- 1936 et les années du Front populaire. Avant propos de Serge WOLIKOW. Texte de Jean VIGREUX, IHS-CGT, 2006.

- 1936. Le sursaut du monde ouvrier , Paris, Lutte ouvrière, 2006, 127 p

- Tal BRUTTMANN, Laurent JOLY, La France antijuive de 1936. L’agression de Léon Blum à la Chambre des députés, Sainte-Marguerite-Sur-Mer, Editions des Equateurs, 2006, 238 p, 18 euros.

- Jean-Louis CRIMON, Oublie pas 36, Bordeaux, Le castor astral, 2006

- Jacques DANOS, Marcel GIBELIN, Juin 36 , Paris, Les bons caractères, 2006, 316 p

- Fernando FERRONE, Le Front populaire en France à travers le discours des minorités de gauche (1934-1938), Master 1 d’histoire contemporaine, sous la direction de Serge Wolikow, Université de Bourgogne, 2005, 134 p

- Daniel GRASON, René MOURIAUX, Patrick POCHET (coord.), Eclats du Front populaire, Paris, Syllepse, 2006, 230 p. 18 euros.

- Jacques KERGOAT, La France du Front populaire, Paris, La Découverte, 2006.

- Patricia LATOUR, Le 36 des femmes, suivi de Bordier Roger, Le peuple de 36, Paris, Le Temps des cerises, 2006.

- Jean-Michel LETERRIER, Sous l’usine, la plage. A la conquête du temps libre !, Kremlin-Bicêtre, Editions Les Points sur les i, 2005, 95 pages.

- Michel MARGAIRAZ, Danielle TARTAKOWSKY, «  L’avenir nous appartient », une histoire du Front populaire, Paris, Larousse, 240 p., 2006, 35 euros.

- Jean-Paul SALON, Au temps du Front populaire , Périgueux, Edition de la Lauze, 2005

- Pierre SCHILL, 1936. Visages et figures du Front populaire en Moselle , Metz, éditions Serpenoise, 2006

- Léon TROTSKY, Où va la France ? Textes sur la situation française de 1934 à 1938 , Pantin, Les Bons Caractères, collection Classiques, 2007, 264 pages, 12,50 euros

- Xavier VIGNA, Actions ouvrières et politiques à l'usine en France dans les années 1968, Thèse d'histoire, sous la direction de M. Zancarini-Fournel, Université de Paris VIII, 2003, 712 p

 

 

 

 

1936 et les années du Front populaire. Avant propos de Serge WOLIKOW. Texte de Jean VIGREUX, IHS-CGT, 2006. octobre 2006*

La CGT ne pouvait pas faire moins que de participer à la commémoration de l’anniversaire du Front populaire. Sous une couverture qui laisse pressentir une bande dessinée, se cache en fait un livre dont la vertu première est l’appareil iconographique. En effet, le choix a été fait non d’un livre explicatif sur le Front populaire, mais d’un ouvrage centré sur la photographie. Le texte, convenu, de l’universitaire Jean Vigreux est donc réduit au minimum, plus pour contextualiser l’évènement que pour expliquer quoi que ce soit. Entre les différentes sections ont été insérées les paroles de quelques chansons illustratives du Front populaire. On ne s’étonnera donc pas que le texte soit particulièrement lisse et sans surprise. L’attitude du PCF (Le « Il faut savoir terminer une grève » de Thorez) n’est pas évoquée, la non intervention de Blum en Espagne se lit entre les lignes, les morts de Clichy ne sont pas mentionnés, bref, c’est un aperçu très « consensuel » du Front populaire qui est donné à lire.
Le rôle de la CGT elle-même dans le cours des évènements est à peine évoqué, si ce n’est pour rappeler le mot de Jouhaux sur la victoire qu’ont constituée les accords Matignon. Mais le fait que les dirigeants cégétistes aient usés de toute leur légitimité pour limiter les grèves (par exemple dans les services publics, comme l’évoque Georges Lefranc, dans son Histoire du Front populaire, Payot, 1965, p.149, bien placé pour observer cette attitude) n’est pas mentionné. Restent des photographies et des illustrations dont certaines sont méconnues, voire inédites. Un livre qui donne l’impression que la centrale s’est sentie obligée de participer à l’anniversaire du Front populaire, mais sans s’en donner réellement les moyens, ni a fortiori en pensant sérieusement sa manière de le faire, des images là où l’évènement nécessitait de la compréhension et de l’analyse.

G.U.

 

1936. Le sursaut du monde ouvrier , Paris, Lutte ouvrière, 2006, 127 p. janvier 2007*

A mi chemin entre une grosse brochure et un petit livre, il faut signaler l'intérêt de cet opuscule, dans le cadre des célébrations du 70 e anniversaire du Front populaire. Sous l'égide de Lutte ouvrière, ce texte ne prétend nullement faire œuvre d'historien, car il s'agit clairement d'un texte engagé, à visée pédagogique. Pour autant, il tranche nettement avec une bonne partie de la prose militante éditée sur ce sujet, notamment en raison de l'aperçu international qu'il offre. A l'encontre d'une littérature centrée uniquement sur la dimension hexagonale de l'année 36, ce court texte offre au contraire une perspective ouverte sur les exemples étrangers. Bien sûr le Front populaire français constitue la plus grosse partie du document, avec notamment deux chapitres consacrés à des dimensions peu mises en avant, le front populaire et les femmes (ou l'absence de politique), ainsi que le Front populaire et les colonies (où la poursuite de la politique coloniale la plus classique). Mais le texte s'ouvre par le rappel du soulèvement ouvrier autrichien en 1934, l'insurrection des Asturies la même année, les procès de Moscou en 1936 ou encore la guerre civile espagnole, autant d'aperçus d'un grand intérêt, permettant d'insérer le mouvement gréviste français dans un contexte beaucoup plus large. Si l'on peu regretter que les autres exemples mobilisés (Belgique, Grande Bretagne, Pologne, Grèce, Yougoslavie, ) soient trop réduits pour ressembler à autre chose qu'une esquisse, en revanche, on retiendra l'excellent et ultime chapitre consacré au mouvement ouvrier américain face à la politique rooseveltienne du New Deal et à l'émergence d'un syndicalisme de lutte de classes. Si l'attitude de la direction du CIO est présentée de manière assez caricaturale (ses dirigeants créant un nouveau syndicat pour pouvoir mieux trahir les intérêts ouvriers), il n'en reste pas moins que ce document suscite une curiosité pour des aspects souvent négligés des luttes de classes internationales de cette période.

