- ADIAMOS 89, « Plutôt l’insurrection que la guerre ! ». L’antimilitarisme dans l’Yonne avant 1914, Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne, Auxerre.
Disponible : Adiamos-89, 7 rue des Mésanges, 89 000 Auxerre. 25 € franco de port
- Marc ANGENOT, L’ennemi du peuple. Représentation du bourgeois dans le discours socialiste, 1830-1917, Discours social, vol. IV, 2001
- Marc ANGENOT, L'antimilitarisme : idéologie et utopie, Canada, PU de Laval, 2003.
- Marc ANGENOT, La démocratie, c'est le mal, Québec, PU Laval, 2004.
- Marc ANGENOT, Rhétorique de l’anti-socialisme. Essai d’histoire discursive, 1830-1917, Les Presses de l’Université Laval, Canada, 2005, 278 pages.
- Marc ANGENOT, L’utopie collectiviste. Le grand récit socialiste sous la IIeme Internationale, Paris, PUF, 1993.
- Marc ANGENOT, La propagande socialiste. Six essais d’analyse du discours, Montréal, L’Univers des Lettres, 1997.
- Marc ANGENOT, Jules Guesde ou : Le marxisme orthodoxe, discours social, Montréal, vol. 18, 2003, 228 pages.
- Jean-Jacques BECKER, Gilles CANDAR (Dir.), Histoire des Gauches en France, Volume 1, L'héritage du XIXe siècle, Volume 2, XXe siècle : à l'épreuve de l'histoire, Paris, La Découverte, 2004, 584 p. et 776 p.
- Serge BERSTEIN, Léon Blum , Paris, Fayard, 2006, 835 pages, 30 euros
- Philippe CORCUFF, Alain MAILLARD, (dir.), Les socialismes français à l'épreuve du pouvoir (1830-1947) , Paris, Textuel « La Discorde », 2006, 208 pages, 20 euros
- Dominique DANTHIEUX, Le département rouge. République, socialisme et communisme en Haute-Vienne (1895-1940), Limoges, Pulim, 2005
- Des poings et des roses. Le siècle des socialistes, Paris, Editions de la Martinière, 2005, 256 pages.
- Didier ERIBON, D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française , Clamecy, Léo Scheer, 2007, 156 pages, 15 euros
- Thierry HOHL, A gauche ! La gauche socialiste, 1921-1947, Dijon, E.U.D., 2004, 327 pages, 20 euros
- Lionel JOSPIN, Le monde comme je le vois, Paris, Gallimard, 2005, 328 p.
- Paul LAFARGUE, Le socialisme et la conquête des pouvoirs publics, Pantin, Les bons caractères, 2004.
- François LAFON, Guy Mollet, Paris, Fayard, 2006, 960 pages, 30 euros
- Françoys LARUE LANGLOIS, Paul Lafargue , Paris, Punctum, collection « Vies choisies », 2007, 184 pages, 13,50 euros
- Lionel LEMASSON, Eymoutiers (1898-1939). Un exemple de l'implantation socialiste et communiste en Haute-Vienne, Presses Universitaires de Limoges, 2002
- Les origines du socialisme en Suisse romande, 1881-1920, Lausanne, Editions d’en Bas-AEHMO, 1988
- Maurice LUCAS, Christian BOUGEARD, Gilbert GRAMOULLE, Jean-Jacques URVOAS, Les Socialistes dans le Finistère (1905-2005), Rennes, Editions Apogée, 2005, 251p.
- Philippe MARLIERE, La mémoire socialiste 1905-2007. Sociologie du souvenir politique en milieu partisan , Paris, L'Harmattan « Logiques sociales », 2007, 286 pages, 26 euros
- Gilles MARTINET, L'observateur engagé, Paris, Jean-Claude Lattès, 2004.
- Abdelkrim MEJRI. Les socialistes français et la question marocaine (1903-1912), (Coll. CREAC Histoire. L’Harmattan. 2004). 276 pages.
- Louis MEXANDEAU, Histoire du Parti socialiste, Paris, Tallandier, 2005, 443 p.
