- Agenda 2008. Mai 68 , Forcalquier, HB éditions, 2007. 25 Euros. ( www.hb-editions.com )
- Philippe ARTIERES, Michelle ZANCARINI-FOURNEL, dir ., 68. Une histoire collective (1962-1981), Paris, La Découverte, 2008, 847 p., avec 92 photos inédites, 28 €
- Philippe ARTIERES, 1968. Année politique , Paris, Thierry Magnier, 2008, 123 p
- Antoine ARTOUS, Didier EPSZTAJN, Patrick SILBERSTEIN (dir.) , La France des années 1968, Paris, Syllepse, 2008, 904 pages, 30 €
- Serge AUDIER, La pensée anti-68. Essai sur les origines d'une restauration intellectuelle. Éditions La Découverte, Paris, 2008. 380 pages. 21,50 €
- Daniel BENSAID, Alain KRIVINE, 1968. Fins et suites , Paris, La Brèche, 187 p
- Paul BERMAN, Cours vite camarade ! La génération 68 et le pouvoir , Paris, Denoël, 2006, 278 p
- CABU, Laurence GARCIA, Cabu 68, Paris, Editions Actes Sud BD, Mai 2008, 223 p., 22 €
- Laurent CHOLLET, Mai 68. La révolte en images , Paris, Editions Hors Collection (Place des Editeurs), 2007, 112 pages, 21 €
- Sylvain COATVELEN, Mai 1968 à Nantes, Université de Rennes II, Mémoire de Maîtrise, sous la direction de Claude Geslin, 2003, 136 pages + annexes.
- Dominique DAMAMME, Boris GOBILLE, Frédérique MATONTI, Bernard PUDAL (sdd) , Mai Juin 68, Paris, Editions de l'Atelier, 445 p., 27 €
- François DE MASSOT, La grève générale. Mai-juin 1968 , Paris, Harmattan, 2008, 311 p., 30 €
- Franck DUBAILLY, Putain ! 40 ans déjà ! …, 1968-2008 , Paris, Les points sur les I, 2008, 152 p
- Jean-Pierre DUTEUIL, Mai 68. Un mouvement politique , La Bussière, Acratie, 2008, 237 p., 23 €
- Jérôme DUWA, 1968. Année surréaliste. Cuba, Prague, Paris , éditions IMEC, mars 2008, 271 p. 24 €
- Écrire, MAI 68, (Collectif), Paris, Éditions Argol, mars 2008, 299 p., 19 €
- ELFO, La faute à 68 , Paris, Les enfants rouges, 2008, 127 p
- Filles de mai.68 mon mai à moi. Mémoires de femmes, Editions Le bord de l'eau, 2004.
- Gérard FILOCHE, Mai 68. Histoire sans fin. Liquider mai 68 ? Même pas en rêve ! , Jean-Claude Gawsevitch éditeur, 2007, 478 pages, 23 euros
- Alexandre FRANC, Arnaud BUREAU, Mai 68. Histoire d'un printemps , Paris, Berg International, 2008, 109 p., 19, 68 €
- Vasco GASQUET, 500 affiches de Mai 68 , Bruxelles, Editions Aden, 2007, 208 pages, 20 €
- Alain GEISMAR, Mon Mai 1968, Paris, Perrin, 2008, 250 p., 16,50 €
- Philippe GODARD, Mai 68. Soyons réalistes, demandons l'impossible , Paris, Syros, 2008, 111 p., 10 €
- Louis GRUEL, La rébellion de 68. Une relecture sociologique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004.
- Jacques GUIGOU, Jacques WAJNSZTEJN, Mai 1968 et le mai rampant italien , L'Harmattan, collection temps critiques, Paris, 2008. 370 p. 33,50 €
- Sarah GUILBAUD, Mai 68. Nantes, Nantes, Coiffard éditeur, 2004.
- Hélène HATZFELD, Faire de la politique autrement. Les expériences inachevées des années 1970 , Rennes, PUR, 2005, 328 p
- I.C.O., La grève généralisée, mai-juin 68 , Paris, Spartacus, 2007, 110 p
- Serge JULY, Jean-Louis MARZORATY, La France en 1968 , Paris, Hoëbeke, 2007, 120 p
- Bernard LACROIX, L'utopie communautaire. Mai 68. Histoire d'une révolte sociale , Paris, PUF, 2006, 224 p
- Denis LANGLOIS, Slogans pour les prochaines révolutions , Paris, Seuil, 2008
- Alain LEMENOREL, 68 à Caen , éditions Cahiers du temps, Cabourg, 176 pages avec un DVD, 25 €
- Les affiches de mai 68 , Les éditions Beaux-arts de Paris, Musée des beaux-arts de Dole, 2008, 138 pages, 16 €
- Jean-Michel LETERIER, (G)rêves de femmes .68 , Paris, Le point sur les I, 2008, 140 p
- Daniel LINDENBERG, Choses vues. Une éducation politique autour de 68 , Paris, Bartillat, 2008, 237 pages, 20 euros
- Virginie LINHART, Le jour où mon père s'est tu , Paris, Seuil, 2008, 175 p., 16 €
- LUTTE OUVRIERE, Mai-juin 68. Histoire et leçons d'une explosion sociale , Paris, supplément à LO n° 2078, 126 pages, 8€
- Taibo II PACO IGNACIO, 68 , Paris, L'échappée, 2008, 124 pages
- Marie-Ange RAUCH, Le théâtre en France en 1968 , Paris, Editions de l'Amandier, 2008, 561 p., 20 €
- Marc RIBOUD, Sous les pavés…, Paris, La Dispute , 2008, 120 pages
- Kristin ROSS, Mai 68 et ses vies ultérieures , Bruxelles, Complexe, 2005, 249 p
- Jean-Marc ROUILLAN, De mémoire (1). Les jours du début : un automne 1970 à Toulouse , Marseille, Agone, collection Mémoires sociales, 2007, 208 pages, 14 euros
- Georges SEGUY, Résister. De Mauthausen à Mai 68 , Paris, Archipel, 2008, 230 pages
- Maurice TOURNIER, Les mots de mai 68 , Toulouse, PU Mirail, 2008, 126 p
- « Une Suisse rebelle. 1968-2008 », catalogue de l'exposition du Musée historique de Lausanne, 4 av.-10 août 2008, 64 p., Lausanne, 2008, 12 FS
- Xavier VIGNA , L'insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d'histoire politique des usines , Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, 378 p., 22 €
- Thomas ZURBACH, 1968 : le Mai des travailleurs à Besançon , Maîtrise d'histoire, sous la direction de F. Marcot, Université de Franche-Comté, 2002, 314 p
Agenda 2008. Mai 68 , Forcalquier, HB éditions, 2007. 25 Euros. ( www.hb-editions.com ). mai 2008*
En revenant, mois par mois, sur cette fameuse année 68, à travers photos, affiches, slogans, poèmes et extraits de textes des principaux acteurs, ce bel Agenda 2008. Mai 68 tente d'en capter l'atmosphère particulière, le climat insurr ec tionnel. Ce faisant, il inscrit les « événements » de mai dans une vision plus ample et plus complexe, au carrefour d'une période et aire géographique plus larges.
FT.
Philippe ARTIERES, Michelle ZANCARINI-FOURNEL, dir ., 68. Une histoire collective (1962-1981), Paris, La Découverte, 2008, 847 p., avec 92 photos inédites, 28 €. mai 2008*
A la différence de La France des années 1968 de chez Syllepse, le livre de La Découverte n'est pas un dictionnaire constitué d'une série d'entrées. La matière est répartie en 4 parties chronologiques, elles-mêmes subdivisées en 7 rubriques. On peut donc pratiquer l'école buissonnière et on y fait de nombreuses et bien agréables rencontres. Ce sont les brefs récits surtout qui nous ont touché : de la guitare à la 4L, en passant par la minijupe, ces objets emblématiques de la période sont magnifiquement évoqués par Bertrand Lemonnier, Ph. Artières et Elodie Nowinski. Les Lieux ne sont pas oubliés, de la rue d'Ulm aux bidonvilles de Nanterre, en passant par l'usine Sud-Aviation de Nantes, la première usine occupée, grâce en partie à l'action d'un « lambertiste », Yvon Rocton, évoqué par M. Zancarini-Fournel. Notons aussi parmi d'autres, la superbe description de la librairie militante « La Joie de lire » par Julien Hage (p.533-7) et les pages consacrées à l'Université de Vincennes par François Dosse, et celles, plus originales, de J.-Ch. Coffin sur le Séminaire de Lacan. Les descriptions de films, en introduction à chacune des quatre parties chronologiques, sont également de purs joyaux dus à Antoine de Baecque, qui passe en revue La Chinoise de Godard, Reprise (Hervé Le Roux), L'An 01 de Jacques Doillon et Le fond de l'air est rouge de Chris Marker. Dans la rubrique Traverses, plus diversifiée, nous relevons aussi quelques pépites : le Festival d'Avignon perturbé (E. Loyer, p.398-401), les pages consacrées à Pierre Fournier, le pionnier du premier journal écologiste La Gueule ouverte (p.606-608) et l'évocation de l'intervention surprise d'un jeune militant du FHAR (Front homosexuel d'action révolutionnaire) au cours de l'émission radio de Ménie Grégoire, en mars 1971, ces deux brèves étant de Philippe Artières. La dimension internationale de Mai 68 n'est pas oubliée, mais nous avons tendance à penser qu'elle méritait mieux, la forme brève utilisée (« Ailleurs » est une des 7 rubriques) desservant le propos.
Mais c'est la rubrique « Acteurs » qui suscite notre plus grande réserve. Comment Ph. Artières peut-il écrire dans « Les cent visages du gauchisme » (p.350-7) que cette histoire est impossible car les travaux n'existent pas (sa bibliographie est en effet bien indigente et il ne connaît pas Dissidences, qui existe depuis 10 ans !). Il se trompe même quand il dit que L'Histoire des Gauches en France , pourtant elle aussi parue à La Découverte, n'en parle pas, Daniel Lindenberg consacrant 2 articles à cette question et citant au passage Dissidences . De même, comment justifier que l'ouvrage consacre un article à Jean-Pierre Duteuil ou à Pierre Overney, ce qu'il fallait faire, mais ne dise à peu près rien d'Alain Krivine, premier candidat « bidasse » aux présidentielles en 1969, ou d'Arlette Laguiller, première femme candidate ?
La deuxième coordonnatrice de l'ouvrage, M. Zancarini-Fournel, a également beaucoup contribué à l'entreprise, écrivant près de 180 pages d'introduction (« Récit ») à chacune des 4 parties, sans compter les brèves. Elle ne s'est pas contentée de faire une synthèse des travaux déjà existants, elle est fréquemment revenue aux sources primaires. Son premier récit (« 1962-68 : Le champ des possibles ») est particulièrement réussi ; le développement sur la jeunesse à partir de l'enquête initiée par François Missoffe en 1966 ou celui sur Grenoble avant 68 sont très talentueux. La suite nous réserve aussi quelques bonnes surprises : l'évocation trop rarement faite des tentatives de boycott de l'agrégation (p.407 et sq.) ou l'étude des communautés (p.433-4), qu'elle réalise à partir du mémoire de maîtrise d'Edward Sarboni. Mais réussit-elle toujours à s'affranchir de sa « mémoire particulière » de l'événement, pourtant l'objectif affirmé par Ph. Artières dans son texte d'ouverture. C'est amicalement que nous lui faisons ce reproche, car nous savons bien que l'objectivité, la « Vérité », sont hors de portée de l'historien(ne). Ne prenons qu'un exemple, à propos du MLAC (p.441). Comment peut-on écrire que les organisations d'extrême gauche « veulent manifester contre le gouvernement et les organisations tenues pour réformistes, comme la CFDT », alors que dans bien des villes ce combat commun pour la libéralisation de l'avortement a permis à l'extrême gauche de sortir du ghetto dans lequel le PC et ses organisations sœurs tentaient de la maintenir ? C'était bien souvent aux côtés des organisations réformistes non communistes que les militants d'extrême gauche menaient campagne, projetaient par exemple le film Histoires d'A , boudé par le PC (nous renvoyons à notre livre sur la LCR, pour quelques exemples, p. 200-201).
De même – pour finir – les concepteurs de l'ouvrage se félicitent de pouvoir publier de nombreuses photographies réalisées par les correspondants de L'Humanité . Certes. Mais derrière l'objectif, il y avait un homme, le militant d'un parti pour qui le gauchiste était l'ennemi, ou au mieux n'existait pas. Donc, placer en page de couverture une photo de manifestation montrant une banderole de l'UEC avec les mots « Pour un gouvernement populaire » est-il vraiment judicieux quand on sait, qu'au début des événements, l'UEC, normalisée après l'exclusion des trotskystes et des maoïstes en 1966, a tout fait pour dissuader les étudiants de se joindre à la contestation ? Par contre, regrettons l'absence de la photo de l'ouvrier et du CRS face à face, lors de la grève du « Joint français », et celle de l'inconnue du 25 avril 1974, pourtant commentées brillamment par Vincent Porhel (p.455-7) et par Philippe Artières (p.704-5). Il n'est pas sûr que la jeune génération ait ces photos en mémoire…
Salles Jean-Paul.
Philippe ARTIERES, 1968. Année politique , Paris, Thierry Magnier, 2008, 123 p. mai 2008*
En même temps qu'il co-signe un énorme ouvrage avec Michelle Zancarini-Fournel sur le même thème aux éditions la Découverte, l'historien Philippe Artières propose une des bonnes surprises sur Mai 68 dans une édition jeunesse. Précédé par une courte ouverture, le texte de ce spécialiste de Michel Foucault, propose une incursion dans les années 68 à partir de quatre situations illustrant la dimension politique de ces années. Bien sûr, on pourrait lui faire le reproche d'avoir omis la dimension centrale la grève ouvrière, mais cela n'entache en rien le plaisir de la lecture et le sentiment de pénétrer au cœur de ces années. Le premier récit porte sur l'amour (impossible) entre une professeur (Gabrielle Russier) et son élève de 16 ans. Ce fait divers qui avait suscité les passions lui permet d'aborder la question de la sexualité (et de sa répression), les rapports entre les hommes et les femmes ou encore le problème du rapport à l'école. Le second récit, intitulé Pierre, porte sur l'assassinat en 1972 de Pierre Overney, militant maoïste de la Gauche prolétarienne. Là aussi, on pourrait lui faire reproche de mettre sur le devant de la scène le plus agité des courants politiques, celui des mao-spontex, mais ce serait passer à côté de l'évocation, fine et sensible, des courants radicaux issus et produits par mai. Le troisième texte porte sur les Vietnamiens. Mais plus que sur la guerre du Vietnam proprement dite, il permet à l'auteur de brosser un tableau de la contre culture contestataire qui se développait alors à Paris. Enfin, la lutte des paysans du Larzac conclut ces trop courtes pages, permettant d'évoquer l'esquisse de cet autre monde dessiné en pointillé par l'expérience 68. Un petit lexique, parfois approximatif, conclut cet exercice très sensible d'écriture historique, sur laquelle l'auteur revient en conclusion. Un très beau livre qui appelle à d'autres, nombreuses, lectures. Il serait dommage de réserver cet ouvrage aux seuls adolescents à qui il est a priori réservé.
G.U.
Antoine ARTOUS, Didier EPSZTAJN, Patrick SILBERSTEIN (dir.) , La France des années 1968, Paris, Syllepse, 2008, 904 pages, 30 €. juillet 2008*
Ce copieux volume, à la couverture criarde typique des codes de couleur en vogue dans les années 1970, est en réalité une encyclopédie de quatre-vingt deux entrées portant, non seulement sur « les événements » de 68, mais sur la longue période allant de la fin des années 50, essentiellement, jusqu'à 1981 et l'accession au pouvoir de François Mitterrand et d'un gouvernement de gauche. Modestement, signalerons-nous que parmi les soixante dix-sept auteurs, figurent huit rédacteurs de Dissidence (1) ? La particularité de ce travail, comparativement aux autres du même type parus cette année ( 68 : Une histoire collective, 1962-1981 sous la direction de Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel à La Découverte et Mai-juin 1968 dirigé par Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti et Bernard Pudal à L'Atelier (2)), est que ses concepteurs revendiquent leur engagement, passé et présent, ce qui va de pair, néanmoins, avec une approche aussi sérieuse et synthétique que possible. Le fait de republier en ouverture le minutieux article de Jacques Kergoat, « Sous les pavés… la grève », initialement publié en 1978, témoigne en tout cas de la volonté de mettre en avant la dimension sociale, ouvrière, de Mai 68. En effet, bien plus qu'une affaire de générations, il s'agit là de la plus imposante grève générale de l'histoire de la France contemporaine, elle-même précédée, mais également suivie, par des conflits « durs », et on se reportera pour cela à l'article sur les luttes des salariés, intitulé « luttes ouvrières radicales ». Ceci explique les entrées étoffées sur les principaux syndicats (CGT, CFDT), même si ceux-ci sont loin de recouvrer ou d'épuiser tout le spectre des occupations d'usines d'alors, l'article de la jeune chercheuse Fanny Gallot sur Renault-Cléon soulevant à ce sujet un « coin de voile » prometteur. Dans la même veine, la riche communication de Marnix Dressen sur le phénomène de l'établissement souligne combien cette exigeante volonté de « se faire ouvriers d'usine », qui mobilisa quand même jusqu'à trois milliers de militants, pour beaucoup « prochinois » mais pas exclusivement, répondait à un impératif de centralité ouvrière poussé à l'extrême.
Autre élément d'importance particulièrement bien saisi, la dimension internationale de la période couverte par ces « années 68 ». On trouve ainsi des développements sur les luttes révolutionnaires dans de nombreux pays (Italie, RFA, Grande Bretagne, Pays Bas, avec les Provos ou pays de l'Europe de l'Est), ainsi que les situations à partir desquelles les forces politiques françaises, et en particulier ceux que l'on nommait « gauchistes », ont pu se positionner (la dictature des colonels en Grèce, la lutte des Palestiniens, un peu succinctement abordée, ou la situation chilienne d'Allende à Pinochet). Surtout, la place éminemment centrale occupée par la guerre du Vietnam dans le cœur et l'esprit des militants de quasiment toutes les familles d'extrême gauche (excepté à l'OCI et à la FER puis à l'AJS) est significativement repérée par le nombre de références (quatre-vingt douze) au Vietnam/Indochine dans l'index géographique, même si, étonnement, il n'y a pas d'entrée « guerre du Vietnam » alors que celle sur la guerre d'Algérie, très fournie elle aussi (soixante-treize occurrences) donne la preuve à la fois d'un passage de témoin entre ces deux combats de la « zone des tempêtes », et de la marque indélébile des luttes de libération sur cette génération. Puisque « l'histoire s'écrivait au napalm » (3), on ne s'étonnera pas de la résonance de l'équivalence symbolique « Vietcong = prolétaire », en surplomb de ces années-là, au point de la retrouver jusqu'en Italie : « Le Vietnam est dans vos usines ! » scandaient les cortèges d'ouvriers entre les chaînes, chez Fiat (4). Les contributions de Pierre Rousset et d'Ambre Ivol, cette dernière axée plus précisément sur les luttes aux Etats-Unis, dont les combats des Gi's contre la guerre (5) sont soutenus, entre autres, par la méconnue troupe de théâtre de Jane Fonda et Donald Sutherland, nommée FTA - « Fuck The Army » (6) - , claires et circonstanciées, sont indispensables, d'autant plus que nous manquons cruellement de travaux d'envergure, en français, sur ce (vaste) sujet. Des pistes pour de futurs chercheurs ?
Les autres notices sont de précieuses synthèses, portant sur des courants politiques (anarchismes, maoïsmes, ou une histoire plus classique sur les courants du PS, du PCF ou du PSU), des organisations plus larges (le CEDETIM), des thèmes de lutte (l'avortement, l'écologie, la question des minorités opprimées, nationales ou sexuelles), des sujets d'analyse (sur les classes sociales, l'économie ou le sport), des milieux particuliers (enseignants, jeunesse scolarisée, justice ou paysans) ou des angles plus culturels (musique, littérature ou théâtre). On peut ainsi, au hasard, tant la richesse du volume est considérable, souligner les éclairages de l'article sur les « comités de soldats », celui consacré à « Nationalités, nationalitaire, régionalisme », celui sur les « DOM TOM » et les questions de leur décolonisation autour des problématiques de l'autonomie et de l'indépendance, tous trois très érudits, ou l'article « Immigrés » qui, bien que mal écrit, éclaire un domaine souvent méconnu. Plus original, l'entrée « Portraits », œuvre de Daniel Grason, se compose de témoignages assez variés de personnes qui se sont toutes engagées à des degrés divers dans les luttes de 68 ; les combats et les conditions de travail en milieu industriel sont particulièrement intéressants. Le seul éclairage régional, sur « Rodez en révolution », surprend davantage car sa présence au détriment d'autres situations provinciales n'est pas justifiée, en dehors peut-être d'une radicalisation assez exemplaire, précieuse à lire, mais qui rend l'absence d'autres situations locales regrettable.
Enfin, les contributions qui concernent les bouleversements culturels sont d'inégale valeur. Autant celles sur la Bande dessinée ou le polar maltraitent vraiment leur sujet, autant les synthèses sur le cinéma ou le théâtre indiquent bien la « saisie » de ces milieux culturels par l'esprit contestataire et révolutionnaire de 68 sans omettre de remonter en amont: l'affaire Langlois pour le cinéma, ou les pièces de Armand Gatti pour le théâtre. L'extrême diversité des productions militantes, ainsi que les polémiques idéologiques intenses qui parcouraient les différents groupes sont aussi la preuve qu'une « guerre culturelle » occupait bien des esprits, qui ne rechignaient pas, parfois, à déclencher la foudre!
Rares sont les textes peu clairs (celui sur « l'autogestion » ou celui sur l'Université de « Vincennes-Saint-Denis », qui méritait bien mieux qu'un témoignage assorti de gloses (7)) ou engagés de manière peut-être un peu trop explicites. C'est par exemple le cas de l'« antifranquisme », où la transition vers la monarchie parlementaire est clairement critiquée, ainsi que de « Trois jours qui faillirent… », dans lequel Pierre Cours-Salies nous offre son opinion à propos d'un Mai qui ne pouvait déboucher sur une crise révolutionnaire réussie, mais qui aurait dû aboutir à un gouvernement de gauche réformiste. Bien sûr, on pourra toujours trouver de petites faiblesses, mais elles portent en général sur des aspects très ponctuels. Il en est ainsi de l'article consacré aux « débats autour de l'école », un peu trop centré sur les discussions théoriques plutôt que sur les positionnements des uns et des autres face au collège unique d'Haby, par exemple. A propos de l'article sur « Che Guevara », sans doute aurait-il pu se prolonger jusqu'à voir l'évolution de la perception du personnage et surtout de son modèle de guérilla tout au long des années 1970, parmi les groupes se réclamant de son combat. Mais surtout, il nous propose une lecture « libertaire » de ce communiste révolutionnaire qui semble plus correspondre à un « affect » largement répandu de nos jours qu'à une mise à distance historique. Enfin, quelques articles contiennent des erreurs factuelles ou des approximations dommageables : par exemple, dans celui sur la « gauche révolutionnaire avant 68 », à propos du PCI majoritaire dans la première moitié des années 1950, il s'agit de Pierre au lieu de Marcel Bleibtreu ; de même, tout ce qui touche à l'Internationale situationniste, à Guy Debord et aux analyses sur la société spectaculaire marchande est soit connu superficiellement soit l'objet de commentaires plutôt que d'approches croisées.