Georges Ubbiali

 

 

Tal BRUTTMANN, Laurent JOLY, La France antijuive de 1936. L’agression de Léon Blum à la Chambre des députés, Sainte-Marguerite-Sur-Mer, Editions des Equateurs, 2006, 238 pages, 18 euros. octobre 2006*

En France, 1936 et le « moment Front populaire » ne furent pas seulement des mois d’espoirs, de combats, de conquêtes d’espaces de plus grande égalité, tous phénomènes dont les différents enjeux sont mis en perspective de si savantes manières par un certain nombre d’études, en cette année du 70e anniversaire de sa naissance (voir les recensions sur notre site). Ce fut également, en contre point, l’exacerbation du sentiment nationaliste et la radicalisation des forces antisémites. Comme l’énonce si bien l’historien Ralph Schor, le Front populaire « sembla en effet incarner toutes les appréhensions et les hantises de l’extrême droite antisémite. La formation du gouvernement Blum, la politique qu’il suivit et, plus encore, les intentions qu’on lui prêta furent interprétées par les antisémites, unanimes », comme l’expression la plus pure de la dictature juive. Le 6 juin 1936, soit, au jour près, deux ans et quatre mois après l’émeute du 6 février 1934 ressentie par le peuple comme fasciste, un député de l’Ardèche, Xavier Vallat, s’en prend, du haut de la tribune de l’Assemblée nationale, au tout nouveau président du Conseil, Léon Blum : « Pour la première fois, ce vieux pays gallo-romain sera gouverné par un juif ». L’ouvrage des deux auteurs, jeunes historiens spécialistes des rapports entre l’Etat et l’antisémitisme, est construit autour de cette séance scandaleuse de l’Assemblée. Cet événement emblématique, survenu au sein de la Représentation nationale, leur permet, par ricochets successifs, de prendre le pouls de la société française et d’en déterminer ainsi le degré de fièvre antijuive. Notons que cet ouvrage paraît dans une petite maison d’édition de province, dont il faut saluer le courage éditorial d’oser publier des livres d’histoire politique.
En 1936, Vallat est déjà une figure de la droite parlementaire : il a 44 ans et il est le vice-président de la commission d’enquête sur l’affaire Stavisky qui ébranla le monde politico-financier de la IIIe République deux ans auparavant. C’est un réactionnaire fier de l’être, un des dirigeants de la puissante Fédération nationale catholique, un combattant anti-maçonnique car son activité politique est « essentiellement dominée par son engagement en faveur de la liberté de l’enseignement » et donc contre « l’école sans Dieu ». Son antisémitisme affleure ici ou là, dans certaines de ses interventions, mais il n’apparaît pas, encore, comme un antisémite forcené. Par contre, c’est le meilleur orateur de cette droite qui siège sur les bancs de l’Assemblée. Léon Blum, lui, a 64 ans. Dreyfusard actif, partisan de Jaurès puis de l’Union sacrée lors de la guerre de 1914-1918 (il sera même chef de cabinet de Marcel Sembat, ministre des Travaux publics, de 1914 à 1916), il prend la tête de l’opposition à la transformation de la SFIO en un parti communiste, lors du congrès de Tours en décembre 1920. Partisan de l’exercice du pouvoir, mais non de sa conquête violente, il devient la figure emblématique et le chef moral de la SFIO dans les années trente. Son opposition résolue au bolchévisme-léninisme n’empêche nullement toutes les forces réactionnaires, conservatrices et d’extrême droite, de se focaliser sur sa personne. Léon Blum devient, dans ces années-là, pour reprendre ses propres paroles, « l’homme le plus insulté de France ». Insulté par écrit, comme par l’historien royaliste Pierre Gaxotte pour qui Léon Blum « incarne tout ce qui [me] révulse le sang et [me] donne la chair de poule. Il est le mal, il est la mort », ou insulté par d’innombrables caricatures, dont les plus symptomatiques de la haine que Léon Blum suscitait sont celles où il est travesti en femme. Cette haine surgit au grand jour, quatre mois avant la déclaration ministérielle du nouveau président du conseil, le 13 février 1936 : Léon Blum est agressé et frappé par des royalistes venus aux obsèques du maurassien Jacques Bainville, autre historien.
L’apostrophe de Vallat vaut symptôme car celui-ci se vante, dans les échanges qui suivent son énonciation, « de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas » (p. 67). Cette expression semble faire partie de toute bonne rhétorique d’extrême droite, puisqu’elle court de Drumont en 1895 à Le Pen dans les années 1990. La presse favorable au Front populaire dénonce la provocation et cette « offensive brutale et répugnante de la droite fasciste » (L’Humanité, 7 juin 1936), alors que les journaux de droite approuvent cette agression verbale, ou bien la déplorent en termes plus ou moins vifs. Par contre, dans l’opinion publique, du moins celle qui va prendre la plume pour s’adresser au député (254 lettres, conservées aux Archives municipales de Lyon), ce qui domine, et largement (238 sur 254), c’est un enthousiasme frénétique, une exultation d’avoir entendu, enfin, la « vérité » sur l’influence juive aux plus hauts sommets de l’Etat. Cette collection de « paroles françaises » issues en très grande majorité de la classe moyenne (enseignants, avocats, médecins etc.) occupe la seconde partie de l’ouvrage. Xavier Vallat devient le héros d’une France prête à accepter « douze Hitler plutôt qu’un Blum », selon l’aphorisme de l’écrivain Céline (p. 128). Afin de ne « pas devenir le dépotoir des juifs de Palestine » (p. 155), la France doit être conduite « par des fils de ces paysans qui depuis deux mille ans cultivent notre terre et la défendent » (p. 152). La lecture de ces échantillons haineux prouve que la propagande antisémite, avec tous les thèmes qui fleurissent dans la presse spécialisée depuis des décennies, s’est enracinée dans des franges importantes de la société française, surtout si l’on prend en compte le fait que beaucoup de ceux qui partagent cette idéologie ne possèdent pas d’acquis culturels assez stables pour oser s’adresser à un parlementaire.
Cet événement eut des suites que l’on connaît – Xavier Vallat devint en mars 1941 commissaire général aux questions juives, avant d’être arrêté en août 1944 et condamné en 1947 à 10 ans de prison – et d’autres qui se laissent aisément deviner. En effet, ces « antisémites moyens » des années trente, que Vallat (avec d’autres) « libéra » de leur haine enfouie sous le masque des conventions démocratiques, comment ne pas imaginer ce qu’ils firent, une fois qu’un régime politique, celui de Vichy, leur eut permis d’agir au lieu de simplement écrire ?

