, Paris, Syllepse, 2007, 205 p., 15€. Préface de Bernard Thibault, avertissement de René Mouriaux

- COLLECTIF IVP, Avorter. Histoires des luttes et des conditions d'avortement des années 1960 à aujourd'hui, Lyon, Ed. Tahin Party, 2008, 130 p., 6€

- Christophe DARMANGEAT, Le communisme primitif n'est plus ce qu'il était. Aux origines de l'oppression des femmes , Toulouse, Smolny…, 2009, 464 pages, 20 euros

- Gonzague DE SALLMARD, Femme = danger ? Pour en finir avec le mythe de la femme dangereuse, Paris, Homnisphères, collection Décrypt'Age, 2007, 14 euros

- Sandrine DURY, Sept femmes au cœur de la tourmente. Quand l’histoire s’écrit au féminin, Paris, Ed. Médicis, 2003.

- Olivier FILLIEULE et Patricia ROUX (dir.), Le sexe du militantisme , Paris, Presses de Sciences Po., 2009, 361 p., 24€

- Shumalith FIRESTONE, Pour l'abolition de l'enfance, Lyon, Editions Tahin Party, 2007, 78 pages, 3 €

- Françoise FLAMENT, A tire d'elles. Itinéraires de féministes radicales des années 70, Rennes, PUR, 2007, 173 pages

- Antoinette FOUQUE (dir.), Génération MLF 1968-2008. , Paris, Des femmes – Antoinette Fouque, 2008, 614 p., 18€

- Jane FREEDMAN, Jérôme VALLUY, Persécutions des femmes (savoirs, mobilisations et protections), Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant, Collection Terra, Novembre 2007, 30 €

- Pascaline GABORIT (sdd), Les stéréotypes de genre. Identités, rôles sociaux et politiques publiques , Paris, L'Harmattan, 2009, 342 p., 32 €

- Diane GUILBAULT, Démocratie et égalité des sexes, Québec, Sisyphe, Contrepoint, 2008, 138 p., 12 $

- Eliane GUBIN, Catherine JACQUES, Florence ROCHEFORT, Brigitte STUDER, Françoise THEBAUD, Michelle ZANCARINI-FOURNEL (dir.), Le siècle des féminismes, Paris, Editions de l'Atelier, 2004, 463 p, 27 euros.

- Roger-Henri GUERRAND, Francis RONSIN, Jeanne Humbert et la lutte pour le contrôle des naissances, Paris, Spartacus, 2001

- Anne GUILLOU, Pour en finir avec le matriarcat breton. Essai sur la condition féminine, Morlaix, Skol Vreizh, 2007, 174 p., 13 €

- Jessica LATHUS, Le féminisme et la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) de 1968 à 1978, Maîtrise, Université de La Rochelle, 2004, 150 p. + 100 p. de bibliographie et d’annexes.

- Jean-Yves LE NAOUR, Valenti Catherine, Histoire de l'avortement, XIX-XXe siècles, Paris, Seuil, 2003, 390 pages.

- Annie LE BRUN, Vagit-prop, Lâchez tout et autres textes , Paris, 2010, é ditions du Sandre, 243 pages, 24 €

- Les Cahiers de Critique communiste , Femmes, genre, féminisme , Paris, Syllepse, 2007, 2007, 120 p

- Dominique LOISEAU, Marre d'être sagEs  !, Nantes, ed. CHT, 2008, 106 p., 23 €

- Françoise MAYEUR, L'éducation des filles en France au XIXe siècle , Paris, Perrin, Collection Tempus, 2008, (1 ère édition, Hachette, 1979), 373 p., 9,50 €. Bibliographie mise à jour

- Robert MUNCHEMBLED, L'orgasme et l'Occident. Une histoire du plaisir du XVIe à nos jours, Paris, Seuil, Collection Points Histoire, 2005, rééd. 2008, 388p.,10 €

- Pascal ORY, L'invention du bronzage , Bruxelles, é ditions Complexe, 2008, 135 p., 16 €

- Alexandre PARENT-DUCHÂTELET, La prostitution à Paris au XIXe siècle , Paris, Seuil, Points-Histoire, 2008 (réédition d'un texte de 1836, republié en 1981), 238 pages dont 50 pages de Présentation et Bibliographie d'Alain Corbin, 9 €

- Monique PITON, Mémoires libres , Paris, Syllepse, 2010, 238 p., 16 €

- Gilbert SINOUE, La Dame à la lampe. Une vie de Florence Nigthingale. Récit, Paris, Calmann-Lévy, 2008, 282 p., 18 €

- Josette TRAT, Diane LAMOUREUX, Roland PFEFFERKORN., (dir.,), L'autonomie des femmes en question. Antiféminismes et résistances en Amérique et en Europe, Paris, L'Harmattan, Bibliothèque du féminisme, 2006, 240 p, 21,50 euros.

- Sandrine TREINER (dir.), Le Livre noir de la condition des femmes, Paris, XO Editions, 2006, 777 pages.
Margaret MARUANI (dir.), Femmes, genre et sociétés, Paris, La Découverte, 2005, 480 pages.

- Fabrice VIRGILI, La France « virile ». Des femmes tondues à la Libération , Paris, Payot, 2000, 392 p., 22 €

- Michelle ZANCARINI-FOURNEL, Histoire des femmes en France, XIXe-XXe siècles, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005, 254 p., 15 euros.

- Howard ZINN, En suivant Emma. Pièce historique sur Emma Goldman, anarchiste et féministe américaine , Marseille, Agone, collection Marginales, 2007 (2002 pour l'édition originale), 176 pages, 15 euros

 

 

 

Sylviane AGACINSKI, Politique des sexes , Paris, Seuil, « Points Essais », 1998, rééd. 2009, 221 pages, 6,50 €. Janvier 2010*

Mots clés : Femmes, Féminisme.

Dans ce livre l'auteure nous dit son désir de rompre avec la logique du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. Elle mène l'offensive contre la volonté de S. de Beauvoir, affirme-t-elle, de reléguer l'identité sexuelle « dans l'ordre de la contingence » (p.79). Elle refuse que l'affirmation de l'identité de tous les êtres humains passe par « l'effacement des différences de nature ». Pour elle, « la honte du féminin a hanté le féminisme » (p.80). On l'aura compris, la charge est violente contre la grande philosophe. Elle leur reproche, à elle et à celles qu'elle a influencées, de professer « un féminisme androcentrique », esclaves d'un « universalisme abstrait » qui leur fait substituer aux êtres humains différenciés un « concept d'homme universel indifférencié ». Elle affirme que cette volonté de voir disparaître les genres, en visant à l'uniformisation des individus, relève d'un fantasme totalitaire. Sans entreprendre ici de défendre une pensée beauvoirienne pour le moins schématisée – S. de Beauvoir n'écrit-elle pas dans le Deuxième Sexe que les données biologiques ne constituent pas pour la femme un destin figé -, voyons plutôt l'alternative, différencialiste, proposée par l'auteure.

« La nature donne le deux », affirme-t-elle (p.57), laissons donc l'humanité à sa mixité et à son altérité interne (p.61). Elle oppose à la logique beauvoirienne du manque (la virilité phallique et la féminité châtrée) une logique de la différence, du mixte. Ne pourrait-on opposer au phallocratisme la valeur absolue de la fécondité féminine ? Dans une interview récente, une autre « différencialiste », Julia Kristeva, qualifie la philosophie de Simone de Beauvoir « d'idéologie anti-familiale et anti-maternelle » (in Sud-Ouest édition Charente-Maritime, 7 août 2009). Et S. Agacinski d'insister, à propos des idées qu'elle schématise, de S. de Beauvoir : « la maternité ne méritait pas ce dénigrement brutal » (p.94), avec une attaque ad hominem (si on peut dire !) : « Il faut n'avoir aucune expérience de la maternité, et aucune imagination, pour réduire l'enfantement à ses aspects les plus biologiques ». Elle va jusqu'à accuser la grande aînée et ses pareilles d'avoir eu « l'ambition d'entrer dans le monde des hommes, quitte à laisser leurs semblables à leur condition traditionnelle » (p.107), oubliant plusieurs décennies d'engagement pour la cause des femmes. A vouloir aller trop loin dans cette voie – ah, les qualités particulières des femmes !-, ne risque-t-on pas de les enfermer, en politique, dans certaines fonctions, les affaires familiales ou sociales ?

On sera davantage d'accord avec le dernier paragraphe consacré à un point d'actualité, la parité en politique. Dans ce cas en effet – mais n'est-ce pas la conséquence du différentialisme : aux femmes l' oikos , aux hommes la polis -, la difficile conquête des droits civiques par les femmes n'avait pas permis de mettre un terme au monopole masculin du pouvoir. D'où l'idée de parité pour obliger les partis à donner une place équitable aux femmes, pour en finir avec ces assemblées à 95% masculines. On peut en effet souhaiter avec l'auteure que la représentation populaire reflète mieux la mixité du peuple.

Salles Jean-Paul.

 

Sylviane AGACINSKI, Corps en miettes , Paris, Flammarion, « Café Voltaire », 2009, 134 p., 12 €. Septembre 2010*

Mots-clés : Femmes, Maternité, Médecine.

Ce petit livre vient à point nommé pour nous aider à réfléchir au débat sur les « mères porteuses ». Après la Grèce et le Royaume-Uni, certains Etats américains aussi, la France va-t-elle faire évoluer sa législation et autoriser la gestation pour autrui ? Car la demande est forte de la part d'un certain nombre de coupes infertiles. Mais est-il licite, pour satisfaire ce besoin d'enfant, d'utiliser des femmes comme « couveuses d'embryon » ? Cela est-il conforme à notre conception de l'être humain ?

Certes le don de sperme n'a pas soulevé de semblables problèmes éthiques. Les greffes d'organes, qui sauvent des vies, posent davantage de problèmes, car la demande représente une menace grave pour ceux dont elle convoite la substance, hommes et femmes du Tiers monde ou « donneuses de l'Est » », dans le cas du don d'ovocytes par exemple qui n'a rien d'une partie de plaisir. Et l'auteur de rappeler à juste titre la lucidité de Karl Marx qui, dès 1847, dans sa Misère de la philosophie dénonçait « le temps où toute chose, morale ou physique, est devenue valeur vénale, est portée au marché pour être appréciée à sa plus juste valeur ». Il faudrait simplement ajouter à sa liste la fonction reproductrice.

En effet, dans le cas de la maternité pour autrui, il s'agit de prêter (ou de louer plutôt) son utérus. Or ce processus, la grossesse, n'a rien d'une tâche qui pourrait s'interrompre le soir et se reprendre le matin. Autant les risques liés à une grossesse – les bouleversements hormonaux considérables – prennent sens dans la vie d'une femme qui veut devenir mère, autant il semble inconcevable de s'y exposer pour faire un enfant à la place d'une autre. Même l'ouvrier, aux époques de la pire exploitation, conservait une petite part de vie intime. En dépossédant la femme de sa vie organique, la gestation pour autrui, pense l'auteur(e), porte atteinte à la dignité de la femme. De même que la prostitution, poursuit-elle, « retire la sexualité à la vie intime pour la transformer en service disponible sur le marché, l'usage d'une femme comme gestatrice retire la maternité à la vie personnelle et privée pour la transformer en tâche, en service, il en fait une « aide à la personne » ».

La médecine doit-elle vraiment s'installer dans cette logique de la demande d'enfant, se mettre au service du consommateur, comme aux Etats-Unis, où la procréation est à la fois une industrie et un marché ? Un centre de Los Angeles propose un forfait comprenant une FIV (Fécondation in vitro) et une gestation pour 74.120 dollars. Peut-on aller jusqu'à attendre de la maternité de substitution qu'elle « pallie » la « stérilité » masculine des couples homosexuels, pour ne pas parler de la « stérilité » des femmes ménopausées ? Ce faisant, on installerait ainsi un droit à l'enfant et la grossesse serait réduite à un simple « transport » de fœtus. Les parlementaires vont avoir à trancher ce difficile problème. Déjà le rapport préparatoire du Sénat envisage de permettre à la gestatrice de devenir la mère légale de l'enfant si elle le souhaite. N'est-il pas bizarre d'accorder à l'avance à quelqu'un le droit de ne pas honorer ses engagements ? Témoignage de l'embarras de ceux qui ont à réfléchir à cette question. 

Salles Jean-Paul.

 

Séverine AUFFRET, Sapphô et compagnie. Pour une histoire des idées féministes , Loverval, Editions Labor, collection Quartier Libre, 2006, 288 pages, 15 euros. février 2008*

Tout comme Gilles Geneviève et sa Raison puérile , le livre de Séverine Auffret est celui d'une actrice de l'Université populaire de Caen, dont le fondateur le plus connu n'est autre que Michel Onfray. Sa philosophie de la vie, très hédoniste, est d'ailleurs très proche de celle de ce dernier. A travers ce petit ouvrage, et en mettant à profit les apports de l'anthropologie ou de la psychanalyse, dans une vision différentialiste des sexes entrant quelque peu en conflit avec Simone de Beauvoir, son but est de repérer les idées féministes, qu'elle distingue du féminisme en tant que mouvement organisé qui ne vit pas le jour avant la seconde moitié du XIXème siècle.

Débutant son « archéologie » (terme qu'elle revendique totalement) par l'Antiquité, elle la cesse avec la fin du Moyen Âge, jugeant l'expression féministe plus explicite dans les siècles suivants. Centrant son propos sur l'Europe et plus largement sur un vaste bassin méditerranéen (un parti pris que l'on pourra toujours discuter), elle s'appuie sur un postulat assez marxisant, estimant que « Pour qu'il y ait des idées féministes, il faut que « ça bouge » du côté des structures de la famille et des rapports intersexués » (p. 18). Chez les incontournables Grecs, elle salue Sapphô tout en la mettant à part, estimant qu'elle n'exprima pas d'idées féministes dans la mesure où son époque, transition entre un temps où la femme était mieux considérée et le Vème siècle classique et phallocrate, ne le nécessitait pas. Pour la période de l'apogée d'Athènes, justement, des figures comme le réactionnaire Aristophane, Platon ou plus encore Aristote, qui semble évacuer complètement les femmes de son idéal, s'opposent au tragédien Euripide, défenseur de la femme, selon Séverine Auffret, à travers quelques figures de son théâtre (Mélanippe, Clytemnestre ou Médée). Dans le christianisme primitif, l'auteure semble voir un moment de l'histoire offrant une place meilleure aux femmes, mais son analyse de la figure de Marie force quelque peu le trait et semble faire preuve de beaucoup d'idéalisme.

Il en est d'ailleurs de même pour ses évocations de figures féminines dans l'Ancien Testament (l'ambiguïté d'Eve ne compense pas sa dominante nettement négative) ou dans le Coran et la tradition musulmane. Après ces chapitres qui constituent incontestablement le ventre mou de l'étude, le Moyen Âge donne l'occasion de se pencher sur des thèmes riches comme l'amour courtois ou chevaleresque, la sorcellerie ou l'émancipation féminine à travers les hérésies du Libre Esprit, déjà amplement étudiées par Raoul Vanegeim. Un ouvrage stimulant, qui force parfois un peu le trait, mais dont on regrettera surtout qu'il ne se poursuive pas plus loin dans le temps.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Claire AUZIAS, Louise Michel , Ed. du Monde libertaire, Paris, 85 p., 5 €. Novembre 2009*

Mots clés : Anarchie, histoire, poésie, féminisme, Commune

Cet opuscule se présente plus comme un patchwork dédié à Louise Michel que comme un livre qui lui serait consacré. En effet, après un texte introductif de l'auteure développant en quelques cursives pages les principales étapes de la vie de la Communarde, se succèdent une série de documents de nature très diverses. On peut ainsi lire des poèmes d'hommage de Victor Hugo à Louise, un poème de Verlaine, une conférence de Louise à Lyon et des portraits d'individus qui ont compté dans la vie de Louise. Ajoutons y également un tableau, commenté, de Jules Girardet et enfin la préface à l'édition posthume des œuvres de Louise Michel. Le tout s'additionne dans un joyeux amoncellement, accentuant l'aspect kaléidoscopique du personnage. Certes, Claire Auzias rappelle à juste titre que, contrairement à d'autres dirigeants du courant anarchiste, il n'existe pas de biographie de référence de Louise Michel. Faut il attribuer cela à son statut féminin ? En tous les cas, ce court document en appelle à un travail sérieux pour mieux comprendre la (les) dimensions de celle que l'on a caractérisée comme « la vierge rouge », dans les années d'après la Commune. C'est au prix de cette recherche que prendront sens (ou non) les invectives (un tantinet gratuites) lancée par Claire Auzias contre ceux (anonymes, hélas) qui «  ignares tentent de la « dés-anarchiser » pour se la mieux approprier  », p. 39. Ajoutons que le lecteur trouvera également une solide bibliographie consacrée à Louise, si l'envie lui prend d'en savoir plus sur cette figure mythique du mouvement ouvrier.

G.U.

 

Christine BARD, Une histoire politique du pantalon, Paris, Seuil, 2010, 395 pages, 22 €. Mai 2011*

Mots clés : Femmes, Féminisme, Histoire du vêtement, Lesbianisme.

« Les jupes [seraient-elles] destinées à maintenir les femmes en état d'accessibilité sexuelle permanente ? », comme l'indique un article de Questions féministes (n°6, septembre 1979) cité p.326. A sa façon, poétique, Alain Souchon semble faire écho à cette remarque quand il évoque le trouble adolescent :

« rétines et pupilles/

des garçons qui ont les yeux qui brillent/

pour un jeu de dupes : voir sous les jupes des filles »

A contrario , le pantalon serait-il émancipateur ? Pas si simple ! A l'heure où l'uniformisation dissout les genres, le succès du film La Journée de la jupe (Arte, mars 2009), dans lequel une prof de banlieue incarnée par Isabelle Adjani prend ses élèves en otages et revendique une journée de la jupe au collège pour affirmer qu'on peut mettre une jupe sans être une pute nous rappelle que la question du vêtement est éminemment politique. Le récent débat sur la burqa nous le rappelle aussi.

Ce livre savant, mais d'une lecture agréable, vient donc à point nommé. Respectant la chronologie, l'auteur(e) se livre en quelque sorte à une « archéologie du pantalon féminin». C'est en 1800 qu'une ordonnance de la Préfecture de police de Paris interdit aux femmes le pantalon, qui venait de l'emporter chez les hommes sur la culotte aristocratique. « Actives pendant la révolution, parfois armées et travesties, les femmes doivent rentrer dans le rang » (p.73). Le Code Civil (1804) parachève cette évolution, donnant le statut de mineures aux femmes mariées. Il n'est pas étonnant que les militantes pour le droit de vote des femmes se soient souciées aussi de la réforme du vêtement. Mais avant d'obtenir gain de cause – pas avant le milieu du XXe siècle – de nombreuses femmes demandent aux autorités de s'habiller en homme, en dérogation de l'ordonnance de 1800. Les archives en ont gardé la trace. En se travestissant, certaines ont trouvé le moyen d'échapper aux discriminations professionnelles ou salariales ! L'une d'entre elles explique qu'en allant à l'atelier vêtue en femme, on lui donne 30 francs par semaine, habillée en homme, elle en gagne 75 !

Les positions des socialistes utopiques sont variées : la saint-simonienne reste enjuponnée, mais les adeptes féminines de la communauté créée aux Etats-Unis par Robert Owen portent le pantalon. C'est une suffragette américaine, Amelia Bloomer, à partir de 1851, qui fit le plus pour la réforme du vêtement, son nom finissant par désigner un pantalon bouffant. En France, la révolution de 1848 et la Commune se traduisent bien sûr, par l'irruption de révoltées en pantalon… mais la répression y mettra fin très vite. Le pantalon reste « le double marqueur de la masculinité et du pouvoir » (p.139). Cependant un certain nombre de « pantalonnées » ont survécu à cette normalisation violente : George Sand bien sûr, mais aussi Rosa Bonheur, célèbre peintre animalière, Jane Dieulafoy une archéologue, l'écrivain Rachilde (Marguerite Eymery de son vrai nom) et quelques autres, minutieusement étudiées, photos à l'appui. Les pages consacrées à Madeleine Pelletier et à Violette Morris, étonnantes personnalités de l'entre-deux-guerres, sont passionnantes.

L'évolution du genre de vie, avec notamment l'irruption de la bicyclette autour des années 1900, aide beaucoup à la banalisation des jupes-culottes et du pantalon. Et celui-ci, donnant le sentiment d'une plus grande maîtrise corporelle, d'une plus grande confiance en soi, contribue à l'émancipation des femmes. Rien ne pourra arrêter cette évolution, et surtout pas l'offensive de l'Eglise catholique, ennemie acharnée du pantalon féminin. Les années 20, années de la Garçonne, amorcent une percée, les actrices de cinéma contribuant à cette banalisation, Marlene Dietrich et Audrey Hepburn. Et la haute couture s'en mêle, parachevant cette consécration du pantalon au féminin, avant la victoire au début des années 70 du jean unisexe.

Désormais la cause est entendue. Le pantalon est davantage porté que la jupe ou la robe. Ces dernières sont plutôt destinées à des usages festifs, exceptionnels. Cependant, encore en 1978, les huissiers de l'Assemblée nationale en interdirent l'accès à une députée communiste en pantalon. Et l'ordonnance de 1800, tombée en désuétude, n'est toujours pas abolie. Cependant, comme nous l'avons vu au début, aujourd'hui dans certains quartiers ce n'est plus le pantalon mais la jupe qu'il devient difficile de porter : porter une jupe c'est « allumer », « chercher » le regard. En faisant une histoire du vêtement renouvelée, Christine Bard montre avec talent la fécondité de ce nouveau champ d'étude… et son étroite liaison avec l'actualité.

Salles Jean-Paul.

 

Simone DE BEAUVOIR, Le Deuxième Sexe , Gallimard, NRF, 1949, Tome 1 , Les faits et les mythes , Tome 2, L'expérience vécue . Le livre, constamment réédité, est disponible aujourd'hui chez Gallimard, en 2 volumes, dans la collection Folio Essais. juin 2009*

Dès sa publication, le livre de Simone de Beauvoir connut le succès. 22.000 exemplaires en furent vendus la première semaine. Beaucoup de féministes des années 1970 ont dit l'importance qu'avait eu ce livre pour elles. Certaines ont eu l'occasion de l'expliquer plus longuement lors d'un Colloque tenu pour le 50è anniversaire de sa publication, en 2004. Les Actes ont été publiés chez Champion sous la direction d'Ingrid Galster.

