Mouvement social


Mémoire et minorités opprimées

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 


- Association française pour l'histoire de la justice, La Justice en Algérie (1830-1962), Paris, La Documentation française, 2005, 366 p.

- Nicolas BANCEL, Pascal BLANCHARD, Gilles BOETSCH, Eric DEROO, Sandrine LEMAIRE, Dir., Zoos humains. Au temps des exhibitions humaines , Paris, La Découverte/Poche, 2004, 486 p., bibliographie pp.435-469, 13,50 €

- Romain BERTRAND, Mémoires d'empire. La controverse autour du « fait colonial », Clamecy, Editions du Croquant « Savoir / Agir », août 2006, 220 p., 18,50 euros

- Blanchard Pascal, Bancel Nicolas, Lemaire Sandrine, La fracture coloniale. La société française au prisme de l'héritage colonial, Paris, La Découverte/Poche, 2006, 315 p., 12 €

- Dominique BORNE, Benoit FALAIZE (dir), Religions et colonisation. Afrique-Asie-Océanie-Amériques (XV Ie -XX e siècles) , Paris, Editions de l'Atelier, 2008, 335 p, 28 euros

- Ahmed BOUBEKER et Abdellali HAJJAT, coord., Histoire politique des immigrations (post)cloniales. France, 1920-2008 , Paris, é ditions Amsterdam, 2008, 317 p., 19 €

- Henri CARTIER, Comment la France « civilise » ses colonies , Paris, Les nuits rouges, 2006.

- Clotilde CHAUVIN, Louise Michel en Algérie. La tournée des conférences de Louise Michel et Ernest Girault en Algérie (octobre - décembre 1804) , Paris, Les éditions libertaires, 2007, 160 pages, 15 €

- Collectif, Scalp, 1984-1992. Aux origines du mouvement antifasciste radical. Comme un indien métropolitain, Paris, Editions No Pasaran, 2005.

- Pierre DAUM, Immigrés de force. Les travailleurs indochinois en France (1939-1952) , Arles, éditions Solin / Actes Sud, collection « Archives du colonialisme », 2009, 288 pages, 23 euros, préface de Gilles Manceron

- Alain DEWERPE, Charonne, 8 février 1962, anthropologie historique d’un massacre d’Etat, Paris, Gallimard, Folio-histoire, 2006.

- Ernest GIRAULT, Une colonie d'enfer , Toulouse, Les éditions Libertaires, 2007, 15 €

- Stuart HALL, Identités et cultures. Politiques des Cultural Studies , Paris, Amsterdam, 2007, 327 pages, 22 euros

- Neil LAZARUS (dir.), Penser le postcolonial. Une introduction critique, Paris, Amsterdam, 2006, 445 pages, 23 €

- Lamence MADZOU, J'étais un chef de gang, suivi de « Voyage dans le monde des bandes », par Marie-Hélène Bacqué, Paris, La Découverte, 2008, 241 p., 17 €

- LUTTE OUVRIERE, La Réunion. Histoire d'une île et de ses travailleurs , Ed. LO, 2007, 117 p., 6 €

- Olivier PETRE-GRENOUILLEAU, Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, Paris, NRF, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 2004, 468 p.

- RAHRARIMANANA, Madagascar 1947 , La Roque-d'Anthéron, Vents d'ailleurs, 2007, 62 p

- Marie-Joëlle RUPP, Serge Michel. Un libertaire dans la décolonisation , Paris, Ibis Press, collection « Témoin et Acteur », 2007, 162 pages, 16 €

- Marie-Joëlle RUPP, Vigné d'Octon. Un utopiste contre les crimes de la République , Paris, Ibis Press, 2009, 177 p., 16 €, (préface de Jean Lacouture)

- Eric SAVARESE, Algérie, la guerre des mémoires , Courty, Non lieu, 2007, 18 euros

- Catherine SIMON , Algérie, les années pieds-rouges. Des rêves de l'indépendance au désenchantement (1962-1969) , Paris, La Découverte , collection « Cahiers libres », 2009, 286 pages, 22 €

- Pierre TEVANIAN, La République du mépris. Les métamorphoses du racisme dans la France des années Sarkozy, Paris, La Découverte « Sur le vif », 2007, 118 pages, 10 euros

- Andrée VIOLLIS, Indochine SOS , Pantin, Les Bons caractères, 2008, 283 p., 17 €


 

 

Association française pour l'histoire de la justice, La Justice en Algérie (1830-1962), Paris, La Documentation française, 2005, 366 p. novembre 2006*

Cet ouvrage recueille les interventions faites lors d'un Colloque réalisé les 22-23 octobre 2002 à la Bibliothèque nationale de France (BNF) à Paris.

Plusieurs contributions reviennent sur l'application du droit français en système colonial. Ainsi Diane Sambron montre l'évolution du statut de la femme musulmane à l'époque coloniale (p.123-142). En obligeant les populations à déclarer les mariages à l'Etat-civil, les juristes français tentent d'encadrer la formation des mariages ou leur dissolution, de façon à protéger la femme de la répudiation arbitraire. De même, l'âge du mariage de la jeune fille est fixé à 15 ans en 1930, de façon à empêcher le mariage forcé ou les mariages de filles impubères. Ce combat, intensifié pendant le guerre d'Algérie, afin de convaincre les intéressées de la supériorité du cadre français, fut difficile, car la défense de la tradition apparaissait comme une forme de résistance au colonialisme. Cependant, à l'indépendance on conserva un certain nombre d'acquis en matière de dissolution du mariage notamment.

Patrick Weil (p.95-109) montre comment les Musulmans, bien que Français, n'ont ni droits civils, ni droits politiques dans l'Algérie coloniale. Ce sont des sujets, soumis au Code de l'indigénat, alors que les Juifs (par le décret Crémieux en 1870), puis les enfants des colons étrangers (loi de 1889) sont devenus des citoyens français, pleinement. Durant la longue période de la colonisation (1830-1962), ce sont moins de 10.000 musulmans qui obtiennent la nationalité française complète. La République accueillit avec peu d'empressement les demandes de naturalisation, même quand les candidats acceptaient de renoncer à leur statut personnel.

Dans la section III, « la Justice à l'épreuve des guerres », un texte très intéressant de Tramor Quemeneur : « Les soldats du refus. La détention, la campagne de soutien et la répression des soldats communistes refusant de participer à la guerre d'Algérie » (p.189-201) permet de revenir sur le difficile positionnement du PC par rapport à la guerre d'Algérie. Alors que plusieurs de ses militants - le plus célèbre est le jardinier marseillais Alban Liechti - refusent de porter les armes, le PC ne désire pas amener ses militants à désobéir massivement à la guerre d'Algérie. De juillet 1956 à fin 1958, ce sont au total 40 militants qui eurent cette attitude, écopant de lourds mois de prison. A partir de 1959, M. Thorez précise que les militants communistes ne doivent pas refuser de participer à la guerre d'Algérie : le militant doit travailler là où il est placé et poursuivre la lutte contre la guerre réactionnaire dans l'armée. L'auteur de l'article cite une thèse de l'université Aix-Marseille : Les Communistes français en Guerre d'Algérie, soutenue par Sandrine Ségui en 1994.

Enfin l'ouvrage se clôt par deux contributions d'historiennes qui ont réalisé des thèses marquantes (Raphaëlle Branche, La torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie, Gallimard, 2001 et Sylvie Thénault, Une drôle de Justice : les magistrats dans la guerre d'Algérie, La Découverte, 2001). Elles étudient des points précis, la Commission de sauvegarde des droits et libertés individuels créée par l'Etat français, incapable de freiner les violations de droits de l'homme par les forces de l'ordre (R. Branche), le Tribunal de l'ordre public (mars-juin 1962) chargé de lutter contre l'OAS (S. Thénault).

Jean-Paul Salles

 

Nicolas BANCEL, Pascal BLANCHARD, Gilles BOETSCH, Eric DEROO, Sandrine LEMAIRE, Dir., Zoos humains. Au temps des exhibitions humaines , Paris, La Découverte/Poche, 2004, 486 p., bibliographie pp.435-469, 13,50 €. novembre 2007*

Le très grand nombre de contributeurs (47) et leur variété (aux chercheurs français, historiens et anthropologues, s'ajoutent une douzaine d'Américains et une dizaine d'Européens) explique sans doute la qualité et le grand intérêt de l'ouvrage. Ce chantier historiographique avait été ouvert par un article collectif (Le Monde diplomatique, août 2000, consultable sur www.monde-diplomatique.fr ) et par le colloque de Marseille (juin 2001), « Mémoire coloniale. Zoos humains ». Toutes ces entreprises permettent à la France de rattraper son retard dans le domaine des « post colonial studies », beaucoup plus avancées dans le monde anglo-saxon. Elles permettent surtout de mieux comprendre la suffisance de « l'homme blanc », son sentiment de supériorité par rapport aux descendants des indigènes, le racisme, pour tout dire, de bien de nos contemporains.

On imagine mal aujourd'hui le nombre des exhibitions des « indigènes » et la variété des lieux où étaient reconstitués des « villages nègres » ou donnés des spectacles ethniques, entre les années 1850-60 et 1930. Expositions universelles et coloniales, jardins zoologiques, mais également entrepreneurs privés – comme le célèbre allemand Hagenbeck – proposent inlassablement de tels spectacles, et ceci jusque dans les plus petites villes et également dans des pays peu directement concernés par l'aventure coloniale, comme la Suisse. Par exemple en 1897 à Tervuren (Bruxelles), 260 congolais sont parqués dans des villages reconstitués, ils miment les gestes de leur vie quotidienne, l'été pourri entraînant la mort de plusieurs d'entre eux. Il n'est pas rare en effet que des indigènes brutalement transférés sous d'autres cieux, mal vêtus et mal nourris, décèdent : à Zurich en 1884, à Paris en 1892… En 1889, lors de l'Exposition universelle de Paris, on présente des Selk'nam de la Terre de Feu comme des cannibales auxquels on lance de la viande de cheval crue. Un jeune originaire du Congo belge, Ota Bengui, sera exhibé à l'Exposition de Saint-Louis (Etats-Unis) en 1904, puis dans le Bronx, dans une cage avec un arc et des flèches, des singes, un cacatoès, un orang-outang…convertis en camarades de cellule. Libéré, il se suicide peu après.

Ces exhibitions contribuaient à diffuser dans le public cette vision de l'indigène comme un être fruste, mal dégrossi, encore proche de l'animalité. Oui, le sauvage existe ! Il s'agit de le « civiliser ». Ainsi sont justifiées les entreprises coloniales. Car à côté de la « sauvagerie », on montrait la « civilisation ». L'exposition nationale de 1896 à Genève accueille un village nègre mais en opposition avec le village suisse, le noir colonisé étant le parfait contraire du Suisse industrieux et moderne. Dans les Expositions universelles, « la juxtaposition des pavillons modernes des sections européennes, où étaient exposées automobiles et machines, avec les huttes et les tentes de boue et de paille des villages exotiques, faisait ressortir la différence entre la culture matérielle des Français et celle de leurs sujets » (Dana S. Hale, p.318). En exhibant ainsi l'Autre, en infériorisant systématiquement des groupes humains, on creuse un fossé entre « eux » et « nous », confortant l'Occident dans son rôle de « guide du monde », de « civilisation supérieure ». « Animaliser les conquis » ne permet-il pas de justifier la brutalité des conquérants ?

Dans l'entre-deux-guerres, les expositions mettent davantage en scène la lente mais possible évolution du sauvage vers la civilisation. La distance entre « eux » et « nous » continue d'être montrée, mais aussi l'énorme travail accompli pour tenter de les civiliser. L'indigène est désormais plus souvent montré sous sa forme servile, il a quitté ses aspects les plus sauvages pour revêtir les atours du tirailleur, de l'artisan ou du travailleur au service de la plus grande France (Sandrine Lemaire, p.275-283). Bien rares ont été les voix qui sont allées à contre courant. Seuls ou presque les Surréalistes dénoncent, lors de l'Exposition coloniale de 1931, la volonté de «donner aux citoyens de la métropole la conscience de propriétaires qu'il leur faudra acquérir pour entendre sans broncher l'écho des fusillades lointaines ».

Le problème qui se pose à nous aujourd'hui est que ce modèle imaginaire perdure. Il n'est pas encore déconstruit. Notre regard sur l'Autre, sur la différence, est durablement conditionné par ce passé/passif. Inconsciemment, pour expliciter le monde qui nous entoure, ne sommes-nous pas amenés à fabriquer du zoo humain, se demande Pascal Blanchard dans la conclusion (p.417 et sq.) ?

Salles Jean-Paul.

 

Romain BERTRAND, Mémoires d'empire. La controverse autour du « fait colonial », Clamecy, Editions du Croquant « Savoir / Agir », août 2006, 220 p., 18,50 euros. décembre 2006*

Pour l'association Raison d'agir (1), Romain Bertrand revient sur la controverse autour du fait colonial. Bâtie par de nombreuses références à Michel Foucault ( L'ordre du discours notamment), son analyse tranche sur l'ordinaire des commentaires de la polémique autour du fait colonial nouée en 2005 à partir, notamment, de l'article 4 de la loi du 23 février. Récusant l'exceptionnalité de cette controverse, souvent expliquée par l'argument simplificateur du dérapage individuel ( une connerie , dixit Jacques Chirac) et / ou du dysfonctionnement législatif, Romain Bertrand inscrit celle-ci dans la routine du jeu politique démocratique contemporain (p. 207). «  Derrière le rideau, il n'y a rien à voir  », avertit Gilles Deleuze en exergue du volume. L'efficace de l'analyse est là.

