- Agenda 2008. Mai 68 , Forcalquier, HB éditions, 2007. 25 Euros. ( www.hb-editions.com )
- Philippe ARTIERES, Michelle ZANCARINI-FOURNEL, dir ., 68. Une histoire collective (1962-1981), Paris, La Découverte, 2008, 847 p., avec 92 photos inédites, 28 €
- Philippe ARTIERES, 1968. Année politique , Paris, Thierry Magnier, 2008, 123 p
- Serge AUDIER, La pensée anti-68. Essai sur les origines d'une restauration intellectuelle. Éditions La Découverte, Paris, 2008. 380 pages. 21,50 €
- Paul BERMAN, Cours vite camarade ! La génération 68 et le pouvoir , Paris, Denoël, 2006, 278 p
- Laurent CHOLLET, Mai 68. La révolte en images , Paris, Editions Hors Collection (Place des Editeurs), 2007, 112 pages, 21 €
- Sylvain COATVELEN, Mai 1968 à Nantes, Université de Rennes II, Mémoire de Maîtrise, sous la direction de Claude Geslin, 2003, 136 pages + annexes.
- Dominique DAMAMME, Boris GOBILLE, Frédérique MATONTI, Bernard PUDAL (sdd) , Mai Juin 68, Paris, Editions de l'Atelier, 445 p., 27 €
- Franck DUBAILLY, Putain ! 40 ans déjà ! …, 1968-2008 , Paris, Les points sur les I, 2008, 152 p
- Écrire, MAI 68, (Collectif), Paris, Éditions Argol, mars 2008, 299 p., 19 €
- Filles de mai.68 mon mai à moi. Mémoires de femmes, Editions Le bord de l'eau, 2004.
- Gérard FILOCHE, Mai 68. Histoire sans fin. Liquider mai 68 ? Même pas en rêve ! , Jean-Claude Gawsevitch éditeur, 2007, 478 pages, 23 euros
- Vasco GASQUET, 500 affiches de Mai 68 , Bruxelles, Editions Aden, 2007, 208 pages, 20 €
- Alain GEISMAR, Mon Mai 1968, Paris, Perrin, 2008, 250 p., 16,50 €
- Louis GRUEL, La rébellion de 68. Une relecture sociologique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004.
- Sarah GUILBAUD, Mai 68. Nantes, Nantes, Coiffard éditeur, 2004.
- Hélène HATZFELD, Faire de la politique autrement. Les expériences inachevées des années 1970 , Rennes, PUR, 2005, 328 p
- I.C.O., La grève généralisée, mai-juin 68 , Paris, Spartacus, 2007, 110 p
- Serge JULY, Jean-Louis MARZORATY, La France en 1968 , Paris, Hoëbeke, 2007, 120 p
- Bernard LACROIX, L'utopie communautaire. Mai 68. Histoire d'une révolte sociale , Paris, PUF, 2006, 224 p
- Jean-Michel LETERIER, (G)rêves de femmes .68 , Paris, Le point sur les I, 2008, 140 p
- Virginie LINHART, Le jour où mon père s'est tu , Paris, Seuil, 2008, 175 p., 16 €
- Taibo II PACO IGNACIO, 68 , Paris, L'échappée, 2008, 124 pages
- Marc RIBOUD, Sous les pavés…, Paris, La Dispute , 2008, 120 pages
- Kristin ROSS, Mai 68 et ses vies ultérieures , Bruxelles, Complexe, 2005, 249 p
- Jean-Marc ROUILLAN, De mémoire (1). Les jours du début : un automne 1970 à Toulouse , Marseille, Agone, collection Mémoires sociales, 2007, 208 pages, 14 euros
- Xavier VIGNA , L'insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d'histoire politique des usines , Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, 378 p., 22 €
- Thomas ZURBACH, 1968 : le Mai des travailleurs à Besançon , Maîtrise d'histoire, sous la direction de F. Marcot, Université de Franche-Comté, 2002, 314 p
Agenda 2008. Mai 68 , Forcalquier, HB éditions, 2007. 25 Euros. ( www.hb-editions.com ). mai 2008*
En revenant, mois par mois, sur cette fameuse année 68, à travers photos, affiches, slogans, poèmes et extraits de textes des principaux acteurs, ce bel Agenda 2008. Mai 68 tente d'en capter l'atmosphère particulière, le climat insurr ec tionnel. Ce faisant, il inscrit les « événements » de mai dans une vision plus ample et plus complexe, au carrefour d'une période et aire géographique plus larges.
FT.
Philippe ARTIERES, Michelle ZANCARINI-FOURNEL, dir ., 68. Une histoire collective (1962-1981), Paris, La Découverte, 2008, 847 p., avec 92 photos inédites, 28 €. mai 2008*
A la différence de La France des années 1968 de chez Syllepse, le livre de La Découverte n'est pas un dictionnaire constitué d'une série d'entrées. La matière est répartie en 4 parties chronologiques, elles-mêmes subdivisées en 7 rubriques. On peut donc pratiquer l'école buissonnière et on y fait de nombreuses et bien agréables rencontres. Ce sont les brefs récits surtout qui nous ont touché : de la guitare à la 4L, en passant par la minijupe, ces objets emblématiques de la période sont magnifiquement évoqués par Bertrand Lemonnier, Ph. Artières et Elodie Nowinski. Les Lieux ne sont pas oubliés, de la rue d'Ulm aux bidonvilles de Nanterre, en passant par l'usine Sud-Aviation de Nantes, la première usine occupée, grâce en partie à l'action d'un « lambertiste », Yvon Rocton, évoqué par M. Zancarini-Fournel. Notons aussi parmi d'autres, la superbe description de la librairie militante « La Joie de lire » par Julien Hage (p.533-7) et les pages consacrées à l'Université de Vincennes par François Dosse, et celles, plus originales, de J.-Ch. Coffin sur le Séminaire de Lacan. Les descriptions de films, en introduction à chacune des quatre parties chronologiques, sont également de purs joyaux dus à Antoine de Baecque, qui passe en revue La Chinoise de Godard, Reprise (Hervé Le Roux), L'An 01 de Jacques Doillon et Le fond de l'air est rouge de Chris Marker. Dans la rubrique Traverses, plus diversifiée, nous relevons aussi quelques pépites : le Festival d'Avignon perturbé (E. Loyer, p.398-401), les pages consacrées à Pierre Fournier, le pionnier du premier journal écologiste La Gueule ouverte (p.606-608) et l'évocation de l'intervention surprise d'un jeune militant du FHAR (Front homosexuel d'action révolutionnaire) au cours de l'émission radio de Ménie Grégoire, en mars 1971, ces deux brèves étant de Philippe Artières. La dimension internationale de Mai 68 n'est pas oubliée, mais nous avons tendance à penser qu'elle méritait mieux, la forme brève utilisée (« Ailleurs » est une des 7 rubriques) desservant le propos.
Mais c'est la rubrique « Acteurs » qui suscite notre plus grande réserve. Comment Ph. Artières peut-il écrire dans « Les cent visages du gauchisme » (p.350-7) que cette histoire est impossible car les travaux n'existent pas (sa bibliographie est en effet bien indigente et il ne connaît pas Dissidences, qui existe depuis 10 ans !). Il se trompe même quand il dit que L'Histoire des Gauches en France , pourtant elle aussi parue à La Découverte, n'en parle pas, Daniel Lindenberg consacrant 2 articles à cette question et citant au passage Dissidences . De même, comment justifier que l'ouvrage consacre un article à Jean-Pierre Duteuil ou à Pierre Overney, ce qu'il fallait faire, mais ne dise à peu près rien d'Alain Krivine, premier candidat « bidasse » aux présidentielles en 1969, ou d'Arlette Laguiller, première femme candidate ?
La deuxième coordonnatrice de l'ouvrage, M. Zancarini-Fournel, a également beaucoup contribué à l'entreprise, écrivant près de 180 pages d'introduction (« Récit ») à chacune des 4 parties, sans compter les brèves. Elle ne s'est pas contentée de faire une synthèse des travaux déjà existants, elle est fréquemment revenue aux sources primaires. Son premier récit (« 1962-68 : Le champ des possibles ») est particulièrement réussi ; le développement sur la jeunesse à partir de l'enquête initiée par François Missoffe en 1966 ou celui sur Grenoble avant 68 sont très talentueux. La suite nous réserve aussi quelques bonnes surprises : l'évocation trop rarement faite des tentatives de boycott de l'agrégation (p.407 et sq.) ou l'étude des communautés (p.433-4), qu'elle réalise à partir du mémoire de maîtrise d'Edward Sarboni. Mais réussit-elle toujours à s'affranchir de sa « mémoire particulière » de l'événement, pourtant l'objectif affirmé par Ph. Artières dans son texte d'ouverture. C'est amicalement que nous lui faisons ce reproche, car nous savons bien que l'objectivité, la « Vérité », sont hors de portée de l'historien(ne). Ne prenons qu'un exemple, à propos du MLAC (p.441). Comment peut-on écrire que les organisations d'extrême gauche « veulent manifester contre le gouvernement et les organisations tenues pour réformistes, comme la CFDT », alors que dans bien des villes ce combat commun pour la libéralisation de l'avortement a permis à l'extrême gauche de sortir du ghetto dans lequel le PC et ses organisations sœurs tentaient de la maintenir ? C'était bien souvent aux côtés des organisations réformistes non communistes que les militants d'extrême gauche menaient campagne, projetaient par exemple le film Histoires d'A , boudé par le PC (nous renvoyons à notre livre sur la LCR, pour quelques exemples, p. 200-201).
De même – pour finir – les concepteurs de l'ouvrage se félicitent de pouvoir publier de nombreuses photographies réalisées par les correspondants de L'Humanité . Certes. Mais derrière l'objectif, il y avait un homme, le militant d'un parti pour qui le gauchiste était l'ennemi, ou au mieux n'existait pas. Donc, placer en page de couverture une photo de manifestation montrant une banderole de l'UEC avec les mots « Pour un gouvernement populaire » est-il vraiment judicieux quand on sait, qu'au début des événements, l'UEC, normalisée après l'exclusion des trotskystes et des maoïstes en 1966, a tout fait pour dissuader les étudiants de se joindre à la contestation ? Par contre, regrettons l'absence de la photo de l'ouvrier et du CRS face à face, lors de la grève du « Joint français », et celle de l'inconnue du 25 avril 1974, pourtant commentées brillamment par Vincent Porhel (p.455-7) et par Philippe Artières (p.704-5). Il n'est pas sûr que la jeune génération ait ces photos en mémoire…
Salles Jean-Paul.
