- Pierre-Louis BASSE, Carole BITOUN, « Aux armes citoyens ». Barricades et manifestations de rue en France de 1871 à nos jours, Paris, Editions Hugo & compagnie, 2005.
- « Quand « la Boillat » était en grève. Swissmetal Reconvilier », Lausanne, Editions l’Evénement syndical, 2005.
- Xavier CRETTIEZ, Isabelle SOMMIER, dir., La France rebelle. Tous les mouvements et acteurs de la contestation , Paris, Michalon, 2006, 698 p
- Maurice DOMMANGET, Histoire du 1er mai, Marseille, Le mot et le reste, « Attitudes », 2006.
- Stathis KOUVELAKIS, La France en révolte. Luttes sociales et cycles politiques , Paris, Textuel, collection La Discorde, 2007, 320 pages, 25 euros
- La Commune de 1871. L’évènement, les hommes et la mémoire, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2004.
- Danielle TARTAKOWSKY, La part du rêve. Histoire du 1er mai en France, Paris, Hachette-Littérature, 2005, 334 pages.
- Pauline VUARIN, Larzac 1971-1981 : la dynamique d’une lutte originale et créatrice, Université de Paris-I, Mémoire de maîtrise d’histoire contemporaine, sous la direction d’Annie Fourcaut et de Frank Georgi, octobre 2005, 144 p.
- Marie-France WAGNER, Catherine MAVRIKAKIS, Le spectacle politique dans la rue. Du XVIe au XXIe siècle. Evènements, rituels et récits, Québec, Lux, 2005.
- Daniel WOLFROMM, Michel TOULET, Grèves. Un siècle de confits ouvriers en France , Paris, La Martinière, 2006, 255 p
Pierre-Louis BASSE, Carole BITOUN, « Aux armes citoyens ». Barricades et manifestations de rue en France de 1871 à nos jours, Paris, Editions Hugo & compagnie, 2005.
Un romancier et une historienne conjuguent leurs talents pour nous proposer un « voyage en manifestations », titre de leur introduction, de la Commune de Paris à nos jours (ainsi ce périple se clôt-il par la photo d’interpellations survenues pendant une occupation, au début 2005). C’est donc un fort volume de presque trois cent pages sur l’historique de la manifestation dans ce pays. Alors que Danielle Tartakowsky nous a livré récemment une histoire de cette forme de protestation (Les manifestations de rue en France, 1918-1968, aux Presses de la Sorbonne en 1997), le propos ici est de mettre l’accent sur les représentations. Cela donne un beau livre, très richement illustré, qui se déroule en onze séquences se succédant, autour d’une thématique centrale. Ainsi, la période 1900-1914 s’articule autour du « Vive la sociale », celle de 1939-1945 évoque « Du sang et des larmes » tandis que 1980-1985 se lit sous le signe de la rose. Si la photographie domine, en particulier dans la période la plus contemporaine, d’autres types d’illustrations – le timbre, le dessin de presse, la peinture ou l’affiche – trouvent également leur place et sont mobilisés au fil du propos. Si l’accent n’est pas mis sur le texte, néanmoins faut-il reconnaître la pertinence des courtes présentations qui rythment ces différentes séquences. Pour le reste, l’œil n’a qu’à se perdre au fil des pages pour y trouver son bonheur. Lire ce livre, c’est suivre page après page l’ensemble des occasions et des motifs qui ont amené le peuple a descendre dans la rue et qui ont rythmé (et rythment encore) la vie politique et sociale du pays : la Commune, l’affaire Dreyfus, le Front populaire, la Libération, la guerre d’Algérie, Mai 68, le mouvement altermondialiste. Mais c’est aussi découvrir les « petits faits » qui ont suscité l’occupation de la rue. Ainsi en 1896, la visite du Tsar Nicolas II à Paris entraîne les foules sur le pavé. En 1923, autre illustration, c’est la grève, bien oubliée, des midinettes qui débouche sur la constitution d’un cortège de grévistes dans la rue de la Paix. Si bien souvent la foule tend le poing, les manifestants arborent des matraques, à l’occasion des défilés « gauchistes » du début des années 1970 ou répandent du sang lors d’une démonstration contre le procès du sang contaminé, plus près de nous. Un livre qui donne envie de manifester !
Georges Ubbiali
« Quand « la Boillat » était en grève. Swissmetal Reconvilier », Lausanne, Editions l’Evénement syndical, 2005.