Brossant une archéologie des mises en débats du fait colonial, la démonstration s'attache d'abord à la genèse de la loi du 23 février 2005. Sa préhistoire tient à l'invention de politiques publiques de mémoires assorties notamment de la repentance face à la guerre d'Algérie. Dans ce contexte, l'article 4 procède du lobbying d'associations affines à la cause des rapatriés, militant pour la réhabilitation officielle des condamnés de l'OAS. L'arc méditerranéen français constitue le socle territorial de ce travail mémoriel (2). Des députés de la majorité, novices à l'Assemblée nationale puisque élus en 2002, mais ancrés dans cet espace par des mandats locaux pérennes, portent ces revendications au plan national par l'article 4. Si celui-ci ressort à un cavalier législatif, le précédent de 2003 initié par Philippe Douste-Blazy signifie la récurrence de cette tentation. Dans l'arène de l'Assemblée nationale, l'article 4 est le fait de challengers . Ces députés adaptent des compétences forgées dans le travail politique au niveau local à l'espace national ; ils entrent ainsi nationalement en politique, modifiant les frontières du territoire du «  dicible politique  » (p. 84). L'article 4 résulte alors des reconfigurations en cours au sein de l'UMP. Il paraît également l'effet, à la faveur des débats portant sur son abrogation (novembre 2005), de l'appréciation par la représentation nationale des émeutes contemporaines. Rapidement, les débats glissent d'une discussion portant sur la violence coloniale et les deux temps de la colonisation, à l'établissement d'un lien de causalité directe entre la condition d'immigré et le passé colonial. Reconnaître les torts passés ( se repentir ) absout alors d'une lecture politique des émeutes. La controverse sur le fait colonial semble ainsi occulter toute portée d'un questionnement social et / ou politique sur cet embrasement ; «  les gestes d'insoumission à l'égard de l'Etat sont en effet rabattus sur une sensibilité mémorielle, et ce faisant dépolitisés  » (p. 115). Il y a là une lecture postcoloniale des émeutes. Le débat sur le fait colonial vaut alors palimpseste. Il déplace son enjeu initial sur le terrain du fait républicain par l'immédiateté de l'équivalence colonisés / immigrés. Dans cette nouvelle configuration, la discussion sur l'enseignement du fait colonial se comprend surtout dans l'orbite de l'acculturation républicaine (topique de l'intégration). Il sera donc question de pédagogie à mettre en œuvre, de valeurs républicaines. La prise en compte des collectifs mémoriels dans l'ordre de la plainte, de la revendication, et des luttes pour la reconnaissance, participe alors de l'équation colonisés / immigrés, décentrant la question sociale vers l'équivoque des ressentiments mémoriels. La force médiatique des Indigènes de la République , à l'appel consacré après-coup par la polémique autour de l'article 4, l'illustre. La controverse autour du « fait colonial » procède ainsi de mécanismes démocratiques routiniers . A suivre Romain Bertrand, cette routinisation n'est pas seulement la somme singulière du jeu politique dans ses multiples configurations. Les médias formatent d'autant plus le débat parlementaire qu'ils se sont eux-mêmes inscrits dans la sphère intellectuelle par les logiques éditoriales. La fracture coloniale excipée par l'équation colonisation / immigration est le titre d'un ouvrage collectif rassemblant des historiens et des sociologues militants ; il propose une grille de lecture postcoloniale du fait républicain (3) qualifiée «  de vade-mecum historiographique – qui a pour lui la force de l'évidence simple qu'il cherche à construire  » (p. 130). Dans le même esprit, l'auteur souligne le capital universitaire des initiateurs de l'Appel des Indigènes de la République qui dépossèdent de leur parole ceux mêmes qu'ils affirment représenter. Les mobilisations autour du fait colonial, leur publicité, sont ainsi également construites par le champ académique. Les trop courtes pages réservées à cet aspect ne font qu'esquisser en creux une logique de la compétition universitaire et historiographique tangentielle à la sphère militante (4).

En somme, les Mémoires d'empire questionnées ici par Romain Bertrand procèdent d'une machine de guerre (Deleuze) contre la question sociale. Contre le désordre social signifié par la question des banlieues et la crise du politique, elles sont l'outil d'un retour à l'ordre au prix d'une politique de la repentance, au prix du simulacre d'une guerre des mémoires qui confesse, plus qu'elle n'assume, ce que la société française ne veut ni voir, ni reconnaître. Tout est là dans la controverse autour du fait colonial, rien pourtant n'est reconnu comme tel. Derrière le rideau, il n'y a rien à voir.

Vincent Chambarlhac.

(1) Le catalogue de la collection Savoir / Agir mérite le détour, cf. www.atheles.org/editionsducroquant .

(2) Sur ce point, cf. Jean-Philippe Ould Aoudia, La bataille de Marignane , Paris, Tirésias, 2006. Chroniqué sur http://www.dissidences.net/parutions.htm .

(3) Pascal Blanchard et alii, La fracture coloniale , Paris, La Découverte « Cahiers libres », 2005.

(4) Sur ce point, outre les débats sur l'Appel des Indigènes de la République dans la LCR et ses mouvances (ainsi de Motivés toulousains), cf. l'écho du postcolonialisme dans les revues de la gauche radicale : Contrepoints , Les Cahiers d'Histoire (Espace Marx), Multitude

 

Blanchard Pascal, Bancel Nicolas, Lemaire Sandrine, La fracture coloniale. La société française au prisme de l'héritage colonial, Paris, La Découverte/Poche, 2006, 315 p., 12 €. novembre 2007*

Déjà à l'origine de « Zoos humains », les co-directeurs de cet ouvrage ont su rassembler plus de 20 historiens et sociologues pour sonder la profondeur de la fracture française – plutôt une des fractures françaises - et proposer une issue. L'idée de ce livre est née d'une grande enquête menée à Toulouse en 2003 sur les mémoires coloniales et l'immigration. Le « modèle français » d'intégration des immigrés est gouverné par l'idéologie de l'Unique. Toute différence, toute altérité, sont perçues comme menaçantes. De plus, beaucoup pensent que la construction de la nation française est achevée depuis longtemps. Donc les nouveaux arrivants sont sommés de s'intégrer, de « couvrir d'un voile opaque ce dont ils sont porteurs » (Achille Mbembe, Université de Johannesburg). L'universalisme à la française est hostile à la différence, et par extension, à la figure d'Autrui. En effet l'universel s'incarne dans des figures historiques représentant le groupe dominant : « le neutre est un homme blanc des classes moyennes et supérieures » (Bancel, Strasbourg II, Blanchard, CNRS). L'invention de l'indigène est ancienne, elle remonte au Code de l'Indigénat (1874) et aujourd'hui perdure ce regard stéréotypé sur l'autre.

Cette situation est due en partie, selon Sandrine Lemaire, au déficit des études sur les périodes coloniale et postcoloniale. Or de nombreux processus contemporains, brûlants, ne peuvent se comprendre sans la profondeur du champ historique. Apporter des connaissances permettrait de réduire les replis identitaires, d'aider à la pacification des mémoires multiples et contradictoires. Ce n'est pas évidemment une loi comme celle du 23 février 2005 – abrogée 11 mois plus tard – qui vantait le caractère positif de la colonisation française qui pouvait contribuer à réduire la fracture coloniale. Mais de là à radicaliser un contre-discours, comme l'ont fait les Indigènes de la République (apparus en 2005), pour qui la France reste un Etat colonial, continue à appliquer des schémas coloniaux aux populations issues de l'ex-Empire, c'est une voie que les co-directeurs de ce livre refusent de suivre. Ils seraient plutôt pour « passer de l'un au multiple » (p.29), ce qui permettrait de relativiser ce qui est encore ressassé en permanence, à savoir le « génie français », « la mission universelle de la France ». « Faire de la différence un élément, non de délitement, mais de construction du national », tel devrait être le but. Assumer cette « multiplicité dispersante » chère à Edouard Glissant.

Mais jusqu'où va-t-on dans l'acceptation des différences ? Jusqu'à accepter une certaine visibilité de l'islam dans l'espace public – tolérer le voile – comme semble le suggérer Michel Wieviorka (EHESS). Par contre il semble impossible d'accepter l'excision sous prétexte de respecter les différences ! Mais les contributeurs à cet ouvrage refusent à juste titre les mots d'ordre tranchants hérités du passé : la civilisation ou la barbarie. Nacira Guérif (Paris XIII) s'interroge : « La Beurette doit-elle faire la démonstration de son émancipation en affichant son mépris pour la virginité et en dénonçant les hommes qui s'aviseraient de l'opprimer, la marier de force, la violer ou la faire exciser ? ».

Un livre dense, passionnant sur un problème qui n'est pas prêt d'être résolu, car en même temps que les descendants des colonisés sont sommés de s'intégrer, la société ne leur fournit pas les moyens de se construire. Ils doivent tricher sur le CV, tricher au téléphone pour décrocher un emploi ou obtenir une location d'appartement. D'où les replis identitaires qui en tentent beaucoup.

Salles Jean-Paul

 

Dominique BORNE, Benoit FALAIZE (dir), Religions et colonisation. Afrique-Asie-Océanie-Amériques (XV Ie -XX e siècles) , Paris, Editions de l'Atelier, 2008, 335 p, 28 euros. Août 2009*

Il existe deux manières de lire les contributions rassemblées ici. La première voit dans leur richesse autant de monographies précieuses. Un massif de travaux affleure, révélant l'ouverture des études sur la colonisation au culturel, au genre. Les colonial studies franchissent aisément la frontière francophone. L'intitulé des quatre parties structurant l'ouvrage arpente ces domaines de recherche : colonisation, religions et esclavages se connecte aux premiers empires coloniaux. La République se questionne ensuite, et l'on voit que le sabre et le goupillon s'entremêlent outre-mer dans une complexité peu soupçonnée : les missionnaires, les pères blancs peuvent ainsi apparaître décolonisateur bien avant que l'idée même n'affleure dans le champ politique républicain. A chacun ensuite de situer le républicain, le hussard noir, dans la dimension civilisatrice de la France. Demeure évidente à ces lectures de la seconde partie une gradation des religions au regard du colonisateur, l'Islam paraissant là le point le plus bas de la hiérarchie, pont commode pour l'institution scolaire de la Belle époque pour tresser le sens commun d'une homologie croisade / colonisation (Benoit Falaize) ; reste également, et c'est là le sel de l'intervention de Rebecca Rogers ( Genre, mission et colonisation ) que l'entrée par le genre montre qu'hommes et femmes blancs partagent le même impérialisme culturel : ici, les logiques de domination se superposent. Plus composite, la troisième partie signale nt les singularités géographiques , elle se prête peu au résumé. En soi, et s'il fallait dépayser une problématique trop marquée par la controverse de 2005, l'article de Yann Essertel sur les liens du colonialisme au protestantisme et au catholicisme en contexte maori vaut lecture et relecture. Indiquons, en guise de mise en bouche, la conclusion : «  la guerre (des maoris en 1845) a accru le « mana » de la mission catholique provoquant l'amertume des protestants. Ils sont les perdants de ces événements car trop liés au gouvernement colonial (p 222). » Dans le cadre colonial, la concurrence religieuse joue des contextes politiques. La dernière partie questionne la décolonisation au titre du religieux  ; l'on mesure alors à lire Gilbert Meynier ( L'Algérie, la Nation et l'Islam : le FLN, 1954-1962 ) le poids des problématiques religieuses dans un surgissement révolutionnaire que la lecture occidentale s'avère alors incapable à circonscrire dans sa réalité. La conclusion scientifique de Daniel Rivet offre la possibilité d'une typologie des questionnements et des cas évoqués. Elle souligne surtout la vitalité et les avancées d'un champ de recherche que les polémiques nées de l'article 4 de la loi du 23 février 2005 avaient à tort identifiées comme en friche, car tabou.

A ce point intervient la deuxième lecture possible de l'ouvrage. Coordonné par Dominique Borne et Benoit Falaize, il apparaît comme une réponse de l'institution scolaire à la polémique de 2005. La problématique unit deux questions controversées pour l'enseignement : le fait religieux, le fait colonial. Chaque partie s'achève sur un éclairage des aspects pédagogiques du propos. Une autre lecture se profile donc. Elle indique systématiquement l'ancrage de ces questions dans les problématiques d'enseignement, acquiesçant ainsi sur son versant pédagogique à la conclusion de Daniel Rivet : colonisation et fait religieux ont maintenant leur place dans les programmes d'enseignement. Benoit Falaize et Françoise Lantheaume se chargent également, tour à tour, d'interpeller l'institution scolaire sur ces questions. On retiendra surtout la conclusion pédagogique générale, montrant que le tryptique «  Commercer, civiliser, christianiser  » des manuels de troisième mérite largement d'être nuancé. En creux, et c'est tout le sel de l'ouvrage, l'on mesure comment les polémiques naissent parfois d'une méconnaissance profonde des avancées historiographiques assortie du rassurant sens commun des manuels à vocation mercantile, s'il en est. Lire et relire ces contributions questionne finalement un ensemble défait, sinon mythique : la circulation des savoirs des cieux universitaires aux sols didacticiens. C'est cette mécanique qui semble de plus en plus mise à mal, si tant est qu'un jour elle fut effective. On ne peut qu'être gré aux éditions de l'Atelier d'y apporter un correctif ; d'autres questions controversées (le communisme, la violence de guerre notamment) mériteraient un traitement identique. A l'INRP, l'IESR de s'y confronter à nouveau : les polémiques actuelles et récurrentes sur les usages de l'histoire trouveraient ici une première réponse.

Vincent Chambarlhac, uB 5605

 

Ahmed BOUBEKER et Abdellali HAJJAT, coord., Histoire politique des immigrations (post)cloniales. France, 1920-2008 , Paris, é ditions Amsterdam, 2008, 317 p., 19 €. janvier 2009*

Cet intéressant ouvrage interroge la mémoire collective, l'histoire et la variété d'expériences et d'identités des immigrations en France, à travers des analyses et des entretiens avec des acteurs engagés. Le livre est composé en quatre parties. La première étudie les mouvements noirs, algériens et vietnamiens dans l'entre-deux-guerres. Les auteurs mettent en exergue à la fois le soutien du parti communiste et, en même temps, son ambiguïté et les limites de l'articulation entre révolution nationale et révolution socialiste. L'espoir soulevé et vite retombé du Front populaire pour un changement de politique dans les colonies fut un moment charnière pour les différents autonomistes et indépendantistes.