Philippe ARTIERES, 1968. Année politique , Paris, Thierry Magnier, 2008, 123 p. mai 2008*
En même temps qu'il co-signe un énorme ouvrage avec Michelle Zancarini-Fournel sur le même thème aux éditions la Découverte, l'historien Philippe Artières propose une des bonnes surprises sur Mai 68 dans une édition jeunesse. Précédé par une courte ouverture, le texte de ce spécialiste de Michel Foucault, propose une incursion dans les années 68 à partir de quatre situations illustrant la dimension politique de ces années. Bien sûr, on pourrait lui faire le reproche d'avoir omis la dimension centrale la grève ouvrière, mais cela n'entache en rien le plaisir de la lecture et le sentiment de pénétrer au cœur de ces années. Le premier récit porte sur l'amour (impossible) entre une professeur (Gabrielle Russier) et son élève de 16 ans. Ce fait divers qui avait suscité les passions lui permet d'aborder la question de la sexualité (et de sa répression), les rapports entre les hommes et les femmes ou encore le problème du rapport à l'école. Le second récit, intitulé Pierre, porte sur l'assassinat en 1972 de Pierre Overney, militant maoïste de la Gauche prolétarienne. Là aussi, on pourrait lui faire reproche de mettre sur le devant de la scène le plus agité des courants politiques, celui des mao-spontex, mais ce serait passer à côté de l'évocation, fine et sensible, des courants radicaux issus et produits par mai. Le troisième texte porte sur les Vietnamiens. Mais plus que sur la guerre du Vietnam proprement dite, il permet à l'auteur de brosser un tableau de la contre culture contestataire qui se développait alors à Paris. Enfin, la lutte des paysans du Larzac conclut ces trop courtes pages, permettant d'évoquer l'esquisse de cet autre monde dessiné en pointillé par l'expérience 68. Un petit lexique, parfois approximatif, conclut cet exercice très sensible d'écriture historique, sur laquelle l'auteur revient en conclusion. Un très beau livre qui appelle à d'autres, nombreuses, lectures. Il serait dommage de réserver cet ouvrage aux seuls adolescents à qui il est a priori réservé.
G.U.
Serge AUDIER, La pensée anti-68. Essai sur les origines d'une restauration intellectuelle. Éditions La Découverte, Paris, 2008. 380 pages. 21,50 €. mai 2008*
Serge Audier cherche, dans cet essai, à comprendre pourquoi et comment le violent réquisitoire de Sarkozy contre mai 68 n'a pas suscité le rejet généralisé ou, à défaut, l'hilarité devant tant de méconnaissance et de mauvaise foi. Son hypothèse est que ce type de discours s'inscrit dans tout un courant de la pensée française qui s'est construit en relation et, surtout, en réaction à mai 68. Le livre étudie la généalogie de cette « pensée anti-68 plurielle » en montrant les passerelles, parfois étonnantes, entre les États-Unis et la France, et entre la gauche (extrême) et la droite (extrême). Ainsi, l'auteur rappelle que, dès 1968, des groupes antagonistes - des communistes, autour de La Nouvelle Critique, à la droite conservatrice – se sont retrouvés dans une commune condamnation et réduction du Mai français à un « psychodrame ». L'angle d'attaque est le même : le mouvement social disparaît sous le parcours de quelques intellectuels, censés incarnés toute une génération, par leur trahison ou stratégie carriériste ; génération qui a consciemment ou non, plus ou moins volontairement, libéré le capitalisme de tout ce qui l'entravait encore et lui a permis une formidable accélération.
L'auteur revient en détail sur des livres et des penseurs, qui ont servi de fer de lance à la liquidation de ces « évènements » : Lipovetsky, Debray, Gauchet, « La Pensée 68. Essai sur l'anti-humanisme contemporain », de Ferry et Renaut, etc. Il dénonce la faiblesse théorique et l'absence de rigueur de ces ouvrages, qui couvrent le plus souvent une légitimation idéologique du capitalisme. De manière plus générale, Audier montre que le noyau de cette « opération de liquidation » consiste à « dépolitiser radicalement mai 1968 pour l'aplatir sous une logique qui n'était pas la sienne » (p. 358).
Dommage que le livre ne consacre pas plus de pages à la « pensée anti-68 », à gauche et à l'extrême gauche du spectre politique (il évoque brièvement Pasolini, Hocquenghem et, un peu plus longuement, Bourdieu, largement passé à côté de mai 1968). Il est possible, en effet, d'émettre l'hypothèse que l'ampleur de la réussite de la restauration intellectuelle étudiée par l'auteur est aussi, en partie, le résultat de la faible résistance qu'elle a rencontrée de ce côté-là.
Frédéric Thomas.
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Paul BERMAN, Cours vite camarade ! La génération 68 et le pouvoir , Paris, Denoël, 2006, 278 p. août 2007*
Il m'aura rarement fallu autant de ténacité pour aller jusqu'au bout d'un livre ! En effet, page après page, l'auteur tente de justifier le passage du « Col mao au Rotary », pour reprendre le titre désormais célèbre du livre de Hocquenghem, d'un certain nombre de dirigeants du mouvement de Mai 68. Ce livre est la justification cynique du ralliement au pouvoir d'un quarteron d'individus, Kouchner, Cohn-Bendit, Joschka Fischer, Glucksmann, identifiés à la génération 68. C'est dans la forme de l'essai que réside la première limite de cette approche, l'auteur se contentant de travailler à partir de la presse, d'Internet ou de confessions de fin de banquets. Au détour d'une phrase, Berman nous livre sa méthode de travail : « Je pourrais retracer cette évolution dans plusieurs parties du monde, comme le Mexique, l'Amérique centrale ou l'Argentine, par exemple – un exercice des plus simples, vu le nombre d'études et d'essais consacrés à la question », p. 139-40. Ailleurs, alors qu'une large place de son développement est consacrée à l'Allemagne, il avoue ne pas lire cette langue et travailler à partir des éditions anglaises de la presse allemande (p. 89). A partir du cas de l'ancien militant allemand d'extrême gauche Fischer, devenu Ministre des Affaires étrangères, après avoir été fondateur des Grünen, l'auteur envisage la transformation réaliste de la « génération 68 » et son accession aux leviers du pouvoir. Quelques dossiers récents sont analysés pour comprendre comment le rejet du totalitarisme a amené cette génération à renouveler la pratique politique. Prenons ainsi le cas de la construction européenne, promue par Cohn-Bendit : « une société de garanties sociales et de structures politiques démocratiques et libertaires » (p. 100). L'intervention au Kosovo des troupes de l'Otan est considérée comme un immense progrès moral, puisque désormais le sort des populations, grâce à Kouchner, est pris en compte. Avec un sens de la formule qui prêterait à rire si l'affaire n'était pas si grave, l'auteur en vient à affirmer que le principe de l'intervention humanitaire prôné par Kouchner et quelques autres n'est rien moins « un guévarisme des droits de l'homme », p. 210. Cette bouillie infâme, éloge de l'apostasie et de la realpolitik la plus sordide se conclut par un chapitre sur les vagues à l'âme de cette génération (comment « mesurer la supériorité éthique de l'idée d'intervention », p. 240) qui a appuyé l'invasion par les troupes US de l'Irak, au nom des droits de l'homme et de l'extension de la démocratie. Partant du principe que, selon le vieux thème soixante-huitard de « Les travailleurs n'ont pas de frontières», ces représentants de 68 en concluent que la IV e flotte américaine était autorisée à intervenir partout dans le monde (Afghanistan hier, Irak aujourd'hui, Iran demain ?). Finalement, on comprend mieux cette évolution (inversion) quand on apprend que Cohn-Bendit faisait partie des émeutiers d'extrême droite, mais lui avec une justification anarchiste, qui en 1956 ont tenté d'incendier le siège de l' Humanité en réplique de la répression en Hongrie. En résumé, on l'aura compris, il s'agit d'un livre dont les lecteurs peuvent se passer.
G.U.
Laurent CHOLLET, Mai 68. La révolte en images , Paris, Editions Hors Collection (Place des Editeurs), 2007, 112 pages, 21 €. mai 2008*
Ce livre d'images et de textes, qui est apparu sur les rayons des librairies dans les dernières semaines de l'année 2007, se distinguait ainsi par sa précocité, mais surtout, ce qui est bien plus grave, par une sorte de record dans l'inexactitude sur des faits, des organisations ou sur la datation, parfois dans tous ces domaines à la fois ! Déjà, la lecture de la présentation des éditeurs a de quoi surprendre : Mai 68 assimilée au « Flower Power », la grève générale du 13 mai reportée au 15 mai ou le développement du féminisme et du MLF dans ce printemps 1968 ! Néanmoins, le lecteur peut toujours mettre cela sur le compte d'un employé aux écritures, pas vraiment au courant (c'est le moins que l'on puisse dire !) de ces événements là.
La préface de l'ancien directeur de La Cause du peuple , Michel Le Bris, peut également nous plonger dans une certaine perplexité. En effet, cet ex-« prochinois », comme l'on disait alors mais qui depuis en est bien revenu , se fait un point d'honneur de récuser absolument toute référence politique dans le déclenchement des événements parmi la jeunesse estudiantine, la grève ouvrière – avec ses occupations d'usines et son insubordination générale – étant quant à elle, tout bonnement évacuée de son raisonnement. Michel Le Bris préfère donc mettre l'accent sur l'irruption du jazz, de la science-fiction, des films ou fanzines fantastiques ( Satanik ), de Tolkien, du magazine Pilote , etc., comme causes premières de ce mouvement émancipateur. Fort bien. Là aussi, après tout, cela reste – à la limite ! – du registre de l'opinion, du commentaire.
Par contre, l'ouvrage lui-même, qui dans ses axes et son découpage thématico-chronologique ne manque pas d'insister lourdement sur cet aspect contre-culturel, dans la matrice et les « germes de la contestation » (p. 30), de Mai 68 (4 pages sur la BD , 4 sur la revue de J.Bergier et L.Pauwels Planète , 6 pages sur les yé-yés, etc.), accumule erreurs sur erreurs. Et là, rien ne va plus ! En effet, comment Laurent Chollet, qui se présente comme « historien et éditeur », a-t-il pu confondre le Parti communiste marxiste léniniste ( PCMLF, crédité de la fondation des « Comités Vietnam de base » en avril 1967 (p.15) et d'une influence sur Jean-Luc Godard lors du tournage de La Chinoise (p. 73), alors qu'à ces deux moments, cette organisation n'existait pas encore) avec l'Union des jeunesses communistes marxistes (l'UJC-ML), véritable inspiratrice de ces CVB, dont certains militants étaient aussi en contact avec le cinéaste… Comment confondre également France nouvelle , l'hebdomadaire du Comité central du PCF (créé dans la clandestinité en décembre 1943, le 1 er numéro légal sortant le 24 novembre 1945), avec une revue conservatrice (p. 30) ; ou ne pas sursauter face à des photographies de « scènes d'émeutes » à Dijon en mai 1968 (p. 63), alors qu'il s'agit d'échauffourées lors des manifestations contre le Mundial de football en Argentine, dix ans plus tard, soit les 24 et 30 mai 1978 ! De même, comment ne pas s'étonner devant l'amalgame établi entre le leader du groupe des « Enragés », le prêtre défroqué Jacques Roux, pendant les années de radicalisation de la Révolution française (1793-1794) et le dirigeant du Club des Cordeliers et rédacteur du Père Duchesne , Hébert, dont Laurent Chollet fait un compagnon de J. Roux, alors que les Hébertistes contribuèrent à la chute et à l'arrestation des « Enragés », avant d'être eux-mêmes victimes du Comité de salut public, six mois plus tard (p.26). Enfin, le comble semble être atteint page 99. L'auteur évoque le retour à l'ordre dans la société française après l'annonce par le général de Gaulle de la dissolution de l'Assemblée et la manifestation gaulliste du 30 mai. Laurent Chollet cite le président du CNPF (l'ancêtre de l'actuel MEDEF) exhortant, le 7 juin, les travailleurs à ne plus se préoccuper de « conseils ouvriers » et « d'occupations d'usines » : ce soi-disant communiqué de P. Huvelin est en fait un détournement, un faux, fabriqué par des militants d'extrême gauche, proches de l'Internationale situationniste et des Enragés (1) …
Que dire de plus dans une courte recension comme celle-ci (2), sinon que ce livre d'images – présentées dans un assemblage qui se veut « moderne », c'est-à-dire en surimpression du texte, avec la volonté d'en accumuler le plus possible dans un minimum d'espace – est un mauvais coup porté à la connaissance historique de ces événements, car cet album figure en bonne place dans les librairies et sur les tables consacrées à Mai 68. Et de nos jours, devant une production pléthorique (plus de 150 ouvrages sont prévus pour ce 40 e anniversaire de Mai 68 !), quel libraire peut prendre sur son temps pour vérifier la véracité des ouvrages que les éditeurs lui envoient ? Précisons pourtant deux points. Premièrement, il existe, quand même, un certain nombre de chercheurs, dont les travaux ont reçu l' imprimatur de leurs pairs, capables de rédiger correctement quelques dizaines de milliers de signes sur de tels sujets. Deuxièmement, les éditeurs qui se laissent aller à une logique purement mercantile, en occultant complètement tout travail éditorial effectué en amont, ne doivent pas s'étonner, ensuite, de subir les contrecoups d'une culture critique qui s'efforce de démonter de telles supercheries.
