- Association française pour l'histoire de la justice, La Justice en Algérie (1830-1962), Paris, La Documentation française, 2005, 366 p.

- Nicolas BANCEL, Pascal BLANCHARD, Gilles BOETSCH, Eric DEROO, Sandrine LEMAIRE, Dir., Zoos humains. Au temps des exhibitions humaines , Paris, La Découverte/Poche, 2004, 486 p., bibliographie pp.435-469, 13,50 €

- Romain BERTRAND, Mémoires d'empire. La controverse autour du « fait colonial », Clamecy, Editions du Croquant « Savoir / Agir », août 2006, 220 p., 18,50 euros

- Blanchard Pascal, Bancel Nicolas, Lemaire Sandrine, La fracture coloniale. La société française au prisme de l'héritage colonial, Paris, La Découverte/Poche, 2006, 315 p., 12 €

- Henri CARTIER, Comment la France « civilise » ses colonies , Paris, Les nuits rouges, 2006.

- Clotilde CHAUVIN, Louise Michel en Algérie. La tournée des conférences de Louise Michel et Ernest Girault en Algérie (octobre - décembre 1804) , Paris, Les éditions libertaires, 2007, 160 pages, 15 €

- Collectif, Scalp, 1984-1992. Aux origines du mouvement antifasciste radical. Comme un indien métropolitain, Paris, Editions No Pasaran, 2005.

- Alain DEWERPE, Charonne, 8 février 1962, anthropologie historique d’un massacre d’Etat, Paris, Gallimard, Folio-histoire, 2006.

- Ernest GIRAULT, Une colonie d'enfer , Toulouse, Les éditions Libertaires, 2007, 15 €

- Stuart HALL, Identités et cultures. Politiques des Cultural Studies , Paris, Amsterdam, 2007, 327 pages, 22 euros

- Neil LAZARUS (dir.), Penser le postcolonial. Une introduction critique, Paris, Amsterdam, 2006, 445 pages, 23 €

- LUTTE OUVRIERE, La Réunion. Histoire d'une île et de ses travailleurs , Ed. LO, 2007, 117 p., 6 €

- Olivier PETRE-GRENOUILLEAU, Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, Paris, NRF, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 2004, 468 p.

- RAHRARIMANANA, Madagascar 1947 , La Roque-d'Anthéron, Vents d'ailleurs, 2007, 62 p

- Marie-Joëlle RUPP, Serge Michel. Un libertaire dans la décolonisation , Paris, Ibis Press, collection « Témoin et Acteur », 2007, 162 pages, 16 €

- Eric SAVARESE, Algérie, la guerre des mémoires , Courty, Non lieu, 2007, 18 euros

- Pierre TEVANIAN, La République du mépris. Les métamorphoses du racisme dans la France des années Sarkozy, Paris, La Découverte « Sur le vif », 2007, 118 pages, 10 euros

 

 

 

 

 

Association française pour l'histoire de la justice, La Justice en Algérie (1830-1962), Paris, La Documentation française, 2005, 366 p. novembre 2006*

Cet ouvrage recueille les interventions faites lors d'un Colloque réalisé les 22-23 octobre 2002 à la Bibliothèque nationale de France (BNF) à Paris.

Plusieurs contributions reviennent sur l'application du droit français en système colonial. Ainsi Diane Sambron montre l'évolution du statut de la femme musulmane à l'époque coloniale (p.123-142). En obligeant les populations à déclarer les mariages à l'Etat-civil, les juristes français tentent d'encadrer la formation des mariages ou leur dissolution, de façon à protéger la femme de la répudiation arbitraire. De même, l'âge du mariage de la jeune fille est fixé à 15 ans en 1930, de façon à empêcher le mariage forcé ou les mariages de filles impubères. Ce combat, intensifié pendant le guerre d'Algérie, afin de convaincre les intéressées de la supériorité du cadre français, fut difficile, car la défense de la tradition apparaissait comme une forme de résistance au colonialisme. Cependant, à l'indépendance on conserva un certain nombre d'acquis en matière de dissolution du mariage notamment.

Patrick Weil (p.95-109) montre comment les Musulmans, bien que Français, n'ont ni droits civils, ni droits politiques dans l'Algérie coloniale. Ce sont des sujets, soumis au Code de l'indigénat, alors que les Juifs (par le décret Crémieux en 1870), puis les enfants des colons étrangers (loi de 1889) sont devenus des citoyens français, pleinement. Durant la longue période de la colonisation (1830-1962), ce sont moins de 10.000 musulmans qui obtiennent la nationalité française complète. La République accueillit avec peu d'empressement les demandes de naturalisation, même quand les candidats acceptaient de renoncer à leur statut personnel.

Dans la section III, « la Justice à l'épreuve des guerres », un texte très intéressant de Tramor Quemeneur : « Les soldats du refus. La détention, la campagne de soutien et la répression des soldats communistes refusant de participer à la guerre d'Algérie » (p.189-201) permet de revenir sur le difficile positionnement du PC par rapport à la guerre d'Algérie. Alors que plusieurs de ses militants - le plus célèbre est le jardinier marseillais Alban Liechti - refusent de porter les armes, le PC ne désire pas amener ses militants à désobéir massivement à la guerre d'Algérie. De juillet 1956 à fin 1958, ce sont au total 40 militants qui eurent cette attitude, écopant de lourds mois de prison. A partir de 1959, M. Thorez précise que les militants communistes ne doivent pas refuser de participer à la guerre d'Algérie : le militant doit travailler là où il est placé et poursuivre la lutte contre la guerre réactionnaire dans l'armée. L'auteur de l'article cite une thèse de l'université Aix-Marseille : Les Communistes français en Guerre d'Algérie, soutenue par Sandrine Ségui en 1994.

Enfin l'ouvrage se clôt par deux contributions d'historiennes qui ont réalisé des thèses marquantes (Raphaëlle Branche, La torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie, Gallimard, 2001 et Sylvie Thénault, Une drôle de Justice : les magistrats dans la guerre d'Algérie, La Découverte, 2001). Elles étudient des points précis, la Commission de sauvegarde des droits et libertés individuels créée par l'Etat français, incapable de freiner les violations de droits de l'homme par les forces de l'ordre (R. Branche), le Tribunal de l'ordre public (mars-juin 1962) chargé de lutter contre l'OAS (S. Thénault).

Jean-Paul Salles

 

Nicolas BANCEL, Pascal BLANCHARD, Gilles BOETSCH, Eric DEROO, Sandrine LEMAIRE, Dir., Zoos humains. Au temps des exhibitions humaines , Paris, La Découverte/Poche, 2004, 486 p., bibliographie pp.435-469, 13,50 €. novembre 2007*

Le très grand nombre de contributeurs (47) et leur variété (aux chercheurs français, historiens et anthropologues, s'ajoutent une douzaine d'Américains et une dizaine d'Européens) explique sans doute la qualité et le grand intérêt de l'ouvrage. Ce chantier historiographique avait été ouvert par un article collectif (Le Monde diplomatique, août 2000, consultable sur www.monde-diplomatique.fr ,) et par le colloque de Marseille (juin 2001), « Mémoire coloniale. Zoos humains ». Toutes ces entreprises permettent à la France de rattraper son retard dans le domaine des « post colonial studies », beaucoup plus avancées dans le monde anglo-saxon. Elles permettent surtout de mieux comprendre la suffisance de « l'homme blanc », son sentiment de supériorité par rapport aux descendants des indigènes, le racisme, pour tout dire, de bien de nos contemporains.

On imagine mal aujourd'hui le nombre des exhibitions des « indigènes » et la variété des lieux où étaient reconstitués des « villages nègres » ou donnés des spectacles ethniques, entre les années 1850-60 et 1930. Expositions universelles et coloniales, jardins zoologiques, mais également entrepreneurs privés – comme le célèbre allemand Hagenbeck – proposent inlassablement de tels spectacles, et ceci jusque dans les plus petites villes et également dans des pays peu directement concernés par l'aventure coloniale, comme la Suisse. Par exemple en 1897 à Tervuren (Bruxelles), 260 congolais sont parqués dans des villages reconstitués, ils miment les gestes de leur vie quotidienne, l'été pourri entraînant la mort de plusieurs d'entre eux. Il n'est pas rare en effet que des indigènes brutalement transférés sous d'autres cieux, mal vêtus et mal nourris, décèdent : à Zurich en 1884, à Paris en 1892… En 1889, lors de l'Exposition universelle de Paris, on présente des Selk'nam de la Terre de Feu comme des cannibales auxquels on lance de la viande de cheval crue. Un jeune originaire du Congo belge, Ota Bengui, sera exhibé à l'Exposition de Saint-Louis (Etats-Unis) en 1904, puis dans le Bronx, dans une cage avec un arc et des flèches, des singes, un cacatoès, un orang-outang…convertis en camarades de cellule. Libéré, il se suicide peu après.