L'idée qu'elle développe, nouvelle à l'époque, va à l'encontre de toute une tradition qui expliquait que la différence des sexes était une donnée immuable, naturelle. Et bien sûr dans cette classification la femme était en position seconde, le deuxième sexe. C'était la théorie essentialiste de…l'éternel féminin. Prenant le contre-pied de cette théorie/croyance, S. de Beauvoir développe une théorie existentialiste : pour elle la différence des sexes n'est pas une donnée immuable, mais une construction changeante. Prolongeant cette démarche, les féministes, les sociologues, parlent aujourd'hui de genre, plutôt que de sexe, ou de « gender » en anglais. Le genre c'est le « sexe social » qui fixe les rôles, les attributs de chaque sexe, chaque individu étant assigné à une place, pour la vie. Le sexe renvoie à la nature, aux différences anatomiques entre femmes et hommes, le genre renvoie à la culture, à la différence des sexes construite socialement.

Ce livre, c'est l'analyse du processus par lequel on devient femme, processus au terme duquel la moitié de l'humanité est assignée à cette position seconde. Avec elle, nous examinerons tout d'abord les données de la biologie, puis dans un deuxième temps l'importance de l'histoire et de l'économie dans la construction du deuxième sexe, enfin nous rendrons compte de manière succincte des dernières avancées de la recherche qui confortent la vision de S. de Beauvoir.

Ch. I. Les données de la biologie.

Traditionnellement on pensait que la principale fonction de la femme était la reproduction, et dans le processus de transmission de la vie la femme/femelle était considérée comme passive. Pour Aristote, la femme fournit seulement une matière passive, l'ovule est immobile, il attend. C'est le principe mâle, le spermatozoïde, qui est mouvement, vie, activité. Il est menu, agile, il figure l'impatience et l'inquiétude de l'existence. La femme se bornait à engraisser un principe vivant actif et déjà parfaitement constitué. Il faudra attendre l'invention du microscope, au XIXe siècle, pour qu'on puisse analyser en détail la fusion entre le spermatozoïde et l'ovule. Désormais l'ovule est reconnu comme principe actif.

Mais jusque-là les penseurs scrutaient chez les mammifères supérieurs la façon dont l'espèce se perpétuait, décrivant l'organe du mâle comme un outil et celui de la femelle comme un réceptacle inerte. D'abord violée, ou forcée, la femelle est ensuite aliénée : elle porte le fœtus dans son ventre. Elle s'abdique au profit de l'espèce. La femelle, de la puberté à la ménopause, est le siège d'une histoire qui se déroule en elle et qui ne la concerne pas personnellement. Les Anglosaxons qualifient la menstruation de « curse » ou malédiction. Dans beaucoup de traditions on se méfie du sang des règles et on impose à l'accouchée des rites purificateurs. Selon les chiffres disponibles à son époque, S. de Beauvoir nous dit que près de 85% des femmes ont des troubles au moment des règles (fragilité nerveuse, céphalée, instabilité d'humeur). Chaque mois, un enfant se prépare à naître et avorte dans « l'écroulement des dentelles rouges ». Son corps est autre chose qu'elle. Dans les premiers mois de la grossesse, le manque d'appétit, les vomissements manifestent la révolte de l'organisme. C'est encore par une crise difficile que la femme échappe à l'emprise de l'espèce, entre 45 et 50 ans, au moment de la ménopause. L'activité ovarienne disparaît, avec ses conséquences, appauvrissement vital pour certaines, vigueur nouvelle pour d'autres. On a dit parfois que les femmes âgées constituaient un troisième sexe, elles ne sont pas des mâles mais ne sont plus tout à fait des femelles.

Le destin du mâle est tout différent. La multiplication des spermatozoïdes produit chez lui l'apparition d'un plumage éclatant, d'écailles brillantes, voire de cornes, de bois, de crinière. Son chant est exubérant. L'agressivité est une des caractéristiques du mâle en rut. Il bouge, il cherche, il palpe la femelle, la caresse, l'immobilise, avant de la pénétrer. Et il ne manifeste à peu près aucun instinct paternel, très souvent il abandonne la femelle après l'accouplement alors que la femelle a des rapports plus étroits avec sa progéniture. Si on compare la femelle/femme au mâle/homme, celui-ci apparaît comme privilégié : sa vie génitale ne contrarie pas son existence personnelle.

MAIS NOUS REFUSONS L'IDEE QUE CES DONNEES BIOLOGIQUES CONSTITUENT POUR LA FEMME UN DESTIN FIGE. Comme l'a expliqué Merleau-Ponty, l'homme n'est pas une espèce naturelle, c'est une idée historique. Le corps n'est pas une chose, il est une situation : c'est notre prise sur le monde et l'esquisse de nos projets. La femme possède moins de force musculaire, moins de globules rouges, une moindre capacité respiratoire, mais là où les moeurs interdisent la violence, l'énergie musculaire ne saurait fonder une domination. Si on peut dire que parmi les animaux supérieurs, l'existence individuelle s'affirme plus impérieusement chez le mâle que chez la femelle, dans l'humanité les possibilités individuelles dépendent de la situation économique et sociale. Les individus ne sont jamais abandonnés à leur nature, ils obéissent à cette seconde nature qu'est la culture/coutume. Cet asservissement de la femme à l'espèce, les limites de ses capacités individuelles, son corps, sont un des éléments essentiels de sa place dans le monde, mais ce n'est pas ce qui suffit à la définir. Qu'a fait l'humanité de la femelle humaine ?

Ch. 2. L'importance de la situation économique et sociale.

L'humanité n'est pas une espèce animale. La femme ne saurait être seulement considérée comme un organisme sexué. La conscience qu'elle prend d'elle-même dépend de la structure économique, du degré d'évolution technique. Ainsi, elle peut devenir dans le travail l'égale de l'homme. Quant aux servitudes de la maternité, elles sont très variables. Si la société vient à son aide pendant la grossesse, puis l'aide à s'occuper de l'enfant, les charges maternelles sont légères. De même si la société l'aide à maîtriser sa fécondité, elle contrôle son corps, devient maîtresse d'elle-même.

A l'époque de la préhistoire, la protection du clan et les activités de chasse nécessaires à la survie du groupe donnent de l'importance à l'homme guerrier et chasseur. Par contre les maternités répétées (« la fécondité absurde de la femme ») absorbent son énergie et son temps. Elle ne peut participer pleinement à l'accroissement des ressources : « la femme se sent le jouet passif de forces obscures », ou encore « la femme qui engendre, écrit S. de Beauvoir, ne connaît pas l'orgueil de la création », idée remise en question aujourd'hui. L'homo faber est, dès l'origine des temps, un inventeur. Il n'a pas seulement travaillé à conserver le monde donné, il en a fait éclater les frontières, il a jeté les bases d'un nouvel avenir. Son activité était dangereuse, donc digne, alors que la femme a été biologiquement vouée à répéter la Vie . Le privilège du maître vint de ce qu'il risquait sa Vie . A partir de l'invention de l'outil, l'entretien de la vie est devenu pour l'homme activité et projet, tandis que dans la maternité la femme demeurait rivée à son corps.

Les débuts de l'agriculture auraient donné à la femme une place importante dans la société. Une partie du travail agricole lui est confié, elle a la puissance de faire jaillir des champs les épis et les fruits. De son travail, de ses vertus magiques dépendent enfants, mais aussi moissons, troupeaux, toute la prospérité du groupe. Les Bédouines de l'époque pré-islamique avaient un statut supérieur à celui que leur assigne le Coran. Dans ces temps anciens aurait existé un véritable règne des femmes. D'après Engels (« L'origine de la famille, de la propriété et de l'Etat ») c'est le passage du matriarcat au patriarcat qui aurait entraîné la « grande défaite historique des femmes ». Même si cette idée est remise en cause aujourd'hui, elle a l'intérêt de nous rappeler que la situation de la femme a évolué dans l'histoire, elle n'est pas restée figée.

Pour Claude Lévy-Strauss (dans son livre « Les structures élémentaires de la parenté »), la société a toujours été mâle, le pouvoir politique a toujours été aux mains des hommes. Le lien de réciprocité qui fonde le mariage n'est pas établi entre des hommes et des femmes, mais entre des hommes au moyen de femmes qui deviennent des objets d'échange. Il est sans doute plus réaliste qu'Engels. La femme a été soumise, exploitée, comme l'est aussi la nature dont elle incarne la magique fertilité. Elle reçoit son prestige des hommes. De la société elle incarne l'aspect statique, l'immanence, alors que l'homme/homo faber incarne la transcendance. Par la technique il l'a emporté sur la magie, par la raison sur la superstition. Son succès n'a pas dépendu de la faveur des dieux mais de lui-même. Ainsi commença le règne de l'homme avec le triomphe du patriarcat. Désormais l'homme ne considère pas la femme comme son semblable, mais comme autre : « la volonté mâle d'expansion et de domination a transformé la spécificité féminine en une malédiction ». Plus l'homme devient puissant, plus la femme déchoit, notamment quand il devient propriétaire du sol. Il revendique aussi la propriété de la femme. Par son mariage, elle passe d'un clan à un autre. Elle fait partie du patrimoine de l'homme, père, puis mari. D'où la possibilité, dans certaines traditions, d'avoir plusieurs épouses, puisque la femme est la propriété de l'homme, comme les esclaves, les animaux, les terres. En Afrique, à la mort du mari, la veuve épousait un de ses frères. Dans l'Athènes antique, la veuve retournait sous la tutelle de ses parents. Tout cela a été codifié par des lois chez les anciens grecs et romains, par le droit canon pour les chrétiens, par le Coran pour les musulmans. Ce n'est que dans la mesure où elle se soumet que la femme est tolérée.

Malgré tout, au Moyen Age, la prise de voile et la vie conventuelle a pu rendre certaines femmes indépendantes. Le Pape, impressionné, a dialogué, demandé conseil à Catherine de Sienne. Au XVIIe siècle en France, certaines aristocrates tenaient Salon, elles avaient à leurs pieds les grands esprits du temps, les philosophes. L'un d'entre eux, Poulain de la Barre réclame « L'égalité des deux sexes », titre d'un ouvrage de 1673. Mais il est très minoritaire et on se moque plutôt, à l'instar de Molière, des « Femmes savantes » et autres « Précieuses ridicules ». Au moment de la révolution française, Olympe de Gouges rédigea une Déclaration des droits de la femme, à l'imitation de la célèbre déclaration des Droits de l'Homme, mais cette voix resta isolée. Avec Thermidor et l'arrivée de Napoléon au pouvoir, on assista à une nouvelle défaite des femmes. Leur sort fut fixé pour un siècle et demi, par le Code civil ou Code Napoléon (1804). La puissance maritale s'exerce non seulement sur la personne de la femme mais aussi sur les biens qu'elle apporte au mariage. Cette situation seconde ne commencera à être remise en question qu'avec la réforme du Code civil, en 1938, qui supprima l'incapacité civile de la femme mariée. Le divorce obtenu pendant la Révolution (1792) avait été aboli en 1826, pour n'être rétabli qu'en 1884. Au XIXe siècle, siècle de la famille bourgeoise, la femme est asservie à la cuisine, au ménage...aux bonnes œuvres. Certes ses bijoux, ses robes sont impressionnantes –les crinolines- mais ce luxe est surtout destiné à démontrer la richesse du mari, ce sont les « femmes enseignes ». Comme l'écrit Balzac, « La femme mariée est une esclave qu'il faut savoir mettre sur un trône ». Aujourd'hui encore certains n'affirment-ils pas que les réussites autonomes de la femme seraient en contradiction avec la féminité ? Ne demande-t-on pas à la « vraie femme » de se faire belle surtout, de se faire objet, d'être l'Autre ?

Ch. 3. Au-delà des genres : dernières données de la recherche scientifique.

Pour Catherine Vidal, neurobiologiste, Directrice de recherches à l'Institut Pasteur, « Il est réducteur d'expliquer les comportements féminins, ou de justifier la situation sociale faite aux femmes, par une cause naturelle »(1). Beaucoup de comportements féminins n'ont rien de naturel, ils relèvent de l'éducation, de la « culture fille ». D'ailleurs le cerveau se forme dans l'expérience. Aucun n'est immuable. Arrêtons de parler de pressions hormonales ! Les hormones mâles rendraient les hommes « machos », agressifs. Toutes les études sur la testostérone chez les violeurs n'ont rien donné. Notre cerveau cognitif, créateur, concentré dans le cortex, possède très peu de récepteurs hormonaux. Le cerveau humain s'est libéré des contraintes animales. La pensée consciente contrôle les instincts. Pour C. Vidal, à peine ébauché tout cerveau commence à se construire : 90% des circuits de synapses se construisent après la naissance. Les qualités majeures du cerveau sont la plasticité, la mobilité.

Classer l'humanité en 2 genres biologiques est peu pertinent. Un organe plutôt réduit, le sexe, suffirait à nous étiqueter ? avec, pour toute notre vie, les conséquences du sexe social à assumer ? Entre les sexes, il n'existe pas de barrières étanches, comme celles qui cloisonnent les espèces. Mâles et femelles apparaissent plutôt comme des variations sur une base commune. On observe chez le mâle un ovaire atrophié, nommé organe de Bidder, qu'on peut artificiellement amener à produire des œufs. Pour les scientifiques les êtres humains ne naissent pas divisés en 2 sexes, mais en 5. Anne Fausto-Sterling, biologiste américaine, cite les hommes, les femmes, les herms (hermaphrodites vrais), les merms (pseudo-hermaphrodites masculins), les ferms (pseudo-hermaphrodites féminins) (2). Pour les 3 dernières catégories, entre 1,7% et 4% des naissances, les chirurgiens pratiquent des opérations pour les modeler dans un genre reconnu.

Une paléoanthropologue, Evelyne Peyre, affirme que classer les êtres humains en 2 genres n'a pas beaucoup plus de pertinence que les classer en races. Les préhistoriens notent le peu de différences entre les ossements des hommes et des femmes. Pour Claudine Cohen, historienne des sciences, la théorie de l'homme chasseur, moteur des sociétés paléolithiques, est remise en question aujourd'hui : « En fait de glorieux chasseurs, les premiers homo sapiens pratiquaient le charognage, ils disputaient les cadavres d'animaux aux hyènes, aidés des femmes, des enfants » (3). L'archéologue Jeanine Davis Kimball a découvert, au Kazakhstan, en 1997, la tombe d'une femme de Cro-Magnon entourée d'armes de jet, elle-même transpersée de silex, morte au combat sans aucun doute. Le mythe de l'homme chasseur, régentant les sociétés préhistoriques, le socle du masculin combatif et agressif s'effrite. Celui du féminin pacifiste aussi.

Un mouvement philosophique, politique, revendique depuis quelques années une humanité « au-delà des genres ». C'est le mouvement Queer, excentrique ou iconoclaste (4). Pour ce mouvement le genre sexuel est un jeu, un travestissement, une parodie, jamais une identité naturelle. En Italie, le mouvement A-Matrix milite pour l'apparition d'une créature nouvelle, un mutant, voyageant entre les genres. Selon une universitaire américaine, « notre refus de faire du genre sexuel un axe unique entraîne le sentiment de notre pluralité, de notre potentiel infini de personnalités ». En même temps d'autres paniquent à l'idée de voir le genre s'effacer au profit des individus, brouillant les repères connus.

Salles Jean-Paul (2006).

(1) Au cours d'un débat tenu à la Cité des Sciences à Paris, au printemps 2004, rapporté par Le Monde , 20-21 juin 2004.

(2) Dans un article de la revue La Recherche , décembre 2001.

(3) Cohen Claudine, La femme des origines , Paris, Belin-Herscher, 2003.

(4) Pour connaître ce mouvement, un article « Queer, repenser les identités », dans la revue Rue Descartes , mai 2003.

 

Sara BERENGUER, coord., Mujeres Libres, des femmes libertaires en lutte. Mémoire vive de femmes libertaires dans la Révolution espagnole, Paris, Editions Los Solidarios-Le Monde libertaire, 2000, 329 p., 12 €. Préface de Thyde Rossel. février 2008*

Avec ce livre est portée à notre connaissance une page largement méconnue de la guerre d'Espagne. Celle-ci ne se résume ni à l'affrontement entre Républicains et Franquistes, ni au conflit dans le camp républicain entre staliniens et anti-staliniens. A l'intérieur même de la mouvance libertaire, des femmes se sont organisées pour lutter contre le machisme ambiant et ainsi associer plus étroitement les femmes au combat armé cotre le fascisme à partir de juillet 1936. Dès décembre 1934 est né le premier groupe Mujeres libres, en avril 1936 commence à paraître leur revue, il y aura 17 numéros jusqu'à l'automne 1938. L'éditeur a eu la bonne idée de reproduire quelques premières pages de la revue, en couleur, dans un cahier iconographique central important. Il donne aussi plusieurs extraits de la revue et des témoignages d'anciennes militantes, nous permettant de nous faire une idée de l'orientation d'une organisation qui a rassemblé jusqu'à 20.000 femmes, la plupart étant des travailleuses. Une importante réflexion est menée sur la meilleure éducation à donner aux enfants, privilégiant « la méthode de l'aide permettant l'épanouissement des richesses intrinsèques de chacun », évitant les punitions et les prix, « la mesquine compétition », en une démarche qui n'est pas sans rappeler celle de Célestin Freinet. Une place importante est accordée à la puériculture, à l'éducation sexuelle, définie selon les termes de l'époque, comme « la connaissance du fonctionnement physiologique de notre organisme, plus spécialement l'aspect eugénique et sexologique » (p.220). Quant à la prostitution, elle est fermement combattue. Leur but n'est pas de l'aménager mais de l'éradiquer, en rendant les femmes économiquement indépendantes et en réalisant une profonde révolution sociale et morale. Elles se désolent d'ailleurs de voir nombre de leurs camarades hommes fréquenter les maisons de passe. Leur déception est grande aussi quand le mouvement libertaire et la CNT refusent de considérer la Fédération nationale de Mujeres libres comme une de ses branches, en octobre 1938. Jusqu'au bout par contre elles refusent de s'intégrer aux comités de l'organisation mise en place par le PCE, Asociacion de Mujeres Antifascistas (AMA), bien que cette attitude intransigeante les ait privées de tout appui matériel, un appui qu'elles ne purent malheureusement pas obtenir non plus de leurs propres camarades.

En exil les anciennes de Mujeres libres reprirent contact, recréèrent même des groupes, à Paris en 1962-63, publiant une revue de novembre 1964 jusqu'en décembre 1976, date à laquelle la revue Mujeres libres put reparaître à Barcelone. Extraordinaire ouvrage donc qui nous fait revivre l'histoire de ces « femmes libres ». Il est complété par des poèmes en espagnol, une orientation bibliographique :

-Nash Mary, Mujeres libres, 1936-39, Barcelona, Tusquets editor, traduit en français à La Pensée sauvage, 1977.

-Nash Mary, Mujer y movimiento obrero en Espana, 1931-36, Barcelona, Editorial Fontamara, 1981.

-Haroutiounian Sandrine, Mujeres libres, 1936-39, Université d'Aix-en-Provence, maîtrise de Langues étrangères, 1984.

-Ackelsberg Marta, Free Women of Spain. Anarchism and the Struggle for the emancipation of women, Indianapolis, Indiana University Press, 1991.

Salles Jean-Paul.

 

René BERTHIER, Un voile sur la cause des femmes , Paris, Editions du Monde Libertaire, Paris, Janvier 2009, 68 p., 4 €. juin 2009*

Chez les Anarchistes, comme chez d'autres militants d'extrême gauche (à la LCR par exemple), la question du voile a suscité débat et prises de position divergentes. Cette brochure reproduit un certain nombre d'articles parus dans Le Monde libertaire (15 janvier et 5 février 2004). Le groupe Henry-Poulaille appelle à mener campagne contre toutes les religions, « source du patriarcat » : « c'est le meilleur service à rendre aux jeunes filles manipulées » (sic). Pour Sylvie Tissot, de l'association féministe Femmes Publiques, ces femmes qui portent le voile sont « de chair et d'os ». Elle demande que l'on s'intéresse à leur vécu, aux situations de domination qu'elles affrontent et « aux moyens de lutte avec elles contre ces dominations », « au lieu de les montrer du doigt et de les exclure ».

Ces quelques brefs articles sont précédés de 3 textes plus développés et plus récents. L'un d'entre eux, après une analyse de la législation iranienne, en vient à faire la louange de la République française, où la femme ne sera pas obligée de se marier si elle n'en a pas envie, « où elle n'aura pas à se taper la présence de 3 co-épouses » (resic) etc… Le titre, « La République française ? Génial !!! », en adéquation avec le contenu de l'article, n'apparaît même pas comme humoristique.

Heureusement, les deux autres contributions, plus savantes, élèvent le débat, tentant de cerner notamment ce qu'est le « féminisme islamique ». Il y a en effet dans le monde musulman un certain nombre de femmes qui tentent de lutter contre le machisme ambiant et les pratiques discriminatoires en recourant aux textes sacrés. Elles réclament une relecture du Coran qui aurait souffert d'une « interprétation patriarcale ». Il s'agirait donc de le débarrasser de toutes une série d'ajouts, d'ailleurs souvent venus, expliquent-elles, de la tradition hébraïque, qui l'auraient dénaturé. L'islam originel ayant été déformé par les hadiths, il faut revenir à l'esprit et à la lettre du Coran.

Mais le problème, le paradoxe, est que l'islam des débuts n'a dû sa réussite qu'à sa faculté d'adaptation à une société patriarcale. Et c'est par un retour à des textes vieux de 14 siècles que les fondamentalistes musulmans – beaucoup plus implantés que les féministes musulmanes – se proposent de soigner les maux des sociétés actuelles. Cette démarche suscite de l'intérêt chez les Musulmans parce qu'elle apparaît comme un refus de l'héritage colonial perçu comme une agression contre l'identité musulmane et aussi comme une forme de résistance à un modernisme occidental aux nombreux effets pervers. Donc brandir le voile n'est pas anodin, c'est lutter contre « la pollution occidentale », l'amoralisme de ces sociétés , se mobiliser pour des « valeurs traditionnelles » tellement supérieures à celles de l'Occident, mais qui en même temps maintiennent les filles dans un état subordonné.

Une série de textes inégaux mais qui témoignent des efforts de militants désireux de comprendre des comportements situés aux antipodes de leur façon d'envisager le monde.

Salles Jean-Paul.

 

Marie-France BIED-CHARRETON, Usine de femmes, Paris, L'Harmattan, 2003.