Christian Beuvain
(1) On peut lire ce tract dans l'ouvrage de René Viénet, Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations , Paris, Gallimard, 1 ère édition, 1968, p.191.
(2) Pour une analyse plus ample de ce type d'ouvrages, on se reportera à notre article L'Histoire à l'estomac , prochainement en ligne sur www.dissidences.net .
Sylvain COATLEVEN, Mai 1968 à Nantes, Université de Rennes II, Mémoire de Maîtrise, sous la direction de Claude Geslin, 2003, 136 pages + annexes.
C'est avec plaisir qu'on revit, grâce à l'auteur, les événements de Mai 68 à Nantes. Il montre bien la spécificité d'une ville fortement marquée par l'empreinte catholique (4 élèves sur 10 sont scolarisés dans des écoles religieuses, importance de la CFDT), mais aussi par l'existence d'une UD CGT-FO singulière (son secrétaire est Alexandre Hébert, anarcho-syndicaliste fort proche de l'OCI, dont un militant, Yvon Rocton, joue un rôle essentiel à Sud-Aviation Bouguenais, première usine occupée, dès le 14 mai 1968). L'auteur a le souci de montrer les liens entre le milieu étudiant (ils sont près de 10.000 en 1968), les ouvriers et les paysans. Ces derniers se sont donnés une organisation particulière également, derrière la figure de Bernard Lambert, issu de la JAC (Jeunesse agricole chrétienne), passé par le CNJA (Centre national des Jeunes agriculteurs) et par le MRP Mouvement républicain populaire), mais militant du PSU en 1965, et fondateur des Paysans-Travailleurs. Ajoutons à cela un Maire, André Morice, homme de droite mais anti-gaulliste, pas fâché de voir le Général De Gaulle en difficulté en Mai 68, soutenu par la SFIO et par Alexandre Hébert
Franc maçon comme lui, et on aura une idée de l'originalité nantaise !
Dès 1968, la revue Les Cahiers de Mai consacrait son premier numéro aux événements nantais, et Yannick Guin un petit livre à La Commune nantaise (Maspero, 1969). Notre auteur a accédé aux rapports des renseignements généraux, a recueilli le témoignage d'acteurs surtout étudiants. Ceci lui permet de revenir utilement sur la mise en place de ce qui restera l'apport majeur des nantais, la mise en place d'un Comité central de grève, à partir du 24 mai, à l'initiative des syndicats locaux. La CGT, réticente, accepte malgré tout, étant donné le rapport de force. Siégeant à la Mairie, cette instance commence à organiser le ravitaillement, en contact avec les paysans, contrôle les prix pratiqués par les commerçants, délivre les bons d'essence pour les véhicules prioritaires. Des barrages de grévistes avaient été placés aux entrées de la ville.
A Nantes comme ailleurs, Mai 68 a eu des conséquences durables. Un militant de l'UD CGT, excédé que ses camarades cégétistes aient qualifié les étudiants de provocateurs et d'irresponsables, démissionne de cette instance. Quant à l'UD CFDT, elle appelle à manifester pour protester contre la dissolution des organisations d'extrême gauche, en juin 1968. La combativité ouvrière persiste au début des années 1970, avec la grève de l'usine des Batignolles (1971) et de Paris SA (1972).
Jean-Paul Salles.
Dominique DAMAMME, Boris GOBILLE, Frédérique MATONTI, Bernard PUDAL (sdd) , Mai Juin 68, Paris, Editions de l'Atelier, 445 p., 27 €. mai 2008*
Entreprise ambitieuse -les directeurs ont réuni pas moins d'une trentaine de collaborateurs, dont une majorité de politistes et de sociologues-, ce livre n'en laisse pas moins un goût d'inachevé ou de patchwork. Certaines thématiques sont originales, mais insuffisamment approfondies. Ainsi sur « Les livres de Mai », Philippe Olivera note bien l'importance des éditions Maspero, mais ne parle pas assez de la librairie La Joie de Lire, carrefour et lieu de rencontre essentiel au Quartier latin, avant, pendant et après Mai 68.
L'ouvrage est divisé en trois parties : les causes, les événements, les conséquences. Dès l'introduction, Boris Gobille, allant à l'encontre d'une vulgate que tente d'instaurer la parole présidentielle, montre que Mai 68, loin d'avoir été producteur « d'individualisme apolitique », est à l'origine de « politisation et d'action collective ». Les parties 2 et 3 illustrent cette affirmation. Mais pour qui connaît et admire leurs recherches, les contributions de Xavier Vigna sur l'insubordination ouvrière (p.319-328) ou d'Isabelle Sommier sur les gauchismes, cette dernière vite réalisée (p.295-305), ont un goût de trop peu. De même celles qui portent sur le cinéma, la peinture et l'architecture en Mai 68, ou encore le théâtre. La double page (p.403-404) qu'Olivier Neveux consacre au festival d'Avignon est précieuse mais succincte.
Outre la ferme introduction de Boris Gobille, sa contribution intitulée « La vocation d'hétérodoxie » (p.274-291) est un des points forts de l'ouvrage. Il s'attache à cerner « la crise du consentement » qui naît avant 68 et permet ensuite toutes les ruptures d'allégeance. Avec talent, il montre comment le film de Jean-Luc Godard, Pierrot le Fou (1965), qui met en scène une cavale amoureuse, peut avoir été reçu comme « un appel à intensifier la vie », « à refuser les épousailles de force avec la vie raisonnable du monde adulte, l'ordre légitime des familles et l'esprit de sérieux requis par la construction d'un destin professionnel » (p.284). Creusant le même sillon fécond, Dominique Memmi décrit la « crise de la domination rapprochée » (p.35-46), illustrée notamment par « la fin des domestiques » qui commence dès la fin de la Deuxième Guerre mondiale, « la bonne à tout faire devenant simple pourvoyeuse d'heures de ménage ». Mais c'est aussi la femme qui dit à son époux, l'enfant à l'adulte, l'écolier au maître, le patient au soignant : « Touche pas à mon corps » ou « N'en limite pas les mouvements sans mon consentement ».
Ce mouvement d'insubordination affecte aussi le monde usinier, comme le montrent Nicolas Hatzfeld et Cédric Lomba (« La grève de Rhodiaceta en 1967 », p.102-113). A la Rhodia de Besançon, ce sont de jeunes ouvriers, souvent anciens d'Algérie, qui ont décidé de ne pas « se laisser emmerder comme ça, après ce qu'ils avaient vécu là-bas ». De même les militants d'extrême gauche ont mis en cause l'autorité du PC, tout d'abord à l'UEC. Certains joueront un rôle très important en Mai 68. Comme l'écrivent Frédérique Matonti et Bernard Pudal, « la JCR , dont les membres sont souvent rompus à l'animation, voire à l'activation des luttes, est au cœur du mouvement étudiant, et ce dès son entrée dans le Mouvement du 22 Mars. Elle passe ainsi de 350 membres en avril à 1000 en juin 1968 » (« L'UEC ou l'autonomie confisquée, 1956-68 », p.130-143).
Au total, malgré tout, un livre précieux, car il montre que Mai 68, tout en étant certes un événement fondateur de notre modernité, est en fait plutôt la manifestation au grand jour de mouvements souterrains qui agissaient dans notre société parfois depuis des décennies. Les circonstances permettront à la lave en fusion d'affleurer en ce printemps inoubliable, moment de « crise généralisée du consentement ordinaire à l'ordre social et symbolique » (B. Gobille, p.23). Famille, Ecole, Eglises, Usines, Partis, Syndicats…aucune structure établie ou institution n'échappe à la tourmente.
Salles Jean-Paul
Franck DUBAILLY, Putain ! 40 ans déjà ! …, 1968-2008 , Paris, Les points sur les I, 2008, 152 p. mai 2008*
Totalement inconnu au bataillon (pas un mot de présentation de l'auteur ne figure dans l'ouvrage), Dubailly propose un drôle de livre pour la commémoration de 68. L'absence de tables des matières en accentue le côté un tantinet empilement. Si l'ambition est claire « remémorer les évènements et les faits les plus marquants », p. 12, le ton sympathique, la construction même du livre pose néanmoins problème. Une première longue partie rappelle l'essentiel de la chronologie, depuis le début des années 60. L'auteur n'oublie pas le rôle de l'extrême gauche dans le récit des évènements, distinguant d'ailleurs soigneusement les positions des uns et des autres (l'UJCML, comme la FER-OCI s'opposant aux premières manifestations étudiantes). Le récit est enlevé, nourri par une connaissance fine des évènements. S'il n'y a pas de révélation, la présentation est conforme aux connaissances, en insistant sur la radicalité de la grève ouvrière. S'ensuivent une série de courts chapitres, dont le logique est tout sauf évidente. Un bilan de la grève générale, puis la reproduction du discours de De Gaulle le 30 mai 1968, les conséquences de mai sur le plan culturel, quelques slogans soixante-huitard, la déclaration (non datée) d'Alain Geismar à son procès. Arrêtons nous un instant sur ce document, qui date en fait de 1970. Il faut absolument relire ces quelques pages pour comprendre le pur délire dans lequel une partie du mouvement maoïste, celui qu'on caractérisera comme spontex, est engagé. A suivre Geismar, le peuple est aux portes du pouvoir tant les maos incarnent « la préfiguration de la lutte du pouvoir rouge contre le pouvoir blanc », p. 104. La guerre civile est à nos portes. Hélas, pour Geismar, l'histoire ne tranchera pas selon ses pronostics. Le livre se poursuit, sans ordre logique par un chapitre sur le devenir des mouvements dissous, puis par une présentation du 7 e art durant l'année 68 et pour conclure par une liste des livres les plus importants publiés avant et après 68. L'impression qui domine est que l'auteur a amassé une série de matériaux, intéressant pour la plupart, mais placé à la va-comme-je-te-pousse, sans grande réflexion préalable et qu'il a su convaincre son éditeur qu'il fallait procéder ainsi.
G.U.
Écrire, MAI 68, (Collectif), Paris, Éditions Argol, mars 2008, 299 p., 19 €. mai 2008*
Heureuse initiative que ce livre des éditions Argol cherchant à interroger l'impact de Mai 68 sur la littérature en France. Une trentaine d'auteurs, écrivains et poètes, ont été réunis pour revenir sur les « événements » et la manière dont ceux-ci se sont inscrits dans la transformation de l'acte même d'écrire.