Au terme de cette (trop) courte recension, quelle impression retirons-nous de cette somme ? Prémunissons-nous d'abord contre les critiques faciles et rapides. Etait-il possible de mieux faire ? De mieux cerner certains enjeux, en particulier ceux afférents à la sphère si active, à cette époque, des intellectuels ? De combler certains manques, souvent inévitables dans ce genre d'entreprise (un article sur le « free jazz » mais rien sur le rock progressif ou des groupes comme Komintern ) ? D'avoir laissé passer trop de fautes formelles, rançon sans doute d'une relecture insuffisante ? Certainement. Néanmoins, ce qui s'annonçait comme une « encyclopédie de la contestation » nous paraît correspondre, peu ou prou, à cette intention. Est-ce à dire qu'il s'agit là d'un ouvrage totalement exhaustif ? Bien sûr que non, et nous en avons pointé les quelques faiblesses. Mais sur ces dix années aux « frontières de la rupture », où l'on assista à un véritable « assaut du ciel » de la part de pans entiers de la société, cet ouvrage ne démérite pas quant à son intention d'en dresser le panorama et d'en restituer l'atmosphère.
Christian Beuvain et Jean-Guillaume Lanuque
(1) Par contre, contrairement à ce qui est indiqué, Marnix Dressen n'en est pas membre.
(2) Ces deux ouvrages sont chroniqués sur notre site www.dissidences.net
(3) L'expression est empruntée au documentaire de Patrick Rotman, 68 , produit par Kuiv Productions, 2008, 1h.35 mn, commentaire récité par V.Lindon, diffusé sur FR2 le 8 avril 2008, 20h.50; DVD, 20€.
(4) Voir Diego Giachetti, Marco Scavino, La Fiat aux mains des ouvriers. L'automne chaud de 1969 à Turin , Paris, Les nuits rouges, 2005, chroniqué sur notre site www.dissidences.net
(5) Voir à ce sujet l'excellent documentaire de David Zeiger, Les déserteurs du Vietnam , 2005, 52 mn, rediffusé sur Arte les 27 février et 1er mars 2008. Il est cité dans la bibliographie de l'article de Ambre Ivol.
(6) Un film, FTA , réalisé par Francine Parker avec l'aide de Donald Sutherland, sur un scénario écrit par lui et Jane Fonda, raconte l'histoire de cette troupe antimilitariste. Le film sort aux États-Unis en juillet 1972. Remarquons au passage que durant ces années 1970, D.Sutherland semble fortement impliqué dans des activités pacifistes et progressistes puisqu'il jouera également dans le film de l'ancien « blacklisté » Dalton Trumbo, Johnny got his gun , en 1971 et incarnera aussi en 1991 le rôle du « docteur rouge » de nationalité canadienne N.Bethune dans le film de Philip Borsos Docteur Norman Bethune . Quant à Jane Fonda, quelques recherches sur Internet nous renseignent très rapidement sur la pérennité de la haine que vouent encore certains Américains à celle qui, surnommée pour cela « Hanoï Jane », alla dénoncer au Nord-Vietnam en 1972 la guerre menée par son pays.
(7) Pour une histoire de ce centre expérimental, on devra se reporter à la contribution de François Dosse, « Vincennes (1969-1974) : entre science et utopies », in P.Artières, M.Zancarini-Fournel (dir.), 68. Une histoire collective (1962-1981) , p. 505-513, ainsi qu'à l'article de Charles Soulié, « Le destin d'une institution d'avant-garde : histoire du département de philosophie de Paris VIII », Histoire de l'éducation , n° 77, janvier 1998, consultable sur http://www.ipt.univ-paris8.fr/hist/
Serge AUDIER, La pensée anti-68. Essai sur les origines d'une restauration intellectuelle. Éditions La Découverte, Paris, 2008. 380 pages. 21,50 €. mai 2008*
Serge Audier cherche, dans cet essai, à comprendre pourquoi et comment le violent réquisitoire de Sarkozy contre mai 68 n'a pas suscité le rejet généralisé ou, à défaut, l'hilarité devant tant de méconnaissance et de mauvaise foi. Son hypothèse est que ce type de discours s'inscrit dans tout un courant de la pensée française qui s'est construit en relation et, surtout, en réaction à mai 68. Le livre étudie la généalogie de cette « pensée anti-68 plurielle » en montrant les passerelles, parfois étonnantes, entre les États-Unis et la France, et entre la gauche (extrême) et la droite (extrême). Ainsi, l'auteur rappelle que, dès 1968, des groupes antagonistes - des communistes, autour de La Nouvelle Critique, à la droite conservatrice – se sont retrouvés dans une commune condamnation et réduction du Mai français à un « psychodrame ». L'angle d'attaque est le même : le mouvement social disparaît sous le parcours de quelques intellectuels, censés incarnés toute une génération, par leur trahison ou stratégie carriériste ; génération qui a consciemment ou non, plus ou moins volontairement, libéré le capitalisme de tout ce qui l'entravait encore et lui a permis une formidable accélération.
L'auteur revient en détail sur des livres et des penseurs, qui ont servi de fer de lance à la liquidation de ces « évènements » : Lipovetsky, Debray, Gauchet, « La Pensée 68. Essai sur l'anti-humanisme contemporain », de Ferry et Renaut, etc. Il dénonce la faiblesse théorique et l'absence de rigueur de ces ouvrages, qui couvrent le plus souvent une légitimation idéologique du capitalisme. De manière plus générale, Audier montre que le noyau de cette « opération de liquidation » consiste à « dépolitiser radicalement mai 1968 pour l'aplatir sous une logique qui n'était pas la sienne » (p. 358).
Dommage que le livre ne consacre pas plus de pages à la « pensée anti-68 », à gauche et à l'extrême gauche du spectre politique (il évoque brièvement Pasolini, Hocquenghem et, un peu plus longuement, Bourdieu, largement passé à côté de mai 1968). Il est possible, en effet, d'émettre l'hypothèse que l'ampleur de la réussite de la restauration intellectuelle étudiée par l'auteur est aussi, en partie, le résultat de la faible résistance qu'elle a rencontrée de ce côté-là.
Frédéric Thomas.
Daniel BENSAID, Alain KRIVINE, 1968. Fins et suites , Paris, La Brèche, 187 p. juillet 2008*
Feu les éditions La Brèche ressuscitent le temps de publier une anthologie des textes de deux de ses dirigeants, consacrés à l'évènement Mai 68. Le livre se compose de trois parties, respectivement consacrées au vingtième, trentième et quarantième anniversaire de Mai. En fait, en ce qui concerne les 20 ans de Mai, il s'agit d'un texte unique ; la contribution des deux auteurs publié par La Brèche dans le livre collectif, Mai si ! Rebelles et repentis. A lui seul ce chapitre occupe d'ailleurs la moitié du recueil. Ensuite, il s'agit de tribunes libres, beaucoup plus courtes, publiées essentiellement sous la plume de Daniel Bensaïd dans divers titres de presses ( Le Monde, Libération, L'humanité , etc.). Le premier texte concentre l'essentiel de l'analyse de l'évènement. Contre toutes les réductions de Mai à l'irruption d'un moment festif et libertaire, les deux complices s'efforcent d'insister au contraire sur le caractère profondément subversif de Mai, sur la centralité de la grève générale et donc de l'ancrage de classe de 1968. Cette interprétation forgée dans le texte fondateur se décline ensuite, au fil des décennies, non d'ailleurs sans une certaine répétition, au fil des supports. Bensaïd exprime tout le bien qu'il pense du livre de Kristin Ross (voir la critique sur ce site), polémique avec Henri Weber (avec qui il avait signé en 69, Mai 68, la répétition générale) devenu entre temps sénateur socialiste, s'en prend à Nicolas Sarkozy à propos de sa haine de Mai. De cet ensemble cursif, ainsi que le veut le format de la tribune libre, on retiendra celle écrite lors du trentième anniversaire de Mai, développé dans l'Humanité, sous le titre « Le Parti Communiste a-t-il raté Mai 1968 ? ». La réponse est sans appel : oui, complètement.
Cette anthologie qui se conclut par l'évocation d'un très beau poème d'Erich Fried, en appelle non à la tarte à la crème du devoir de mémoire, mais à un « devoir d'irréconciliation », contre tous les reniements dont une partie de ceux qui ont fait la génération 68 ont su faire preuve. A sa manière, ce recueil représente un appel à conjuguer mai et ses potentialités subversives au futur.
G.U.
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Paul BERMAN, Cours vite camarade ! La génération 68 et le pouvoir , Paris, Denoël, 2006, 278 p. août 2007*
Il m'aura rarement fallu autant de ténacité pour aller jusqu'au bout d'un livre ! En effet, page après page, l'auteur tente de justifier le passage du « Col mao au Rotary », pour reprendre le titre désormais célèbre du livre de Hocquenghem, d'un certain nombre de dirigeants du mouvement de Mai 68. Ce livre est la justification cynique du ralliement au pouvoir d'un quarteron d'individus, Kouchner, Cohn-Bendit, Joschka Fischer, Glucksmann, identifiés à la génération 68. C'est dans la forme de l'essai que réside la première limite de cette approche, l'auteur se contentant de travailler à partir de la presse, d'Internet ou de confessions de fin de banquets. Au détour d'une phrase, Berman nous livre sa méthode de travail : « Je pourrais retracer cette évolution dans plusieurs parties du monde, comme le Mexique, l'Amérique centrale ou l'Argentine, par exemple – un exercice des plus simples, vu le nombre d'études et d'essais consacrés à la question », p. 139-40. Ailleurs, alors qu'une large place de son développement est consacrée à l'Allemagne, il avoue ne pas lire cette langue et travailler à partir des éditions anglaises de la presse allemande (p. 89). A partir du cas de l'ancien militant allemand d'extrême gauche Fischer, devenu Ministre des Affaires étrangères, après avoir été fondateur des Grünen, l'auteur envisage la transformation réaliste de la « génération 68 » et son accession aux leviers du pouvoir. Quelques dossiers récents sont analysés pour comprendre comment le rejet du totalitarisme a amené cette génération à renouveler la pratique politique. Prenons ainsi le cas de la construction européenne, promue par Cohn-Bendit : « une société de garanties sociales et de structures politiques démocratiques et libertaires » (p. 100). L'intervention au Kosovo des troupes de l'Otan est considérée comme un immense progrès moral, puisque désormais le sort des populations, grâce à Kouchner, est pris en compte. Avec un sens de la formule qui prêterait à rire si l'affaire n'était pas si grave, l'auteur en vient à affirmer que le principe de l'intervention humanitaire prôné par Kouchner et quelques autres n'est rien moins « un guévarisme des droits de l'homme », p. 210. Cette bouillie infâme, éloge de l'apostasie et de la realpolitik la plus sordide se conclut par un chapitre sur les vagues à l'âme de cette génération (comment « mesurer la supériorité éthique de l'idée d'intervention », p. 240) qui a appuyé l'invasion par les troupes US de l'Irak, au nom des droits de l'homme et de l'extension de la démocratie. Partant du principe que, selon le vieux thème soixante-huitard de « Les travailleurs n'ont pas de frontières», ces représentants de 68 en concluent que la IV e flotte américaine était autorisée à intervenir partout dans le monde (Afghanistan hier, Irak aujourd'hui, Iran demain ?). Finalement, on comprend mieux cette évolution (inversion) quand on apprend que Cohn-Bendit faisait partie des émeutiers d'extrême droite, mais lui avec une justification anarchiste, qui en 1956 ont tenté d'incendier le siège de l' Humanité en réplique de la répression en Hongrie. En résumé, on l'aura compris, il s'agit d'un livre dont les lecteurs peuvent se passer.
G.U.
CABU, Laurence GARCIA, Cabu 68, Paris, Editions Actes Sud BD, Mai 2008, 223 p., 22 €. juillet 2008*
Ce livre est celui de l'étonnement. Etonnement tout d'abord parce que publié par la jeune maison d'édition « Actes Sud BD » (en collaboration avec France-Inter), on s'attendait à un livre de planches. Or il n'en est rien ! Il s'agit d'entretiens autour de « Mai 1968 et Cabu » réalisés par la journaliste Laurence Garcia au cours de l'hiver 2007-2008. Subjectif comme point de vue ? Peut-être ! Mais Cabu vaut bien un livre aux côtés des sempiternels « acteurs » du mai français, car Cabu a croqué le Printemps des barricades.
Etonnement ensuite, sans doute à cause de notre sympathie immédiate pour Cabu (1) : éternel adolescent, le dessinateur est pourtant né en 1938 et présente 70 ans au compteur, lui à qui l'on ne sait donner un âge et qui a toujours ce petit rire aigu.
Etonnement enfin face aux acteurs de Mai 1968 avec lesquels discutent Garcia et Cabu. On rencontrera ainsi au fil des pages le préfet de police Grimaud qui à 95 ans, gaillard, répond à la demande d'entrevue par un courriel enjoué. Ce dernier avoue ainsi ses sympathies de gauche et finalement pour les « événements », apostrophe son fils avoisinant la soixantaine révolue qui pendant mai 1968 lorgnait largement du côté des situationnistes, ce qui posait quelques difficultés à son père surtout lors des ramassages policiers.
Bien sûr Cabu discutera également avec les acteurs historiques de Mai 1968 : Serge July, indécrottable apôtre du n'importe quoi politique qui affirme promptement que « Cécilia [ex-S.] est révolutionnaire » car elle a quitté un homme de pouvoir sans en avoir rien à faire ! Qu'il est alors loin le beau Mai se dit-on ! Krivine qui y va de son laïus répété « pro-NPA » en bon commercial plaçant son poulain Besancenot.
Entre aussi en scène le clown Cohn-Bendit (d'un anti-trotskysme primaire que n'auraient pas renié certains auteurs stalinistes) qui déclare : « La Révolution Russe c'est terrorisant ! Ce n'est pas seulement Staline, il faut reprendre le texte de Trotski (sic !) contre les syndicats ! La dictature du prolétariat pour faire avancer la société, c'est ça Trotski ! » (p. 86). Krivine appréciera.
Quelques citations à l'encre rouge de Geismar se trouvent de-ci, de-là : à défaut d'être partout, Geismar n'est nulle part ! On oubliera ces mauvais moments en lisant attentivement la confrontation entre Cohn-Bendit et Finkelkraut dans une émission de France Inter avec le trublion Guiano qui déverse littéralement une haine de 1968 digne des pires diatribes antisémites de Drumont.
On se consolera avec quelques chapitres plus amusants et de savoureuses anecdotes. On y verra un Professeur Choron « patron voyou » qui a tout simplement oublié de déclarer un Cavanna et un Cabu, les empêchant ainsi de bénéficier de leur droit à la retraite aujourd'hui. On y croisera aussi José Artur éternel mondain de gauche (« sans H, l'autre c'est le milliardaire de TF1 ! » p. 147).
Bien sûr, la société a largement évolué depuis Mai 1968 et Cabu apparaît comme un acteur intemporel. Dans un de ses dessins où l'on voit des jeunes manifestants brandissant une pancarte sur laquelle apparaît le slogan « Des emplois ! », Cabu leur répond : « En 1968, j'ai défilé contre le travail ! ». Dont acte !…
Florent Schoumacher
(1) Non tant pour sa participation à des émissions pour la jeunesse que pour ses croquis qui m'ont souvent incité à acheter des titres de presse avec lesquels pourtant j'étais en opposition (Comme lors les positions inadéquates du rédacteur-en-chef de Charlie-Hebdo lors de la guerre du Kosovo et du Référendum européen).
Laurent CHOLLET, Mai 68. La révolte en images , Paris, Editions Hors Collection (Place des Editeurs), 2007, 112 pages, 21 €. mai 2008*
Ce livre d'images et de textes, qui est apparu sur les rayons des librairies dans les dernières semaines de l'année 2007, se distinguait ainsi par sa précocité, mais surtout, ce qui est bien plus grave, par une sorte de record dans l'inexactitude sur des faits, des organisations ou sur la datation, parfois dans tous ces domaines à la fois ! Déjà, la lecture de la présentation des éditeurs a de quoi surprendre : Mai 68 assimilée au « Flower Power », la grève générale du 13 mai reportée au 15 mai ou le développement du féminisme et du MLF dans ce printemps 1968 ! Néanmoins, le lecteur peut toujours mettre cela sur le compte d'un employé aux écritures, pas vraiment au courant (c'est le moins que l'on puisse dire !) de ces événements là.
La préface de l'ancien directeur de La Cause du peuple , Michel Le Bris, peut également nous plonger dans une certaine perplexité. En effet, cet ex-« prochinois », comme l'on disait alors mais qui depuis en est bien revenu , se fait un point d'honneur de récuser absolument toute référence politique dans le déclenchement des événements parmi la jeunesse estudiantine, la grève ouvrière – avec ses occupations d'usines et son insubordination générale – étant quant à elle, tout bonnement évacuée de son raisonnement. Michel Le Bris préfère donc mettre l'accent sur l'irruption du jazz, de la science-fiction, des films ou fanzines fantastiques ( Satanik ), de Tolkien, du magazine Pilote , etc., comme causes premières de ce mouvement émancipateur. Fort bien. Là aussi, après tout, cela reste – à la limite ! – du registre de l'opinion, du commentaire.
Par contre, l'ouvrage lui-même, qui dans ses axes et son découpage thématico-chronologique ne manque pas d'insister lourdement sur cet aspect contre-culturel, dans la matrice et les « germes de la contestation » (p. 30), de Mai 68 (4 pages sur la BD , 4 sur la revue de J.Bergier et L.Pauwels Planète , 6 pages sur les yé-yés, etc.), accumule erreurs sur erreurs. Et là, rien ne va plus ! En effet, comment Laurent Chollet, qui se présente comme « historien et éditeur », a-t-il pu confondre le Parti communiste marxiste léniniste ( PCMLF, crédité de la fondation des « Comités Vietnam de base » en avril 1967 (p.15) et d'une influence sur Jean-Luc Godard lors du tournage de La Chinoise (p. 73), alors qu'à ces deux moments, cette organisation n'existait pas encore) avec l'Union des jeunesses communistes marxistes (l'UJC-ML), véritable inspiratrice de ces CVB, dont certains militants étaient aussi en contact avec le cinéaste… Comment confondre également France nouvelle , l'hebdomadaire du Comité central du PCF (créé dans la clandestinité en décembre 1943, le 1 er numéro légal sortant le 24 novembre 1945), avec une revue conservatrice (p. 30) ; ou ne pas sursauter face à des photographies de « scènes d'émeutes » à Dijon en mai 1968 (p. 63), alors qu'il s'agit d'échauffourées lors des manifestations contre le Mundial de football en Argentine, dix ans plus tard, soit les 24 et 30 mai 1978 ! De même, comment ne pas s'étonner devant l'amalgame établi entre le leader du groupe des « Enragés », le prêtre défroqué Jacques Roux, pendant les années de radicalisation de la Révolution française (1793-1794) et le dirigeant du Club des Cordeliers et rédacteur du Père Duchesne , Hébert, dont Laurent Chollet fait un compagnon de J. Roux, alors que les Hébertistes contribuèrent à la chute et à l'arrestation des « Enragés », avant d'être eux-mêmes victimes du Comité de salut public, six mois plus tard (p.26). Enfin, le comble semble être atteint page 99. L'auteur évoque le retour à l'ordre dans la société française après l'annonce par le général de Gaulle de la dissolution de l'Assemblée et la manifestation gaulliste du 30 mai. Laurent Chollet cite le président du CNPF (l'ancêtre de l'actuel MEDEF) exhortant, le 7 juin, les travailleurs à ne plus se préoccuper de « conseils ouvriers » et « d'occupations d'usines » : ce soi-disant communiqué de P. Huvelin est en fait un détournement, un faux, fabriqué par des militants d'extrême gauche, proches de l'Internationale situationniste et des Enragés (1) …
Que dire de plus dans une courte recension comme celle-ci (2), sinon que ce livre d'images – présentées dans un assemblage qui se veut « moderne », c'est-à-dire en surimpression du texte, avec la volonté d'en accumuler le plus possible dans un minimum d'espace – est un mauvais coup porté à la connaissance historique de ces événements, car cet album figure en bonne place dans les librairies et sur les tables consacrées à Mai 68. Et de nos jours, devant une production pléthorique (plus de 150 ouvrages sont prévus pour ce 40 e anniversaire de Mai 68 !), quel libraire peut prendre sur son temps pour vérifier la véracité des ouvrages que les éditeurs lui envoient ? Précisons pourtant deux points. Premièrement, il existe, quand même, un certain nombre de chercheurs, dont les travaux ont reçu l' imprimatur de leurs pairs, capables de rédiger correctement quelques dizaines de milliers de signes sur de tels sujets. Deuxièmement, les éditeurs qui se laissent aller à une logique purement mercantile, en occultant complètement tout travail éditorial effectué en amont, ne doivent pas s'étonner, ensuite, de subir les contrecoups d'une culture critique qui s'efforce de démonter de telles supercheries.
Christian Beuvain
(1) On peut lire ce tract dans l'ouvrage de René Viénet, Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations , Paris, Gallimard, 1 ère édition, 1968, p.191.
(2) Pour une analyse plus ample de ce type d'ouvrages, on se reportera à notre article L'Histoire à l'estomac , prochainement en ligne sur www.dissidences.net .
Sylvain COATLEVEN, Mai 1968 à Nantes, Université de Rennes II, Mémoire de Maîtrise, sous la direction de Claude Geslin, 2003, 136 pages + annexes.
C'est avec plaisir qu'on revit, grâce à l'auteur, les événements de Mai 68 à Nantes. Il montre bien la spécificité d'une ville fortement marquée par l'empreinte catholique (4 élèves sur 10 sont scolarisés dans des écoles religieuses, importance de la CFDT), mais aussi par l'existence d'une UD CGT-FO singulière (son secrétaire est Alexandre Hébert, anarcho-syndicaliste fort proche de l'OCI, dont un militant, Yvon Rocton, joue un rôle essentiel à Sud-Aviation Bouguenais, première usine occupée, dès le 14 mai 1968). L'auteur a le souci de montrer les liens entre le milieu étudiant (ils sont près de 10.000 en 1968), les ouvriers et les paysans. Ces derniers se sont donnés une organisation particulière également, derrière la figure de Bernard Lambert, issu de la JAC (Jeunesse agricole chrétienne), passé par le CNJA (Centre national des Jeunes agriculteurs) et par le MRP Mouvement républicain populaire), mais militant du PSU en 1965, et fondateur des Paysans-Travailleurs. Ajoutons à cela un Maire, André Morice, homme de droite mais anti-gaulliste, pas fâché de voir le Général De Gaulle en difficulté en Mai 68, soutenu par la SFIO et par Alexandre Hébert
Franc maçon comme lui, et on aura une idée de l'originalité nantaise !
Dès 1968, la revue Les Cahiers de Mai consacrait son premier numéro aux événements nantais, et Yannick Guin un petit livre à La Commune nantaise (Maspero, 1969). Notre auteur a accédé aux rapports des renseignements généraux, a recueilli le témoignage d'acteurs surtout étudiants. Ceci lui permet de revenir utilement sur la mise en place de ce qui restera l'apport majeur des nantais, la mise en place d'un Comité central de grève, à partir du 24 mai, à l'initiative des syndicats locaux. La CGT, réticente, accepte malgré tout, étant donné le rapport de force. Siégeant à la Mairie, cette instance commence à organiser le ravitaillement, en contact avec les paysans, contrôle les prix pratiqués par les commerçants, délivre les bons d'essence pour les véhicules prioritaires. Des barrages de grévistes avaient été placés aux entrées de la ville.
A Nantes comme ailleurs, Mai 68 a eu des conséquences durables. Un militant de l'UD CGT, excédé que ses camarades cégétistes aient qualifié les étudiants de provocateurs et d'irresponsables, démissionne de cette instance. Quant à l'UD CFDT, elle appelle à manifester pour protester contre la dissolution des organisations d'extrême gauche, en juin 1968. La combativité ouvrière persiste au début des années 1970, avec la grève de l'usine des Batignolles (1971) et de Paris SA (1972).
Jean-Paul Salles.
Dominique DAMAMME, Boris GOBILLE, Frédérique MATONTI, Bernard PUDAL (sdd) , Mai Juin 68, Paris, Editions de l'Atelier, 445 p., 27 €. mai 2008*
Entreprise ambitieuse -les directeurs ont réuni pas moins d'une trentaine de collaborateurs, dont une majorité de politistes et de sociologues-, ce livre n'en laisse pas moins un goût d'inachevé ou de patchwork. Certaines thématiques sont originales, mais insuffisamment approfondies. Ainsi sur « Les livres de Mai », Philippe Olivera note bien l'importance des éditions Maspero, mais ne parle pas assez de la librairie La Joie de Lire, carrefour et lieu de rencontre essentiel au Quartier latin, avant, pendant et après Mai 68.