Christian Beuvain

 

 

Jean-Louis CRIMON, Oublie pas 36, Bordeaux, Le castor astral, 2006 octobre 2006*

L’écriture de ce roman dont le titre sonne comme un mot d’ordre, le point d’exclamation en moins, s’inscrit dans un triple registre. Il s’agit à la fois d’un acte de mémoire, d’un roman d’initiation et, enfin, de l’expression d’une fidélité. Acte de mémoire car l’auteur, journaliste à France Culture, se révèle également le narrateur de l’histoire, son histoire. De quoi s’agit il en effet ? Elle raconte le parcours d’un jeune fils d’ouvrier, premier bachelier de sa famille à la fin des années 60, ce qui naturellement fait la joie de ses parents. Lesquels parents le verraient bien passer un quelconque concours administratif. Mais c’est pour un autre choix qu’il opte. Celui de faire des études de philosophie, tout en travaillant à la Ruche, une entreprise coopérative de distribution d’aliments. C’est à cette occasion que se déroule son initiation, par l’intermédiaire de Luis, un réfugié espagnol et cégétiste de base. Par cette rencontre improbable, le jeune étudiant va se sensibiliser rapidement à la cause ouvrière, à l’organisation, ainsi d’ailleurs qu’à la culture ouvrière. Luis l’emmène chez lui et lui fait découvrir toute une littérature, littérature de lui inconnue, qui la culture scolaire ignore et méprise. Il s’agit de cette littérature prolétarienne, nourrie d’auteurs comme Julles Vallès, Neel Doorf, Charles Louis Philippe, Poulaille (en premier lieu) et bien d’autres encore. La fréquentation de Luis n’est pas purement littéraire. Elle s’accompagne également d’une conversion du regard politique. L’étudiant d’une famille catholique, pas franchement conservatrice va découvrir l’univers syndical, ses symboles, ses luttes, son organisation. C’est là par exemple qu’il découvre le poids comparé de Juin 36 et de Mai 68 dans la conscience ouvrière, au détriment de la geste estudiantine de Mai. Luis lui fera lire les journaux de l’époque, en particulier le Cri du peuple, l’Humanité ou encore le Populaire, dont de longs extraits sont reproduits. Luis le conscientisera également à la cause républicaine espagnole (on retiendra d’ailleurs que des extraits de discours de Franco en disent plus long que bien des proclamations sur la nature fasciste du régime). Ces extraits confèrent une nature particulièrement réaliste au récit en cours. Le travail de nuit pour payer ses études, qui se déroulent le jour ne durera qu’un temps, car le narrateur est licencié. Après un voyage en Suède et quelques vacations de maître auxiliaire de philosophie, il trouve un poste de journaliste. De manifestant régulier, il va désormais couvrir avec régularité les manifestations. Et pas seulement les manifestations ouvrières, puisque dans un journal régional, tout est sujet à reportage, même les départs pour Lourdes. Pour autant, le narrateur se pense toujours comme un ouvrier, un ouvrier des mots désormais. Loin de renier le cadeau d’adieu (Le manifeste du parti communiste) que lui a offert Luis lors de son départ de la boîte, il revendique fièrement la phrase qui sert de titre à ce livre qui se lit avec plaisir. Même si l’époque a changé, constate le narrateur dans le chapitre final, les valeurs de solidarité continuent de l’animer. Souhaitons que Crimon parvienne à convaincre quelques lecteurs de cette ambition.

G.U.

 

Jacques DANOS, Marcel GIBELIN, Juin 36 , Paris, Les bons caractères, 2006, 316 p. janvier 2007*

Publié la première fois par les éditions ouvrières en 1952, ce livre avait fait l'objet d'une réédition chez François Maspero, dans la petite collection, en 1972, puis à La Découverte en 1986. Depuis de nombreuses années, cet ouvrage de deux témoins engagés n'était plus disponible. Les éditions Les bons caractères ont su saisir l'occasion du 70 e anniversaire du Front populaire pour proposer cette publication à un nouveau public, ce dont il faut les féliciter. Militants à l'extrême gauche du Parti socialiste, les deux auteurs ont été des acteurs du mouvement dont ils rendent compte. Pour autant, à la fois le temps écoulé entre la période d'écriture et celle de publication, de même que l'appui sur de larges sources (tracts, presse, journaux d'entreprises, compte rendu d'assemblées générales) donnent un caractère très documenté à ce livre. Clairement situé dans une perspective révolutionnaire (au même titre que le livre de Daniel Guérin*), Juin 36 met l'accent sur la surprise générale qu'a constitué la virulence du mouvement gréviste. Grâce à la dynamique des occupations d'usines, une nouveauté radicale, alors que personne n'avait soupçonné une telle vague, une grande partie de la classe ouvrière s'est lancée dans ce qui fut la plus importante grève du siècle dans l'hexagone. Danos et Gibelin rapportent avec fidélité les positions des différents partis ouvriers, en premier le PCF, qui sont loin d'être favorables au mouvement gréviste comme une légende l'a longtemps laissé penser. Si le Front populaire a marqué au fer rouge les consciences populaires comme une période d'avancées sociales sans précédent, c'est d'abord et avant tout par le mouvement spontané des ouvriers eux-mêmes et non pas le résultat de la politique gouvernementale, reposant sur un programme nettement plus modéré. Ayant stoppé leur élan gréviste, confiants dans la politique du gouvernement, finalement, les ouvriers seront défaits, une grand partie des acquis rognés tandis que la marche à la guerre apparaîtra inéluctable après l'ultime sursaut de la grève du 30 novembre 1938. En mettant fortement l'accent sur le mouvement gréviste, en offrant une documentation de première main, ce livre fait partie des lectures incontournables sur cette période clé de la vie politique française. Le lecteur intéressé trouvera par ailleurs sur notre site www.dissidences.net une note de synthèse, proposée par Vincent Chambarlhac, sur d'autres ouvrages concernant le Front populaire.

Georges Ubbiali

* Guérin Daniel, Front populaire, révolution manquée , Paris, Babel, 1999.