Deux études, plus théoriques et très intéressantes, ouvrent et referment les différentes contributions. La première analyse les héritages de Mai 68. Si, relativement rares sont, finalement, les livres traitant directement ou explicitement de ce qui s'est passé alors, l'intuition de ce livre est que la littérature n'est pas sortie indemne de ce fameux mois de mai. Cependant, sa trace est à rechercher de manière plus implicite et lointaine. Le mouvement de 68 ayant joyeusement dénigré le statut de l'auteur, le rôle de l'écrivain et la division du travail entre créateur et public, tout en hypothéquant largement la manière dominante d'intervenir politiquement (l'engagement sartrien), son impact a suivi un cheminement souterrain qui devait rejaillir au grand jour, une dizaine d'années plus tard, au tournant des années 80. La bombe à retardement que fut Mai 68 au niveau littéraire devait alors éclater à tous les niveaux : en modifiant le statut des droits d'auteur, en entraînant une effervescence des revues et maisons d'éditions, et une féminisation de l'écriture, en innovant aussi avec la littérature du corps et du plaisir, la poésie et le néo-polar. Le double paradoxe est que, bien souvent, c'est « en paraissant parler d'autre chose » que les auteurs semblaient revenir sur Mai 68 et les questions politiques, et que « c'est plutôt du côté de la poésie, plus à même d'inscrire la force irruptive au sein de la lettre, que l'événement se perçoit le mieux ».
La deuxième étude se centre sur la reconfiguration des frontières et des liens entre art et politique, littérature et révolution en Mai 68. Boris Gobille montre les réponses complémentaires et contradictoires au sein des revues Change, Action poétique, Tel Quel (mais le parcours de ces revues aurait mérité un article à part), et lors de la création, en mai 68, du Comité d'action étudiants-écrivains (CAEE) et de l'Union des écrivains. Or, ces réponses contradictoires tiennent largement au positionnement par rapport au PCF et à des différences « du point de vue des générations et des positions occupées dans l'espace littéraire ».
Ces deux analyses permettent de resituer Mai 68 et la question de l'écriture dans leur contexte politico-culturel. Malheureusement, le propos du livre est quelque peu entravé par sa structure même. Tout d'abord, le texte d'un auteur plus jeune ouvrant les contributions et censé servir à préciser l'actualité et les enjeux de Mai 68, dessert complètement le projet en reprenant la triste rengaine du nécessaire et salvateur retour à l'école du mérite, à la nation, à l'autorité, au travail, que sais-je encore, après les « excès » de Mai 68, qui sont, bien sûr, à l'origine du néolibéralisme d'aujourd'hui. Ensuite, rien n'est dit sur le choix des auteurs invités à intervenir. Ils n'appartiennent en tout cas pas à la même génération (le plus jeune est né en 1950, le plus âgé en 1925). Comment expliquer dès lors l'absence de poètes importants comme Dominique Fourcade et Dominique Grandmont (nés respectivement en 1938 et 1941), qui ont lié de manière complexe politique et poésie, ou d'auteurs comme Didier Daeninckx (un des écrivains phares du néo-polar) et Olivier Rolin (l'auteur du très beau Tigre en papier) - ces deux derniers d'ailleurs cités dans l'étude qui ouvre ce livre ? Enfin, il y a comme un malentendu dans la mesure où une grande partie des intervenants, plutôt que de répondre à la question de l'impact de Mai 68 sur l'écriture, reviennent sur ce qu'ils ont fait en ce mois de mai.
L'intérêt du livre est réel cependant, grâce aux témoignages de Michel Butor, Jean-Pierre Faye, Henri Deluy et d'autres sur l'occupation de l'hôtel de Massa, siège de la Société des Gens de Lettres, et la création de l'Union des écrivains (sur le modèle tchécoslovaque), et surtout grâce aux beaux textes de Bernard Noël, Jean-Paul Michel, Dominique Noguez (parlant de « cette immense volonté de déconfisquer le bonheur ») ou Leslie Kaplan (ancienne « établie », auteur de L'Excès-l'usine). Laissons la parole à l'un des auteurs, Christian Prigent, pour conclure : « Rétrospectivement vu : on s'est beaucoup trompé. Un peu de honte en vient. Mais on ne devrait jamais avoir honte d'avoir voulu changer l'insupportable ordre politique du monde. Encore moins d'avoir pour ce faire cherché les moyens intellectuels efficaces et tenté des expériences artistiques formellement risquées et éthiquement désintéressées ».
Frédéric Thomas
Filles de mai.68 mon mai à moi. Mémoires de femmes, Editions Le bord de l'eau, 2004
Vingt-deux femmes, inconnues (elles sont brièvement présentées à la fin de l'ouvrage), (se) racontent leur Mai 68, sous la forme d'un dictionnaire à voix multiples. Telle est l'ambition de ce livre, préfacé par Michelle Perrot. Cette histoire d'un Mai vu par les femmes trouve son origine dans une association initiée par Philippe Lejeune (l'auteur du Pacte autobiographique), l'OPA, Association pour l'Autobiographie, qui avait d'ailleurs précédemment publié dans ses cahiers ce texte. Si l'on peut regretter qu'aucune présentation méthodologique ne soit présente (M. Perrot pointe le fait que ce pacte autobiographique mériterait des précisions sur sa nature), grâce à ces paroles, on pénètre dans l'ébranlement existentiel qu'a constitué cet évènement.
Agées de 15 à 54 ans au moment des faits, ces différentes femmes ne sont guère militantes (bien sûr, il y a des exceptions), mais vivent au plus profond de leur chair l'impact de Mai. Si l'on est d'accord que le privé aussi est politique, c'est bien un vécu de femme de Mai qui est offert à la lecture. Et en effet, si figurent les termes de tracts, ouvrier, barricades, révolution, maoïsme, y figurent aussi adolescence, famille (étouffante), contraception (absente ou réduite à la méthode Ogino), avortement (conséquence, parfois, de la méthode précitée). En tant que femmes, les participantes à ce volume vivaient avant (c'est d'ailleurs une des entrées) dans un " ancien régime ", fait de carcans, d'interdits, de statut dévalorisé (la moitié des témoins sont mariées et mères de famille). Pour elle, Mai fut un commencement, souvent marqué par la séparation ou le divorce d'avec le mari/le compagnon. Le ton, parfois violent (" ma vie, c'est de la merde "), traduit bien ce malaise (dont le principe d'énonciation et de reconstruction se perçoit néanmoins, 35 ans après Mai). Ce livre participe à sa manière à l'évocation de la période ouverte par Mai, sous l'angle peu présent de paroles, originales, de femmes communes. Un témoignage important.
Georges Ubbiali.
Gérard FILOCHE, Mai 68. Histoire sans fin. Liquider mai 68 ? Même pas en rêve ! , Jean-Claude Gawsevitch éditeur, 2007, 478 pages, 23 euros. mai 2008*
Gérard Filoche réédite là le premier tome de ses mémoires (1), allégées du cahier de photographies originel, s'arrêtant en 1994 lorsqu'il quitte la Ligue communiste révolutionnaire, dont il fut l'un des fondateurs, pour rejoindre le PS et la tendance de la Gauche socialiste, notamment animée par Julien Dray (ex Titus de la LCR ). Passons le sous-titre qui respire davantage l'étal des librairies que l'objet même poursuivi par Gérard Filoche dans ce livre. Nonobstant sans doute une insistance marquée sur la nature d'abord ouvrière, salariale du mouvement de Mai, et les dernières pages où l'auteur colle à l'hypothèse d'une liquidation d'un mai qu'il crut également discerner en 86 (Loi Devaquet), en 94 (CIP)… Ce n'est pas là le sel de l'ouvrage, tout juste une ombre parfois irritante pour qui ne conçoit pas mai 68 comme la matrice de tous les mouvements sociaux… Rien ne sert de courir (camarade), 68 est définitivement derrière nous. Filoche, comparativement à l'édition initiale, a toutefois relu son texte, en modifiant la table des matières (devenue plus détaillée et explicite) et en rajoutant de ci de là quelques phrases ou paragraphes supplémentaires en fonction des développements plus récents. Ainsi, outre des trajectoires biographiques complétées, il insiste en particulier sur la nécessaire culture historique et théorique dont les militants d'aujourd'hui doivent se saisir.
Des mémoires donc, qu'il faut lire comme telles. En les situant d'abord. Les mémoires de Gérard Filoche doivent se confronter à celles de Daniel Bensaïd ( Une lente impatience , 2004), Alain Krivine ( Ça te passera avec l'âge , 2006) ; du premier la plume de Gérard Filoche n'a pas la séduction, du second la sécheresse de ton. Tous deux incarnent la majorité de la LCR , Gérard Filoche davantage la minorité. Reste qu'il fut le premier à coucher par écrit son itinéraire. L'argument des Mémoires pourrait aisément engager la lecture sous les auspices de la transmission ; on connait d'ailleurs la prédilection du mouvement trotskiste pour la figure du passeur (2), comme son appétence à se définir, à l'image d'autres mémoires, comme la Dernière génération d'Octobre (Benjamin Stora, 2003), entre Algérie et mai 68. Les premières pages de Mai 68. Histoire sans fin ne dérogent pas au genre (en passe d'être canonique) de l'autobiographie « trotskiste » : une enfance liée à la classe ouvrière et au PCF (ici à Sottevile les Rouen), une soif de lecture qui parfois confine à l'autodidaxie, facilitée dans ce cas par le développement du Livre de poche. La découverte du politique, les JCR, l'explosion de mai 68 -attendue et espérée depuis deux ans par un militantisme politique et syndical en milieu étudiant-, puis la Ligue communiste devenue LCR et, en 1994, le PS. Ce premier tome des mémoires de Gérard Filoche inscrit son itinéraire dans un cadre familier où le 10 mai 1981 se lit comme la victoire différée de Mai 68, où l'action politique des années 70 contraste avec celle des années 80, davantage resserrée par le prisme de la Gauche socialiste, sur SOS racisme et les fêtes de ses potes, le bicentenaire de 89 ( ça suffat comme ci ), Devaquet, puis Balladur. La surprise de ces mémoires tient peu à ce récit, cette chronique. Elle réside surtout dans l'analyse menée par Gérard Filoche de son parcours au sein de la LCR , et les réflexions qui l'émaillent. L'homme vaut qu'on s'y attarde puisqu'il fut membre du Bureau politique de la LCR -un temps écarté (on ne disait pas alors « licencié » comme pour Picquet)- en tant que représentant de la minorité.