L'ouvrage est divisé en trois parties : les causes, les événements, les conséquences. Dès l'introduction, Boris Gobille, allant à l'encontre d'une vulgate que tente d'instaurer la parole présidentielle, montre que Mai 68, loin d'avoir été producteur « d'individualisme apolitique », est à l'origine de « politisation et d'action collective ». Les parties 2 et 3 illustrent cette affirmation. Mais pour qui connaît et admire leurs recherches, les contributions de Xavier Vigna sur l'insubordination ouvrière (p.319-328) ou d'Isabelle Sommier sur les gauchismes, cette dernière vite réalisée (p.295-305), ont un goût de trop peu. De même celles qui portent sur le cinéma, la peinture et l'architecture en Mai 68, ou encore le théâtre. La double page (p.403-404) qu'Olivier Neveux consacre au festival d'Avignon est précieuse mais succincte.
Outre la ferme introduction de Boris Gobille, sa contribution intitulée « La vocation d'hétérodoxie » (p.274-291) est un des points forts de l'ouvrage. Il s'attache à cerner « la crise du consentement » qui naît avant 68 et permet ensuite toutes les ruptures d'allégeance. Avec talent, il montre comment le film de Jean-Luc Godard, Pierrot le Fou (1965), qui met en scène une cavale amoureuse, peut avoir été reçu comme « un appel à intensifier la vie », « à refuser les épousailles de force avec la vie raisonnable du monde adulte, l'ordre légitime des familles et l'esprit de sérieux requis par la construction d'un destin professionnel » (p.284). Creusant le même sillon fécond, Dominique Memmi décrit la « crise de la domination rapprochée » (p.35-46), illustrée notamment par « la fin des domestiques » qui commence dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, « la bonne à tout faire devenant simple pourvoyeuse d'heures de ménage ». Mais c'est aussi la femme qui dit à son époux, l'enfant à l'adulte, l'écolier au maître, le patient au soignant : « Touche pas à mon corps » ou « N'en limite pas les mouvements sans mon consentement ».
Ce mouvement d'insubordination affecte aussi le monde usinier, comme le montrent Nicolas Hatzfeld et Cédric Lomba (« La grève de Rhodiaceta en 1967 », p.102-113). A la Rhodia de Besançon, ce sont de jeunes ouvriers, souvent anciens d'Algérie, qui ont décidé de ne pas « se laisser emmerder comme ça, après ce qu'ils avaient vécu là-bas ». De même les militants d'extrême gauche ont mis en cause l'autorité du PC, tout d'abord à l'UEC. Certains joueront un rôle très important en Mai 68. Comme l'écrivent Frédérique Matonti et Bernard Pudal, « la JCR , dont les membres sont souvent rompus à l'animation, voire à l'activation des luttes, est au cœur du mouvement étudiant, et ce dès son entrée dans le Mouvement du 22 Mars. Elle passe ainsi de 350 membres en avril à 1000 en juin 1968 » (« L'UEC ou l'autonomie confisquée, 1956-68 », p.130-143).
Au total, malgré tout, un livre précieux, car il montre que Mai 68, tout en étant certes un événement fondateur de notre modernité, est en fait plutôt la manifestation au grand jour de mouvements souterrains qui agissaient dans notre société parfois depuis des décennies. Les circonstances permettront à la lave en fusion d'affleurer en ce printemps inoubliable, moment de « crise généralisée du consentement ordinaire à l'ordre social et symbolique » (B. Gobille, p.23). Famille, Ecole, Eglises, Usines, Partis, Syndicats…aucune structure établie ou institution n'échappe à la tourmente.
Salles Jean-Paul
François DE MASSOT, La grève générale. Mai-juin 1968 , Paris, Harmattan, 2008, 311 p., 30 €. octobre 2008*
Publié sous forme de brochure en 1969, ce livre reprend l'analyse du mouvement de mai 68 par l'OCI (Organisation communiste internationaliste), le courant « lambertiste ». Avec une courte préface de l'auteur et de Daniel Gluckstein, l'actuel dirigeant du POI (Parti ouvrier indépendant), nom actuel du courant « lambertiste », il est réédité tel quel. C'est un livre important en tant que source sur la grève générale car le moins qu'on puisse dire est que le lambertisme ne figure pas vraiment parmi les composantes qui ont retenu l'attention des historiens ou des observateurs durant ces quelques semaines d'intense commémoration. On comprendra aisément à la lecture de cette analyse pourquoi et comment au nom d'un purisme révolutionnaire, l'OCI est passée très largement à côté de la dynamique de la grève générale, voire s'y est opposée frontalement dans sa dimension étudiante. Disons-le tout de suite, pénétrer dans ce livre, c'est accepter de baigner dans un style, péremptoire, déclamatoire, parfois grandiloquent voire amphigourique. Certains ont d'ailleurs été fascinés par cette apparente rigueur (lire en particulier les mémoires de B. Stora, La dernière génération d'Octobre) . On est assez éloigné de Proust et la madeleine, s'il y en a une, exhale la douce odeur du bulldozer en surrégime. Il serait fastidieux de multiplier les citations, mais le lecteur comprendra rapidement qu'il doit passer sous les fourches caudines d'une science (et d'un vocabulaire) marxiste qui loin d'élever l'esprit vers les hauteurs spirituelles des effluves de madeleine, le plonge au contraire au plus profond d'un ennui sans fin. Il y même du lacanisme refoulé dans cette indigeste prose, avec un APPAREIL (dénommé l'appareil), comprenez l'appareil du parti stalinien, bloc PC-CGT) omniprésent. Ajoutons qu'en sus d'un vocabulaire répétitif des moins poétiques (ou tout simplement des plus indigestes), il faut aussi accepter les attaques fielleuses contre les autres composantes du mouvement de mai, le 22 mars, Cohn-Bendit, les comités d'action, le PSU et par-dessus tout le danger central (sur lequel porte d'ailleurs la conclusion), le « centrisme » de la JCR, incarnation du « pablisme », ontologiquement désagrégateur. On se permettra une seule citation, qui résume assez bien le ton convivial et primesautier : « L'épreuve historique de mai-juin 1968 a consacré le courant « pabliste » comme « flanc-garde » des appareils, comme courant foncièrement opposé aux programme de la IV e Internationale, aux principes mêmes du marxisme », p. 292. Une fois la convention stylistique acceptée, la lecture du propos est particulièrement originale. En effet, il se déploie selon une logique chronologique, quotidienne. Deux aspects essentiels parcourent les quelques centaines de pages. Tout d'abord la ligne politique centrale de l'OCI, à savoir la revendication d'un comité central de grève, mot d'ordre des plus orthodoxes que l'on puisse imaginer. Malheureusement, sauf dans les quelques rares endroits où cette organisation était suffisamment active pour le mettre en avant (de ce point de vue, on repère vite les secteurs d'implantation de ce courant, les étudiants avec la FER, l'enseignement, la RATP, les PTT, le livre et quelques entreprises), ce mot d'ordre ne correspondait pas à l'action des masses grévistes. Plus lourd de conséquences même pour une organisation qui se revendique à longueur de pages comme « l'avant-garde révolutionnaire », ceci amène la FER à s'opposer au mouvement étudiant, lors de la nuit des barricades (on lira le récit page 48 et suivantes). Tandis que les étudiants s'affrontent avec les CRS, la FER (Fédération des étudiants révolutionnaires) tient meeting pour le comité central de grève et se coupe de l'action réelle du mouvement étudiant. Les dirigeants de la FER n'hésiteront d'ailleurs pas à publier une tribune libre dans Combat pour dénoncer le blanquisme et l'irresponsabilité des dirigeants de la nuit des barricades. Le second aspect intéressant du livre est l'analyse des différentes organisations du mouvement ouvrier. La conception extrêmement légitimiste de l'action politique, le front unique ouvrier devant transiter par les partis légitimes de la classe, amène le rédacteur à s'intéresser de manière très précise aux prises de positions des partis de gauche et syndicats (CGT en premier lieu, mais aussi CFDT ou FO, sans oublier l'UNEF). C'est une sorte de florilège des analyses du PCF tout d'abord, mais aussi de la FGDS, voire du PSU dans une moindre mesure, qui est donné à lire tout au long des différents chapitres. L'action des masses étudiantes et grévistes constitue en quelque sorte l'arrière-plan sur lequel se déroulent les affrontements, ce qui constitue évidemment une note assez originale dans l'analyse du mouvement de mai, le tout nourri de fortes citations de Lénine et Trotsky, citations d'ailleurs inattendues quand elles mettent l'accent sur la grève générale anglaise de 1926. Au final, on ne peut qu'inciter les lecteurs à se pencher sur ce livre qui propose un angle d'approche inédit sur mai.
G.U.
Franck DUBAILLY, Putain ! 40 ans déjà ! …, 1968-2008 , Paris, Les points sur les I, 2008, 152 p. mai 2008*
Totalement inconnu au bataillon (pas un mot de présentation de l'auteur ne figure dans l'ouvrage), Dubailly propose un drôle de livre pour la commémoration de 68. L'absence de tables des matières en accentue le côté un tantinet empilement. Si l'ambition est claire « remémorer les évènements et les faits les plus marquants », p. 12, le ton sympathique, la construction même du livre pose néanmoins problème. Une première longue partie rappelle l'essentiel de la chronologie, depuis le début des années 60. L'auteur n'oublie pas le rôle de l'extrême gauche dans le récit des évènements, distinguant d'ailleurs soigneusement les positions des uns et des autres (l'UJCML, comme la FER-OCI s'opposant aux premières manifestations étudiantes). Le récit est enlevé, nourri par une connaissance fine des évènements. S'il n'y a pas de révélation, la présentation est conforme aux connaissances, en insistant sur la radicalité de la grève ouvrière. S'ensuivent une série de courts chapitres, dont le logique est tout sauf évidente. Un bilan de la grève générale, puis la reproduction du discours de De Gaulle le 30 mai 1968, les conséquences de mai sur le plan culturel, quelques slogans soixante-huitard, la déclaration (non datée) d'Alain Geismar à son procès. Arrêtons nous un instant sur ce document, qui date en fait de 1970. Il faut absolument relire ces quelques pages pour comprendre le pur délire dans lequel une partie du mouvement maoïste, celui qu'on caractérisera comme spontex, est engagé. A suivre Geismar, le peuple est aux portes du pouvoir tant les maos incarnent « la préfiguration de la lutte du pouvoir rouge contre le pouvoir blanc », p. 104. La guerre civile est à nos portes. Hélas, pour Geismar, l'histoire ne tranchera pas selon ses pronostics. Le livre se poursuit, sans ordre logique par un chapitre sur le devenir des mouvements dissous, puis par une présentation du 7 e art durant l'année 68 et pour conclure par une liste des livres les plus importants publiés avant et après 68. L'impression qui domine est que l'auteur a amassé une série de matériaux, intéressant pour la plupart, mais placé à la va-comme-je-te-pousse, sans grande réflexion préalable et qu'il a su convaincre son éditeur qu'il fallait procéder ainsi.
G.U.
Jean-Pierre DUTEUIL, Mai 68. Un mouvement politique , La Bussière, Acratie, 2008, 237 p., 23 €. octobre 2008*
Jean-Pierre Duteuil est un des fondateurs du mouvement du 22 mars, dont il est par ailleurs un des principaux chroniqueurs (Lire en particulier son Nanterre 1965-1968. Vers le mouvement du 22 mars , Acratie, 1988). Dans cet ouvrage paru lui aussi à l'occasion du quarantième anniversaire, il livre une œuvre de témoin engagé sur l'analyse de Mai 68, analyse du plus grand intérêt. Ce livre en huit chapitres est complété par des annexes fort riches, comportant aussi bien des documents très divers (sur le 22 mars en particulier) que des analyses sur les autres courants politiques (on lira avec jubilation son point de vue sur le maoïstes et sa dévastatrice chronique du livre de Ch. Bourseiller, Histoire générale de l'ultra-gauche ). Malgré l'intérêt de ces riches annexes, c'est néanmoins au fil des chapitres que s'affirme l'intérêt du propos. Duteuil ne prétend pas faire œuvre d'historien dégagé et neutre, mais c'est bien en tant que militant convaincu par la portée subversive et révolutionnaire du moment Mai qu'il développe ses analyses. Il faut reconnaître que sur certains aspects, ses pages ne sont pas vraiment inédites, reprenant et synthétisant ce qu'on a pu lire ailleurs, même s'il y ajoute un angle de vue d'extrême gauche. Ainsi, par exemple, son tableau sur la France d'avant 68 insiste sur la place du chômage ou sur le rôle de la guerre d'Algérie, comme creuset de toutes les oppositions. Les chapitres qu'il consacre à la classe ouvrière ou aux paysans, pour intéressant qu'ils sont ne brillent guère non plus par leur originalité. En revanche, quand il développe sur les aspects qu'il connaît le mieux, la jeunesse scolarisée et ses formes d'organisation pour dire les choses rapidement, ses analyses sont d'un apport certain ; C'est le cas par exemple dans le chapitre consacré aux étudiants et plus précisément aux analyses que l'extrême gauche de la période a consacré à la place des luttes et de la place sociale du mouvement étudiant dans les stratégies de rupture. Cela lui permet d'ailleurs de revenir sur un certain nombre d'analyses qu'il critique avec avec une férocité jubilatoire, ainsi par ex. les thèses du sociologue Alain Touraine sont minutieusement décortiquées. Le chapitre qu'il consacre aux lycéens figure parmi les meilleurs moments de son ouvrage, tant les lacunes historiographiques sur cette composante du mouvement de mai sont importantes. Il rejoint d'ailleurs les analyses de J.-P. Salles sur la fonction socialisatrice des organisations d'extrême gauche pour une partie de cette génération engagée. S'il est très (trop) succinct sur le phénomène des occupations, en revanche la partie consacrée aux Comités d'action (le plus développé des huit chapitres), dont il se fait un l'ardent défenseur constitue un moment important du livre. Même dans ses excès et outrances (avancer ainsi que la fonction des CA est de s'émanciper des partis d'avant-garde, sans dire un mot de l'emprise des partis sociaux-démocrates ou communistes relève d'une analyse pour le moins à courte vue sur les réels rapports de forces au sein de l'arc en ciel des partis se réclamant du mouvement ouvrier à cette période), son récit suscite l'intérêt sur cette partie de l'histoire assez mal connue. Ajoutons que J.-P. Duteuil s'appuie souvent sur son expérience et ses archives pour ouvrir des pistes dont on espère qu'elles seront un jour parcourues par des historiens. Le ton très personnel, J.-P. Duteuil n'hésite pas à régler leur compte à des individus (on n'inclut naturellement pas Nicolas Sarkozy dans ce panel, qui fait l'objet du premier chapitre) ou à des courants, à rebours de leur rôle ou réputation (ainsi par exemple les maoïstes de l'UJCML dont il doit être un des rares à avancer qu'ils furent staliniens en 68 et qu'ils le demeurent en soutenant Sarkozy). Jean-Pierre Duteuil n'a pas la prétention d'offrir le livre de référence sur Mai, mais son opus participe d'une version tonique des fêtes de ce quarantième anniversaire.
G.U.
Jérôme DUWA, 1968. Année surréaliste. Cuba, Prague, Paris , éditions IMEC, mars 2008, 271 p. 24 €. octobre 2008*
Jérôme Duwa poursuit son analyse du surréalisme français d'après-guerre. Dans un livre précédent, il étudiait les rapports surréalistes - situationnistes (voir la note de lecture sur ce site). Dans ce livre-ci, il effectue une double relecture de 1968 à partir du groupe surréaliste français, et du surréalisme à partir de 1968, en interrogeant 3 moments, 3 lieux, 3 catalyseurs : le congrès de l'Organisation Latino-Américaine de Solidarité (OLAS) à l'été 1967 à Cuba ; les expositions surréalistes en ex-Tchécoslovaquie, précédant de peu le printemps de Prague ; et le Mai 68 français.
En l'espace de deux ans, de l'attraction pour la révolution cubaine en 1967 à la dissolution du groupe surréaliste en octobre 1969, des espoirs plus ou moins mal placés à la désillusion des lendemains qui déchantent (l'écrasement soviétique du Printemps de Prague sera approuvé par Castro et l'essoufflement du Mai français se fera sentir dès l'été), un véritable tournant s'opère pour le surréalisme. Une convergence inédite s'était produite entre les aspirations, les modes d'actions et prises de paroles d'une jeunesse révoltée et la « praxis » surréaliste. Duwa souligne la situation privilégiée du surréalisme. Bénéficiant d'une longue tradition anti-colonialiste, anti-staliniste et anti-gaulliste, il est bien l'un des précurseurs du gauchisme. Il continue toujours à viser une révolution totale, qui ne se réduise pas à un changement de mode de production, mais changerait la vie selon le mot de Rimbaud. Or, cette révolution, un moment, il croit l'avoir à l'œuvre dans l'expérience cubaine et les manifestations d'étudiants de 1968 en France et en Allemagne. Par ailleurs, le groupe parisien jouit de contacts internationaux, de liens intimes mêmes ; en ex-Tchécoslovaquie, avec les surréalistes de Bratislava, Brno et Prague ; et à Cuba avec les surréalistes Cardenas, Camacho et, surtout, le grand peintre, Wilfredo Lam. De plus, le groupe de Paris est attentif à ce qui se passe aux États-Unis avec le Black power, et en Allemagne, avec le mouvement étudiant. Enfin, Duwa montre l'intervention des surréalistes en mai-juin 68 en France. De manière diffuse, en participant aux manifestations et en cherchant à systématiser cet « esprit de mai ». De manière directe aussi, à travers la présence active de plusieurs surréalistes, dont Jean Schuster, au sein du Comité d'Action é tudiants- é crivains.
Le livre est intelligemment construit, en trois parties, centrées sur un lieu et autour de 3 angles : une introduction pour éclairer le contexte et les enjeux ; des documents surréalistes d'époque ; et, enfin, un entretien, réalisé en 2007, avec l'un des surréalistes d'alors. L'auteur fait de 1968, l'année surréaliste, le point d'incandescence du mouvement après lequel, il semblait inévitable qu'il ne s'auto dissolve : « Cette dissolution n'est pas tant le fait de différends internes que de la pression formidable des événements politiques de l'année 1968. C'est parce que les surréalistes se sont jetés corps et âme dans le flux de l'histoire qui circule entre Cuba, Prague et Paris en 1968 qu'ils ont finalement été emportés par un courant qu'ils ne pouvaient pas maîtriser. L'année 1968 est surréaliste en ce sens que le mouvement atteint cette année-là sa vérité, autrement dit, son point d'épuisement » (page 9).
Certes, il est aisé, rétrospectivement, de reprocher aux surréalistes leur manque de critique envers Cuba, et l'auteur a raison de montrer que si leur position n'était pas dépourvue d'ambiguïtés et de contradictions, elle était aussi empreinte d'une relative défiance et de nuances. Il n'empêche que son jugement est quelque peu complaisant si on juge l'attitude du groupe au regard de l'exigence surréaliste et de la position d'autres groupes plus ou moins proches tels les situationnistes et Socialisme ou Barbarie. Ainsi, la position des surréalistes parisiens, telle que Schuster l'expose dans une lettre de 1967 à Lam, semble reproduire les contradictions du Second Manifeste du surréalisme, écrit une quarantaine d'années plus tôt, quand Breton se défendait de choisir entre Staline et l'Opposition, espérant se maintenir dans un entre-deux. Schuster écrit : « Nous n'ignorons pas les dangers intérieurs que court ce gouvernement [cubain] et, dans le rôle modeste que nous entendons jouer, il nous importe de nous différencier des flatteurs qui, à Paris comme à la Havane, inventent une cadence de robots pour marcher au pas et tentent d'endormir la révolution au lieu de la tenir en éveil. Nous n'entendons pas, enfin, nous poser en critiques qui mettraient au compte d'une exigence abstraite le relevé au jour le jour des erreurs mineures par lesquelles tout pouvoir responsable est obligé d'en passer » (page 64). Cette position de soutien critique, outre qu'elle fut, à terme, intenable, charrie aussi le risque d'un dédoublement, d'une division du travail entre la politique, qui serait à charge des organisations révolutionnaires, et l'art, qui reviendrait aux groupes artistiques et/ou surréalistes. Or, l'ambition première du surréalisme est de mener de front ces deux activités, de les réinventer en nourrissant leurs correspondances. Et 1968 a constituée la preuve la plus éclatante du réalisme de cette ambition. D'autre part, il convient de s'interroger (ce que ne fait pas l'auteur) sur l'impact négatif de la disparition de Breton en 1966 et celle de Péret quelques années plus tôt. Leur engagement politique, surtout celui de Péret, était ancien et autrement solide. Peut-être leur absence a-t-elle entravée quelque peu la lucidité critique du groupe envers Cuba ?
Enfin, la conclusion de Duwa sur l'épuisement et l'auto dissolution presque logique du groupe ne me convainc pas totalement. La question doit d'ailleurs être élargie et radicalisée : pourquoi les groupes surréalistes et situationnistes, en phase avec ce mouvement et qui sont présentés généralement comme des inspirateurs de celui-ci, non seulement ne profitèrent guère de ces manifestations, mais ont disparus de temps après (en 1969 pour le groupe surréaliste, même si une partie de ces membres a refusé l'auto dissolution et a poursuivi les activités jusqu'à nos jours ; et en 1972, pour l'Internationale Situationniste qui vivotait déjà depuis de long mois) ? En tout cas, ce livre, comme l'auteur se l'était proposé, réussit à sortir le surréalisme d'après-guerre de l'oubli et à jeter sur les « années 68 » un regard original au croisement de trois expériences qui sont autant d'éclats des manifestations politiques d'alors.
Frédéric Thomas
Écrire, MAI 68, (Collectif), Paris, Éditions Argol, mars 2008, 299 p., 19 €. mai 2008*
Heureuse initiative que ce livre des éditions Argol cherchant à interroger l'impact de Mai 68 sur la littérature en France. Une trentaine d'auteurs, écrivains et poètes, ont été réunis pour revenir sur les « événements » et la manière dont ceux-ci se sont inscrits dans la transformation de l'acte même d'écrire.
Deux études, plus théoriques et très intéressantes, ouvrent et referment les différentes contributions. La première analyse les héritages de Mai 68. Si, relativement rares sont, finalement, les livres traitant directement ou explicitement de ce qui s'est passé alors, l'intuition de ce livre est que la littérature n'est pas sortie indemne de ce fameux mois de mai. Cependant, sa trace est à rechercher de manière plus implicite et lointaine. Le mouvement de 68 ayant joyeusement dénigré le statut de l'auteur, le rôle de l'écrivain et la division du travail entre créateur et public, tout en hypothéquant largement la manière dominante d'intervenir politiquement (l'engagement sartrien), son impact a suivi un cheminement souterrain qui devait rejaillir au grand jour, une dizaine d'années plus tard, au tournant des années 80. La bombe à retardement que fut Mai 68 au niveau littéraire devait alors éclater à tous les niveaux : en modifiant le statut des droits d'auteur, en entraînant une effervescence des revues et maisons d'éditions, et une féminisation de l'écriture, en innovant aussi avec la littérature du corps et du plaisir, la poésie et le néo-polar. Le double paradoxe est que, bien souvent, c'est « en paraissant parler d'autre chose » que les auteurs semblaient revenir sur Mai 68 et les questions politiques, et que « c'est plutôt du côté de la poésie, plus à même d'inscrire la force irruptive au sein de la lettre, que l'événement se perçoit le mieux ».
La deuxième étude se centre sur la reconfiguration des frontières et des liens entre art et politique, littérature et révolution en Mai 68. Boris Gobille montre les réponses complémentaires et contradictoires au sein des revues Change, Action poétique, Tel Quel (mais le parcours de ces revues aurait mérité un article à part), et lors de la création, en mai 68, du Comité d'action étudiants-écrivains (CAEE) et de l'Union des écrivains. Or, ces réponses contradictoires tiennent largement au positionnement par rapport au PCF et à des différences « du point de vue des générations et des positions occupées dans l'espace littéraire ».