La Suisse ne fait pas précisément partie des lieux d’élection de la lutte de classes. C’est d’autant plus vrai que depuis 1937, suite à une vague de grèves importantes, les relations sociales y sont gouvernées par le principe de la « paix du travail absolue ». Depuis plusieurs décennies, la Confédération est donc un pays quasiment sans grèves. D’où l’intérêt de lire ce livre édité par Unia, un syndicat helvétique sur un conflit récent dans une entreprise métallurgique, Swissmetal à Reconvilier. Pour mesurer l’ampleur de cette grève de 10 jours en novembre 2004, il faut lire, sous la plume d’un dirigeant syndical, que « Reconvilier fut hors norme comme, au sens premier, un Soviet en Jura bernois » (p. 74). Le motif de départ semble en effet banal, le remplacement d’un directeur de la vieille école par un manager formé aux techniques modernes. Ce nouveau directeur, d’origine alémanique et parlant mal le français, envisage de « rationaliser » la production (en clair d’organiser des licenciements). Cela déclenche une grève spontanée des centaines d’ouvriers (une usine géante au regard du pays) exigeant son renvoi. Face à cette grève sauvage, le mouvement syndical envoie une permanente pour engager le « nécessaire et constructif dialogue social » avec la direction. Un premier accord négocié avec les représentants syndicaux de l’entreprise est rejeté par les ouvriers. Dans le chapitre qu’elle a rédigé pour raconter les négociations, la responsable syndicale exprime tout le hiatus entre les ouvriers mobilisés et la dynamique négociatrice. Elle en vient même à insulter les grévistes et à les menacer de leur retirer le soutien du syndicat. Il faudra néanmoins plusieurs jours avant qu’elle ne parvienne à les convaincre d’accepter un compromis guère satisfaisant. Au point qu’une fraction importante des salariés exprime son mécontentement. Superbement illustré, ce livre indique bien un renouveau des luttes de classes dans un pays qui en avait oublié le sens depuis bien longtemps. Parallèlement, d’autres combats, contre la libéralisation de la Poste, contre les licenciements dans l’usine Tornos (leader mondial de la machine outil) inclinent à penser qu’un nouveau climat social est en cours de gestation dans « le pays des banques et du chocolat ». D’autant plus que le 25 janvier 2006, les ouvriers de La Boillat se remettent en grève, avec occupation de l’usine, pour protester contre le non respect par la direction du protocole d’accord de novembre 2004, et contre le projet de transfert de leur usine sur un autre site, ce qui occasionnerait le licenciement de presque 50% du personnel. Le combat exemplaire de ces travailleurs, dont la grève a été suspendue le 23 mars 2006, soit après deux mois d’occupation, a bénéficié et bénéficie toujours d’une forte mobilisation dans cette vallée romande et au-delà, mais n’est pas parvenu, semble-t-il, à être perçu comme tel dans les pays frontaliers, en France par exemple. Peut-être qu’un prochain ouvrage, bientôt…
Georges Ubbiali
Xavier CRETTIEZ, Isabelle SOMMIER, dir., La France rebelle. Tous les mouvements et acteurs de la contestation , Paris, Michalon, 2006, 698 p. Mars 2007*
Cet ouvrage est la réédition, augmentée et actualisée, de celui paru chez le même éditeur en 2002, sous le titre à peine différent de La France rebelle. Tous les foyers, mouvements et acteurs de la contestation . Avec un peu de chance, cette édition 2006 sera elle aussi rééditée dans les années qui viennent. En effet, La France rebelle apparaît comme une somme du plus grand intérêt sur ce thème. Depuis l'édition précédente, l'actualité politique s'est suffisamment renouvelée pour que l'acquisition de ce volume rajeuni se justifie. De l'élection présidentielle de 2002 au Non au référendum européen du 29 mai 2005 en passant par le mouvement gréviste contre le CPE ou la « révolte » des banlieues, autant d'évènements politiques qui intègrent les pages de cette version. Il ne s'agit pas d'une édition refondue, mais largement enrichie. Les principales entrées ont toutes subies des modifications, des enrichissements plus ou moins importants. Rappelons que le livre est construit comme une encyclopédie, autour de quelques grandes entrées.