Hors l'analyse dépassionnée de Jean-Paul Salles (3), cette histoire ne nous est connue que par les souvenirs militants. Il faut reprendre les termes de Jean-Paul Salles pour saisir le sel de ces mémoires écrites au présent d'une situation et d'un engagement -le parti socialiste- bien éloignés de la dynamique militante des débuts. Pour Gérard Filoche, la LCR s'apparente finalement davantage à un lieu d'apprentissage qu'à l'instrument du grand soir qu'elle prétend(it ?) être. Pour lui, la LCR se structure par une culture bolchevique qu'elle peine à dépasser, sinon transcender. Il revient souvent sur la théorie des foco et la stratégie guévariste qui coupent la LCR d'un travail de masse, notant de manière assassine : « De Léon Trotsky, la LC n'avait ni étudié, ni mémorisé les enseignements démocratiques antistaliniens, elle avait plutôt une culture mâtinée de stalinisme (p 210) ». Cette culture mâtinée de stalinisme il la croque souvent dans l'évocation des bureaux politiques, dans l'interdiction faite à la minorité de s'exprimer dans Rouge (la démocratie de la LC confine la minorité aux pages intérieures du BI). Il la saisit surtout dans l'évocation de l'exclusion de Titus (Julien Dray) en 1981 qui coupa, une seconde fois, la LCR du mouvement étudiant (p. 376 et suivantes). Gérard Filoche s'oppose de facto au (fort) tropisme avant-gardiste de la LC , mâtiné de machisme comme l'illustre la manifestation du 21 juin 1973 qu'il ne cesse de condamner (sur le moment et ensuite) ; il paraît davantage sensible au mouvement syndical, regrettant en ex président de l'AGER UNEF le départ des militants de l'UNEF pour la ligne « Front rouge », se faisant par l'animation de la T 4 minoritaire l'artisan du MAS qui permit la rentrée des militants de la LCR au sein de l'UNEF ID jusqu'à l'exclusion de Julien Dray. Par petites touches, ses mémoires campent alors le paradoxe de la figure minoritaire au sein de la LCR : minoritaire car souhaitant se lier au plus près des masses quand la ligne même de la LCR fait d'elle une minoritaire, une marginale de l'action politique au destin électoral alors lié à l'essoufflement du mouvement communiste. Le portrait en pied séduit d'autant plus qu'il est le contre-pied de l'héroïsme guévariste d'une part de la Ligue , réactivé de manière récurrente jusqu'à aujourd'hui.
La figure du minoritaire dit aussi le refus du concept « d'avant-garde flottante » et le souci d'inscrire le militantisme de la Ligue dans le temps long du mouvement ouvrier. Où l'on rencontre ici la question surplombante chez Gérard Filoche du parti socialiste. Il rappelle l'ambiguïté du positionnement de la LCR à l'encontre d'un parti bourgeois qu'il fallut examiner en février 1974 pour, en cinq points, statuer sur son caractère ouvrier, jugement assorti d'une classique distinction entre une base ouvrière et une direction bourgeoise (4). Il y a là un premier pas vers le Rubicon franchi vingt ans plus tard par Gérard Filoche : « Je fus le dernier à être convaincu. Si les mots avaient un sens, et si le PS était de nature comparable au PCF, alors c'était toute une vision du monde liée aux origines des JCR et de la LC qu'il fallait reconsidérer. Car il y avait donc, dans les organisations traditionnelles, pas seulement un, mais deux grands courants : le « social démocrate » et le « stalinien » (p 273). L'intérêt du livre tient tout entier dans cette « révélation » puisque, au rebours des lectures avant-gardistes et générationnelles sur la LCR -portées par nombre de ses militants, compagnons et ex-, Gérard Filoche cherche de manière quasi systématique à ancrer la dynamique de la LCR dans le temps long du mouvement ouvrier contre -souvent- les sirènes guévaristes. S'il ne s'agit pas d'acquiescer à cette lecture, celle-ci éclaire néanmoins dans son rapport à l'épaisseur sociale et historique du mouvement ouvrier la trajectoire professionnelle de nombre de militants vers l'Inspection du travail plus que l'enseignement, et sur le versant politique la vocation du PS « mitterrandien » à accueillir sur sa gauche, et par vagues, nombre d'ex de la LCR. Reste , et ce sera le second tome -attendu- de ses mémoires à questionner également le parcours de Gérard Filoche au sein du parti socialiste.
En somme, ces mémoires croquent une autre manière d'être à la Ligue. Elles chroniquent plus qu'un parcours militant, invitant à s'intéresser à ce qu'est la LCR comme lieu -sinon d'apprentissage, Jean-Paul Salles en fit l'analyse- tout au moins dans le cas présent d'appropriation militante d'une culture et d'une manière d'aborder par le politique le social qui fit la sensibilité de Gérard Filoche, aux antipodes de l'avant-gardisme. En somme, et parce que se joue là par l'écrit un face à face quarantenaire : à la lente impatience et la répétition des défaites qui plombe chaque jour un peu plus la ligne d'horizon (5) selon Daniel Bensaïd, Gérard Filoche souhaite, par cette histoire sans fin , défendre un autre parcours, davantage ancré dans la thématique d'unité de la gauche, délesté d'une part de la culture bolchevique qui fit la ligue. C'est cette translation du courant stalinien au courant social démocrate, pour reprendre ses mots, qui mérite d'être lue. Elle indique, pour partie, l'un des points aveugles des commémorations soixante huitarde, le poids du parti socialiste dans la récupération d'une partie de cette génération militante qui, si elle se vécut comme la dernière génération d'Octobre, s'avère surtout l'unique de Mai. Ce jusque dans ses contradictions, certitudes, errements et rodomontades… Gérard Filoche, mais aussi Daniel Bensaïd et d'autres illustrent les deux premières, on reconnaîtra facilement dans les succès de librairie les secondes…
Vincent Chambarlhac
(1) Une première version paraissait en 1998 chez Flammarion, chroniquée en son temps par J.-G. Lanuque dans le premier numéro du BLEMR (décembre 1998), le second tome est annoncé chez Jean-Paul Gawsevitch pour avril 2008, avec en sous-titre Où va le PS ?
(2) Jean Birnbaum, Leur jeunesse et la nôtre. L'espérance révolutionnaire au fil des générations , Paris, Stock, 2005.
(3) Jean-Paul Salles, La Ligue communiste révolutionnaire (1968-1981). Instrument du grand soir ou lieu d'apprentissage ? , Rennes, PUR, 2005.
(4) Bernard Pudal repère cette distinction, et la voie vers le procès en trahison qu'elle ouvre, dès les premiers pas de la SFIC (PCF). Cf. Bernard Pudal, Prendre parti ! Pour une sociologie historique du PCF , Paris, Presses de la FNSP , 1989.
(5) Le premier terme est le titre de l'autobiographie de Daniel Bensaïd. Du même, la citation provient La discordance des temps. Essais sur les crises, les classes, l'histoire . Paris. Les Editions de la passion. 1995. p 8, 9.
Vasco GASQUET, 500 affiches de Mai 68 , Bruxelles, Editions Aden, 2007, 208 pages, 20 €. mai 2008*
Parmi les ouvrages consacrés au 40e anniversaire de Mai 68, celui-ci est paru parmi les tous premiers, en septembre 2007. Il est vrai qu'il s'agit d'une réédition d'un titre des éditions Balland en 1978, c'est-à-dire à une époque qui n'avait pas encore totalement coupé tout lien – ne serait-ce que par la proximité temporelle – avec ce moment de rupture sociale et politique que furent les années 68. La page de couverture était différente (l'affiche représentant une usine et son drapeau avec l'inscription « Mai 68 » se détachant sur le mur) et certaines affiches sérigraphiées en rouge étaient reproduites de cette couleur, ce qui n'est pas le cas de cette édition-ci, où tout est en noir et blanc. Cet ouvrage n'est évidemment pas le seul à présenter ces fameuses affiches, mais pour l'instant, son exhaustivité (500 reproductions) fait date. La première mise à disposition du public – hormis bien sûr les originaux collés sur les murs et offerts aux foules urbaines pendant les mois de mai et juin 1968 – fut celle présentée par l'Atelier populaire à la fin de l'année 1968, sous le titre Atelier populaire. Présenté par lui-même 87 affiches de mai-juin 1968 , Paris, Usines Universités Union. Ce livre en petit format (17,2 x 10), imprimé sur une sorte de papier kraft, un aspect qui rappelait les ouvrages de la collection « Libertés » de l'éditeur Jean-Jacques Pauvert, devint assez rapidement introuvable, de même que celui publié chez Dobson (Londres, 1968), par des membres de l'atelier, qui reprenait 96 affiches, mais en couleur. En Allemagne, un essai sur les relations entre l'art et la révolte, de Louis Peters ( Kunst und Revolte , Cologne, Dumont, 1968) incluait des affiches de mai 68. Au fil des ans et des ouvrages sur ce que beaucoup nommaient encore les « événements », un certain nombre de ces productions devenaient des icônes du mouvement, signant un aspect spectaculaire de cette production révolutionnaire, au même titre que la photo de Che Guevara par exemple. L'aboutissement final de ce processus disqualifiant étant la campagne publicitaire de l'agence Australie, pour le groupe Edouard Leclerc (les hypermarchés), en mars 2005, qui détourna à des fins clairement marchandes une série d'affiches emblématiques, dont celle du CRS au bouclier. Ce fut d'ailleurs l'occasion d'apprendre ( Marianne , 12-18 mars 2005, p. 36) que l'auteur de cette sérigraphie (apparue à Paris le 20 mai 1968), anonyme jusqu'à présent comme tous ceux qui oeuvrèrent à l'Atelier populaire, était le dessinateur Jacques Carelman, le créateur du Catalogue d'objets introuvables (1) .