Ces exhibitions contribuaient à diffuser dans le public cette vision de l'indigène comme un être fruste, mal dégrossi, encore proche de l'animalité. Oui, le sauvage existe ! Il s'agit de le « civiliser ». Ainsi sont justifiées les entreprises coloniales. Car à côté de la « sauvagerie », on montrait la « civilisation ». L'exposition nationale de 1896 à Genève accueille un village nègre mais en opposition avec le village suisse, le noir colonisé étant le parfait contraire du Suisse industrieux et moderne. Dans les Expositions universelles, « la juxtaposition des pavillons modernes des sections européennes, où étaient exposées automobiles et machines, avec les huttes et les tentes de boue et de paille des villages exotiques, faisait ressortir la différence entre la culture matérielle des Français et celle de leurs sujets » (Dana S. Hale, p.318). En exhibant ainsi l'Autre, en infériorisant systématiquement des groupes humains, on creuse un fossé entre « eux » et « nous », confortant l'Occident dans son rôle de « guide du monde », de « civilisation supérieure ». « Animaliser les conquis » ne permet-il pas de justifier la brutalité des conquérants ?

Dans l'entre-deux-guerres, les expositions mettent davantage en scène la lente mais possible évolution du sauvage vers la civilisation. La distance entre « eux » et « nous » continue d'être montrée, mais aussi l'énorme travail accompli pour tenter de les civiliser. L'indigène est désormais plus souvent montré sous sa forme servile, il a quitté ses aspects les plus sauvages pour revêtir les atours du tirailleur, de l'artisan ou du travailleur au service de la plus grande France (Sandrine Lemaire, p.275-283). Bien rares ont été les voix qui sont allées à contre courant. Seuls ou presque les Surréalistes dénoncent, lors de l'Exposition coloniale de 1931, la volonté de «donner aux citoyens de la métropole la conscience de propriétaires qu'il leur faudra acquérir pour entendre sans broncher l'écho des fusillades lointaines ».

Le problème qui se pose à nous aujourd'hui est que ce modèle imaginaire perdure. Il n'est pas encore déconstruit. Notre regard sur l'Autre, sur la différence, est durablement conditionné par ce passé/passif. Inconsciemment, pour expliciter le monde qui nous entoure, ne sommes-nous pas amenés à fabriquer du zoo humain, se demande Pascal Blanchard dans la conclusion (p.417 et sq.) ?

Salles Jean-Paul.

 

Romain BERTRAND, Mémoires d'empire. La controverse autour du « fait colonial », Clamecy, Editions du Croquant « Savoir / Agir », août 2006, 220 p., 18,50 euros. décembre 2006*

Pour l'association Raison d'agir (1), Romain Bertrand revient sur la controverse autour du fait colonial. Bâtie par de nombreuses références à Michel Foucault ( L'ordre du discours notamment), son analyse tranche sur l'ordinaire des commentaires de la polémique autour du fait colonial nouée en 2005 à partir, notamment, de l'article 4 de la loi du 23 février. Récusant l'exceptionnalité de cette controverse, souvent expliquée par l'argument simplificateur du dérapage individuel ( une connerie , dixit Jacques Chirac) et / ou du dysfonctionnement législatif, Romain Bertrand inscrit celle-ci dans la routine du jeu politique démocratique contemporain (p. 207). «  Derrière le rideau, il n'y a rien à voir  », avertit Gilles Deleuze en exergue du volume. L'efficace de l'analyse est là.

Brossant une archéologie des mises en débats du fait colonial, la démonstration s'attache d'abord à la genèse de la loi du 23 février 2005. Sa préhistoire tient à l'invention de politiques publiques de mémoires assorties notamment de la repentance face à la guerre d'Algérie. Dans ce contexte, l'article 4 procède du lobbying d'associations affines à la cause des rapatriés, militant pour la réhabilitation officielle des condamnés de l'OAS. L'arc méditerranéen français constitue le socle territorial de ce travail mémoriel (2). Des députés de la majorité, novices à l'Assemblée nationale puisque élus en 2002, mais ancrés dans cet espace par des mandats locaux pérennes, portent ces revendications au plan national par l'article 4. Si celui-ci ressort à un cavalier législatif, le précédent de 2003 initié par Philippe Douste-Blazy signifie la récurrence de cette tentation. Dans l'arène de l'Assemblée nationale, l'article 4 est le fait de challengers . Ces députés adaptent des compétences forgées dans le travail politique au niveau local à l'espace national ; ils entrent ainsi nationalement en politique, modifiant les frontières du territoire du «  dicible politique  » (p. 84). L'article 4 résulte alors des reconfigurations en cours au sein de l'UMP. Il paraît également l'effet, à la faveur des débats portant sur son abrogation (novembre 2005), de l'appréciation par la représentation nationale des émeutes contemporaines. Rapidement, les débats glissent d'une discussion portant sur la violence coloniale et les deux temps de la colonisation, à l'établissement d'un lien de causalité directe entre la condition d'immigré et le passé colonial. Reconnaître les torts passés ( se repentir ) absout alors d'une lecture politique des émeutes. La controverse sur le fait colonial semble ainsi occulter toute portée d'un questionnement social et / ou politique sur cet embrasement ; «  les gestes d'insoumission à l'égard de l'Etat sont en effet rabattus sur une sensibilité mémorielle, et ce faisant dépolitisés  » (p. 115). Il y a là une lecture postcoloniale des émeutes. Le débat sur le fait colonial vaut alors palimpseste. Il déplace son enjeu initial sur le terrain du fait républicain par l'immédiateté de l'équivalence colonisés / immigrés. Dans cette nouvelle configuration, la discussion sur l'enseignement du fait colonial se comprend surtout dans l'orbite de l'acculturation républicaine (topique de l'intégration). Il sera donc question de pédagogie à mettre en œuvre, de valeurs républicaines. La prise en compte des collectifs mémoriels dans l'ordre de la plainte, de la revendication, et des luttes pour la reconnaissance, participe alors de l'équation colonisés / immigrés, décentrant la question sociale vers l'équivoque des ressentiments mémoriels. La force médiatique des Indigènes de la République , à l'appel consacré après-coup par la polémique autour de l'article 4, l'illustre. La controverse autour du « fait colonial » procède ainsi de mécanismes démocratiques routiniers . A suivre Romain Bertrand, cette routinisation n'est pas seulement la somme singulière du jeu politique dans ses multiples configurations. Les médias formatent d'autant plus le débat parlementaire qu'ils se sont eux-mêmes inscrits dans la sphère intellectuelle par les logiques éditoriales. La fracture coloniale excipée par l'équation colonisation / immigration est le titre d'un ouvrage collectif rassemblant des historiens et des sociologues militants ; il propose une grille de lecture postcoloniale du fait républicain (3) qualifiée «  de vade-mecum historiographique – qui a pour lui la force de l'évidence simple qu'il cherche à construire  » (p. 130). Dans le même esprit, l'auteur souligne le capital universitaire des initiateurs de l'Appel des Indigènes de la République qui dépossèdent de leur parole ceux mêmes qu'ils affirment représenter. Les mobilisations autour du fait colonial, leur publicité, sont ainsi également construites par le champ académique. Les trop courtes pages réservées à cet aspect ne font qu'esquisser en creux une logique de la compétition universitaire et historiographique tangentielle à la sphère militante (4).

En somme, les Mémoires d'empire questionnées ici par Romain Bertrand procèdent d'une machine de guerre (Deleuze) contre la question sociale. Contre le désordre social signifié par la question des banlieues et la crise du politique, elles sont l'outil d'un retour à l'ordre au prix d'une politique de la repentance, au prix du simulacre d'une guerre des mémoires qui confesse, plus qu'elle n'assume, ce que la société française ne veut ni voir, ni reconnaître. Tout est là dans la controverse autour du fait colonial, rien pourtant n'est reconnu comme tel. Derrière le rideau, il n'y a rien à voir.

Vincent Chambarlhac.

(1) Le catalogue de la collection Savoir / Agir mérite le détour, cf. www.atheles.org/editionsducroquant .

(2) Sur ce point, cf. Jean-Philippe Ould Aoudia, La bataille de Marignane , Paris, Tirésias, 2006. Chroniqué sur http://www.dissidences.net/parutions.htm .