- Vincent PEILLON, Pierre Leroux et le socialisme républicain. Une tradition philosophique, Bordeaux, Le Bord de l'eau, 2003.
- Jean RABAUT, 1914, Jaurès assassiné, Bruxelles, Complexe, 2005.
- David RAPPE, La bourse du travail de Lyon. Une structure ouvrière entre services sociaux et révolution sociale, Lyon, ACL, 2004.
- Jean-Pierre RIOUX, Jean Jaurès, Paris, Perrin, 2005, 326 pages.
- Philippe RIVIALE, Des socialistes révolutionnaires contre le parti. 1900 : écrits sous les cendres , Paris, L'Harmattan, coll. " A la recherche des sciences sociales ", 2004, 362 pages.
- Eric ROUSSEL, Pierre Mendès France, Gallimard, Biographies, 2007, 608 p., 29 €
- Pierre ROY, Pierre Brizon. Pacifiste. Député socialiste de l'Allier. Pèlerin de Kienthal, Créer, Nonette, 2004.
- Socialistes à Paris (1905-2005), Paris, Créaphis, 2005, 192 pages, 25 euros.
- Robert VERDIER, Mémoires , Paris, L'Harmattan, collection « Mémoires du XX e siècle », 2005
- Benoît VERRIER, Loyauté militante et fragmentation des partis. Du CERES au MDC , Thèse de science politique, Strasbourg III, sous la direction de B. Gaïti, 2003, 590 p
- Julien WICKI, « On ne monte pas sur les barricades pour réclamer le frigidaire pour tous », Histoire sociale et politique du parti socialiste vaudois (1945-1971), Lausanne, Antipodes, 2007, 221 pages
- Zéphirin Camélinat (1840-1932). Une vie pour la Sociale, Auxerre, Société des sciences historiques et naturelles de l'Yonne, 2004
ADIAMOS 89, « Plutôt l’insurrection que la guerre ! ». L’antimilitarisme dans l’Yonne avant 1914, Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne, Auxerre.
Disponible : Adiamos-89, 7 rue des Mésanges, 89 000 Auxerre. 25 € franco de port. juillet 2006*
Les actes du colloque organisé le 16 octobre 2004 par l’association Adiamos (Association pour la documentation, l’information et les archives des mouvements sociaux) constituent la substance de cet ouvrage. Il s’agit d’un ouvrage du plus grand intérêt et l’on peut regretter qu’il ne soit pas disponible en librairie afin de toucher le public qu’il mérite. L’Yonne, c’est le département de Gustave Hervé, fondateur de la Guerre sociale, le plus radical des journaux antimilitaristes d’avant la Première Guerre mondiale. Il revient à G. Heuré, auteur d’une thèse sur Hervé (édité par La Découverte), de décrire l’action d’Hervé dans ce département, autour de la publication du journal des jeunesses socialistes, Le pioupiou de l’Yonne, destiné aux conscrits. Dans un long article, très fouillé N. Delasselle, propose une analyse des lecteurs, souscripteurs et du mode de fonctionnement du Pioupiou. V Chambarlhac dans sa contribution, une des plus remarquables d’un ouvrage qui n’en manque pas, détaille la manière dont Hervé fait un usage du scandale et du procès pour construire la légitimité de son courant. Chambarlhac propose ainsi une explication tout à fait convaincante de la multiplication des procès que rencontre le Pioupiou, que plusieurs contributeurs signalent par ailleurs. L’Yonne apparaît en effet comme un département particulièrement marqué par l’antimilitarisme. Il revient à M. Cordillot, coordinateur du recueil, à partir d’une très fine étude, de fournir les preuves de l’ enracinement populaire de ce courant à partir de l’étude de l’Affiche rouge de 1906. Son analyse est un modèle du genre, confirmant la profondeur des sentiments populaires contre le militarisme. L’attitude de Gustave Hervé à l’égard de la social-démocratie allemande est l’objet d’une belle communication de M.