Ces deux analyses permettent de resituer Mai 68 et la question de l'écriture dans leur contexte politico-culturel. Malheureusement, le propos du livre est quelque peu entravé par sa structure même. Tout d'abord, le texte d'un auteur plus jeune ouvrant les contributions et censé servir à préciser l'actualité et les enjeux de Mai 68, dessert complètement le projet en reprenant la triste rengaine du nécessaire et salvateur retour à l'école du mérite, à la nation, à l'autorité, au travail, que sais-je encore, après les « excès » de Mai 68, qui sont, bien sûr, à l'origine du néolibéralisme d'aujourd'hui. Ensuite, rien n'est dit sur le choix des auteurs invités à intervenir. Ils n'appartiennent en tout cas pas à la même génération (le plus jeune est né en 1950, le plus âgé en 1925). Comment expliquer dès lors l'absence de poètes importants comme Dominique Fourcade et Dominique Grandmont (nés respectivement en 1938 et 1941), qui ont lié de manière complexe politique et poésie, ou d'auteurs comme Didier Daeninckx (un des écrivains phares du néo-polar) et Olivier Rolin (l'auteur du très beau Tigre en papier) - ces deux derniers d'ailleurs cités dans l'étude qui ouvre ce livre ? Enfin, il y a comme un malentendu dans la mesure où une grande partie des intervenants, plutôt que de répondre à la question de l'impact de Mai 68 sur l'écriture, reviennent sur ce qu'ils ont fait en ce mois de mai.
L'intérêt du livre est réel cependant, grâce aux témoignages de Michel Butor, Jean-Pierre Faye, Henri Deluy et d'autres sur l'occupation de l'hôtel de Massa, siège de la Société des Gens de Lettres, et la création de l'Union des écrivains (sur le modèle tchécoslovaque), et surtout grâce aux beaux textes de Bernard Noël, Jean-Paul Michel, Dominique Noguez (parlant de « cette immense volonté de déconfisquer le bonheur ») ou Leslie Kaplan (ancienne « établie », auteur de L'Excès-l'usine). Laissons la parole à l'un des auteurs, Christian Prigent, pour conclure : « Rétrospectivement vu : on s'est beaucoup trompé. Un peu de honte en vient. Mais on ne devrait jamais avoir honte d'avoir voulu changer l'insupportable ordre politique du monde. Encore moins d'avoir pour ce faire cherché les moyens intellectuels efficaces et tenté des expériences artistiques formellement risquées et éthiquement désintéressées ».
Frédéric Thomas
ELFO, La faute à 68 , Paris, Les enfants rouges, 2008, 127 p. juillet 2008*
Pour continuer d'apprécier les lectures sur mai 68, il est parfois nécessaire de savoir emprunter les chemins de traverse. En effet, face à la masse, pour une grande part répétitive, de publications, un pas de côté se révèle fructueux. C'est le cas avec cette bande dessinée traduite de l'italien. Un premier album ( Love Stories ) de cet auteur est paru l'an passé chez le même éditeur. D'après la courte précision de Giancardo Ascari, celui-ci est un dessinateur reconnu en Italie, participant à de nombreuses publications et journaux. Dans ce recueil d'histoires courtes, il s'appuie sur ses souvenirs de la période 68 pour retracer l'ambiance dans la ville de Milan. Etudiant à l'école d'architecture à ce moment là, il dessine par petites touches le paysage politique, culturel du mai rampant italien. En noir et blanc, apparaît ainsi le mouvement étudiant, libertaire dans sa phase de naissance puis de plus en plus coloré de marxisme-léninisme orthodoxe. On retrouve à travers les dessins cette atmo sp hère si particulière de l'automne chaud qu'avait su décrire Nani Balestrini dans son magnifique roman, Nous voulons tout (Seuil, 1973). Ambiance survoltée des assemblées générales, occupation des lycées, des universités, manifestations permanentes, assemblées elles aussi permanentes, débats à n'en plus finir, répression d'une violence inouïe. Mais les souvenirs d'Elfo ne se concentrent pas uniquement sur la dimension militante et politique de 68. Il sait aussi raconter sans pathos la contre culture, les premiers amours, pas franchement glorieux d'ailleurs, l'attirance pour le voyage. On découvrira ainsi avec ravissement la narration du voyage d'un de ses amis, Ugo, qui part pour l'Inde à travers le continent et, se laissant aller, découvre une vallée peu fréquentée, passant plusieurs semaines auprès de populations locales dans le plus grand éloignement de l'agitation du monde. Le récit est parsemé de petites perles ; ainsi l'évocation du groupe « les oiseaux », sorte de parasites qui viennent s'installer chez les intellectuels, testent en grandeur réelle leurs motivations, tout en vidant leurs placards, ou encore celle de l'homme, totalement surréaliste qui a publié une du plus grand sérieux sur la place des œuvres de Lénine dans les bibliothèques à travers l'Italie, affirmant l'existence d'un complot pour éviter que les textes d'Oulianov ne puissent être accessibles aux lecteurs ouvriers. Sans autre prétention qu'être un regard singulier sur la période 68, cette bande dessinée constitue une contribution sensible à l'évocation de ces années rouges. Un très beau livre.
G.U.
Filles de mai.68 mon mai à moi. Mémoires de femmes, Editions Le bord de l'eau, 2004
Vingt-deux femmes, inconnues (elles sont brièvement présentées à la fin de l'ouvrage), (se) racontent leur Mai 68, sous la forme d'un dictionnaire à voix multiples. Telle est l'ambition de ce livre, préfacé par Michelle Perrot. Cette histoire d'un Mai vu par les femmes trouve son origine dans une association initiée par Philippe Lejeune (l'auteur du Pacte autobiographique), l'OPA, Association pour l'Autobiographie, qui avait d'ailleurs précédemment publié dans ses cahiers ce texte. Si l'on peut regretter qu'aucune présentation méthodologique ne soit présente (M. Perrot pointe le fait que ce pacte autobiographique mériterait des précisions sur sa nature), grâce à ces paroles, on pénètre dans l'ébranlement existentiel qu'a constitué cet évènement.
Agées de 15 à 54 ans au moment des faits, ces différentes femmes ne sont guère militantes (bien sûr, il y a des exceptions), mais vivent au plus profond de leur chair l'impact de Mai. Si l'on est d'accord que le privé aussi est politique, c'est bien un vécu de femme de Mai qui est offert à la lecture. Et en effet, si figurent les termes de tracts, ouvrier, barricades, révolution, maoïsme, y figurent aussi adolescence, famille (étouffante), contraception (absente ou réduite à la méthode Ogino), avortement (conséquence, parfois, de la méthode précitée). En tant que femmes, les participantes à ce volume vivaient avant (c'est d'ailleurs une des entrées) dans un " ancien régime ", fait de carcans, d'interdits, de statut dévalorisé (la moitié des témoins sont mariées et mères de famille). Pour elle, Mai fut un commencement, souvent marqué par la séparation ou le divorce d'avec le mari/le compagnon. Le ton, parfois violent (" ma vie, c'est de la merde "), traduit bien ce malaise (dont le principe d'énonciation et de reconstruction se perçoit néanmoins, 35 ans après Mai). Ce livre participe à sa manière à l'évocation de la période ouverte par Mai, sous l'angle peu présent de paroles, originales, de femmes communes. Un témoignage important.
Georges Ubbiali.
Gérard FILOCHE, Mai 68. Histoire sans fin. Liquider mai 68 ? Même pas en rêve ! , Jean-Claude Gawsevitch éditeur, 2007, 478 pages, 23 euros. mai 2008*
Gérard Filoche réédite là le premier tome de ses mémoires (1), allégées du cahier de photographies originel, s'arrêtant en 1994 lorsqu'il quitte la Ligue communiste révolutionnaire, dont il fut l'un des fondateurs, pour rejoindre le PS et la tendance de la Gauche socialiste, notamment animée par Julien Dray (ex Titus de la LCR ). Passons le sous-titre qui respire davantage l'étal des librairies que l'objet même poursuivi par Gérard Filoche dans ce livre. Nonobstant sans doute une insistance marquée sur la nature d'abord ouvrière, salariale du mouvement de Mai, et les dernières pages où l'auteur colle à l'hypothèse d'une liquidation d'un mai qu'il crut également discerner en 86 (Loi Devaquet), en 94 (CIP)… Ce n'est pas là le sel de l'ouvrage, tout juste une ombre parfois irritante pour qui ne conçoit pas mai 68 comme la matrice de tous les mouvements sociaux… Rien ne sert de courir (camarade), 68 est définitivement derrière nous. Filoche, comparativement à l'édition initiale, a toutefois relu son texte, en modifiant la table des matières (devenue plus détaillée et explicite) et en rajoutant de ci de là quelques phrases ou paragraphes supplémentaires en fonction des développements plus récents. Ainsi, outre des trajectoires biographiques complétées, il insiste en particulier sur la nécessaire culture historique et théorique dont les militants d'aujourd'hui doivent se saisir.
Des mémoires donc, qu'il faut lire comme telles. En les situant d'abord. Les mémoires de Gérard Filoche doivent se confronter à celles de Daniel Bensaïd ( Une lente impatience , 2004), Alain Krivine ( Ça te passera avec l'âge , 2006) ; du premier la plume de Gérard Filoche n'a pas la séduction, du second la sécheresse de ton. Tous deux incarnent la majorité de la LCR , Gérard Filoche davantage la minorité. Reste qu'il fut le premier à coucher par écrit son itinéraire. L'argument des Mémoires pourrait aisément engager la lecture sous les auspices de la transmission ; on connait d'ailleurs la prédilection du mouvement trotskiste pour la figure du passeur (2), comme son appétence à se définir, à l'image d'autres mémoires, comme la Dernière génération d'Octobre (Benjamin Stora, 2003), entre Algérie et mai 68. Les premières pages de Mai 68. Histoire sans fin ne dérogent pas au genre (en passe d'être canonique) de l'autobiographie « trotskiste » : une enfance liée à la classe ouvrière et au PCF (ici à Sottevile les Rouen), une soif de lecture qui parfois confine à l'autodidaxie, facilitée dans ce cas par le développement du Livre de poche. La découverte du politique, les JCR, l'explosion de mai 68 -attendue et espérée depuis deux ans par un militantisme politique et syndical en milieu étudiant-, puis la Ligue communiste devenue LCR et, en 1994, le PS. Ce premier tome des mémoires de Gérard Filoche inscrit son itinéraire dans un cadre familier où le 10 mai 1981 se lit comme la victoire différée de Mai 68, où l'action politique des années 70 contraste avec celle des années 80, davantage resserrée par le prisme de la Gauche socialiste, sur SOS racisme et les fêtes de ses potes, le bicentenaire de 89 ( ça suffat comme ci ), Devaquet, puis Balladur. La surprise de ces mémoires tient peu à ce récit, cette chronique. Elle réside surtout dans l'analyse menée par Gérard Filoche de son parcours au sein de la LCR , et les réflexions qui l'émaillent. L'homme vaut qu'on s'y attarde puisqu'il fut membre du Bureau politique de la LCR -un temps écarté (on ne disait pas alors « licencié » comme pour Picquet)- en tant que représentant de la minorité.
Hors l'analyse dépassionnée de Jean-Paul Salles (3), cette histoire ne nous est connue que par les souvenirs militants. Il faut reprendre les termes de Jean-Paul Salles pour saisir le sel de ces mémoires écrites au présent d'une situation et d'un engagement -le parti socialiste- bien éloignés de la dynamique militante des débuts. Pour Gérard Filoche, la LCR s'apparente finalement davantage à un lieu d'apprentissage qu'à l'instrument du grand soir qu'elle prétend(it ?) être. Pour lui, la LCR se structure par une culture bolchevique qu'elle peine à dépasser, sinon transcender. Il revient souvent sur la théorie des foco et la stratégie guévariste qui coupent la LCR d'un travail de masse, notant de manière assassine : « De Léon Trotsky, la LC n'avait ni étudié, ni mémorisé les enseignements démocratiques antistaliniens, elle avait plutôt une culture mâtinée de stalinisme (p 210) ». Cette culture mâtinée de stalinisme il la croque souvent dans l'évocation des bureaux politiques, dans l'interdiction faite à la minorité de s'exprimer dans Rouge (la démocratie de la LC confine la minorité aux pages intérieures du BI). Il la saisit surtout dans l'évocation de l'exclusion de Titus (Julien Dray) en 1981 qui coupa, une seconde fois, la LCR du mouvement étudiant (p. 376 et suivantes). Gérard Filoche s'oppose de facto au (fort) tropisme avant-gardiste de la LC , mâtiné de machisme comme l'illustre la manifestation du 21 juin 1973 qu'il ne cesse de condamner (sur le moment et ensuite) ; il paraît davantage sensible au mouvement syndical, regrettant en ex président de l'AGER UNEF le départ des militants de l'UNEF pour la ligne « Front rouge », se faisant par l'animation de la T 4 minoritaire l'artisan du MAS qui permit la rentrée des militants de la LCR au sein de l'UNEF ID jusqu'à l'exclusion de Julien Dray. Par petites touches, ses mémoires campent alors le paradoxe de la figure minoritaire au sein de la LCR : minoritaire car souhaitant se lier au plus près des masses quand la ligne même de la LCR fait d'elle une minoritaire, une marginale de l'action politique au destin électoral alors lié à l'essoufflement du mouvement communiste. Le portrait en pied séduit d'autant plus qu'il est le contre-pied de l'héroïsme guévariste d'une part de la Ligue , réactivé de manière récurrente jusqu'à aujourd'hui.
La figure du minoritaire dit aussi le refus du concept « d'avant-garde flottante » et le souci d'inscrire le militantisme de la Ligue dans le temps long du mouvement ouvrier. Où l'on rencontre ici la question surplombante chez Gérard Filoche du parti socialiste. Il rappelle l'ambiguïté du positionnement de la LCR à l'encontre d'un parti bourgeois qu'il fallut examiner en février 1974 pour, en cinq points, statuer sur son caractère ouvrier, jugement assorti d'une classique distinction entre une base ouvrière et une direction bourgeoise (4). Il y a là un premier pas vers le Rubicon franchi vingt ans plus tard par Gérard Filoche : « Je fus le dernier à être convaincu. Si les mots avaient un sens, et si le PS était de nature comparable au PCF, alors c'était toute une vision du monde liée aux origines des JCR et de la LC qu'il fallait reconsidérer. Car il y avait donc, dans les organisations traditionnelles, pas seulement un, mais deux grands courants : le « social démocrate » et le « stalinien » (p 273). L'intérêt du livre tient tout entier dans cette « révélation » puisque, au rebours des lectures avant-gardistes et générationnelles sur la LCR -portées par nombre de ses militants, compagnons et ex-, Gérard Filoche cherche de manière quasi systématique à ancrer la dynamique de la LCR dans le temps long du mouvement ouvrier contre -souvent- les sirènes guévaristes. S'il ne s'agit pas d'acquiescer à cette lecture, celle-ci éclaire néanmoins dans son rapport à l'épaisseur sociale et historique du mouvement ouvrier la trajectoire professionnelle de nombre de militants vers l'Inspection du travail plus que l'enseignement, et sur le versant politique la vocation du PS « mitterrandien » à accueillir sur sa gauche, et par vagues, nombre d'ex de la LCR. Reste , et ce sera le second tome -attendu- de ses mémoires à questionner également le parcours de Gérard Filoche au sein du parti socialiste.
En somme, ces mémoires croquent une autre manière d'être à la Ligue. Elles chroniquent plus qu'un parcours militant, invitant à s'intéresser à ce qu'est la LCR comme lieu -sinon d'apprentissage, Jean-Paul Salles en fit l'analyse- tout au moins dans le cas présent d'appropriation militante d'une culture et d'une manière d'aborder par le politique le social qui fit la sensibilité de Gérard Filoche, aux antipodes de l'avant-gardisme. En somme, et parce que se joue là par l'écrit un face à face quarantenaire : à la lente impatience et la répétition des défaites qui plombe chaque jour un peu plus la ligne d'horizon (5) selon Daniel Bensaïd, Gérard Filoche souhaite, par cette histoire sans fin , défendre un autre parcours, davantage ancré dans la thématique d'unité de la gauche, délesté d'une part de la culture bolchevique qui fit la ligue. C'est cette translation du courant stalinien au courant social démocrate, pour reprendre ses mots, qui mérite d'être lue. Elle indique, pour partie, l'un des points aveugles des commémorations soixante huitarde, le poids du parti socialiste dans la récupération d'une partie de cette génération militante qui, si elle se vécut comme la dernière génération d'Octobre, s'avère surtout l'unique de Mai. Ce jusque dans ses contradictions, certitudes, errements et rodomontades… Gérard Filoche, mais aussi Daniel Bensaïd et d'autres illustrent les deux premières, on reconnaîtra facilement dans les succès de librairie les secondes…
Vincent Chambarlhac
(1) Une première version paraissait en 1998 chez Flammarion, chroniquée en son temps par J.-G. Lanuque dans le premier numéro du BLEMR (décembre 1998), le second tome est annoncé chez Jean-Paul Gawsevitch pour avril 2008, avec en sous-titre Où va le PS ?
(2) Jean Birnbaum, Leur jeunesse et la nôtre. L'espérance révolutionnaire au fil des générations , Paris, Stock, 2005.
(3) Jean-Paul Salles, La Ligue communiste révolutionnaire (1968-1981). Instrument du grand soir ou lieu d'apprentissage ? , Rennes, PUR, 2005.
(4) Bernard Pudal repère cette distinction, et la voie vers le procès en trahison qu'elle ouvre, dès les premiers pas de la SFIC (PCF). Cf. Bernard Pudal, Prendre parti ! Pour une sociologie historique du PCF , Paris, Presses de la FNSP , 1989.
(5) Le premier terme est le titre de l'autobiographie de Daniel Bensaïd. Du même, la citation provient La discordance des temps. Essais sur les crises, les classes, l'histoire . Paris. Les Editions de la passion. 1995. p 8, 9.
Alexandre FRANC, Arnaud BUREAU, Mai 68. Histoire d'un printemps , Paris, Berg International, 2008, 109 p., 19, 68 €. mars 2009*
Mots clés : bande dessinée, mai 68, JCR, UJCML, Grève, Cohn-Bendit, 22 mars, barricade, étudiants
Mai 68 a été commémoré de toutes les manières. On ne peut que se réjouir que de constater que la bande dessinée participe également de ce mouvement. Le récit se veut très pédagogique et chronologique. Il est clairement centré sur la dimension étudiante du mouvement de mai, puisque, conçu comme un récit évoqué par des témoins directs, il met en scène quelques une de ses actrices et acteurs. A partir de la question initiale, « Qu'est ce que mai 68 ? », le lecteur suit le déroulement du processus. S'il n'ignorera rien de l'activité des « groupuscules » (essentiellement JCR, UJCML et 22 mars), en revanche la dimension salariée du mouvement est à peine esquissée, comme en toile de fond. Visiblement les auteurs disposent d'une information de qualité sur l'action de ces minorités actives, car le rôle exact des maoïstes n'est pas particulièrement exalté. Le récit est organisé à partir de tous petits carrés dessinés, faisant l'aller retour entre les témoins aujourd'hui (d'augustes intellectuels à l'âge de la retraite) et l'évocation du mouvement de révolte. Le texte est dense et la couleur, choix esthétique inattendu, assez crépusculaire. Le noir et le sépia dominent l'atmosphère déployée au long des pages. S'il ne s'agit sans doute pas d'un livre essentiel sur le mouvement de mai, les bandes dessinées ne sont pas si nombreuses -lire également le compte rendu de Elfo, La faute à 68 , sur ce site) pour que l'on boude le plaisir à lire celle-ci.
G.U.
Vasco GASQUET, 500 affiches de Mai 68 , Bruxelles, Editions Aden, 2007, 208 pages, 20 €. mai 2008*
Parmi les ouvrages consacrés au 40e anniversaire de Mai 68, celui-ci est paru parmi les tous premiers, en septembre 2007. Il est vrai qu'il s'agit d'une réédition d'un titre des éditions Balland en 1978, c'est-à-dire à une époque qui n'avait pas encore totalement coupé tout lien – ne serait-ce que par la proximité temporelle – avec ce moment de rupture sociale et politique que furent les années 68. La page de couverture était différente (l'affiche représentant une usine et son drapeau avec l'inscription « Mai 68 » se détachant sur le mur) et certaines affiches sérigraphiées en rouge étaient reproduites de cette couleur, ce qui n'est pas le cas de cette édition-ci, où tout est en noir et blanc. Cet ouvrage n'est évidemment pas le seul à présenter ces fameuses affiches, mais pour l'instant, son exhaustivité (500 reproductions) fait date. La première mise à disposition du public – hormis bien sûr les originaux collés sur les murs et offerts aux foules urbaines pendant les mois de mai et juin 1968 – fut celle présentée par l'Atelier populaire à la fin de l'année 1968, sous le titre Atelier populaire. Présenté par lui-même 87 affiches de mai-juin 1968 , Paris, Usines Universités Union. Ce livre en petit format (17,2 x 10), imprimé sur une sorte de papier kraft, un aspect qui rappelait les ouvrages de la collection « Libertés » de l'éditeur Jean-Jacques Pauvert, devint assez rapidement introuvable, de même que celui publié chez Dobson (Londres, 1968), par des membres de l'atelier, qui reprenait 96 affiches, mais en couleur. En Allemagne, un essai sur les relations entre l'art et la révolte, de Louis Peters ( Kunst und Revolte , Cologne, Dumont, 1968) incluait des affiches de mai 68. Au fil des ans et des ouvrages sur ce que beaucoup nommaient encore les « événements », un certain nombre de ces productions devenaient des icônes du mouvement, signant un aspect spectaculaire de cette production révolutionnaire, au même titre que la photo de Che Guevara par exemple. L'aboutissement final de ce processus disqualifiant étant la campagne publicitaire de l'agence Australie, pour le groupe Edouard Leclerc (les hypermarchés), en mars 2005, qui détourna à des fins clairement marchandes une série d'affiches emblématiques, dont celle du CRS au bouclier. Ce fut d'ailleurs l'occasion d'apprendre ( Marianne , 12-18 mars 2005, p. 36) que l'auteur de cette sérigraphie (apparue à Paris le 20 mai 1968), anonyme jusqu'à présent comme tous ceux qui oeuvrèrent à l'Atelier populaire, était le dessinateur Jacques Carelman, le créateur du Catalogue d'objets introuvables (1) .