Il y aurait quelque abus à suivre l'avis de l'éditeur sur la quatrième de couverture en prétendant que ce livre se lit comme un roman policier ! Dans le genre récit d'établi, le livre de Robert Linhart, L'établi (Minuit, 1978), demeure une référence insurpassable. Ce n'est certes pas par son style que le récit de l'auteure justifie la lecture. Pauvrement narratif, il aligne les anecdotes les unes après les autres, sans qu'aucune fulgurance ne vienne illuminer la lecture. Néanmoins, ce livre est tout à fait intéressant, et ce, à plusieurs titres.
Bien qu'elle ne nous fournisse aucun élément d'identification sur l'organisation, ce livre s'inscrit dans la longue saga des tentatives d'implantation dans la classe ouvrière de la part des maoïstes dans la période post-68. Le récit est centré sur l'usine, le travail. Pratiquement aucune allusion à la vie extérieure, si ce n'est les voyages aller-retour pour l'usine et quelques mots sur les étudiants venus en renfort pour distribuer les tracts. De plus, il s'agit d'un témoignage de femme, ce qui en constitue la vertu première. L'auteure, à une date non précisée (autour de 73-74), se fait embaucher comme OS à l'usine Grandin qui produit des télévisions et du matériel électronique. Même son livre se termine par une tentative de grève qui se révèle rapidement un échec, son récit décrivant longuement la pesanteur, l'inertie des réactions des ouvrières à la domination et l'exploitation dont elles sont victimes.
Un des éléments les plus instructifs est le poids de l'échec du mouvement de grève de Mai 68. Alors que ses collègues d'atelier étaient massivement en grève, l'inaboutissement de cette grève fait replonger les ouvrières, déqualifiées, dans l'apathie, la démoralisation et le rejet de toute tentative d'action un tant soit peu collective. Riches également sont les notes sur les questions politiques qui plombent l'activité syndicale ou encore les efforts prométhéens à fournir pour réussir à faire signer une pétition dans l'atelier sur des revendications que tout le monde pourtant partage ; riches, enfin, sont les observations sur le déclenchement de la grève, sa coalescence puis l'éclatement du groupe gréviste. On s'étonnera néanmoins que ce livre apparemment écrit en 1979 ne soit publié qu'un quart de siècle après son élaboration.

Georges Ubbiali.

 

Danièle BUSSY GENEVOIS, coord., Les Espagnoles dans l'histoire. Une sociabilité démocratique (XIXe-XXe siècles), Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2002, 285 p., 23 €. février 2008*

Dans la lignée de Maurice Agulhon et de son travail sur les cercles dans la France bourgeoise, une dizaine d'universitaires espagnoles et françaises étudient les associations féminines ou féministes en Espagne de 1837 à 1978. Ouvrage ambitieux, mais inégal, qui nous éclaire sur la sociabilité féminine en Espagne et qui montre, s'il en était besoin, la terrible coupure qu'a constitué le coup d'Etat de Franco dans ce domaine comme dans tant d'autres. Les contributions les plus intéressantes évoquent les « liceos » (Marie-Claude Lécuyer de Paris VIII et surtout Concha Fagoaga de la Complutense de Madrid), associations culturelles très vivantes créées au XIXe siècle à l'initiative de femmes aisées. Mais celui de Madrid est aussi un lieu d'apprentissage politique et un centre d'initiative sociale, totalement indépendant de l'Eglise catholique. Deux des trois femmes députées, après l'obtention du droit de vote par les femmes en 1931, en furent membres. Bien sûr le franquisme mit fin à ces associations et ses principales animatrices prirent le chemin de l'exil ou se réfugièrent dans le silence.

La résistance des femmes au franquisme méritait mieux que les quelques lignes que lui consacre Mercedes Yusta, qui se contente d'ailleurs d'évoquer Saragosse et l'Aragon, mais la jeune historienne nous met sur la piste d'un livre important : Giuliana di Febo, Resistencia y movimiento de mujeres en España, 1936-76, Barcelona, Icaria, 1979. Le régime franquiste évolue à partir du milieu des années 1950, ce qui va permettre à des femmes tenaces, comme l'avocate Maria Telo Nuñez, de mener avec succès un combat patient pour une modification des lois concernant la femme et la famille (Maria Ruiz Franco, La Asociacion de Mujeres juristas durante el Franquismo). Marie-Aline Barrachina (Université de Nice) retrace l'histoire du féminisme en Espagne (le Deuxième sexe – 1949 - est traduit en catalan en 1966, la Femme mystifiée de Betty Friedan un peu plus tard) et rappelle le rôle important de Lidia Falcon. En 1975, le 8 mars est célébré pour la première fois depuis 1936, les groupes femmes se multiplient et « Vindicacion feminista », revue de haute tenue, naît en juillet 1978 peu avant les premières élections démocratiques (sa contribution : « Vindicacion feminista », aboutissement d'un processus, constitution d'un réseau, et aussi la maîtrise de Sophie Blanchet, Université de Poitiers, mars 2001).

Sur la question précise des femmes espagnoles confrontées au franquisme, la synthèse de Danièle Bussy Genevois parue dans le Tome V de l'Histoire des femmes en Occident, Plon, 1992, mérite d'être complétée et actualisée par le récit de l'universitaire madrilène Pilar Folguera Crespo, « El Franquismo. El retorno a la esfera privada (1939-75) », in Historia de las Mujeres en España, Madrid, Ed. Sintesis, 1997.

Salles Jean-Paul

 

Ismahane CHOUDER, Malika LATRECHE, Pierre TEVANIAN, Les filles voilées parlent, Paris, La Fabrique, 2008, 346 p., 18 €. janvier 2009*

Cet ouvrage recueille le témoignage de nombreuses jeunes filles ou jeunes femmes, certaines scolarisées d'autres pas, qui ont décidé, envers et contre tout, de garder le voile islamique. La loi du 15 mars 2004 interdisant les signes religieux ostentatoires a entraîné pour les lycéennes voilées une véritable mise à l'écart («  On m'a envoyée dans une salle à part, où je recopiais les cours heure par heure  », Zahra). Mais surtout cette loi a enhardi les Français moyens qui, si l'on en croit les nombreux témoignages, ne se sont pas privés dans la rue ou dans les transports en commun, d'apostropher ou d'agresser les porteuses de voile («  Cette loi a rendu les gens haineux, prêts à bondir dès qu'ils croisent un foulard  », Malika). Certains instituteurs ont appliqué de manière extensible cette loi, interdisant aux mères voilées d'accompagner les élèves en sortie scolaire. De même certaines femmes racontent les difficultés qu'elles ont rencontré sur leur lieu de travail, du harcèlement au licenciement pur et simple.

Quand on demande à ces femmes les raisons pour lesquelles elles portent le foulard, la plupart répondent que c'est une affaire intime. Elles le font pour satisfaire Dieu, par soumission à lui, ajoutant que si elles sont soumises à Dieu, elles ne le sont pas aux hommes. Plus précise, Khadija affirme que «  porter le voile, c'est inviter les gens à ne pas s'arrêter à mon corps, mais chercher à comprendre ce que je suis d'autre  ». Plus précise encore, Fadila définit le voile comme une espèce de « repousse-homme ». On se fait moins embêter, avoue-t-elle, dans les quartiers quand on porte le voile. Mais c'est là que le bât blesse. Et si au lieu de raser les murailles, d'adopter une attitude « pudique », les filles et la société exigeaient des hommes une attitude respectueuse, leur expliquaient que le sérieux des filles n'est pas proportionnel aux centimètres carrés de tissu qu'elles portent. Ce n'est pas de la séparation des sexes que naîtra l'harmonie sociale mais d'une vie en commun basée sur le respect mutuel.

Ces jeunes filles, qui ont été ainsi reléguées, stigmatisées pour s'être entêtées à porter le voile en veulent à la France, ne croient plus que c'est le pays des droits de l'homme et envisagent de faire leur vie ailleurs. Mais l'une d'entre elles qui a tenté de s'installer à Abou Dhabi n'a pas tenu ! (p. 294). Elles en veulent aussi beaucoup aux militants, renvoyant la gauche et la droite dos-à-dos. Seule Christine Delphy, qui préside le Collectif des féministes pour l'Egalité, échappe à leur colère. Même la LCR, bien que plusieurs avouent leur penchant pour le « petit facteur », est clouée au pilori. On lui reproche son paternalisme…et son racisme. Hanane, qui se déclare « islamo-gauchiste et fière de l'être », explique que la cellule de Saint-Denis de la LCR a refusé son adhésion au cours de l'été 2004 : «  même dans le champ militant je vis l'exclusion  ». Elle s'est donc rapprochée des Indigènes de la République. Quand on regarde les textes de la LCR sur le sujet, on note en effet de la part de la majorité un refus du voile (« réponse déformée à une situation d'oppression », P.-F. Grond, Rouge n° 2044, 18 déc. 2003). Même pour les minoritaires, Catherine Samary, Léon Crémieux, Alain Mathieu, le voile est « une forme d'oppression des femmes » ( Rouge n° 2049, 29 janv. 2004). Et les uns et les autres sont également contre la loi : « Ni Voile, ni Loi », tel fut leur slogan, les minoritaires ajoutant « nous sommes contre cette loi : depuis quand punit-on les victimes ? ».

Donc soutenir ces femmes sous prétexte qu'il n'y aurait pas un modèle unique d'émancipation – « la femme libérée qui a nécessairement les cheveux à l'air », comme le dit une des jeunes filles – ou encore parce que chacune a le droit de choisir, serait se situer en deçà des réformateurs musulmans de la fin du XIX e siècle qui demandaient, comme Qacem Amin (1865-1908) l'abandon du voile et de la polygamie et l'instruction de la fille comme du garçon. Ce serait aussi se situer à rebours d'un processus de « civilisation des mœurs » (Norbert Elias) qui a permis de commencer à vaincre les préjugés d'un Saint-Paul qui prescrivait aux femmes de prier « la tête couverte », avec ces arguments : « l'homme, lui, ne doit pas se couvrir la tête, parce qu'il est l'image et le reflet de Dieu ; quant à la femme, elle est le reflet de l'homme » (in Epître aux Corinthiens) . En cela Saint-Paul est fidèle au récit de la création du monde fait dans la Genèse, premier livre de la Bible. Chez les Juifs religieux aussi, les femmes doivent cacher la chevelure ou se raser la tête et porter une perruque. Dans le quartier ultra-orthodoxe Mea Shéarim, à Jérusalem, la tenue des femmes est sévèrement surveillée par « une police de la vertu ». La ségrégation des sexes est générale : files d'attente séparées dans les magasins, les lignes d'autobus, avec les femmes à l'arrière.

Salles Jean-Paul.

 

Madeleine COLIN, Traces d'une vie dans la mouvance du siècle, Paris, Syllepse, 2007, 205 p., 15€. Préface de Bernard Thibault, avertissement de René Mouriaux. novembre 2007*

« Frêle et ardente », c'est ainsi que Madeleine Rebérioux décrit Madeleine Colin à l'occasion de sa mort ( Le Monde 27 janvier 2001). Elle était née en 1905. Syllepse a eu la bonne idée de rééditer son autobiographie publiée à compte d'auteur en 1990.

Employée du téléphone, parisienne, elle évolue jusqu'à la Deuxième Guerre mondiale dans un milieu petit bourgeois peu préoccupé par les luttes sociales. Elle nous raconte son idylle platonique avec un bourgeois de 20 ans son aîné. On est en 1925 et à l'époque un rapport amical pouvait s'établir par la voix entre la dame du téléphone et un abonné. Et pour « un homme de qualité », une jeune fille, même audacieuse et imprudente, cela se respectait ! Bientôt mariée avec un petit patron, ils prennent leurs vacances dans le Midi en 1935 avec un cabriolet C4 Renault décapotable.

La guerre bouleverse sa vie : divorce, rencontre avec un militant du PC et Résistance, suivie de l'adhésion au PC et à la CGT. Vite remarquée par Benoît Frachon, elle devient secrétaire confédérale en 1955. Elle le restera jusqu'en 1969. Ceci nous vaut quelques précisions sur le genre de vie des bureaucrates syndicaux : voiture avec chauffeur, bureaux super-modernes, un peu mégalos, à Montreuil, nombreux séjours dans les pays de l'Est. En février 1957 – quelques mois après l'insurrection de 1956 – elle se fait huer à Budapest par des ouvrières du textile qui refusent de la croire quand elle dit que le sort des ouvrières françaises est moins enviable que le leur ! Elle a aussi la responsabilité d' Antoinette , le mensuel de la CGT en direction des femmes, de sa création en 1955 jusqu'en 1975. A ce poste, elle comprend vite que « les militants masculins du mouvement ouvrier ne sont pas fondamentalement différents de l'ensemble des hommes » : machistes, paternalistes…et répressifs. Prétextant un vote hostile à l'intervention soviétique en Afghanistan émis par Christiane Gilles, la nouvelle directrice d' Antoinette , la direction de la CGT la démet de ses fonctions en 1982. Simultanément une militante du Rhône, Georgette Vacher, se suicide, notamment en désaccord avec la majorité de l'UD qu'elle trouve trop timide sur les femmes. Cette grave crise entraîne l'exclusion de toute l'équipe de rédaction, dont la rédactrice en chef Chantal Rogerat, et à terme – 1990 – la disparition du journal.

Madeleine Colin a donc vu de près les méthodes staliniennes. Dans les années 1950 elle fut particulièrement choquée par l'hostilité du PC à la libéralisation de l'avortement et de la contraception, notamment de sa direction Thorez-Vermeersch. Elle est stupéfaite de voir « les militantes rivaliser de grossesses ; celles qui ne peuvent pas avoir d'enfant se dépêchent d'en adopter ». Malgré tout, persuadée qu'en France il n'y a pas d'issue politique en dehors d'une entente entre les deux grands partis de gauche, elle regarde les gauchistes avec scepticisme. Bien que favorable à une maternité libre et choisie, elle ne signe pas le manifeste des 343 (5 avril 1971). Et elle regrettera d'avoir soutenu une initiative de la LCR en faveur d'ouvrières belges licenciées pour avoir refusé le temps partiel imposé aux seules femmes : « Malgré nos divergences durables et profondes avec le PC, nous n'étions pas, nous ne sommes toujours pas, anticommunistes et ne voulions pas alimenter l'anticommunisme, même s'il se donnait l'apparence du féminisme » (p.155).

Avec Madeleine Rebérioux, Rolande Trempé, sa chère amie Madeleine Vignes et d'autres, Madeleine Colin est représentative d'une génération de femmes marquées par la guerre et la résistance. Conscientes du drame qu'a constitué l'introduction des méthodes staliniennes dans le mouvement ouvrier français, elles se révélèrent incapables de les combattre véritablement. Mais peut-être aussi, ceux et celles qu'on appelait les gauchistes ont-ils leur part de responsabilité. Leur schématisme, leur « léninisme pressé »…n'ont pas su convaincre ces femmes, remarquables à bien des égards.

Salles Jean-Paul.

 

COLLECTIF IVP , Avorter. Histoires des luttes et des conditions d'avortement des années 1960 à aujourd'hui, Lyon, Ed. Tahin Party, 2008, 130 p., 6€. juin 2009*

Mots clés : Femme, Avortement, Planning Familial, MLAC, Grenoble

Ce livre, à mi-chemin entre ouvrage militant et ouvrage scientifique, a l'ambition de retracer les luttes menées en France autour de l'avortement, des années 60 – et même avant cf. p.16 à 25 – jusqu'à aujourd'hui. On y trouve donc, comme dans un ouvrage universitaire, un glossaire, les sources utilisées, une filmographie, d'excellentes affiches reproduites et une bibliographie. On regrettera l'oubli du livre de Jean-Yves Le Naour et Catherine Valensi, Histoire de l'avortement , Seuil, 2003 (voir notre compte rendu sur le site dissidences.net).

En plus, à la fin de chaque chapitre – le livre respecte l'ordre chronologique – les auteur(e)s de ce collectif retracent les luttes menées à Grenoble même. Mais à notre avis, ce sujet à lui seul aurait mérité un livre, étant donné le rôle essentiel joué par cette ville dans ce combat en faveur de la liberté de la contraception et de l'avortement, au point qu'au début des années 60 des couples prenaient leurs vacances dans cette région pour pouvoir faire un crochet par le Planning Familial. En effet, c'est à Grenoble qu'ouvre le premier centre d'accueil et d'information du P.F. en 1961, grâce à une équipe courageuse dont les chevilles ouvrières furent Georges Pascal, professeur de philosophie à la Faculté, Maître Eynard, avocat, et le Docteur Henri Fabre, médecin gynécologue et trotskyste en effet (p.23), donc pas (ou plus !) membre du PC, comme il est dit à la page 22 du même personnage ! Henri et sa sœur Paulette étaient les enfants d'un instituteur qui fut même candidat du PCI (Parti communiste internationaliste, trotskyste) aux élections législatives de 1946 dans l'Isère (cf. Laurent Schwartz, Un mathématicien aux prises avec le siècle , Odile Jacob, 1997, p.269). Cette précision est importante, car le PC, après avoir été au début de son histoire un des principaux acteurs de ce combat, change d'attitude au moment du Front populaire. Ainsi, en réponse au journaliste communiste Jaques Derogy, qui lui avait envoyé son livre Des enfants malgré nous , dans lequel il dénonçait les drames des avortements clandestins, Maurice Thorez lui reproche dans L'Humanité du 2 mai 1956 de prendre position pour « le droit au refus de la maternité ». « Les communistes, poursuit-il, condamnent les conceptions réactionnaires de ceux qui préconisent la limitation des naissances et cherchent ainsi à détourner les travailleurs de leur bataille pour la pain et le socialisme ». Et d'attaquer le Birth Control, invention anglo-américaine, donc néfaste pour la classe ouvrière en ces temps de Guerre froide.

On pourrait noter d'autres imprécisions ou erreurs dans la suite du livre. Si le rôle des femmes protestantes est bien noté dans la naissance du Planning Familial (mais pourquoi ne pas citer Simonne Iff, fille de pasteur ?), celui de la CFDT (avec Jeannette Laot) est oublié dans la naissance du MLAC (p.32). Finalement, c'est la dernière partie (2001-08) que nous avons préférée, et son existence mérite qu'on encourage ce livre. Y est fort bien décrite « la détérioration du droit à l'avortement ». Non seulement le manque de moyens dans les hôpitaux oblige beaucoup de femmes à partir encore à l'étranger pour avorter mais les groupes de pression catholiques - intégristes ou pas d'ailleurs – et autres ligues de vertu sont toujours vivants, prêts à se mobiliser contre un droit conquis de haute lutte et toujours fragile. Le développement sur la situation à Grenoble est particulièrement étoffé, les auteur(e)s ayant interrogé de nombreuses actrices de cette histoire. Leurs craintes de voir le nouvel hôpital, significativement baptisé « Hôpital Couple-Enfant », négliger l'IVG au profit de la maternité ne sont pas sans fondement, tant il est vrai, comme les auteur(e)s l'indiquent en conclusion que « si l'avortement est admis politiquement, il reste un sujet tabou socialement ».

Salles Jean-Paul

 

Christophe DARMANGEAT, Le communisme primitif n'est plus ce qu'il était. Aux origines de l'oppression des femmes , Toulouse, Smolny…, 2009, 464 pages, 20 euros. Juillet 2010*

Mots clefs : anthropologie - marxisme - société – préhistoire – égalité des sexes

Christophe Darmangeat est docteur en sciences économiques et enseignant à l'Université Paris VII. Avec ce livre, il revisite et réactualise l'ouvrage classique de Friedrich Engels, L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'Etat , lui-même basé en grande partie sur les travaux de l'anthropologue Lewis Morgan. Bien que les thèmes abordés, celui des systèmes de parenté en particulier, soient loin d'être toujours simples, le propos de l'auteur se veut constamment didactique et clair, convoquant une multitude d'exemples ethnologiques et démontrant très bien la complexité des données envisagées.

Dans sa première partie, il revient donc sur les théories de Morgan concernant les rapports de parenté, les formes de famille et leurs évolutions supposées, et au vu de tous les apports du siècle dernier, en contredit un grand nombre : il n'y a finalement pas de mariages de groupes là où Morgan en voyait, pas de liens systématiques entre relations de parenté et formes de famille, ni d'interdits de mariage simplement déductibles des systèmes de parenté, pas non plus de lien direct entre la forme de la famille et le mode de production. Les systèmes de parenté s'expliquent, dans les sociétés primitives, par la répartition des droits et des devoirs en l'absence d'Etat ou de marché, mais on ne peut en déduire un modèle d'évolution unique. En fait, non seulement un éventuel stade d'évolution clanique n'existe nullement, mais les différentes formes de famille ne peuvent absolument pas être hiérarchisées en fonction d'un progrès supposé, contrairement aux modes de production, y compris par une possible amélioration génétique liée à l'affirmation de l'inceste, une idée désormais abandonnée. De telles remises en question n'empêchent pas Christophe Darmangeat de saluer les mérites de Morgan, en particulier pour sa démonstration de la non éternité du modèle de famille bourgeoise, monogame, et surtout de valider le matérialisme historique, en établissant une comparaison avec les lois de l'évolution biologique : les systèmes familiaux et de parenté seraient les équivalents des organes analogues (en biologie, des organes d'espèces différentes remplissant la même fonction sans avoir la même structure), tandis que richesse, productivité ou forme de l'Etat s'apparenteraient aux organes homologues (des organes d'espèces différentes ayant la même structure), distinctifs de l'évolution.

Mais les deux tiers de son livre sont surtout consacrés à l'étude de la place des femmes dans les sociétés primitives. Il démontre ainsi que nul matriarcat primitif n'a jamais existé, que l'on entende par ce terme une pure domination des femmes ou une simple égalité entre les sexes ; même chez les Iroquois, les femmes, bien que bénéficiant d'une considération dépassant largement celle d'autres sociétés, n'avaient pas le droit d'appartenir au conseil supérieur des tribus. Il en est de même pour la supposée religion d'une déesse mère, ou pour la surévaluation du rôle d'invention des femmes préhistoriques, défendue par Alexandra Kollontaï ou, plus récemment, par la trotskyste états-unienne Evelyn Reed. La réalité semble donc avoir été davantage dans un partage des centres de pouvoirs entre les sexes, les hommes monopolisant toujours les rôles politiques et militaires. Ce faisant, Christophe Darmangeat démontre bien que dès les sociétés primitives égalitaires, la domination masculine était présente, l'essor ultérieur des inégalités économiques, parallèle au processus de civilisation et à l'apparition de stock donc de la richesse, ne faisant que l'aggraver ; l'investissement des femmes dans l'économie et les activités de production étant en fait le seul moyen pour limiter cette même domination.

La division sexuelle des tâches serait donc la racine de la domination masculine, sans doute en lien au départ avec la pratique de la chasse, pour laquelle les femmes ne sont pas physiologiquement aussi disponibles que les hommes (grossesses, période de règles, etc.) ; l'apparition du tabou menstruel n'apparaîtrait alors que dans un second temps, comme justification de cette répartition inégale, suivant en cela un scénario toujours matérialiste, basé sur l'économie. Assurément un ouvrage majeur, pierre de taille pour une meilleure appréhension marxiste des premiers temps de l'humanité.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Gonzague DE SALLMARD, Femme = danger ? Pour en finir avec le mythe de la femme dangereuse, Paris, Homnisphères, collection Décrypt'Age, 2007, 14 euros. février 2008*

Cet essai repose sur le constat suivant : de tous temps la femme a été considérée, par un homme soucieux d'asseoir son autorité, comme un être imparfait. L'auteur choisit d'emblée d'axer son étude sur la dangerosité supposée de la gent féminine. A qui doit-on l'édification de ce mythe, véritable « amalgame de fantasmes » ? Quelles étaient autrefois les femmes particulièrement menaçantes ? Qu'en est-il de ce mythe aujourd'hui ?