La deuxième partie est consacrée à l'émergence, entre 1968 et 1981, de la figure du « travailleur immigré ». Ces années sont marquées par des mobilisations sur lesquelles les articles reviennent : grèves des OS immigrés à Renault-Billancourt, mouvement des foyers SONACOTRA, Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA) et Comités Palestine, … Alain Morice problématise l'idée reçue selon laquelle c'est la crise qui a engendré ou accéléré le racisme et la politique de fermeture des frontières. Il montre que la première cause des mesures autour de 1972, les circulaires « Marcellin-Fontanet » (liant l'obtention d'une carte de séjour à un contrat de travail et un logement « décent ») est à rechercher dans «  le réveil de la combativité des immigrés » et « une restructuration en profondeur de l'appareil industriel  ». L'article de Michelle Zancarini-Fournel, pour sa part, avance une hypothèse qui me semble problématique : les manifestations des groupes d'extrême gauche, en mars 1971 et juin 1973, contre la tenue d'un meeting de l'organisation d'extrême droite Ordre nouveau auraient donné une « forme de publicisation », une plus grande visibilité à cette organisation. D'une part, c'est accréditer la thèse telle quelle de la police, sans l'interroger ni apporter d'autres arguments. D'autre part, c'est laisser sous-entendre qu'il eut mieux valu ne pas protester et que l'extrême gauche porte, involontairement, une grande part de responsabilité dans la visibilité d'Ordre nouveau ; deux thèses controversables. Notons aussi, parmi les articles, le très bon texte d'Abdellali Hajjat sur les Comités Palestine et le MTA, texte dans lequel il explique la proximité de la Gauche Prolétarienne (GP) et du MTA.

La troisième partie, presque exclusivement composée d'entretiens, revient sur les années 80 et 90, marquées par la Marche des Beurs en 83, la montée du Front National, la création de SOS Racisme, et les révoltes de banlieues rythmées par les exactions, autres « bavures » policières et les crimes racistes. La parole donnée à des acteurs/trices, membres de différents mouvements, organisations de ces années (Mouvement de l'Immigration et des Banlieues (MIB), Comité National contre la Double Peine (CNDP), DiverCité, …) en fait l'une des parties les plus intéressantes du livre. Plusieurs articles reviennent sur les contradictions et les limites de l'espoir, de l'enthousiasme soulevés par la Marche des Beurs, et sur l'instrumentalisation médiatique de SOS Racisme, servant à couvrir d'un manteau homogène, moralisateur et humanitaire, les initiatives politiques, qui naissaient en banlieue et au sein de l'immigration. De même, plusieurs intervenants montrent, contre la violence symbolique de « l'universel abstrait » de la République, la reprise et le retournement de termes jugés péjorativement par l'Etat et les médias : Jeunes Arabes de Lyon et Banlieue (JALB), Femmes Françaises Et Musulmanes Engagées (FFEME), … Par ailleurs, contrairement à la logique binaire, les différentes personnes soulignent la complexité, les antagonismes, mais aussi les passerelles entre engagements identitaires et revendicatifs dans les « quartiers ». Enfin, l'entretien avec Tarik Kawtari, l'un des fondateurs du MIB en 1995, un des mouvements les plus intéressants de ces dernières années, est passionnant. Mais il est dommage qu'aucun article ne soit consacré à l'étude du MIB pour venir enrichir cet entretien.

La quatrième partie traite des « nouvelles figures et mutations des luttes de l'immigration » autour, notamment, de textes sur les mouvements noirs et féministes, d'un entretien avec Salah Amokrane sur la liste Motivé-e-s à Toulouse, et d'une charge de Nacira Guénif-Souilamas contre l'organisation Ni Putes Ni Soumises (NPNS). Si l'argumentation de cette dernière porte, il n'en demeure pas moins qu'il manque une analyse de la légitimité médiatique de NPNS et de son instrumentalisation politique, et une étude comparative avec la stratégie de SOS Racisme - analyse et étude ici seulement à peine esquissées.

La conclusion, enfin, dresse une périodisation, à travers des moments charnières, intéressante, mais peut-être un peu trop schématique. Elle permet cependant de souligner les différentes générations politiques de l'immigration, les passerelles autant que les barrages entre celles-ci.

Le livre montre que les luttes et organisations des immigrations et des banlieues sont traversées de la question de l'autonomie ou, plus exactement ces trente dernières années, de la volonté d'autonomisation par rapport à l' é tat, mais aussi par rapport aux associations, syndicats et partis, fussent-ils d'extrême gauche. Cela revient comme un leitmotiv : «  Prendre la parole et la garder vaille que vaille, choisir son cap politique et le suivre malgré toutes les ingérences extérieures, c'est le parti de l'auto-organisation  » (p. 186). Cette revendication se nourrit malheureusement des limites, voire de l'impasse de la participation (ou des alliances) à des organisations syndicales et politiques. À ce propos, on se réjouira de lire le récit mordant de l'expérience de Kahina X au sein des Verts dans les années 90 : «  Lorsqu'en 1994, j'ai parlé des discriminations racistes dans les partis politiques (j'étais la seule élue « d'origine  »… sur une assemblée de 157 élus), j'ai évidemment été accusée de communautarisme (…). Enfin, le reproche « de trop parler des jeunes immigrés » (et moi qui croyais qu'ils étaient Français !) « alors qu'ils ne votaient même pas ! » (pour eux, les ingrats !) était devenu récurrent (…). Pour nuancer le propos, on peut dire que vos connaissances sont quand même reconnues, car bien sûr, en tant que déléguée aux affaires indigènes, et représentante des « bureaux arabes », vous êtes sollicitée sur les questions de matériel « tombé du camion » dans les quartiers, de cours du prix du chameau (pour les mariages arrangés), de mouton dans l'ascenseur et autres talibanneries…  » (p. 308).

Plus décourageant semble être le fait que cette attitude se reproduise au sein de l'extrême gauche. C'est d'autant plus malheureux que les révoltes de banlieues de 2005 n'ont pas eu de débouchés (explicitement) politiques. Ainsi, Saïd Bouamama consacre un article à cette question. Il montre les tensions et les contradictions autour des conceptions de l'autonomie, de l'articulation entre revendications spécifiques et revendications globales, de la laïcité et, plus généralement, des classes sociales et des clivages sociaux. Cependant, pour la période récente, l'article manque de nuances. Il ne s'appuie en effet que sur des citations de Lutte Ouvrière (LO), en prétendant que celle-ci « peut ici fonctionner comme un analyseur de l'extrême gauche dans la mesure où cette organisation pousse à l'extrême des logiques qui seront nuancées par d'autres organisations  » (p. 246). Cela me paraît plus que discutable ! Il aurait été bien plus judicieux de comparer entre elles les positions de la LCR, du POI, de LO, mais aussi des groupes libertaires, des Autonomes et d'autres. Sûrement se serait dégagé alors un spectre plus varié de positionnements au sein de l'extrême gauche.

De manière plus générale, il est dommage qu'aucun article n'ait été consacré aux rendez-vous partiels et/ou manqués entre mouvements des sans-papiers, manifestations anti-CPE et révoltes des banlieues. Cela aurait permis d'illustrer au plus près les questions d'autonomies, d'alliances, d'absence de débouchés politiques et d'articulation ou collision des luttes. Par ailleurs, au fil des pages, transparaît l'importance et la richesse d'une production culturelle liée aux luttes, depuis le théâtre des rues, la création de médias jusqu'au concerts Rock Against the Police, le groupe ZEBDA et la popularisation du rap. Un article consacré à cette dimension culturelle aurait eu toute sa place ici. Ce livre, en donnant la parole aux principaux intéressé-e-s, a voulu faire une histoire politique des immigrations en France. Il y est largement arrivé. Espérons que son appel à ce que « de plus amples recherches sur cette histoire » se développent, soit entendu.

Frédéric Thomas

 

Henri CARTIER, Comment la France « civilise » ses colonies , Paris, Les nuits rouges, 2006. janvier 2007*

Il faut saluer à sa juste mesure l'effort constant des Nuits rouges pour faire connaître la question du colonialisme français. Depuis plusieurs années maintenant, une série de ré-édition de livres parus dans la première moitié du XX e siècle a permis au public de lire des ouvrages informés sur ce thème. Rappelons notamment ceux de Paul Vigné d'Octon, La sueur du burnous , celui du militant anticolonialiste Félicien Challaye, Un livre noir du colonialisme. Souvenirs sur la colonisation , Le crime du Congo belge , un recueil de textes de différents auteurs, dont A. Conan Doyle, l'auteur de Sherlock Holmes, dont la lecture est hautement recommandable.

Intelligemment préfacé par Jean Pierre Aubert qui contextualise bien ces publications, ce livre consiste en une réédition de deux brochures parues au début des années 30. La première, qui donne le titre à l'ouvrage, est une épaisse brochure du PC-SFIC. Il s'agit d'une réponse, fort documentée, à l'épisode connu notamment par le roman de Didier Daeninckx, Cannibale , de l'exposition coloniale internationale qui avait vu l'exhibition de kanaques comme des animaux pour illustrer les vertus de la colonisation (sur cet aspect, voir également le travail d'historien de Blanchard et alii, Zoos humains , La Découverte, 2002). Agrémentée de photos, reproduites à l'identique, cette brochure dénonce avec de multiples exemples à l'appui les divers visages du colonialisme français, aussi bien en Afrique qu'en Asie. Travail forcé, asservissement économique, extension de la famine, vol des terres, spoliations diverses et variées, limitation de l'accès à l'enseignement, etc… sont autant de visages de la civilisation française à l'égard des populations indigènes.

Le second document est une brochure du secrétariat colonial de la CGTU, la centrale syndicale affiliée au PC. Elle porte sur un aspect méconnu, le Code de l'indigénat, qui réglait le sort des Algériens. Sont détaillées les mesures d'exception qui visent les populations locales, en particulier dans le rapport à la terre. Sont ainsi exposés les « techniques » permettant aux colons d'exploiter les feux de forêt pour se les accaparer ou accabler les Arabes d'impôts. Si la colonisation est désormais un fait révolu, les pratiques impérialistes lui ont succédé, rappelle J.-P. Aubert dans sa présentation, et le sort des populations, désormais factuellement libres, ne s'est guère amélioré.

Présenter à un public contemporain ces documents, ce n'est pas seulement faire œuvre de connaissance historique, c'est également participer aux luttes pour en finir avec le système qui engendre dépendance et misère au sud.

G.U.

 

Clotilde CHAUVIN, Louise Michel en Algérie. La tournée des conférences de Louise Michel et Ernest Girault en Algérie (octobre - décembre 1804) , Paris, Les éditions libertaires, 2007, 160 pages, 15 €. novembre 2007*

Cette étude inédite nous propose un éclairage fort intéressant sur une des dernières actions militantes menées par Louise Michel au soir de sa vie, une série de conférences qu'elle alla donner dans l'extrême ouest de la colonie algérienne, un épisode sur lequel il n'existait pas, jusqu'à présent, de récit détaillé. Ne cachant pas ses opinions, Clotilde Chauvin revendique clairement le caractère militant de son approche historique, avec une introduction qui trace plusieurs parallèles entre la situation du début du XXe siècle et l'actualité plus récente. On savait déjà tout l'intérêt que le mouvement libertaire avait porté à l'Algérie française, de Robert Louzon à Daniel Guérin, mais ce qu'on découvre ici, c'est un échantillon des réactions suscitées au sein même de la colonie par la tournée de deux anarchistes, tableau très vivant, coupe instantanée d'une réalité, avec quelques anecdotes, et qui permet de rappeler quelques idées force du discours libertaire de l'époque : l'antimilitarisme, en particulier, mais également une vision alternative de la colonisation, qui n'est pas vraiment condamnée en tant que telle par Ernest Girault. Clotilde Chauvin en profite également pour rappeler l'insurrection qui a eu lieu en Kabylie la même année que la Commune de Paris, et dont les leaders furent également déportés en Nouvelle Calédonie. On découvre également une Louise Michel qui, après la fin des conférences, demeure trois semaines chez son amie Mathilde Verlaine, chez qui elle rédigera ses fameux Mémoires… Certes, Clotilde Chauvin n'a mis à profit qu'une partie des sources utilisables - dont le propre témoignage de Girault, également réédité par les éditions libertaires (voir la note de lecture sur ce site) - laissant en particulier de côté les éventuels documents existant en Algérie même, mais son livre se révèle fort intéressant, et possède en outre un très beau cahier iconographique. Regrettons seulement quelques redites tout au long du livre…

Jean-Guillaume Lanuque

 

Collectif, Scalp, 1984-1992. Aux origines du mouvement antifasciste radical. Comme un indien métropolitain, Paris, Editions No Pasaran, 2005.

Le lecteur sera tout d’abord impressionné par la multiplicité des illustrations, ainsi que par l’ampleur de la documentation ici rassemblée sous une couverture particulièrement tonique. Scalp, pour ceux qui l’ignorent encore, signifie Section Carrément Anti-Le Pen (mais le sigle s’est décliné en d’autres sens, ainsi que l’ouvrage le révèle). A l’encontre de formes antifascistes plus traditionnelles (Ras le Front est assez fortement critiquées dans l’ouvrage), le Scalp a mis l’accent sur la résistance physique au Front national. A partir de la ville de Toulouse et des milieux libertaires, le Scalp s’est étendu sur une bonne partie du territoire. C’est l’enjeu précisément de la première partie de l’ouvrage de rappeler les conditions de naissance des Scalp à partir de l’année 1984. Ces pages se lisent comme une suite ininterrompue de manifestations et d’affrontements plus ou moins réussis contre le FN. Le Scalp a tenté de s’organiser au niveau européen, dans un réseau de groupes antifascistes. Loin d’un récit lisse et policé, les promoteurs de l’ouvrage font preuve d’un sens affirmé de l’auto-critique, offrant à lire des documents assez sévères sur les pratiques (et leurs impasses) mises en œuvre : activisme débridé, tendance au machisme, limites culturelles et sociologiques de l’antifascisme qu’ils développent. On peut d’ailleurs s’interroger, parfois, à lire les contributions, sur la nature même de l’antifascisme ainsi promu. De ce point de vue, l’interview des Red Warriors laisse planer quelques doutes sur la dimension politique des affrontements avec le FN. La « baston » revendiquée ressemble à s’y méprendre à des bagarres, sans contenu politique manifeste, entre bandes de jeunes, comme on a pu en connaître à la fin des années 50 avec le phénomène des blousons noirs. La seconde partie est axée sur la scène alternative, seule réussite manifeste, autour du phénomène des Béruriers Noirs et, plus largement, du rock alternatif. Les interviews d’acteurs sont une source de premier intérêt pour comprendre la logique d’émergence (et d’aussi rapide décrue) d’une contre-culture. Enfin, la troisième partie est centrée sur les thèmes du Scalp (antifascisme, luttes de l’immigration et enfin répression policière). De très roboratives annexes permettent de prolonger cette lecture tout à fait stimulante. On regrettera le ton excessivement polémique contre les autres organisations antifascistes, en particulier le réseau « concurrent » de Ras le Front, qui a pourtant le mérite de poursuivre son action, certes de moindre ampleur aujourd’hui, mais pratiquement seule sur ce terrain.