(3) Pascal Blanchard et alii, La fracture coloniale , Paris, La Découverte « Cahiers libres », 2005.

(4) Sur ce point, outre les débats sur l'Appel des Indigènes de la République dans la LCR et ses mouvances (ainsi de Motivés toulousains), cf. l'écho du postcolonialisme dans les revues de la gauche radicale : Contrepoints , Les Cahiers d'Histoire (Espace Marx), Multitude

 

Blanchard Pascal, Bancel Nicolas, Lemaire Sandrine, La fracture coloniale. La société française au prisme de l'héritage colonial, Paris, La Découverte/Poche, 2006, 315 p., 12 €. novembre 2007*

Déjà à l'origine de « Zoos humains », les co-directeurs de cet ouvrage ont su rassembler plus de 20 historiens et sociologues pour sonder la profondeur de la fracture française – plutôt une des fractures françaises - et proposer une issue. L'idée de ce livre est née d'une grande enquête menée à Toulouse en 2003 sur les mémoires coloniales et l'immigration. Le « modèle français » d'intégration des immigrés est gouverné par l'idéologie de l'Unique. Toute différence, toute altérité, sont perçues comme menaçantes. De plus, beaucoup pensent que la construction de la nation française est achevée depuis longtemps. Donc les nouveaux arrivants sont sommés de s'intégrer, de « couvrir d'un voile opaque ce dont ils sont porteurs » (Achille Mbembe, Université de Johannesburg). L'universalisme à la française est hostile à la différence, et par extension, à la figure d'Autrui. En effet l'universel s'incarne dans des figures historiques représentant le groupe dominant : « le neutre est un homme blanc des classes moyennes et supérieures » (Bancel, Strasbourg II, Blanchard, CNRS). L'invention de l'indigène est ancienne, elle remonte au Code de l'Indigénat (1874) et aujourd'hui perdure ce regard stéréotypé sur l'autre.

Cette situation est due en partie, selon Sandrine Lemaire, au déficit des études sur les périodes coloniale et postcoloniale. Or de nombreux processus contemporains, brûlants, ne peuvent se comprendre sans la profondeur du champ historique. Apporter des connaissances permettrait de réduire les replis identitaires, d'aider à la pacification des mémoires multiples et contradictoires. Ce n'est pas évidemment une loi comme celle du 23 février 2005 – abrogée 11 mois plus tard – qui vantait le caractère positif de la colonisation française qui pouvait contribuer à réduire la fracture coloniale. Mais de là à radicaliser un contre-discours, comme l'ont fait les Indigènes de la République (apparus en 2005), pour qui la France reste un Etat colonial, continue à appliquer des schémas coloniaux aux populations issues de l'ex-Empire, c'est une voie que les co-directeurs de ce livre refusent de suivre. Ils seraient plutôt pour « passer de l'un au multiple » (p.29), ce qui permettrait de relativiser ce qui est encore ressassé en permanence, à savoir le « génie français », « la mission universelle de la France ». « Faire de la différence un élément, non de délitement, mais de construction du national », tel devrait être le but. Assumer cette « multiplicité dispersante » chère à Edouard Glissant.

Mais jusqu'où va-t-on dans l'acceptation des différences ? Jusqu'à accepter une certaine visibilité de l'islam dans l'espace public – tolérer le voile – comme semble le suggérer Michel Wieviorka (EHESS). Par contre il semble impossible d'accepter l'excision sous prétexte de respecter les différences ! Mais les contributeurs à cet ouvrage refusent à juste titre les mots d'ordre tranchants hérités du passé : la civilisation ou la barbarie. Nacira Guérif (Paris XIII) s'interroge : « La Beurette doit-elle faire la démonstration de son émancipation en affichant son mépris pour la virginité et en dénonçant les hommes qui s'aviseraient de l'opprimer, la marier de force, la violer ou la faire exciser ? ».

Un livre dense, passionnant sur un problème qui n'est pas prêt d'être résolu, car en même temps que les descendants des colonisés sont sommés de s'intégrer, la société ne leur fournit pas les moyens de se construire. Ils doivent tricher sur le CV, tricher au téléphone pour décrocher un emploi ou obtenir une location d'appartement. D'où les replis identitaires qui en tentent beaucoup.

Salles Jean-Paul

 

Henri CARTIER, Comment la France « civilise » ses colonies , Paris, Les nuits rouges, 2006. janvier 2007*

Il faut saluer à sa juste mesure l'effort constant des Nuits rouges pour faire connaître la question du colonialisme français. Depuis plusieurs années maintenant, une série de ré-édition de livres parus dans la première moitié du XX e siècle a permis au public de lire des ouvrages informés sur ce thème. Rappelons notamment ceux de Paul Vigné d'Octon, La sueur du burnous , celui du militant anticolonialiste Félicien Challaye, Un livre noir du colonialisme. Souvenirs sur la colonisation , Le crime du Congo belge , un recueil de textes de différents auteurs, dont A. Conan Doyle, l'auteur de Sherlock Holmes, dont la lecture est hautement recommandable.

Intelligemment préfacé par Jean Pierre Aubert qui contextualise bien ces publications, ce livre consiste en une réédition de deux brochures parues au début des années 30. La première, qui donne le titre à l'ouvrage, est une épaisse brochure du PC-SFIC. Il s'agit d'une réponse, fort documentée, à l'épisode connu notamment par le roman de Didier Daeninckx, Cannibale , de l'exposition coloniale internationale qui avait vu l'exhibition de kanaques comme des animaux pour illustrer les vertus de la colonisation (sur cet aspect, voir également le travail d'historien de Blanchard et alii, Zoos humains , La Découverte, 2002). Agrémentée de photos, reproduites à l'identique, cette brochure dénonce avec de multiples exemples à l'appui les divers visages du colonialisme français, aussi bien en Afrique qu'en Asie. Travail forcé, asservissement économique, extension de la famine, vol des terres, spoliations diverses et variées, limitation de l'accès à l'enseignement, etc… sont autant de visages de la civilisation française à l'égard des populations indigènes.

Le second document est une brochure du secrétariat colonial de la CGTU, la centrale syndicale affiliée au PC. Elle porte sur un aspect méconnu, le Code de l'indigénat, qui réglait le sort des Algériens. Sont détaillées les mesures d'exception qui visent les populations locales, en particulier dans le rapport à la terre. Sont ainsi exposés les « techniques » permettant aux colons d'exploiter les feux de forêt pour se les accaparer ou accabler les Arabes d'impôts. Si la colonisation est désormais un fait révolu, les pratiques impérialistes lui ont succédé, rappelle J.-P. Aubert dans sa présentation, et le sort des populations, désormais factuellement libres, ne s'est guère amélioré.

Présenter à un public contemporain ces documents, ce n'est pas seulement faire œuvre de connaissance historique, c'est également participer aux luttes pour en finir avec le système qui engendre dépendance et misère au sud.

G.U.

 

Clotilde CHAUVIN, Louise Michel en Algérie. La tournée des conférences de Louise Michel et Ernest Girault en Algérie (octobre - décembre 1804) , Paris, Les éditions libertaires, 2007, 160 pages, 15 €. novembre 2007*

Cette étude inédite nous propose un éclairage fort intéressant sur une des dernières actions militantes menées par Louise Michel au soir de sa vie, une série de conférences qu'elle alla donner dans l'extrême ouest de la colonie algérienne, un épisode sur lequel il n'existait pas, jusqu'à présent, de récit détaillé. Ne cachant pas ses opinions, Clotilde Chauvin revendique clairement le caractère militant de son approche historique, avec une introduction qui trace plusieurs parallèles entre la situation du début du XXe siècle et l'actualité plus récente. On savait déjà tout l'intérêt que le mouvement libertaire avait porté à l'Algérie française, de Robert Louzon à Daniel Guérin, mais ce qu'on découvre ici, c'est un échantillon des réactions suscitées au sein même de la colonie par la tournée de deux anarchistes, tableau très vivant, coupe instantanée d'une réalité, avec quelques anecdotes, et qui permet de rappeler quelques idées force du discours libertaire de l'époque : l'antimilitarisme, en particulier, mais également une vision alternative de la colonisation, qui n'est pas vraiment condamnée en tant que telle par Ernest Girault. Clotilde Chauvin en profite également pour rappeler l'insurrection qui a eu lieu en Kabylie la même année que la Commune de Paris, et dont les leaders furent également déportés en Nouvelle Calédonie. On découvre également une Louise Michel qui, après la fin des conférences, demeure trois semaines chez son amie Mathilde Verlaine, chez qui elle rédigera ses fameux Mémoires… Certes, Clotilde Chauvin n'a mis à profit qu'une partie des sources utilisables - dont le propre témoignage de Girault, également réédité par les éditions libertaires (voir la note de lecture sur ce site) - laissant en particulier de côté les éventuels documents existant en Algérie même, mais son livre se révèle fort intéressant, et possède en outre un très beau cahier iconographique. Regrettons seulement quelques redites tout au long du livre…

Jean-Guillaume Lanuque

 

Collectif, Scalp, 1984-1992. Aux origines du mouvement antifasciste radical. Comme un indien métropolitain, Paris, Editions No Pasaran, 2005.