Précédé d'une (trop) courte introduction de l'artiste Vasco Gasquet, qui replace les productions de cette période dans une certaine continuité, celle des affichistes du début de la Russie soviétique, ce livre est donc un immense catalogue d'affiches, des plus célèbres, des plus visuelles au sens de l' « agit-prop » (puisque tel était leur objectif) aux méconnues et, osons-le dire, aux moins intéressantes. Il ne s'agit pas du « premier inventaire presque complet (2) » ni d'un répertoire raisonné, car les affiches de mai sont mélangées avec celles de juin, et il n'y a pas non plus de classement thématique, pas plus que par lieux de production. Chaque affiche possède quand même sa « carte d'identité » minimale: noir/blanc ou couleur, format, support et technique utilisée, la majorité étant ce procédé à partir du système du pochoir, la sérigraphie, mais il y a parfois de l'offset ou des lithographies. Mais on ne sait pas si elles proviennent de l'Atelier populaire (ex-Ecole nationale supérieure des Beaux Arts), de l'Ecole des Arts décoratifs ou d'autres ateliers de province, comme Marseille par exemple. Il aurait été préférable d'ajouter un appareil critique et éditorial un tant soit peu conséquent à la réédition d'un livre datant de trente ans. En effet, la production est riche, variée et offre un large panorama des attitudes politiques visuelles anonymes mises en scène par une pléiade d'artistes, de plasticiens décidés à mettre l' « art au service du peuple », et donc à se fondre dans un « grand collectif ». Ce qui est représenté ? Des foules d'ouvriers (parfois mêlés à des étudiants et encore plus rarement à des paysans), des poings brandis, des outils (la clé à molette sert souvent), des silhouettes d'usines, de CRS-SS, des écrans bâillonnés, le profil si caractéristique du général de Gaulle (képi et grand nez) barré d'une croix rageuse etc. Des aplats noirs dessinent des formes simples, avec des formules choc, en grosses lettres majuscules : « PRESSE NE PAS AVALER » sur un flacon, « RATP TIENDRA » encadrant un tunnel de métro stylisé, « LA POLICE A L'ORTF C'EST LA POLICE CHEZ VOUS » avec le sigle enserré dans du fil de fer barbelé etc. Dans tous ces placards, ce qui est remarquable à plus d'un titre, c'est l'absence d'une quelconque référence à ces notions de la démocratie parlementaire que sont la « droite » et la « gauche ». Pour caractériser le régime gaulliste, « POUVOIR EBRANLE », « CANCER GAULLISTE », « LA CHIENLIT C'EST LUI » reviennent le plus souvent. Les partis politiques ne sont guère mieux lotis, avec leur caractérisation comme « MARAIS » auquel on oppose « GREVES… USINES OCCUPEES… NOTRE TERRAIN DE LUTTE ». L'Etat, si présent dans les analyses théoriques des diverses familles d'extrême gauche, est à l'évidence une cible de choix pour les créateurs des divers ateliers populaires. Nul doute qu'ils ont lu et relu Nicos Poulantzas, l'un des théoriciens qui travaille le plus sur ces questions, et définit l'Etat comme « le lieu d'organisation stratégique de la classe dominante dans leur rapport aux classes dominées (3) ». N'avait pas encore été perdue « la perspective de sa disparition », car alors, « occuper l'Etat » et s'occuper de cet Etat était chose primordiale (4). Cette preuve par l'image est le signe que ces notions de familles politiques ne figurent absolument pas dans l'horizon d'attente des militants de cette extrême gauche qui se reconnaissait elle-même comme extraparlementaire. Ce qui structure leurs schémas idéologiques, c'est la lutte des classes (« ABOLITION DE LA SOCIETE DE CLASSE » proclame une affiche du CMDO (5)), c'est le combat entre le Travail et le Capital, entre le prolétariat et la bourgeoisie comme le montre une affiche dans laquelle un énorme marteau écrase les lettres « CAPITAL » sur une enclume. La « capacité des mots à nommer » le réel (6) ne s'était pas encore évanouie. Quiconque s'aviserait de tenter une comparaison avec aujourd'hui ne pourrait que se rappeler la sentence de Hegel : « A ce dont l'esprit se contente, on peut mesurer l'étendue de sa perte (7) »…
Au final, un ouvrage qui n'est pas sans mérite, de par la quantité d'oeuvres proposées, et qui devrait plaire aux jeunes militants, tout en leur donnant, peut-être, des idées, d'autant plus que la technique de la sérigraphie est donnée (p. 8). Le lecteur qui souhaite prendre connaissance de ce langage graphique très radical qui s'étalait sur les murs des villes il y a 40 ans ne boudera pas non plus son plaisir. Néanmoins, le public savant n'y trouvera pas suffisamment matière à réflexion. Sans doute, les travaux qui sont et vont être présentés dans différents ouvrages collectifs (8) ou colloques cette année 2008 – et je pense en particulier à celui sur Images et sons en 1968 , piloté par Christian Delporte, du Centre d'histoire culturelle des sociétés contemporaines de l'Université de Versailles-Saint Quentin, à l'INA, Paris, du 16 au 18 avril 2008 – permettront de sortir du domaine approximatif de l'illustration pour aborder celui de l'analyse des représentations iconographiques. Comme toute source visuelle, les affiches de Mai et Juin 68 ont été fabriquées, mais en retour, elles fabriquent de l'histoire et émettent de l'événement.
Christian Beuvain
(1) Cet ouvrage est paru chez Balland (1984) puis au Cherche Midi (1999).
(2) Une préface à l'édition précédente, celle de 1978 (Balland), présentait l'ensemble de cette façon.
(3) Nicos Poulantzas, L'Etat, le pouvoir,, le socialisme , Paris, PUF, 1978, cité par Antoine Artous, « Disciplines », in Antoine Artous, Didier Epsztajn, Patrick Silberstein (dir.), La France des années 68 , Paris, Syllepse, p. 266-271.
(4) Sylvain Lazarus, Anthropologie du nom , Paris, Le Seuil, 1996. Entre 1965 et 1966, N.Poulantzas donne aux Temps modernes des articles consacrés à la théorie marxiste de l'Etat (n° 234, novembre 1965 ; n° 235, décembre 1965 par exemple).
(5) Ce Conseil pour le maintien des occupations se forme le soir du 17 mai 1968 (il se dissout le 15 juin) à partir de membres de l'Internationale situationniste (Debord, Khayati, Vaneigem entre autres), des Enragés de Nanterre (dont Riesel) et d'une bonne trentaines de révolutionnaires (ouvriers, lycéens ou étudiants) partisans des Conseils de travailleurs,
(6) Alain Badiou, Le siècle , Paris, Le Seuil, 2005.
(7) Friedrich Hegel, Préface de la Phénoménologie de l'esprit , Paris, Garnier-Flammarion, 1996. Cette citation figurait en bonne place, dans les années 1970, dans nombre de textes situationnistes ou conseillistes. Le romancier Morgan Sportès, lui-même en contact avec Guy Debord en 1988-1992, place cette sentence dans la bouche de son héros, l'agent communiste Richard Sorge, dans L'Insensé (Livre de Poche, 2004, p. 220).
(8) Dans le volumineux livre co-dirigé par Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel, 68. Une histoire collective (1962-1981) , Paris, La Découverte, 2008 (février), on lira la contribution de Béatrice Fraenkel, « Les affiches de mai : l'atelier populaire des Beaux-Arts », p. 276-281.
Alain GEISMAR, Mon Mai 1968, Paris, Perrin, 2008, 250 p., 16,50 €. mai 2008*
De même que l'Action française avait un ennemi déclaré, « la Gueuse » (pour la République), la bourgeoisie le Communisme international pendant la Guerre froide, aujourd'hui leurs héritiers ont « Mai 68 ». Selon Sarkozy, Mai 68 aurait imposé le relativisme intellectuel et moral, serait responsable de la perte des valeurs, de la crise de l'école, de la science et du politique. A l'inverse A. Geismar pense à juste titre que Mai 68 est le moment de notre histoire où se manifeste conjointement « exigence de démocratie collective et de liberté individuelle ». L'auteur, né peu avant la Deuxième Guerre mondiale, appartient bien à cette « Génération » qui n'aime pas Mitterrand, Ministre de l'Intérieur au début du soulèvement algérien. Il n'est pas non plus fasciné par le PC qui a accueilli avec reculons les aveux de Khrouchtchev, ni par le général De Gaulle qui incarne l'autoritarisme, le pouvoir personnel.
Secrétaire général du Snesup depuis 1967, l'auteur participe aux événements en première ligne, aux côtés de Cohn-Bendit, de Sauvageot et de Recanati que curieusement il oublie. Du fait de la place centrale qu'il occupait, on aurait pu attendre de Geismar un témoignage de grande valeur. Il note bien la timidité des syndicats et des grands partis de gauche confrontés à un mouvement qu'ils n'avaient pas vu venir : « les puissances organisées résistaient de toutes leurs forces. Elles ne s'y impliquaient que quand elles ne pouvaient plus faire autrement. Et la réponse des partis politiques de gauche fut loin d'être à la hauteur des enjeux ». En opposition avec cette frilosité, il décrit avec des mots justes l'état d'esprit des acteurs du mouvement qui découvrent la fragilité du système, leur jubilation devant leur propre audace, leur esprit de gravité aussi face aux risques d'affrontement. De même son positionnement personnel est estimable : pour lui il s'agissait « d'accompagner le mouvement », « nous étions fort loin de nous penser comme une direction de rechange possible ». Cependant, pensant que l'affrontement serait inéluctable dans un proche avenir et qu'il serait de nature militaire, il va s'efforcer d'y préparer ses camarades en écrivant avec Serge July « Vers la Guerre civile » (1969) et en créant une organisation baptisée la Nouvelle Résistance populaire, en référence directe aux résistants armés de la Seconde Guerre mondiale.
Malheureusement les épreuves subies par A. Geismar – il a fait 18 mois de prison pour son engagement dans la Gauche prolétarienne (G.P.) – ne lui ont pas permis de retrouver toute sa lucidité. Comment peut-il écrire « qu'à la fin de 1971 la G.P. était parvenue à occuper une situation quasi hégémonique au sein de l'extrême gauche » (p.189). Et surtout, A. Geismar voit partout des taupes trotskystes, soucieuses de renforcer d'abord leur parti plutôt que d'œuvrer au succès du mouvement. Il va très loin dans l'accusation quand il dit – à propos des lambertistes de la FER – qu'à l'issue de la manifestation du 7 mai 1968, ceux-ci ont accepté, dans leur négociation avec le pouvoir, « d'abandonner les prisonniers étrangers et de se contenter de la libération des prisonniers français » (p.79)…alors que, en réponse à Georges Marchais qui fustigeait « l'anarchiste allemand Cohn-Bendit », les manifestants de 68, parmi lesquels des trotskystes ou trotskysants, criaient « Nous sommes tous des Juifs allemands ».
Tout le livre est irrigué de cette haine anti-trotskyste (p.161 : »Staline et Trotsky sortent du même moule »), ce qui n'a pas empêché Geismar de rejoindre le groupe des experts constitué autour de Lionel Jospin et le PS en 1986, par l'entremise du célèbre Claude Allègre ! Il ne peut s'empêcher de donner un dernier coup de patte dans l'épilogue à « cette extrême gauche qui n'a aucune responsabilité de gestion, qui ne rend donc jamais compte de ses actes, ce qui lui laisse le loisir d'oser tous les discours » (p.243).
Salles Jean-Paul.
Louis GRUEL, La rébellion de 68. Une relecture sociologique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004.
Ce livre est l’exemple même des ouvrages qui suscitent un intérêt immédiat et, une fois refermés, laissent le lecteur déçu. Sociologue à l’Université de Rennes, Louis Gruel envisage dans un premier temps de revisiter les thèses avancées par Bourdieu, en particulier, pour expliquer le mouvement de 68. Ce dernier, reprenant, malice de l’histoire selon Gruel, les thèses de Boudon, son grand adversaire, propose de comprendre le mouvement étudiant de 68 comme une protestation contre la dévaluation des titres/diplômes à laquelle conduit l’université de masse. A partir de ce constat, Gruel discute deux aspects : tout d’abord le fait que les étudiants radicaux proviendraient des rangs de la bourgeoisie ; ensuite que la contestation de Mai serait associée à la dévaluation des diplômes. Pour ce faire, il reprend un certain nombre de statistiques et de raisonnements qui y sont associés, pour en contester la validité. Cette première partie, divisée en deux chapitres, est la plus convaincante et la plus stimulante de l’ouvrage. Il souligne que la mobilisation étudiante en 68 s’est effectuée sur de tout autre enjeux que sur la question des débouchés et que, si l’on se décentre de Nanterre, on constate que les activistes n’étaient pas particulièrement des héritiers, menacés de déclassement social. La seconde partie, faisant de larges emprunts aux travaux de Hamon et Rotman, Génération (Le Seuil 1987, 1988) et Marnix Dressen, De l’amphi à l’établi (Belin 1999) ainsi que, nettement moins convaincant, à une réflexion introspective (où l’on apprend qu’il fut membre du PCMLF) tente de dresser un portrait des rebelles engagés dans une critique de la reproduction sociale. Mai 68, telle est sa thèse, apparaît comme une crise du rapport de production sociale et culturelle, un refus d’assumer l’héritage des générations passées. A partir d’une matrice inspirée par Berger et Luckman, La construction sociale de la réalité, la dernière partie se propose d’explorer la dimension générationnelle de Mai, en ce sens que la jeunesse y apparaît comme le maillon faible de cette reproduction sociale. Les détours par des références théoriques parfois absconses, ne parviennent cependant pas à convaincre sur la thèse développée – Mai 68 ne fut pas une crise révolutionnaire, mais un raté dans la transmission culturelle intergénérationnelle – qui ne lui est pas propre (cf. Le Goff, Mai 68. L’héritage impossible).
Georges Ubbiali.