Georges Ubbiali

 

Pierre DAUM, Immigrés de force. Les travailleurs indochinois en France (1939-1952) , Arles, éditions Solin / Actes Sud, collection « Archives du colonialisme », 2009, 288 pages, 23 euros, préface de Gilles Manceron. Février 2010*

Mots clefs : histoire coloniale – Indochine – Vietnam – trotskysme.

Pierre Daum est un journaliste, descendant du fondateur de la célèbre cristallerie lorraine, qui livre avec cet ouvrage une précieuse étude, extrêmement vivante, avec un récit bien mené, en plus d'être solidement documentée. Il existait en effet déjà certains travaux sur ce sujet, en particulier celui de Benjamin Stora pour le CERMTRI ( Cahiers du CERMTRI n°28, avril 1983) ou encore celui de Anh Van alias Hoang don-Tri (1), mais aucun livre en langue française. Le travail de Pierre Daum présente en outre l'atout d'être à la fois basé sur les archives écrites et sur les témoignages, qu'il est allé chercher jusqu'au Viêtnam, profitant sans doute de l'aide institutionnelle à laquelle il a eu droit. Vingt-cinq entretiens ont ainsi été réalisés (11 en France et 14 au Viêtnam), avec des acteurs dont l'âge est désormais compris entre 80 et 100 ans. L'auteur a choisi, pour permettre au lecteur de les mémoriser plus facilement, de leur attribuer à tous un surnom individualisé, imitant en cela Homère… L'épilogue du livre est d'ailleurs tout entier dédié au déroulement de chaque entretien et à l'itinéraire de chacun des témoins au-delà de la période retenue, avec leurs photographies.

Pierre Daum réussit ainsi à nous plonger de plein pied dans l'histoire de ces Indochinois, recrutés de force en 1939 afin de remplacer la main-d'œuvre masculine mobilisée : si les plus instruits d'entre eux, bombardés surveillants ou interprètes, étaient généralement volontaires, il n'en était pas de même pour les ouvriers non qualifiés, sélectionnés parmi les familles paysannes disposant de plusieurs garçons. Au total, près de 20 000 Vietnamiens firent le voyage jusqu'en France, où ils furent affectés dans un premier temps aux poudreries, puis, après la défaite, à diverses autres tâches, dont une des plus étonnantes n'est autre que l'implantation réussie de la riziculture en Camargue. Gérés par la MOI (Main-d'œuvre indigène), ils étaient soumis à une discipline proprement militaire, mal nourris, littéralement exploités par les entreprises françaises et rétribués largement en dessous de ce que touchaient les Français ; leur indemnisation a posteriori n'est d'ailleurs toujours pas réalisée. Les relations avec la population allaient de la curiosité à l'hostilité, mais la plupart de ces témoins notent la distance nettement moins grande ressentie avec les métropolitains comparativement aux colons français.

Après la fin de la Seconde Guerre , ces travailleurs furent rapatriés très progressivement, entre 1946 et 1952, pendant qu'un millier d'entre eux environ faisait le choix de demeurer en France (après l'armistice de 1940, environ 5000 avaient déjà pu faire le voyage de retour avant la mise en place du blocus britannique). Pierre Daum évoque également le climat d'ébullition politique qui s'est manifesté à la fin du conflit, avec l'instauration d'une autogestion partielle des camps et les progrès du trotskysme, incarné ici par la figure de Hoang Khoa Khoi. Toutefois, n'étant pas le sujet direct de la recherche, cet aspect ne bénéficie pas d'analyse approfondie, au-delà de la répression de l' é tat et des attaques du PCF (2). Parmi les rares regrets, notons celui de ne pas disposer ni d'une carte de l'Indochine coloniale, ni d'une carte de la France, présentant l'implantation des différents camps. Une jolie réussite, qui remplit parfaitement l'objectif proclamé, celui de collationner des sources avant qu'elles ne disparaissent…

Jean-Guillaume Lanuque (merci à Jean-Paul Salles)

(1) In Chroniques vietnamiennes , revue du groupe trotskyste vietnamien (LCR), n°4, été 1988, ou Cahiers Léon Trotsky, n°40, décembre 1989. De même, dans le numéro spécial des Cahiers Léon Trotsky consacré à Raoul (Claude Bernard), un des protagonistes de cette histoire, Pierre Broué revient sur cette question, CLT n°56, juillet 1995.

(2) Curieusement, alors qu'il a pourtant utilisé les ressources du CERMTRI, Pierre Daum ne cite absolument pas les Cahiers du CERMTRI n°100 et 112, portant respectivement sur « L'opposition de gauche en Indochine entre 1930 et 1937 » et « Les trotskystes et l'Indochine 1945-1954 », cette dernière publication faisant en outre une place au militantisme au sein des travailleurs indochinois. Voir aussi le long article de Ngo Van, « Le mouvement IVe Internationale en Indochine », Cahiers Léon Trotsky n°40, décembre 1989 et n°46, juillet 1991.

 

Alain DEWERPE, Charonne, 8 février 1962, anthropologie historique d’un massacre d’Etat, Paris, Gallimard, Folio-histoire, 2006.

Voici un livre consacré à un événement longtemps minimisé par les historiens, mais constamment rappelé, voire commémoré, par les organisations du mouvement ouvrier. La manifestation du 8 février 1962, convoquée par l’UD-CGT, l’URP-CFDT, le PCF et le PSU pour protester contre une série d’attentats perpétrés par l’OAS, mais interdite par les pouvoirs publics, fut sauvagement réprimée, notamment par la police municipale, aux alentours de la station de métro Charonne. Le bilan fut très lourd : 9 morts et de nombreux blessés. Cet ouvrage, avec ses 669 pages de texte, complétées par un peu plus de 200 pages de notes et par un index des noms propres, constitue une véritable somme.
A.Dewerpe donne une vision exhaustive du 8 février, un peu à la manière des livres de la collection « Les grandes journées qui ont fait la France », réédités chez Gallimard. L’aval, le moment et l’amont ont été explorés avec soin. Cet événement était globalement connu, à quelques détails près cependant: ainsi, les grilles de la station de métro étaient ouvertes ; elles ne peuvent donc être considérées comme la cause du bilan tragique. De même, pour l’auteur cette tuerie ne résulte pas de débordements individuels de la part des forces de l’ordre. Il montre très clairement que ni leur organisation, ni leur « culture » ne permettaient l’improvisation. On doit écarter également les provocations émanant de l’OAS. En fait, il s’est agi d’un massacre d’Etat. Les responsabilités sont en effet à rechercher au plus haut niveau.
Pour comprendre cet événement l’auteur met à contribution l’ensemble des sciences sociales : géographie, sociologie, anthropologie, lexicologie et bien entendu l’histoire. Donnons quelques exemples. Ainsi, il étudie la doctrine opérationnelle des forces de l’ordre en cas de manifestation interdite, mais aussi le fonctionnement de l’Etat gaulliste et la place de la violence d’Etat dans une démocratie. De même les espaces et les pratiques manifestantes sont revisités, à la lumière des travaux de Danièle Tartakowsky (1998). La construction d’une mémoire articulée, notamment autour des lieux, fait l’objet d’une attention en dernière partie, dans la lignée des Lieux de Mémoire chers à Pierre Nora.
Le fait qu’A. Dewerpe, universitaire confirmé, soit le fils d’une des victimes du 8 février, Fanny Dewerpe, ne nuit pas au travail de l’historien. Certes, la douleur, la colère de l’auteur sont palpables quand il évoque les heures épouvantables passées dans la station de métro ou quand il parle de la responsabilité de la police et du pouvoir (cf. les pages consacrées aux « bidules », matraques utilisées par les policiers). Cette émotion transparaît aussi quand il tente d’établir le traitement judiciaire du massacre. Et en effet, la totale impunité dont ont bénéficié les responsables laisse perplexe le citoyen comme le chercheur. Mais la double qualité de l’auteur ne nuit en rien, au contraire, au sérieux de l’entreprise.
Finalement les critiques ne peuvent porter que sur des points de détail. Ainsi, si une analyse des manuels scolaires est menée à bien, le traitement de l’événement par les enseignants n’est pas abordé. Au total une contribution précieuse pour notre connaissance de ce passé brûlant.

Stéphane Paquelin.

 

Ernest GIRAULT, Une colonie d'enfer , Toulouse, Les éditions Libertaires, 2007, 15 €. novembre 2007*

Propagander reste le maître mot de la gauche au début du XX e siècle, tant pour les socialistes que pour les syndicalistes, les anarchistes. Ces derniers, tout à la diffusion de l'Idée, furent d'ardents orateurs. Les éditions Libertaires publient ainsi des extraits de la chronique d'Ernest Girault sur une tournée de propagande en Algérie en 1904 aux côtés de Louise Michel. Introduite par la préface de Lucien Descaves, alors proche des milieux libertaires, la chronique d'Ernest Girault dévide le fil d'un voyage algérien ouvert sous les auspices de la mort d'Isabelle Eberhardt. Ce récit de voyage alterne les descriptions et les notations propres au genre (relief, physionomie des habitants…) et des remarques plus directement ancrées dans le vif d'une activité militante. Là réside le sel de l'ouvrage tant les autres considérations procèdent de clichés propres à l'époque, étrangers à l'anarchisme. L'itinéraire algérien d'Ernest Girault se pave de rencontre avec les instituteurs, cheville essentielle de cette tournée propagandiste. La chronique réitère ainsi des thématiques chères à ce milieu spécifique : la laïcité (la tournée est contemporaine des débats annonciateurs de la loi de 1905) et l'antimilitarisme. Le colonialisme se dénonce par ce biais, comme le capitalisme. Des anecdotes – trop rares - établissent la difficulté des conférences, le danger des débats : tentative d'incendie de l'estrade, menaces physiques, contre-manifestation… La dernière phrase de l'ouvrage résume ces propos, dénonçant la soldatesque de 20 ans dans le sud algérien : «  Il y en a qui râlent et crèvent, pendant que d'autres s'enivrent et jouissent  ».

Pour autant, cette chronique déçoit. Elle croque peu Louise Michel, sinon en de courtes notations, soulignant la fatigue de la septuagénaire et, trop souvent, Ernest Girault se contente de brèves descriptions. Il est là spectateur, et non spectateur engagé, dévidant le fil d'un récit et de pratiques métropolitaines où très peu, sinon rien, de la réalité coloniale n'apparaît véritablement. Comparée au récit algérien de Norbert Truquin, prolétaire et communard ( Mémoires d'un prolétaire , voir compte rendu sur Dissidences .net), l'Algérie d'Ernest Girault paraît seulement le support de considérations métropolitaines. Aussi, au seuil de l'ouvrage, a-t-on lu un récit pittoresque, marqué d'expressions propres au début du siècle et à l'argot militant, plus qu'une chronique propagandiste où affleure l'Idée. L'ouvrage est d'ailleurs mineur dans la biographie d'Ernest Girault. Il est alors d'autres dénonciations plus acérées de l'enfer colonial.

Vincent Chambarlhac

 

Stuart HALL, Identités et cultures. Politiques des Cultural Studies , Paris, Amsterdam, 2007, 327 pages, 22 euros. novembre 2007*

Les éditions Amsterdam poursuivent leur travail de publication d'ouvrages anglo-saxon autour des thématiques postcoloniales, après notamment l'ouvrage de Neil Lazarus ( Penser le postcolonial , 2006 –Cf. Dissidences.net). Identités et cultures paraît dans ce dispositif une pièce de premier ordre. Stuart Hall est l'un des pères des Cultural Studies , fondatrices en particulier des politiques de l'identité. Ce recueil d'articles précise le cheminement d'une pensée des Cultural Studies aux Postcolonial Studies, via des travaux sur les médias, l'idéologie, les représentations. La densité des articles lus en regard des productions françaises –singulièrement les derniers opus du collectif d'auteurs autour de Nicolas Bancel et Pascal Blanchard- montre les limites théoriques de ces dernières.

Stuart Hall fut l'un des fondateurs de la New Left Review , pionnier avec Richard Hoggart des travaux sur la culture populaire dès les années 60 (avant 68), dont il déconstruit ici dans une courte note le sens commun pour mieux établir sa portée politique ( La déconstruction du populaire, article de 1981) : la culture populaire n'est pas la tradition elle est un champ d'affrontement. Ces propos, marqués de la notion gramscienne d'hégémonie, débouchent sur une interrogation radicale des genres, de la tradition, rejoignant ici Eric Hobsbawm ( Inventing the tradition ). Plus longuement, d'autres articles reviennent sur la culture de masse, les medias, manifestant l'antériorité de ces recherches sur le champ français qui ne découvre -que tardivement- ce terrain d'investigation par le biais de l'histoire culturelle. En somme les deux premières parties de ce recueil ( Cultural Studies, Idéologies, hégémonie et medias ) manifestent le poids d'un regard anglo-saxon qui depuis une dizaine d'année travaille également le paysage historique français, anime débats et polémiques autour des mots valises des historiens que sont devenus les représentations, l'identité .