Se succèdent ainsi, les émeutes urbaines, chapitre entièrement nouveau, la rébellion autonomiste, rébellion et radicalisation idéologiques, la rébellion syndicale, la rébellion des marges, la rébellion (contre-) experte, rébellion identitaire et politisation des mœurs, rébellion des styles et politisation des modes de vie. S'y ajoute également un chapitre inédit sur les forces de maintien de l'ordre (l'encadrement de la rébellion). De nombreuses illustrations, elles aussi nouvelles (affiches, photographies, couverture d'ouvrages, etc…) sont également mobilisées pour traiter les différents sujets. Des bibliographies actualisées, une sélection de sites Internet permet aux lecteurs de prolonger ses découvertes. La qualité de l'équipe rédactionnelle mobilisée, tous spécialistes reconnus dans leur champ de recherche, contribue aussi à faire de ce livre une référence incontournable pour qui s'intéresse à l'action politique et sociale dans l'hexagone. Le seul regret réside justement dans le manque d'ouverture internationale, même si les coordinateurs, conscient de l'aspect un peu trop hexagonal des textes, proposent en conclusion une ouverture aux rebellions au-delà de l'Hexagone, à travers l'évocation du mouvement altermondialiste. Un livre que l'on souhaiterait voir figurer dans toutes les bibliothèques engagées.
GU
Maurice DOMMANGET, Histoire du 1er mai, Marseille, Le mot et le reste, « Attitudes », 2006. juin 2006*
Les éditions Le mot et le reste rééditent un classique pour qui s’intéresse au mouvement ouvrier. Un classique, souvent cité, toujours dans les bibliographies, mais rarement lu, faute de rééditions. Dans sa préface militante, Charles Jacquier souligne ce paradoxe d’un ouvrage de référence dont l’édition présente n’est que la quatrième, la première datant de 1953.
L’ouvrage vaut d’abord pour son auteur, Maurice Dommanget. Instituteur, militant syndicaliste, communiste devenu rapidement dissident, il embrasse l’histoire du premier mai de ses origines à 1951, livrant là, par la richesse des extraits et des documents présentés, une fine chronologie. M. Dommanget conçoit son objet d’un point de vue internationaliste. L’essentiel réside alors dans son abord du 1er mai. Succédant à Amédée Dunois qu’il connut, Maurice Dommanget s’empare du 1er mai armé de sa culture et de ses convictions syndicalistes révolutionnaires. Ses remerciements précisent sa dette à l’égard de Pierre Monatte et Alfred Rosmer ; ses notes se nourrissent de l’ensemble de la littérature grise ouvrière, singulièrement sa presse syndicale. Il faut ainsi appréhender la démonstration de l’auteur au titre de cette culture syndicale. Elle rend compte de sa thèse principale : le 1er mai naît de la revendication des huit heures, il s’institutionnalise ensuite, aux lendemains de la première guerre mondiale. Le 1er mai s’affadit ensuite, jusqu’en 1934 où il retrouve, aux feux d’un antifascisme structurant l’ensemble des relations politiques en Europe, tout son lustre. Pour autant, il a cessé d’être une manifestation ouvrière se muant en kermesse. A l’appui de cette description, Maurice Dommanget cite Georges Dumoulin chroniquant le 1er mai 1937, déplorant une défiguration, une parodie de festivités bourgeoises.... Pour le Temps, c’est la fin d’une mystique. Ces citations importent. Elles soulignent une écriture documentée et structurée par le syndicalisme révolutionnaire, la grève générale, la défiance envers le politique au nom de l’autonomie syndicale. Tout le sel de la première partie de l’ouvrage (le 1er mai des origines à 1953) tient à cette lecture à la fois internationaliste, syndicale et révolutionnaire de l’histoire du mouvement ouvrier.
La seconde partie de l’ouvrage questionne l’aspect fête du travail du 1er mai. Elle s’adjoint de l’évocation de sa place dans la poésie et la chanson populaire (J.-B. Clément, Clovis Hugues, Charles Gros, Gaston Couté, Marcel Martinet….). On y retrouve la culture syndicaliste révolutionnaire, l’attention prêtée à la culture prolétarienne. Ici, Dommanget paraît proche d’Henry Poulaille et de Nouvel âge littéraire, comme dans sa première partie son travail s’apparentait à celui d’Alfred Rosmer (Le mouvement ouvrier pendant la première guerre mondiale). Le paradoxe de cet ouvrage, qui s’ancre ainsi dans une tradition, tient également à ce qu’il annonce de l’histoire du mouvement ouvrier. Ecrit dans la perspective tracée par Amédée Dunois, il devient un ouvrage d’histoire ouvrant sur la question des mentalités. D’ailleurs, Maurice Dommanget déclare s’efforcer d’écrire cette histoire du 1er mai comme s’il s’agissait d’une personne (p. 24). A la sèche chronologie des faits, il ajoute des considérations de psychologie sociale, une investigation plus poussée sur les racines du 1er mai. Toute proportion gardée, il enrichit son objet des multiples dimensions de l’histoire économique et sociale. En ce sens, et à la date de 1953, l’ouvrage préfigure le renouvellement de l’histoire du mouvement ouvrier par l’IFHS et ses revues (L’Actualité de l’histoire, Le Mouvement social) que Maurice Dommanget fréquenta. S’il est un classique, L’histoire du 1er mai l’est dans toute l’acceptation du terme. Il demeure encore novateur, puisqu’il n’eut pas de postérité hors Danielle Tartakowsky qui circonscrit son enquête à la France, puisqu’il se comprend en miroir de L’histoire du drapeau rouge, bientôt rééditée dans la même collection.