 

Fernando FERRONE, Le Front populaire en France à travers le discours des minorités de gauche (1934-1938), Master 1 d’histoire contemporaine, sous la direction de Serge Wolikow, Université de Bourgogne, 2005, 134 p. août 2006*

Ce mémoire constitue la première étape programmatique d’une recherche à développer. Son intérêt est évident pour les lecteurs de Dissidences, même s’il faudra patienter encore un peu pour lire de premiers résultats. Dans l’attente, six chapitres cernent le sujet, sur la base de la littérature existante, le septième développant un aperçu des résultats, à partir d’un dépouillement de la revue communiste oppositionnelle Que faire ? pour la seule année 1935.
L’auteur, brésilien d’origine, ce qui l’amène à commencer son mémoire par une interrogation sur la nature actuelle du gouvernement PT de Lula (et à conclure par sa nature de Front populaire moderne), se propose donc d’étudier la manière dont quatre minorités révolutionnaires ont apprécié la dynamique du Front populaire. Ces quatre minorités sont le courant syndicaliste révolutionnaire regroupé autour de Pierre Monatte et de sa revue La révolution prolétarienne, les trotskystes avec La Vérité, les pivertistes de la Gauche révolutionnaire, puis du PSOP et les oppositionnels communistes regroupés autour de la revue Que faire ?.
Si tous expriment une défiance envers la dynamique du Front populaire (FP), mettant l’accent sur le mouvement des masses au détriment des accords de sommets, seuls les deux premières composantes sont indépendantes des partis promoteurs du Front populaire. C’est d’ailleurs un riche aperçu des positions de la revue éditée par André Ferrat qui parachève ce travail. Autour de quatre thèmes, sur la seule année 1935, les problèmes politiques de la critiques du FP, de l’appréciation du tournant stratégique de l’Internationale communiste durant l’année 35, de la question du positionnement face à la guerre (thème qui suscite des positions très éclatées au sein du comité de rédaction), et enfin des rapports à entretenir avec les autres groupes, en particulier les trotskystes, sont abordés.
Plusieurs sources documentaires (BDIC, Cedias, bibliothèque de sciences po, OURS), mais pas le CERMTRI, serviront à alimenter la poursuite du travail. On retiendra la précieuse bibliographie qui comporte plusieurs maîtrises anciennes et méconnues : celle de Thomas J.-J. sur l’histoire du groupe Que faire ?, Rennes, 1978 et celle de Labat D. sur la Gauche révolutionnaire, Paris X, 1974. Les quelques péchés véniels, erreur sur les nom (Treins au lieu de Treint, Krigel au lieu de Kriegel), une expression française qui aurait mérité relecture, seront vite oubliés si le plat de résistance à venir ressemble à ce qui est annoncé par cette première étape.

G.U.

 

 

Daniel GRASON, René MOURIAUX, Patrick POCHET (coord.), Eclats du Front populaire, Paris, Syllepse, 2006, 230 p. 18 euros. septembre 2006*

Un ouvrage un peu « patchwork » qui ouvre des pistes dans des domaines laissés souvent en friche, parmi la masse déjà considérable de livres parus sur cette période. Ces derniers sont d’ailleurs mis en perspective dans la note introductive de René Mouriaux*, tandis qu’en fin de parcours, une bibliographie sélective liste les seules anthologies. Sous cet angle, le livre rassemble lui-même des textes de référence souvent épars ou cités très partiellement dans les autres : la présentation de 1935 du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA), le pacte d’unité d’action (1934) et la plateforme d’action commune SFIO-PCF (1935), le programme du Rassemblement populaire avec ses considérants (ces derniers ne figuraient pas dans le document publié dans le hors-série de ce printemps 2006 de L’Humanité) , et la liste des 99 organisations constituantes, les statuts de la CGT réunifiée, les accords de Matignon, auxquels il faudrait ajouter la lettre, contemporaine, de Blum à Jouhaux s’engageant – par écrit donc - pour le vote des lois sociales. Il comporte une chronologie détaillée qui intègre l’extrême gauche, les femmes (auxquelles un chapitre un peu court - comme celui sur l’antifascisme - est consacré, dû à Madeleine Peytavin, centré sur les femmes salariées) et le culturel (venant illustrer « l’air du temps » de Nicolas Bénies), note elle-même accompagnée d’une biblio-discographie propre où on aurait aimé voir citer le chapitre11 « Le mouvement culturel » de La France du Front populaire de J.Kergoat ( réédité cette année en poche par La Découverte, voir sa recension sur notre site), qui aborde le même thème sous un angle plus institutionnel.
Dans ces « Approches transversales » et/ou sectorielles, une note est consacrée aux enseignants par Loïc Le Bars qui complète ainsi son ouvrage sur La Fédération Unitaire de l’Enseignement (Ed. Syllepse. 2005) qui s’arrêtait évidemment à 1935, date de l’unification avec la FGE. Si le secteur public n’a pas participé aux grèves de 36, il n’en reste pas moins que les enseignants ont joué un rôle important dans la gestation du front populaire par l’intermédiaire du Syndicat national des instituteurs (SNI). Les instituteurs exerçaient d’ailleurs souvent des responsabilités interprofessionnelles dans les Unions locales (UL) et Unions départementales (UD) de la CGT. Les « Approches locales » qui constituent l’autre moitié de l’ouvrage sont encore pionnières (bien que nombre de travaux universitaires, hélas non publiés, existent maintenant), même si on peut rappeler l’article du Mouvement Social de janvier 1966 sur les manifestations du 12 février 34 en province, que republie d’ailleurs Antoine Prost dans son recueil Autour du Front populaire (Seuil, 2006). Ces approches ont le mérite de « descendre à la base », d’incarner concrètement l’événement et de manifester la diversité d’un mouvement que l’approche habituelle, de surplomb, a tendance à estomper. Ainsi, grâce à un ensemble d’articles sur la banlieue parisienne (banlieue ouest, qui n’oublie pas les immigrés, et Nanterre, illustré de photos inédites) et sur Marseille (extrait de Midi rouge, ombres et lumières, Les années de crises (1930-1940), de Robert Mencherini, chez Syllepse (2004), volume 1 d’une trilogie sur la cité phocéenne et les Bouches-du-Rhône, couvrant les années 1930 à 1950), on comprend mieux et plus directement ce que « lame de fond » veut dire. On ne peut que souhaiter la publication d’autres monographies de ce type.

* Mais pourquoi classer Danos et Gibelin parmi les pivertistes, et non parmi les trotskistes ? Gibelin était un des dirigeants du PCI en 1952 au moment de la 1ère parution de Juin 36. A la rigueur le qualificatif s’appliquerait à Daniel Guérin bien qu’il en fut pour une courte période avant de passer de la gauche des pivertistes au trotskisme puis, pour la plus grande partie de sa vie militante, au communisme libertaire dont il se réclamait quand il écrivit son Front populaire, révolution manquée (Julliard, 1963).