Dans un premier temps, l'essayiste se penche sur les origines du mythe : de l'Antiquité au XXème siècle, les philosophes (notamment Aristote…), médecins et clercs (aidés par les pédagogues et les artistes), effrayés par les règles ou la transmission possible de maladies, s'échinent à convaincre la population que les femmes sont des créatures à la physiologie spécifique - évidemment imparfaite comparée à celle des hommes- et à la psychologie dérangée. L'aliénation de la femme est rendue possible, outre par la force physique de l'homme, à grand renfort d'arguments « fallacieux, énoncé[s] de façon péremptoire[s], c'est-à-dire fondé[s] sur de prétendus savoirs philosophiques, médicaux ou théologiques. » affirme Gonzague de Sallmard. Ainsi un certain nombre de types féminins sont mis au pilori, leur point commun étant de mettre en péril le mâle: la syphilitique, la prostituée, la nymphomane, la femme adultère, la beauté fatale (fardée), sans oublier la jeune fille (l'adolescente).

Après cette revue étayée d'exemples, l'auteur nous invite à découvrir les principales faiblesses que l'on attribue depuis toujours à la femme : commérage, mensonge et propension à la folie, comme pour les émeutières [on remarquera à cet égard que le qualificatif hystérique reste gracieusement réservé à la femme !]. La responsabilité du christianisme dans la consolidation du mythe est ensuite vigoureusement affirmée : le mythe d'Adam et Eve (lu et interprété par les clercs avec misogynie), celui de Salomé et Hérodiade, les propos polémiques de Saint Paul, l'éducation religieuse des jeunes filles, ont toujours eu vocation à établir le caractère nuisible de la femme. Dans un second temps, l'ouvrage se propose d'étudier l'évolution du mythe du Moyen-Âge à nos jours en offrant un inventaire non exhaustif des boucs émissaires féminins en Occident : la sorcière, condamnée à d'horribles supplices car on craignait l'émergence de contre-pouvoir susceptible de déstabiliser l'autorité du roi, la femme seule, la castratrice (épouse et mère), l'androgyne, la femme active et enfin la femme politique. Achevant son parcours sur l'époque actuelle, l'auteur a soin de nous mettre en garde contre les dernières théories à la mode : la femme est une louve pour la femme, c'est pourquoi « les femmes préféreraient être dirigées par des hommes » ; « nombre de celles qui se lancent dans les affaires ne seraient […] que des frustrées martyris[ant] leurs collaboratrices pour se consoler de leur triste sort » etc…

De qualité, cet essai a le mérite de s'adresser à son lecteur sans jargon et dans un style limpide. Les inventaires abondamment nourris d'exemples tirés des arts, de la science, de la religion, de la philosophie, de la télévision offrent une lecture plaisante et enrichissante ainsi que de sérieux arguments pour les femmes (et pour de nombreux hommes, dieu merci !) qui auraient à défendre une position féministe. On apprécie aussi les fréquentes références à la littérature qui sont autant d'invitation à la lecture ou à la relecture de certaines œuvres, avec un regard neuf. Mais le sujet embrassé par l'auteur est vaste, sans doute plus propice à une entreprise collective, et le lecteur notera ici et là quelques imprécisions (l'intrigue des Liaisons dangereuses est résumée de façon erronée, ou Diderot est simplement cité parmi les antiféministes sans plus de justifications). Enfin à la sortie de ce livre, d'aucuns pourraient regretter une approche essentiellement occidentale, sans parler de quelques analyses qui susciteront discussion : ainsi, des figures de Eve ou Marie dans la Bible, dont il est difficile de faire des femmes nettement positives ; ainsi de certains jugements de l'auteur sur le mouvement féministe, qui témoignent d'un probable penchant pour une version modérée du féminisme.

Pauline Gegout et Jean-Guillaume Lanuque

 

Sandrine DURY, Sept femmes au cœur de la tourmente. Quand l’histoire s’écrit au féminin, Paris, Ed. Médicis, 2003. septembre 2006*

Sandrine Dury est psychanalyste de son état. Elle se propose, comme le titre y invite, à proposer une vision de l’histoire à partir du point de vue des femmes. La forme retenue est celle de l’entretien avec sept d’entre elles qui sont « entre les coulisses et le devant de la scène car elles s’attachent autant à leur féminité qu’à l’exercice de leurs fonctions ou de leurs passions ». L’éventail est large puisque se côtoie Laure Adler, Florence Artaud, Lucie Aubrac, Roselyne Bachelot, Gisèle Halimi. Les lecteurs de Dissidences retiendront surtout les discussions avec Marie-George Buffet et surtout Arlette Laguiller. Si l’on n’apprend rien de bien neuf de l’entretien avec la porte-parole de LO, deux aspects méritent néanmoins d’être retenu. Le premier est que Laguiller confirme que c’est un choix de ne pas avoir eu d’enfant, car il y a incompatibilité (ou en tous les cas, difficultés importantes) à vouloir cumuler engagement et enfantement ; « En ce qui concerne les enfants, je savais qu’il était difficile d’être dirigeante politique et d’assumer les deux. J’ai vraiment choisi, pas parce que j’étais une fille acariâtre qui n’avais d’amis et pas de compagnon, mais simplement parce que c’était mon choix » (p. 161). D’ailleurs, les exemples cités, ceux des deux autres députées de LO à l’époque du Parlement Européen, Amélie Bordes et Chantal Cauquil, mère chacune d’un enfant unique, indique que pour militer à LO il faut développer des pratiques en cours dans la petite bourgeoisie, celui de l’enfant unique, au moins pour exercer des responsabilités. Le second aspect qui ressort, de manière inconsciente des paroles de Laguiller, est précisément la pression et la constance du groupe sur la militante. C’est un peu, note l’auteure, comme si la dirigeante de LO n’avait pas « d’orientation un peu personnelles » (p. 175), mais n’était que l’expression du groupe au nom duquel elle parle. C’est une conception de l’engagement et du militantisme, qui certes n’est ni neuve ni originale, mais qui semble aujourd’hui en déshérence, y compris à l’extrême gauche. En tous les cas, pour qui veut lire avec les lunettes des sciences sociales, ce court recueil laisse entrevoir des perspectives intéressantes sur le fonctionnement de LO qui a déjà été abordé dans Dissidences (voir en particulier le numéro n° 9, oct. 2001)

G.U.

 

Olivier FILLIEULE et Patricia ROUX (dir.), Le sexe du militantisme , Paris, Presses de Sciences Po., 2009, 361 p., 24€. Janvier 2010*

Mots clés : Militantisme, genre, rapports sociaux de sexe, mouvements sociaux, partis politiques.

Dirigé par Olivier Fillieule et Patricia Roux, Le sexe du militantisme regroupe treize contributions issues du colloque international « Genre et militantisme », organisé le 26 et 27 novembre 2004 à Lausanne (1). Les auteurs se donne pour objectif d'étudier dans ce livre l'influence du genre sur le militantisme et celle du militantisme sur le genre.

L'ouvrage s'organise en trois parties introduites, dans un premier temps, par un chapitre d'Olivier Fillieule qui propose un état des lieux des travaux sur le genre et le militantisme. C'est l'occasion de remarquer la relative nouveauté de l'étude des rapports sociaux de sexe dans le domaine du militantisme. Les premiers travaux abordant le militantisme féminin avaient principalement pour objectif de rendre visible les luttes des femmes, dans une perspective descriptive et historique. Cependant, ces études ne tenaient pas compte des relations entretenues entre les femmes et les hommes, dans une perspective de rapports sociaux de sexe. Ce n'est qu'à partir des années 1980 que les rapports entre les deux sexes au sein des actions collectives commencent à être étudiés. Les travaux qui leur sont consacrés prennent alors une forme différente en France et aux Etats-Unis. En France, la sociologie du travail est la première à s'intéresser aux rapports de genre dans l'action collective, notamment syndicale. Ce type d'analyse est introduit par Margaret Maruani ou encore Danièle Kergoat. Aux Etats-Unis, l'émergence de la perspective de genre contribue à l'érosion du paradigme de la mobilisation des ressources qui était dominant dans la sociologie des mobilisations à cette époque. La perspective de genre, entre autre, permet alors d'envisager la diversité des identités militantes ainsi que les différentes positions occupées par les acteurs en fonction de leur sexe.

Après avoir défini le contexte d'émergence des études de genre dans le domaine du militantisme, Olivier Fillieule explore l'influence du genre dans les mouvements collectifs sous quatre aspects : l'émergence des luttes ; l'organisation des mouvements sociaux, quel que soit de leur degré d'institutionnalisation ; la division du travail militant ainsi que les coûts et les bénéfices de l'engagement selon le genre ; et enfin, les effets de l'engagement collectif sur le genre. Olivier Filleule propose un bilan particulièrement dense des études réalisées pour chacun de ces quatre aspects du militantisme.

Ce chapitre introductif laisse ensuite place à la première partie de l'ouvrage qui explore les trajectoires militantes au prisme du genre. L'approche en termes de trajectoire permet alors de voir comment les hommes et les femmes se confortent plus ou moins dans leur identité sexuée tout au long de leur parcours militant afin de se préserver de la tendance à la naturalisation des différences de sexe.

Trois chapitres explorent alors les parcours militants des hommes et des femmes dans des syndicats et des partis politiques. Parmi ces chapitres, la contribution Marie Buscatto montre en particulier combien les attentes de certaines organisations syndicales vont à l'encontre de celles des femmes qui y militent, contribuant ainsi à freiner leur investissement dans ces activités militantes. Elle dresse ce constat à partir d'un travail d'observation et d'entretien mené au sein d'une grande entreprise nationale française, féminisée et présentant un fort taux de syndicalisme. Un certain nombre de faits amène ainsi le syndicat à limiter la place des femmes en son sein. Au niveau de l'engagement, l'investissement « corps et âme » requis chez les militants va à l'encontre de celui souhaité par les militantes. Les femmes développent un engagement distancié, lié à leur importante implication dans la sphère domestique. Les usages du syndicalisme varient également selon le sexe : tandis que certains hommes peuvent utiliser le militantisme syndical comme une véritable voie de reconversion face à un engagement professionnel laissant entrevoir peu de perspectives promotionnelles, les femmes reproduisent au sein du syndicat leur spécialisation professionnelle. Elles n'y acquièrent donc pas de nouvelles compétences, contrairement aux hommes. Enfin, c'est le fonctionnement du syndicat dans son ensemble qui contribue à exclure les femmes : il est régi par des codes de comportement essentiellement masculins. Les moments de sociabilité entre militants sont organisés autour de sujets de discussion propres aux hommes (football, politique, cyclisme, chasse…) et les militants se distinguent des militantes à travers leur participation aux activités syndicales qui leur permet de se faire remarquer comme « bon militant » en utilisant des comportements harangueurs, fortement valorisés dans l'organisation.

La seconde partie intitulée « l'ambivalence du genre » propose d'étudier les usages du genre dans les mouvements sociaux et plus particulièrement les paradoxes que peut soulever la prise en charge des questions de genre par les organisations militantes. Telle est la problématique soulevée par Hélène Duriez dans sa contribution consacrée aux féministes dans les milieux anarchistes. Tandis que ces organisations exigent une égalité totale des hommes et des femmes et s'attaquent à toutes les formes de domination sans les hiérarchiser, une division du travail s'opère selon le sexe des militants. Les valeurs de ces organisations (aucune lutte n'est prioritaire sur les autres, refus du corporatisme) rendent difficile l'implantation d'une lutte spécifiquement féministe. L'existence d'une forme de sexisme ainsi que l'encouragement d'un militantisme viril contribuent à discréditer les militantes dans ces organisations. Face à ces difficultés, l'organisation de collectifs non-mixte permet aux militantes de prendre conscience des discriminations qu'elles subissent dans l'organisation mais aussi de gagner en assurance. Le collectif non-mixte est alors un moyen pour les femmes d'acquérir des compétences militantes, ce que ne permettent pas forcément les collectifs mixtes.

La troisième partie s'intéresse à l'imbrication des rapports de sexe, de classe et de race et explore leur portée heuristique. La prise en charge de ces trois types de domination permet de mieux comprendre les stratégies des mouvements militants et la place attribuée à chacun de ses membres. C'est ce que montre Stéphanie Guyon dans son étude portant sur le mouvement amérindien en Guyane française. Les femmes militantes de ce mouvement subissent une triple domination : de sexe, de race et de classe. Ce sont les hommes Kali'na – l'une des trois ethnies amérindiennes - fortement diplômés qui dirigent le mouvement. Les non Kali'na, les femmes et les militant(e)s faiblement diplômé(e)s sont exclus des instances de direction. Néanmoins, loin de se cumuler mécaniquement et de dévaloriser totalement les militants subissant cette triple domination, ces handicaps sociaux produisent des effets spécifiques. Ainsi, les femmes non Kali'na faiblement diplômées réussissent à dépasser la triple domination en épousant des hommes, métropolitains ou métisses, fortement diplômés qui contribuent à leur socialisation politique. Cette stratégie a permis à certaines d'entre elles de créer une organisation spécifique, visant à concurrencer la principale organisation du mouvement amérindien, et d'« échapper » ainsi à la triple domination. Seule une minorité d'hommes non Kali'na se sont joint à cette nouvelle organisation, l'essentiel continuant de subir une domination de race au sein du mouvement amérindien historiquement dominé par les Kali'na. L'étude de Stéphanie Guyon réussit ainsi à explorer les effets du genre sur le militantisme sous ses multiples aspects (émergence d'un mouvement social, organisation des mouvements sociaux, division du travail militant selon le sexe, effets de l'engagement sur et selon le genre) et dépasse en même temps la perspective de genre en la reliant à d'autres formes de domination, notamment de classe et de race. Cette approche permet ainsi de rendre compte de la place des femmes dans le mouvement amérindien qui est difficilement intelligible à partir d'une simple perspective de genre.

En somme, l'ouvrage d'Olivier Fillieule et de Patricia Roux fait partie des « incontournables » au sujet du genre et du militantisme. On en retient des contributions originales, diversifiées et proposant des perspectives peu explorées. La troisième partie constitue sans doute l'aspect le plus novateur. Elle ouvre la voie à une meilleure compréhension des rapports de sexe, en tenant compte de ceux-ci mais également des autres formes de domination au sein des mouvements collectifs. Cette perspective reste encore peu explorée à l'heure actuelle notamment dans la littérature consacrée à l'engagement politique des femmes.

Maud Navarre

Doctorante en sociologie

UMR 5605 – Université de Bourgogne

(1) Les autres contributions issues de ce colloque ont été publiées dans des revues, notamment Politix . FILLIEULE O., MATHIEU L., ROUX P. (Coordination), Dossier : « Militantisme et hiérarchies de genre », Politix , n°78, vol. 20, juin 2007.

 

Shumalith FIRESTONE, Pour l'abolition de l'enfance, Lyon, Editions Tahin Party, 2007, 78 pages, 3 €. Janvier 2010*

Mots clés : Enfance, Jeunesse.

Cet ouvrage est la réédition du quatrième chapitre d'un livre paru aux Etats-Unis en 1970, traduit en français par les éditions Stock en 1972 sous le titre La dialectique du sexe . La thèse défendue par l'auteur(e), appuyée sur une lecture hâtive de Philippe Ariès ( L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime publié en 1960 chez Plon et repris par Le Seuil en 1973, aujourd'hui disponible dans la collection Points Histoire), est que la conception de l'enfance qui est la nôtre est une construction sociale historiquement récente.

Certes, Simone de Beauvoir l'avait déjà montré pour la femme, beaucoup de faits sociaux sont construits et non pas « naturels ». Mais même si les Jésuites et autres Oratoriens ont eu un rôle essentiel dans la mise au point d'un système d'éducation qui « discipline » plutôt qu'il n'enseigne, comment l'auteur(e) peut-elle idéaliser la situation des jeunes déscolarisés américains des années 60 jusqu'à écrire : « les gangs sont actuellement les seuls groupes d'enfants dirigés par eux-mêmes » (p.59) ? L'école, toute forme d'école, ne trouve aucune grâce à ses yeux : « S'il existe des prisons libérales et d'autres qui le sont moins, par définition ce sont toutes des prisons ». Et de regretter l'époque – le Moyen Age – au cours de laquelle, dans de grandes maisonnées, on transmettait en douceur (ah bon ! l'auteur(e) connaît manifestement mal ce qu'on appelle l'apprentissage !) l'expérience d'une génération à l'autre. A propos de l'école, elle n'a pas de mots assez durs : « lavage de cerveau », « ségrégation », et même « séquestration des enfants loin du monde adulte » (p.34).

Même simplisme et virulence à propos de la sexualité des enfants. La répression commencerait dès la naissance, par le sevrage de l'enfant et l'inculcation de la propreté, toutes deux expériences traumatisantes. Toujours cette idée que les enfants ne sont pas des êtres particuliers, différents des adultes. Mais n'est-ce pas à partir de telles affirmations que les pédophiles justifient les relations sexuelles enfants-adultes ? Une question que ne se posait pas l'auteur(e), ni les préfaciers quelques 40 ans plus tard. Une préface qui va loin dans l'outrance, affirmant que « le contrôle des enfants, généralement explicite, est véritablement totalitaire » (p.7).

Si le but des éditeurs, croyons-nous comprendre, est d'aider les enfants en souffrance, fugueurs et fugueuses en rébellion contre la domination des adultes, ce n'est pas par l'exagération ou la simplification qu'ils y parviendront. Dans quelle institution scolaire aujourd'hui, comme l'affirme l'auteur(e), les enfants subissent-ils « des heures de prières à contrecoeur » (p.57) ? Pour le moins une actualisation aurait été nécessaire, de même qu'une contextualisation du texte de Shumalith Firestone.

Salles Jean-Paul

 

Françoise FLAMENT, A tire d'elles. Itinéraires de féministes radicales des années 70, Rennes, PUR, 2007, 173 pages. février 2008*

Françoise Flament livre ici onze itinéraires, dont le sien, de féministes radicales des années 70. Le propos s'ancre peu dans une histoire du militantisme féministe, bien que celui-ci transparaisse souvent au fil des entretiens ; A tire d'elles procède davantage du récit de vie, s'arrimant dans sa polyphonie à l'histoire sociale en devenir du féminisme. Onze prénoms donc, pour onze récits : la préface de Michelle Perrot décèle là l'écho du Saint Simonisme, résonne également dans ce choix le refus du nom de famille -expression patriarcale- propre à une part du féminisme des années 70.

Au fil des textes une part du monde féministe des années 70 s'ébauche, entre Paris, Londres, la Californie, l'Italie… L'âpreté des luttes théoriques et militantes de la France d'après 68 vaut souvent repoussoir dans les entretiens ; pour Eva –l'une de ces féministes-, la lecture de Simone de Beauvoir n'eut aucun effet direct sur son engagement . Le radicalisme de ces féministes procède en grande partie du regard porté sur le lesbianisme ; leur féminisme est alors tout autant politique (grève de la femme, hommage à la femme inconnue…) que social. Par le choix des interviewées, l'expérience américaine –sinon californienne-, où s'invente par « autoformation » un féminisme (p 133), revient fréquemment. Ces parcours brossent moins un tableau qu'ils n'esquissent une conquête difficile d'une identité lesbienne dans laquelle la littérature et la recherche universitaire ont leur part comme également l'exercice d'un métier manuel. Le récit de Jean sur les charpentières californiennes, ou l'évocation de leur passage dans le Perche, dépayse singulièrement par opposition à une vision du féminisme réduit trop souvent aux luttes politiques. C'est là l'apport essentiel de ce court travail pour un lecteur peu averti de ces questions. La lecture peut s'y faire traversière, avant que de conclure sur la préface de Michelle Perrot comme l'ouverture de l'auteure qui informent a posteriori ces textes d'une archive du féminisme.

Survient alors une seconde lecture, plus inscrite dans les temps de l'histoire à l'image même de ce que tissent les correspondances entre ces itinéraires. L'originalité du féminisme américain contraste avec l'antériorité britannique sur ce point ; l'arme de la théorie dans les luttes paraît commune à la France et l'Italie autour de 68. Pour autant, à l'exception de Namascar qui clôt ces entretiens, toutes tiennent à distance la perspective marxiste et révolutionnaire. Une part du sel des récit tient aux courtes incises sur le machisme des organisations révolutionnaires ; le combat de ces féministes ressort au genre, se dépliant certes sur le front politique (Fhar), comme dans le champ littéraire, artistique, mais aussi dans le domaine de la formation professionnelle dans les métiers manuels, dans l'exercice de ces derniers… Parfois, les entretiens respirent de mots hérités d'un lexique passé, ouvrant à la mise en abyme des questionnements d'une époque l'autre : les thématiques de la contre-culture, de la communauté, ancrées dans les décennies 60/70 sont elles à prendre au pied de la lettre, où faut-il davantage les lire aujourd'hui dans la perspective constructiviste de la condition lesbienne ? Pièce versée à ce débat historiographique, A tire d'elles , parce qu'il procède d'abord du récit de vie, échappe à cette seule réduction.

Vincent Chambarlhac

 

Antoinette FOUQUE (dir.), Génération MLF 1968-2008. , Paris, Des femmes – Antoinette Fouque, 2008, 614 p., 18€. juin 2009*

Mots clés : France, féminisme, Editions des femmes, MLF, Droits des femmes, Alliance des Femmes pour la Démocratie.

À l'occasion du quarantième anniversaire du MLF (Mouvement de Libération des Femmes), « les Editions des femmes » dirigées par Antoinette Fouque publient un imposant ouvrage proposant de reconstituer l'histoire du Mouvement. L'ouvrage s'organise en trois parties. La première, représentant plus de la moitié du livre, relate les principaux événements liés au MLF de 1968 à 2008, année après année sous forme chronologique. La chronologie allant des années 1968 à 1980 s'accompagne de témoignages de femmes qui ont rejoint le mouvement. La seconde partie du livre est constituée par un recueil de photographies appelé « cahier photo ». Enfin, la dernière partie contient des documents relatifs au MLF (programmes, tracts, affiches, couvertures de magazines et quotidiens lancés par le MLF, articles de journaux ...). Le recueil de documents s'arrête toutefois à l'année 1982 sans explication, ce qui donne l'impression que le Mouvement ne milite plus après cette date alors que la chronologie tend à défendre l'idée contraire. Cette partie composée de documents d'époque originaux apporte, pour sa part, des précisions non négligeables sur le Mouvement, contrairement à la partie « cahier photo » dont l'intérêt semble être davantage illustratif qu'explicatif.