Précédé d'une (trop) courte introduction de l'artiste Vasco Gasquet, qui replace les productions de cette période dans une certaine continuité, celle des affichistes du début de la Russie soviétique, ce livre est donc un immense catalogue d'affiches, des plus célèbres, des plus visuelles au sens de l' « agit-prop » (puisque tel était leur objectif) aux méconnues et, osons-le dire, aux moins intéressantes. Il ne s'agit pas du « premier inventaire presque complet (2) » ni d'un répertoire raisonné, car les affiches de mai sont mélangées avec celles de juin, et il n'y a pas non plus de classement thématique, pas plus que par lieux de production. Chaque affiche possède quand même sa « carte d'identité » minimale: noir/blanc ou couleur, format, support et technique utilisée, la majorité étant ce procédé à partir du système du pochoir, la sérigraphie, mais il y a parfois de l'offset ou des lithographies. Mais on ne sait pas si elles proviennent de l'Atelier populaire (ex-Ecole nationale supérieure des Beaux Arts), de l'Ecole des Arts décoratifs ou d'autres ateliers de province, comme Marseille par exemple. Il aurait été préférable d'ajouter un appareil critique et éditorial un tant soit peu conséquent à la réédition d'un livre datant de trente ans. En effet, la production est riche, variée et offre un large panorama des attitudes politiques visuelles anonymes mises en scène par une pléiade d'artistes, de plasticiens décidés à mettre l' « art au service du peuple », et donc à se fondre dans un « grand collectif ». Ce qui est représenté ? Des foules d'ouvriers (parfois mêlés à des étudiants et encore plus rarement à des paysans), des poings brandis, des outils (la clé à molette sert souvent), des silhouettes d'usines, de CRS-SS, des écrans bâillonnés, le profil si caractéristique du général de Gaulle (képi et grand nez) barré d'une croix rageuse etc. Des aplats noirs dessinent des formes simples, avec des formules choc, en grosses lettres majuscules : « PRESSE NE PAS AVALER » sur un flacon, « RATP TIENDRA » encadrant un tunnel de métro stylisé, « LA POLICE A L'ORTF C'EST LA POLICE CHEZ VOUS » avec le sigle enserré dans du fil de fer barbelé etc. Dans tous ces placards, ce qui est remarquable à plus d'un titre, c'est l'absence d'une quelconque référence à ces notions de la démocratie parlementaire que sont la « droite » et la « gauche ». Pour caractériser le régime gaulliste, « POUVOIR EBRANLE », « CANCER GAULLISTE », « LA CHIENLIT C'EST LUI » reviennent le plus souvent. Les partis politiques ne sont guère mieux lotis, avec leur caractérisation comme « MARAIS » auquel on oppose « GREVES… USINES OCCUPEES… NOTRE TERRAIN DE LUTTE ». L'Etat, si présent dans les analyses théoriques des diverses familles d'extrême gauche, est à l'évidence une cible de choix pour les créateurs des divers ateliers populaires. Nul doute qu'ils ont lu et relu Nicos Poulantzas, l'un des théoriciens qui travaille le plus sur ces questions, et définit l'Etat comme « le lieu d'organisation stratégique de la classe dominante dans leur rapport aux classes dominées (3) ». N'avait pas encore été perdue « la perspective de sa disparition », car alors, « occuper l'Etat » et s'occuper de cet Etat était chose primordiale (4). Cette preuve par l'image est le signe que ces notions de familles politiques ne figurent absolument pas dans l'horizon d'attente des militants de cette extrême gauche qui se reconnaissait elle-même comme extraparlementaire. Ce qui structure leurs schémas idéologiques, c'est la lutte des classes (« ABOLITION DE LA SOCIETE DE CLASSE » proclame une affiche du CMDO (5)), c'est le combat entre le Travail et le Capital, entre le prolétariat et la bourgeoisie comme le montre une affiche dans laquelle un énorme marteau écrase les lettres « CAPITAL » sur une enclume. La « capacité des mots à nommer » le réel (6) ne s'était pas encore évanouie. Quiconque s'aviserait de tenter une comparaison avec aujourd'hui ne pourrait que se rappeler la sentence de Hegel : « A ce dont l'esprit se contente, on peut mesurer l'étendue de sa perte (7) »…
Au final, un ouvrage qui n'est pas sans mérite, de par la quantité d'oeuvres proposées, et qui devrait plaire aux jeunes militants, tout en leur donnant, peut-être, des idées, d'autant plus que la technique de la sérigraphie est donnée (p. 8). Le lecteur qui souhaite prendre connaissance de ce langage graphique très radical qui s'étalait sur les murs des villes il y a 40 ans ne boudera pas non plus son plaisir. Néanmoins, le public savant n'y trouvera pas suffisamment matière à réflexion. Sans doute, les travaux qui sont et vont être présentés dans différents ouvrages collectifs (8) ou colloques cette année 2008 – et je pense en particulier à celui sur Images et sons en 1968 , piloté par Christian Delporte, du Centre d'histoire culturelle des sociétés contemporaines de l'Université de Versailles-Saint Quentin, à l'INA, Paris, du 16 au 18 avril 2008 – permettront de sortir du domaine approximatif de l'illustration pour aborder celui de l'analyse des représentations iconographiques. Comme toute source visuelle, les affiches de Mai et Juin 68 ont été fabriquées, mais en retour, elles fabriquent de l'histoire et émettent de l'événement.
Christian Beuvain
(1) Cet ouvrage est paru chez Balland (1984) puis au Cherche Midi (1999).
(2) Une préface à l'édition précédente, celle de 1978 (Balland), présentait l'ensemble de cette façon.
(3) Nicos Poulantzas, L'Etat, le pouvoir,, le socialisme , Paris, PUF, 1978, cité par Antoine Artous, « Disciplines », in Antoine Artous, Didier Epsztajn, Patrick Silberstein (dir.), La France des années 68 , Paris, Syllepse, p. 266-271.
(4) Sylvain Lazarus, Anthropologie du nom , Paris, Le Seuil, 1996. Entre 1965 et 1966, N.Poulantzas donne aux Temps modernes des articles consacrés à la théorie marxiste de l'Etat (n° 234, novembre 1965 ; n° 235, décembre 1965 par exemple).
(5) Ce Conseil pour le maintien des occupations se forme le soir du 17 mai 1968 (il se dissout le 15 juin) à partir de membres de l'Internationale situationniste (Debord, Khayati, Vaneigem entre autres), des Enragés de Nanterre (dont Riesel) et d'une bonne trentaines de révolutionnaires (ouvriers, lycéens ou étudiants) partisans des Conseils de travailleurs,
(6) Alain Badiou, Le siècle , Paris, Le Seuil, 2005.
(7) Friedrich Hegel, Préface de la Phénoménologie de l'esprit , Paris, Garnier-Flammarion, 1996. Cette citation figurait en bonne place, dans les années 1970, dans nombre de textes situationnistes ou conseillistes. Le romancier Morgan Sportès, lui-même en contact avec Guy Debord en 1988-1992, place cette sentence dans la bouche de son héros, l'agent communiste Richard Sorge, dans L'Insensé (Livre de Poche, 2004, p. 220).
(8) Dans le volumineux livre co-dirigé par Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel, 68. Une histoire collective (1962-1981) , Paris, La Découverte, 2008 (février), on lira la contribution de Béatrice Fraenkel, « Les affiches de mai : l'atelier populaire des Beaux-Arts », p. 276-281.
Alain GEISMAR, Mon Mai 1968, Paris, Perrin, 2008, 250 p., 16,50 €. mai 2008*
De même que l'Action française avait un ennemi déclaré, « la Gueuse » (pour la République), la bourgeoisie le Communisme international pendant la Guerre froide, aujourd'hui leurs héritiers ont « Mai 68 ». Selon Sarkozy, Mai 68 aurait imposé le relativisme intellectuel et moral, serait responsable de la perte des valeurs, de la crise de l'école, de la science et du politique. A l'inverse A. Geismar pense à juste titre que Mai 68 est le moment de notre histoire où se manifeste conjointement « exigence de démocratie collective et de liberté individuelle ». L'auteur, né peu avant la Deuxième Guerre mondiale, appartient bien à cette « Génération » qui n'aime pas Mitterrand, Ministre de l'Intérieur au début du soulèvement algérien. Il n'est pas non plus fasciné par le PC qui a accueilli avec reculons les aveux de Khrouchtchev, ni par le général De Gaulle qui incarne l'autoritarisme, le pouvoir personnel.
Secrétaire général du Snesup depuis 1967, l'auteur participe aux événements en première ligne, aux côtés de Cohn-Bendit, de Sauvageot et de Recanati que curieusement il oublie. Du fait de la place centrale qu'il occupait, on aurait pu attendre de Geismar un témoignage de grande valeur. Il note bien la timidité des syndicats et des grands partis de gauche confrontés à un mouvement qu'ils n'avaient pas vu venir : « les puissances organisées résistaient de toutes leurs forces. Elles ne s'y impliquaient que quand elles ne pouvaient plus faire autrement. Et la réponse des partis politiques de gauche fut loin d'être à la hauteur des enjeux ». En opposition avec cette frilosité, il décrit avec des mots justes l'état d'esprit des acteurs du mouvement qui découvrent la fragilité du système, leur jubilation devant leur propre audace, leur esprit de gravité aussi face aux risques d'affrontement. De même son positionnement personnel est estimable : pour lui il s'agissait « d'accompagner le mouvement », « nous étions fort loin de nous penser comme une direction de rechange possible ». Cependant, pensant que l'affrontement serait inéluctable dans un proche avenir et qu'il serait de nature militaire, il va s'efforcer d'y préparer ses camarades en écrivant avec Serge July « Vers la Guerre civile » (1969) et en créant une organisation baptisée la Nouvelle Résistance populaire, en référence directe aux résistants armés de la Seconde Guerre mondiale.
Malheureusement les épreuves subies par A. Geismar – il a fait 18 mois de prison pour son engagement dans la Gauche prolétarienne (G.P.) – ne lui ont pas permis de retrouver toute sa lucidité. Comment peut-il écrire « qu'à la fin de 1971 la G.P. était parvenue à occuper une situation quasi hégémonique au sein de l'extrême gauche » (p.189). Et surtout, A. Geismar voit partout des taupes trotskystes, soucieuses de renforcer d'abord leur parti plutôt que d'œuvrer au succès du mouvement. Il va très loin dans l'accusation quand il dit – à propos des lambertistes de la FER – qu'à l'issue de la manifestation du 7 mai 1968, ceux-ci ont accepté, dans leur négociation avec le pouvoir, « d'abandonner les prisonniers étrangers et de se contenter de la libération des prisonniers français » (p.79)…alors que, en réponse à Georges Marchais qui fustigeait « l'anarchiste allemand Cohn-Bendit », les manifestants de 68, parmi lesquels des trotskystes ou trotskysants, criaient « Nous sommes tous des Juifs allemands ».
Tout le livre est irrigué de cette haine anti-trotskyste (p.161 : »Staline et Trotsky sortent du même moule »), ce qui n'a pas empêché Geismar de rejoindre le groupe des experts constitué autour de Lionel Jospin et le PS en 1986, par l'entremise du célèbre Claude Allègre ! Il ne peut s'empêcher de donner un dernier coup de patte dans l'épilogue à « cette extrême gauche qui n'a aucune responsabilité de gestion, qui ne rend donc jamais compte de ses actes, ce qui lui laisse le loisir d'oser tous les discours » (p.243).
Salles Jean-Paul.
Philippe GODARD, Mai 68. Soyons réalistes, demandons l'impossible , Paris, Syros, 2008, 111 p., 10 €. octobre 2008*
Dans l'impressionnant nombre de livres parus à l'occasion du quarantième anniversaire de mai 68, celui-ci ne démérite pas. En fait, il s'insère même dans la liste des ouvrages qui apportent un éclairage neuf sur l'évènement mai. Philippe Godard qui a conçu ce livre a en fait sollicité le témoignage d'un ensemble assez inattendu d'individus qui ont vécu pleinement Mai 68. Après une brève chronologie, cinq personnages, certains célèbres, d'autres non, ont pris la plume pour raconter leur Mai 68. Le premier, Jean-Pierre Duteuil a acquis une certaine notoriété pour ses livres (publiés chez Acratie, édition qu'il dirige, voir notamment Mai 68. Un mouvement politique , 2008. Compte rendu sur ce site) et pour sa participation au mouvement du 22 mars dont il fut un des principaux animateurs. Ses courtes pages sont parmi les plus stimulantes de ce livre, car elles offrent un point de vue qui se revendique toujours de l'engagement, quarante ans après. François Rauline, quant à lui, est probablement inconnu du plus grand nombre. Mai 68 amène un tournant complet dans son existence, d'ouvrier d'art il s'engage dans la contre culture et crée avec quelques comparses un cirque, qui lui permet d'être en harmonie avec ses idées. Hélène Lee, journaliste, spécialisée en musique contemporaine, milite à l'OCI avant de rompre avec tout engagement dans les années qui suivent 68, pour parcourir le vaste monde. Elle présente un point de vue assez désenchanté et amer sur le « dérisoire » mouvement de 68. Claude Neuschwander a acquis une réputation nationale à l'occasion du conflit Lip dont il fut le directeur après le redémarrage de l'entreprise en 1974. Cadre dans la publicité, adhérent du PSU il n'est pas tendre à l'égard des gauchistes, qu'il considère comme des ennemis (au même titre d'ailleurs que les communistes). Il offre sur Mai une vision singulière, qu'on pourrait caractériser comme celle d'un technocrate de gauche, plus sensible au faisable qu'aux utopies. Son récit de son engagement dans l'expérience de la ville nouvelle de Sarcelles constitue d'ailleurs un des meilleurs moments de son récit. Enfin, nul besoin de présenter Raoul Vanegeim, qui propose un texte très théorique, en forte dissonance avec les témoignages qui l'ont précédé, témoignant néanmoins d'un vitalisme certain et d'un sens de la révolte inentamé. Complété par quelques photographies, des conseils bibliographiques de bon aloi, cet ouvrage kaléidoscope offre un point de vue tout à fait méritoire.
G.U
Louis GRUEL, La rébellion de 68. Une relecture sociologique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004.
Ce livre est l’exemple même des ouvrages qui suscitent un intérêt immédiat et, une fois refermés, laissent le lecteur déçu. Sociologue à l’Université de Rennes, Louis Gruel envisage dans un premier temps de revisiter les thèses avancées par Bourdieu, en particulier, pour expliquer le mouvement de 68. Ce dernier, reprenant, malice de l’histoire selon Gruel, les thèses de Boudon, son grand adversaire, propose de comprendre le mouvement étudiant de 68 comme une protestation contre la dévaluation des titres/diplômes à laquelle conduit l’université de masse. A partir de ce constat, Gruel discute deux aspects : tout d’abord le fait que les étudiants radicaux proviendraient des rangs de la bourgeoisie ; ensuite que la contestation de Mai serait associée à la dévaluation des diplômes. Pour ce faire, il reprend un certain nombre de statistiques et de raisonnements qui y sont associés, pour en contester la validité. Cette première partie, divisée en deux chapitres, est la plus convaincante et la plus stimulante de l’ouvrage. Il souligne que la mobilisation étudiante en 68 s’est effectuée sur de tout autre enjeux que sur la question des débouchés et que, si l’on se décentre de Nanterre, on constate que les activistes n’étaient pas particulièrement des héritiers, menacés de déclassement social. La seconde partie, faisant de larges emprunts aux travaux de Hamon et Rotman, Génération (Le Seuil 1987, 1988) et Marnix Dressen, De l’amphi à l’établi (Belin 1999) ainsi que, nettement moins convaincant, à une réflexion introspective (où l’on apprend qu’il fut membre du PCMLF) tente de dresser un portrait des rebelles engagés dans une critique de la reproduction sociale. Mai 68, telle est sa thèse, apparaît comme une crise du rapport de production sociale et culturelle, un refus d’assumer l’héritage des générations passées. A partir d’une matrice inspirée par Berger et Luckman, La construction sociale de la réalité, la dernière partie se propose d’explorer la dimension générationnelle de Mai, en ce sens que la jeunesse y apparaît comme le maillon faible de cette reproduction sociale. Les détours par des références théoriques parfois absconses, ne parviennent cependant pas à convaincre sur la thèse développée – Mai 68 ne fut pas une crise révolutionnaire, mais un raté dans la transmission culturelle intergénérationnelle – qui ne lui est pas propre (cf. Le Goff, Mai 68. L’héritage impossible).
Georges Ubbiali.
Jacques GUIGOU, Jacques WAJNSZTEJN, Mai 1968 et le mai rampant italien , L'Harmattan, collection temps critiques, Paris, 2008. 370 p. 33,50 €. octobre 2008*
Relativement rares finalement sont les livres qui reviennent sur mai 1968 sous l'angle théorique et pratique. « Mai 1968 et le mai rampant italien » est l'un de ces livres. Les auteurs, issus de la revue Temps critiques (1), développent une critique détaillée des références théoriques, revues, groupes et manifestations de la décennie ouverte par 1968, en France (de 1968 à 1973) et en Italie (de 1968 à la fin des années 70). Ils le font à partir d'une hypothèse forte, à savoir que Mai 68 possède un double caractère. Il marque à la fois la fin du cycle des révolutions prolétariennes, commencées en 1917, et le début d'une révolution à « titre humain ». Or, ce double caractère, malgré les nombreuses différences qui séparent l'Italie de la France, se retrouve de part et d'autre des Alpes. Et les luttes contre l'autorité, la séparation et la division furent en résonance.
Le lecteur ne peut être qu'impressionné par la qualité et la rigueur des analyses revenant sur le positionnement des principaux groupes et revues de l'époque (Socialisme ou Barbarie, Internationale Situationniste, Noir et Rouge, Mouvement du 22 Mars, le mouvement lycéen, Quaderni Rossi, Lotta Continua, Potere Operaio, les Autonomes, etc.), et les lieux de contestation (du Larzac à Milan, de Lyon aux usines Fiat). On suit leur évolution, leurs relations conflictuelles et, surtout, les nœuds problématiques auxquels tous étaient confrontés : l'avant-gardisme, les rapports à la classe ouvrière, au travail, au parti communiste, à la révolution, … Les auteurs permettent ainsi une compréhension plus dynamique et complexe des médiations syndicales et politiques (essentiellement communistes à l'époque), des relations entre étudiants et ouvriers, du mouvement autonome, et de la militarisation progressive du mouvement en Italie. Ainsi, les pages sur l'opposition des communistes italiens, mettant alors en place leur stratégie de « compromis historique », et celles sur la substitution d'une stratégie d'affrontement plus « classique », portée par les Brigades Rouges, aux pratiques portées principalement par une partie de l'Autonomie organisée, sont convaincantes et brillantes. Refusant de recourir à des explications simplistes et univoques, ils mettent en avant les limites et clivages des groupes autour du sujet révolutionnaire, de l'identité de la classe ouvrière et du recours à la violence. Ce faisant, ils offrent des réflexions originales sur la composition – décomposition de classe, le concept d'« alliage », opposée à celui d'« alliance », entre ouvriers et étudiants, la « guerre civile de basse intensité » en Italie, la critique des manifestations de ces années qui se sont surtout attaquées aux signes et aux sbires du pouvoir étatique plutôt qu'au capital. Enfin, les auteurs développent une critique radicale des différents courants, des situationnistes à Negri, sans tomber dans les règlements de compte ou les polémiques stériles.
Le livre aurait mérité cependant un meilleur travail éditorial : la mise en page serrée rend parfois malaisée la lecture d'un texte déjà très dense. Par ailleurs, les conclusions laissent quelque peu sur sa faim. En effet, trop courtes et trop vagues par rapport à l'analyse fouillée qui précède, elles semblent renvoyer le lecteur aux articles de Temps critiques pour savoir ce que seraient une révolution à « titre humain » et les caractéristiques du nouveau cycle dans lequel nous serions entrés. C'est d'autant plus dommage que les hypothèses les plus problématiques - la rupture du fil historique opérée par le mouvement de 1977 en Italie ; la décomposition de classe - ne sont pas argumentées et restent dès lors en su sp ens. Cela étant dit, ce livre constitue une somme critique indi sp ensable pour tous ceux qui s'intéressent aux mouvements de ces années, aux per sp ectives qu'ils ouvrent dans les luttes actuelles.
Frédéric Thomas
(1) http://membres.lycos.fr/tempscritiques/index.php?page=1 . Les auteurs ont de plus participé aux manifestations de mai 1968 à Lyon.
Sarah GUILBAUD, Mai 68. Nantes, Nantes, Coiffard éditeur, 2004. août 2006*
En lisant ce beau livre on se plait à rêver qu’une monographie équivalente soit disponible pour chacune des grandes villes de ce pays. Ce livre d’une journaliste à Presse-Océan pourrait inspirer largement d’autres initiatives. Tout y est. Tout d’abord, cet ouvrage comporte de nombreuses illustrations : photos des principales manifestations, reproduction d’affiches ou de documents (tracts notamment, mais aussi extraits de presse) qui le classent dans la catégorie bel ouvrage. C’est avec émotion, l’émotion que l’auteure souhaite faire partager à ses lecteurs, qu’on se saisit de ce livre. Il est toujours difficile d’expliquer l’intérêt et la curiosité suscités par des reproductions de photographies d’époque, et l’on ne peut que recommander aux lecteurs de se pencher eux-mêmes sur cette iconographie de premier plan.
Mais l’apport du livre ne s’arrête pas là. En effet, la journaliste s’est appuyée sur un travail archivistique de première main, à l’instar d’un bon historien (où l’on constate au passage la richesse des fonds détenus au Centre d’Histoire du Travail, CHT, ex-CMDOT). Elle a rencontré les principaux témoins, qui d’ailleurs lui ont ouvert également leurs archives personnelles. Enfin, elle a lu tout ce qui avait été écrit en matière de littérature grise (mémoires universitaires notamment) sur l’ « évènement Mai » dans la ville de Nantes (une bibliographie conséquente est fournie en fin d’ouvrage). « Nantes la rouge » mérite son nom puisque c’est dans cette ville que non seulement des mouvements étudiants avaient éclaté dès mai 67, mais également que la première usine occupée de France (Sud-Aviation) y est située, grâce à l’initiative d’un militant trotskyste du courant OCI, délégué FO.
Non seulement donc Nantes fut à la pointe du mouvement, mais c’est là également que s’est manifesté la dynamique révolutionnaire du mouvement. La reproduction de « Bons intersyndicaux » pour se procurer de l’essence ou les affiches d’autorisation d’ouverture de commerces (p. 98-99) montrent comment le comité central de grève avait commencé à gérer, en pratique, la vie quotidienne. Un pouvoir alternatif était en voie de se dessiner, rassemblant non seulement les organisations syndicales ouvrières, mais aussi les structures paysannes, participant à des ventes à prix coûtant. Bref, ce livre illustre comment, dans la ville, un pouvoir populaire, autogestionnaire a commencé à se substituer à l’appareil d’Etat (voir notamment la mise en place de services de sécurité et d’urgence, décidés en lien avec le comité de grève du personnel municipal). Un livre exemplaire comme on aimerait en lire beaucoup.