Il est donc plusieurs manières de lire cette Histoire du 1er mai ; toutes établissent la nécessité de se réapproprier l’œuvre de son auteur.
Vincent Chambarlhac.
Stathis KOUVELAKIS, La France en révolte. Luttes sociales et cycles politiques , Paris, Textuel, collection La Discorde, 2007, 320 pages, 25 euros. décembre 2007*
Marxiste affirmé, Stathis Kouvélakis livre avec cet ouvrage une copieuse étude de sociologie politique, constituée pour moitié d'articles déjà publiés (mais remaniés pour cette édition), et pour moitié de textes inédits, rédigés dans un style relativement dense. L'axe central du livre est l'analyse de la période 1986-2006, vue à travers le prisme de la lutte des classes, et déterminée en grande partie par l'offensive du néolibéralisme à la française et la résistance hoquetante des classes populaires. Il insiste ainsi sur le phénomène de « racisation » comme moyen pour les dominants de dévier la colère des dominés, et allant à contre courant de bien des analyses à la mode, remet en cause l'idée selon laquelle la société postmoderne serait celle d'individus libres, revenant en particulier sur les rôles essentiels de la famille ou du conformisme culturel. Stathis Kouvélakis relativise également la nouveauté des mouvements sociaux apparus dans les années 90 qui ne remettent pas en cause l'existence des actions ouvrières plus traditionnelles, tout comme l'essor des manifestations, souvent couplées à des phénomènes grévistes, avec d'ailleurs la persistance d'une violence populaire, allant là à l'encontre des analyses de Danielle Tartakowski. Enfin, il insiste sur le rôle du secteur privé dans les mobilisations, moins réduit qu'on ne voudrait le croire.
A cet égard, son analyse de la défaite ouvrière des années 70 est passionnante, et montre bien la place de césure essentielle de 1978, avec selon lui l'importance déterminante de la rupture de l'Union de la gauche et de l'échec qui s'ensuit aux législatives. Plus généralement, les données qu'il fournit, sur l'ancrage spatial des luttes ou leurs respirations cycliques, sont précieuses. On pourra néanmoins rester plus dubitatif sur ses utilisations de Gramsci et de Foucault, en particulier le concept de « révolution passive » du premier, désignant ici l'offensive du néolibéralisme (appelé aussi postfordisme), tout comme sur son découpage des cycles politiques avec la notion de période « antipolitique » (terme assez peu pertinent) pour désigner les tranches où le mouvement social agit en réaction à un événement traumatisant sans se donner comme objectif explicite la conquête du pouvoir (1830-1848, 1880-1914, 1968-1973, 1995-2002). Stathis Kouvélakis termine son livre avec des analyses sur la conjoncture la plus récente, avec beaucoup de finesse, d'ailleurs, concluant, non sans critiques à l'égard de la gauche radicale, à une volonté offensive de la part du Thatcher français sans que la majorité de la population n'ait pour autant basculé à droite (18-24 ans, ouvriers, employés et salariés du secteur public ayant majoritairement voté contre Sarkozy).
Jean-Guillaume Lanuque
La Commune de 1871. L’évènement, les hommes et la mémoire, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Étienne, 2004.