Jean Pierre Debourdeau

 

 

Jacques KERGOAT, La France du Front populaire, Paris, La Découverte, 2006. août 2006*

La publication en édition de poche de cette étude parue en 1986 est une excellente initiative. En effet, le livre de ce militant de la LCR, ainsi que le rappelle la quatrième de couverture, figure dans le « peloton de tête » des meilleurs ouvrages disponibles sur le Front Populaire (voir l’article de Vincent Chambarlhac, « Le Front populaire. Remarques bibliographiques autour d’une commémoration » sur notre site). Il s’agit de la réédition à l’identique de l’original, car l’auteur est mort entre temps (29 juillet 1999). La thèse de Jacques Kergoat n’est pas nouvelle, en ce sens que l’auteur reprend celle du courant trotskyste, à savoir que l’expérience du Front populaire tourna le dos à la perspective révolutionnaire, alors que la période l’était. Trotsky lui-même et quelques autres après lui (en particulier Daniel Guérin) ont déjà conduits la démonstration. Ce n’est donc pas sur cet aspect que le livre est précieux, mais sur l’extraordinaire matériau accumulé pour expliciter cette thèse.
En effet, si Kergoat concentre une grande partie de son attention aux partis centraux, PCF en premier lieu, SFIO ensuite et, dans une moindre mesure, Parti radical, il n’omet nullement des courants nettement moins connus. Ainsi, la CFTC, les Auberges de jeunesses, la JOC, les minorités révolutionnaires font l’objet de développements d’une grande pertinence. Si la dimension politique est centrale dans le propos, Kergoat n’oublie pas de prendre en compte d’autres dimensions de la période : Ainsi le mouvement culturel fait l’objet d’un chapitre complet. De même, si son attention au mouvement gréviste est décisive, il ne néglige pas les mouvements ruraux, agissant pour partie en sens inverse, tout comme la centralité du mouvement parisien s’accompagne de nombreux aperçus sur les principales villes de province.
La documentation rassemblée se montre fort originale et pour une bonne partie inédite. Elle lui permet de dresser un portrait fort convaincant de cette France du Front populaire, qui ne délaisse aucune des grandes dimensions de ce mouvement populaire. Un livre à (re)découvrir à l’occasion de ce soixante-dixième anniversaire.

Georges Ubbiali

 

 

Patricia LATOUR, Le 36 des femmes, suivi de Bordier Roger, Le peuple de 36, Paris, Le Temps des cerises, 2006. août 2006*

Ce recueil est composé de deux textes de nature différente. Dans un premier temps, Patricia Latour présente la période du Front populaire sous l’angle des femmes. Le bilan de cette période apparaît assez mitigé de ce point de vue. Si effectivement trois femmes siègent dans le gouvernement Blum, comme secrétaire d’Etat d’ailleurs et non comme ministres, pour autant, le droit de vote n’est pas accordée aux femmes. Il faudra en effet, comme chacun le sait, attendre la Libération pour que ce soit le cas. Ce n’est pourtant pas faute d’initiatives parlementaires en ce sens. Depuis le début des années 20, pas moins de cinq votes au Parlement ont, à une large majorité, proposé le vote féminin. Mais à chaque fois, le Sénat, dominé par les radicaux, alliés parlementaires dans le cadre du Rassemblement populaire, a rejeté cette proposition. Les radicaux craignaient en effet que les femmes soient influencées par l’Eglise et votent donc clairement à droite. De mauvaises langues argumentent d’ailleurs que si les femmes avaient eu le droit de vote, le Front populaire n’aurait jamais gagné les élections. Pourtant, la période est marquée par le combat suffragiste, particulièrement virulent à certains égards. Mais comme le reconnaît l’auteure, « les socialistes comme les communistes qui tiennent à ne pas se couper des radicaux ont soigneusement évité le sujet qui fâche en ne l’inscrivant pas dans le programme du Front populaire » (p. 60). Bien que les femmes n’obtiennent pas ce droit, cela ne les a pas empêché de participer aux mouvements de grèves, ainsi qu’il est rappelé.
En un peu plus de soixante dix pages, Patricia Latour dresse donc un état de la question, loin de toute hagiographie et d’autosatisfaction. Son récit est ponctué de portraits de certaines de ces femmes qui ont été actives sur le terrain social et politique avant et au moment du Front populaire. Si l’on y retrouve celles qui ont siégé dans le gouvernement Blum, y figurent également des militantes syndicales, à l’instar de Martha Desrumeaux, la seule femme à avoir participé aux accords Matignon, mais aussi Simone Weil qui a droit à un émouvant portrait. Une série d’environ soixante-dix esquisses biographiques de femmes, dans une optique pluraliste (syndicalistes chrétiennes de la CFTC, militantes socialistes, communistes ou trotskystes, suffragettes, anarchistes), complète ces portraits. Ce bel effort de présentation aurait mérité quelques explications, car aucune indication n’est fournie sur la manière dont cette liste a été élaborée. On regrettera tout autant le fait que pratiquement aucune citation ne soit référencée, et que ce qui aurait pu constituer une synthèse de référence ne soit pas accompagnée d’éléments bibliographiques. La remarque vaut également pour les très nombreuses photographies qui illustrent le texte, et dont les sources, une fois encore, ne sont pas mentionnées.
Il revient dans un second temps à Roger Bordier, écrivain, auteur d’un J’étais enfant en 1936, chez le même éditeur, d’évoquer dans un second texte de nature littéraire le peuple du Front populaire. Très vivante et agréablement écrite, cette partie relève d’une chronique romanesque qui tranche avec la contribution de Patricia Latour.