Georges Ubbiali
Hélène HATZFELD, Faire de la politique autrement. Les expériences inachevées des années 1970 , Rennes, PUR, 2005, 328 p. août 2007*
Il faut connaître l'origine du livre pour en apprécier l'intérêt. En effet, cet ouvrage est issu d'une thèse de science politique, soutenue en 1987 à l'IEP de Paris, dont le titre était « Les relations entre le Parti socialiste, la CFDT et le mouvement social (1971-1981) ». Certes, ce travail a été enrichi, complété et actualisé, mais son axe demeure celui de la création du nouveau PS au Congrès d'Epinay en 1971. De ce point de vue, le titre actuel est un peu trompeur, car les formes politiques, en dehors du PS et, dans une moindre mesure du PSU, sont absentes, si ce n'est sous la forme d'une vague extrême gauche évoquée ici ou là. L'approche proposée dans ce travail pourrait se résumer grossièrement, ainsi : pourquoi et comment le PS a-t-il réussi à capter (version positive)/kidnapper (lecture critique), la formidable demande d'un renouvellement politique qui court tout au long des années 60 et 70 ? La première partie traite des débats qui ont traversé les organisations durant la période retenue. En effet, la division des rôles entre partis, syndicats et associations, fruit d'intenses conflits au tournant des XIXe-XXe siècles est remise en cause avec la Ve République. La cause profonde en est la quasi disparition de la SFIO, du fait de son implication dans la guerre d'Algérie. Par de multiples canaux, autour de Mendès-France, par le réseau Reconstruction au sein de la CFTC, par les clubs Jean Moulin, une réponse politique à de nouvelles aspirations est ardemment recherchée. De nouvelles formes d'organisation sont proposées et mises en place, à l'instar des GAM, les groupes d'action municipale, dont le meilleur exemple est celui de Grenoble, qui permettra à une équipe rajeunie de s'emparer de la mairie. D'autres exemples sont abordés, le PSU comme outil de substitution à un parti social-démocrate absent ou encore la toute jeune CFDT. Ces tentatives vont finalement se fondre dans le PS quand en 1974, grâce à l'appui de ces différents courants (en tout premier lieu la direction de la CFDT) sont mises en place les Assises du socialisme, permettant au PS mitterrandien de rallier à lui une large partie des courants issus des décennies précédentes. Le schéma général étant posé, dans une seconde partie, la plus classique pourrait-on dire, Hatzfeld rappelle certains des débats qui se sont déroulés durant cette période, ce qui permet un développement argumenté sur la sociologie tourainienne et la quête du mouvement social. Enfin, dans un troisième temps, elle se penche plus précisément sur les formes d'interpellation du politique que les acteurs évoqués ont mis en pratique. Notons d'ailleurs que cette partie aurait pu s'intituler : les transformations contemporaines du catholicisme social tant les militants d'origine chrétienne y occupent une place centrale. Réforme de l'Etat, « Invention du local », volonté de participation (Grenoble de nouveau ou, sur un plan plus syndical, la proposition du contre-plan), l'autogestion, sont autant de thèmes et domaines explorés dès le début des années 60. Mai 68, va profondément ébranler l'édifice construit en (dé)-montrant que la question de la prise du pouvoir peut devenir à court terme une réalité. Le gaullisme se trouve à bout de course, il faut construire une alternative rapidement. Le Parti socialiste parviendra à se présenter comme le débouché naturel des aspirations issues du mouvement de Mai. Cependant, plaide Hatzfeld, la perspective électorale incarnée dans par une Union de la Gauche, dominée par le PS, ne représente rien d'autre qu'une forme renouvelée de la délégation du social au politique et une remise de soi du mouvement social au profit d'une dynamique platement représentative : « de tous les possibles que favorisaient l'imaginaire des luttes, il ne reste plus qu'une figure : celle d'un parti qui par se détention des pouvoirs exécutif et législatif, par se force militante, par ses relais associatifs et ses affinités syndicales, peut prendre les décisions attendues », p. 278. Hélas, face à cette dépossession de l'initiative au profit d'un parti, la conclusion de Hatzfeld laissera le lecteur sur sa faim. Il n'est pas sûr que la perspective habermasienne qu'elle propose en épilogue (référendum d'initiative populaire, jurys citoyens, etc. (voir p. 285) suffise aujourd'hui à refonder un espoir de transformation sociale et à « Faire de la politique autrement ». Cela est d'autant plus vrai que sa conclusion s'ouvre par une charge contre la démocratie directe (conseilliste), qualifiée de « mythe de l'immédiateté ». Sous sa plume souffle l'influence des conceptions de Rosanvallon ; celle d'une complexité du politique (« Les années 1970 ont mis en lumière les illusions sur lesquelles reposent les exigences d'une représentation-miroir de la société et d'un pouvoir traduisant sa volonté », p. 298) qui en appelle finalement à considérer la démocratie représentative comme le point de départ (et, surtout, d'arrivée) du politique. Ces considérations, mâtinées d'influences tourainiennes (« Politique et démocratie se redéfinissent en donnant aux hommes les moyens de comprendre les disparités et de réguler les conflits, en construisant la capacité d'action de la société sur elle-même. Cette refondation de la démocratie par la construction de la société en sujet politique est un défi lancé à notre siècle », p. 302), n'enlèvent rien à l'intérêt de ce livre, qui par bien des aspects, ressuscite un univers proche, mais bien disparu.
G.U.
I.C.O., La grève généralisée, mai-juin 68 , Paris, Spartacus, 2007, 110 p. août 2007*
Pour ceux qui l'ignorent, ICO signifie Informations et Correspondances Ouvrières, un petit groupe ultra gauche provenant de la décomposition de Socialisme ou Barbarie. Henri Simon, un des responsables d'ICO signe d'ailleurs une très intéressante introduction à cette republication d'une brochure parue initialement en juin 1968. Ce texte introductif fournit de nombreuses informations factuelles et politiques sur ce microscopique milieu politique de l'extrême gauche issu des restes de Sou B. S'il ne cite aucun nom, on retiendra que c'est dans cette « soupe originelle » que se côtoieront un certain nombre de dirigeants de VO (ancêtre de Lutte ouvrière) ou du PCI. A partir de 68, une série de petits regroupements noueront des contacts avec ICO, avant que cette dernière n'explose du fait des oppositions politiques, autour de la question de l'organisation (ICO comme groupe structuré, forme de parti, ou ICO comme réseau souple ?), avec en filigrane l'impossible fusion entre des intellectuels et des travailleurs atypiques. Si ce témoignage est précieux, malgré ses non-dits, c'est aussi parce qu'il éclaire le travail conduit pour la publication quelques semaines après mai d'une brochure de bilan du mouvement. Sur le fond, l'analyse développée par IOC n'est guère différente de celle d'une grande partie de l'extrême gauche de l'époque. La gréve générale de mai-juin est perçue comme une rupture historique aussi importante que la Commune (de manière étonnante, 36 est peu mobilisé comme référence). Cette grève montre la force de la classe ouvrière, sa capacité à prendre en charge l'ensemble du fonctionnement de la société. A l'encontre des thèses syndicales (sont étrillés successivement les différentes centrales), ce qui était en jeu, c'était un changement total de société. La position de la CGT, tant elle apparaît hostile à mai est peu discutée. En revanche, les faux amis de mai, la CFDT, mais aussi FO, dont la branche Chimie dirigée par Labi, semble avoir épousé le mouvement, ou encore la CGC, sont passées en revue. S'appuyant sur des exemples, hélas peu développés, ICO rapporte les prodromes d'une prise en charge généralisée du fonctionnement social par les travailleurs. Là où ICO se distingue de nombreuses analyses, c'est par l'insistance mise sur la passivité dont ont fait preuve les travailleurs à l'égard des tentatives (réussies) de dévoiement du mouvement de grève : « Pendant les journées de mai-juin, cet épais blindage caractériel s'est fêlé, mais la faille n'a été ni profonde ni durable - du moins à première vue », p. 86. L'analyse se conclut par un appel à l'organisation de la production et de la distribution par les travailleurs eux-mêmes. Dans ce dispositif, ICO se refuse à jouer le moindre rôle d'avant-garde « car la réponse appartient aux travailleurs en lutte seuls – et tout ce que nous pouvons faire c'est expliquer des situations (…) », p. 87. Bref, ICO se situe comme un groupe d'éveilleurs de ceux qui s'apprêtent à lutter de nouveau, insistant surtout sur la dimension spontanéiste du mouvement. En annexe est proposé un court texte d'Anton Pannekoek de 1947, Cinq thèse sur la lutte de classe où la dimension d'auto-émancipation des travailleurs par eux-mêmes est rappelé. Un texte qui retiendra l'attention des lecteurs intéressés par les analyses de ces courants marginaux, y compris au sein de l'extrême gauche.
G.U.
Serge JULY, Jean-Louis MARZORATY, La France en 1968 , Paris, Hoëbeke, 2007, 120 p. mai 2008*
En cette année de commémoration de Mai 68, certains éditeurs plus rapides que les autres dégainent les premiers, avant l'avalanche annoncée de titres. L'ancien directeur et fondateur de Libération , malgré son nom qui figure sur la couverture du livre, se contente d'écrire la préface. Il faut reconnaître à July qu'il a joué un certain rôle dans les évènements, membre qu'il fut du mouvement universitaire du 22 mars qui déclencha la révolte étudiante. Serge July n'oublie pas de préciser que si l'étape Libération est désormais dépassée pour lui, il reste néanmoins un homme de média puisqu'il est actuellement éditorialiste sur une radio périphérique, comme on disait jadis. J.-L. Marzorati, journaliste de son état, produit l'essentiel des textes qui viennent éclairer un choix (réalisé par qui ??) de photos qui constituent ce recueil. Comme l'indique son titre, l'enjeu du livre est de replacer l'événement Mai dans le cours de l'année 68. Si le mouvement de Mai constitue l'essentiel du recueil, le lecteur sera sans doute surpris, voire charmé, par la première photo (en couleur, la seule) qui ouvre l'album : celle d'un modèle de Courrèges en train de défiler et qui ne laisse rien ignorer des parties charnues de son anatomie. Heureusement, le propos ne s'arrête pas là. La première partie offre un aperçu sur le thème Vivre en 1968. Dans un joyeux mælström le lecteur découvrira quelques intellectuels qui ont marqué cette époque, des artistes (Béjart, qui vient de disparaître) ou des aspects plus triviaux de la vie quotidienne (ainsi les bidonvilles de Nanterre). Le second ensemble est consacré au mouvement étudiant, puis à la grève ouvrière. Le thème de la reprise prolonge le mouvement de Mai qui s'achève par un aperçu sur Le monde en 1968. Certaines photos sont très connues, d'autres beaucoup moins. Agréablement mis en page, doté d'un texte de bonne qualité, ce recueil permet de regarder des images d'archives contextualisées, resituant les événements dont le quarantième anniversaire est en train d'être fêté.
G.U.
Bernard LACROIX, L'utopie communautaire. Mai 68. Histoire d'une révolte sociale , Paris, PUF, 2006, 224 p. août 2007*
La préparation du 40 e anniversaire de Mai 68 amène les éditeurs à republier certains textes. L'édition initiale de cet ouvrage, 1981, a été augmenté d'un « Mai 68 », histoire de capturer le public. Lacroix propose une analyse du phénomène communautaire qui a surgi après Mai. A partir d'une approche inspirée par Bourdieu, le professeur de Science politique, s'interroge pour savoir ce qui, derrière la bigarrure des personnalités qui vont s'installer, qui en Ardèche, qui dans les Cévennes, afin d'y refaire le monde, permet d'expliquer ce mouvement. Ainsi qu'il l'explique dans un dialogue socratique qui conclut son ouvrage, où l'on apprend au passage qu'il a été de cette expérience communarde, il s'agit pour lui de « restituer les régularités à l'œuvre dans la dissidence » (p. 220). A partir d'un matériau constitué par des entretiens et surtout des statistiques, il se penche sur les conditions ayant rendu possible l'expérience communarde, dans un style parfois un peu abscons.
Le cœur de son argumentation repose sur le rôle central de l'école dans la définition des aspirations individuelles pour la génération qui s'engage dans l'expérience communautaire. L'allongement global des parcours scolaires à partir du début des années 60, la perspective d'un univers de satisfaction des aspirations sociales qui lui est lié se heurte à la réalité des structures sociales, en particulier en terme d'emplois. Dit autrement, l'école génère des aspirations ascendantes en matière d'existence, notamment professionnelle : aspirations qui seront largement déçues. D'où l'apparition dans cette population d'une « humeur revendicative », qui peut se traduire soit par l'engagement militant, soit par le retrait du monde (l'expérience communarde). Cependant, si la thèse est fortement structurée, l'argument selon lequel militer ou s'engager dans la commune, c'est la même chose, n'emporte pas l'adhésion. Lacroix a beau expliquer que, selon lui, tout ça ce sont les mêmes dispositions revendicatives, les mêmes attitudes critiques (y ajoutant d'ailleurs les attitudes « religieuses, politiques ou syndicales », p. 216) qui se manifestent, il ne convainc guère.
Penser avec Albert Hirschman ( Défection et prise de parole , Fayard, 1996) lui aurait permis de distinguer ce qui dans l'attitude de sa population relève de l' exit (la sortie du monde communard) et de la voice (la prise de parole militante), une attitude pouvant d'ailleurs succéder à l'autre. Si le pèlerinage qu'il propose se révèle en effet largement désenchanteur (la réalité elle-même y contribuant largement puisque ces expériences communautaires ont conduits à 95% d'abandon), Lacroix n'en abandonne pas pour autant sa sympathie pour le sujet qu'il traite. Mais on regrettera que l'auteur n'ait pas profité de cette réédition pour actualiser la bibliographie, si ce n'est sous forme, certes plaisante mais insuffisante, de piques adressées à quelques auteurs au passage.
G.U.
Denis LANGLOIS, Slogans pour les prochaines révolutions , Paris, Seuil, 2008. juin 2008*
L'auteur du Guide du militant , mêle sa voix, à sa manière bien singulière dans l'avalanche d'ouvrages publiés en vue de l'anniversaire de mai 68. Bien loin de tout passéisme ou d'une fièvre commémorative, Denis Langlois offre au contraire une perspective toute entière axée sur l'avenir, comme le titre du livre l'indique d'ailleurs. S'inspirant des murs ont la parole du mois de mai, il propose une série de slogans pour le mai à venir. Fleurant bon l'esprit libertaire et antiautoritaire de mai 68, ses slogans mêlent au fil des pages de véritables perles et des slogans plus convenus. « Le pouvoir de vivre vaudra toujours plus que le pouvoir d'achat » vibre ainsi du meilleur de mai. L'incongru, « Camarades, tendons nous la main pour mieux nous serrer les coudes » côtoie le rigolard « Ne nous retournons pas, sauf pour voir si tout le monde suit ». La tonalité anti-électoraliste s'exprime dans des formulations telles que « Les chevaux ne raffolent pas des élections. Ils savent que le défilé inaugural se fait toujours sur leur dos » ou « Septennat, quinquennat… Je crois qu'un jours suffirait pour qu'on comprenne à qui on a affaire ». La dérision pointe dans « J'ai acheté des cocktails Molotov en demandant à ma banque un crédit d'équipement », tandis qu'un souffle « situ » parcourt le « Méfions nous des avant-gardes éclairées. Il y a des pannes de courant ». Une certaine veine décroissante s'exprime dans des slogans tels que « N'assurez jamais votre voiture. Si on vous la brûle, ils sont capables de vous en payer une autre… ». ou encore « Faites l'amour, pas les allées du supermarché ». Si tout n'est pas de très bonne facture, même l'imagination la plus débridée ne saurait remplacer l'imagination collective d'un mouvement social de l'ampleur de mai, le lecteur se régalera à cette roborative lecture. A lui d'inventer un slogan plus porteur d'espoir encore que « Je voudrais tant revenir aux derniers jours d'avril 1968 » qui conclut le recueil.
G.U.
Alain LEMENOREL, 68 à Caen , éditions Cahiers du temps, Cabourg, 176 pages avec un DVD, 25 €. octobre 2008*
Ce livre est beaucoup plus qu'une monographie consacrée à une ville, qui se contenterait de décliner en modèle local les événements nationaux de 68. Il s'agit d'une contribution importante à l'histoire et à la connaissance de Mai. Caen en effet fait partie de ces villes (Besançon, Redon, etc.) qui ont connu dans les mois précédant Mai 68 d'importants mouvements sociaux, qui peuvent être considérés comme annonciateurs de la grève du printemps. En janvier et février 1968, la ville de Caen, ville de droite, connaît d'importantes grèves dans les principales usines (SMN, Saviem, Jaeger), qui débouchent fin janvier sur de véritables émeutes urbaines. Le premier chapitre est consacré à raconter cette histoire. Ce sont de jeunes ouvriers, OS pour une bonne part, qui sont aux avant postes des affrontements avec les forces de police. Dans un second chapitre, Leménorel s'interroge sur les raisons de cette colère, qui se termine d'ailleurs largement par un échec, le patronat ne cédant rien. Ce second chapitre constitue un beau morceau d'histoire sociale, puisque l'auteur passe en revue les conditions d'industrialisation du bassin caennais, montrant que le Ve Plan a construit en quelque sorte une classe ouvrière moderne, produit du taylorisme et du fordisme à la française. C'est en effet essentiellement des industries d'assemblages offrant des emplois peu ou pas qualifiés qui se sont implantées dans la région caennaise. Non content de développer une large analyse sur l'industrialisation du bassin, Leménorel pointe également les conséquences de ce type de développement industriel en terme d'urbanisation. Les nombreux plans et photographies qui accompagnent le texte permettent au lecteur non familier de la ville de visualiser très clairement les effets de la création des banlieues caennaises.
La troisième partie porte sur mai-juin à Caen, montrant qu'en la matière la ville n'a pas connu de décalage réel avec le mouvement national. On suit jour après jour le déferlement du mouvement gréviste et la paralysie graduelle de la ville, de la vie sociale. Comme d'autres, ils montrent qu'après le 30 mai, la reprise du travail est fortement encouragée par les organisations syndicales qui jouent un rôle décisif dans la fin du mouvement. Subtilement construit, le chapitre quatre permet de revenir sur les messages de Mai, qui sont de trois ordre selon Leménorel : la crise de l'Université traditionnelle, la crise du pouvoir et la fin d'une époque. C'est d'ailleurs là que notre appréciation diverge assez fondamentalement de celle de l'auteur, car selon lui Mai représente non pas un moment dont la dynamique serait révolutionnaire, mais un sursaut pour l'entrée dans une certaine modernité nécessaire au développement du capitalisme contemporain. On retrouve là une interprétation de Mai qui ne lui est pas particulièrement propre et que l'on connaît notamment sous la plume de J.-P. Le Goff. ( Mai 68, l'héritage impossible ).
Le livre est en outre accompagné d'un DVD contenant un reportage de FR3 Normandie. Il s'agit donc d'un travail journalistique et non d'un document militant qui couvre Caen, mais aussi Rouen ou le Havre. Cela explique pourquoi la parole est autant donnée aux grévistes de Mai (syndicalistes à la SMN, à la Saviem, ou aux PTT, une femme) qu'aux non-grévistes, sans doute au nom du principe d'équité du temps de parole. Cela aboutit à faire parler par exemple un représentant de la FNEF, la fédération syndicale étudiante opposée à l'UNEF. Autre aspect intéressant, même si discutable, le regard n'est pas centré uniquement sur les grèves. On y voit également des moments de la vie quotidienne, la communion d'un couple de petits commerçants qui sont passés totalement au travers de Mai, la naissance des enfants chez un ingénieur non gréviste qui avait acheté quelques semaines auparavant une caméra super 8, la question du ravitaillement en essence. On y constate également la « sagesse » du mouvement ouvrier narrée à travers une anecdote rapportée par un des manifestants. A l'occasion d'une des plus importantes manifestations devant l'hôtel de ville, personne ne marche sur la pelouse, car, selon l'interviewé « on respecte le bien commun, comme on respecte l'outil de travail ». Ce DVD constitue un beau supplément et complément à ce livre important.
G.U.
Les affiches de mai 68 , Les éditions Beaux-arts de Paris, Musée des beaux-arts de Dole, 2008, 138 pages, 16 €. octobre 2008*
Ce livre constitue le catalogue de l'exposition qui s'est tenu durant l'été 2008 au Musée des Beaux-arts de Dole (Jura) sur les affiches de mai 68. Pourquoi une telle exposition dans ce musée, dont le lien avec Mai 68 n'apparaît guère évident ? En fait, le lien est esthétique, ce musée s'étant spécialisé dans la figuration narrative, école dans laquelle se sont illustrés plusieurs confectionneurs d'affiches qui se sont fait un nom par la suite (Fromanger, Arroyo, Cueco, etc.). L'exposition présentait environ 240 affiches (on hésite à dire « œuvres »), dont le lecteur découvrira la force dans ce catalogue en couleur. Evidemment, l'émotion de découvrir ces travaux sera réservée à celles et ceux qui ont pu les admirer sur les cimaises du musée. Certaines de ces affiches sont entrées dans l'histoire et sont largement reproduites, à propos de Mai ou plus largement (ainsi, un groupe d'ouvriers compact avec le slogan « Nous sommes le pouvoir » ou une usine stylisée dont la cheminée s'orne d'un poing, avec écrit sur ses flancs « La lutte continue », ou bien sûr, mais sous différentes formes, le célébrissime CRS-SS). Mais l'intérêt du catalogue (comme de l'exposition), c'est la découverte d'affiches beaucoup moins populaires, en particulier celles qui ont été réalisées en soutien à des luttes d'entreprises (à la poste, en soutien aux marins pêcheur, en solidarité avec les cheminots en grève, etc.). On y découvrira aussi l'unique exemplaire d'un immense journal mural, daté du 15 juin, faisant le point sur les mobilisations encore en cours. Quelques photos en noir et blanc montrent l'activité des Beaux arts et le processus de confection des affiches.
Tout cela constituerait un catalogue parfait si ne figurait pas parmi les textes introductifs un écrit qui brille par son art du reniement. Contrairement à ce que le lecteur pressé pourrait croire, ce n'est pas le texte de Serge July qui est incriminé. Si celui-ci souligne, à juste titre, le caractère parfois fort peu esthétique du style des affiches, son texte rend un hommage appuyé aux militants de l'UJCML, dont il fut, et dont nombre d'artistes des Beaux arts se sentaient proches ou même y militaient. Le texte incriminé, « Karl Marx, Savignac et Saint François » est signé Didier Semin, critique et historien d'art, enseignant à Paris. Ce dernier s'essaie à inclure la production des affiches produites par les Beaux Arts dans l'esthétique, entre les affiches publicitaire de Cassandre et l'arte povera ou Dubuffet (July cite au moins Malevitch et le suprématisme). Bref, notre professeur aux Beaux Arts fait l'éloge d'un art rustique, qu'il n'hésite pas à rapprocher des conceptions marxistes léninistes, ce qui reste encore dans la limite du discutable. Mais sa prose devient franchement nauséeuse quand il verse dans l'apologie de sa propre apostasie, en guise d'illustration de la sagesse : « Quarante ans se sont écoulés, qui ont fait descendre de leur Olympe les divinités de mon adolescence et ramené mon militantisme révolutionnaire aux choix précautionneux et malaisé du moins mauvais bulletin à glisser dans l'urne pour éviter le pire (…) » , p. 24, avant de commenter un peu plus loin : « Au fond j'aurais aimé, en juin 68, une affiche mélancolique qui annonçait le retour à la normale, en espérant que s'y glisserait autre chose que la seule perspective désabusée [puisque] « l'histoire du XXe siècle est jalonnée par les crimes révolutionnaires joyeux qui ont cru à la vertu comme système de gouvernement », p. 41. Dommage qu'une telle prose gâche ainsi un si beau catalogue.
G.U
Jean-Michel LETERIER, (G)rêves de femmes .68 , Paris, Le point sur les I, 2008, 140 p. mai 2008*
Evidemment l'angle choisi est des plus originaux. Aborder mai 68 sous l'angle de la place des femmes est inédit (tout au moins à nôtre connaissance). De ce point de vue, ce livre est le bienvenu dans le concert des publications pour le 40 e anniversaire. Une fois l'idée exposée, la lecture se révèle moins passionnante. En effet, l'auteur choisit de présenter en quelques pages rapides un choix de témoignages, de documents, d'interviews, d'extraits d'ouvrages sur la manière dont certaines femmes ont vécu ou participé au mouvement de 1968. On a ainsi droit à un extrait d'un roman de Simone de Beauvoir, ou de Françoise Sagan (qui « participe » à Mai depuis le premier étage de la boîte de nuit chez Régine, en sirotant un whisky) ou encore l'extrait d'une interview de Colette Besson, championne olympique du 400 mètres aux JO de Mexico. Cette dernière raconte ainsi comment la grève du centre d'entraînement l'a contrainte à dormir sous la tente. Et que dire du dernier texte, celui présentant Anne Chopinet, qui fut une des premières femmes à intégrer l'école Polytechnique en 1972, puis fut conseillère de Jacques Chirac, mais dont le rapport au (G)rêves de mai 68 est totalement absent. Restent quelques beaux textes, ainsi les chansons d'Hélène Martin (dont, au passage, les références ne sont pas fournies) ou une série de reproduction d'affiches connues et moins connues, mais qui laissent quand même le lecteur sur sa faim. Bien sûr, certains témoignages sont directement en lien avec les pratiques subversives de mai, ainsi les paroles de Suzanne Zedet, gréviste à la Yéma, entreprise d'horlogerie de Besançon, qui se transforme dans et par la grève, mais le beau projet initial a tendance à s'épuiser dans l'éclectisme du propos, sympathique au demeurant.
G.U.
Daniel LINDENBERG, Choses vues. Une éducation politique autour de 68 , Paris, Bartillat, 2008, 237 pages, 20 euros. octobre 2008*
Daniel Lindenberg livre ici, à sa manière, son témoignage sur 1968. Choses vues amplifie d'une certaine manière la préface, singulière pour l'époque, qu'il donnait au Marxisme introuvable , son premier ouvrage paru en 1975. La facture du livre rend sa chronique impossible : comme pour Les années souterraines 1937-1947 (1990), Daniel Lindenberg procède par écho, par résonance, par analogie. Le premier chapitre, « Lieux communs », esquisse une topographie de son éducation politique ; on retiendra les librairies, dont celle de Marcel Rivière, où l'auteur découvre les écrits des syndicalistes révolutionnaires. « Passeurs et passages » évoque toute une série de figures contemporaines (Lapassade, Isou…) ou méditées (Nizan, Rousseau, Lukaks...) ; l'inventaire est raisonné, singulier, et croque moins des maîtres à penser qu'un climat intellectuel et des rémanences. Plus péguyste, « Notre jeunesse » conjugue au je du narrateur son compagnonnage politique et intellectuel avec Christian Bachmann ; d'autres figures, dont celle du nantais Hébert, donnent à cette évocation un relief absent dans bien d'autres témoignages trop rapidement circonscrits à la geste normalienne du Quartier latin… Mai 68 fut une grève générale, telle est l'originalité du Mai français . L'épilogue prend partie face à l'actuel procès de Mai 68 intenté par certains de ses acteurs comme par la droite conservatrice. Daniel Lindenberg renoue là avec son analyse des Nouveaux réactionnaires (2002).