L'essentiel de l'ouvrage réside pourtant ailleurs tant ces propositions se sont vulgarisées dans le champ de la recherche. Ces deux premières parties permettent de saluer un pionnier en ces domaines, réparant ainsi une réception par trop confidentielle avant, contant une généalogie des Cultural Studies et de leur influence sur une histoire culturelle trop souvent présentée comme une invention française. Importent, dans les débats contemporains, les chapitres Identités et politiques des représentations, Multiculturalisme et moment postcolonial . Questionnant, en 1992, la culture populaire noire ( Qu'est-ce qu'être noir dans la culture populaire noire ? ), il souligne le poids de l'expérience historique dans la proclamation d'une identité noire incessamment négociée dans le regard de l'autre. Le propos trouve un écho dans les publications françaises actuelles (Myriam Cottias, La question noire. Histoire d'une construction coloniale, Paris, Bayard, 2007). In fine , les propositions de ces chapitres -souvent marquées par l'apport de la French Theory lorsqu'elles soulignent que toute question culturelle est une question politique-,mesurent les débats autour des Indigènes de la République . On pourrait ainsi discuter l'usage politique fait de ces propositions par ce collectif, comme questionner la généalogie intellectuelle qui le lie à ce laboratoire d'une gauche critique que fut la New Left Review

Vincent Chambarlhac

 

LUTTE OUVRIERE, La Réunion. Histoire d'une île et de ses travailleurs , Ed. LO, 2007, 117 p., 6 €. novembre 2007*

Dans cette épaisse brochure, l'organisation d'Arlette Laguiller présente un historique illustré de l'île de la Réunion. Joliment illustrée, en grande partie par des gravures de bonne qualité (dont on regrettera cependant que les sources ne soient pas précisées), elle déroule l'histoire d'une île marquée par la culture du café, puis du sucre, productions agricoles permises par le système esclavagiste pré-révolutionnaire, puis post-révolutionnaire. Le maintien, après une brève suppression, de l'esclavage permet aux auteurs de dénoncer la duplicité de la bourgeoisie. Après sa disparition tardive (1848), c'est le système de « l'engagisme » qui permet d'importer la main d'œuvre nécessaire au développement de l'agriculture sucrière. Cette immigration massive, consécutive à l'immigration forcée du système esclavagiste, explique le caractère coloré et multiracial de l'île. Si le lecteur apprend beaucoup de la partie historique, en gros jusqu'aux premières années du XX e siècle, la partie proprement contemporaine est beaucoup moins fournie, tout au moins en ce qui concerne la sociologie de l'île. Est rappelée la difficulté qu'a eue le mouvement ouvrier à s'implanter dans l'entre-deux-guerres, en particulier à partir du port (les marins) et des travailleurs des services publics. Mais aucune information n'est hélas fournie sur la structure socio-économique actuelle. Même des informations de base, comme le nombre d'habitants ou la répartition entre les natifs et les hexagonaux ne sont pas fournies. Cependant l'envoi forcé de jeunes réunionnais vers les départements français déficitaires en population est évoqué, illustration du sort réservé à l'île par la métropole. Mais quelles sont les structures productives de l'île ? Quels sont les secteurs en développement ? Quel rôle y joue le tourisme ? Que représentent les organisations ouvrières ? Comment est organisé le mouvement ouvrier ? Au lieu d'aborder ces questions, les auteurs préfèrent concentrer leur critique contre le Parti communiste réunionnais et l'emprise de la famille Vergès. La régionalisation est vertement critiquée car

«  Les Dom, et la Réunion ne fait pas exception, fonctionnent comme des circuits financiers transformant l'argent public en profits privés pour quelques grands capitalistes réunionnais ou métropolitains  », p. 112-113, sans que pour autant la démonstration ne soit véritablement conduite. Et comme il est temps de conclure, arrive, comme un cheveu sur la soupe, un ultime chapitre, L'avenir sera communiste , où sont affirmées les valeurs d'universalisme du communisme dans lesquelles « les travailleurs de la Réunion, ou d'ailleurs, se retrouveront ». Il est vraiment dommage que la partie socio-économique contemporaine n'ait pas été traitée avec le même soin que la dimension historique et que ne figure aucun appareil critique.

G.U.

 

Neil LAZARUS (dir.), Penser le postcolonial. Une introduction critique, Paris, Amsterdam, 2006, 445 pages, 23 €. Mars 2007*

Les éditions Amsterdam traduisent cette introduction critique aux postcolonial studies , initialement publiée aux presses de l'université de Cambridge. La couverture, s'ornant d'une colonne où sont placardées des affiches du mouvement des Indigènes de la République appelant à manifester, procède du leurre. Contrairement à d'autres initiatives de vulgarisation et de discussion du concept de postcolonialisme pour le public français (1), l'ouvrage s'avère plus érudit que militant. C'est un panorama et une discussion de ce champ de recherches qu'il propose.

Dans son introduction au postcolonial, Neil Lazarus brosse à grands traits la généalogie d'un concept – le postcolonial – qui n'était auparavant qu'un marqueur temporel (la situation postcoloniale succédant à la situation coloniale de Balandier) avant de s'idéologiser au tournant des année 1990 pour désigner dans le monde anglo-saxon des pathologies sociales souvent métropolitaines. De son origine, le postcolonialisme a gardé son intérêt critique porté à la temporalité : le postcolonialisme semble là l'une des clés possibles d'interrogation des temps désaccordés repérés par Daniel Bensaïd dans La discordance des temps . C'est l'usage ‘‘pathologique'', sans doute importé par La République coloniale , puis La Fracture coloniale de Bancel et alii , que l'on retrouve aujourd'hui en France. Plus que la question franco-française de l'universalisme républicain, l'un des points d'ancrage les plus évidents du concept dans le monde anglo-saxon semble son lien à la mondialisation, à l'idée d'empire. Sur le terrain intellectuel, cette ‘‘politisation'' du concept contraste avec des usages d'abord littéraires, nourris de l'appropriation de la French theory sur les campus américains, puis aussi historiques et économiques. S'il est un concept politique, le postcolonialisme désigne aussi – et souvent de manière distanciée du politique – un champ de recherche en cours d'institutionnalisation. Dans ce champ, il faut réserver, à lire l'ensemble des contributeurs, une attention spécifique aux subaltern studies . Nées sur le sol indien, elles caractérisent une démarche singulière, nourrie entre autres de Gramsci, focalisée sur la question des discours sur le peuple tenus par les colons comme les élites indigènes. Pour Lazarus, cet intérêt pour le peuple qui recentre l'attention sur les secteurs non émancipés de la population (soit une majorité écrasante) suppose la récupération de la tradition et la reconstruction d'une culture nationale après le colonialisme (p. 68). Ici le subaltern est l'objet des discours, jamais son sujet. Ce projet heuristique indien qui décale le regard porté sur la question nationale, peut se rapprocher de la microstoria italienne (Gopal, Lire l'histoire subalterne ). Il privilégie le fragmentaire, le discontinu et implique finalement une autre manière d'envisager la question nationale. Là est sans doute son articulation au politique puisque toute écriture liée à cette perspective est militante . La dernière partie de l'ouvrage s'intéresse aux lieux des controverses relatives au postcolonialisme. Tour à tour sont évoquées les questions du nationalisme (Laura Christman), du féminisme (Deepikha Bari), puis celles plus littéraires du lien entre littérature et décolonisation de l'Amérique latine (Coronil), de la migrance.

Lire cette introduction permet un retour critique sur le débat de l'année passée (2006) autour du fait colonial. Si des convergences historiographiques semblent se tramer entre les postcolonial studies et de nombreux travaux français (Bancel et alii sur les zoos humains, Raynaud-Paligot sur la République raciale), force est de constater que l'usage politique du postcolonialisme à l'extrême gauche, qui mène souvent à une a-historicisation de l'immigré sous le couvert de l'indigène, participe d'une pathologie. A ce jeu, la question sociale n'est plus, ou ne peut se dire qu'en termes ethniques.

Vincent Chambarlhac

(1) Notamment le numéro 26 de Multitudes , le n° 16 de Contretemps .

 

Lamence MADZOU, J'étais un chef de gang, suivi de « Voyage dans le monde des bandes », par Marie-Hélène Bacqué, Paris, La Découverte, 2008, 241 p., 17 €. mai 2009*

Mots clés : Violence, jeunesse, banlieues, bandes, Noirs de France.

Parmi les nombreux ouvrages qui ont suivi les émeutes des banlieues de décembre 2005 (H.Lagrange et M. Oberti, 2006, G. Mauger, 2006, T. Sauvadet, 2006, R. Castel, 2007, M.Mohammed et L. Mucchieli, 2007), celui-ci a l'intérêt de juxtaposer le témoignage d'un jeune de banlieue (p.13-166) et l'analyse de la sociologue (p.167-236).

Appartenant à une famille africaine déclassée (avant de se retrouver au chômage, son père était employé à l'ambassade du Congo à Paris), arrivé en France à l'âge de 5 ans, L. Madzou explique par son décrochage scolaire précoce, dès la 5 ème , le début de son errance dans les quartiers de Corbeil : Montconseil et Les Tarterêts. La bande, le groupe de pairs, devient dès lors pour lui une famille de substitution, « une bulle précaire et momentanée », lui procurant une protection physique, des sorties et des loisirs et même la sécurité économique. Trois décennies plus tôt étaient apparus les Blousons noirs et plus avant dans le passé des « bachelleries » et autres « abbayes de jeunesse » (voir Une histoire de la violence , Muchembled également chroniquée sur ce site). Mais l'originalité de la bande dont L. Madzou allait devenir le chef, les Fights, c'est d'être composée de Noirs. Se sentant stigmatisés dans la société française du fait de leur couleur de peau, ils se sont fabriqué une identité noire en s'inspirant des bandes américaines montrées dans des films (The Warriors ou Les Princes de la Ville). Ils découvrirent aussi le hip-hop, entendirent parler d'Afrika Bambaata (créé à New York en 1974) et de la Zulu Nation.

Mais, comme le précise Madzou : « Je suis d'origine africaine – et je ne le renierai jamais – mais je me sens français » (p.32). Donc, pour la sociologue, on est loin de l'épouvantail communautariste agité par certains. Brandir son identité noire, comme le font ces jeunes, c'est rechercher la reconnaissance : « L'enjeu n'est pas tant de changer la société mais d'y trouver sa place, d'y être reconnu, de recevoir la même part que les autres ». Or trop souvent la société n'a qu'une réponse à opposer à ce désarroi des jeunes, la prison. Madzou, après bien d'autres, est catégorique : « C'est une connerie de mettre les jeunes en prison à cet âge-là ». Il y rencontre des gens qui lui apprennent le « bizness » (trafic de voitures, de shit…). Les politiques ne sont pas non plus épargnés, Manuel Vals (maire d'Evry) qui, après avoir gagné les élections, en mars 2001, « nous oublie vite ». Les associatifs, SOS Racisme, dont les dirigeants, nommés directement depuis les hautes sphères du PS, affirme-t-il, pensent surtout à leur carrière.

Après avoir été expulsé au Congo, pays qu'il ne connaissait pas et où il ne se sent pas chez lui, de retour en France après plusieurs années, il rencontre Faïza, a un enfant…et cela le transforme. De caïd il devient grand frère, s'efforçant de faire comprendre aux jeunes qu'ils allaient perdre des années dans les « embrouilles ». Car la voie est étroite pour les jeunes des banlieues, la reconversion difficile : le travail social, la musique, les sociétés de sécurité, ces dernières permettant de « reconvertir le capital guerrier ». Ce témoignage, commenté avec clarté par la sociologue, illustre la difficulté du processus d'affiliation à la société française pour un jeune « Noir de France ».

Salles Jean-Paul.

 

Olivier PETRE-GRENOUILLEAU, Les Traites négrières. Essai d’histoire globale, Paris, NRF, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 2004, 468 p.

Comme son sous-titre l’indique, cet ouvrage embrasse le phénomène de la traite dans la durée et dans l’espace, c’est-à-dire depuis l’origine du phénomène jusqu’à sa disparition, et outre la traite atlantique – la mieux connue – il parle aussi de la traite orientale. Pour ce faire, Olivier Pétré-Grenouilleau, universitaire de Lorient et auteur d’ouvrages de référence sur la traite atlantique, sollicite avec brio la très abondante historiographie anglo-saxonne, même s’il regrette à plusieurs reprises le retard des études sur la traite orientale. Déplorons tout de suite l’absence de bibliographie en fin d’ouvrage, étonnant pour une telle collection a priori scientifique.
La traite existe depuis le Moyen Age puisque des réseaux d’importation de captifs alimentent l’Europe méridionale ou les îles Canaries, Madère, avant même la découverte de l’Amérique. Par la Bulle Romanus Pontifex (8 janvier 1455), le Pape légalise la traite, avant que la Sorbonne ne la justifie à son tour, plus tard ; si les maîtres achètent les esclaves dans l’intention de les convertir elle est validée. Donc « rien ne s’opposait au principe d’une mise en valeur des Amériques par le moyen de l’esclavage » (p. 44).
Du XVIe au XIXe siècle, 11 millions d’esclaves noirs furent déportés vers les Amériques, dont 1.463.000 auraient péri pendant la traversée. Le premier port négrier d’Europe fut Liverpool, mais presque tous les pays y participèrent, même la Suède, le Brandebourg ou le Danemark, néanmoins le premier Etat à l’abolir (1792). En France les ports, parmi les plus importants Nantes, La Rochelle, Bordeaux, y participent sans état d’âme, avec cynisme même. Gérard Mellier (maire de Nantes de 1720 à 1729) dit que la Négritie (sic) est une contrée si prolifique que ses habitants ne pourraient subsister s’ils n’étaient pas, chaque année, déchargés par la traite d’une partie de ceux qui l’habitent. Quant à la traite orientale, de l’Afrique noire vers l’Afrique du Nord ou le Moyen-Orient, elle aurait concerné 17 millions de personnes, la traversée du Sahara étant plus meurtrière encore. Les pertes représentent de 6 à 20% des captifs, sur les bateaux négriers la mortalité oscille entre 12 et 13%, également très forte pour les hommes d’équipage. Malgré l’incertitude des sources, l’auteur reproduit les chiffres de l’historien Ralph Austen, le meilleur connaisseur de cette traite orientale. Et le journal Le Monde n’hésite pas à porter sur une superbe carte ces données chiffrées (Mardi 10 janvier 2006). Dans son Livre noir du colonialisme, s’il reprend des chiffres voisins de ceux de Pétré Grenouilleau pour la traite occidentale, Marc Ferro parle de 4.100.000 captifs déportés par les Arabes depuis le XVIe siècle (p.140, coll. « Pluriel »).