Georges Ubbiali

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Jean-Michel LETERRIER, Sous l’usine, la plage. A la conquête du temps libre !, Kremlin-Bicêtre, Editions Les Points sur les i, 2005, 95 pages. août 2006*

Préfacé par Bernard Thibault, secrétaire de la CGT, cet ouvrage vaut essentiellement par les photographies qui y sont reproduites, certaines étant sinon inédites, au moins méconnues. L’auteur, ancien responsable syndical, s’est occupé du service de la politique culturelle de la Confédération. A l’occasion des 70 ans du Front populaire, il s’agit de célébrer l’œuvre de conquête du temps libre et l’accès de masse à la culture pour la classe ouvrière. Le commentaire, assez bref, reprend la vision communiste du Front populaire, immense succès pour la classe ouvrière. A aucun moment la politique du rassemblement populaire n’est questionnée, au point d’ailleurs de mettre en avant le soutien des municipalités radicales aux occupations d’usines (p. 32) !
Au delà de l’appréciation politique de l’apport du Front populaire en matière d’accès à la culture, on peut regretter la manière dont le matériau est traité. Ainsi aucune photographie n’est légendée. Elles sont supposées avoir un rapport avec le texte, ce qui est loin d’être évident. La seule indication que l’on possède est celle des crédits photographiques en fin d’ouvrage. Certains documents, ainsi une carte confédérale unitaire (p. 21) ou un tract de la CGTU (p. 58), qui n’existe plus au moment des faits, apparaissent ainsi décalés. Néanmoins, l’intérêt des photographies reproduites reste évident : sur l’organisation des bals, les déguisements, le sentiment intense de joie qui se lit sur le visage des occupants des usines, tout cela donne une dimension très vivante à un moment qui fut aussi celui d’une libération et d’un bonheur profond. Mais le regard aurait mérité d’être guidé par un appareil critique qui aurait complété utilement une lecture naïve de ces documents. Une nouvelle fois, le défaut majeur de ce type d’ouvrages – reproductions iconographiques d’événements, qu’ils appartiennent au mouvement ouvrier ou à d’autres thématiques – apparaît dans toute sa netteté : croire que l’image parle d’elle-même, ce qui bien entendu est une erreur absolue.

Georges Ubbiali

 

 

Michel MARGAIRAZ, Danielle TARTAKOWSKY, «  L’avenir nous appartient », une histoire du Front populaire, Paris, Larousse, 240 p., 2006, 35 euros. septembre 2006*

La commémoration du 70e anniversaire du Front populaire (1) offre l’occasion de ce volume richement illustré par les fonds du Musée de l’histoire vivante (Montreuil) et de l’iconothèque de l’IHS-CGT. Le sous-titre précise Une histoire du Front populaire, indiquant par là un parti-pris, comme un art de conter. Cette histoire est économique, sociale et politique. Michel Margairaz et Danielle Tartakowsky s’appuient sur leurs travaux respectifs, se nourrissent de l’historiographie – notamment celle issue du Mouvement social – pour brosser la synthèse de cet épisode tôt érigé en mythe par les gauches.
Comme toute histoire, le fil du récit épouse une chronologie aux thématiques classiques : la France en crise, l’invention du Rassemblement populaire, l’Embellie, Les contradictions et les ruptures du chapitre IV explorent alors les difficultés naissantes du Front populaire. La singularité du récit survient dans les trois derniers chapitres, respectivement consacrés à la double révolution culturelle que serait le Front populaire, puis aux Points aveugles de son action, et à l’examen de ses Postérités. Des encarts, régulièrement intercalés, précisent des points d’histoire (les municipalités ouvrières, laboratoires du Front populaire,…), certaines trajectoires biographiques (Giono, Renoir,…) ou s’attardent sur des moments « patrimoniaux » (Les accords Matignon,…), reviennent enfin sur des avancées historiographiques majeures (ainsi les stratégies de rues par la comparaison des manifestations du 6 février 34 au 14 juillet 1935). Telle quelle, cette histoire du Front populaire revisite le genre, s’ouvrant aux polémiques actuelles comme celle sur la question du fascisme français où les thèses en présence sont toutes énumérées – en une courte et dense page – mais également discutées à la lumière des propositions d’Antoine Prost. L’iconographie, de ce point de vue, enrichit les lectures, même si les notices s’avèrent alors parfois frustrantes : ainsi de cette banderole des midinettes de la Seine, frappée des dates 1917, 1936 qui invite à une lecture ouvrière des mémoires de la Grande Guerre, ici seulement mentionnées. Au fil du texte, la Guerre de 14-18 et ses mémoires tiennent aux seuls Anciens Combattants ; pourtant, elle structure le mouvement ouvrier, ses références, et ce jusque dans le vocabulaire qui donne corps au mythe : 1936 est d’abord une affaire de front (2) (populaire vs national). De facto, c’est bien une synthèse renouvelée que présente le texte ; la richesse du volume tient aux autres récits, ou associations d’idées, que suggère l’iconographie, qu’encadrent parfois les encarts. Ici, l’histoire culturelle est omniprésente, enrichissant les développements consacrés à la fête, aux politiques culturelles.

Reste qu’il s’agit ici d’une histoire du Front populaire, souvent forclose sur elle-même. L’examen des points aveugles de ce moment, s’il enrichit la lecture de l’épisode par la question coloniale, paraît souvent rapide dans son traitement des procès de Moscou. Lire la dénonciation de ceux-ci comme le seul effet de la mouvance trotskiste hypostasie cette catégorie, tordant le coup aux dissidences de gauche, proches de la Révolution prolétarienne ou membres de la SFIO dans son entier. A cet égard, si la « gauche révolutionnaire » de Marceau-Pivert pèse, elle ne saurait à elle seule structurer cette opposition. Les contemporains, par l’enquête de Roger Millet dans le Temps, saisissaient alors la naissance d’une nouvelle extrême gauche (3), singulièrement absente ici, qui pouvait, dans les considérations sur la littérature du Front populaire, sur les grèves de 36 ou la question espagnole, davantage trouver sa place. Enfin, et cela sans doute parce que le procédé des points aveugles - qui questionne le Front populaire à la lumière des polémiques actuelles en histoire - est efficace, il manque au-delà du dernier chapitre consacré aux mémoires du Front populaire, une conclusion substantielle sur la pertinence actuelle de la référence au Front populaire. En regard, l’introduction du dernier ouvrage d’Antoine Prost sur la centralité perdue de la classe ouvrière (4) sonne comme un adieu au Front populaire. La page du Monde (5), qui s’ouvrait sur la mythologie du Front populaire indique alors que ce n’est pas seulement une histoire que content Danielle Tartakowsky et Michel Margairaz, mais aussi un mythe constamment réactualisé par l’iconographie du mouvement social qui, souvent, affleure dans ces pages, encourageant une lecture traversière.