Le lecteur sera tout d’abord impressionné par la multiplicité des illustrations, ainsi que par l’ampleur de la documentation ici rassemblée sous une couverture particulièrement tonique. Scalp, pour ceux qui l’ignorent encore, signifie Section Carrément Anti-Le Pen (mais le sigle s’est décliné en d’autres sens, ainsi que l’ouvrage le révèle). A l’encontre de formes antifascistes plus traditionnelles (Ras le Front est assez fortement critiquées dans l’ouvrage), le Scalp a mis l’accent sur la résistance physique au Front national. A partir de la ville de Toulouse et des milieux libertaires, le Scalp s’est étendu sur une bonne partie du territoire. C’est l’enjeu précisément de la première partie de l’ouvrage de rappeler les conditions de naissance des Scalp à partir de l’année 1984. Ces pages se lisent comme une suite ininterrompue de manifestations et d’affrontements plus ou moins réussis contre le FN. Le Scalp a tenté de s’organiser au niveau européen, dans un réseau de groupes antifascistes. Loin d’un récit lisse et policé, les promoteurs de l’ouvrage font preuve d’un sens affirmé de l’auto-critique, offrant à lire des documents assez sévères sur les pratiques (et leurs impasses) mises en œuvre : activisme débridé, tendance au machisme, limites culturelles et sociologiques de l’antifascisme qu’ils développent. On peut d’ailleurs s’interroger, parfois, à lire les contributions, sur la nature même de l’antifascisme ainsi promu. De ce point de vue, l’interview des Red Warriors laisse planer quelques doutes sur la dimension politique des affrontements avec le FN. La « baston » revendiquée ressemble à s’y méprendre à des bagarres, sans contenu politique manifeste, entre bandes de jeunes, comme on a pu en connaître à la fin des années 50 avec le phénomène des blousons noirs. La seconde partie est axée sur la scène alternative, seule réussite manifeste, autour du phénomène des Béruriers Noirs et, plus largement, du rock alternatif. Les interviews d’acteurs sont une source de premier intérêt pour comprendre la logique d’émergence (et d’aussi rapide décrue) d’une contre-culture. Enfin, la troisième partie est centrée sur les thèmes du Scalp (antifascisme, luttes de l’immigration et enfin répression policière). De très roboratives annexes permettent de prolonger cette lecture tout à fait stimulante. On regrettera le ton excessivement polémique contre les autres organisations antifascistes, en particulier le réseau « concurrent » de Ras le Front, qui a pourtant le mérite de poursuivre son action, certes de moindre ampleur aujourd’hui, mais pratiquement seule sur ce terrain.

Georges Ubbiali

 

Alain DEWERPE, Charonne, 8 février 1962, anthropologie historique d’un massacre d’Etat, Paris, Gallimard, Folio-histoire, 2006.

Voici un livre consacré à un événement longtemps minimisé par les historiens, mais constamment rappelé, voire commémoré, par les organisations du mouvement ouvrier. La manifestation du 8 février 1962, convoquée par l’UD-CGT, l’URP-CFDT, le PCF et le PSU pour protester contre une série d’attentats perpétrés par l’OAS, mais interdite par les pouvoirs publics, fut sauvagement réprimée, notamment par la police municipale, aux alentours de la station de métro Charonne. Le bilan fut très lourd : 9 morts et de nombreux blessés. Cet ouvrage, avec ses 669 pages de texte, complétées par un peu plus de 200 pages de notes et par un index des noms propres, constitue une véritable somme.
A.Dewerpe donne une vision exhaustive du 8 février, un peu à la manière des livres de la collection « Les grandes journées qui ont fait la France », réédités chez Gallimard. L’aval, le moment et l’amont ont été explorés avec soin. Cet événement était globalement connu, à quelques détails près cependant: ainsi, les grilles de la station de métro étaient ouvertes ; elles ne peuvent donc être considérées comme la cause du bilan tragique. De même, pour l’auteur cette tuerie ne résulte pas de débordements individuels de la part des forces de l’ordre. Il montre très clairement que ni leur organisation, ni leur « culture » ne permettaient l’improvisation. On doit écarter également les provocations émanant de l’OAS. En fait, il s’est agi d’un massacre d’Etat. Les responsabilités sont en effet à rechercher au plus haut niveau.
Pour comprendre cet événement l’auteur met à contribution l’ensemble des sciences sociales : géographie, sociologie, anthropologie, lexicologie et bien entendu l’histoire. Donnons quelques exemples. Ainsi, il étudie la doctrine opérationnelle des forces de l’ordre en cas de manifestation interdite, mais aussi le fonctionnement de l’Etat gaulliste et la place de la violence d’Etat dans une démocratie. De même les espaces et les pratiques manifestantes sont revisités, à la lumière des travaux de Danièle Tartakowsky (1998). La construction d’une mémoire articulée, notamment autour des lieux, fait l’objet d’une attention en dernière partie, dans la lignée des Lieux de Mémoire chers à Pierre Nora.
Le fait qu’A. Dewerpe, universitaire confirmé, soit le fils d’une des victimes du 8 février, Fanny Dewerpe, ne nuit pas au travail de l’historien. Certes, la douleur, la colère de l’auteur sont palpables quand il évoque les heures épouvantables passées dans la station de métro ou quand il parle de la responsabilité de la police et du pouvoir (cf. les pages consacrées aux « bidules », matraques utilisées par les policiers). Cette émotion transparaît aussi quand il tente d’établir le traitement judiciaire du massacre. Et en effet, la totale impunité dont ont bénéficié les responsables laisse perplexe le citoyen comme le chercheur. Mais la double qualité de l’auteur ne nuit en rien, au contraire, au sérieux de l’entreprise.
Finalement les critiques ne peuvent porter que sur des points de détail. Ainsi, si une analyse des manuels scolaires est menée à bien, le traitement de l’événement par les enseignants n’est pas abordé. Au total une contribution précieuse pour notre connaissance de ce passé brûlant.

Stéphane Paquelin.

 

Ernest GIRAULT, Une colonie d'enfer , Toulouse, Les éditions Libertaires, 2007, 15 €. novembre 2007*

Propagander reste le maître mot de la gauche au début du XX e siècle, tant pour les socialistes que pour les syndicalistes, les anarchistes. Ces derniers, tout à la diffusion de l'Idée, furent d'ardents orateurs. Les éditions Libertaires publient ainsi des extraits de la chronique d'Ernest Girault sur une tournée de propagande en Algérie en 1904 aux côtés de Louise Michel. Introduite par la préface de Lucien Descaves, alors proche des milieux libertaires, la chronique d'Ernest Girault dévide le fil d'un voyage algérien ouvert sous les auspices de la mort d'Isabelle Eberhardt. Ce récit de voyage alterne les descriptions et les notations propres au genre (relief, physionomie des habitants…) et des remarques plus directement ancrées dans le vif d'une activité militante. Là réside le sel de l'ouvrage tant les autres considérations procèdent de clichés propres à l'époque, étrangers à l'anarchisme. L'itinéraire algérien d'Ernest Girault se pave de rencontre avec les instituteurs, cheville essentielle de cette tournée propagandiste. La chronique réitère ainsi des thématiques chères à ce milieu spécifique : la laïcité (la tournée est contemporaine des débats annonciateurs de la loi de 1905) et l'antimilitarisme. Le colonialisme se dénonce par ce biais, comme le capitalisme. Des anecdotes – trop rares - établissent la difficulté des conférences, le danger des débats : tentative d'incendie de l'estrade, menaces physiques, contre-manifestation… La dernière phrase de l'ouvrage résume ces propos, dénonçant la soldatesque de 20 ans dans le sud algérien : «  Il y en a qui râlent et crèvent, pendant que d'autres s'enivrent et jouissent  ».