L’auteur évoque aussi longuement ce qu’il appelle « la production de l’esclave », ce passage étant sans doute le plus dérangeant pour ceux qui estiment que l’Afrique a droit à réparation. Il nous explique que les négriers ont très rarement razzié les Noirs sur la côte d’Afrique, ils n’en avaient pas les moyens. En fait, c’est l’offre africaine en captifs qui rendit possible la traite. Guerriers professionnels, seigneurs de la guerre (les Etats guerriers de Kong, Ségou…) ont fourni les bateaux en attente sur la côte : il fallait de 3 à 6 mois pour constituer une cargaison. La traite permettait aux élites noires d’obtenir des biens de prestige (barres de fer, de cuivre, textiles, haches…) plus que des surplus au sens marxiste. La traite ne fut pas une duperie commerciale, mais un carrefour, un lieu de rencontre et d’affrontement entre deux logiques, « jusqu’à ce que la mondialisation de l’économie ne conduise au triomphe de l’une d’entre elles ». Au Soudan central, une formation d’origine arabo-berbère, la confrérie senoussiste, joua un rôle essentiel jusqu’au XIXe siècle. Citant sans les contredire les travaux d’un historien américain, Sage, l’auteur écrit que la traite a renforcé les Etats africains les mieux structurés, le royaume d’Abomey, le Bénin.
De même il nuance, plus qu’il ne révise, une certaine vulgate marxiste quand il écrit que la traite à elle seule et la colonisation n’ont pas permis « l’accumulation primitive » du capital et le décollage économique des pays d’Europe. Le taux de profit généré par la traite était loin d’être mirifique (voir les travaux de Jean Meyer sur Nantes ou de Jean-Michel Deveau sur La Rochelle). Par contre son apport idéologique et technique a été très important : goût du risque, « marchandisation du monde », utilisation de nouvelles techniques commerciales, comme la lettre de change, les assurances maritimes… Olivier Pétré-Grenouilleau nous semble peut-être moins convaincant lorsqu’il prend position contre les scénarios catastrophistes qui voudraient que les ponctions de population opérées par la traite aient affaibli démographiquement l’Afrique. Reprenant les arguments du maire de Nantes du XVIIIe siècle, il affirme que la nature polygame des sociétés africaines a eu pour effet de réduire l’éventuel déficit des naissances !
L’auteur consacre aussi un très long développement à la « sortie du système négrier », à la longue lutte pour l’abolition de la traite. En Angleterre précocement, à l’initiative de protestants dissidents – les plus connus étant les quakers -, en France au XVIIIe siècle, des hommes se sont mobilisés pour l’abolition, immédiate ou progressive. Nous savons que la Convention nationale abolit l’esclavage et la traite à l’unanimité le 4 février 1794, mais aussi que ce fut Napoléon qui la rétablit en 1802. C’est après le Congrès de Vienne (1814) qu’une lutte plus efficace fut menée, par l’Angleterre notamment, en faveur de l’abolition. Des « croisières de répression » relativement efficaces furent organisées et les esclaves libérés étaient installés en Sierra Leone puis au Liberia. En Afrique orientale, la traite refluera beaucoup plus lentement. N’hésitant pas à intituler un de ses chapitres « L’abolitionnisme, un concept occidental », l’auteur reconnaît malgré tout qu’au Maroc, Ahmed Bey a imposé l’abolition de l’esclavage en 1846, deux ans avant la France, et que les Druzes semblent l’avoir aboli dès le XI e siècle. Toujours cette incertitude due aux manques de travaux dès qu’il s’agit de traite orientale.
Pour cet ouvrage, qui témoigne d’une très grande connaissance du sujet et notamment de l’érudition anglo-saxonne, l’auteur semble avoir bénéficié du détachement à l’Institut universitaire de France, avec tous les avantages de ce statut. Ces derniers mois, au plus fort des controverses au sujet du rôle soi-disant positif de la colonisation – voir la loi du 23 février 2005 – le Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais, qui confond allègrement, lui aussi, la recherche historique et l’instrumentalisation politique, profite de certaines affirmations, qui peuvent apparaître péremptoires, sur la traite orientale notamment, de Olivier Pétré-Grenouilleau, lors d’un entretien au Journal du Dimanche (12 juin 2005) pour l’assigner en justice au nom de la loi Taubira qui reconnaît la traite et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité (loi du 21 mai 2001). Au nom de cette loi, l’universitaire est accusé de « révisionnisme », et le collectif exige même son renvoi de l’université, arguant de la similitude de son cas avec celui du dirigeant du Front national Bruno Gollnish ! Si l’opinion publique (bien que cette notion soit plutôt floue) peut avoir le droit de demander des comptes à l’historien, il est évidemment hors de question que des porteurs de « mémoires particulières » dictent les attendus et problématiques de la recherche historique. Nous aurions tendance à nous reconnaître et à nous associer à l’appel « Liberté pour l’histoire » (Le Monde, 14 décembre 2005) lancé par des historiens. Le 3 février 2006, le collectif a décidé de retirer sa plainte. Le lecteur pourra trouver une chronologie détaillée et renseignée, avec des renvois en ligne aux principaux textes générés par cette affaire sur http://www.clionautes.org

Salles Jean-Paul.

 

RAHRARIMANANA, Madagascar 1947 , La Roque-d'Anthéron, Vents d'ailleurs, 2007, 62 p. novembre 2007*

Lorsqu'en 1947 des émeutes se déroulèrent contre l'occupant colonial français de l'île, la gauche (SFIO et PCF) étaient au gouvernement. Le point de départ de ce soulèvement était la demande, très modérée, de la part du Mouvement démocratique de rénovation malgache (MDRM) d'un peu plus de liberté et d'autonomie. Il n'était pas du tout question d'une indépendance, mais tout au plus d'une place un peu meilleure pour l'île et ses habitants dans le cadre de l'Union française. Cette demande n'a reçu que le mépris de la part des autorités coloniales. Résultat, une agitation grandit dans l'île, avec la réponse de l'état de siège début avril. Ce faut le début du soulèvement. Quelques familles de colons ayant été massacrées, un corps expéditionnaire de 30 000 hommes est envoyé depuis la métropole. De juin à décembre 47, la soldatesque parcourt l'île, traque les rebelles réfugiés dans les montagnes. Se mettent en place les techniques de la guerre coloniales qui seront développées de manière systématique quelques années plus tard en Algérie : déplacement et concentration des populations, affamement des populations, bombardements massifs. Résultat : 89 000 morts selon l'état-major, sans doute plus de 100 000. Ce petit livre, illustré de photos sauvées de la destruction, raconte cette histoire, sur le mode de l'exaltation de la mémoire. A cette occasion, comme en de nombreuses autres hélas, le visage du colonialisme s'est manifesté sous son jour meurtrier pour les populations colonisées.

GU.

 

Marie-Joëlle RUPP, Serge Michel. Un libertaire dans la décolonisation , Paris, Ibis Press, collection « Témoin et Acteur », 2007, 162 pages, 16 €. novembre 2007*

En rédigeant ce livre, Marie-Joëlle Rupp a voulu faire connaître au public, et avant tout à elle-même, un père qu'elle n'a quasiment pas connu. D'origine russe, Lucien Douchet, devenu Serge Michel en un double hommage à Victor Serge et à Louise Michel, passe la seconde guerre entre Paris et l'Allemagne, dans le cadre du STO, avant que sa fibre artistique et journalistique ne trouve à s'exprimer en Algérie ; après un voyage qu'il entreprend sous l'influence du poète Henri Michaux. Arrivé dans la colonie française au début des années 50, il s'intègre au mouvement de Ferhat Abbas (MTLD, Mouvement pour les libertés démocratiques), pour qui il écrit d'ailleurs des discours. Après l'insurrection de la Toussaint 1954, il adhère finalement au FLN, et est envoyé en mission en Suisse, puis en Tunisie, où il travaille dans l'équipe du journal El Moudjahid et à la radio La Voix de l'Algérie (devenue en 1958 La Voix de la République algérienne ), se pliant aux exigences de la propagande, non sans nourrir quelques critiques au fil du temps. Mais la réflexion sur la nature et la dérive du FLN n'est pas poussée jusqu'au bout, d'autant qu'à l'été 1960, Serge Michel se retrouve au Congo, devenu en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire attaché de presse du premier ministre Patrice Lumumba, au cœur d'un pays où l'improvisation et les forces centrifuges dominent. Il le reste jusqu'au coup d'Etat de Mobutu. Ayant réussi à s'enfuir, il revient en Tunisie, puis dans l'Algérie nouvellement indépendante. Il s'investit alors dans le journalisme, participant à la création de l'agence Algérie Presse Service et des journaux El Chââb et Alger ce soir , critiqué d'ailleurs par les « pieds rouges », avant de travailler pour le cinéma, essentiellement en tant que scénariste… Lassé de la dictature algérienne, amer sur cette « révolution trahie » de plus en plus gangrenée par le cléricalisme, il s'exile à Rome durant la première moitié des années 70, passe par le Congo anciennement français en 1975, formant des journalistes dans cette jeune République populaire, tout comme en Guinée-Bissau, avant de se retrouver à cheval entre l'Algérie et la France, où il meurt en 1997. Durant cette époque de décolonisation, Serge Michel côtoie nombre de personnalités, des cinéastes italiens Visconti ou Rossellini à Che Guevara, en passant par Eldridge Cleaver et ses Black Panthers. De libertaire, Serge Michel possède surtout une individualité forte et un désir de rester toujours libre de ses actes, sans aucun désir d'enrichissement personnel, car il n'a jamais fait partie d'aucune organisation anarchiste, et sa propre idéologie reste quasi totalement floue lorsque l'on referme le livre, masquée derrière un personnage haut en couleur, mythomane et bon vivant. Au rang des regrets, on peut aussi signaler le trop faible nombre de reproductions de caricatures signées Serge Michel.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Marie-Joëlle RUPP, Vigné d'Octon. Un utopiste contre les crimes de la République , Paris, Ibis Press, 2009, 177 p., 16 €, (préface de Jean Lacouture). Novembre 2009*

Mots clés : Afrique, Anti-colonialisme, Parti radical, Anarchisme.

Il fut un temps où un homme d'extrême gauche pouvait militer au Parti radical. Bien que moins connu que Camille Pelletan, c'est aussi le cas du Docteur Vigné, originaire d'Octon, dont il fut maire, conseiller général du canton de Lunas, député de Lodève, dans l'Hérault. Médecin de la Marine, et à ce titre en poste aux colonies, notamment en Afrique noire, il fut selon Jean Rous, cité par Lacouture, « parmi les plus hardis contempteurs de la conquête coloniale ». Il fut en effet le premier à faire le récit détaillé des massacres perpétrés par l'armée coloniale (voir Henri Brunschwig, « Vigné d'Octon et l'anticolonialisme sous la Troisième République (1871-1914) », Cahiers d'études africaines , 1974, volume 14, n°54).

Né sous le Second Empire, ce fils de boulanger acquiert très tôt l'amour de la liberté entre le Larzac et Montpellier, dont il fréquente la faculté de médecine où s'affrontent les évolutionnistes et les catholiques bien pensants. C'est sans doute à ces premières années, plus qu'à une adhésion à une idéologie politique déterminée, qu'il doit, selon l'auteure, « son exigence obsessionnelle de justice ». D'ailleurs sa position à l'égard des indigènes est ambiguë, faite de « bienveillance autant que de répugnance » (p. 62). Il ne remet pas en cause la thèse de la suprématie de l'homme blanc sur le reste de l'humanité, mais dénonce « les expéditions coloniales les plus aventureuses, les plus irréfléchies ». C'est d'ailleurs un des principaux partisans de l'expansion coloniale, Paul Leroy-Beaulieu, qu'il affronte et bat à Lodève en 1893. A la Chambre des Députés, il intervient non seulement contre la politique coloniale, mais il défend aussi les mineurs en grève et s'oppose aux « lois scélérates » de 1894 destinées à couper court à la propagande anarchiste. Emile Pouget, dans Le Père Peinard , salue ce député qui s'en prend aux atrocités commises aux colonies par les « galonnards ». Dans son livre La Gloire du Sabre (1900), Vigné raconte la sanglante expédition Voulet-Chanoine qui, en 1899, multiplie les atrocités – mains coupées, têtes plantées sur des bâtons ... - le long du fleuve Niger et jusqu'au lac Tchad, avant qu'elle ne soit arrêtée par d'autres officiers français. Les crimes des deux officiers (le Capitaine Paul Voulet et le lieutenant Julien Chanoine, fils du Ministre de la Guerre), mis sur le compte de la folie – la « soudanite » - furent vite oubliés (1).

Détaché de la politique partisane après sa défaite aux Législatives de 1906, il évolue peu à peu vers la gauche anarchisante. Au cours des nombreuses années qui lui restent à vivre (né en 1859, il meurt en 1943), il continue son combat contre les abus de la colonisation (voir son livre La Sueur du burnous ou les crimes coloniaux de la Troisième République , 1911). Il écrit dans le journal de Gustave Hervé, La Guerre sociale , et aussi dans Le Libertaire , dénonçant notamment le Code de l'Indigénat. Au moment de la création du Parti communiste français, il en est proche, il salue André Marty et les mutins de la Mer noire. Mais désormais il passe le plus clair de son temps à Octon, où il met en pratique la doctrine naturiste, fondant une revue mensuelle, La Joie de Vivre . Son adhésion au nudisme est conforme à son amour de la nature, omniprésente dans ses romans rustiques, autre facette du personnage. Elle s'affirme aussi comme un refus des règles de pudeur communément admises, responsables, pour ce passionné de psychanalyse, des névroses. En fin d'ouvrage, l'auteure donne la liste – impressionnante – de ses livres et articles.