S'il est difficile de restituer ce patchwork qui fit l'éducation politique de Daniel Lindenberg, son mode d'exposition participe d'une thèse. Fidèle au dessein des Années souterraines , il reprend la thématique des correspondances, des influences croisées, des tours et détours mais gauchit celle-ci de l'influence revendiquée de La République invisible de Greil Marcus (1997). Musique et cinéma entrent ainsi de plain-pied dans l'évocation de cette éducation politique : les passerelles, les connivences s'évoquent plus facilement, donnant chair à l'idée que les jeunes forment alors un groupe politique. Mais au-delà, avec Grail Marcus, Daniel Lindenberg se sert pour partie de la « contre-culture » des années 60 pour se saisir de l'esprit de ces années. C'est également par l'analogie avec les travaux de Grail Marcus qu'il construit l'historicité de Mai 68. Proche de l'esprit de Lipstick Trace (Marcus, 1989), il trouve dans 68 l'écho de générations et de rêves plus anciens dont le tréfonds serait 1848. L'introduction s'ouvre d'ailleurs sur la référence à l'ouvrage de Pierre Mesnard Prologue d'une révolution , celle de 1848. Les spectres des hommes de 48, des communards, les militants syndicalistes révolutionnaires de la Belle époque, les générations du Front populaire et de la Résistance sont ainsi conviés dans l'analyse de l'expérience de 1968. Inscrit dans une longue durée, l'événement tranche de ce fait sur l'ordinaire grisaille d'une France réactionnaire et pétainiste comme l'écrit Daniel Lindenberg. Mai 68 flamboie donc, mais cet éclat est plus que l'effet de La dernière génération d'Octobre (Stora, 2003 (1)). Seul le patchwork pouvait rendre compte de la complexité de l'événement qui rebat les cartes et les repères du politique. « Mai 68 est un lever de rideau » (p 10), irréductible aux interprétations univoques.
Vincent Chambarlhac
(1) Ouvrage chroniqué sur ce site.
Virginie LINHART, Le jour où mon père s'est tu , Paris, Seuil, 2008, 175 p., 16 €. mai 2008*
Rares sont les enfants des soixante-huitards à avoir pris la parole. Ceci rend le livre de V. Linhart précieux et douloureux, tellement le sort de son père Robert est tragique. C'est le sens du titre, Robert ayant été littéralement brisé par cet épisode, incapable d'en parler des années durant, faisant une tentative de suicide, puis cédant brièvement à la logorrhée verbale à l'issue d'une opération, avant d'être de nouveau - définitivement ?- muré dans le silence par le traitement psychiatrique.
Virginie a voulu confronter son histoire à celles d'autres enfants de soixante-huitards célèbres. Elle a donc vu, parmi d'autres, Samuel Castro, François et Pierre Geismar, Florence et Nathalie Krivine, Matthias Weber, Eve Miller (fille de Judith et petite-fille de Jacques Lacan), Mao (sic) Péninou, Thomas, un banquier, dont elle dit seulement qu'il est le fils d'un économiste renommé de la LCR ayant démissionné en 1978…Pierre Salama ou Jacques Valier ? On a parfois l'impression de lire la suite de Génération , c'est la principale limite du livre, l'auteure s'étant contentée d'enquêter sur les enfants des parisiens, anciens de l'UEC.
Mais ceci nous vaut malgré tout des témoignages passionnants. « Nous, les enfants, passions après la politique », c'est l'antienne qu'ils reprennent tous. Nathalie Krivine dit de son père Alain « qu'il était incapable de refuser un meeting au fin fond de la Creuse ou une réunion le dimanche » et Lamiel Barret-Kriegel a le sentiment que ses parents étaient plus intéressés par la compréhension du monde que par ce qui se passait chez eux. D'autres n'ont pas supporté l'exhibitionnisme de leurs parents (« Ils étaient tout le temps à poil », Lamiel) ou leur sexualité débridée (René Lévy, le fils de Benny Lévy, aujourd'hui plutôt juif orthodoxe) ! D'autres encore ont été véritablement traumatisées par l'engagement féministe…effrayant, disent-elles, de leur mère : « Gamine, je me rappelle rentrer de l'école et retrouver ma mère au milieu de 10 nanas complètement hystériques qui parlaient de la recherche du clitoris, du point G… » (p.117). Certains n'ont pas supporté les exigences scolaires de leurs parents et en même temps leurs contradictions : « Revenir avec une mauvaise note risquait de déclencher une guerre civile ; nos parents voulaient mettre à bas l'ordre bourgeois, mais ils ne plaisantaient pas avec l'école de la République » (Juliette Sénik). A propos de son père Jacques, un moment établi à Renault-Billancourt – les ouvriers l'avaient surnommé « le président » ! -, Gilles Theureau explique qu'il s'est senti écrasé par ses connaissances et son exigence : « ce que je garde de cette période, c'est la rigueur morale et intellectuelle qui présidait à l'établissement ».
Plusieurs, enfants de Juifs, pensent réellement que leurs parents se sentaient profondément coupables d'être vivants (d'avoir survécu à l'holocauste) et avaient vraiment « une immense difficulté à jouir de cette chance-là » (p.96). Heureusement malgré tout, certains – et c'est en particulier le cas d'Henri Weber – se sont révélés aptes au bonheur. Matthias, son fils né en 1981, ne ménage pas les éloges à son père, époux de Fabienne Servan-Schreiber. Il rappelle les fêtes qu'Henri sait organiser (curieusement Matthias est gérant d'une société d'effets spéciaux audiovisuels) et justifie l'évolution politique de son père : « Quand on comprend qu'on ne peut pas révolutionner le monde, on le réforme ! ». Le vécu de Thomas Piketty, aujourd'hui directeur d'études à l'EHESS, économise réputé du PS, est très différent de celui de Matthias. Enfant de militants de LO qui plaquent tout – LO et la région parisienne – pour aller élever des chèvres dans l'Aude, il connut la précarité. Et secrètement, quand son père lui faisait remarquer que les propriétaires de belles voitures n'avaient pas de belles idées dans la tête, il pensait, lui, que « les voitures étaient drôlement belles ! ».
Même s'ils n'ont pas tous de la rancœur vis-à-vis de l'engagement politique total de leurs parents, peu ont fait de la politique une fois devenus adultes. C'est cependant le cas de Mao Péninou, aujourd'hui adjoint au maire de Paris (XIXe arrondissement), proche de Dominique Strauss-Kahn. Ceci dit la plupart votent à gauche et même à gauche de la gauche : « On est évidemment de gauche, naturellement de gauche, génétiquement de gauche » (Samuel Castro). Cela ne les empêche pas d'apprécier le dimanche autour de la table, les conversations banales, les promenades en campagne, loin de la tension et des exigences de parents engagés, en leur jeune âge, dans la tâche prométhéenne de refaire le monde.
Salles Jean-Paul.
LUTTE OUVRIERE, Mai-juin 68. Histoire et leçons d'une explosion sociale , Paris, supplément à LO n° 2078, 126 pages, 8€. octobre 2008*
En même temps qu'elle propose un reprint des numéros 23 à 30 de Voix ouvrière et de Lutte ouvrière (n° 1-4), (supplément à LO n° 275, 10 €), cette organisation publie une substantielle brochure sur Mai 68. On notera pour les aficionados qu'un certain nombre de tracts distribués par le groupe Voix ouvrière figurent en annexes. Le texte propose d'abord un rappel des faits, la contestation étudiante, puis se centre sur la grève ouvrière, pour analyser ensuite l'attitude des organisations politiques (essentiellement la CGT et le PCF), mais aussi, dans un court passage, la CFDT et FO (la FGDS est tout juste mentionnée). La critique des positions du bloc PC-CGT ne devrait pas étonner le lecteur, position qui amène ces organisations à pousser à la reprise du travail, une fois les accords de Grenelle signés. Notons au passage que LO considère que l'élément essentiel de Grenelle, à savoir la reconnaissance de la section syndicale d'entreprise, n'était en fait qu'un cadeau que la bourgeoisie a accordé aux organisations syndicales pour leur reconnaissance « de rôle de frein dans les luttes sociales » , p. 65. Plus original, même si cet aspect aurait mérité un plus ample développement, on retiendra la partie consacrée au rôle des organisations révolutionnaires. La position du 22 mars est évacuée en une phrase, le PSU un peu plus longuement critiqué, la brochure lui reconnaissant au moins le mérite de s'être solidarisé avec les organisations dissoutes le 12 juin. Les maoïstes sont cliniquement analysés comme des organisations sans lien avec la classe ouvrière. La JCR apparaît comme une organisation qui a épousé le mouvement, mais souffre d'une « euphorie pour le moins décalée par rapport à la situation politique » , l'OCI est considérée comme une organisation définitivement sectaire (le rappel de sa position de dénonciation du 22 mars et de la JCR, après la nuit des barricades, à laquelle s'opposa la FER, est sanglante). On retiendra que l'explication de la relative marginalité du groupe VO apparaît assez étrange, car il « était essentiellement dirigé vers les entreprises et aussi parce qu'il ne disposait pas d'un aussi grand réservoir d'anciens militants et sympathisants, revivifiés par ces évènements » , p. 72. Le rédacteur ajoute pourtant VO était la seule orgnaisation à publier un hebdomadaire, un peu comme si l'activité politique était le fruit d'une périodicité. Le texte se conclut par la période Sarkozy et LO rappelle que « Le rôle d'un parti révolutionnaire, c'est d'être la mémoire du prolétariat pour permettre aux générations qui entrent dans l'arène de la lutte de classe de se souvenir des leçons des luttes passées », manière de rompre avec l'idée que le rôle du parti c'est de faire la révolution ?
G.U.
Taibo II PACO IGNACIO, 68 , Paris, L'échappée, 2008, 124 pages. mai 2008*
Dans la flopée de livres parus sur Mai 68, celui-ci figure en tête du palmarès des lectures indispensables. Paco Ignacio Taibo II (deux, car son père porte le même prénom) est connu pour ses œuvres policières, ainsi que pour une excellente biographie du Che (paru en français chez Payot en deux volumes). Il préside par ailleurs l'Association internationale des écrivains de romans policiers. Dernière information, il est mexicain, d'origine espagnole, puisque ses parents, antifranquistes se sont exilés d'Espagne à la fin des années 50. Enfin, pour comprendre tout l'intérêt de ce court livre de mémoires, il faut savoir également que Taibo II était engagé en 1968 dans une des organisations trotskystes mexicaines.
C'est donc le récit d'un militant actif lors de la grande grève étudiante de plus de trois mois qu'il raconte. A l'époque, jeune étudiant gauchiste, il avait rempli trois cahiers de notes sur le mouvement en cours. Mais, ainsi qu'il l'explique dans les premières pages de son livre, il n'a jamais réussi à en tirer le livre qu'il envisageait d'écrire sur cette expérience. En revanche, presque quarante ans après l'évènement, les luttes en cours au Mexique lui fournissent l'énergie et la motivation pour activer sa mémoire et nous offrir ce vibrant ouvrage. Un peu à la manière d'un Georges Perec, Taibo II se souvient de fragments de ce que fut cette magnifique insurrection étudiante, conclut par une féroce répression du président d'alors : un meeting de masse, tenu sur une des places de Mexico fut interrompu par l'intervention de l'armée qui tira sur la foule et tua probablement plus de 400 personnes, étudiants, mais aussi habitants du quartier. C'était le 2 octobre 1968, sur la place Tlatelolco.
Ce récit de l'engagement d'une génération militante se lit comme une tempête qui emporte tout. Les jours comptaient au moins 27 heures tant l'activisme se déployait pour des milliers de jeunes engagés dans ce mouvement. Une anecdote (p.63) résume l'atmosphère endiablée qui sévissait dans les universités occupées. Manuel, un des activistes étudiants, durant une nuit d'insomnie, était allé déposer des tracts dans un des départements universitaires. Durant les quarante deux minutes de son séjour, il était tombé amoureux pas moins de onze fois (!!!), décrivant chacun de ses coups de foudre avec minutie. Taibo II raconte le dévouement sans borne de cette jeunesse exaltée, et sectaire ainsi qu'il le confesse rétrospectivement, mais aussi le terrible isolement social qui fut le leur durant ces quelques semaines. En effet, organisés en brigades, les étudiants mexicains de cet été 68 cherchèrent par de multiples moyens à rentrer en contact avec les travailleurs, sans succès véritable.
Ce contingentement de la contestation au milieu universitaire permit finalement la répression brutale qu'engagea le gouvernement mexicain quelques jours avant le début des jeux Olympiques à Mexico. Quarante années plus tard, Taibo fait le bilan de cette génération, pour constater qu'au-delà des morts, nombreux, les défaites sont multiples, mais que peu se sont rendus : « Le mouvement de 68 nous a donnée ce combustible de résistance et d'abnégation qui en fit la cohésion, il nous a donné une sentiment du « ici », une « notion de patrie » en chair et en os » (p.104). En faisant découvrir un autre visage de 68, sanglant mais profondément vivant, le témoignage de Taibo se révèle constituer une lecture aussi nécessaire qu'incontournable.
G.U.
Marie-Ange RAUCH, Le théâtre en France en 1968 , Paris, Editions de l'Amandier, 2008, 561 p., 20 €. décembre 2008*
Voilà un livre passionnant. Quel fut l'impact immédiat de Mai 68 sur le monde de l'art dramatique en France, et comment celui-ci a-t-il vécu ces semaines mouvementées ? Des images des événements, nous avons tous en tête celles du formidable capharnaüm du théâtre de l'Odéon occupé ou celles de Jean Vilar, violemment pris à parti au Festival d'Avignon. Mais, au-delà de ces moments majeurs, qui risquent de recouvrir, par leur médiatisation, la complexité des dynamiques alors à l'œuvre, dans quelle mesure est-il possible d'affirmer qu'en art dramatique aussi, le Mai français est un moment de bascule et qu'il y a bien un « avant » et un « après » 1968 ? C'est à ces questions que l'auteure entend répondre de manière intelligente, à travers une analyse historique plus large et une cartographie précise.
Le Mai 68 du théâtre s'inscrit dans une séquence historique de longue durée. Après avoir brièvement évoqué le « consensus culturel » né à la veille du Front populaire, l'émergence, après la Seconde Guerre mondiale, du théâtre populaire et de la volonté de reconstruction nationale par le théâtre, le livre étudie en détail la création, en 1959, du Ministère des Affaires culturelles et sa politique. Sous l'impulsion d'André Malraux et de hauts fonctionnaires, principalement recrutés au sein de la France d'outremer (OFM) - rendus disponibles par la décolonisation -, la politique de ce nouveau ministère, en butte à l'incrédulité voire à l'hostilité gouvernementales, se caractérise par une attitude « missionnaire », un « paternalisme bienveillant » envers les artistes, et la volonté de donner à la France une politique culturelle nationale, à la hauteur de l'image que le général de Gaulle s'en fait. À la fin des années 1950 et plus encore dans la seconde moitié des années 1960, sous la pression de la politisation de la jeunesse et des guerres de décolonisation (Algérie, Vietnam, …), le consensus culturel s'effrite. Parfois même éclate-t-il comme lors de « l'affaire des paravents » (pièce de Jean Genet), en 1966, et de V comme Vietnam (pièce d'Armand Gatti répondant à une commande sociale de milieux militants), en 1967, qui apparaissent, a posteriori, comme des annonciateurs de Mai 68. Par ailleurs, l'auteure situe autour des ces années l'apparition de l'opposition entre une nébuleuse socioculturelle et les théâtres. Elle met également en lumière la conjonction entre des événements extérieurs (arrivée du Général de Gaulle au pouvoir, guerre d'Algérie, …) et une dynamique interne au théâtre entraînant la redécouverte et le recours au travail de Bertold Brecht comme alternative aux classiques français.
De plus, l'ouvrage dresse une cartographie des lieux et acteurs, depuis le ministère, les étudiants, le PCF, les syndicats jusqu'aux théâtres (distinguant, parmi ceux-ci, les théâtres parisiens, ceux des banlieues communistes, les grandes institutions, …) et personnages clefs (Jean-Louis Barrault, Jean Vilar, André Malraux, …). Dès lors, l'occupation de l'Odéon et la contestation du Festival relèvent d'enjeux multiples qui ne peuvent se comprendre qu'en leur redonnant une épaisseur historique. Ces deux manifestations ont soulevé des débats passionnels et l'indignation (il n'est qu'à voir le film de Chris Marker Le fond de l'air est rouge ). En réalité, ils mettent en lumière le divorce entre celles et ceux attachés à une conception humaniste du théâtre - conception alors incarnée peut-être le mieux par Jean-Louis Barrault, directeur du théâtre de l'Odéon, et Jean Vilar, responsable du Festival d'Avignon, tous deux se voulant « progressistes » et cherchant à « accompagner le mouvement insurrectionnel comme des aînés » - et, d'autre part, un mouvement radical, issu de la contre-culture, qui entend mettre à jour les collusions entre politique et culture, et remettre en cause l'existence même des institutions culturelles.
Le livre croise le récit de plusieurs manifestations (les très belles pages sur la création puis la tournée de V comme Vietnam , l'occupation de l'Odéon, la perturbation du Festival d'Avignon, …), l'analyse socio-historique et les débats plus philosophiques. Ainsi, une place importante est-elle accordée à la réunion des directeurs des maisons culturelles et des théâtres à Villeurbanne en mai-juin 1968, et au manifeste (écrit avec l'aide de Francis Jeanson, le créateur des « réseaux Jeanson » d'insoumission lors de la Guerre d'Algérie) doublé d'un cahier de revendications qui en sort. Marie-Ange Rauch montre comment et pourquoi, de manière beaucoup moins spectaculaire que les contestations médiatisées, les événements de 1968 trouvent là une de leurs expressions les plus durables et importantes. De plus, les questions inscrites dans cette plate-forme revendicative restent toujours actuelles. L'auteure analyse à la fois la richesse, les ambiguïtés, les limites et les contradictions d'un tel texte, qui a cherché à répondre (imparfaitement) à la clarification des rôles, enjeux des acteurs culturels, et des liens entre politique et culture. Ce texte sera très vite au centre d'une série de divisions qui vont apparaître entre action culturelle et création théâtrale ; entre animateurs et artistes/metteurs en scène ; entre techniciens et créateurs. Surtout, certains points du manifeste de Villeurbanne, tels la volonté de toucher le « non-public » (qui n'est pas le public potentiel) et la conception de « l'effort culturel » comme une « entreprise de politisation » sont plus que jamais d'actualité. Et Marie-Ange Rauch fait même de la question du non-public « LA question incontournable » à laquelle est confronté le théâtre aujourd'hui. Malheureusement, elle montre, en quelques pages, comment, alors que le manifeste de Villeurbanne avouait l'échec de la « démocratisation culturelle », dans les années qui suivirent, l' é tat (de droite comme de gauche) et l'ensemble des metteurs en scène (à l'exception d'Armand Gatti) ont purement et simplement abandonné cet objectif comme obsolète ou irréaliste, au bénéfice du soutien à la création contemporaine.
Au bout du compte, un livre riche, agréable et rigoureux. Il est dommage cependant, que l'essentiel des références bibliographiques ne soient pas postérieures à 1998 ; l'auteure se prive dès lors de tout ce que les recherches de ces dix dernières années ont apporté. De plus, on regrettera qu'il n'y ait pas d'analyse plus poussée de la vision culturelle des hauts fonctionnaires de l'OFM (même si l'auteure y a déjà consacré un livre), et que la contre-culture soit jugée de manière peut-être trop succincte. Enfin, le lecteur reste quelque peu sur sa faim quant à l'héritage de Mai 68 auquel le livre, centré sur l'année 1968, ne consacre qu'une trentaine de pages, par trop schématiques. Il reste que cette étude, avec le livre de notre ami Olivier Neveux (Théâtres en lutte, La Découverte 2007, voir le compte rendu sur ce site) contribue à dresser une cartographie aussi complexe qu'éclairante des dynamiques de l'art dramatique, en France, autour de 1968.
Frédéric Thomas
Marc RIBOUD, Sous les pavés…, Paris, La Dispute , 2008, 120 pages. mai 2008*
Marc Riboud est un grand photographe. Depuis plus de cinquante ans, il parcourt le monde, son appareil au creux des mains. Mais pourquoi faut-il donc que l'éditeur oublie de nous le rappeler ? Certes, ce livre de photographies contient une préface d'une illustre inconnue, enthousiaste et chaleureuse, mais elle ne nous en apprend guère sur le personnage Riboud. Dommage que cette présentation ne soit pas faite aux lecteurs, contraints d'aller quêter éventuellement des informations par Internet, sur le site du photographe. De même, on aurait apprécié qu'une présentation moins concise des différentes photographies accompagne chacune d'entre elle. En effet, la première surprise en ouvrant ce magnifique album en noir et blanc, c'est de découvrir une manifestation paysanne de … 1953, avant de sauter à une photo qui a fait le tour le monde, celle d'une femme tenant une fleur face à des baïonnettes brandies à l'occasion d'une manifestation pacifiste contre la guerre du Vietnam en 1967 aux Etats-Unis.
Puis suivent plusieurs dizaines de photographies sur les évènements de mai 68 à Paris. Là aussi, le lecteur retrouvera des photos très célèbres (à l'instar des scènes de barricades ou de l'intervention de Benoît Frachon, le leader de la CGT , à l'Ile Seguin après Grenelle), d'autres qui le sont moins. On invite en particulier le lecteur à découvrir l'extraordinaire photographie aux pages 72-73, représentant l'hémicycle de l'Assemblée nationale durant la période 68. Alors que les photos des pages précédentes, toutes reproduites pleine page -magnifique travail éditorial-, grouillent de manifestants, de jeunes, de vieux, de femmes, d'individus qui saturent l'e sp ace urbain de leur présence, soudain, une dizaine d'individus photographiés en contre plongée discutent dans un hémicycle vide. Comment mieux exprimer la vacance du pouvoir ? Comme il s'était ouvert bien avant Mai, ce recueil se conclut bien après. Des photographies de manifestants des années 80 (pour la mort de Malik Oussekine en 1986), 90, et même 2000 pour l'ultime, parachèvent cet album exemplaire. Comme on aurait aimé qu'un peu de pédagogie accompagne ces images d'une telle force.
G.U.
Kristin ROSS, Mai 68 et ses vies ultérieures , Bruxelles, Complexe, 2005, 249 p. mai 2008*
Voilà un essai qui devrait faire du bruit dans le Landernau parisien de la gauche chic. En effet, dans Mai 68 et ses vies ultérieures , l'auteure américaine K. Ross propose une relecture critique des interprétations du Mai français, à partir d'un matériau assez inattendu (films, romans policiers, souvenirs). Il s'agit d'en finir avec l'interprétation générationnelle de l'évènement Mai, une interprétation quasi-officielle, au moins depuis son vingtième anniversaire. A tous ceux qui ont reconstruit Mai comme l'émergence d'un mouvement culturel permettant l'apparition d'une culture moderne de l'individualisme, elle rappelle tout ce que cette interprétation doit à l'arbitraire d'une relecture du passé par ceux qui en ont été considérés comme les interprètes autorisés. Non, trois fois non, s'exclame-t-elle avec ardeur !