-L. Georgen, tandis que Frédéric Cépède explique la position évolutive du PS à l’égard de l’antimilitarisme. Antimilitarisme qui s’épuise dans les années d’avant-guerre, ainsi que le démontre Alain Dalotel à partir de l’analyse de l’échec de la grève générale lancée par la CGT le 16 déc. 1912 contre la perspective de la guerre. De ce très riche aperçu (comprenant également le destin d’Aristide Jobert, un lieutenant d’Hervé (G. Ribeill), l’évolution du courant pacifiste dans le département après la guerre (T. Hohl) ou la très suggestive communication sur le Manuel d’histoire rédigé par Hervé et Clémendot, interdit par l’Education nationale (A. Bataille), on retiendra pour conclure le texte de Paul B. Miller, universitaire américain. Ce dernier est l’auteur d’une histoire de l’antimilitarisme en France dont on ne peut que souhaiter la traduction rapide. Il se livre à un compte rendu de l’affaire Aernoult-Rousset, des soldats condamnés pour avoir dénoncé les bagnes militaires. Véritable affaire Dreyfus en miniature qui a passionné, et fortement, le peuple de gauche de l’époque, elle aboutit à la défaite du bloc militariste. La démonstration de Miller est claire, rompant largement un certain unanimisme historien sur la superficialité des sentiments antimilitaristes : quand les différentes factions de gauche (syndicalistes, socialistes, anarchistes) s’unissent contre l’institution militaire, ils peuvent gagner. Certes l’affaire Aernoult-Rousset n’a pas empêché l’Union sacrée, la vague patriotique, nationaliste et guerrière quelques années plus tard. Mais, à sa manière, ce texte souligne les responsabilités des dirigeants de la gauche dans le ralliement des masses à la guerre. Il faut s’empresser de lire ce recueil de premier intérêt sur cette question controversée de la conversion de l’antimilitarisme à l’unanimisme national et chauvin.
G.U
Marc ANGENOT, L’ennemi du peuple. Représentation du bourgeois dans le discours socialiste, 1830-1917, Discours social, vol. IV, 2001
Ainsi que le titre l’indique, cet ouvrage aborde la manière dont le mouvement socialiste a caractérisé son ennemi, le bourgeois, du courant du 19e à la Révolution russe. La démonstration nous vaut un excursus dans la rhétorique des différentes chapelles du socialisme naissant. On laissera aux lecteurs le délice de découvrir les multiples figures dont le bourgeois est affublé, caractérisé, critiqué, dénoncé. Il faudrait de longues pages pour montrer la richesse des termes en usage pour dénoncer cet ennemi absolu du genre humain, qu’il s’agit d’éradiquer définitivement, puisque les bourgeois sont des cannibales qui « s’engraissent de la chair du peuple » (p. 33). On comprend donc la nécessité d’affirmer le caractère impitoyable de la lutte : « Révolutionnaires, méfiez vous de la générosité comme d’une peste ! …) Soyez haineux, conservez farouche en votre cœur le fil que vous cracherez plus tard au visage de tout ce qui est aujourd’hui en haut » (p. 23). Non content de fournir de nombreuses illustrations sur la détestation du bourgeois, Angenot poursuit en désignant cinq autres figures de l’ennemi du peuple : les traîtres et renégats, le cléricalisme, le militarisme (un article de l’Anarchie dénonce ainsi « l’armée pédéraste » en 1907, les francs-maçon (partie assez décalée car il s’agit du contre discours catholique), et enfin, le juif. Dans cette dernière partie, l’auteur souligne l’importance d’un auteur aujourd’hui méconnu, Auguste Chirac, « économiste, éditorialiste à l’Egalité et prototype, dans le style agité-du-bocal, de l’ultra-gauchiste » (p. 98). Selon Angenot, contrairement à la thèse de Winock, le mouvement ouvrier n’inscrit pas son action dans l’antisémitisme, même si certaines figures en font un usage écoeurant. Au final, on découvre que « l’ennemi du peuple n’est pas seulement un adversaire puissant, il doit être dépeint comme un être dégradé, pratiquant le mal pour le mal, mis par ses crimes en dehors de la commune humanité. Sa perverse abjection est la prémisse dont le sort qu’il y a lieu de lui réserver sera la conclusion » (p. 106). Cette culture de la haine sociale n’est donc pas le propre des bolchéviques comme se plaisent à le dénoncer certains sycophantes, mais une dimension « maudite » du mouvement socialiste.