Pour autant, cette chronique déçoit. Elle croque peu Louise Michel, sinon en de courtes notations, soulignant la fatigue de la septuagénaire et, trop souvent, Ernest Girault se contente de brèves descriptions. Il est là spectateur, et non spectateur engagé, dévidant le fil d'un récit et de pratiques métropolitaines où très peu, sinon rien, de la réalité coloniale n'apparaît véritablement. Comparée au récit algérien de Norbert Truquin, prolétaire et communard ( Mémoires d'un prolétaire , voir compte rendu sur Dissidences .net), l'Algérie d'Ernest Girault paraît seulement le support de considérations métropolitaines. Aussi, au seuil de l'ouvrage, a-t-on lu un récit pittoresque, marqué d'expressions propres au début du siècle et à l'argot militant, plus qu'une chronique propagandiste où affleure l'Idée. L'ouvrage est d'ailleurs mineur dans la biographie d'Ernest Girault. Il est alors d'autres dénonciations plus acérées de l'enfer colonial.

Vincent Chambarlhac

 

Stuart HALL, Identités et cultures. Politiques des Cultural Studies , Paris, Amsterdam, 2007, 327 pages, 22 euros. novembre 2007*

Les éditions Amsterdam poursuivent leur travail de publication d'ouvrages anglo-saxon autour des thématiques postcoloniales, après notamment l'ouvrage de Neil Lazarus ( Penser le postcolonial , 2006 –Cf. Dissidences.net). Identités et cultures paraît dans ce dispositif une pièce de premier ordre. Stuart Hall est l'un des pères des Cultural Studies , fondatrices en particulier des politiques de l'identité. Ce recueil d'articles précise le cheminement d'une pensée des Cultural Studies aux Postcolonial Studies, via des travaux sur les médias, l'idéologie, les représentations. La densité des articles lus en regard des productions françaises –singulièrement les derniers opus du collectif d'auteurs autour de Nicolas Bancel et Pascal Blanchard- montre les limites théoriques de ces dernières.

Stuart Hall fut l'un des fondateurs de la New Left Review , pionnier avec Richard Hoggart des travaux sur la culture populaire dès les années 60 (avant 68), dont il déconstruit ici dans une courte note le sens commun pour mieux établir sa portée politique ( La déconstruction du populaire, article de 1981) : la culture populaire n'est pas la tradition elle est un champ d'affrontement. Ces propos, marqués de la notion gramscienne d'hégémonie, débouchent sur une interrogation radicale des genres, de la tradition, rejoignant ici Eric Hobsbawm ( Inventing the tradition ). Plus longuement, d'autres articles reviennent sur la culture de masse, les medias, manifestant l'antériorité de ces recherches sur le champ français qui ne découvre -que tardivement- ce terrain d'investigation par le biais de l'histoire culturelle. En somme les deux premières parties de ce recueil ( Cultural Studies, Idéologies, hégémonie et medias ) manifestent le poids d'un regard anglo-saxon qui depuis une dizaine d'année travaille également le paysage historique français, anime débats et polémiques autour des mots valises des historiens que sont devenus les représentations, l'identité .

L'essentiel de l'ouvrage réside pourtant ailleurs tant ces propositions se sont vulgarisées dans le champ de la recherche. Ces deux premières parties permettent de saluer un pionnier en ces domaines, réparant ainsi une réception par trop confidentielle avant, contant une généalogie des Cultural Studies et de leur influence sur une histoire culturelle trop souvent présentée comme une invention française. Importent, dans les débats contemporains, les chapitres Identités et politiques des représentations, Multiculturalisme et moment postcolonial . Questionnant, en 1992, la culture populaire noire ( Qu'est-ce qu'être noir dans la culture populaire noire ? ), il souligne le poids de l'expérience historique dans la proclamation d'une identité noire incessamment négociée dans le regard de l'autre. Le propos trouve un écho dans les publications françaises actuelles (Myriam Cottias, La question noire. Histoire d'une construction coloniale, Paris, Bayard, 2007). In fine , les propositions de ces chapitres -souvent marquées par l'apport de la French Theory lorsqu'elles soulignent que toute question culturelle est une question politique-,mesurent les débats autour des Indigènes de la République . On pourrait ainsi discuter l'usage politique fait de ces propositions par ce collectif, comme questionner la généalogie intellectuelle qui le lie à ce laboratoire d'une gauche critique que fut la New Left Review

Vincent Chambarlhac

 

LUTTE OUVRIERE, La Réunion. Histoire d'une île et de ses travailleurs , Ed. LO, 2007, 117 p., 6 €. novembre 2007*

Dans cette épaisse brochure, l'organisation d'Arlette Laguiller présente un historique illustré de l'île de la Réunion. Joliment illustrée, en grande partie par des gravures de bonne qualité (dont on regrettera cependant que les sources ne soient pas précisées), elle déroule l'histoire d'une île marquée par la culture du café, puis du sucre, productions agricoles permises par le système esclavagiste pré-révolutionnaire, puis post-révolutionnaire. Le maintien, après une brève suppression, de l'esclavage permet aux auteurs de dénoncer la duplicité de la bourgeoisie. Après sa disparition tardive (1848), c'est le système de « l'engagisme » qui permet d'importer la main d'œuvre nécessaire au développement de l'agriculture sucrière. Cette immigration massive, consécutive à l'immigration forcée du système esclavagiste, explique le caractère coloré et multiracial de l'île. Si le lecteur apprend beaucoup de la partie historique, en gros jusqu'aux premières années du XX e siècle, la partie proprement contemporaine est beaucoup moins fournie, tout au moins en ce qui concerne la sociologie de l'île. Est rappelée la difficulté qu'a eue le mouvement ouvrier à s'implanter dans l'entre-deux-guerres, en particulier à partir du port (les marins) et des travailleurs des services publics. Mais aucune information n'est hélas fournie sur la structure socio-économique actuelle. Même des informations de base, comme le nombre d'habitants ou la répartition entre les natifs et les hexagonaux ne sont pas fournies. Cependant l'envoi forcé de jeunes réunionnais vers les départements français déficitaires en population est évoqué, illustration du sort réservé à l'île par la métropole. Mais quelles sont les structures productives de l'île ? Quels sont les secteurs en développement ? Quel rôle y joue le tourisme ? Que représentent les organisations ouvrières ? Comment est organisé le mouvement ouvrier ? Au lieu d'aborder ces questions, les auteurs préfèrent concentrer leur critique contre le Parti communiste réunionnais et l'emprise de la famille Vergès. La régionalisation est vertement critiquée car

«  Les Dom, et la Réunion ne fait pas exception, fonctionnent comme des circuits financiers transformant l'argent public en profits privés pour quelques grands capitalistes réunionnais ou métropolitains  », p. 112-113, sans que pour autant la démonstration ne soit véritablement conduite. Et comme il est temps de conclure, arrive, comme un cheveu sur la soupe, un ultime chapitre, L'avenir sera communiste , où sont affirmées les valeurs d'universalisme du communisme dans lesquelles « les travailleurs de la Réunion, ou d'ailleurs, se retrouveront ». Il est vraiment dommage que la partie socio-économique contemporaine n'ait pas été traitée avec le même soin que la dimension historique et que ne figure aucun appareil critique.

G.U.

 

Neil LAZARUS (dir.), Penser le postcolonial. Une introduction critique, Paris, Amsterdam, 2006, 445 pages, 23 €. Mars 2007*

Les éditions Amsterdam traduisent cette introduction critique aux postcolonial studies , initialement publiée aux presses de l'université de Cambridge. La couverture, s'ornant d'une colonne où sont placardées des affiches du mouvement des Indigènes de la République appelant à manifester, procède du leurre. Contrairement à d'autres initiatives de vulgarisation et de discussion du concept de postcolonialisme pour le public français (1), l'ouvrage s'avère plus érudit que militant. C'est un panorama et une discussion de ce champ de recherches qu'il propose.