Cet ouvrage constitue les actes d’un colloque tenu en mars 2003 à Précieux et Montbrison par l’Association des amis de Benoit Malon et l’Université de Saint-Étienne. La Commune n’est décidemment pas morte pour que 21 communications lui aient été consacrées à cette occasion. Les textes sont organisés en quatre parties. Le premier ensemble porte sur les évènements et les hommes, avec des papiers très éclectiques, mais passionnants pour certains. A défaut de pouvoir rentrer dans le détail de chacun des articles, on retiendra ceux de Odile Krakovitch qui présente la vision (désespérée) des femmes, à partir d’un ensemble de lettres écrites à Clémenceau, maire de Montmartre ou de Philippe Darriulat sur les sentiments nationaux exprimés par le peuple à partir des chansons de l’époque. Plusieurs contributions portent sur Benoît Malon. Michelle Perrot rappelle (c’est une découverte pour nous) que Georges Sand, l’ancienne quarante-huitarde fut hostile à la Commune. Il faut évoquer également les textes de Charles-Henri Girin sur la Commune de Saint-Étienne et celui de Michel Cordillot sur l’Yonne, permettant d’appréhender l’impact de l’évènement en province. A notre sens, les deux contributions essentielles sont celles de la partie qui suit, « Invitation à la réflexion », alimentée par le papier de Jacques Rougerie et de Robert Tombs. Ce dernier est l’auteur d’un livre de référence sur l’armée de Versailles. Dans son court mais passionnant texte, il s’interroge sur ce qui a poussé ces soldats à commettre les crimes de la semaine sanglante. A partir des travaux conduits sur les crimes de masse du XXe siècle, en particulier du nazisme, l’historien américain rappelle que les massacres résultent de l’impulsion donnée par les chefs, illustration à sa manière de la grande peur que la Commune a produit sur la bourgeoisie et les classes dominantes. Jacques Rougerie, spécialiste incontesté de l’histoire Communarde qu’il a largement contribué à forger, nous livre une analyse serrée de la littérature historique américaine, en particulier de l’ouvrage (hélas non traduit) de Roger V. Gould, Insurgent Identities. Class, Community and Protest in Paris from 1848 to the Commune.
Georges Ubbiali.
Emile POUGET, Le sabotage, Paris, Mille et une nuits, 2004. janvier 2007*
Saluons à un prix très accessible la réédition de cette brochure de 1911 ou 1912, écrite par un des fondateurs de la CGT. Au texte original s'ajoute un court commentaire par deux illustres inconnus (G. Chamayou et M. Triglot) que les éditeurs auraient pu présenter, ainsi que des éléments biographiques de Pouget et des repères bibliographiques. Dans l'entre temps la première biographie de Pouget a été publiée (voir le compte rendu sur ce site). Le propos de Pouget dans son texte est d'expliquer l'utilité du sabotage pour l'action syndicale. Ce texte est évidemment fondamental pour comprendre la nature du syndicalisme révolutionnaire de la période. De fait, de nombreuses ambiguïtés parsèment la démonstration. Trois aspects en particulier méritent d'être soulignés. Le premier est sur l'acteur du sabotage. C'est moins d'ailleurs Pouget que ses commentateurs qui soulèvent le problème. En effet, alors que pour Pouget, le sabotage est synonyme d'action syndicale, pour Chamayou et Triglot « Le sabotage est une affaire de petits groupes ou d'individus, qui se pratique en catimini » (p. 98). Si cette affirmation est possible, c'est aussi parce qu'elle existe dans le texte de Pouget, en particulier dans les exemples qu'il mobilise. Le second problème est celui de la fonction du sabotage. Pour Pouget, clairement, le sabotage n'est pas une technique exclusive, mais se marie avec le boycottage ou la grève, ainsi qu'il l'explique à plusieurs reprises (ou qu'il l'exemplifie). Néanmoins, ce sabotage s'inscrit dans une fonction défensive, dont le caractère passif dans la construction du rapport de force doit être souligné : « Avec le boycottage et son complément indispensable, le sabotage, nous avons une arme de résistance efficace, qui en attendant le jour où les travailleurs seront assez puissants pour s'émanciper intégralement, nous permettra de tenir tête à l'exploitation dont nous sommes victimes » (p. 24-25). Enfin, bien que Pouget use (et abuse même) de l'opposition entre classes comme une guerre permanente, la stratégie dans laquelle s'inscrit le sabotage apparaît beaucoup moins révolutionnaire qu'il ne le proclame. En effet, si le sabotage sert à « viser le patronat à la caisse » (p. 91) ou dit autrement « A mauvaise paye, mauvais travail » (p. 22), on peut alors considérer le sabotage ainsi conçu comme un moyen de pression pouvant parfaitement s'intégrer dans le fonctionnement et la régulation du marché du travail. Comme l'écrit avec son style si particulier Pouget, (les travailleurs) « ont un moyen d'affirmer leur virilité et de prouver à l'oppresseur qu'ils sont des hommes » (p. 23), ce qui n'équivaut pas franchement à une remise en cause du système d'exploitation capitaliste. Cette ambiguïté est d'autant plus flagrante que la compréhension du système économique proposée par Pouget relève d'une lecture en terme de morale. Pour lui, le capitalisme est immoral : « la falsification, la sophistication, la tromperie, le mensonge, le vol, l'escroquerie sont la trame de la société capitaliste ; les supprimer équivaudrait à la tuer… » (p. 59).
Georges Ubbiali
Danielle TARTAKOWSKY, La part du rêve. Histoire du 1er mai en France, Paris, Hachette-Littérature, 2005, 334 pages.