G.U.
Marc ANGENOT, L'antimilitarisme : idéologie et utopie, Canada, PU de Laval, 2003.
Saluons le nouvel opus de cet historien québécois, qui s'ajoute à l'imposante production déjà disponible. Spécialiste du mouvement ouvrier français du XIXe siècle (La parole pamphlétaire chez Payot en 1982 et L'utopie collectiviste aux PUF en 1993 sont ses ouvrages les plus marquants), Marc Angenot nous offre une nouvelle occasion de découvrir un pan singulier de cette histoire. Nul doute que le lecteur sortira ébloui de ce texte, court, mais pénétrant et érudit. En effet, l'auteur ne se contente pas de traiter l'antimilitarisme stricto-sensu, mais aborde également l'univers intellectuel et politique qu'il implique. De quoi est-il question ? D'une grande partie du halo qui entoure l'antimilitarisme dans le mouvement, à savoir le pacifisme (bourgeois) et la notion d'Humanité qui lui est consubstantiel. On a du mal à imaginer aujourd'hui les connexions qui existaient au tournant du siècle entre cette perspective et d'autres mouvements, comme le féminisme ou les mouvements oeuvrant pour le désarmement. Marc Angenot en dresse un large portrait, y compris dans des digressions, enrichissantes, sur des mouvements non-violents comme les naturiens ou sauvagistes. C'est d'ailleurs dans ces marges que l'ouvrage se révèle le plus intéressant, car sur l'antimilitarisme révolutionnaire, son apport est plus conventionnel. L'antimilitarisme (et son corrélat l'antipatriotisme) est une des caractéristiques fortes du mouvement ouvrier français, qui a donné naissance à des figures connues comme Gustave Hervé et sa Guerre sociale. On sait aussi comment la perspective de la grève générale insurrectionnelle face à la guerre, votée par la Deuxième Internationale, s'est finalement traduite par le ralliement du mouvement ouvrier, dans son écrasante majorité, à l'Union sacrée en août 1914.
Georges Ubbiali.
Marc ANGENOT, La démocratie, c'est le mal, Québec, PU Laval, 2004
Cet ouvrage constitue une variation sur les débats doctrinaux engagés à partir de la moitié du XIXe siècle jusqu'à la guerre de 14, que l'auteur a abordés dans son livre majeur L'utopie collectiviste. Le Grand récit socialiste sous la Deuxième Internationale (PUF, 1993). Pour qui a lu ce dernier livre, La démocratie c'est le mal apparaîtra comme superflu. Mais pour tous les autres (d'autant plus nombreux que L'utopie
est désormais épuisé), ce court texte constituera une véritable révélation sur les polémiques engagées entre les diverses familles socialistes (utopistes, anarchistes, socialistes orthodoxes ou/et réformistes) sur la nature de la démocratie (bourgeoise, parlementaire, représentative), ainsi que sur la conception de la démocratie socialiste à instaurer. Ainsi que le titre le laisse deviner, les théoriciens du socialisme considèrent la démocratie sous un angle négatif. Tant que domine le capitalisme, la démocratie n'est qu'un leurre, car sous le principe d'une égalité formelle (juridique) se cache une inégalité sociale. Seule l'égalité de tous peut garantir une réelle démocratie, ce que le socialisme à venir permettra. La première ligne de critique (Saint-Simon, Comte, Colins) portée contre la démocratie et le suffrage universel se fonde sur le caractère scientifique de la " science sociale ". Le vote individuel apparaît alors comme le règne de la médiocrité s'opposant au gouvernement scientifique : " Nous, socialistes rationnels, nous prétendons qu'il y a incompatibilité absolue entre la démocratie et le socialisme. La démocratie c'est dit-on, le gouvernement du peuple. Le socialisme, au contraire, c'est disons-nous, le règne de la raison ", p. 43. Loin de rompre avec cette conception, le socialisme de la seconde internationale ne fera que prolonger cette perspective. Aucun des courants composant la famille socialiste n'est épargné dans