Mai ne fut pas le moment d'apparition d'un narcissisme hédoniste et libéral, mais bien l'acmé d'une série de mobilisations (lutte anticoloniale et de libération nationale, notamment) témoignant des affrontements entre classes sociales antagonistes. Bien qu'elle ne le cite à aucun moment, K. Ross reprend à son compte la notion de désectorisation qui caractérise, selon Michel Dobry (1), toutes les dynamiques de crise, en particulier celles qui relèvent d'une dynamique révolutionnaire. Mai 68, ainsi que le rappelle l'auteure, fut bien autre chose qu'un coup de jeune pour la société française, mais la plus grande grève générale ouvrière du siècle (c'est notamment le thème du chapitre « Formes et pratiques »). Bon nombre de personnes ayant rompu avec leur engagement refusent de prendre en compte cette notion de crise.
C'est ce reniement, sous ses multiples formes, qu'elle critique dans sa dernière partie. L'apologie des droits de l'homme, la construction médiatique des « nouveaux philosophes », la soudaine découverte des crimes du stalinisme à travers la figure de Soljenitsyne, l'anti-tiers mondisme ou encore la parution du livre de L. Ferry et A. Renaut, La pensée 68 , sont autant de moment de ce retournement du sens profond de la césure 68, finement -et parfois avec une certaine méchanceté jubilatoire- analysés. L'ouvrage commence dans les années cinquante, avec l'émergence d'une génération marquée par l'Algérie, et se termine par l'évocation des grèves de novembre-décembre 1995 -l'ouverture d'une nouvelle période permettant, selon elle, de revivifier l'e sp rit de l'affrontement que fut 68.
Mai 68 est devant nous, proclame ainsi cette américaine à une génération qui s'est propulsée sur le devant de la scène en reniant la jeunesse de cet affrontement. Bien que paru bien avant le quarantième anniversaire (l'édition américaine originale est de 2002), ce livre mérite plus que jamais de rencontrer son public à l'occasion des festivités de 2008.
G.U.
(1) Sociologie des crises politiques : dynamique des mobilisations multisectorielles , Paris, Presses FNSP, 1992.
Jean-Marc ROUILLAN, De mémoire (1). Les jours du début : un automne 1970 à Toulouse , Marseille, Agone, collection Mémoires sociales, 2007, 208 pages, 14 euros. août 2007*
L'ancien leader d'Action directe, qui avait déjà fait paraître plusieurs livres écrits de prison, entame avec cet ouvrage un récit de sa jeunesse militante, en se basant uniquement, ainsi qu'il le dit lui-même, sur sa mémoire. Il fustige au passage ceux qui ont trahi leur engagement révolutionnaire d'antan, témoignant de sa révolte toujours aigue. A l'aide d'une plume incontestablement talentueuse, à la fois poétique et colorée, il nous fait revivre de manière très rythmée l'existence à Toulouse dans les lendemains de mai 68, et évoque les influences qu'il a subies cette époque, avec les récits des républicains espagnols ou de la résistance. Insoumis vis-à-vis du service militaire, il écorne au passage les anciens collaborateurs durant la guerre, ayant conservé des postes de responsabilités sans être inquiétés, une injustice qui constitue incontestablement une clef pour comprendre son hostilité à l'égard de l'Etat « bourgeois ». Vivant en marge du fonctionnement orthodoxe de la société, Rouillan était également le fruit de son époque, féru de musique, assistant au festival de l'île de Wight et à bien d'autres concerts, et consommant nombre de drogues variées. On découvre également ses contacts avec divers groupes d'extrême gauche, trotskystes, situationnistes, marxistes-léninistes ou ultra-gauches, qui ont tous droit à des commentaires peu amènes. Son désir urgent d'action n'y trouva pas à s'exprimer, lui-même préférant se définir comme un autonome libertaire, filiation de son groupe local Vive la Commune. C'est ce qui l'amena à sympathiser un temps avec les militants de la Gauche prolétarienne, et à participer avec eux au grand affrontement du 26 novembre 1970, plusieurs jours de combat entre jeunes, militants ou non, et forces de police dans le cadre du campus universitaire. Leurs activités allaient alors de la confection de cocktails Molotov à l'affrontement contre les militants d'extrême droite, et à la participation musclée à diverses manifestations. Mais avec les événements de novembre, l'engagement de Rouillan et de ses camarades va se radicaliser : stockant armes et explosifs, le petit groupe se fixe comme première cible l'Espagne franquiste. Mis en contact avec des militants d'ETA, ils profitent de leur formation, tout en les aidant dans certaines de leurs actions, avant de fonder le MIL (Mouvement Ibérique de Libération). Ce passage vers la clandestinité et la lutte armée, Rouillan le fait sans ses copains de location, de qui il se sépare. On attend avec intérêt la suite de ces mémoires. La collection dirigée par Charles Jacquier confirme en tout cas le soin qu'elle apporte à ses éditions : outre de précieuses notes de bas de page, un glossaire est présent en fin de volume.
Jean-Guillaume Lanuque
Georges SEGUY, Résister. De Mauthausen à Mai 68 , Paris, Archipel, 2008, 230 pages. octobre 2008*
Mai 68 doit être considéré par les éditeurs comme un moment vendeur. C'est en tout cas l'explication la plus plausible que l'on puisse trouver pour expliquer pourquoi il figure sur tant de jaquettes sans véritable justification. Ainsi en va-t-il des mémoires de l'ancien secrétaire de la CGT , dont plus de la moitié du manuscrit est consacré à sa déportation, adolescent, dans le camp nazi de Mauthausen, en Autriche. La référence à 68 sur la couverture n'est donc qu'incidente, ce qui n'enlève rien à la lecture de cet ouvrage.
Au départ, il s'agissait pour Séguy de livrer son témoignage sur son épisode résistant-déporté, puis le manuscrit a mûri et a abouti au présent ouvrage. Expérience qui est d'ailleurs aussi formatrice que déterminante pour le parcours du jeune homme. La fulgurante carrière syndicalo-politique de Séguy, secrétaire de la fédération nationale des cheminots CGT à 22 ans, membre du CC du PCF à 27 et du BP à 29 ans, cette carrière d'homme d'appareil qui se poursuivra ensuite par l'accession aux plus hautes responsabilités de la CGT , secrétaire général en 1967, à 40 ans, n'est pas indépendante de sa déportation. Jeune homme de 17 ans, engagé dans la JC , une tradition familiale, il travaille comme commis dans une imprimerie toulousaine qui imprime des documents de diverse nature (faux papiers, journaux clandestins divers…) pour la résistance. Su dénonciation, il est arrêté avec une grande partie des personnels et déporté au camp de Mauthausen. Gravement malade du fait du traitement inhumain qui leur est réservé, il échappe miraculeusement à la mort grâce à l'opposition interne au camp qui le cache temporairement, le mettant à l'abri le temps que sa santé se rétablisse. C'est auréolé de ce prestige qu'il revient de l'enfer de la déportation. Pour autant, quand il écrit son témoignage un demi-siècle plus tard, Séguy sait, sur certains aspects, prendre ses distances avec l'histoire héroïsée de la résistance communiste. Il critique l'attitude de son Parti au moment du pacte germano-soviétique (p. 26, le caractérisant d'« entente contre nature »). Il minimise l'attitude résistance des communistes (évoquant Charles Tillon, il n'hésite pas à avancer que ce dernier « fait figure d'exception dans les choix communistes [le choix de la résistance armée] officiels de cette période », p. 29), voire critique l'attitude du PCF qui a écarté des responsabilités après la guerre ses cadres les plus impliqués dans la Résistance armée (lire note de bas de page, p. 37). Plus globalement, s'il prend ses distances avec un certain nationalisme chauvin ( « dans notre pays prédomine un esprit de prestige national quelque peu entaché de nationalisme » , p. 115), cela ne l'empêche néanmoins pas d'apporter son soutien à la politique d'union nationale du CNR (lire p. 123 et suivantes).
La seconde partie de l'ouvrage est consacrée à son parcours d'engagement de la Libération à aujourd'hui, même s'il a abandonné les responsabilités de premier plan depuis 1982. Bien qu'il promet quelques révélations ( cf . p. 125) sur ce que ces responsabilités lui ont permis de découvrir, les chapitres 3 et 4 en contiennent moins qu'il n'en annonce. C'est essentiellement sur Mai 68 que son témoignage était attendu. En fait, Séguy confirme plutôt par de nombreux détails ce que fut le positionnement politique de la centrale en Mai 68. On y apprend ainsi que si la CGT n'a pas appelé à la grève générale, c'est pour « permettre aux travailleurs de se prononcer démocratiquement sur cette décision », p. 156. De même, il ne s'est jamais fait siffler à Billancourt lorsqu'il est venu expliquer aux travailleurs de Renault les résultats de Grenelle. Ce que les ouvriers rassemblés ont sifflé, ce sont les limites de Grenelle (p. 166). En revanche, il est un peu plus disert sur l'attitude que la CGT a eu à l'égard du Programme commun et du PS (lire p. 158-159). Au final, l'interprétation qu'il avance de Mai 68 ne diffère en rien de celle qui est la position officielle de sa centrale : « modernisation de l'Université ; d'autre part, l'amélioration des conditions de travail » , p. 164. Bref, Mai 68 est un épisode revendicatif de grande ampleur, pas une crise sociale, ce qui l'amène à une interprétation qui fleure bon le Cohn-Bendit, version 2008. Il s'agissait de « bousculer tous ces archaïsme et promouvoir un vrai renouveau, un environnement de liberté, de progrès social et culturel » , p. 165. La seule erreur que Séguy veuille bien reconnaître, c'est d'avoir eu la faiblesse de penser que les étudiants de province étaient aussi exaltés que ceux de Paris, et donc d'avoir coupé les ponts avec ce milieu, alors que sur le fond, il était beaucoup plus raisonnable qu'il n'apparaissait.
Séguy conclut son plaidoyer par un retour sur la nécessité d'une force de gauche authentiquement rénovée, qui soit en mesure de tirer le bilan du stalinisme et d'offrir des perspectives d'alliance équilibrée à « la gauche dominante », p. 220. Bref, c'est sur la perspective d'une Union de la gauche new look que s'achève ce témoignage qui, par petites touches, laisse transparaître quelques distances avec son expérience, et par grosses pelletées confirme les conceptions traditionnelles du bloc PCF-CGT.
G.U.
Maurice TOURNIER, Les mots de mai 68 , Toulouse, PU Mirail, 2008, 126 p. octobre 2008*
Voici un nouvel opus dans cette collection du plus grand intérêt. On comprendre aisément l'intérêt de se pencher sur le vocabulaire de Mai si l'on garde à l'esprit que Mai 68 fut, comme l'a si bien écrit Michel de Certeau, une révolution de la parole (De Certeau, La prise de parole et autres écrits politiques , Paris, Seuil, 1994). Pour appréhender cette place des mots, l'approche proposée par Tournier relève du strict registre lexicographique. Ainsi qu'il l'explique dans son introduction, son travail sur la parole de 68 s'inscrit dans la longue durée puisqu'il a contribué à la publication du livre Des tracts en mai 68. Mesure de vocabulaire et de contenu , Paris, Presses FNSP, 1975, dans lequel plus de 3500 documents (dont 2000 tracts) étaient analysés. A ce volumineux ensemble, il a ajouté un second corpus, dont le principe de constitution est expliqué, ainsi que des discours « historiques ». L'analyse du vocabulaire ainsi proposé repose donc une triple source, permettant d'ailleurs de quantifier les occurrences des différents termes. C'est tout le panel des termes usés durant cette période qui sont déclinés. La fréquence des occurrences permet également de corriger certains a priori ou en tous les cas suscite des interrogations. Ainsi, les termes Femmes, féminisme sont pratiquement absents du vocabulaire. En tous les cas, cette approche originale par les mots permet d'envisager cette crise sociale et politique sous un angle assez différent de celui mobilisé généralement. C'est aussi, à sa manière, une contribution poétique dans l'univers sémantique de cette révolte. C'est enfin, une contribution de première importance pour saisir le sens des mots qui ont fabriqué l'évènement.
G.U.
« Une Suisse rebelle. 1968-2008 », catalogue de l'exposition du Musée historique de Lausanne, 4 av.-10 août 2008, 64 p., Lausanne, 2008, 12 FS. octobre 2008*
Nous n'avons hélas pas eu l'occasion de pouvoir nous déplacer jusqu'à Lausanne pour y voir l'exposition dont ce modeste catalogue fournit un aperçu. Modeste par sa taille, format brochure A5, papier ordinaire. Le moins qu'on puisse dire est que le texte n'étouffe pas le propos organisé en quatre courtes séquences : 1.Le bonheur suisse, 2. 1968 : le printemps helvétique, 3. Tout est possible, 4. 40 ans après. Si le texte ne permet guère d'approfondir mai 68 en Suisse, qui semble n'avoir été qu'un phénomène affectant le monde étudiant et universitaire, en revanche l'intérêt de ce catalogue réside dans les reproductions d'affiches et des quelques photographies. On sent que l'exposition a été réalisée avec des moyens réduits, ne serait ce que par la domination des fonds provenant de la partie romande. Il y a très peu d'éléments sur la partie alémanique et la présence de italophones n'est que symbolique (une affiche et une photo). Ceci dit, les illustrations permettent néanmoins de fournir une image de la nature du mouvement en Helvétie. Une bonne partie des affiches émane d'organisations politiques (La LMR trotskyste, mais aussi des organisations marxistes léninistes). On ne peut que saliver au programme des films qui ont été projetés à l'occasion de cette exposition car il est probable qu'une notable partie d'entre eux n'ont jamais franchis les frontières suisses. La bibliographie, comportant quelques travaux universitaires inédits, constitue également un des intérêts de cette plaquette dont on est obligé de se satisfaire pour comprendre la portée de Mai 68 chez les Helvètes.
G.U.
Xavier VIGNA , L'insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d'histoire politique des usines , Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, 378 p., 22 €. décembre 2007*
L'auteur nous convie à une exploration des luttes ouvrières en mai-juin 68 et dans la décennie qui a suivi. Grâce surtout à la consultation minutieuse de nombreuses sources, et même s'il braque surtout le projecteur sur « deux zones rouges » (Seine-Saint-Denis et Bouches-du-Rhône) et sur « deux zones blanches » (Deux-Sèvres et Haute-Loire), il éclaire magnifiquement son sujet, apportant des réponses précises à des questions que nous nous posions depuis longtemps.
Ainsi au sujet de l'attitude du patronat et de l'Etat face à l'insubordination ouvrière : déjà lors des législatives de 1973 le CNPF (ancêtre du MEDEF), plus précisément l'UIMM – aujourd'hui sur la sellette – finançait « la confection et le routage d'une propagande considérable dans 140 circonscriptions susceptibles de tomber à gauche » (p.306). L'autorité préfectorale, en la personne du Préfet de Charente, avertissait directement le directeur de Leroy-Somer à Angoulême de l'engagement trotskyste d'un délégué (il était militant de LO), licencié quelques jours après pour mauvais esprit.
Mais après 68, la traque des militants révolutionnaires est menée aussi par les directions de la CGT et du PC. L'auteur reproduit longuement une circulaire de Léon Mauvais aux secrétaires des UD, leur demandant de réagir « contre le travail de sape des éléments et groupes gauchistes » (19 août 1968, p.247). Peu après à Sochaux (Peugeot) les dirigeants cégétistes dénoncent les maoïstes à la police et à la gendarmerie. A Pantin, c'est un conseiller municipal communiste qui prend contact avec la direction de la Polymécanique, lui demandant de faire un geste rapidement, pour que cesse la grève animée par un militant de LO qui dirigeait la section FO (avril-juin 1971). La CFDT apparaît plus réceptive aux nouvelles formes d'action, tout du moins jusqu'en 1973. Ensuite, la direction s'engage elle aussi dans une « étatisation des luttes ouvrières », avant même ce qu'on a appelé le « recentrage ». Ce faisant, elle heurte de front une base ouvrière radicalisée, notamment à Longwy. La lettre de démission d'Etienne U., délégué syndical d'Usinor-Longwy à Edmond Maire (3 avril 1979), reproduite intégralement (p.264) témoigne du désarroi de la base militante.
En effet, parfois dès avant 68, un certain nombre de militants têtus, assez souvent d'origine trotskyste comme Yvon Rocton (militant de l'OCI à Sud-Aviation, Nantes-Bouguenais) ou les militants LO de Rhône-Poulenc (Vitry) et Roussel-Uclaf (Romainville), ou d'une autre tradition comme Robert Boehm, militant du PSU, chez Jeudy à Schirmeck (Alsace), s'étaient efforcés de faire revivre un certain nombre de formes de luttes oubliées pendant la longue nuit stalinienne : décisions prises en Assemblées générales, luttes menées par le Comité de grève élu…Ils tentaient aussi de promouvoir des actions illégales, comme la séquestration, qui appartient vraiment au répertoire d'actions de ces années-là. En mai 68 à Sud-Aviation Nantes, pendant 2 nuits et 1 jour les cadres retenus ont dû subir en permanence l'Internationale diffusée par les grévistes. Chez Rhodiaceta à Lyon-Vaise, ce sont les bureaux qui ont été mis à sac en 1967. Là aussi la radicalisation de la lutte est largement due à la présence d'un délégué CGT proche de Voix ouvrière (ancêtre de LO) que l'UL CGT s'était efforcée en vain d'éliminer. La présence de militants trotskystes avait permis momentanément un écart par rapport à la position officielle de la CGT. Inévitablement l'auteur – mais ce n'était pas son objectif – ne pouvait faire une étude exhaustive de la conflictualité ouvrière à cette époque. Cependant nous regrettons qu'il minorise l'action des militants de la 3 e organisation trotskyste, la LCR. Un des militants ouvriers de cette organisation, André Fichaut, a raconté dans ses mémoires (« Sur le pont. Souvenirs d'un ouvrier trotskyste breton », Syllepse, 2003) la grève menée sur son lieu de travail, le centre GDF de Brest, en 1972, selon les modalités nouvelles : AG souveraine, Comité de grève composé de syndiqués et de non syndiqués (N.B. Je l'évoque dans mon ouvrage sur la LCR paru aux PUR, p.155. Curieusement l'auteur, qui cite mon livre, semble oublier ces pages 154-166 qui concernent aussi son sujet !).
Cette dénonciation constante des militants d'extrême gauche par les cadres syndicaux (l'auteur parle d'une « volonté d'éradiquer la présence des militants révolutionnaires ») amène toute une série d'ouvriers contestataires – « la gauche ouvrière » - à s'éloigner de la CGT notamment. A un cycle de luttes ouvrières inauguré par mai 68, la CGT et le PC ont répondu par « une étatisation obstinée qui nécessite le modérantisme » (p.252).
Un ouvrage éclairant qui n'oublie pas de parler des Maoïstes, « des révolutionnaires pressés » adeptes des coups montés par une poignée de militants et du substitutisme, ni des « grèves productives », nombreuses dans les années 1970 à l'image de celle des Lip. L'auteur avait évoqué la question lors d'un colloque (voir notre recension sur ce site de Georgi Frank, dir., Autogestion. La dernière utopie ?, Paris, Publications de la Sorbonne, 2003). Un ouvrage qui n'oublie pas non plus d'évoquer ces 30% d'ouvriers qui votent à droite, se percevant davantage comme membres de l'entreprise, dont ils respectent la hiérarchie, que comme partie prenante du « nous » ouvrier. Donc, si l'insubordination ouvrière se développe et essaime, dans les années 1970 elle ne semble jamais constituer les prolégomènes d'une démarche révolutionnaire, conclut l'auteur. Un ouvrage dense et clair en même temps, bien écrit, qui mérite de circuler largement.
Salles Jean-Paul.
Thomas ZURBACH, 1968 : le Mai des travailleurs à Besançon , Maîtrise d'histoire, sous la direction de F. Marcot, Université de Franche-Comté, 2002, 314 p. août 2007*
Une étudiante (Nadège Faivre) ayant déjà réalisé un mémoire sur le Mai des étudiants, Zurbach s'est penché sur le versant ouvrier de la grève dans cette ville industrielle, dominée par une usine phare du textile, la Rhodiaceta , premier employeur de la ville, et plusieurs entreprises importantes d'horlogerie (Lip, Kelton, Yema), ainsi qu'un secteur tertiaire important dans une ville capitale régionale. Le propos se déploie à partir des archives syndicales (CGT et CFDT) et politiques (PCF et SFIO) déposées aux archives départementales, ainsi que d'une dizaine d'entretiens avec des responsables politiques et syndicaux de la ville. Bien qu'il remarque, à juste titre, le poids des récits de ses interlocuteurs dans ses analyses -Zurbach va jusqu'à écrire « il aurait été plus exact d'intituler mon travail « le Mai des militants syndicaux et politiques à Besançon », p. 7-, il ne parvient pas toujours à s'extraire de cette mémoire. Au-delà de cet aspect, le travail est remarquable de part en part.
La première partie permet de dresser un portrait économique (qui aurait mérité un peu plus d'ampleur), politique (une ville de gauche) et syndical ( la CFDT y est dominante) de Besançon. Il s'agit d'une ville aux fortes traditions de luttes, dont le symbole le plus marquant est sans conteste la grande grève de la Rhodia 67. Grève radicale (avec occupation de l'usine), longue (5 semaines), ouverte sur l'extérieur (soutien des étudiants et du monde universitaire), offrant une émancipation culturelle pour les ouvriers (grâce à un travail remarquable avec des intellectuels, le film de Chris Marker, A bientôt j'espère ! , et une association d'éducation populaire), la grève de 67 préfigure Mai 68. D'ailleurs, malgré le demi-échec de ce mouvement, la Rhodia sera la première entreprise bisontine à partir en grève en Mai. Dans la seconde partie, la distance sociale, politique et culturelle d'avec le mouvement étudiant qui commence début Mai est fortement soulignée. Si quelques rares militants syndicaux s'aventurent à l'Université, c'est pour y éprouver une incompréhension et un étonnement manifestes. C'est l'appel (national) à la grève le 13 mai qui fait basculer la situation.
La troisième partie traite justement de la ville en grève. Zurbach souligne bien l'incroyable aspiration à la liberté qui se manifeste durant ces semaines, en particulier dans les petites entreprises au faible (ou absent) encadrement syndical. Si le mouvement gréviste ne manifeste pas particulièrement de particularité par rapport à ce que l'on connaît au niveau national, quelques éléments indiquent bien une dynamique de dépassement des institutions, bien que Zurbach ne les analyse pas comme tels. C'est ainsi que certains travailleurs des banques en grève ont, avec l'accord de leur direction, ouvert la fenêtre pour que les clients puissent y dépose ou retirer des fonds, depuis le trottoir. Ce sont aussi des éboueurs municipaux, en grève, avec l'aide d'employés municipaux également gréviste et tout aussi volontaires, qui se chargent d'organiser des tournées de ramassage des ordures ménagères qui s'accumulent sur les trottoirs. C'est enfin une préoccupation manifestée de contrôle des prix (hélas, l'auteur passe très rapidement sur ces expériences) face aux tentatives de commerçants de profiter de la situation.
Si la dynamique gréviste s'essouffle rapidement après la manifestation gaulliste du 30 mai (qui verra un succédané local le lendemain), plusieurs usines constituent des foyers de résistance temporaire à la reprise (notamment la Rhodia , Kelton et les Compteurs). Se manifestent également des ruptures sociales à cette occasion. Aux Compteurs, les cadres apparaissent ainsi clairement comme les agents de la direction pour la reprise du travail. Le 10 juin, la fin de la grève des Compteurs voit s'éteindre le dernier foyer gréviste de la localité. Les législatives de la fin du mois voient le triomphe de la droite. Néanmoins, un certain désabusement se fait jour, en particulier au sein des couches influencées par la CFDT , qui se montre nettement plus vindicative que sa consoeur. Ainsi, face aux morts du 11 juin à l'usine Peugeot de Sochaux, distante de moins de 100 Km , seule la CFDT appelle à manifester, malgré l'interdiction des manifestations pour cause de campagne électorale. La conclusion de ce travail aurait mérité un peu plus d'ampleur, en particulier sur les suites du mouvement, au lieu de se focaliser sur le parallélisme et la non communication entre le mouvement ouvrier et étudiant ou sur « l'engagement humaniste et militant de ces femmes et des hommes qui ont fait de ce mois de mai un si beau printemps », p. 201.
GU