Dans son introduction au postcolonial, Neil Lazarus brosse à grands traits la généalogie d'un concept – le postcolonial – qui n'était auparavant qu'un marqueur temporel (la situation postcoloniale succédant à la situation coloniale de Balandier) avant de s'idéologiser au tournant des année 1990 pour désigner dans le monde anglo-saxon des pathologies sociales souvent métropolitaines. De son origine, le postcolonialisme a gardé son intérêt critique porté à la temporalité : le postcolonialisme semble là l'une des clés possibles d'interrogation des temps désaccordés repérés par Daniel Bensaïd dans La discordance des temps . C'est l'usage ‘‘pathologique'', sans doute importé par La République coloniale , puis La Fracture coloniale de Bancel et alii , que l'on retrouve aujourd'hui en France. Plus que la question franco-française de l'universalisme républicain, l'un des points d'ancrage les plus évidents du concept dans le monde anglo-saxon semble son lien à la mondialisation, à l'idée d'empire. Sur le terrain intellectuel, cette ‘‘politisation'' du concept contraste avec des usages d'abord littéraires, nourris de l'appropriation de la French theory sur les campus américains, puis aussi historiques et économiques. S'il est un concept politique, le postcolonialisme désigne aussi – et souvent de manière distanciée du politique – un champ de recherche en cours d'institutionnalisation. Dans ce champ, il faut réserver, à lire l'ensemble des contributeurs, une attention spécifique aux subaltern studies . Nées sur le sol indien, elles caractérisent une démarche singulière, nourrie entre autres de Gramsci, focalisée sur la question des discours sur le peuple tenus par les colons comme les élites indigènes. Pour Lazarus, cet intérêt pour le peuple qui recentre l'attention sur les secteurs non émancipés de la population (soit une majorité écrasante) suppose la récupération de la tradition et la reconstruction d'une culture nationale après le colonialisme (p. 68). Ici le subaltern est l'objet des discours, jamais son sujet. Ce projet heuristique indien qui décale le regard porté sur la question nationale, peut se rapprocher de la microstoria italienne (Gopal, Lire l'histoire subalterne ). Il privilégie le fragmentaire, le discontinu et implique finalement une autre manière d'envisager la question nationale. Là est sans doute son articulation au politique puisque toute écriture liée à cette perspective est militante . La dernière partie de l'ouvrage s'intéresse aux lieux des controverses relatives au postcolonialisme. Tour à tour sont évoquées les questions du nationalisme (Laura Christman), du féminisme (Deepikha Bari), puis celles plus littéraires du lien entre littérature et décolonisation de l'Amérique latine (Coronil), de la migrance.

Lire cette introduction permet un retour critique sur le débat de l'année passée (2006) autour du fait colonial. Si des convergences historiographiques semblent se tramer entre les postcolonial studies et de nombreux travaux français (Bancel et alii sur les zoos humains, Raynaud-Paligot sur la République raciale), force est de constater que l'usage politique du postcolonialisme à l'extrême gauche, qui mène souvent à une a-historicisation de l'immigré sous le couvert de l'indigène, participe d'une pathologie. A ce jeu, la question sociale n'est plus, ou ne peut se dire qu'en termes ethniques.

Vincent Chambarlhac

(1) Notamment le numéro 26 de Multitudes , le n° 16 de Contretemps .

 

Olivier PETRE-GRENOUILLEAU, Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, Paris, NRF, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 2004, 468 p.

Comme son sous-titre l’indique, cet ouvrage embrasse le phénomène de la traite dans la durée et dans l’espace, c’est-à-dire depuis l’origine du phénomène jusqu’à sa disparition, et outre la traite atlantique – la mieux connue – il parle aussi de la traite orientale. Pour ce faire, Olivier Pétré-Grenouilleau, universitaire de Lorient et auteur d’ouvrages de référence sur la traite atlantique, sollicite avec brio la très abondante historiographie anglo-saxonne, même s’il regrette à plusieurs reprises le retard des études sur la traite orientale. Déplorons tout de suite l’absence de bibliographie en fin d’ouvrage, étonnant pour une telle collection a priori scientifique.
La traite existe depuis le Moyen Age puisque des réseaux d’importation de captifs alimentent l’Europe méridionale ou les îles Canaries, Madère, avant même la découverte de l’Amérique. Par la Bulle Romanus Pontifex (8 janvier 1455), le Pape légalise la traite, avant que la Sorbonne ne la justifie à son tour, plus tard ; si les maîtres achètent les esclaves dans l’intention de les convertir elle est validée. Donc « rien ne s’opposait au principe d’une mise en valeur des Amériques par le moyen de l’esclavage » (p. 44).
Du XVIe au XIXe siècle, 11 millions d’esclaves noirs furent déportés vers les Amériques, dont 1.463.000 auraient péri pendant la traversée. Le premier port négrier d’Europe fut Liverpool, mais presque tous les pays y participèrent, même la Suède, le Brandebourg ou le Danemark, néanmoins le premier Etat à l’abolir (1792). En France les ports, parmi les plus importants Nantes, La Rochelle, Bordeaux, y participent sans état d’âme, avec cynisme même. Gérard Mellier (maire de Nantes de 1720 à 1729) dit que la Négritie (sic) est une contrée si prolifique que ses habitants ne pourraient subsister s’ils n’étaient pas, chaque année, déchargés par la traite d’une partie de ceux qui l’habitent. Quant à la traite orientale, de l’Afrique noire vers l’Afrique du Nord ou le Moyen-Orient, elle aurait concerné 17 millions de personnes, la traversée du Sahara étant plus meurtrière encore. Les pertes représentent de 6 à 20% des captifs, sur les bateaux négriers la mortalité oscille entre 12 et 13%, également très forte pour les hommes d’équipage. Malgré l’incertitude des sources, l’auteur reproduit les chiffres de l’historien Ralph Austen, le meilleur connaisseur de cette traite orientale. Et le journal Le Monde n’hésite pas à porter sur une superbe carte ces données chiffrées (Mardi 10 janvier 2006). Dans son Livre noir du colonialisme, s’il reprend des chiffres voisins de ceux de Pétré Grenouilleau pour la traite occidentale, Marc Ferro parle de 4.100.000 captifs déportés par les Arabes depuis le XVIe siècle (p.140, coll. « Pluriel »).

L’auteur évoque aussi longuement ce qu’il appelle « la production de l’esclave », ce passage étant sans doute le plus dérangeant pour ceux qui estiment que l’Afrique a droit à réparation. Il nous explique que les négriers ont très rarement razzié les Noirs sur la côte d’Afrique, ils n’en avaient pas les moyens. En fait, c’est l’offre africaine en captifs qui rendit possible la traite. Guerriers professionnels, seigneurs de la guerre (les Etats guerriers de Kong, Ségou…) ont fourni les bateaux en attente sur la côte : il fallait de 3 à 6 mois pour constituer une cargaison. La traite permettait aux élites noires d’obtenir des biens de prestige (barres de fer, de cuivre, textiles, haches…) plus que des surplus au sens marxiste. La traite ne fut pas une duperie commerciale, mais un carrefour, un lieu de rencontre et d’affrontement entre deux logiques, « jusqu’à ce que la mondialisation de l’économie ne conduise au triomphe de l’une d’entre elles ». Au Soudan central, une formation d’origine arabo-berbère, la confrérie senoussiste, joua un rôle essentiel jusqu’au XIXe siècle. Citant sans les contredire les travaux d’un historien américain, Sage, l’auteur écrit que la traite a renforcé les Etats africains les mieux structurés, le royaume d’Abomey, le Bénin.
De même il nuance, plus qu’il ne révise, une certaine vulgate marxiste quand il écrit que la traite à elle seule et la colonisation n’ont pas permis « l’accumulation primitive » du capital et le décollage économique des pays d’Europe. Le taux de profit généré par la traite était loin d’être mirifique (voir les travaux de Jean Meyer sur Nantes ou de Jean-Michel Deveau sur La Rochelle). Par contre son apport idéologique et technique a été très important : goût du risque, « marchandisation du monde », utilisation de nouvelles techniques commerciales, comme la lettre de change, les assurances maritimes… Olivier Pétré-Grenouilleau nous semble peut-être moins convaincant lorsqu’il prend position contre les scénarios catastrophistes qui voudraient que les ponctions de population opérées par la traite aient affaibli démographiquement l’Afrique. Reprenant les arguments du maire de Nantes du XVIIIe siècle, il affirme que la nature polygame des sociétés africaines a eu pour effet de réduire l’éventuel déficit des naissances !
L’auteur consacre aussi un très long développement à la « sortie du système négrier », à la longue lutte pour l’abolition de la traite. En Angleterre précocement, à l’initiative de protestants dissidents – les plus connus étant les quakers -, en France au XVIIIe siècle, des hommes se sont mobilisés pour l’abolition, immédiate ou progressive. Nous savons que la Convention nationale abolit l’esclavage et la traite à l’unanimité le 4 février 1794, mais aussi que ce fut Napoléon qui la rétablit en 1802. C’est après le Congrès de Vienne (1814) qu’une lutte plus efficace fut menée, par l’Angleterre notamment, en faveur de l’abolition. Des « croisières de répression » relativement efficaces furent organisées et les esclaves libérés étaient installés en Sierra Leone puis au Liberia. En Afrique orientale, la traite refluera beaucoup plus lentement. N’hésitant pas à intituler un de ses chapitres « L’abolitionnisme, un concept occidental », l’auteur reconnaît malgré tout qu’au Maroc, Ahmed Bey a imposé l’abolition de l’esclavage en 1846, deux ans avant la France, et que les Druzes semblent l’avoir aboli dès le XI e siècle. Toujours cette incertitude due aux manques de travaux dès qu’il s’agit de traite orientale.
Pour cet ouvrage, qui témoigne d’une très grande connaissance du sujet et notamment de l’érudition anglo-saxonne, l’auteur semble avoir bénéficié du détachement à l’Institut universitaire de France, avec tous les avantages de ce statut. Ces derniers mois, au plus fort des controverses au sujet du rôle soi-disant positif de la colonisation – voir la loi du 23 février 2005 – le Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais, qui confond allègrement, lui aussi, la recherche historique et l’instrumentalisation politique, profite de certaines affirmations, qui peuvent apparaître péremptoires, sur la traite orientale notamment, de Olivier Pétré-Grenouilleau, lors d’un entretien au Journal du Dimanche (12 juin 2005) pour l’assigner en justice au nom de la loi Taubira qui reconnaît la traite et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité (loi du 21 mai 2001). Au nom de cette loi, l’universitaire est accusé de « révisionnisme », et le collectif exige même son renvoi de l’université, arguant de la similitude de son cas avec celui du dirigeant du Front national Bruno Gollnish ! Si l’opinion publique (bien que cette notion soit plutôt floue) peut avoir le droit de demander des comptes à l’historien, il est évidemment hors de question que des porteurs de « mémoires particulières » dictent les attendus et problématiques de la recherche historique. Nous aurions tendance à nous reconnaître et à nous associer à l’appel « Liberté pour l’histoire » (Le Monde, 14 décembre 2005) lancé par des historiens. Le 3 février 2006, le collectif a décidé de retirer sa plainte. Le lecteur pourra trouver une chronologie détaillée et renseignée, avec des renvois en ligne aux principaux textes générés par cette affaire sur http://www.clionautes.org