La chronologie n'informe pas a priori sur les différentes périodes du Mouvement. L'ouvrage s'attache en apparence à ne pas fournir une histoire préconçue, découpée en grandes périodes. C'est donc au lecteur de reconstituer les différentes périodes qui caractérisent le MLF. Il s'agit là d'un point fort du livre qui peut ainsi être lu comme un recueil de données en vue d'une reconstitution de l'histoire du mouvement. Plusieurs périodes peuvent toutefois être identifiées. La première est celle que nous pourrions appeler la « définition du Mouvement ». Elle s'échelonne des années 1968 aux années 1973. Tout commence, selon la chronologie, à partir de Mai 68. C'est dans ce contexte de lutte et de rupture culturelle que l'idée d'organiser des réunions avec des femmes dans l'objectif de créer un mouvement de libération des femmes naît au cours de l'été 1968 chez trois femmes membres du CRAC (Comité Révolutionnaire d'Action Culturelle) : Antoinette Fouque, Monique Wittig et Josiane Chanel. Il faudra toutefois attendre octobre 1968 pour que les premières réunions aient lieu. Les orientations du Mouvement se définissent au fil des réunions. Le MLF se caractérise alors par le refus de participer aux organisations politiques. Le Mouvement n'est pas mixte, rompant ainsi avec la tradition de lutte des femmes qui prévalait jusque-là. Ces premières années du mouvement sont caractérisées davantage par une réflexion autour de la condition féminine à travers les réunions du MLF que par un militantisme actif. Il s'agit avant tout de relire des textes tels que ceux de Marx, Freud ou Lacan. Antoinette Fouque va fonder une théorie de la condition des femmes autour d'une approche psychologique appelée « Psychologie et politique ». Elle veut un mouvement unitaire, postulant la suprématie de la catégorie femme sur les autres divisions sociales. Elle est suivie dans cette démarche par Josiane Chanel, deuxième femme désignée dans l'ouvrage comme fondatrice du Mouvement. En revanche, cette orientation psychologique du Mouvement pose problème à Monique Wittig, troisième fondatrice du MLF, qui crée alors un groupe séparé de celui d'Antoinette Fouque.

Quelques actions sont organisées. C'est en 1970 que MLF apparaît pour la première fois sur la scène médiatique avec le dépôt d'une gerbe pour la femme du Soldat inconnu sous l'Arc de Triomphe. Le geste est alors justifié par le slogan : « Il y a plus inconnu que le Soldat inconnu : sa femme. Un homme sur deux est une femme. » La presse fera de cet événement l'acte fondateur du Mouvement, ce que dément catégoriquement l'ouvrage. Par la suite, le MLF publie un journal, Le torchon brûle (1971), organise des AG (Assemblées Générales) ainsi que des séminaires et des manifestations. Dès l'AG du MLF à Jussieu en 1972, trois groupes distincts témoignent de la diversité et des clivages du Mouvement : « Psychologie et Politique », les féministes révolutionnaires et le groupe lutte des classes.

La fondation des « Editions des femmes » en 1973 constitue la seconde grande étape dans l'histoire du MLF ou plus précisément du groupe « Psychanalyse et politique » qui se distingue alors des autres par ses moyens d'action. Antoinette Fouque dans son témoignage justifie la fondation d'une maison d'édition par l'essoufflement du Mouvement. Ces essoufflements sont récurrents dans l'histoire du MLF et ils expliquent la création de l'association MLF en 1979 ou encore celle de l'Alliance des Femmes pour la Démocratie (AFD) dix ans plus tard. De 1973 à 1979, l'ouvrage relate essentiellement les diverses publications des « Editions des femmes » et le développement des « Librairies des femmes » à Paris et en Province. Les liens tissés avec le monde universitaire occupent également une part importante de l'ouvrage. Les diverses avancées en matière législative sur le droit des femmes gardent une place limitée dans le livre comme en témoigne l'adoption de la loi Veil en 1975 qui est évoquée rapidement alors que le MLF avait milité activement pour son adoption. Les références aux AG ou autres réunions du MLF disparaissent au fil des pages. Les groupes semblent constitués et difficilement conciliables autour d'une cause et d'une conception unique des moyens d'action. Des tentatives de coordination ont toutefois lieu comme en témoigne la création de L'information des femmes par Michèle Baron, bulletin destiné à faire circuler les informations entre les groupes du MLF, en novembre 1975. La publication du bulletin s'achève en janvier 1978.

En 1979, le MLF prend un nouveau tournant en s'institutionnalisant. Antoinette Fouque crée l'association MLF pour éviter toute tentative de récupération politique du Mouvement. Elle réserve strictement l'usage de l'appellation MLF à son association, provoquant ainsi des protestations vives de la part des autres groupes du MLF. La création de l'association remobilise pendant quelque temps le MLF. Les années 1980 et 1981 se caractérisent alors par de nouvelles actions impulsées par le Mouvement telles que la création d'une radio et d'un hebdomadaire, des manifestations à l'occasion du 8 mars, et même le soutien du MLF à la candidature pour les élections présidentielles de François Mitterrand, tout restant indépendant. À partir de cette période, le MLF tend à se rapprocher de plus en plus du pouvoir politique. Le Mouvement tend également à vouloir laisser des traces de son action. Dès 1983, une exposition est organisée sur l' « Histoire en images et en textes du MLF de 1968 à 1983 ». Malgré ce nouvel élan, les actions du MLF se font de plus en plus rares au fil des années. Ce fait est renforcé en 1986 par le départ d'Antoinette Fouque aux Etats-Unis. Elle est nommée cette année-là présidente du Women's International Center de San Diego. Les actions du MLF au cours de cette période sont réduites à néant.

Un dernier élan est donné au MLF par la création en 1989 de l'Alliance des Femmes pour la Démocratie. La décennie 1990 reste marquée par la mobilisation de l'AFD pour la parité en politique. L'Alliance présente des listes de candidates dès les élections municipales de 1989. Le phénomène se reproduit en 1992 à l'occasion des élections régionales. Une poignée de femmes de l'ADF accèdent ainsi à un mandat politique. Antoinette Fouque sera elle-même élue députée européenne en 1994, non pas sur une liste de l'AFD, mais sur celle de Bernard Tapie. Les années 2000 témoignent des limites de la capacité mobilisatrice et d'action de l'AFD. De nouvelles associations féministes se créent (Ni putes ni soumise, les Chiennes de garde …). Ces associations se battent pour des causes spécifiques (améliorer la situation des femmes dans les banlieues, lutter contre le sexisme dans l'espace public …) et de nouveaux clivages entre féministes apparaissent, notamment autour de la question du voile. L'AFD ne participe plus à ces actions qu'en tant que « marraine », rarement comme initiatrice. L'année 2007 est l'occasion d'une dernière mobilisation de l'association autour de la candidature de Ségolène Royal pour les élections présidentielles. Mais, en 2008, les seules actions entreprises par l'AFD et Antoinette Fouque concernent l'édition.

L'ouvrage a le mérite de présenter un nombre important de documents et d'événements mais on saisit mal en revanche la pertinence des témoignages qui se résument souvent à faire l'apologie de « Psychanalyse et politique », au détriment des autres groupes qui ont contribué au MLF. En somme, l'ouvrage se centre davantage sur le groupe d'Antoinette Fouque que sur l'ensemble du MLF. La vision donnée du Mouvement et de sa diversité mériterait d'être nuancée au regard d'autres travaux sur le féminisme (1).

Maud Navarre

Doctorante en sociologie

UMR 5605 – Université de Bourgogne

(1) Voir notamment BERENI L., « Les féministes françaises et la " parité ". Permanences et renégociations des partitions héritées de la décennie 1970. » in COHEN A., LACROIX B. et RIUTORT P., Les formes de l'activité politique : éléments d'analyse sociologique, du XVIIIème siècle à nos jours. , Paris, PUF, 2006, pp. 123-141.

 

Jane FREEDMAN, Jérôme VALLUY, Persécutions des femmes (savoirs, mobilisations et protections), Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant, Collection Terra, Novembre 2007, 30 €. Janvier 2010*

Mots clés : Féminisme, Immigration

Persécutions des femmes est un titre accrocheur, renvoyant à la médiatisation/dénonciation des violences envers les femmes. Vu la masse de l'ouvrage (plus de 600 pages), on pense avoir affaire à une somme si ce n'est définitive en tout cas résumant à un moment précis l'ensemble des vexations, violences, pressions faites à l'encontre de ce que Mao définissait comme « la moitié du ciel ». L'introduction laisse présager de bonnes réflexions concernant les mécanismes de violence et le statut des femmes, dans différentes sociétés tant européennes qu'africaines ou sud-américaines . Les auteurs avancent même le terme de persécution « genrée », une vision croisée finalement d'un statut et d'un genre sexuel. On s'attend donc à beaucoup, on se dit enfin que la question de la femme va être réévaluée et hélas la chute n'en est que plus terrible. L'ouvrage est composé de différents articles dont la plupart hélas sont maladroits dans l'approche de la question à notre sens.

Les premières pages ne sont que chiffres, pourcentages, en fait une visée quasi scientiste de la question, le tout plaqué sur des argumentaires sociologiques pauvres. Il y a une volonté de faire universitaire en noyant sous les chiffres le lecteur pour masquer une certaine indigence dans l'argumentaire. On enfonce des portes ouvertes : on souligne que la condition de la femme est d'autant plus précaire qu'il y a misère sociale, immigration, fuite d'un régime politique (la question de l'immigration est d'ailleurs plus particulièrement l'objet de la collection Terra). Mise à part une justification sociologique, nous pouvons nous demander à quoi sert cet étalement des données chiffrées, puisque peu de conséquences et d'interprétations en sont tirées.

Si le but de ce livre est de dénoncer les violences faites aux femmes; les exemples sont mal choisis pour sensibiliser le lecteur. Ce ne sont que des violences « ultimes » dont il est fait montre ici : viol, excision, lapidation, esclavagisme, prostitution forcée. Il s'agit certes d'une triste réalité, mais cela ne correspond pas à toute la sphère des persécutions du quotidien qui sont faites aux femmes. Ces persécutions ultimes perpétrées notamment en Afrique ne doivent pas faire oublier des violences « plus quotidiennes » tant symboliques que physiques dans nos propres sociétés, y compris pour la population en phase d'immigration. Persécution des femmes est un livre-dénonciation de faits sociaux qui montre les causes de mobilisations sociales, nationales et internationales autour de thématiques fortes. Mais à force de trop vouloir montrer la femme violentée de par le monde, on se perd dans la lecture et la conceptualisation n'en devient que trop difficile. Ce livre tend à nier des violences plus quotidiennes dans nos sociétés sexistes. Il se donne pour objectif finalement de nous rassurer sur nos sociétés en dénonçant les sociétés du Tiers monde. On sent ici poindre une approche presque paternaliste de la question sur la ritournelle : aidons ces pays à atteindre notre niveau de d'exigence en terme d'émancipation féminine. Funeste projet lorsque l'on sait l'état de la question en Europe occidentale.

Alors se pose à nous la question du public visé par ce livre : le public lambda peu familier de ces questions n'en a que faire des femmes discriminées dans les champs espagnols par exemple ; quant aux femmes violentées de manière ou d'une autre elles ne se tourneront pas vers un livre pour se sortir de cet état ; quant aux lecteurs sont avertis de la violence et sensibilisés à elle, ils n'ont pas besoin de chiffres pour s'en convaincre, une fois de plus, hélas.

Cet ouvrage nous semble plus être une référence pour des universitaires ou des associations de défense des femmes et non à destination du grand public à sensibiliser.

L'un des grands intérêts de ce livre reste tout de même le chapitre de Jules Falquet: « Guerre de basse intensité contre les femmes? La violence domestique comme torture, réflexions sur la violence comme système à partir du cas salvadorien » . Cette étude témoigne d'une vision perspicace qui mériterait d'être davantage détaillée. On remarquera aussi : « De la nécessite de faire bon accueil aux Lesbiennes et aux femmes étrangères Lesbiennes en mouvement en France aujourd'hui » de Sabreen Al'Rassace et Jules Falquet et « Droit d'asile pour les femmes persécutées ? La convention de Genève revisitée » de Jane Freedman.

Si le projet est des plus louables, au final il ne s'agit que d'un recueil, d'une accumulation d'études très parcellaires sur le sujet des violences faites aux femmes. Ce livre hélas sera loin d'être indépassable sur la problématique de la question féminine et de la violence attenante. Nous en avons l'habitude, à grand regret.

Juliette Audouard et Florent Schoumacher

 

Pascaline GABORIT (sdd), Les stéréotypes de genre. Identités, rôles sociaux et politiques publiques , Paris, L'Harmattan, 2009, 342 p., 32 €. avril 2010*

Mots clefs : genre - féminisme.

Cet ouvrage propose d'explorer les stéréotypes de genre dans de multiples situations (politiques publiques, milieu scolaire, médias ou encore famille). L'objectif est de « dépeindre comment, en partant de l'analyse d'entretiens et de groupes de discussion sur les questions familiales (avec des parents et des acteurs institutionnels) et en s'appuyant sur des théories générales relatives aux stéréotypes et préjugés, on peut en tirer des conclusions sur le fonctionnement des stéréotypes de genre » (p.16). Regroupant des études menées dans le cadre du programme européen « PROM » sur l'égalité entre les femmes et les hommes, l'ouvrage se caractérise par des contributions hétéroclites tant en ce qui concerne les pays étudiés (Suède, Belgique, Espagne, Royaume-Uni, France et, parfois, plusieurs en même temps) que les procédés mobilisés. Ces derniers vont de l'usage des méthodes de recherche employées en sciences humaines (entretiens, questionnaires, focus groupe) au « simple » témoignage de professionnels du travail social (voir la contribution de Maria Carolina Marques Ferracini, « Les travailleuses du sexe brésiliennes à Milan : remise en cause des stéréotypes dans les institutions sociales »).

Les contributions sont regroupées en quatre parties. La première propose une introduction aux notions de stéréotype et représentation sociale au regard du genre. Pascaline Gaborit y livre une synthèse claire et complète de ces concepts. Puis Brigitte Beauzamy explore les représentations des dispositifs de conciliation de la vie professionnelle et familiale parmi les bénéficiaires, hommes et femmes, et les acteurs de leur mise en œuvre. C'est alors l'occasion de constater que si les problèmes de conciliation sont globalement bien connus de tous (difficultés à partager le travail domestique entre hommes et femmes ou encore milieu professionnel ne facilitant pas la conciliation), les explications de ces faits restent limitées et divergent parmi la population étudiée. Elles renvoient souvent aux stéréotypes de genre et à des représentations naturalisantes des sexes.

La seconde partie intitulée « Théories » aborde la question des représentations du genre dans les professions majoritairement masculines et féminines. A dire vrai, les professions sont abordées uniquement à partir des représentations qu'en ont les étudiants. Autrement dit, c'est un regard a priori sur la future profession ainsi que sur le rôle des hommes et des femmes dans celle-ci qui nous est livré. Le milieu professionnel reste ainsi relativement absent de cet ouvrage. Dans un second temps, le rôle des médias et de la famille dans la construction des identités sexuées est abordé. Quelques pistes théoriques relevant notamment d'une approche bourdieusienne (violence symbolique, force du langage notamment, qui contribuent à reproduire le patriarcat) sont alors mentionnées pour interpréter le rôle des médias dans la construction des identités selon le genre.

La troisième partie repose sur trois contributions qui abordent des domaines spécifiques. La première propose d'analyser la formation au genre parmi les professionnels de la petite enfance. Paco Abril et Alfonso Romero montrent qu'en Espagne, les formations au genre au sein des centres de formation à la petite enfance sont souvent le résultat d'initiatives individuelles et non pas le fruit des instituts de formation. D'ailleurs, ces derniers considèrent souvent que l'éducation à la diversité sexuelle ne concerne pas la petite enfance. Enfin, face à la forte présence de femmes dans ce domaine, les auteurs considèrent qu'une part plus importante d'hommes dans l'éducation des jeunes enfants inciterait les pères à s'occuper davantage de leurs enfants.

La contribution de Maria Carolina Marques Ferracini traite de la prostitution des immigrées brésiliennes à Milan. Il ne s'agit pas forcément de livrer un regard scientifique sur le thème, mais plutôt de lutter contre une victimisation des prostituées immigrées. Ainsi, à partir de son expérience professionnelle, elle montre, grâce à l'étude de trois cas, comment la prostitution s'inscrit dans un projet de vie choisi et s'avère être une phase transitoire.

Irène Jonas et Djaouida Séhili, quant à elles, parcourent la presse féminine à la recherche des nouveaux stéréotypes féminins. Tandis que, dans les années 1970, ce type de presse défendait le modèle de la femme housekeeper et de l'homme breadwinner , les injonctions dispensées de nos jours tendent à faire des femmes des superwomen capable d'assumer pleinement leur rôle d'épouse, de maîtresse de maison, de mère et de travailleuse. Le tout sous couvert d'un discours psychologisant et différentialiste qui montre que les femmes sont « naturellement » plus aptes à gérer la multiplicité des tâches. Telle est la nouvelle condition des femmes. Le discours différentialiste, d'abord ressource de l'ambition des femmes, devient alors une limite en permettant la réactualisation des rapports de pouvoir.

L'ultime partie, « Conclusions et alternatives », énonce des propositions pour lutter contre les stéréotypes de genre et esquisse un argumentaire dans ce but. Ainsi, parmi les avantages liés à une meilleure répartition des tâches domestiques entre conjoints, sont évoqués les bénéfices personnels (qualité de vie, bien être personnel ou encore réduction du stress) et collectifs (concernant la vie familiale, meilleur lien domestique ; concernant la vie professionnelle, développement des performances professionnelles et de la motivation des salariés grâce à une vie de famille plus harmonieuse, fidélisation des salariés, valorisation de l'entreprise grâce à la mise en place de politiques de conciliation).

Indéniablement, l'ouvrage montre que les stéréotypes de genre persistent dans nos sociétés. Il aborde beaucoup moins en revanche les raisons tangibles de ces représentations. Si tel est le cas, c'est sans doute parce qu'il existe encore des réalités sociales qui les valident. Pourtant, l'ouvrage passe sous silence ces réalités, voire tend à les nier en mentionnant dès les premières pages que « tout laisse à penser que l'égalité, si elle n'est pas atteinte, le sera très naturellement bientôt » (p.11). On pourrait ajouter pour finir qu'un tel constat s'avère audacieux lorsqu'on s'intéresse à l'histoire des femmes. Celle-ci regorge de témoignages montrant que la marche vers l'égalité est loin d'être un processus linéaire (1).

Maud Navarre

(1) Voir, par exemple, Muel-Dreyfus Francine, Vichy et l'éternel féminin. Contribution à une sociologie politique de l'ordre des corps , Paris, Seuil, XX e siècle, 1996, 388 p.

 

Diane GUILBAULT, Démocratie et égalité des sexes, Québec, Sisyphe, Contrepoint, 2008, 138 p., 12 $. Janvier 2010*

Mots clés : Démocratie, féminisme, égalité des sexes

Depuis quelques années, le rôle de la religion dans la vie civique est l'objet de profonds débats au Canada et au Québec. Au Québec, ces débats sont apparus suite à l'attribution de dérogations pour motif religieux (1). En 2007, la médiatisation de ces dérogations et l'indignation de l'opinion publique provoquée par ces révélations a amené le Premier ministre québécois à instaurer une commission de consultation. Bien que la commission ait établi un rapport évaluant ces pratiques et formulé des recommandations, les féministes québécoises estiment ne pas avoir été suffisamment consultées. Selon elles, la commission a éludé la remise en question des droits des femmes provoquée par les dérogations accordées pour motif religieux.

C'est dans ce contexte que Diane Guilbault propose une courte synthèse au sujet de l'influence actuelle de la religion sur la démocratie, et notamment l'égalité des sexes. Partant de l'affaire des dérogations, la question que soulève le livre est de portée plus générale et pourrait se résumer à la question suivante : peut-on tout autoriser au nom de la liberté de religion ? La synthèse s'organise en quatre chapitres.

Dans un premier temps, l'auteure revient sur la définition de la démocratie et présente succinctement ses trois principes : libre choix des représentants, égalité des citoyens et choix par ces mêmes citoyens des règles organisant le « vivre ensemble » plutôt qu'obéissance à des règles imposées comme c'est le cas, par exemple, dans les États dirigés par des organisations politico-religieuses. Ce dernier principe est garanti par la laïcité de l'État.

Dans le second chapitre, Diane Guilbault cherche à expliquer les multiples et actuelles demandes basées sur des motifs religieux qui contribuent à la remise en question du statut des femmes. Ces « vents contraires », comme elle les appelle, proviennent à la fois de la croissance au niveau mondial du fondamentalisme religieux et au niveau québécois, d'une interprétation trop large de la liberté religieuse. Selon l'auteure, la liberté de culte garantie par la Charte des droits et des libertés de la personne de 1975 s'est transformée, par l'intermédiaire des jugements rendus par les tribunaux, en liberté de pratique religieuse. Or, certaines de ces pratiques religieuses peuvent aller à l'encontre des droits des femmes. L'auteur explique également que, lorsque des tribunaux attribuent des dérogations pour ces pratiques, les jugent en viennent ainsi à accorder plus d'importance aux croyances et règles religieuses qu'à celles démocratiques. L'auteure met en lien l'importance attribuée aux pratiques religieuses avec l'influence de la religion catholique au Québec.

Le troisième chapitre remet en question les propositions de la commission de consultation créée en 2007. Selon Diane Guilbault, instaurer une commission était nécessaire mais les propositions qui en ont émergé sont inappropriées pour deux raisons essentielles. D'une part, le rapport déplace le débat en faisant émaner les demandes de dérogation pour motif religieux des nouveaux arrivants au Québec. Le rapport sous-tend alors l'idée que les dérogations seraient nécessaires afin que les nouveaux arrivants puissent s'intégrer à la société québécoise même si, dans les faits, la plupart des dérogations sollicitées ne proviennent pas de nouveaux arrivants mais de personnes déjà présentes depuis un certain nombre d'années au Québec. Les deux commissaires, MM. Bouchard et Taylor, ne semblent pas avoir tenu compte de cet aspect dans leurs conclusions.

D'autre part, le rapport de la commission est inapproprié car il ne tient pas compte du point de vue des féministes et, plus généralement, des remises en question des droits des femmes que peuvent provoquer les dérogations pour motif religieux. Diane Guilbault relate alors comment les propos des féministes appelées à témoigner au sein de la commission ont été discrédités, voire ignorés, alors que le Premier ministre québécois avait instauré cette commission en partie pour aborder le problème de la remise en question des droits des femmes. Au final, le rapport n'aborde presque pas la question. Il se centre principalement sur l'idée selon laquelle il faut favoriser la différence et apprendre à vivre ensemble en ayant des pratiques diverses au nom de la liberté de religion.