Vincent Chambarlhac

(1) Ce compte-rendu s’inscrit dans la suite du texte présent sur le site portant sur la commémoration du Front Populaire : Vincent Chambarlhac, Le Front populaire. Remarques bibliographiques autour d’une commémoration (Dissidences.net. Juin 2006).
(2) Sur ce point, et pour s’en tenir à l’historiographie du mouvement ouvrier, cf. l’introduction de Serge Wolikow (dir.), Cultures communistes au XXème siècle, Paris, La Dispute, 2003.
(3) Roger Millet, « Une nouvelle extrême gauche va-t-elle se former ? », Le Temps des 28 et 31 mars 1937, des 2, 6, 8, 10 avril 1937, des 4, 7, et 20 mai 1937, des 8 et 15 juin 1937.
(4) Antoine Prost, Autour du Front populaire. Aspects du mouvement social au XXe siècle, Paris, Seuil, 2006.
(5) Le Monde, 26/5/2006, cahier livre, p 6.

 

Jean-Paul SALON, Au temps du Front populaire , Périgueux, Edition de la Lauze, 2005. Avril 2007*

Le bandeau qui entoure l'ouvrage en précise l'ambition «  1936 en Périgord  ». Il s'agit donc d'un livre concernant l'histoire locale de cet événement, rédigé par un militant du PC. Disons tout de suite notre déception à la lecture de cet ouvrage, malgré d'intéressantes reproductions des archives départementales. Trois remarques peuvent lui être adressées. La première, la plus importante, est que l'on y lit plus une histoire nationale de la séquence du Front populaire qu'une histoire locale. Certes, la dimension périgourdine n'est pas totalement absente. Mais la base documentaire sur laquelle travaille l'auteur ne lui permet pas vraiment d'apporter beaucoup d'éclairages nouveaux, à partir d'une histoire ancrée dans le local. La bibliographie l'illustre bien. On y trouve trois travaux universitaires qui constituent la base documentaire. Le premier porte sur le mouvement communiste en Dordogne, le second sur le mouvement socialiste et le dernier sur le Front populaire. On ne saura pas quels emprunts précis ont été faits à chacun de ces mémoires, l'auteur n'ayant fait figurer aucune référence. En dehors de ces maîtrises, aucun document de première main ne figure dans cet ouvrage, c'est sa seconde limite. Retenons néanmoins qu'une très intéressante série de 32 biographies, empruntées au Maitron et à un Dictionnaire des parlementaires d'Aquitaine sous la III e République , permet de découvrir les dirigeants des différents partis en Périgord. Enfin, l'aspect le plus irritant réside dans l'interprétation politique du Front populaire que propose l'auteur. Celui-ci offre en effet aux lecteurs une vision qui domine dans la mémoire communiste. Le Front populaire, l'alliance avec le parti radical, était une stratégie nécessaire pour lutter contre la guerre et le développement du fascisme en France. J.-P. Salon reconnaît parfaitement l'aspect très modéré de cette perspective, l'intégration du nationalisme dans le répertoire du PCF et le développement d'une culture ancrée dans les traditions hexagonales : «  Cette volonté d'union du peuple de France, cette défense de l'héritage commun, cette recherche d'un langage nouveau visant à réconcilier la population autour d'objectifs rassembleurs et à prendre en charge l'intérêt général, transforme le discours du Parti  », p. 214. Cela l'amène d'ailleurs en conclusion à revendiquer l'héritage du Front populaire : «  Du coup, ils (les militants) apprennent à assumer les compromis et l'inconfort des positions nuancées  », p. 227. Cette appréciation, somme toute banale dans l'historiographie communiste, est pourtant contrebalancée par de nombreux extraits de documents qui montrent le trouble qui s'est emparé de fractions importantes du monde ouvrier face à cette orientation. Ainsi, la signature du Pacte germano-soviétique en août 1939, amène les deux députés communistes de Dordogne à rompre avec le PC. Mais ce « trouble » est vite évacué au profit de la nécessité d'une «  défense nationale  » contre Hitler. De même, les quelques passages sur le rôle des comités de Front Populaire esquissent une histoire assez différente de celle habituellement racontée. Il aurait fallu creuser de telles pistes, ce qui aurait rendu ce livre absolument passionnant.

G.U.

 

 

Pierre SCHILL, 1936. Visages et figures du Front populaire en Moselle , Metz, éditions Serpenoise, 2006. décembre 2006*

Si l'histoire du Front populaire au niveau national est désormais dotée d'une solide bibliographie, il n'en va de même quant on envisage une approche plus localisée. C'est dire tout l'intérêt du livre proposé par Pierre Schill. En fait, comme son titre l'indique, son livre ne constitue pas vraiment une histoire du Front populaire au niveau d'un département, mais bien plutôt l'occasion de mettre en valeur une série de militants qui ont compté dans cet évènement. Le fait que Pierre Schill soit l'un des rédacteurs des notices du Maitron en Moselle explique l'approche privilégiée.

De fait, plus qu'une histoire localisée du moment Front populaire appréhendée à hauteur du département, c'est une grille nationale de lecture de l'évènement qui est appliquée, enrichie d'une série de portraits de figures et dirigeants de premier plan. Prenons un exemple : Schill annonce que les grèves de Juin 36 ont permis l'émergence d'un certain nombre de figures nouvelles de militants dans le mouvement ouvrier local, en particulier les femmes et les travailleurs immigrés. Fait important quant on sait leur marginalité dans les organisations ouvrières. Ce fait de première importance est traité par le portrait de deux femmes, Eva Hurvitz et Margo Durrmeyer, et deux militants étrangers, un polonais, Jean Sobiray, et deux italiens, Tommaso Filippetti et Angelo Tonello. Malgré les limites de l'approche revendiquée, l'ouvrage propose une riche palette de biographies des dirigeants locaux d'un mouvement ouvrier dominé par le PC.

Ajoutons que de nombreuses illustrations, dont certaines totalement inédites, enrichissent fortement la connaissance du Front populaire au niveau de ce département. On découvrira ainsi la photographie d'un couteau aux armes du PC et du PS, avec leurs sigles respectifs, agrémentée d'une citation de Jean Jaurès, ou encore de nombreuses affiches écrites en allemand et en français. Regrettons néanmoins que si peu de photos abordent le thème des grèves au niveau local, même si par ailleurs le livre est richement illustré de photographies originales.

G.U.