Salles Jean-Paul.

 

RAHRARIMANANA, Madagascar 1947 , La Roque-d'Anthéron, Vents d'ailleurs, 2007, 62 p. novembre 2007*

Lorsqu'en 1947 des émeutes se déroulèrent contre l'occupant colonial français de l'île, la gauche (SFIO et PCF) étaient au gouvernement. Le point de départ de ce soulèvement était la demande, très modérée, de la part du Mouvement démocratique de rénovation malgache (MDRM) d'un peu plus de liberté et d'autonomie. Il n'était pas du tout question d'une indépendance, mais tout au plus d'une place un peu meilleure pour l'île et ses habitants dans le cadre de l'Union française. Cette demande n'a reçu que le mépris de la part des autorités coloniales. Résultat, une agitation grandit dans l'île, avec la réponse de l'état de siège début avril. Ce faut le début du soulèvement. Quelques familles de colons ayant été massacrées, un corps expéditionnaire de 30 000 hommes est envoyé depuis la métropole. De juin à décembre 47, la soldatesque parcourt l'île, traque les rebelles réfugiés dans les montagnes. Se mettent en place les techniques de la guerre coloniales qui seront développées de manière systématique quelques années plus tard en Algérie : déplacement et concentration des populations, affamement des populations, bombardements massifs. Résultat : 89 000 morts selon l'état-major, sans doute plus de 100 000. Ce petit livre, illustré de photos sauvées de la destruction, raconte cette histoire, sur le mode de l'exaltation de la mémoire. A cette occasion, comme en de nombreuses autres hélas, le visage du colonialisme s'est manifesté sous son jour meurtrier pour les populations colonisées.

GU.

 

Marie-Joëlle RUPP, Serge Michel. Un libertaire dans la décolonisation , Paris, Ibis Press, collection « Témoin et Acteur », 2007, 162 pages, 16 €. novembre 2007*

En rédigeant ce livre, Marie-Joëlle Rupp a voulu faire connaître au public, et avant tout à elle-même, un père qu'elle n'a quasiment pas connu. D'origine russe, Lucien Douchet, devenu Serge Michel en un double hommage à Victor Serge et à Louise Michel, passe la seconde guerre entre Paris et l'Allemagne, dans le cadre du STO, avant que sa fibre artistique et journalistique ne trouve à s'exprimer en Algérie ; après un voyage qu'il entreprend sous l'influence du poète Henri Michaux. Arrivé dans la colonie française au début des années 50, il s'intègre au mouvement de Ferhat Abbas (MTLD, Mouvement pour les libertés démocratiques), pour qui il écrit d'ailleurs des discours. Après l'insurrection de la Toussaint 1954, il adhère finalement au FLN, et est envoyé en mission en Suisse, puis en Tunisie, où il travaille dans l'équipe du journal El Moudjahid et à la radio La Voix de l'Algérie (devenue en 1958 La Voix de la République algérienne ), se pliant aux exigences de la propagande, non sans nourrir quelques critiques au fil du temps. Mais la réflexion sur la nature et la dérive du FLN n'est pas poussée jusqu'au bout, d'autant qu'à l'été 1960, Serge Michel se retrouve au Congo, devenu en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire attaché de presse du premier ministre Patrice Lumumba, au cœur d'un pays où l'improvisation et les forces centrifuges dominent. Il le reste jusqu'au coup d'Etat de Mobutu. Ayant réussi à s'enfuir, il revient en Tunisie, puis dans l'Algérie nouvellement indépendante. Il s'investit alors dans le journalisme, participant à la création de l'agence Algérie Presse Service et des journaux El Chââb et Alger ce soir , critiqué d'ailleurs par les « pieds rouges », avant de travailler pour le cinéma, essentiellement en tant que scénariste… Lassé de la dictature algérienne, amer sur cette « révolution trahie » de plus en plus gangrenée par le cléricalisme, il s'exile à Rome durant la première moitié des années 70, passe par le Congo anciennement français en 1975, formant des journalistes dans cette jeune République populaire, tout comme en Guinée-Bissau, avant de se retrouver à cheval entre l'Algérie et la France, où il meurt en 1997. Durant cette époque de décolonisation, Serge Michel côtoie nombre de personnalités, des cinéastes italiens Visconti ou Rossellini à Che Guevara, en passant par Eldridge Cleaver et ses Black Panthers. De libertaire, Serge Michel possède surtout une individualité forte et un désir de rester toujours libre de ses actes, sans aucun désir d'enrichissement personnel, car il n'a jamais fait partie d'aucune organisation anarchiste, et sa propre idéologie reste quasi totalement floue lorsque l'on referme le livre, masquée derrière un personnage haut en couleur, mythomane et bon vivant. Au rang des regrets, on peut aussi signaler le trop faible nombre de reproductions de caricatures signées Serge Michel.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Eric SAVARESE, Algérie, la guerre des mémoires , Courty, Non lieu, 2007, 18 euros. août 2007*

Spécialiste d'histoire coloniale, Eric Savarese revient ici, à partir de l'Algérie, sur la guerre des mémoires qui sévit en France, dont les débats autour de la loi du 23 février 2005 constituent un pic -sinon l'acmé-. L'hypothèse centrale du livre, appuyée sur la thématique des cadres sociaux de la mémoire (Halbwachs), tient au statut nouveau de la colonisation dans les sciences sociales : de processus historique à expliquer, celle-ci devient une variable explicative (p 18). Pour l'auteur, c'est dans cette configuration du savoir en sciences sociales qu'il faut comprendre les débats publics, la guerre des mémoires, le tout dans l'horizon d'une crise sociale et politique. La discrimination coloniale dans le cadre républicain, notamment décrite par Pascal Blanchard et Nicolas Bancel ( La République coloniale ), est autant une pièce dans ce dispositif historiographique qu'une passerelle vers le débat public via l'argument de la fracture coloniale . On peut souscrire à une part de l'interprétation tout en notant que les usages de l'histoire ne sont pas seulement le fait des historiens, du politique, mais aussi des collectifs.