Face à ces recommandations qu'elle juge inappropriées, Diane Guilbault émet alors, dans un dernier chapitre, ses propres recommandations afin de garantir l'égalité entre les sexes. Selon elle, l'appartenance citoyenne doit primer sur l'appartenance religieuse. Afin de respecter les droits des femmes, il faut réaffirmer la laïcité de l'Etat en adoptant une déclaration officielle de laïcité ainsi qu'en retirant les références à l'autorité de dieu présentes dans la Constitution canadienne. Il faut également redéfinir la liberté de religion. La liberté de religion consiste, selon elle, en la liberté des principes spirituels guidant la vie des individus. Cette liberté, qui doit être reconnue et garantie par l'Etat, ne concerne pas le respect des codes de vie prescrits par la religion.

Plus globalement, Diane Guilbault en appelle à une déjudiciarisation du religieux. Il faut légiférer pour l'ensemble de la société et non pas individuellement, comme le font les dérogations pour motif religieux. De plus, pour déjudiciariser le religieux, il faut transformer les dérogations religieuses en règles civiles.

Enfin, Diane Guilbault milite pour une poursuite des luttes en faveur de l'égalité entre les sexes. Il ne suffit pas d'avoir des instruments juridiques pour que les droits des femmes soient respectés. Ces mesures législatives doivent être soutenues et contrôlées par les féministes afin qu'elles soient respectées. « Rien n'est définitivement acquis » semble dire Diane Guilbault qui conclut que, même si les féministes ont obtenu le droit de choisir, tous les choix des femmes ne sont pas féministes, et en appelle à mettre fin à la justification de pratiques allant contre l'égalité entre les sexes au nom du relativisme culturel ou religieux.

On retiendra de l'ouvrage une synthèse claire et bien argumentée, dont certaines parties relèvent toutefois de la simplification, notamment lorsqu'il s'agit d'expliquer le développement de l'intégrisme religieux au niveau mondial ou encore le rejet des propositions des féministes par la commission. Diane Guilbault évoque rapidement les principaux acquis des féministes québécoises mais l'état actuel de ce féministe reste peu évoqué.

Malgré ces manquements, le point de vue tranché adopté par l'auteure sur la question rompt avec l'idéologie actuelle du respect des différences au nom de la liberté des individus. L'ouvrage aborde une question majeure pour un certain nombre de pays occidentaux à l'heure actuelle, notamment la France (2). La comparaison entre les deux pays laisse entrevoir la mise en place de moyens sensiblement différents face à la tension entre égalité des sexes et liberté religieuse même si les cultures française et québécoise partagent un certain nombre de points communs.

Maud Navarre

Doctorante en sociologie

UMR 5605 – Université de Bourgogne

(1) À titre d'exemple, la première dérogation à la législation québécoise pour motif religieux, appelée « accommodement raisonnable », a été attribuée à une femme employée dans une grande surface qui a demandé à bénéficier d'une journée de repos hebdomadaire pour accomplir ses pratiques religieuses. Le tribunal a accordé ce droit à l'employée tandis que son employeur s'y opposait.

(2) Nous pensons à la récente proposition du Président Sarkozy sur l'interdiction de la burqa et aux débats provoqués par cette annonce.

 

Anne GUILLOU, Pour en finir avec le matriarcat breton. Essai sur la condition féminine, Morlaix, Skol Vreizh, 2007, 174 p., 13 €. février 2008*

En Bretagne, chacun a connu des femmes remarquables, femmes et veuves de marins notamment. De là à parler de matriarcat, il n'y a qu'un pas, que certains ont franchi allègrement. Une thèse a même été consacrée à cette question, en 1982, par Agnès Audibert. Un ordre ancien, préromain, aurait-il persisté dans cette seule région ? En effet, des auteurs comme Jules César ou Tacite font état de leur surprise en constatant que les femmes bretonnes agissent hors de la sphère domestique. En pays celte, la femme semblait jouir de droits supérieurs à ceux des femmes romaines ou franques.

Mais avec la christianisation de la Bretagne, ces traditions favorables aux femmes sont réduites à l'état de traces. Et ici comme dans le reste de l'Occident chrétien, c'est bien à un asservissement de la femme qu'on assiste. Les congrégations religieuses prospèrent jusqu'au XIXe siècle, illustrant cette idée que pour les femmes, « il y a de la noblesse à servir le maître, qu'on l'appelle Dieu, prêtre, mari, père ». Le XIXe siècle, à la suite du Code Napoléon, ne fera qu'accentuer cette mise en tutelle des femmes. Donc l'auteure écrit sagement « Si leurs ancêtres ont pu, dans des temps très lointains, bénéficier de droits moins inégalitaires qu'ailleurs, ce qui est difficile à prouver, les femmes bretonnes ont connu dès le Moyen Age le sort des autres femmes européennes, soit une domination sociale et économique et une réelle dépendance dans la sphère privée ».

Tout au plus consent-elle à parler de matricentrisme pour décrire cette place importante des mères, parfois excessives, surprotectrices…ce qui engendre d'autres maux pour les enfants. Les femmes de Bretagne devront donc attendre le XXe siècle, les luttes des femmes et les avancées législatives au niveau national, pour voir leur sort vraiment changer. A la recherche de formules chocs, l'auteure, professeur de sociologie à l'université de Bretagne occidentale, n'hésite pas à qualifier le XXe siècle de siècle des Lumières pour les femmes, en attendant le XXIe siècle qui sera, dit-elle, celui de l'avènement des pères. A voir. Regrettons une bibliographie indigente et l'absence de notes infrapaginales.

Salles Jean-Paul

 

Les Cahiers de Critique communiste , Femmes, genre, féminisme , Paris, Syllepse, 2007, 2007, 120 p. février 2008*

Dans le prolongement des précédents volumes (Classe ouvrière, salariat, lutte de classes ; Droit et émancipation ; Travail, critique du travail et émancipation pour citer les derniers titres parus), les Cahiers de la revue théorique de la LCR proposent un nouveau recueil de textes consacrés aux luttes des femmes. Comme le veut l'esprit de la collection, il s'agit de courts articles, rassemblés autour d'une thématique fédératrice, et complété s par une bibliographie permettant de prolonger la lecture. Disons le tout net, l'intérêt de ce recueil est grand, en même temps la forme se contente bien souvent de mettre en appétit sans réellement satisfaire le cerveau du lecteur. Les sept contributions proposées présentent de multiples facettes du thème. L'histoire oubliée d u courant « féministe lutte de classes » est abordée par J. Trat. Basé sur sa thèse, dont l'édition serait la bienvenue, cette contribution est l'une des plus charpentée du recueil. La présentation de l'action du collectif Féminin-Masculin de Vitry créé après la mort de Sohanne se réalise sous forme d'entretien avec son initiatrice. C'est sous forme d'entretien également avec une universitaire (Elsa Dolin) que sont présentées les théories du Queer , développées Outre-atlantique notamment par Judith Butler. Pour de nombreux lecteurs, cette introduction constituera une première approche et la découverte d'un continent intellectuel assez neuf, même si la conviction du matérialisme du queer reste à réaliser. L'oppression des femmes et la question de la mondialisation (S. Treillet) constitue une bonne synthèse sur les contradictions induite s par la globalisation capitaliste (mise au travail des femmes et rupture des rapports traditionnels). La question de la santé, et singulièrement du s ida dans les luttes féministes et gaies est traitée par G. Girard, la seule contribution masculine du recueil. Le rapprochement proposé entre les mobilisations des femmes et celles des homosexuels mériterait un développement plus conséquent car le caractère minoritaire des luttes n'induit pas automatiquement le rapprochement souhaité. La parenté dans la forme des mobilisations n'induit pas une proximité sur le fond. Claudie Lesselier dresse un succinct mais très intéressant panorama des mouvements de femmes de l'immigration dans l'hexagone. Et pour conclure, D. Dozolme et M. Gelly s'attaque à l'offensive masculiniste. Leur propos est cinglant, contre ces associations qui prétendent défendre les droits des pères « dominés » par leurs femmes. Il apparaît néanmoins assez réducteur de réduire ces mouvements à des rassemblements de père violents, violeurs et pédophiles, s'unissant pour défendre leur droit à prolonger leur turpitudes.

G.U.

 

Jessica LATHUS, Le féminisme et la Ligue communiste révolutionnaire (LCR) de 1968 à 1978, Maîtrise, Université de La Rochelle, 2004, 150 p. + 100 p. de bibliographie et d’annexes.

L’auteure, très intéressée par le féminisme, étudie l’intervention d’un mouvement d’extrême gauche, la LCR, dans le mouvement des femmes au cours des années 1970. Bousculée au début par l’irruption du féminisme, la LCR ne tarde pas à s’engager, dans le cadre du MLAC notamment, dans la lutte pour la libéralisation de l’avortement, puis dans la lutte contre le viol, certain(e)s demandant la criminalisation de cet attentat fait aux femmes. Cependant d’autres militant(e)s s’interrogent sur la validité de cet appel aux tribunaux « bourgeois ». Par contre c’est unanimement que l’organisation aborde le problème de la prostitution, refusant de la considérer comme un métier comme un autre, car « la prostitution ce n’est pas mal, ça fait mal ».
J. Lathus attire également notre attention sur une question moins souvent traitée, la position de la LCR sur la maternité. Il n’est pas question pour la LCR de refuser la maternité, mais de demander des mesures spécifiques pour les mères travailleuses, aboutissant à une prise en charge collective des enfants par la société (notamment des crèches gratuites, ouvertes 24 heures sur 24). Egalement, Rouge se mobilise en 1972-73 pour soutenir la lutte des filles-mères des foyers d’Issy-les-Moulineaux et du Plessis-Robinson, véritables ghettos où les jeunes mères célibataires sont soumises à une surveillance constante, les visites extérieures étant interdites.
Dans une deuxième partie, elle montre l’implication particulière de la LCR dans la lutte des femmes travailleuses, ce qui amène l’organisation à prendre précocement ses distances avec le MLF, qui se soucie de toutes les femmes et qui voit dans l’homme en général l’oppresseur. Pour la Ligue, comme pour d’autres groupes d’extrême gauche, l’AMR ou Révolution !, il ne faut pas se tromper d’ennemis, c’est le capitalisme qu’il faut combattre. D’où la tentative d’enraciner ce combat dans l’entreprise, le quartier, avec la création des Groupes femmes, la tentative de les coordonner, de leur donner une visibilité, en manifestant le 8 mars ou le 1er mai. De même la LCR encourage ses militantes ouvrières à créer dans les syndicats des Commissions femmes.
C’est la troisième partie au titre alléchant, « Les femmes dans la LCR », qui tient le moins ses promesses. J. Lathus en dit trop peu sur la place des femmes dans le parti politique LCR, peut-être parce qu’elle n’a pas eu le temps de mener les entretiens prévus. Elle est donc rapide sur le phallocratisme d’une organisation très tentée en début de décennie par un modèle viril. De même, elle passe vite sur le renversement de situation à partir du milieu des années 1970, du fait de la possibilité pour les militantes de s’organiser dans des groupes femmes à l’intérieur même de l’organisation, les groupes Sand. Les mâles de la Ligue vont passer un mauvais quart d’heure, à la différence de ceux de l’OCI, ils doivent changer de comportement ou démissionner. Effectivement, la vie pour les femmes militantes devient plus facile en fin de période, les militants de Rouen par exemple ouvrent une Maison des enfants, pour prendre en charge collectivement les enfants au moins une partie de la semaine.
Un travail intéressant, donc, même si on l’aurait aimé plus complet ici ou là, et un peu moins encombré de maladresses de forme.

Jean-Paul Salles

 

Jean-Yves LE NAOUR, Valenti Catherine, Histoire de l'avortement, XIX-XXe siècles, Paris, Seuil, 2003, 390 pages.

En Occident, l'Eglise catholique assimile depuis le Haut Moyen Age l'avortement à un homicide. Mais, une tradition plus ancienne, celle d'Aristote, affirme que l'embryon n'a pas de vie propre avant 40 jours pour un mâle, 80 jours pour un embryon féminin… Malgré le caractère machiste de cette affirmation, elle permettra à certain(e)s de faire la différence entre " être vivant " et " être animé " (c'est-à-dire, celui qui a une âme, " anima " en latin). Ainsi, au XVIIe siècle, Louise Bourgeois, sage-femme de la reine, se prononce pour l'avortement si la mère est en danger de mort. Les médecins du XIXe siècle sont allés dans cette direction, l'Académie de médecine reconnaissant, en 1852, l'avortement thérapeutique. Quant aux néo-malthusiens, militants libertaires, très actifs au début du XXe siècle, ils justifient l'interruption de grossesse par l'idée, très moderne, que toute femme a le droit de disposer de son corps.
Cette remontée dans le temps, à laquelle se livrent les deux auteurs, est précieuse pour comprendre les débats et les combats menés au XXe siècle. Les " repopulateurs ", adversaires acharnés de l'avortement, qu'ils accusaient de menacer la " race française ", profiteront de l'intermède de Vichy pour faire passer une loi (15 février 1942), qui permet de condamner les " avorteuses " à des peines criminelles. L'une d'entre elles sera effectivement guillotinée le 30 juillet 1943, Pétain ayant refusé la grâce (Claude Chabrol a remarquablement raconté cette histoire dans " Une affaire de femmes ", film de 1988). Après la guerre, avorteuses et avorteurs restent les ennemis de la nation. Le Parti communiste par exemple, ne modifie sa position hostile à l'avortement, et même à la contraception, qu'au milieu des années 1960. L'histoire du combat des années 1970, le vote de la loi Veil (1974), sont plus connus, mais le rappel des actions menées par les adversaires de l'avortement, comme l'association Laissez-les-Vivre, est utile. Les auteurs démontrent bien les liens existant entre ce lobby anti-IVG et certains secteurs de la droite classique. Une utile bibliographie complète cet ouvrage qui fera désormais référence sur cette question.

Jean-Paul Salles.

 

Annie LE BRUN, Vagit-prop, Lâchez tout et autres textes , Paris, 2010, é ditions du Sandre, 243 pages, 24 €. Avril 2011*

Mots clefs : féminisme, France, histoire.

Ce livre rassemble diverses interventions (de la seconde moitié des années 70 au début des années 90) d'Annie Le Brun autour du féminisme, et dont la principale est constituée par le pamphlet de 1977, Lâchez tout . L'auteur attaque ce qu'elle appelle « l'idéologie du néoféminisme ». Prenant pour cibles Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi, Margueritte Duras, Isabelle Badinter entre autres, elle dénonce le misérabilisme, le « réalisme » ainsi que le positivisme de ce néoféminisme. Surtout, Le Brun rejette l'enfermement des femmes dans un particularisme, une spécificité « absolument positive » et dont l'Homme serait le principal sinon le seul ennemi commun. D'une part, cela efface les divisions entre femmes et les points de jonction avec les hommes, et, d'autre part, poussée jusqu'à ses conséquences ultimes, une telle vision « implique que Gundrun Ensslin [la compagne d'Andréas Baader] est plus proche de Farah Diba [dernière impératrice d'Iran] que de Baader » (page 190) comme l'affirmait une féministe en 1977. Il y a là une « violence normalisante » (page 135) qui, sous couvert d'une feinte subversion, entend rassembler les femmes, mais muettes, sans autre voix que celles de leurs représentantes autoproclamées : « les dames patronnesses avaient leurs pauvres, les féministes de pointe ont leurs putes, leurs folles ou leurs excisées » (page 85).

À ce néoféminisme, Le Brun oppose une autre généalogie - Flora Tristan, Louise Michel, Virginia Woolf, … mais aussi Novalis, Rimbaud, Fourier, … -, d'autres lignes de fractures - « la misère des rapports humains » (page 63), qui n'est pas le propre d'un sexe ; « un certain usage de la raison à des fins de domination, et non la raison elle-même » (page 118). Plus particulièrement, dans le prolongement du surréalisme (le titre Lâchez tout fait d'ailleurs référence au texte d'André Breton prenant ses distances avec Dada), elle réaffirme la puissance subversive, qui réside dans l'amour et la poésie. Le reproche majeur que l'auteur fait au néofémisnisme est justement cette « radicale dépassionnalisation » (page 32) - qui passe par la méconnaissance et la condamnation du surréalisme : « une bande de rugbymen travestis qui crèvent d'envie de se faire enculer » (page 140) - et le rejet de la poésie ; rejet apparenté au refus de l'amour. À rebrousse-poil de ce courant, l'auteur invite les femmes – comme les hommes – à ne pas rester prisonniers de leurs rôles, mais bien à les déserter et à les saboter ; désertion et sabotage qui constituent le propre de la conduite amoureuse.

Le ton pamphlétaire des textes (dont les deux derniers sont illustrés) est parfois daté, la véhémence un peu fanée et l'argumentation plus assénée que développée. Il n'empêche que ces écrits, doués d'un humour féroce et d'un certain lyrisme, gardent une valeur d'actualité et de radicalité. Ainsi la «  critique sensible [qui] remettait violemment en question la spécialisation politique d'une théorie révolutionnaire prise au piège de sa propre rationalité » (page 189) continue d'être pertinente. De même, la dénonciation du « féminisme d' é tat », dans lequel s'est fondu dans les années 80 le néoféminisme, reste toujours d'actualité : « ce ne sont que dames bien-pensantes et parvenues, ministres, femmes de ministres, écrivaines et conseillères en tout genre » (page 225).

FT

 

Dominique LOISEAU, Marre d'être sagEs  !, Nantes, ed. CHT, 2008, 106 p., 23 €. novembre 2008*

Disons immédiatement le plaisir que procure cet étrange livre de Dominique Loiseau, sociologue et historienne connue pour ses travaux sur l'engagement des femmes (Loiseau D., Femmes et militantismes , Paris, L'Harmattan, 1996). Au départ, ce livre se présente comme une série de photos sur les femmes, commentées par l'auteure. Mais très rapidement, ce genre éclate pour donner naissance à un projet bien plus inattendu et follement passionnant. Si quelques unes de ces photos sont célèbres (Willy Ronis, Gerda Taro, Robert Capa), la plupart, provenant du fonds de l'UD-CGT de Nantes sont le fait d'anonymes. Dominique Loiseau abandonne rapidement le commentaire historique de ces photographies, sans verser pour autant dans la pure littérature, pour laisser affleurer, un peu dans la veine sensible qu'avance une autre historienne, Arlette Farge ( La chambre à deux lits et le cordonnier de Tel-Aviv , 2000 par exemple), ses propres souvenirs et émotions. L'histoire, celle de ces femmes en train de manifester, de ces miliciennes espagnoles en 36, de cette syndicaliste CGT tuée à la manifestation de Charonne en 1962, de ces femmes accueillant l'arrivée de la machine à laver dans la ferme, ou encore la sortie massive d'usine de prolétaires en tenue de travail et de nombreuses autres photos que le lecteur découvrira au fil de sa lecture, devient l'occasion pour la commentatrice de proposer une évocation de sa propre culture littéraire, cinématographique, musicale ou, plus prosaïquement, familiale. L'intime du statut des femmes rejoint ainsi la lutte collective des femmes, travailleuses, militantes ou femmes de militants. Dominique Loiseau rappelle ainsi ce que les hommes engagés doivent à leurs femmes ou compagnes comme sacrifices, soirées passées en solitaire ou tâches familiales assumées dans la discrétion du foyer, militantisme « en creux » leur permettant de défendre leur classe. Se présente ainsi au fil des photographies une sorte de carte du tendre surprenante et déroutante, portrait tout en finesse de ces individues qui un jour se sont révoltées, ainsi que l'y invite l'extraordinaire photographie qui sert de couverture à ce très beau et très intelligent ouvrage.

G.U.

 

Françoise MAYEUR, L'éducation des filles en France au XIXe siècle , Paris, Perrin, Collection Tempus, 2008, (1 ère édition, Hachette, 1979), 373 p., 9,50 €. Bibliographie mise à jour. juin 2009*

Mots clés : Femmes, Education

Saluons la réédition de la thèse de Françoise Mayeur en livre de poche. Malgré sa relative ancienneté, l'ouvrage est utile en ce qu'il narre la longue marche, qui a duré tout un siècle, pour qu'enfin les jeunes filles soient traitées à égalité avec les garçons en matière d'éducation.

En effet pendant une bonne partie du XIXe siècle, l'Etat a confié à l'Eglise l'éducation (et non l'Instruction) des filles. Pour reprendre l'expression de Mgr Dupanloup, elles étaient élevées « sur les genoux de l'Eglise », une Eglise – en cela en accord avec la société – désireuse d'en faire non des « raisonneuses » mais des épouses soumises et des mères de famille consciencieuses. Le programme est donc différent de celui des établissements masculins. Ni la philosophie, ni les langues anciennes n'y trouvent place, par contre on y enseigne « l'économie familiale ou sociale ». De toute façon, il n'est pas question de conduire les jeunes filles au Bac et à l'Université, un Diplôme de fin d'études suffit. Ce n'est véritablement qu'en 1867, avec l'ouverture des « Cours Duruy », que l'Etat se soucie de l'instruction secondaire des filles. A Paris et dans quelques dizaines de villes, on organise à la rentrée 1867 – les municipalités fournissant les locaux – des cours pour jeunes filles, en externat. On fera appel aux professeurs, mâles, des lycées de garçons…à condition qu'ils ne soient pas trop jeunes et trop beaux ! Les mères ou les gouvernantes accompagnaient les jeunes filles à ces conférences, plutôt que cours, les professeurs ne donnant pas d'exercices ni ne contrôlant le travail à la maison.

Pour sa première tentative l'Etat intervient donc modestement dans l'enseignement des jeunes filles, alors que les lycées de garçons ont été créés par Napoléon Ier. Ce n'est finalement que le 21 décembre 1880, avec le vote de la loi Camille Sée, que seront créés les lycées de jeunes filles et mise en place l'ENS de Sèvres pour former les professeurs femmes nécessaires. Mais pour éviter de heurter les mentalités dominantes, le programme des lycées de jeunes filles se rapproche plutôt de celui des écoles religieuses que de celui des lycées de garçons. Et ce n'est qu'à partir du 25 mars 1924, avec le décret Bérard, que les jeunes filles pourront passer le Bac et accéder sans barrage à l'université. Les quelques pionnières qui avaient réussi à passer le bac auparavant et à entrer à l'université n'avaient pu le faire qu'au terme d'une course d'obstacles ou grâce à des appuis haut placés. Ainsi Julie Daubié, la première bachelière en 1862, doit quitter Paris pour Lyon et est soutenue par l'Impératrice. A la veille de la Guerre de 14, le nombre de femmes titulaires du doctorat en médecine est d'une trentaine, les avocates au nombre de 12. Mais les barrières commencent à céder, puisqu'en France les jeunes filles étaient 4.000 à l'université sur un total de 40.000 étudiants.