On disposait déjà d’excellentes études sur l’histoire de cette journée dédiée aux travailleurs (Dommanget, 1972 et Rodriguez, 1990). Avec ce nouvel opus d’une œuvre considérable, l’historienne de l’Université Paris VIII nous offre un monument. Pour mesurer l’ampleur du travail fourni, il suffit d’avancer que ce livre ne compte pas moins de 70 pages de notes, basées sur un dépouillement extensif de sources archivistiques (imprimés, journaux éphémères, presse diverse et variées, archives publiques et privées). Difficile d’imaginer un travail aussi complet et érudit que celui qui nous est permis de lire. Un seul regret, l’absence de reproductions iconographiques, d’autant plus frustrante que l’auteure passe beaucoup de temps à décrire avec un luxe de détails les affiches ou certaines illustrations (voir notamment p. 103). Son propos s’articule autour de la thèse de la plasticité du sens de l’évènement. Les trois parties, correspondants à différentes périodes de l’histoire ouvrière et nationale, structurent le propos. De sa naissance jusqu’au Front Populaire, la journée s’appuie sur la permanence des mythes fondateurs, celui du folklore, celui de l’insurrection et des grèves. C’est la période d’appropriation sociale d’une journée qui la fait pénétrer dans l’imaginaire aussi bien national qu’international. Dans un second temps, beaucoup plus bref (si l’on excepte la période de Vichy), le 1er mai est l’incarnation de la souveraineté ouvrière, l’affirmation de la primauté du syndicat. Reconnu jour férié et chômé à la Libération, le premier Mai devient un miroir de l’activité syndicale, des sens différents qu’un syndicalisme pluraliste lui confère. Le muguet remplace définitivement l’églantine comme symbole de cette journée. La fin de période est marquée par une tendance au déclin de l’hégémonie syndicale sur ce jour et la montée en puissance, dans le cadre du mouvement altermondialiste, notamment, des associations aussi diverses que multiples qui tendent à dominer l’espace de la contestation. Moment universel et symbolique, le 1er mai n’en survit pas moins à tous les obstacles. Condamné dès sa naissance (le chapitre 2 s’intitule « Un immédiat déclin ? ») à l’obsolescence, le premier jour de Mai n’en prolonge pas moins son existence, preuve peut-être de l’irréductibilité de l’utopie qui l’a vu naître et se développer.
Dommanget Maurice, Histoire du premier mai, Paris,Tête de feuilles, 1972.
Rodriguez Miguel, Le 1er mai, Paris, Gallimard, coll. « Archives », 1990.
Georges Ubbiali
Pauline VUARIN, Larzac 1971-1981 : la dynamique d’une lutte originale et créatrice, Université de Paris-I, Mémoire de maîtrise d’histoire contemporaine, sous la direction d’Annie Fourcaut et de Frank Georgi, octobre 2005, 144 p. août 2006*
Notons tout d’abord la forme presque parfaite de ce mémoire – orthographe et style -, ce qui en rend la lecture particulièrement agréable. Par ailleurs, l’auteure, en tant que fille d’un des militants des Comités Larzac, a pu accéder à des archives de premier ordre conservées dans la famille : communiqués de presse, chansons, journal des paysans (Gardarem lo Larzac) et même documents de préparation des actions et des rassemblements. Elle n’a pas négligé les sources audiovisuelles – films réalisés sur le plateau – et est allée voir certains anciens acteurs.