Jean-Paul Salles.

(1) Sur cette aventure sanglante, outre une thèse difficilement accessible, soutenue à Toulouse en 1975, par Muriel Mathieu, on peut lire Les fils de rois. Le crépuscule sanglant de l'aventure africaine, de Jean-Claude Simoën, chez Jean-Claude Lattès, 1996.

 

Eric SAVARESE, Algérie, la guerre des mémoires , Courty, Non lieu, 2007, 18 euros. août 2007*

Spécialiste d'histoire coloniale, Eric Savarese revient ici, à partir de l'Algérie, sur la guerre des mémoires qui sévit en France, dont les débats autour de la loi du 23 février 2005 constituent un pic -sinon l'acmé-. L'hypothèse centrale du livre, appuyée sur la thématique des cadres sociaux de la mémoire (Halbwachs), tient au statut nouveau de la colonisation dans les sciences sociales : de processus historique à expliquer, celle-ci devient une variable explicative (p 18). Pour l'auteur, c'est dans cette configuration du savoir en sciences sociales qu'il faut comprendre les débats publics, la guerre des mémoires, le tout dans l'horizon d'une crise sociale et politique. La discrimination coloniale dans le cadre républicain, notamment décrite par Pascal Blanchard et Nicolas Bancel ( La République coloniale ), est autant une pièce dans ce dispositif historiographique qu'une passerelle vers le débat public via l'argument de la fracture coloniale . On peut souscrire à une part de l'interprétation tout en notant que les usages de l'histoire ne sont pas seulement le fait des historiens, du politique, mais aussi des collectifs.

Pour Eric Savarese, la question algérienne agit comme révélateur de cette ré-interrogation de l'histoire coloniale. Appuyant sa démonstration sur l'étude de la minorité pied-noir, une minorité involontaire créée par le déracinement et la raison d'Etat, il montre que la politisation des enjeux mémoriels est ancienne. Cette politisation naît de la demande de réparation , elle se complique actuellement du glissement de la réparation à la reconnaissance . Là se trouve pour l'auteur le nœud gordien où l'Etat doit satisfaire les demandes de reconnaissance venant de citoyens égaux et différents . Un dernier chapitre revient alors sur la controverse de 2005. S'il cerne les enjeux du débat pour les historiens, on regrette que la démonstration n'aille pas plus loin pour explorer avec davantage de finesse le rôle compliqué joué par les associations de pieds-noirs dans la genèse de cette loi. S'appuyant sur Romain Bertrand, l'auteur ne va pas plus loin quant à la politisation et ses effets locaux et nationaux de ces enjeux (Cf. Roman Bertrand - Mémoires d'empire. La controverse autour du « fait colonial »- et Jean-Philippe Ould Aoudia, - La bataille de Marignane- également chroniqués sur Dissidences). La conclusion - du passé faisons table rase  ?-, sollicite Jean-Pierre Rioux pour un retour à l'histoire nationale comme lieu de socialisation, Guy Pervillé pour un pacte de vérité . Elle se comprend dans le pré carré des historiens, elle ne dit finalement rien de l'épaisseur sociale de ces guerres de mémoires, de ses effets sur les identités politiques et sociales.

Vincent Chambarlhac

 

Catherine SIMON , Algérie, les années pieds-rouges. Des rêves de l'indépendance au désenchantement (1962-1969) , Paris, La Découverte , collection « Cahiers libres », 2009, 286 pages, 22 €. Février 2010*

Mots clés : Algérie, pieds-rouges, socialisme, autogestion, FLN, engagement, anti-impérialisme, culture progressiste.

Dans les années 1960, être du « bon côté du monde » signifiait pour les révolutionnaires être aux côtés des combattants anticolonialistes et anti-impérialistes du tiers-monde, cette partie de la planète qu'eux-mêmes appelaient plus souvent, à la suite des communistes chinois, la « zone des tempêtes » (1) . Rappelons en effet que cette expression se trouve dans la fameuse « Lettre en 25 points » du Comité central du Parti communiste chinois aux Soviétiques, le 14 juin 1963, à propos des continents périphériques, Asie, Afrique et Amérique latine, qui constituent « la principale zone des tempêtes de la révolution mondiale qui assène des coups directs à l'impérialisme ». A partir de cette périphérie, les « masses révolutionnaires » encercleraient les « centres impérialistes ». Et en 1962, pour des révolutionnaires français, la périphérie était proche. Il suffisait de traverser la Méditerranée et de se mettre au service du peuple algérien (les porteurs de valises avaient déjà « sauté le pas », mais leurs actions se déroulaient principalement dans l'hexagone) qui venait, après plus de sept ans d'une guerre de libération cruelle et meurtrière, de conquérir son indépendance. On les appela les « pieds-rouges » (2), le surnom leur resta mais leur histoire, elle, comme celle de nombreuses expériences progressistes vécues au-delà du « périmètre parisien », tomba dans l'oubli des histoires officielles, en France et en Algérie, quand bien même elle concernait probablement plusieurs dizaines de milliers d'individus. Ce qui est également dérangeant, mais guère étonnant pour nous [le collectif Dissidences ] c'est l'extrême discrétion, pour ne pas dire plus, qui prévaut chez les historiens des mouvements ouvriers et socialistes. En introduction à leur somme sur La guerre d'Algérie (Robert Laffont, 2000), Mohammed Harbi et Benjamin Stora évoquent le « poids » des « groupes porteurs d'une mémoire enfouie » qui pèse sur l'histoire de cette guerre et de ses suites. Manifestement, les pieds-rouges ne pèsent que peu. Même si un œil expérimenté arrivait à repérer, incidemment, ici un roman policier (François Muratet, Le pied-rouge , Editions Le Serpent à plumes, 1999), là quelques livres de souvenirs (Anne Leduc, Le Chant du lendemain , Editions Bouchene, 2004 ; Didar Fawzy-Rossano, Mémoires d'une militante communiste (1942-1990) , L'Harmattan, 1997; Stanislas Tomkiewicz, C'est la lutte finale etc. , Editions de La Martinière , 2003, où il évoque son action et celle d'autres pieds rouges pour former des aides médicaux ruraux, inspirés des « médecins aux pieds nus » chinois) ou, plus ancien (1987), une dizaine de pages dans le tome 1 ( Les Années de rêve ) de Génération , de Hervé Hamon et Patrick Rotman. Cette expérience n'était donc ni absente des mémoires particulières, ni totalement niée. Mais d'étude fouillée et problématisée, point.

Le travail de Catherine Simon (3) est donc important à plus d'un titre. Il résulte d'une enquête menée durant deux ans, se basant sur une large bibliographie et sur toute une série de témoignages collationnés en France. Son objectif est de redécouvrir cette aventure humaine, qui, selon elle, n'a toutefois joué qu'un rôle mineur dans l'histoire politique des premières années de l'Algérie indépendante. Les bornes chronologiques choisies sont, fort logiquement, l'indépendance de 1962 d'un côté, et l'année 1969 de l'autre, marquée à l'été par le festival panafricain d'Alger, un terminus ad quem plus contestable. C'est en effet la période 1962-1965, jusqu'au coup d'Etat de Boumediene, qui s'impose comme la plus riche en espoirs, pleine d'ébullition et de souffle révolutionnaire. C'est l'époque de l'engagement des pieds-rouges dans l'aide médicale (Annette Beaumanoir, ex-résistante communiste, ex-porteuse de valises, devient directrice de la formation médicale au ministère de la Santé , par exemple), la presse (« Les petites mains de l'agit-prop », chapitre 4), l'éducation, la culture, etc. Et cet engagement est le bienvenu. En effet, l'état social du pays est catastrophique sur bien des plans et Catherine Simon ne se prive pas, à juste titre, de le rappeler. La colonisation, dont une récente loi (4) voulait nous faire apprécier le « rôle positif », laisse 80% d'analphabètes (sur environ dix millions d'habitants) et 1 médecin pour 300 000 habitants dans certaines régions ! De plus, la fuite quasi totale des fonctionnaires (500 acceptent de rester sur 50 000 !) et des cadres s'accompagne le plus souvent d'une politique de la « terre brûlée », par exemple dans les universités, où le matériel est systématiquement détruit (ainsi de la bibliothèque universitaire d'Alger incendiée sur ordre du doyen !). Les origines de ces pieds-rouges sont tout aussi diversifiées que leurs pratiques sur le terrain, trotskystes, bien sûr (dominés par l'engagement de Michel Raptis/Pablo en tant que conseiller sur le problème de l'autogestion de Ben Bella), mais également anarchistes, porteurs de valises divers, anticolonialistes de gauche, voire révolutionnaires plus romantiques. Passé 1965, ce sont les coopérants qui prennent la relève, même si quelques pieds-rouges persistent dans leur engagement, malgré le changement de contexte : ainsi l'agronome M. Ollivier et le médecin P. Oriol ne quitteront l'Algérie qu'en 1972, de même qu'Hélène Cuenat, la « tigresse » vilipendée par les médias français car figure emblématique des porteurs de valises.

Catherine Simon a toutefois tendance à insister davantage sur les failles de ces pieds-rouges, à savoir leur cécité sur un certain nombre de tendances inquiétantes, au risque d'ailleurs d'en faire des complices indirects et de privilégier une vision jugeant le passé à l'aune du présent. Citons en particulier les massacres des harkis juste après l'indépendance, le poids de l'islam et la problématique émancipation des femmes, les conflits entre Arabes et Berbères, l'émergence d'une couche bureaucratique parasitaire issue du GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) - beaucoup de cadres politiques du FLN étant morts dans les combats - et l'autonomisation croissante de l'armée, allant jusqu'à l'utilisation de la torture. Assurément, certains acteurs anticolonialistes ont négligé ces points dans leurs analyses, et ce dès les prodromes de la guerre d'Algérie à compter de 1945. L'auteure insiste a contrario sur les textes très pertinents de Jean-François Lyotard (dans la revue Socialisme ou barbarie ), Daniel Guérin ou, plus méconnu, sur une enquête de Jeanne Favret-Saada consacrée à la pratique autogestionnaire. Un oubli, cependant, les analyses de l'Internationale situationniste, qui fait publier à Alger lors du coup d' é tat de Boumedienne un texte intitulé « Adresse aux révolutionnaires d'Algérie et de tous les pays », en faveur d'une « autogestion généralisée des paysans et des ouvriers », ainsi qu'une analyse du processus algérien, « Les luttes de classes en Algérie », dans le n° 10 de sa revue (5).

Ce livre, axé sur le mode du récit, nourri de dizaines d'exemples très vivants – on retiendra, entre autres, la fameuse manifestation du 8 mars 1965 de milliers de femmes d'Alger, qui se termine au port, dans lequel pratiquement toutes ces femmes jetèrent leurs voiles (6), manifestation qui sera suivi de centaines de répudiations – se lit avec un grand intérêt, journalisme oblige (7), et s'impose comme une étude très riche avec laquelle il faudra désormais compter, afin d'approfondir ce qui reste comme la première synthèse générale sur le sujet (8). Cet ouvrage permet également de repérer l'impact de la guerre d'Algérie sur une partie des militants « gauchistes » des années 68, qui firent là leurs premières armes (9), ainsi que les prémices du maoïsme en France, avec la revue de Jacques Vergès, Révolution africaine . Il présente toutefois un certain nombre de limites. Passons sur une connaissance assez fragmentaire du trotskysme (10), péché véniel, pour en venir à l'essentiel : le manque de contextualisation et de mise en perspective historique. Ainsi, par exemple, les craintes des dirigeants algériens à propos d'un éventuel renversement commandé de l'étranger, étaient une perspective loin d'être seulement fantasmée à l'époque. Il aurait également été possible d'inscrire cette expérience algérienne dans la longue durée, et nous songeons ici aux révolutionnaires européens ou anglo-saxons partis aider dès 1917 la Révolution russe (V. Serge, J. Reed) ou, à partir des années trente, les révolutionnaires chinois (N. Bethune, E. Snow, H. R. Isaacs), ou toujours dans les années 1960, mais en Afrique noire, à des militants comme Charles Bettelheim, qui ira travailler au Mali, en Guinée, ou à Pierre Fougeyrollas qui sera un temps conseiller de L. S. Senghor au Sénégal. à propos des témoignages, qui ont beau être passionnants, notons qu'ils donnent parfois l'impression d'être utilisés tels quels (11), ne formant qu'une sorte de mosaïque pas toujours suffisamment travaillée. Le dernier chapitre illustre quant à lui, par la confrontation de certaines mémoires, qu'il s'agit bien d'un passé qui ne passe pas…

Enjeu des luttes nationales, l' é tat algérien était à mettre en place. Fut-ce une illusion pour ces militants de penser qu'il pouvait être construit dans une version révolutionnaire et socialiste, et qu'ils pouvaient y apporter leur « petite pierre » ? Assurément, l'enthousiasme tout à fait acritique en faveur de la lutte nationale du FLN, ainsi que les dangers encourus (clandestinité, emprisonnements) par les porteurs de valises ont oblitéré ces faits majeurs : le FLN ne s'était pas doté d'un appareil politique homogène, comme le FNL sud-vietnamien, par exemple, et il n'était pas plus porteur, globalement, d'une praxis révolutionnaire socialiste. Il n'avait jamais non plus, et pour cause, « basé sa stratégie sur la patiente construction d'une infrastructure politique au sein des populations » comme les Chinois pendant et après la Longue Marche , les Vietcongs ou les partisans d'Amilcar Cabral en Guinée portugaise (comme l'explique Gérard Chaliand dans son déjà ancien, mais toujours précieux Mythes révolutionnaires du tiers monde , Le Seuil, 1976, p. 103). Plus de 40 ans après les faits, il est sans doute facile de déceler les failles des engagements passés, d'autant plus pour des historiens. Il s'agit en tout cas d'un courant de fond, auquel appartiennent également les travaux d'un Jacques Simon visant à réhabiliter Messali Hadj et ses partisans face à un FLN jugé « totalitaire ».