Un ouvrage utile qui permet de mieux comprendre les disparités toujours existantes à l'université, comme par exemple la sous représentation des filles en sciences exactes, ces sciences qu'on accusait au XIXe siècle « d'aigrir » ou de « brutaliser » la jeune fille.

Salles Jean-Paul.

 

Robert MUNCHEMBLED, L'orgasme et l'Occident. Une histoire du plaisir du XVIe à nos jours, Paris, Seuil, Collection Points Histoire, 2005, rééd. 2008, 388p.,10 €. juin 2009*

Mots clés : Sexualité, Femmes

Le contraste est grand entre la mine austère du Professeur Muchembled et le sujet de son livre. Plus que jamais la comparaison de Marc Bloch entre l'historien et l'ogre de la fable, attiré dès qu'il flaire de la chair humaine, est justifiée. Cet « appétit » nous vaut un livre éclairant et synthétique sur la façon dont l'Occident – essentiellement la France et la Grande-Bretagne, avec une incursion aux Etats-Unis – s'est employée à canaliser l'énergie vitale que représente le sexe, de la Renaissance jusqu'aux années 1960.

Au début de la période en effet, XVIe-XVIIe siècle, le sexe n'est pas licite. Pour assurer le salut de son âme, le croyant est invité à « contenir et domestiquer » son corps. C'est au prix de souffrances et de terreurs que l'occidental est parvenu à un autocontrôle individuel des pulsions. Les confesseurs ne vont-ils pas jusqu'à s'insinuer au fond des alcôves, questionnant les fidèles sur les positions adoptées ou les types de caresses ? Cependant, l'homme étant ce qu'il est, même au XVIIe siècle, les jeunes mâles frustrés parviennent à avoir des rapports physiques furtifs avec des femmes sans protecteurs ou insuffisamment défendues. Les viols collectifs ne sont pas rares. Ce puissant effort de répression sexuelle explique largement, selon l'auteur, la dynamique de l'Europe, l'épanouissement du capitalisme, Muchembled souscrivant aux explications anciennes de Max Weber, Norbert Elias ou Michel Foucault, tout en les nuançant.

Le XVIIIe siècle – le siècle de Sade – introduit une parenthèse dans cette contrainte de l'individu. Les livres érotiques fleurissent, constamment réédités, les femmes sont moins diabolisées et l'individu est promu. Et même, désormais l'orgasme est pensé non seulement comme favorisant la procréation mais comme licite. Dans son Tableau de l'amour conjugal, le médecin rochelais Nicolas Venette, conseillait dès 1686 l'acte d'amour aux hommes pour « préserver leur santé et éviter la mort subite » et aux femmes pour « écarter la mélancolie, l'hystérie et la maladie verte ou chlorosis ».

Au contraire, au XIXe siècle le sexe est banni par les bourgeois victoriens, le coït réputé dangereux, voire mortel, la masturbation notamment étant accusée de conduire au trépas. En tout cas, par l'éjaculation l'homme perd de sa substance et de sa puissance ! Dans un catalogue de 1904, la Maison Mathieu de Paris propose divers appareils contre l'onanisme, comme des caleçons métalliques hermétiques fermés, auxquels on peut ajouter des entraves pour les bras et même des moufles métalliques formant râpe. De la même manière que l'épargne permet de tirer des dividendes, la modération sexuelle est une condition de longue vie. Cependant, l'homme réputé « chaud », « lapin », ne peut accepter cette modération sexuelle dans le couple qu'au prix de la fréquentation des prostituées. La prostitution a donc à cette époque une fonction sociale primordiale. Elle est codifiée, se déroule dans des lieux surveillés, les filles sont régulièrement soumises à visite médicale, le but étant de rendre le client intact à sa famille. Malgré tout la syphilis inquiète à la fin du siècle, inspirant romans et pièces de théâtre, comme Les Avariés d'Eugène Brieux, en 1901. Plus encore que l'homme, la femme, dont le modèle est la mère de famille sans désirs, voire frigide, centrée sur ses enfants et son foyer, est victime de cette morale victorienne, dominante jusqu'à la fin des années 1950.

La révolution des sixties va permettre à un modèle nouveau, radicalement différent de ceux du passé, de s'imposer peu à peu. C'est « l'ère du plaisir qui débute ». Ce qu'on appelait jusqu'ici perversion, l'homosexualité par exemple, est banalisé. La mise au point du contraceptif oral féminin permet aux femmes de contrôler leur fertilité : « Le dieu plaisir peut désormais être adoré sans angoisse par les femmes, ce qui ne leur était jamais arrivé depuis les origines de l'humanité » (p.342). Cependant, la fin de l'inégalité érotique n'est pas sans alarmer les hommes. Mais les valeurs hédonistes l'emportent, peut-être plus vite dans la vieille Europe qu'aux Etats-Unis très marqués par l'héritage puritain. Une bibliographie assez complète (p.363-383) permet de continuer à explorer ce continent du plaisir.

Jean-Paul Salles.

 

Pascal ORY, L'invention du bronzage , Bruxelles, éditions Complexe, 2008, 135 p., 16 €. Janvier 2010*

Mots clés : Femmes, Corps, France XXe siècle.

Ce livre a pour but de cerner une révolution silencieuse, une des principales révolutions culturelles du XXe siècle, affirme l'auteur : « celle qui a conduit le canon de la beauté pigmentaire de l'ordre du marbre à celui du bronze ». En effet, pendant pratiquement 20 siècles a dominé en Occident un « Ancien Régime épidermique », valorisant le teint clair et diabolisant le teint mat. Les femmes de l'élite, biens précieux conservés à l'abri du soleil… et du regard, devaient avoir une carnation rappelant le lys, l'ivoire ou le marbre !

Avant la Première Guerre mondiale, seuls quelques marginaux, les membres des Wandervögel (Oiseaux migrateurs) allemands ou ceux de la communauté libertaire de Monte Verità (à Ascona, dans le Tessin) pratiquaient le naturisme, vantant les mérites du bain de soleil et plus généralement de l'aérisme. Ce n'est véritablement que pendant l'entre-deux-guerres qu'est acclimatée cette « nouvelle culture solaire ». C'est au travers des revues destinées à un lectorat féminin – Vogue, Marie-Claire, Le Petit Echo de la Mode – que l'auteur tente de préciser l'avènement de cette vogue des « teints brûlés », plutôt en 1929 qu'en 1936, les congés payés ayant malgré tout contribué à élargir la pratique. Il faut dire que certains voyaient dans cette nouvelle mode, contemporaine du progrès des pratiques sportives, un moyen de sortir la jeunesse de son soi disant alanguissement. Le bronze étant assimilé par le sens commun à l'imputrescible, le corps bronzé (et sportif) est désormais synonyme d'endurance, d'énergie, de force : « Je rebronzerai une jeunesse veule et confinée, son corps et son caractère par le sport, ses risques et même ses excès » (Pierre de Coubertin). Les entreprises de produits de beauté vont bien évidemment accompagner cet engouement, L'Oréal en particulier qui mettra sur le marché son Ambre solaire en 1936.

Un livre stimulant, témoignant de la fécondité des nouveaux champs de recherche pour l'historien. Cependant, on aurait aimé que l'exploration ne se limite pas à la France. De plus l'auteur ne fait qu'effleurer une problématique qu'il aurait été intéressant de creuser. Pourquoi, alors que la mode est au corps cuivré, bronzé, celui du colonisé est toujours synonyme de laideur ?

Enfin, rapide aussi est l'évocation du bronzage comme indice d'émancipation féminine. La jeune fille façon Marie-Claire ressemble en effet assez peu à ses devancières confinées dans leur boudoir : dynamique, joyeuse de vivre, capable d'initiatives y compris en matière sexuelle. Doté d'une solide bibliographie, ce livre est une incitation à poursuivre l'étude de cette passionnante transformation/émancipation du corps en Occident au XXe siècle. Bien sûr, la somme, co-dirigée par Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello, Histoire du Corps , parue au Seuil, en 3 volumes, en 2005-2006, est incontournable. De plus, P. Ory signale le mémoire de maîtrise soutenu en 2001 à Paris I par une de ses étudiantes, Magali Hubert, La mode du bronzage : de ses balbutiements à sa maturité.

Salles Jean-Paul

 

Alexandre PARENT-DUCHÂTELET, La prostitution à Paris au XIXe siècle , Paris, Seuil, Points-Histoire, 2008 (réédition d'un texte de 1836, republié en 1981), 238 pages dont 50 pages de Présentation et Bibliographie d'Alain Corbin, 9 €. Avril 2011*

Mots clés : Prostitution, XIXe siècle, Femmes.

L'auteur, « petit homme rabougri, au visage chafouin derrière son binocle » (Corbin), fut tout d'abord un médecin hygiéniste, soucieux de rendre la ville propre. Il était responsable du Conseil de salubrité de la ville de Paris, parfait connaisseur de ses égouts. Mais au même titre que ceux-ci, pense-t-il, dans une agglomération d'hommes, les prostituées sont tout aussi inévitables. Pensant que les lois interdisant la prostitution sont inutiles, il propose donc de la surveiller, « d'atténuer par tous les moyens possibles les inconvénients qui [lui] sont inhérents ». Et ceci nous vaut une enquête de terrain de 8 années qui fait de lui, écrit Corbin, « un des pionniers de la sociologie empirique ». « A toutes les heures du jour et de la nuit, écrit-il, j'ai pu visiter les maisons dont il est question ici » (p.70). Sur la même page, il dit qu'il lui a fallu plus de courage pour visiter « ces repaires abjects de la prostitution » que pour « visiter les égouts remplis de fange et d'air infect ».

Ainsi ce texte est le premier ouvrage consacré, en France, à un groupe de femmes. On est renseigné sur leur origine géographique, leur origine sociale, leur degré d'instruction. Souvent enfants abandonnées – une sur 4 est une enfant naturelle – beaucoup ne savent pas signer, ou fort mal. Cependant, quelques ouvrières, du linge notamment, se livrent à la prostitution pour compléter des salaires de misère. Au total « les Messalines (1) sont rares », écrit-il, très peu d'entre elles se livrant à la prostitution pour dévergondage. Insistant sur l'esprit de solidarité qui règne entre elles, sur le souci que beaucoup d'entre elles ont de leurs enfants, il les réintègre en quelque sorte dans la société. Même si elles ont une voix particulière, rauque – à cause de l'abus d'alcool –, elles ont la taille, les couleurs de cheveux de tout un chacun. Et ce n'est pas la taille de leur clitoris ou des caractéristiques particulières de leur organe sexuel qui explique la prostitution, mais « l'excès de misère ».

Il propose donc de tolérer « des maisons de débauche » : « les prostituées s'y contiennent et ne se disséminent plus ». Voilà l'avantage, ainsi on pourra éviter qu'elles jouxtent les écoles ou les églises. De plus, les prostituées étant « inscrites », surveillées par « la dame de maison », elles seront plus facilement visitées par le médecin, jusqu'à une fois par semaine au moment de l'enquête. En ce deuxième quart du XIXe siècle, la syphilis est répandue déjà, menaçant la « race » de dégénérescence, pensent de nombreux médecins. Il faut donc tolérer un mal (la prostitution réglementée) pour en éviter un plus grand (p.184). Si Parent-Duchâtelet donne des précisions sur les prisons dans lesquelles séjournaient les prostituées, il est moins loquace sur les hôpitaux – souvent mouroirs – où les malades étaient enfermées. C'est après des campagnes menées par les abolitionnistes, scandalisés par la quasi réduction de ces femmes en esclavage afin que leurs clients soient rendus « intacts » à leur famille, que les prostituées purent retrouver le trottoir. Mais une nouvelle attaque de la syphilis, avant la guerre de 14, amena un nouvel enfermement.

Salles Jean-Paul.

(1) Messaline, femme de l'Empereur romain Claude, était célèbre par ses débauches. Elle se livra même à la prostitution. Son mari finit par la faire assassiner.

 

Monique PITON, Mémoires libres , Paris, Syllepse, 2010, 238 p., 16 €. janvier 2011*

Mots clés : Lip, féminisme, militantisme, femme, engagement, biographie, féminisme, avortement, MLAC,

Monique Piton ne fait pas partie des personnes connues par le grand public. Elle a pourtant publié déjà plusieurs ouvrages, seule ( C'est possible  !, ed. des Femmes, 1975) ou avec d'autres ( Lip au féminin , Syros, 1977). En effet, c'est dans le cadre du conflit Lip de 1973 que Monique Piton s'est fait connaître, en étant une des animatrices du Comité d'action et du groupe femme issu de Lip. Elle habite désormais dans le Haut-Doubs, retraitée depuis de nombreuses années, d'où elle a écrit cette autobiographie. L'auteure n'a jamais occupé de position dirigeante dans le mouvement ouvrier. Elle a été, et demeure, une femme engagée, une militante de base. C'est ce qui fait tout l'intérêt de ce récit. M. Piton revient avec force détail sur ce que fut sa vie dans ces pages qui se lisent avec beaucoup d'intérêt et de plaisir. En effet, au fil des chapitre, qui, classiquement s'échelonnent de sa naissance à aujourd'hui on voit s'affirmer le parcours le parcours d'une femme libre, un caractère particulièrement affirmé qui affirme au fil des expériences un caractère fort. Ce caractère trempé, on le perçoit dès les premières lignes de l'avant-propos quand elle rapporte une anecdote sur la nourriture des corbeaux autour de chez elle. « C'est interdit, les pies et les corbeaux sont classés nuisibles. Classement que je désapprouve, alors je transgresse la loi », p. 7. Née dans une famille paysanne, elle connaît le destin d'une fille de la campagne en commençant son adolescence en étant placée comme « Bonniche » (titre du premier chapitre). C'est dans ce cadre étroit des familles où elle exerce son métier qu'elle affirme assez rapidement une insoumission qui va croissante, dans un milieu où tout ce qui est exigé d'elle, c'est de rester à sa place. Elle sera donc chassée rapidement et à 16 ans connaîtra sa première expérience du monde ouvrier. Elle passera par plusieurs emplois, ayant du mal à réprimer un tempérament vite irascible face au sort à une femme à cette époque. Elle raconte ainsi qu'un de ses employeurs lui réclame… un certificat de virginité. Puis c'est la grande usine, la Rhodiaceta, à Besançon. Elle se marie (son mari est toujours nommé mon mari, mais il demeure un homme sans nom), quitte son emploi pour devenir femme au foyer, fait un enfant, et voit son statut s'améliorer car son mari occupe une position avantageuse. Dans la France des années 60, en pleine croissance, elle possède rapidement tous les instruments qui font le bonheur des ménagères. Mais elle ne supporte pas la domination masculine banale de son mari qui veut savoir comment elle dépense l'argent du foyer, lui dicte sa manière de s'habille. Elle écrit ainsi : « Mes ongles n'ont jamais été aussi longs, je m'étais achetée de faux ongles pour lui faire plaisir.. ». Sa soumission amène son mari à la battre et à la tromper, à lui mentir. Elle subit une pression croissante, les menaces, l'enfer familial, il la menace de l'interner. Finalement en 1966, elle divorce. Acte réprouvé par son entourage, sa famille, qui ne comprend pas comment on peut « quitter un homme comme ça », sous-entendu qui lui assure un si bon train de vie. Elle doit donc retrouver le chemin du travail pour gagner sa vie et assurer son autonomie. Mais ce retour ne se réalise pas sans difficulté car, jeune et belle femme, un cadre lui propose de coucher avec lui. Elle refuse, ce qui lui vaut d'être rapidement licenciée. Finalement elle est embauchée chez Lip en 1970. C'est le conflit qui la révèle à elle-même trois ans plus tard. Elle s'engage à fond, participe à la fondation du comité d'action et au groupe femme. Comme elle le raconte « On avait le sentiment bien agréable d'exister, d'être considérée comme une personne qui a des idées. Alors on osait », p. 77. Ce qui la rend assez critique à l'égard des responsables syndicaux, tout en s'engageant toujours plus à fond dans le conflit. Elle sera d'ailleurs arrêtée à l'occasion de la vente illégale des montres du stock retenu par les ouvriers. C'est dans le cadre du conflit qu'elle rencontre des militants de la Gauche prolétarienne venu soutenir les ouvriers de Lip en lutte, expérience qu'elle regrette fort. Puis c'est la lutte pour la liberté de l'avortement, avec le MLAC qui la motive. Elle tombe de nouveau amoureuse et vit ces années là comme une femme comblée. Il y a du Annie Ernaux chez elle car elle avoue sans ambages à propos du Richard dont elle est éperdument éprise : «  Il était beaucoup plus jeune que moi, j'ai toujours préféré les hommes jeunes, leurs idées, leurs façons correspondaient aux miennes  », p. 91. Mais la « seconde affaire Lip » (second dépôt de bilan) en 1977, lui fait connaître de nouveau le licenciement et le chômage. Sa rupture avec Richard en 1978 provoque une sévère dépression. Ce qui ne l'empêche pas de fréquenter les cercles de Psychanalyse et politique, chez qui elle éditera son premier livre (elle est d'ailleurs assez amère sur cette expérience n'ayant jamais touché les moindres droits sur un livre qui s'était fort bien vendu). Nomade, elle quitte sa région pour partir faire des saisons à Courchevel, dans un bureau de travail. Les conditions de travail y sont particulièrement dures, le salaire maigre. Finalement, elle sera rattrapée (comme de nombreux autres) par la mairie socialiste de Besançon qui lui propose un travail d'animatrice sociale sur un quartier populaire de la ville. En parallèle, elle habite dans un village de la périphérie où elle déploie une grande activité : création d'une radio libre, création d'une bibliothèque. Au début des années 80, elle connaît alors une certaine stabilité professionnelle, sa vie privée (sa fille connaît de graves problèmes de santé) semble s'apaiser. Mais sa conception assez personnelle du travail social qu'on lui a confié (irruption dans les locaux d'HLM pour régler les problèmes des gens du quartier, opération commando avec ses copines féministes pour enlever les enfants d'une femme battue par le mari) la fait considérer d'un drôle d'œil par la municipalité. Son côté Robin des bois, redresseur de torts ne satisfait guère et elle se retrouve licenciée une nouvelle fois. Elle ne se laisse pas faire et joue pendant un temps le rôle de "gratte-cul" de la paisible gauche locale, intervenant par ex. publiquement à un apéritif organisé à l'occasion de la venue de la ministre Yvette Roudy. La mairie la reprend en lui confiant une tâche de développement social dans un quartier, habité par de nombreux immigrés, Montrapon. Elle développe une conception très personnelle de ses fonctions, aux antipodes du travail social habituel, se confiant par ex. aux groupes de femmes qu'elle rencontre. On lira avec intérêt et attention les quelques pages qu'elle consacre (« Rafik et Yacine », à l'inhumanité banale de la société à l'égard de ses membres les plus faibles. Malgré ses initiatives asses peu conventionnelles, elle parvient à obtenir le droit de sortie pour certaines filles, cloîtrées jusqu'alors par leurs familles respectueuses des traditions. Sa profonde humanité se traduit dans un amour immodéré pour les animaux, auxquels elle consacre un chapitre entier de son récit. La mairie finit par l'affecter au service culture à travailler dans un musée, où, rapidement elle connaît de nouvelles mésaventures à l'occasion de l'arrivée d'une nouvelle responsable. Cette révoltée de toujours finit par prendre sa retraite en 1998, avec l'ultime satisfaction de voir, quelques mois plus tard, que la responsable qui l'avait harcelée subit une grève de la part de ses ex-collègues qui ne la supporte pas plus qu'elle ne l'avait supportée elle-même. En retraite, c'est contre les chasseurs (« une poignée d'arriérés se disant nobles », p. 234), qu'elle concentre son action, tout en consacrant beaucoup de son temps à écouter des chansons (on apprend au détour d'une phrase qu'elle est une fan de Michael Jackson). Une vie bien remplie, celle d'une femme toujours en butte au sort réservé à son sexe, révoltée par les injustices sociales, dont le destin a croisé celui d'une grande lutte ouvrière. Un livre exemplaire, d'une femme qui ne l'est pas moins.

Georges Ubbiali

 

Gilbert SINOUE, La Dame à la lampe. Une vie de Florence Nigthingale. Récit, Paris, Calmann-Lévy, 2008, 282 p., 18 €. juin 2009*

A mi-chemin entre le livre d'histoire et le roman, ce « récit » nous livre malgré tout pas mal d'informations sur Florence Nigthingale (1820-1910), « la Dame à la lampe », car c'était au moyen d'une lampe à pétrole qu'elle visitait les blessés la nuit. Née en Angleterre dans un milieu de notables terriens mais de confession unitarienne et de sensibilité libérale (Whig), cela la prédisposa peut-être à la dissidence. En tout cas, elle donna à sa vie une orientation non conforme à ce qu'on attendait d'une jeune fille de ce milieu au XIXe siècle. Refusant le mariage arrangé par ses parents, elle préféra se dédier au service d'autrui, tâche à laquelle elle employa une partie de sa fortune.

Mais ce fut la guerre de Crimée qui lui permit de donner toute sa mesure. Emue par les conditions de vie épouvantables des soldats anglais blessés engagés sur ce théâtre d'opérations aux côtés des français et des turcs contre la Russie, elle partit avec un groupe d'une trentaine de femmes pour tenter de soulager leur misère. Sorte de SAMU international ou de Croix Rouge – celle-ci sera créée peu après – avant l'heure. Pendant ses 2 ans de séjour à l'hôpital de Scutari (1854-55), à l'entrée de la Mer Noire, elle se dévoue jour et nuit, montrant l'importance d'une bonne hygiène, quelques années avant Pasteur, pour éviter la propagation des épidémies. Elle réussit aussi à améliorer l'alimentation des blessés, jusqu'ici souvent abandonnés à leur sort et à une mort certaine par la hiérarchie militaire. Il faut dire que certains officiers vivaient au large, sur leur yacht. Convaincu de l'intérêt de son initiative, le gouvernement anglais la soutint, et F. Nightingale devint vite une icône en Grande-Bretagne. Refusant le vedettariat, elle revint incognito dans son pays, à la déception du public et des journaux qui s'apprêtaient à lui faire un accueil extraordinaire.

Après son retour, pour l'essentiel de son temps, elle vit cloîtrée comme une nonne, bien qu'elle soit protestante. Elle consacre le long temps qui lui reste à vivre à l'écriture et au conseil, dirait-on aujourd'hui. Elle aida en effet de nombreux gouvernements à réformer leur système hospitalier et surtout contribua à organiser la profession d'infirmière. Jusqu'ici ces femmes, souvent issues des classes sociales inférieures de la société, étaient utilisées aussi bien comme cuisinières que comme soignantes. Elles étaient peu considérées. F. Nightingale permit qu'elles deviennent de vraies professionnelles de la santé, organisant leur programme de formation. Elle est donc réputée à juste titre dans tous les pays, comme l'inspiratrice des Ecoles d'infirmières. L'école d'infirmières et de sages-femmes qu'elle a créé à Londres en 1860, dans le cadre du King's College, existe toujours.