Ceci donne une étude complète d’une décennie qui a vu, à plusieurs reprises, des milliers de manifestants troubler la quiétude de ce causse magnifique et étrange. Il faut dire que l’Etat gaulliste avait la volonté de faire passer le camp militaire de 3000 à 17000 hectares, ce qui aurait entraîné l’expropriation de 103 paysans, éleveurs de brebis travaillant pour les caves d’affinage de Roquefort. Aussitôt la nouvelle connue, à la fin de l’année 1971, les notables, section départementale de la Fédération nationale des exploitants agricoles (FDSEA), évêque de Rodez, élus locaux de droite, soutiennent les paysans, le département de l’Aveyron étant déjà victime de désertification. Mais les Maoïstes s’en mêlent aussi : à l’aide d’explosifs qui ressemblent à des pétards, ils tentent de saboter un hélicoptère de l’armée ou lancent quelques cocktails Molotov sur la permanence du parti gaulliste et sur le local de la CGT ! Manifestement ce n’est pas la bonne méthode. Lanza del Vasto et les membres de sa communauté de l’Arche, par leurs grèves de la faim répétées, seront plus en accord avec l’ethos des paysans. Toujours est-il que la mayonnaise prend : les rassemblements organisés sur le Larzac, les 25-26 août 1973, avec la présence des Lip, et les 17-18 août 1974, en solidarité avec le Tiers monde, seront d’étonnants succès (80.000 et 100.000 personnes). Les paysans ont compris que pour gagner, il fallait lier leur lutte à celle des ouvriers ou à celle des paysans du Tiers monde. Et donc, malgré l’expérience malheureuse de 1971, tous les soutiens sont les bienvenus, y compris ceux des groupes gauchistes. La Ligue communiste (LC) et son organisation sœur britannique, l’International Marxist Group (IMG), sont présentes à Rodez le 14 juillet 1972 contre la militarisation de l’Europe – le camp devait servir à entraîner les chars anglais utilisés contre les républicains irlandais -, ce qui échappe à l’auteure (voir mon livre sur la LCR, p.190). Plus impliqués dans le soutien à cette lutte sont les militants de la Gauche ouvrière et paysanne (GOP), une tendance maoïsante du PSU, dirigée par Marc Heurgon et Abraham Béhar ; elle le quittera en décembre 1976 pour constituer avec les militants de Révolution !, eux-mêmes scissionnistes de la Ligue, une éphémère OCT (Organisation communiste des travailleurs).
Certes l’auteure nous avertit dans son titre qu’elle va parler surtout de la « dynamique » de la lutte – et elle le fait magnifiquement jusqu’à la fin de la décennie -, mais on ne peut s’empêcher de regretter qu’elle ne nous parle pas davantage des « acteurs » : les militants de la GOP en premier lieu, dont son père Pierre faisait partie, mais aussi les paysans du Larzac et les néo-ruraux, ces squatteurs venus s’installer à demeure. Parmi eux José Bové, dont la silhouette fugace apparaît dans ce mémoire (p.77). Pour maintenir vivante la lutte, l’imagination des militants est inépuisable : de la création du CUN (Centre de rencontres et de recherches sur la paix et la non violence) par des objecteurs de conscience à celle de Larzac-Université avec la participation active de l’historien Jean Chesneaux (et son association Forum-histoire).
Par sa durée, cette lutte relativement atypique en France fait penser à celle des paysans japonais en lutte contre l’extension de l’aéroport de Narita, près de Tokyo. On apprend d’ailleurs qu’une délégation de ces paysans a été reçue sur le plateau. Inventivité, ténacité, courage ont payé. Dès son arrivée au pouvoir, la gauche renonce au projet d’extension du camp. Autre leçon de ce combat : seule l’utilisation de méthodes de lutte en adéquation avec le milieu paysan local a pu maintenir l’union et aboutir à la victoire.
Salles Jean-Paul.
Marie-France WAGNER, Catherine MAVRIKAKIS, Le spectacle politique dans la rue. Du XVIe au XXIe siècle. Evènements, rituels et récits, Québec, Lux, 2005. août 2006*
Sujet particulièrement intéressant que constituent les actes, sélectifs, de ce colloque tenu à l’Université Concordia au Québec en 2004. Dix-neuf textes sont présentés, par ordre chronologique, regroupés en quatre parties. Ajoutons, pour faire bonne mesure, que tout l’arc des sciences sociales est déployé pour appréhender l’objet : histoire, histoire de l’art, sociologie et anthropologie, analyse littéraire, études théâtrales ou encore littératures comparées. Cette interdisciplinarité revendiquée n’est d’ailleurs pas sans poser problème. Une définition préalable de l’objet, spectacle politique dans la rue, aurait été bienvenue car il est parfois assez difficile de percevoir l’unité d’un objet dont les contours varient fortement, non seulement du point de vue des disciplines, mais également des périodes.
La première partie est centrée autour des entrées royales et des festivités théâtrales, du XVIe français à la foire sous l’Ancien Régime. De ce solide ensemble, on retiendra particulièrement deux textes. Le premier de L. Roy sur les universitaires dans la rue ainsi que celui de Y. Barré, car il est l’un des rares à prendre en compte la dimension de genre du spectacle politique en s’intéressant aux entrées solennelles des reines, en l’occurrence Claude de France et Eléonore d’Autriche. La seconde partie est centrée autour de la rhétorique de l’image et du texte, avec un article assez original sur la fête des Médicis de 1513, analysée sous l’angle des représentations des âges, et de la vieillesse en particulier. La troisième partie porte sur les marginalités dans les rues du XVIIIe. Enfin, l’ultime partie rassemble cinq textes autour de la thématique de la construction moderne de l’urbanité. Malgré la limitation temporelle du sujet, une assez grande hétérogénéité caractérise les articles. L’analyse de la rue dans la poésie baudelairienne intéressera un public très ciblé, de même que l’exégèse de Simmel par G. M. Nielsen qui nécessite une connaissance préalable de l’œuvre du sociologue pour en mesurer la discussion.