Christian Beuvain et Jean-Guillaume Lanuque

(1) Au début de 1973, paraît un journal tiers-mondiste – dirigé réellement par Ahmed Baba Miské, enseignant à Vincennes et futur porte-parole du Front Polisario, mais nominalement par Michel Foucault – qui se nomme précisément Zone des tempêtes .

(2) Une autre appellation n'eut ni le succès ni la postérité de celle de pieds-rouges, ce fut celle de « pieds-verts », sans doute en référence à la couleur verte de l'islam et du drapeau algérien. Voir le reportage de Jean-Pierre Goretta, Les pieds-verts , dans l'émission de la TSR (télévision suisse romande) « Continents sans visa », du 4 mars 1965, visible sur http://archives.tsr.ch/player/algerie-pieds-verts . Incidemment, on peut remarquer que la prééminence du rouge sur le vert indique sans aucune contestation possible le marqueur idéologique de ces « années rouges », de cette « séquence rouge » de l'histoire du temps présent, où les valeurs religieuses des périphéries dominées, fussent-elles liées à l'islam, ne faisaient pas partie du corpus des militants révolutionnaires, par indifférence ou rejet.

(3) Catherine Simon avait déjà présenté un résumé de ses recherches dans l'ouvrage co-dirigé par Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel, 68, une histoire collective (1962-1981) , Paris, La Découverte , collection « Cahiers libres », 2008, « Les pieds-rouges, hors de l'histoire officielle », pp. 158-165 (ouvrage collectif d'ailleurs chroniqué sur notre site).

(4) Plus précisément l'article 4, de la loi du 23 février 2005, dont les termes litigieux sont abrogés par décret le 15 février 2006, à la suite d'une intense mobilisation de chercheurs et de citoyens.

(5) Internationale situationniste , n° 10, mars 1966. « Les luttes de classes en Algérie », ns, pp. 12-21, « Adresse aux révolutionnaires d'Algérie et de tous les pays », IS, pp. 43-49.

(6) Cet événement, « cri d'émancipation » qui provoqua la panique et la fureur des hommes (p. 157) apparaît, rétrospectivement, comme un « pavé dans la mare » des idéologues des Indigènes de la Républiques , comme Houria Bouteldja, pour qui le dévoilement des femmes algériennes n'a jamais pu exister que comme violence mise en scène et imposée par l'Etat colonial avant 1962.

(7) Effectivement, on saura gré à Catherine Simon d'annoncer, dans son introduction, la méthode utilisée pour son livre, à savoir l'investigation journalistique, réservant à plus tard et à d'autres auteurs une « histoire politique » de cette période. Néanmoins, si tous les ouvrages de certains journalistes auto-proclamés « historiens » étaient aussi rigoureux que celui-ci, nous ne pourrions que nous en réjouir...

(8) Le lecteur appréciera également les 78 notices biographiques de fin de volume, qui permettent de découvrir des pans méconnus de personnalités comme Elisabeth Roudinesco ou le réalisateur Michel Favart.

(9) Lors du colloque sur Mai-juin dans les années 68 : la conflictualité sociale et politique (Dijon, 5/6 juin 2008), Michelle Zancarini-Fournel indiqua comme piste à travailler ultérieurement celle, justement, de l'impact de la guerre d'Algérie sur la « génération 68 ».

(10) Le pseudonyme Abdelkrim, mentionné comme étant l'auteur d'un article de Sous le drapeau du socialisme , est ainsi en réalité celui de Michel Raptis, Pablo donc.

(11) La fameuse enquête de Jeanne Favret-Saada, par exemple, désormais perdue, semble être reconstituée seulement à partir des souvenirs de cette dernière…

 

Pierre TEVANIAN, La République du mépris. Les métamorphoses du racisme dans la France des années Sarkozy, Paris, La Découverte « Sur le vif », 2007, 118 pages, 10 euros. novembre 2007*

L'ouvrage est militant. Animateur du site Si les mots ont un sens , signataire de l'Appel des indigènes de la République , membre du MRAP jusqu'en 2005, Pierre Tevanian livre ici une chronique des «  métamorphoses du racisme dans la France des années Sarkozy » - alors Ministre de l'Intérieur - en observateur engagé. Il faut, pour saisir le sel de l'ouvrage, commencer par la postface, consacrée aux «  différentes tendances du racisme républicain ». Miroir d'une démonstration vouée au dévoilement de ce racisme massif, elle indique la position de l'auteur dans le champ politique. Position que par analogie j'assimile à une partie du collectif des Indigènes de la République , postulant au-delà des polémiques - nombreuses - qui l'entourent, l'événement politique et social qu'il constitue. L'essentiel tient ainsi au retour de « l'indigène » comme sujet politique, dont peu ou prou le collectif attend des effets : une reconfiguration du champ politique, active au sein de l'extrême gauche. L'ouvrage, tient tout entier dans cette mise en abyme du racisme républicain en regard de l'indigène. Ressuscité.

Pour Pierre Tevanian, trois pôles construisent les tendances de ce racisme républicain qu'il dévoilait dès 2005, notamment dans Le racisme républicain , paru à Paris chez L'Esprit frappeur. Il y a un pôle UMP conservateur (gaullisme historique) et néo-conservateur (sarkoziste), un pôle social-libéral (de gauche : le PS et sa nébuleuse, BHL), puis un pôle national républicain. Une remarque assortit cette brève topographie : « il y a enfin un racisme républicain de gauche et d'extrême gauche (p. 113) » : le PCF et ses marges (MRAP), les militants de la LCR âgés de plus de cinquante ans, la CNT tendance Charlie . Enfin, dans bien des cas, le militant d'extrême gauche est raciste à son insu, méprisant la capacité politique du banlieusard comme des Indigènes ou du MIB. Cette perspective cavalière structure l'ouvrage, voué au dévoilement du racisme républicain. Passées les précautions d'usage - évoquer le racisme républicain ne signifie pas que la République soit raciste par essence -, Pierre Tevanian parle du caractère métaphorique, allusif et analogique, de ce racisme. In fine , «  le racisme républicain peut se définir comme l'incapacité d'admettre l'hypothèse- - et plus encore l'incapacité d'admettre l'existence - de l'immigré ou du jeune issu de l'immigration en tant que sujet politique, porteur d'une parole et d'une pratique politique propres » (p.13). Quatre métaphores signifient tour à tour cette incapacité : elles sont féministe, laïque, mémorielle, libertaire. La première, consacrée notamment à l'image du jeune garçon arabe, permet à l'auteur de dénoncer la généralisation de clichés sur la violence faite aux femmes, cantonnées médiatiquement aux banlieues, alors que le phénomène est beaucoup plus vaste et surtout impossible à cantonner à une classe, une culture. La seconde métaphore s'articule à partir de l'interrogation du sort fait aux jeunes filles voilées, exclues de l'Ecole au nom d'une laïcité que l'auteur juge «  religieuse, sécuritaire et identitaire, liberticide » depuis 2004 (cf. son livre Le voile médiatique. Un faux débat : « l'affaire du foulard islamique », Paris, Raison d'agir). La métaphore mémorielle peine à convaincre : bâtie sur l'opposition Histoire / mémoires, elle condamne en bloc les historiens - hors Nicolas Bancel et Pascal Blanchard - comme corporation inéluctablement acquise au grand récit républicain, blanc et gaulois. C'est oublier les débats nés en 2005, le rôle d'historiens comme Gérard Noiriel - pourtant cité à propos des Origines républicaines de Vichy - et du CVUH (Comité de vigilance sur les utilisations de l'histoire). C'est oublier aussi les nombreuses démissions ce printemps à la Cité de l'Immigration et l'engagement collectif d'une partie de la corporation contre le Ministère de l'Identité nationale. Au rebours de cette métaphore mémorielle, Pierre Tevanian s'inscrit dans le sillage de l'Appel des Indigènes de la République en affirmant un continuum historique où le racisme colonial est devenu racisme post-colonial, qu'il définit avec Saïd Bouamama dans l'ouvrage collectif Cultures postcoloniales , coordonné par Bancel et alii, chez Autrement en 2006.. La caractérisation de la métaphore libertaire s'effectue à propos de l'affaire Redeker, Pierre Tevanian notant le paradoxe de l'emballement et l'engagement médiatique autour de celui-ci au nom d'une défense de la liberté l'expression qui condamne en bloc le musulman. De facto , l'une des charnières de sa démonstration tient à l'islamophobie patente dans la société française depuis 2001, liée au sort fait aux banlieues dans le monde médiatico-intellectuel. Procédant par accumulation, l'auteur relève des connivences, des passerelles qui lui permettent de caractériser comment l'Etat républicain et la sphère médiatique construisent des classes dangereuses, procédant par essentialisation spatiale et culturelle (la banlieue, l'immigré, le jeune garçon arabe…).

L'implicite politique d'une démonstration qui fait parfois mouche (le voile, le tournant laïque de 2004, l'islamophobie, la construction des classes dangereuses), mais qui parfois procède trop rapidement (la métaphore mémorielle, le rôle de l'historien…), tient à la nécessité prônée de la déconstruction des systèmes de représentations (p. 64). Déconstruire «  révèle l'existence de processus sociaux niés de production de discriminations » (p. 65) maintenues sous silence. Il demeure la proclamation de l' Indigène comme sujet politique. Il est celui qui bouleverse l'ordinaire de la configuration politique, nom collectif qui, par amalgame, rend visible ceux sur qui indéfiniment bute la République. La démarche est politique, intellectuellement appuyée sur une lecture possible de Michel Foucault (le corps comme lieu sur lequel s'exerce le politique), de Jacques Rancière surtout dans ses propositions sur la haine de la démocratie (2006) ou la part des sans-parts ( La mésentente , 1995). La République du mépris s'inscrit ainsi - comme l'Appel des Indigènes - dans un moment post-colonial de la vie politique en France, elle se nourrit d'ailleurs des nombreuses productions liées à cette thématique (outre La Fracture coloniale parue aux éditions La Découverte, voir aussi les publications des éditions Amsterdam). Reste que souscrire à la nécessité d'une déconstruction du mythe républicain implique également d'interroger en miroir ce qu'elle semble - à lire Pierre Tevanian - enjoindre et légitimer : la création des Indigènes de la République comme collectif politique . Si le nom rend visible une discrimination, il essentialise une identité politique par l'amalgame de situations et de types sociaux hétérogènes. La dénonciation – nécessaire - du racisme républicain dans ses discours et ses pratiques devient également le lieu de cette opération. Ainsi la complexité de la question sociale se réduit-elle en cette identité politique figée et parfois exclusive. En soi sans doute dangereuse par l'ethnicité qu'elle suppose puisque les mots ont un sens. En somme, Le mépris de la République , et la mouvance militante et intellectuelle qu'il implique, vaut indice du moment, symptôme à l'extrême gauche de ce que le sarkozysme triomphant explicite à droite : l'effacement de la question sociale, travestie, résumée, réduite à une lecture communautariste, culturaliste, ethnique.

Vincent Chambarlhac

 

Andrée VIOLLIS, Indochine SOS , Pantin, Les Bons caractères, 2008, 283 p., 17 €. février 2009*

Mots clés : Anticolonialisme, Viêt nam, nationalisme, témoignage, colonialisme, Indochine.

Maison d'édition sp écialisée dans la réédition, Les Bons caractères a exhumé ce texte remontant à la période coloniale de la France , publié originalement en 1935 chez Gallimard, puis réédité une première fois en 1949. L'auteure en est une journaliste accompagnant Paul Reynaud, Ministre des colonies de l'époque, lors d'un de ses déplacements dans l'Union indochinoise. En marge de cette couverture du voyage officiel, elle rencontre un certain nombre d'acteurs de la vie politique et sociale locale, recueillant des témoignages sur la réalité de l'oppression coloniale.

Son propos n'est d'ailleurs pas particulièrement révolutionnaire, voire même anticolonial. Elle montre simplement la béance qui existe entre les proclamations d'amélioration de la situation des populations indochinoises et la réalité du processus colonial. Sur le fond, et le titre de son ouvrage va dans ce sens, elle montre que si la France ne se préoccupe pas de jouer son rôle, elle risque fort de voir les populations se tourner vers les indépendantistes ou les communistes. Peuplé de milles anecdotes, récoltées au fil de ses déplacements, son récit montre la face cachée du colonialisme français : répression terrible contre les populations, famine généralisée dans certaines régions, rôle oppressif de la religion, mépris pour la population autochtone, y compris pour les élites francisées. Elle raconte par exemple qu'il n'y a pas eu besoin d'attendre la présence des Américains pour que des massacres de population civile par les bombardements de l'armée et de la légion aient lieu. Le fameux massacre de My lai, qui avait vu l'exécution systématique d'un village par les Marines en 1968, apparaît ainsi bien limité par rapport aux exactions de la soldatesque française. Elle en appelle à une réforme de l'administration coloniale, dont la plupart des fonctionnaires, ne parlant pas la langue autochtone, s'appuie sur le de sp otisme et la prévarication des notables locaux. S'appuyant sur le témoignage d'un fonctionnaire un peu plus éclairé que la moyenne, son récit se conclut par la per sp ective d'une perte de l'Indochine par la France.

Il faudra encore une vingtaine d'années, des souffrances sans nom pour les populations, avant que la France connaisse, enfin, la défaite militaire de Dien Bien Phu et soit obligée de mettre fin à son emprise, immédiatement remplacée par celle de l'impérialisme américain. Sans être d'un apport décisif par rapport à de nombreuses analyses produites à l'époque (que l'on relise Daniel Guérin ou Félicien Challaye, en particulier), ce livre rappelle une période sombre de l'histoire du capitalisme français.

G.U.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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