On peut certes trouver d'autres itinéraires semblables en Grande-Bretagne au XIXe siècle ou au début du XXe siècle, mais ils étaient suffisamment rares pour frapper les contemporains. On attendait en effet, dans l'Angleterre victorienne, un autre comportement des jeunes femmes de la haute société. Leur place n'était pas près des champs de bataille, dans la promiscuité des hôpitaux militaires.

Salles Jean-Paul.

 

Eliane GUBIN, Catherine JACQUES, Florence ROCHEFORT, Brigitte STUDER, Françoise THEBAUD, Michelle ZANCARINI-FOURNEL (dir.), Le siècle des féminismes, Paris, Editions de l'Atelier, 2004, 463 p, 27 euros.

Presque trente auteures, de diverses nationalités, réunies pour le bilan d'un siècle. Aux communismes jalonnant et construisant ce 20e siècle, les féminismes l'érigent comme celui de ses combats, de ses libérations, de ses émancipations identitaires. L'histoire du féminisme est fluctuante, les mouvements avancent puis reculent selon les contextes favorables ou tragiques ; la disparité des organisations et des engagements justifient alors le pluriel du terme, adopté par les auteures. Ces variations, en terme de revendications, de formes de mobilisation, de conceptions militantes, ces divers lieux et temporalités servent de support à cette synthèse, optant pour un découpage thématique et structuré en six grandes parties.
Loin de se résumer en quelques lignes, à une seule finalité recherchée et aboutie, ou à une chronologie progressive et linéaire de progrès, ce livre est conçu pour aborder un thème indépendamment des autres, une multitude d'entrées sont disponibles aux lecteurs, où l'histoire rend alors compte des approches ou actions partagées, quelque fois embrouillées, de militant(e)s, femmes et hommes, aspirant à l'égalité et à la libération des femmes.
Ouvrons nous d'abord aux débats historiographiques ; l'acquis d'une perspective historique en deux grandes vagues - de la IIIe République (recherche de l'égalité des sexes) à l'après- guerre (recherche de l'épanouissement personnel) - amène à désigner deux courants, universaliste et différentialiste, à construire des notions clés et indispensables (sexe et genre, patriarcat) pour parler de rapports sociaux de sexe.
Entrons ensuite dans l'histoire de ce siècle. Impulsion mondiale au terme du 19e siècle, les réseaux internationaux se développent jusqu'à la veille de la première guerre mondiale. L'Union sacrée éclate le mouvement qui, dans les années 1930, se positionne alors soit dans le camp pacifiste et antifasciste, soit dans une posture de responsabilité citoyenne en valorisant une politique maternaliste qui n'a pas de peine à trouver ses partisans, en phase avec le modèle patriarcal de l'Etat providence de l'époque. Entre les années 1920 et les années 1960, le féminisme est confronté à des oppositions redoutables, l'âpreté des luttes, les ruptures au cours du siècle puis la guerre de 1939 sonnent le glas des mouvements féministes ; il est remis à l'honneur dans les années 1960-70 par des femmes pensant d'ailleurs vivre l'année zéro du féminisme.

En s'ouvrant dès lors au chapitre des pratiques militantes, les distinctions et évolutions entre les deux vagues prennent encore toute leur importance. La première, réformiste, conserve un seuil de transgression. Parole limitée, le modèle du militantisme est la parole écrite, symbolisée par un certain nombre de personnalités. C'est d'une autre manière que la deuxième vague combat les règles et les hiérarchies ; ces pratiques militantes s'expriment par la confrontation des subjectivités dans un cadre de non mixité, elle est construite et portée par un réseau d'anonymes.
Enfin, nouvelles pages à ouvrir parmi d'autres, une lecture plurielle par les lieux pour appréhender l'espace des féminismes hors Occident ou encore parcourir, entre deux chapitres, le passage de ses heures sombres, à l'épreuve du nazisme. Sans doute un petit regret à avoir parmi cette somme de lecture, certains choix nécessairement arbitraires des auteures : rien sur l'Europe de l'est et rien sur l'antiféminisme participant pourtant clairement à la construction même du mouvement.

Saluons donc cette démarche de mise en perspective des féminismes qui comble alors le vide d'une histoire souvent mal connue (1), dite sans mémoire. Cette écriture a d'abord une fonction identitaire et mémorielle, notamment pour les nouvelles générations qui ignorent souvent les durs combats des femmes pour leur émancipation. Elle permet ensuite d'installer le féminisme - si ce n'était déjà fait - dans l'histoire généraliste du 20e siècle, acteur réel de son siècle, de son cheminement politique, social et culturel.

(1) Cf. les 5 tomes de L'histoire des femmes, dirigés par Georges Duby et Michelle Perrot, qui signe d'ailleurs la préface de ce livre.


Hervé Chalton.

 

Roger-Henri GUERRAND, Francis RONSIN, Jeanne Humbert et la lutte pour le contrôle des naissances, Paris, Spartacus, 2001

Excellente initiative que la réédition par Spartacus de cet ouvrage publié initialement à La découverte en 1990 sous le titre Le sexe apprivoisé. Ce livre est à la fois la biographie d’une femme d’exception et l’approche socio-historique d’un milieu en lien avec le courant libertaire, les néo-malthusiens. Née au tournant du siècle, Jeanne Humbert connaît le sort difficile des enfants séparés. Sa mère vit avec un militant anarchiste. Cette socialisation précoce sera déterminante pour son parcours. Elle-même devient une militante, en compagnie de celui qui fut son compagnon avant de devenir son époux, Etienne Humbert. Avec lui, elle participe à la publication de Génération consciente, le journal des néo-malthusiens. Ces derniers étaient convaincus que le malheur des prolétaires provenait de leur incapacité à contrôler leur fécondité. La situation de dépendance dans laquelle plongeaient les familles ouvrières en faisait des proies de choix pour les patrons. A cet argument social s’ajoute également un raisonnement antimilitariste : les enfants de prolétaires constituent la chair à canons pour toutes les guerres de la bourgeoisie. Cette propagande pour la contraception, pour la limitation des naissances lui vaudra de nombreux séjours en prison, de la répression. Hélas, ce combat fut largement perdu, le Front populaire parvenu au pouvoir dans l’entre-deux guerres mena au contraire une politique pro-familiale. Après la seconde guerre mondiale, lutteuse opiniâtre, J. Humbert participa à la création du Planning familial, la grande association d’éducation sexuelle. Le vote de la loi Veil, autorisant finalement en 1973, l’avortement, verra, symboliquement, Jeanne Humbert adhérer à l’association Choisir, dirigée par Gisèle Halimi, qui fut un des fers de lance de cette profonde réforme. En parallèle à cette activité pour le droit des femmes, J. Humbert prolongera ses convictions libertaires en participant dès sa fondation au journal Le réfractaire, animé par une autre figure de l’anarchisme, May Piqueray.

 

 

Josette TRAT, Diane LAMOUREUX, Roland PFEFFERKORN., (dir.,), L'autonomie des femmes en question. Antiféminismes et résistances en Amérique et en Europe, Paris, L'Harmattan, Bibliothèque du féminisme, 2006, 240 p, 21,50 euros. juillet 2006*

Publication d'un colloque d'octobre 2004, "rapports sociaux de sexe: retours en arrière et résistances", ce livre prend la forme d'un état des lieux des acquis, issus des revendications des femmes au cours du siècle dernier, et notamment lors des années 1960-70. Voilà, au premier abord, un complément salutaire au siècle des féminismes (1) qui abordait l'histoire des combats, libérations et émancipations des femmes au cours du 20ème siècle. l'introduction en est d'ailleurs alléchante mais sans doute aurait-elle été suffisante pour expliquer cette remise en cause, aujourd'hui, de l'autonomie matérielle comme personnelle des femmes.
Depuis le début des années 1990, dans différents pays des deux continents étudiés, les positions antiféministes fleurissent sous couvert de "postféminisme" arguant de l'obsolescence d'un féminisme aujourd'hui illégitime. Parallèlement le renforcement des courants religieux poussent à la remise en cause des acquis comme la scolarisation, la salarisation des femmes ou leur autonomie personnelle à disposer de leur propre corps.
Il s'agit d'une lecture par les lieux, dix articles se découpant entre différents pays de l'Amérique du nord et du sud, de l'Europe de l'est et de l'ouest. Tristement, chaque prose développe la même argumentation étayant la thèse des dégâts du néo-libéralisme et d'un retour à l'ordre moral. Deux obstacles se conjuguent, la montée des conservatismes religieux mettant à mal l'autonomie personnelle des femmes, l'ouverture des pays de l'ancienne URSS à l'économie de marché ajouté à la montée des nationalismes précarisant la situation des femmes en terme d'emplois et de présence dans la sphère publique.
Sous les récentes démocraties en Amérique du sud, l'institutionnalisation des mouvements féministes sont ébranlés : les secteurs conservateurs, soutenus par les réseaux de pouvoir, propagent des valeurs rigides en terme de moeurs : la figure de la femme mère et le culte de la virilité restent des valeurs fondamentales. Comme les pays d'Europe de l'est, ces Etats sont soumis au développement économique, les femmes étant les grandes perdantes de cette logique néo-libérale et du désengagement de l'Etat.
Quelles sont les forces en présence ? Une analyse fouillée des mouvements féministes actuels aurait été stimulante, son contexte, ses forces ou ses faiblesses, ses pratiques. Un travail autour de l'antiféminisme mériterait une attention toute particulière dans sa capacité à construire ou déconstruire une situation ou un mouvement.
Les thèses développées dans cet ouvrage méritent bien-sûr notre intérêt. Néanmoins, visant à expliciter une tendance généralisée, leurs redondances au fil de la lecture auraient méritées d'approcher d'autres perspectives, en s'attachant peut-être davantage aux pratiques militantes et en envisageant un découpage thématique.

Hervé Chalton.

(1) Eliane GUBIN, Catherine JACQUES, Florence ROCHEFORT, Brigitte STUDER, Françoise THEBAUD, Michelle ZANCARINI-FOURNEL (dir.), Le siècle des féminismes, Paris, Editions de l’Atelier, 2004, 463 p, 27 euros.

 

Sandrine TREINER (dir.), Le Livre noir de la condition des femmes, Paris, XO Editions, 2006, 777 pages.
Margaret MARUANI(dir.), Femmes, genre et sociétés, Paris, La Découverte, 2005, 480 pages.
juillet 2006*

Après les livres noirs du communisme, du colonialisme, de la psychanalyse, voici le livre noir de la condition des femmes. Et il y a en effet beaucoup à dire sur cette question, d’autant que le champ couvert par ce livre est le monde ! Bien que certaines scientifiques, Maryse Jaspard ou Catherine Marry, Margaret Maruani ou Françoise Héritier, se soient laissées enrôler dans cette entreprise, il n’est en rien une « somme scientifique » comme il est dit dans l’introduction. Il n’est pas non plus « une fresque du temps présent », ou alors une fresque impressionniste, vue à travers les yeux de la coordinatrice de l’ouvrage, Sandrine Treiner, qui se présente comme historienne de formation, écrivaine et journaliste (elle anime sur FR3 « Un livre, un jour »). On a donc droit à beaucoup d’informations sur la situation des femmes en pays musulman (parfois on se contente de reprendre un article du Monde, p.74-79, pour évoquer la recrudescence des violences sexuelles dans les familles palestiniennes de Cisjordanie et de Gaza bouclées par l’occupant israélien) ou sur l’importance des crimes d’honneur dans les communautés musulmanes d’Europe, sans parler des mariages forcés. Dans sa contribution sur « Les viols dans le monde » (p.188-196) S. Treiner n’hésite pas à écrire que le problème du viol est fondamentalement de « nature ethnographique » (p.195) : « le viol n’est rien d’autre que la manifestation de la persistance d’une représentation archaïque et fondamentalement inégalitaire des hommes et des femmes »… remarque particulièrement malvenue, alors qu’elle vient d’évoquer aux lignes précédentes « les agressions quotidiennes subies par les femmes dans certains pays du monde musulman ou en Afrique sub-saharienne ». Surnagent de ce volumineux ouvrage peu de contributions utiles, celle d’Isabelle Attané sur « les femmes manquantes en Asie », les filles continuant à être éliminées à la naissance ou avant, ou celle de deux journalistes sur les meurtres de femmes à Ciudad Juarez, à la frontière mexicano-américaine. Odon Vallet, le célèbre historien des religions, s’est fourvoyé dans cette entreprise, de même que Françoise Gaspard.
Si on veut connaître l’état des savoirs sur la question des femmes, en France seulement il est vrai, il vaudra mieux se reporter au livre coordonné par Margaret Maruani, sociologue, directrice de la revue « Travail, genre et société ». Les contributrices (ou contributeurs) ne sont pas moins de 60, faisant le point sur les questions du corps, de la famille, du travail, du vote et de la parité en politique. Ainsi, pour nous en tenir à quelques exemples, Catherine Marry et Sylvie Schweitzer expliquent que, certes depuis les années 1960, les filles accèdent en grand nombre à l’université, mais dans des filières plus littéraires que scientifiques, et donc à l’arrivée sur le marché du travail, elles ont de moins bonnes carrières que les hommes bien qu’elles aient fait de meilleures études. De même, Sylvie Cromer remarque que malgré les revendications des années 1970 pour une éducation sans préjugés, « la différenciation sexuée est mise en œuvre dès le plus jeune âge et renforcée au cours de l’enfance » (p.192 sq.). Quant à la sociologue Isabelle Puech, elle est frappée par le fait que les tâches domestiques sont encore prises en charge à 80% par les femmes… malgré les 35 heures (« Le non partage du travail domestique », p. 176-183). Des contributions multiples et fines, accompagnées de bibliographies à jour, une réflexion aussi sur les concepts (le genre) font de ce livre un véritable instrument de travail. On a du mal à comprendre pourquoi certaines des savantes contributrices de ce livre se sont égarées dans le « Livre noir ».

Salles Jean-Paul.

 

Fabrice VIRGILI, La France « virile ». Des femmes tondues à la Libération , Paris, Payot, 2000, 392 p., 22 €. Mars 2010*

Mots clés : Femmes - violences en temps de guerre.

Dans les Balkans, au cours des guerres qui ont ensanglanté les pays de l'ex-Yougoslavie, les diverses armées ont systématiquement violé les femmes des régions conquises. Le viol était utilisé comme une arme pour imposer la suprématie d'une ethnie. De même en Birmanie, d'après notamment Le Nouvel Observateur (octobre 2004), les généraux laissaient leurs soldats violer les femmes des zones où vivent les minorités ethniques pour imposer leur politique de « birmanisation ». En 2009, un rapport de Human Rights Watch mettait à jour les milliers de viols perpétrés par les soldats de l'armée régulière de la République démocratique du Congo. Même les GI's américains, en 1944-45, ont commis des viols, 2500 en Grande-Bretagne, 3500 en France, 11.000 en Allemagne, sans comparaison cependant avec les viols commis par les troupes soviétiques dans les territoires qu'elles venaient de libérer du nazisme.

Quant aux violences infligées aux femmes en France au moment de la Libération , les femmes tondues, les faits sont désormais bien connus. Parmi plusieurs études, celle de Fabrice Virgili, issue d'une thèse, nous permet de faire le point. De nombreuses femmes furent arrêtées à la Libération , par d'authentiques résistants ou plus souvent par des résistants de la dernière heure. Accusées d'avoir entretenu des relations sexuelles avec des Allemands, beaucoup seront tondues. Combien ? Sans doute autour de 20.000. Peu de départements y ont échappé, il y eut des « tontes » dans 80 préfectures. La plupart du temps, l'événement était quasi officiel, en présence des nouvelles autorités. La punition avait lieu publiquement, la femme était tondue au milieu des siens. Le châtiment fut spectacle, la mise en scène était souvent la même. La femme était dénudée, promenée dans les rues, son corps souvent marqué d'une croix gammée tracée au goudron. Parfois elle reçoit une fessée, mais est très rarement violée. On pratique plutôt un enlaidissement de son corps, en lui coupant les cheveux. Déjà la tonte, au Moyen Age, était le châtiment de l'adultère. En tondant la femme, on fait disparaître « l'arme du crime », les cheveux, un des principaux moyens de séduction. Beaucoup de femmes tondues quittent la ville, certaines se suicident, d'autres se cachent. Ainsi, en septembre 1983, les gendarmes découvrent « la recluse de Saint-Flour », une femme qui se cachait depuis… 39 ans !

La tonte a plusieurs significations. Cette violence exercée ensemble contre la complice de l'ennemi est une affirmation collective qui permet de retrouver son unité. Mais c'est aussi l'exigence d'une pureté retrouvée, avec cette idée que l'ennemi souille. Le métissage du vainqueur et du vaincu (il y aurait eu 200.000 naissances de ces relations entre soldats allemands et femmes françaises) est perçu comme le germe de la disparition de la nation (cet argument a été avancé par les partisans de l'avortement quand les femmes du Nord de la France ont été violées par les soldats allemands en 1914). Finalement la foule rejoue un combat dont elle a été absente, sans faire couler de sang… mais au prix de combien de souffrances. La victoire ne serait pas complète si, en même temps que le territoire, il n'y avait pas reprise en main du corps de la femme, reprise en main de sa sexualité.

N.B. Dans son livre Les femmes, actrices de l'histoire. France, 1789-1945 (Paris, Sedes, Collection Campus, 1999), Yannick Ripa fait un commentaire de la photographie de Robert Capa, « La tondue de Chartres », pp. 169-172.

Salles Jean-Paul

 

Michelle ZANCARINI-FOURNEL, Histoire des femmes en France, XIXe-XXe siècles, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005, 254 p., 15 euros. juin 2006*

Cet ouvrage, paru dans une collection didactique, se présente comme un manuel sur une question profondément renouvelée par la recherche depuis une trentaine d'années. L'auteure connaît parfaitement son sujet et nous donne quelques excellentes synthèses sur la formation des filles, l'emploi des femmes ou encore la lutte pour le droit à la contraception et à l'avortement. De même elle revient avec finesse sur "Femmes et religion au XIXe siècle", question complètement oubliée par Michèle Riot-Sarcey dans son Histoire du féminisme (La Découverte, "Repères", 2002). Elle fait aussi un rappel utile de la lutte des femmes françaises pour obtenir le droit de vote, faisant revivre une pionnière oubliée, Hubertine Auclert, et n'omettant pas d'évoquer la tenace opposition du Sénat et du Parti radical, responsables de l'incroyable retard de la France en la matière. La galerie de portraits de femmes présentée en fin de volume est bien intéressante, mais la chronologie trop succinte.
De même, la place accordée aux "filles voilées", question expédiée en 2 pages (p.127-128) est faible, et le mutisme de l'auteure sur la prostitution quasi total. On retrouve cette carence dans la bibliographie, où ni le livre pionnier d'Alain Corbin (Les Filles de noce, Aubier, 1978), ni celui, plus récent, de Lilian Mathieu (Mobilisations de prostituées, Belin, 2001) ne sont cités. Et pourtant, le débat est vif sur cette question, opposant les abolitionnistes (voir Gisèle Halimi, "L'esclavage sexuel, pépère et labellisé", Le Monde, 31 juillet 2002), et ceux, ou celles, qui réclament la liberté de se prostituer (voir entre autres, la position de Catherine Millet dans le Nouvel Observateur, 20-26 février 2003). Nous nous permettrons aussi de regretter que l'auteure n'aborde pas la question des toilettes féminines, et de la mode, si importante dans le pays qui a inventé la haute couture. C'est à l'époque du Second Empire, grâce aux encouragements de l'Impératrice Eugénie, qu'apparaissent à Paris les premiers grands couturiers et que sont "inventées" les mannequins (voir Philippe Perrot, Les dessus et les dessous de la bourgeoisie, Fayard, 1981, ou du même, Le corps féminin aux XVIIIe-XIXe siècles, Seuil, Points-Histoire, 1984).
Il n'empêche que ce livre rendra de grands services et ne pourra qu'encourager les enseignant(e)s à traiter d'une question qui suscite l'enthousiasme dans les amphithéâtres.

Jean-Paul Salles.

 

Howard ZINN, En suivant Emma. Pièce historique sur Emma Goldman, anarchiste et féministe américaine , Marseille, Agone, collection Marginales, 2007 (2002 pour l'édition originale), 176 pages, 15 euros. février 2008*

En parallèle à ses ouvrages strictement historiques (l'incontournable Une histoire populaire des Etats-Unis , dont quelques extraits ont d'ailleurs été joints en annexes pour mieux comprendre le contexte) ou de ses témoignages plus politiques ( L'impossible neutralité , chroniqué sur ce site), l'universitaire étatsunien Howard Zinn a également écrit des pièces de théâtre, sur Karl Marx ( Karl Marx, le retour ) et ici sur Emma Goldman, reflétant ainsi les deux influences majeures de sa pensée politique, marxisme et anarchisme. Initialement écrite au milieu des années 70, et montée dans la foulée, En suivant Emma a connu par la suite un certain nombre d'ajouts, pour aboutir à la version publiée par les éditions Agone. Extrêmement fluide et didactique, elle s'articule en deux actes, le premier courant des débuts d'Emma Goldman comme travailleuse à la tentative d'assassinat de l'agent patronal Frick par Alexander Berkman, le second de la condamnation de ce dernier au meeting contre l'entrée en guerre des Etats-Unis en 1917, qui conduisit à l'expulsion de Goldman et Berkman. On regrettera donc que Zinn n'ait pas souhaité prolonger la pièce jusqu'à la mort de Goldman, délaissant en particulier l'expérience des deux camarades en Russie soviétique, d'autant que le texte n'est pas d'une longueur démesurée. Toutes les scènes, concises, ne lassent absolument pas le spectateur, et donnent un portrait d'Emma Goldman très fidèle, très humain, exposant les grands axes de son engagement politique et faisant le portrait des personnes qui ont marqué sa vie (outre Berkman, Brent Reitman, Johann Most, Almeda Sperry). Une ouverture ou un complément idéal à l'autobiographie de cette figure de l'anarchisme, rééditée en 2002 par les éditions Complexe, sous le titre « L'Epopée d'une anarchiste. New-York 1886- Moscou 1920 », avec une bibliographie et une postface de Cathy Bernheim et d'Annette Lévy-Willard (voir le compte rendu de Georges Ubbiali dans Dissidences n°14/15, première série, octobre 2003-janvier 2004, p. 115).

Jean-Guillaume Lanuque

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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