Sarah GUILBAUD, Mai 68. Nantes, Nantes, Coiffard éditeur, 2004. août 2006*
En lisant ce beau livre on se plait à rêver qu’une monographie équivalente soit disponible pour chacune des grandes villes de ce pays. Ce livre d’une journaliste à Presse-Océan pourrait inspirer largement d’autres initiatives. Tout y est. Tout d’abord, cet ouvrage comporte de nombreuses illustrations : photos des principales manifestations, reproduction d’affiches ou de documents (tracts notamment, mais aussi extraits de presse) qui le classent dans la catégorie bel ouvrage. C’est avec émotion, l’émotion que l’auteure souhaite faire partager à ses lecteurs, qu’on se saisit de ce livre. Il est toujours difficile d’expliquer l’intérêt et la curiosité suscités par des reproductions de photographies d’époque, et l’on ne peut que recommander aux lecteurs de se pencher eux-mêmes sur cette iconographie de premier plan.
Mais l’apport du livre ne s’arrête pas là. En effet, la journaliste s’est appuyée sur un travail archivistique de première main, à l’instar d’un bon historien (où l’on constate au passage la richesse des fonds détenus au Centre d’Histoire du Travail, CHT, ex-CMDOT). Elle a rencontré les principaux témoins, qui d’ailleurs lui ont ouvert également leurs archives personnelles. Enfin, elle a lu tout ce qui avait été écrit en matière de littérature grise (mémoires universitaires notamment) sur l’ « évènement Mai » dans la ville de Nantes (une bibliographie conséquente est fournie en fin d’ouvrage). « Nantes la rouge » mérite son nom puisque c’est dans cette ville que non seulement des mouvements étudiants avaient éclaté dès mai 67, mais également que la première usine occupée de France (Sud-Aviation) y est située, grâce à l’initiative d’un militant trotskyste du courant OCI, délégué FO.
Non seulement donc Nantes fut à la pointe du mouvement, mais c’est là également que s’est manifesté la dynamique révolutionnaire du mouvement. La reproduction de « Bons intersyndicaux » pour se procurer de l’essence ou les affiches d’autorisation d’ouverture de commerces (p. 98-99) montrent comment le comité central de grève avait commencé à gérer, en pratique, la vie quotidienne. Un pouvoir alternatif était en voie de se dessiner, rassemblant non seulement les organisations syndicales ouvrières, mais aussi les structures paysannes, participant à des ventes à prix coûtant. Bref, ce livre illustre comment, dans la ville, un pouvoir populaire, autogestionnaire a commencé à se substituer à l’appareil d’Etat (voir notamment la mise en place de services de sécurité et d’urgence, décidés en lien avec le comité de grève du personnel municipal). Un livre exemplaire comme on aimerait en lire beaucoup.
Georges Ubbiali
Hélène HATZFELD, Faire de la politique autrement. Les expériences inachevées des années 1970 , Rennes, PUR, 2005, 328 p. août 2007*
Il faut connaître l'origine du livre pour en apprécier l'intérêt. En effet, cet ouvrage est issu d'une thèse de science politique, soutenue en 1987 à l'IEP de Paris, dont le titre était « Les relations entre le Parti socialiste, la CFDT et le mouvement social (1971-1981) ». Certes, ce travail a été enrichi, complété et actualisé, mais son axe demeure celui de la création du nouveau PS au Congrès d'Epinay en 1971. De ce point de vue, le titre actuel est un peu trompeur, car les formes politiques, en dehors du PS et, dans une moindre mesure du PSU, sont absentes, si ce n'est sous la forme d'une vague extrême gauche évoquée ici ou là. L'approche proposée dans ce travail pourrait se résumer grossièrement, ainsi : pourquoi et comment le PS a-t-il réussi à capter (version positive)/kidnapper (lecture critique), la formidable demande d'un renouvellement politique qui court tout au long des années 60 et 70 ? La première partie traite des débats qui ont traversé les organisations durant la période retenue. En effet, la division des rôles entre partis, syndicats et associations, fruit d'intenses conflits au tournant des XIXe-XXe siècles est remise en cause avec la Ve République. La cause profonde en est la quasi disparition de la SFIO, du fait de son implication dans la guerre d'Algérie. Par de multiples canaux, autour de Mendès-France, par le réseau Reconstruction au sein de la CFTC, par les clubs Jean Moulin, une réponse politique à de nouvelles aspirations est ardemment recherchée. De nouvelles formes d'organisation sont proposées et mises en place, à l'instar des GAM, les groupes d'action municipale, dont le meilleur exemple est celui de Grenoble, qui permettra à une équipe rajeunie de s'emparer de la mairie. D'autres exemples sont abordés, le PSU comme outil de substitution à un parti social-démocrate absent ou encore la toute jeune CFDT. Ces tentatives vont finalement se fondre dans le PS quand en 1974, grâce à l'appui de ces différents courants (en tout premier lieu la direction de la CFDT) sont mises en place les Assises du socialisme, permettant au PS mitterrandien de rallier à lui une large partie des courants issus des décennies précédentes. Le schéma général étant posé, dans une seconde partie, la plus classique pourrait-on dire, Hatzfeld rappelle certains des débats qui se sont déroulés durant cette période, ce qui permet un développement argumenté sur la sociologie tourainienne et la quête du mouvement social. Enfin, dans un troisième temps, elle se penche plus précisément sur les formes d'interpellation du politique que les acteurs évoqués ont mis en pratique. Notons d'ailleurs que cette partie aurait pu s'intituler : les transformations contemporaines du catholicisme social tant les militants d'origine chrétienne y occupent une place centrale. Réforme de l'Etat, « Invention du local », volonté de participation (Grenoble de nouveau ou, sur un plan plus syndical, la proposition du contre-plan), l'autogestion, sont autant de thèmes et domaines explorés dès le début des années 60. Mai 68, va profondément ébranler l'édifice construit en (dé)-montrant que la question de la prise du pouvoir peut devenir à court terme une réalité. Le gaullisme se trouve à bout de course, il faut construire une alternative rapidement. Le Parti socialiste parviendra à se présenter comme le débouché naturel des aspirations issues du mouvement de Mai. Cependant, plaide Hatzfeld, la perspective électorale incarnée dans par une Union de la Gauche, dominée par le PS, ne représente rien d'autre qu'une forme renouvelée de la délégation du social au politique et une remise de soi du mouvement social au profit d'une dynamique platement représentative : « de tous les possibles que favorisaient l'imaginaire des luttes, il ne reste plus qu'une figure : celle d'un parti qui par se détention des pouvoirs exécutif et législatif, par se force militante, par ses relais associatifs et ses affinités syndicales, peut prendre les décisions attendues », p. 278. Hélas, face à cette dépossession de l'initiative au profit d'un parti, la conclusion de Hatzfeld laissera le lecteur sur sa faim. Il n'est pas sûr que la perspective habermasienne qu'elle propose en épilogue (référendum d'initiative populaire, jurys citoyens, etc. (voir p. 285) suffise aujourd'hui à refonder un espoir de transformation sociale et à « Faire de la politique autrement ». Cela est d'autant plus vrai que sa conclusion s'ouvre par une charge contre la démocratie directe (conseilliste), qualifiée de « mythe de l'immédiateté ». Sous sa plume souffle l'influence des conceptions de Rosanvallon ; celle d'une complexité du politique (« Les années 1970 ont mis en lumière les illusions sur lesquelles reposent les exigences d'une représentation-miroir de la société et d'un pouvoir traduisant sa volonté », p. 298) qui en appelle finalement à considérer la démocratie représentative comme le point de départ (et, surtout, d'arrivée) du politique. Ces considérations, mâtinées d'influences tourainiennes (« Politique et démocratie se redéfinissent en donnant aux hommes les moyens de comprendre les disparités et de réguler les conflits, en construisant la capacité d'action de la société sur elle-même. Cette refondation de la démocratie par la construction de la société en sujet politique est un défi lancé à notre siècle », p. 302), n'enlèvent rien à l'intérêt de ce livre, qui par bien des aspects, ressuscite un univers proche, mais bien disparu.
G.U.
I.C.O., La grève généralisée, mai-juin 68 , Paris, Spartacus, 2007, 110 p. août 2007*
Pour ceux qui l'ignorent, ICO signifie Informations et Correspondances Ouvrières, un petit groupe ultra gauche provenant de la décomposition de Socialisme ou Barbarie. Henri Simon, un des responsables d'ICO signe d'ailleurs une très intéressante introduction à cette republication d'une brochure parue initialement en juin 1968. Ce texte introductif fournit de nombreuses informations factuelles et politiques sur ce microscopique milieu politique de l'extrême gauche issu des restes de Sou B. S'il ne cite aucun nom, on retiendra que c'est dans cette « soupe originelle » que se côtoieront un certain nombre de dirigeants de VO (ancêtre de Lutte ouvrière) ou du PCI. A partir de 68, une série de petits regroupements noueront des contacts avec ICO, avant que cette dernière n'explose du fait des oppositions politiques, autour de la question de l'organisation (ICO comme groupe structuré, forme de parti, ou ICO comme réseau souple ?), avec en filigrane l'impossible fusion entre des intellectuels et des travailleurs atypiques. Si ce témoignage est précieux, malgré ses non-dits, c'est aussi parce qu'il éclaire le travail conduit pour la publication quelques semaines après mai d'une brochure de bilan du mouvement. Sur le fond, l'analyse développée par IOC n'est guère différente de celle d'une grande partie de l'extrême gauche de l'époque. La gréve générale de mai-juin est perçue comme une rupture historique aussi importante que la Commune (de manière étonnante, 36 est peu mobilisé comme référence). Cette grève montre la force de la classe ouvrière, sa capacité à prendre en charge l'ensemble du fonctionnement de la société. A l'encontre des thèses syndicales (sont étrillés successivement les différentes centrales), ce qui était en jeu, c'était un changement total de société. La position de la CGT, tant elle apparaît hostile à mai est peu discutée. En revanche, les faux amis de mai, la CFDT, mais aussi FO, dont la branche Chimie dirigée par Labi, semble avoir épousé le mouvement, ou encore la CGC, sont passées en revue. S'appuyant sur des exemples, hélas peu développés, ICO rapporte les prodromes d'une prise en charge généralisée du fonctionnement social par les travailleurs. Là où ICO se distingue de nombreuses analyses, c'est par l'insistance mise sur la passivité dont ont fait preuve les travailleurs à l'égard des tentatives (réussies) de dévoiement du mouvement de grève : « Pendant les journées de mai-juin, cet épais blindage caractériel s'est fêlé, mais la faille n'a été ni profonde ni durable - du moins à première vue », p. 86. L'analyse se conclut par un appel à l'organisation de la production et de la distribution par les travailleurs eux-mêmes. Dans ce dispositif, ICO se refuse à jouer le moindre rôle d'avant-garde « car la réponse appartient aux travailleurs en lutte seuls – et tout ce que nous pouvons faire c'est expliquer des situations (…) », p. 87. Bref, ICO se situe comme un groupe d'éveilleurs de ceux qui s'apprêtent à lutter de nouveau, insistant surtout sur la dimension spontanéiste du mouvement. En annexe est proposé un court texte d'Anton Pannekoek de 1947, Cinq thèse sur la lutte de classe où la dimension d'auto-émancipation des travailleurs par eux-mêmes est rappelé. Un texte qui retiendra l'attention des lecteurs intéressés par les analyses de ces courants marginaux, y compris au sein de l'extrême gauche.
G.U.