On retiendra, pour conclure, l’article le plus proche des intérêts des lecteurs de Dissidences, celui de J.-M. Apostolidès sur le théâtre de mai 68 et la mise à mort du père, pour en regretter profondément l’orientation. En effet, cette analyse du mouvement de Mai 68 s’inscrit dans une perspective psychanalytique et culturelle, assez éloignée de la réalité du mouvement de grève générale ouvrière qu’a pointé Kristin Ross dans son ouvrage récent (Mai 68 et ses vies ultérieures, 2005). Pour Apostolidès, Mai 68 représente la révolte d’une génération contre la figure du Père et « A la Nation succède la fratrie, la communauté des frères ». Loin de toute tension révolutionnaire, Mai 68 n’est que l’expansion de l’égalité et de la démocratie (libérale), bref, un moment de modernisation de la France. Thèse développée par d’autres par ailleurs (on songe notamment à J.-P. Le Goff). Au final, en reposant le volume, le lecteur est un peu saisi par le tourbillon des formes variées que représente le spectacle politique dans la rue, et plus que convaincu.
G.U.
Daniel WOLFROMM, Michel TOULET, Grèves. Un siècle de confits ouvriers en France , Paris, La Martinière, 2006, 255 p. juin 2008*
Réalisé par deux journalistes, ce livre de photographies s'inscrit clairement dans la catégorie des beaux livres. Très bien présenté, avec une alternance de rouge et de noir, brièvement préfacé, l'ouvrage donne à voir la richesse et l'importance des cartes postales pour les premiers temps de la grève. En effet, avant le début des années 30, le Front populaire marquant une césure, l'essentiel des photographies disponibles sur la grève (tout au moins celles reproduites dans l'ouvrage) sont des cartes postales, provenant de la collection personnelle de Michel Toulet, ancien photographe chez Larousse.
Les premières photographies datent du printemps 1905 dans le pays minier. Le lecteur est immédiatement frappé par ces représentations d'un prolétariat fier de poser devant l'œil du photographe. La photographie, ainsi qu'il est sobrement expliqué, a pour eux une importance stratégique : faire bonne figure permet de récolter un maximum de fonds de soutien. Les photos se succédant, on voit surgir la figure des femmes, dans les mines, des enfants et de la famille. Bien souvent ces représentations expriment plus la tristesse que l'héroïsme prolétarien. Les enterrements, la répression, se succèdent. De courts commentaires permettent aux lecteurs de se repérer et de contextualiser les photographies. La France du travail traditionnel d'avant 1914 occupe une grande part de cet important volume : les mines, les tisserands, la peausserie, la porcellaine, les mégisiers, les verriers se succèdent. La police est présente, massivement : les gendarmes à cheval, les « argousins », l'armée, les différents corps de répression sont toujours aux abords des manifestations et des moments grévistes. Lors de la grève des ouvriers du transpyrénéen de l'Hospitalet en 1907, les gendarmes posent devant l'objectif, exhibant comme une proie traquée un gréviste enchaîné dans ses vêtements de travail.
Il n'existe que peu de représentations des mouvements de grèves de la fin de la Première Guerre mondiale (aucune représentation durant la guerre elle-même) jusqu'en 1936. Cette période, jusqu'en 1938 constitue le second bloc important du livre, avec une place des photographies et non plus de la carte postale. Les années d'après guerre forment un ensemble tout à fait passionnant, car généralement peu connu. La CGT est présente dans chacun de ces conflits. Mention spéciale à l'extraordinaire photo sur double page (p. 216-217) montrant un meeting à la Bourse du travail, avec Marcel Paul, ancien ministre communiste à la Libération, quintessence caricaturale du camarade dirigeant. Toute la problématique de la délégation ouvrière envers ses chefs est présente dans cette photo particulièrement chargée de sens. 68 est à peine esquissé. L'ouvrage, symboliquement, se clôt en 2003, par l'image d'un ouvrer métallurgiste attendant le résultat du tribunal de grande instance de Béthune qui prononce la liquidation judiciaire de Métaleurop.
On saura gré aux concepteurs de ce livre à mettre entre toutes les mains d'avoir maintenu le choix esthétique du noir et blanc tout au long de l'album, conférant à toutes ces photos une profondeur inattendue. Quelques repères chronologiques et une bibliographie indicative n'oubliant aucun livre essentiel sur ce thème concluent cette somme documentaire.
G.U.