 

Léon TROTSKY, Où va la France ? Textes sur la situation française de 1934 à 1938 , Pantin, Les Bons Caractères, collection Classiques, 2007, 264 pages, 12,50 euros. janvier 2008*

A l'occasion du soixante-dixième anniversaire de la victoire du Front populaire, les éditions de Lutte ouvrière ont décidé de rééditer cet ensemble de textes de Trotsky, tous déjà publiés antérieurement, soit dans les volumes des Œuvres , soit dans le recueil Le mouvement communiste en France aux éditions de Minuit. Rien de neuf sous le soleil, donc, mais le plaisir de relire une prose à la fois claire et incisive, sans que l'on doive bien sûr calquer ces analyses sur la situation française actuelle, y compris en ce qui concerne la délicate question du bonapartisme. Ainsi que le dit le révolutionnaire marxiste lui-même, « Rien n'est plus dangereux en politique, surtout dans une période critique, que de répéter des formules générales, sans examiner quel contenu social elles recouvrent » (pp.17-18). Pour l'aspect conjoncturel, on notera un indéniable sentiment d'urgence, sensible à travers l'alternative socialisme ou fascisme, et un appel assumé à l'armement de milices ouvrières, mot d'ordre nettement plus controversé de nos jours dans les rangs de l'extrême gauche trotskyste… ( « Celui qui pense qu'il faut renoncer à la lutte physique doit renoncer à toute lutte, car l'esprit ne vit pas sans la chair » , p.37). De même, Trotsky n'hésite pas à appeler à la constitution de comités d'action durant la lutte, dans lesquels les organisations politiques et syndicales pourraient être représentées : un avatar qui allait prendre le nom de coordinations dans les années 80… La sélection de textes est utilement complétée par une chronologie, un lexique des noms propres et des organisations ; manque seulement une bibliographie large, qui aurait été, pourquoi pas, jusqu'aux débats trotskystes des années 70 sur l'Union de la gauche comme nouveau Front populaire…

Jean-Guillaume Lanuque

 

Xavier VIGNA, Actions ouvrières et politiques à l'usine en France dans les années 1968, Thèse d'histoire, sous la direction de M. Zancarini-Fournel, Université de Paris VIII, 2003, 712 p. Avril 2007*

Dans cette imposante thèse, Xavier Vigna, actuel maître de conférences à l'Université de Bourgogne, se penche sur toutes les formes d'insubordinations ouvrières qui se manifestent dans la période ouverte par Mai 68 et qui se conclut par l'échec des luttes contre la restructuration de la sidérurgie lorraine en 1979. Si, classiquement, l'historien s'est appuyé sur des archives manuscrites, politiques, syndicales ou aussi policières, il a également, pour notre plus grand intérêt, intégré des sources audiovisuelles, en particulier des films et quelques (très rares) entretiens, dont il sait néanmoins tirer le meilleur parti. En lien avec son angle d'attaque du sujet, il a largement privilégié la parole ouvrière/syndicale, au détriment du point de vue de l'Etat ou encore du patronat (qui fait néanmoins l'objet d'un ultime chapitre 10, pas le plus intéressant d'ailleurs). Le propos de la thèse est de démontrer, durant la séquence retenue, la prédominance de ce qu'il appelle la « centralité ouvrière », c'est-à-dire l'existence, au-delà des appareils d'encadrement de la classe, d'une forme d'autonomie ouvrière, cherchant à imposer ses revendications et ses aspirations. L'échec de cette tentative qui ne sût pas proposer une réponse à la crise économique qui pointait ouvre une nouvelle phase de recul pour le mouvement ouvrier à partir de l'élection du candidat socialiste François Mitterrand en 1981. L'ambition de l'auteur rejoint celle exprimée par Jacques Rancière (étonnamment pas du tout mobilisé ni même cité une seule fois), à savoir saisir une parole ouvrière surgissant à travers les conflits et les grèves. La première partie vise à cerner les figures de cette contestation ouvrière. Après avoir circonscrit la séquence (chapitre 1), la question des formes de la grève est longuement développée dans le second chapitre tandis que la mémoire des conflits est abordée dans un troisième moment. Ce chapitre est particulièrement intéressant en ce qu'il montre la recherche d'un modèle (de références) dans un certain nombre de conflits (Renault-Flins, Lip notamment), mais aussi dans l' « automne chaud » italien. La seconde partie est centrée sur les éléments d'une politique ouvrière, dont la matrice se fonde sur une opposition fondamentale au patronat, cherchant à promouvoir un autre rapport au travail. A l'encontre des politiques syndicales visant à une meilleure valorisation du travail (augmentation de salaires), les ouvriers en révolte, comme en atteste le magnifique roman de Nanni Balestrini, Nous voulons tout (Seuil, 1973), manifestent un dégoût du travail et une remise en cause frontale du compromis fordien. Xavier Vigna met en avant l'existence d'une césure profonde entre le groupe en fusion et le reste de la société, thématique du « eux et nous », sans d'ailleurs souligner l'ambiguïté profonde (centrale chez Lénine au contraire) de l'antipolitique qui en découle. L'égalitarisme et le basisme revendiqués par cette parole ouvrière peuvent en effet s'accompagner d'une conscience « trade-unioniste » de la classe, enfermée sur ses spécificités, au détriment d'une ambition politique pour l'ensemble de la société. L'auteur glisse sur ce point ou plus exactement aborde cette ambiguïté par le biais de ce qui unit en un même opprobre de l'autre, les ouvriers conservateurs et les ultra-révolutionnaires (lire notamment les pages 404 et suivantes). Enfin, la troisième partie s'intéresse aux acteurs qui investissent l'usine. Les organisations politiques, la part belle est faite aux maoïstes, au détriment des trotskystes, les organisations syndicales mais aussi des figures moins souvent évoquées comme les prêtres ouvriers ou les catholiques, sont ainsi passés en revue. Les propos de Vigna à l'égard de la CGT sont particulièrement critiques, cette centrale lui apparaissant en complet décalage avec les aspirations nées de 68, centrée qu'elle est, sous la domination idéologique du Parti communiste, sur la question de la conquête politique du pouvoir par les partis de gauche. Les cas du conflit Lip (à partir de 1973) et de la sidérurgie lorraine (1978-79) lui permettent de mettre également à jour les profondes ambiguïtés qui coexistent au sein de la centrale cédétiste, avant que la balance ne penche, définitivement, vers l'accommodement au monde indépassable du capitalisme. Au final, les ouvriers apparaissent abandonnés au moment où la crise économique se déclenche, provoquant le chômage de masse et la déshérence sociale. Nourries de multiples évocations des grèves et de l'activité ouvrière, on ne peut qu'espérer que ce travail de recherche puisse être édité pour atteindre le public le plus large.

Georges Ubbiali

 

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Front populaire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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