Pour Eric Savarese, la question algérienne agit comme révélateur de cette ré-interrogation de l'histoire coloniale. Appuyant sa démonstration sur l'étude de la minorité pied-noir, une minorité involontaire créée par le déracinement et la raison d'Etat, il montre que la politisation des enjeux mémoriels est ancienne. Cette politisation naît de la demande de réparation , elle se complique actuellement du glissement de la réparation à la reconnaissance . Là se trouve pour l'auteur le nœud gordien où l'Etat doit satisfaire les demandes de reconnaissance venant de citoyens égaux et différents . Un dernier chapitre revient alors sur la controverse de 2005. S'il cerne les enjeux du débat pour les historiens, on regrette que la démonstration n'aille pas plus loin pour explorer avec davantage de finesse le rôle compliqué joué par les associations de pieds-noirs dans la genèse de cette loi. S'appuyant sur Romain Bertrand, l'auteur ne va pas plus loin quant à la politisation et ses effets locaux et nationaux de ces enjeux (Cf. Roman Bertrand - Mémoires d'empire. La controverse autour du « fait colonial »- et Jean-Philippe Ould Aoudia, - La bataille de Marignane- également chroniqués sur Dissidences). La conclusion - du passé faisons table rase  ?-, sollicite Jean-Pierre Rioux pour un retour à l'histoire nationale comme lieu de socialisation, Guy Pervillé pour un pacte de vérité . Elle se comprend dans le pré carré des historiens, elle ne dit finalement rien de l'épaisseur sociale de ces guerres de mémoires, de ses effets sur les identités politiques et sociales.

Vincent Chambarlhac

 

Pierre TEVANIAN, La République du mépris. Les métamorphoses du racisme dans la France des années Sarkozy, Paris, La Découverte « Sur le vif », 2007, 118 pages, 10 euros. novembre 2007*

L'ouvrage est militant. Animateur du site Si les mots ont un sens , signataire de l'Appel des indigènes de la République , membre du MRAP jusqu'en 2005, Pierre Tevanian livre ici une chronique des «  métamorphoses du racisme dans la France des années Sarkozy » - alors Ministre de l'Intérieur - en observateur engagé. Il faut, pour saisir le sel de l'ouvrage, commencer par la postface, consacrée aux «  différentes tendances du racisme républicain ». Miroir d'une démonstration vouée au dévoilement de ce racisme massif, elle indique la position de l'auteur dans le champ politique. Position que par analogie j'assimile à une partie du collectif des Indigènes de la République , postulant au-delà des polémiques - nombreuses - qui l'entourent, l'événement politique et social qu'il constitue. L'essentiel tient ainsi au retour de « l'indigène » comme sujet politique, dont peu ou prou le collectif attend des effets : une reconfiguration du champ politique, active au sein de l'extrême gauche. L'ouvrage, tient tout entier dans cette mise en abyme du racisme républicain en regard de l'indigène. Ressuscité.

Pour Pierre Tevanian, trois pôles construisent les tendances de ce racisme républicain qu'il dévoilait dès 2005, notamment dans Le racisme républicain , paru à Paris chez L'Esprit frappeur. Il y a un pôle UMP conservateur (gaullisme historique) et néo-conservateur (sarkoziste), un pôle social-libéral (de gauche : le PS et sa nébuleuse, BHL), puis un pôle national républicain. Une remarque assortit cette brève topographie : « il y a enfin un racisme républicain de gauche et d'extrême gauche (p. 113) » : le PCF et ses marges (MRAP), les militants de la LCR âgés de plus de cinquante ans, la CNT tendance Charlie . Enfin, dans bien des cas, le militant d'extrême gauche est raciste à son insu, méprisant la capacité politique du banlieusard comme des Indigènes ou du MIB. Cette perspective cavalière structure l'ouvrage, voué au dévoilement du racisme républicain. Passées les précautions d'usage - évoquer le racisme républicain ne signifie pas que la République soit raciste par essence -, Pierre Tevanian parle du caractère métaphorique, allusif et analogique, de ce racisme. In fine , «  le racisme républicain peut se définir comme l'incapacité d'admettre l'hypothèse- - et plus encore l'incapacité d'admettre l'existence - de l'immigré ou du jeune issu de l'immigration en tant que sujet politique, porteur d'une parole et d'une pratique politique propres » (p.13). Quatre métaphores signifient tour à tour cette incapacité : elles sont féministe, laïque, mémorielle, libertaire. La première, consacrée notamment à l'image du jeune garçon arabe, permet à l'auteur de dénoncer la généralisation de clichés sur la violence faite aux femmes, cantonnées médiatiquement aux banlieues, alors que le phénomène est beaucoup plus vaste et surtout impossible à cantonner à une classe, une culture. La seconde métaphore s'articule à partir de l'interrogation du sort fait aux jeunes filles voilées, exclues de l'Ecole au nom d'une laïcité que l'auteur juge «  religieuse, sécuritaire et identitaire, liberticide » depuis 2004 (cf. son livre Le voile médiatique. Un faux débat : « l'affaire du foulard islamique », Paris, Raison d'agir). La métaphore mémorielle peine à convaincre : bâtie sur l'opposition Histoire / mémoires, elle condamne en bloc les historiens - hors Nicolas Bancel et Pascal Blanchard - comme corporation inéluctablement acquise au grand récit républicain, blanc et gaulois. C'est oublier les débats nés en 2005, le rôle d'historiens comme Gérard Noiriel - pourtant cité à propos des Origines républicaines de Vichy - et du CVUH (Comité de vigilance sur les utilisations de l'histoire). C'est oublier aussi les nombreuses démissions ce printemps à la Cité de l'Immigration et l'engagement collectif d'une partie de la corporation contre le Ministère de l'Identité nationale. Au rebours de cette métaphore mémorielle, Pierre Tevanian s'inscrit dans le sillage de l'Appel des Indigènes de la République en affirmant un continuum historique où le racisme colonial est devenu racisme post-colonial, qu'il définit avec Saïd Bouamama dans l'ouvrage collectif Cultures postcoloniales , coordonné par Bancel et alii, chez Autrement en 2006.. La caractérisation de la métaphore libertaire s'effectue à propos de l'affaire Redeker, Pierre Tevanian notant le paradoxe de l'emballement et l'engagement médiatique autour de celui-ci au nom d'une défense de la liberté l'expression qui condamne en bloc le musulman. De facto , l'une des charnières de sa démonstration tient à l'islamophobie patente dans la société française depuis 2001, liée au sort fait aux banlieues dans le monde médiatico-intellectuel. Procédant par accumulation, l'auteur relève des connivences, des passerelles qui lui permettent de caractériser comment l'Etat républicain et la sphère médiatique construisent des classes dangereuses, procédant par essentialisation spatiale et culturelle (la banlieue, l'immigré, le jeune garçon arabe…).

L'implicite politique d'une démonstration qui fait parfois mouche (le voile, le tournant laïque de 2004, l'islamophobie, la construction des classes dangereuses), mais qui parfois procède trop rapidement (la métaphore mémorielle, le rôle de l'historien…), tient à la nécessité prônée de la déconstruction des systèmes de représentations (p. 64). Déconstruire «  révèle l'existence de processus sociaux niés de production de discriminations » (p. 65) maintenues sous silence. Il demeure la proclamation de l' Indigène comme sujet politique. Il est celui qui bouleverse l'ordinaire de la configuration politique, nom collectif qui, par amalgame, rend visible ceux sur qui indéfiniment bute la République. La démarche est politique, intellectuellement appuyée sur une lecture possible de Michel Foucault (le corps comme lieu sur lequel s'exerce le politique), de Jacques Rancière surtout dans ses propositions sur la haine de la démocratie (2006) ou la part des sans-parts ( La mésentente , 1995). La République du mépris s'inscrit ainsi - comme l'Appel des Indigènes - dans un moment post-colonial de la vie politique en France, elle se nourrit d'ailleurs des nombreuses productions liées à cette thématique (outre La Fracture coloniale parue aux éditions La Découverte, voir aussi les publications des éditions Amsterdam). Reste que souscrire à la nécessité d'une déconstruction du mythe républicain implique également d'interroger en miroir ce qu'elle semble - à lire Pierre Tevanian - enjoindre et légitimer : la création des Indigènes de la République comme collectif politique . Si le nom rend visible une discrimination, il essentialise une identité politique par l'amalgame de situations et de types sociaux hétérogènes. La dénonciation – nécessaire - du racisme républicain dans ses discours et ses pratiques devient également le lieu de cette opération. Ainsi la complexité de la question sociale se réduit-elle en cette identité politique figée et parfois exclusive. En soi sans doute dangereuse par l'ethnicité qu'elle suppose puisque les mots ont un sens. En somme, Le mépris de la République , et la mouvance militante et intellectuelle qu'il implique, vaut indice du moment, symptôme à l'extrême gauche de ce que le sarkozysme triomphant explicite à droite : l'effacement de la question sociale, travestie, résumée, réduite à une lecture communautariste, culturaliste, ethnique.

Vincent Chambarlhac

 

 

 

Mouvement social


Mémoire et minorités opprimées

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

nous contacter