Serge JULY, Jean-Louis MARZORATY, La France en 1968 , Paris, Hoëbeke, 2007, 120 p. mai 2008*
En cette année de commémoration de Mai 68, certains éditeurs plus rapides que les autres dégainent les premiers, avant l'avalanche annoncée de titres. L'ancien directeur et fondateur de Libération , malgré son nom qui figure sur la couverture du livre, se contente d'écrire la préface. Il faut reconnaître à July qu'il a joué un certain rôle dans les évènements, membre qu'il fut du mouvement universitaire du 22 mars qui déclencha la révolte étudiante. Serge July n'oublie pas de préciser que si l'étape Libération est désormais dépassée pour lui, il reste néanmoins un homme de média puisqu'il est actuellement éditorialiste sur une radio périphérique, comme on disait jadis. J.-L. Marzorati, journaliste de son état, produit l'essentiel des textes qui viennent éclairer un choix (réalisé par qui ??) de photos qui constituent ce recueil. Comme l'indique son titre, l'enjeu du livre est de replacer l'événement Mai dans le cours de l'année 68. Si le mouvement de Mai constitue l'essentiel du recueil, le lecteur sera sans doute surpris, voire charmé, par la première photo (en couleur, la seule) qui ouvre l'album : celle d'un modèle de Courrèges en train de défiler et qui ne laisse rien ignorer des parties charnues de son anatomie. Heureusement, le propos ne s'arrête pas là. La première partie offre un aperçu sur le thème Vivre en 1968. Dans un joyeux mælström le lecteur découvrira quelques intellectuels qui ont marqué cette époque, des artistes (Béjart, qui vient de disparaître) ou des aspects plus triviaux de la vie quotidienne (ainsi les bidonvilles de Nanterre). Le second ensemble est consacré au mouvement étudiant, puis à la grève ouvrière. Le thème de la reprise prolonge le mouvement de Mai qui s'achève par un aperçu sur Le monde en 1968. Certaines photos sont très connues, d'autres beaucoup moins. Agréablement mis en page, doté d'un texte de bonne qualité, ce recueil permet de regarder des images d'archives contextualisées, resituant les événements dont le quarantième anniversaire est en train d'être fêté.
G.U.
Bernard LACROIX, L'utopie communautaire. Mai 68. Histoire d'une révolte sociale , Paris, PUF, 2006, 224 p. août 2007*
La préparation du 40 e anniversaire de Mai 68 amène les éditeurs à republier certains textes. L'édition initiale de cet ouvrage, 1981, a été augmenté d'un « Mai 68 », histoire de capturer le public. Lacroix propose une analyse du phénomène communautaire qui a surgi après Mai. A partir d'une approche inspirée par Bourdieu, le professeur de Science politique, s'interroge pour savoir ce qui, derrière la bigarrure des personnalités qui vont s'installer, qui en Ardèche, qui dans les Cévennes, afin d'y refaire le monde, permet d'expliquer ce mouvement. Ainsi qu'il l'explique dans un dialogue socratique qui conclut son ouvrage, où l'on apprend au passage qu'il a été de cette expérience communarde, il s'agit pour lui de « restituer les régularités à l'œuvre dans la dissidence » (p. 220). A partir d'un matériau constitué par des entretiens et surtout des statistiques, il se penche sur les conditions ayant rendu possible l'expérience communarde, dans un style parfois un peu abscons.
Le cœur de son argumentation repose sur le rôle central de l'école dans la définition des aspirations individuelles pour la génération qui s'engage dans l'expérience communautaire. L'allongement global des parcours scolaires à partir du début des années 60, la perspective d'un univers de satisfaction des aspirations sociales qui lui est lié se heurte à la réalité des structures sociales, en particulier en terme d'emplois. Dit autrement, l'école génère des aspirations ascendantes en matière d'existence, notamment professionnelle : aspirations qui seront largement déçues. D'où l'apparition dans cette population d'une « humeur revendicative », qui peut se traduire soit par l'engagement militant, soit par le retrait du monde (l'expérience communarde). Cependant, si la thèse est fortement structurée, l'argument selon lequel militer ou s'engager dans la commune, c'est la même chose, n'emporte pas l'adhésion. Lacroix a beau expliquer que, selon lui, tout ça ce sont les mêmes dispositions revendicatives, les mêmes attitudes critiques (y ajoutant d'ailleurs les attitudes « religieuses, politiques ou syndicales », p. 216) qui se manifestent, il ne convainc guère.
Penser avec Albert Hirschman ( Défection et prise de parole , Fayard, 1996) lui aurait permis de distinguer ce qui dans l'attitude de sa population relève de l' exit (la sortie du monde communard) et de la voice (la prise de parole militante), une attitude pouvant d'ailleurs succéder à l'autre. Si le pèlerinage qu'il propose se révèle en effet largement désenchanteur (la réalité elle-même y contribuant largement puisque ces expériences communautaires ont conduits à 95% d'abandon), Lacroix n'en abandonne pas pour autant sa sympathie pour le sujet qu'il traite. Mais on regrettera que l'auteur n'ait pas profité de cette réédition pour actualiser la bibliographie, si ce n'est sous forme, certes plaisante mais insuffisante, de piques adressées à quelques auteurs au passage.
G.U.
Jean-Michel LETERIER, (G)rêves de femmes .68 , Paris, Le point sur les I, 2008, 140 p. mai 2008*
Evidemment l'angle choisi est des plus originaux. Aborder mai 68 sous l'angle de la place des femmes est inédit (tout au moins à nôtre connaissance). De ce point de vue, ce livre est le bienvenu dans le concert des publications pour le 40 e anniversaire. Une fois l'idée exposée, la lecture se révèle moins passionnante. En effet, l'auteur choisit de présenter en quelques pages rapides un choix de témoignages, de documents, d'interviews, d'extraits d'ouvrages sur la manière dont certaines femmes ont vécu ou participé au mouvement de 1968. On a ainsi droit à un extrait d'un roman de Simone de Beauvoir, ou de Françoise Sagan (qui « participe » à Mai depuis le premier étage de la boîte de nuit chez Régine, en sirotant un whisky) ou encore l'extrait d'une interview de Colette Besson, championne olympique du 400 mètres aux JO de Mexico. Cette dernière raconte ainsi comment la grève du centre d'entraînement l'a contrainte à dormir sous la tente. Et que dire du dernier texte, celui présentant Anne Chopinet, qui fut une des premières femmes à intégrer l'école Polytechnique en 1972, puis fut conseillère de Jacques Chirac, mais dont le rapport au (G)rêves de mai 68 est totalement absent. Restent quelques beaux textes, ainsi les chansons d'Hélène Martin (dont, au passage, les références ne sont pas fournies) ou une série de reproduction d'affiches connues et moins connues, mais qui laissent quand même le lecteur sur sa faim. Bien sûr, certains témoignages sont directement en lien avec les pratiques subversives de mai, ainsi les paroles de Suzanne Zedet, gréviste à la Yéma, entreprise d'horlogerie de Besançon, qui se transforme dans et par la grève, mais le beau projet initial a tendance à s'épuiser dans l'éclectisme du propos, sympathique au demeurant.
G.U.
Virginie LINHART, Le jour où mon père s'est tu , Paris, Seuil, 2008, 175 p., 16 €. mai 2008*
Rares sont les enfants des soixante-huitards à avoir pris la parole. Ceci rend le livre de V. Linhart précieux et douloureux, tellement le sort de son père Robert est tragique. C'est le sens du titre, Robert ayant été littéralement brisé par cet épisode, incapable d'en parler des années durant, faisant une tentative de suicide, puis cédant brièvement à la logorrhée verbale à l'issue d'une opération, avant d'être de nouveau - définitivement ?- muré dans le silence par le traitement psychiatrique.
Virginie a voulu confronter son histoire à celles d'autres enfants de soixante-huitards célèbres. Elle a donc vu, parmi d'autres, Samuel Castro, François et Pierre Geismar, Florence et Nathalie Krivine, Matthias Weber, Eve Miller (fille de Judith et petite-fille de Jacques Lacan), Mao (sic) Péninou, Thomas, un banquier, dont elle dit seulement qu'il est le fils d'un économiste renommé de la LCR ayant démissionné en 1978…Pierre Salama ou Jacques Valier ? On a parfois l'impression de lire la suite de Génération , c'est la principale limite du livre, l'auteure s'étant contentée d'enquêter sur les enfants des parisiens, anciens de l'UEC.
Mais ceci nous vaut malgré tout des témoignages passionnants. « Nous, les enfants, passions après la politique », c'est l'antienne qu'ils reprennent tous. Nathalie Krivine dit de son père Alain « qu'il était incapable de refuser un meeting au fin fond de la Creuse ou une réunion le dimanche » et Lamiel Barret-Kriegel a le sentiment que ses parents étaient plus intéressés par la compréhension du monde que par ce qui se passait chez eux. D'autres n'ont pas supporté l'exhibitionnisme de leurs parents (« Ils étaient tout le temps à poil », Lamiel) ou leur sexualité débridée (René Lévy, le fils de Benny Lévy, aujourd'hui plutôt juif orthodoxe) ! D'autres encore ont été véritablement traumatisées par l'engagement féministe…effrayant, disent-elles, de leur mère : « Gamine, je me rappelle rentrer de l'école et retrouver ma mère au milieu de 10 nanas complètement hystériques qui parlaient de la recherche du clitoris, du point G… » (p.117). Certains n'ont pas supporté les exigences scolaires de leurs parents et en même temps leurs contradictions : « Revenir avec une mauvaise note risquait de déclencher une guerre civile ; nos parents voulaient mettre à bas l'ordre bourgeois, mais ils ne plaisantaient pas avec l'école de la République » (Juliette Sénik). A propos de son père Jacques, un moment établi à Renault-Billancourt – les ouvriers l'avaient surnommé « le président » ! -, Gilles Theureau explique qu'il s'est senti écrasé par ses connaissances et son exigence : « ce que je garde de cette période, c'est la rigueur morale et intellectuelle qui présidait à l'établissement ».
Plusieurs, enfants de Juifs, pensent réellement que leurs parents se sentaient profondément coupables d'être vivants (d'avoir survécu à l'holocauste) et avaient vraiment « une immense difficulté à jouir de cette chance-là » (p.96). Heureusement malgré tout, certains – et c'est en particulier le cas d'Henri Weber – se sont révélés aptes au bonheur. Matthias, son fils né en 1981, ne ménage pas les éloges à son père, époux de Fabienne Servan-Schreiber. Il rappelle les fêtes qu'Henri sait organiser (curieusement Matthias est gérant d'une société d'effets spéciaux audiovisuels) et justifie l'évolution politique de son père : « Quand on comprend qu'on ne peut pas révolutionner le monde, on le réforme ! ». Le vécu de Thomas Piketty, aujourd'hui directeur d'études à l'EHESS, économise réputé du PS, est très différent de celui de Matthias. Enfant de militants de LO qui plaquent tout – LO et la région parisienne – pour aller élever des chèvres dans l'Aude, il connut la précarité. Et secrètement, quand son père lui faisait remarquer que les propriétaires de belles voitures n'avaient pas de belles idées dans la tête, il pensait, lui, que « les voitures étaient drôlement belles ! ».
Même s'ils n'ont pas tous de la rancœur vis-à-vis de l'engagement politique total de leurs parents, peu ont fait de la politique une fois devenus adultes. C'est cependant le cas de Mao Péninou, aujourd'hui adjoint au maire de Paris (XIXe arrondissement), proche de