cet essai. A l'élitisme méprisant des syndicalistes révolutionnaires à l'égard des masses aveugles et émasculées répond la conception d'une dictature républicaine des positivistes ou encore l'idée d'un Etat dirigeant pour les socialistes orthodoxes. Quelle que soient les perspectives ouvertes par les différentes écoles, au fond réside l'idée d'un socialisme mettant fin à la lutte de classes, à la nécessité d'une représentation politique démocratique, d'un syndicalisme actif. Le socialisme est l'expression de l'unanimité permise par l'extension à toute la société du statut de travailleur. Comme l'écrit en une formule ramassée l'auteur, L'amour pervers de l'Etat était au cur de l'idéologie collectiviste. Si l'on n'est pas obligé de partager la conclusion d'Angenot sur les vertus indépassables de la démocratie bourgeoise (chap. 24 et 25), il n'en reste pas moins que son ouvrage apporte d'intéressants éclairages sur les débats stratégiques dans le mouvement ouvrier socialiste avant la première guerre mondiale. Malgré les parti-pris jauréssiens, il faut reconnaître que la multiplication des citations tirées de la presse ou de brochures de l'époque donne un ton très riche à la démonstration.
Georges Ubbiali.
Marc ANGENOT, Rhétorique de l’anti-socialisme. Essai d’histoire discursive, 1830-1917, Les Presses de l’Université Laval, Canada, 2005, 278 pages.
L’universitaire québécois Marc Angenot a déjà plusieurs fois été chroniqué sur notre site. Avec cet ouvrage, il tente de dresser une typologie de l’anti-socialisme, en reprenant et en étoffant celle de Albert Hirschman sur la rhétorique réactionnaire, articulée en trois axes : innocuité, perversité et mise en péril (de ce qui existe déjà de positif au profit d’un avenir incertain). Il en rajoute pour sa part un, celui de l’engrenage ou enchaînement négatif des changements souhaités. Il brosse ensuite un historique particulièrement intéressant du discours anti-socialiste, partant de l’apparition du terme qu’il date de 1832 pour aller jusqu’en octobre 1917. Ce faisant, il nous donne à découvrir aussi bien la littérature dystopique du XIXème siècle, ancêtre des Zamiatine et autre Orwell, qui a la particularité de mettre dos à dos les évolutions supposées du capitalisme et du socialisme, que les déchaînements littéralement hystériques qu’entraîne l’épisode de la Commune. Ce tableau chronologique se voit complété par une typologie des anti-socialistes, catholiques, économistes libéraux ou partisans du darwinisme social. A cet égard, on se rend vite compte que dès le XIXème siècle, les grands thèmes du discours anti-socialiste sont fixés : nivellement par le bas, naïveté dans l’approche de la nature humaine, risque de constitution d’une bureaucratie aux pouvoirs étendus, système économique ruineux et improductif etc. Marc Angenot va plus loin en montrant que pour certains de ses adversaires, en particulier les catholiques, le socialisme plonge ses racines dans la Révolution, les idées démocratiques et l’idéalisation de l’Etat. Un essai extrêmement stimulant, qu’il serait intéressant de poursuivre après 1917, d’autant plus que la Révolution bolchevique va faire progresser la thématique de ce type de discours, jusqu’à la construction d’une « logique totalitaire » englobant tous les événements émancipateurs de ce que l’historien Eric Hobsbawm nomme l’ "âge des révolutions".
Jean-Guillaume Lanuque
Marc ANGENOT, L’utopie collectiviste. Le grand récit socialiste sous la IIeme Internationale, Paris, PUF, 1993.
L’ouvrage est déjà ancien (1993), mais il éclaire en grande partie les problématiques ultérieures de Marc Angenot : ainsi des deux ouvrages déjà chroniqués par Dissidences : La démocratie, c’est le mal (2004) et L’antimilitarisme, idéologie ou utopie (2005). Dans l’Utopie collectiviste, Marc Angenot analyse un genre prolixe au sein de la IIeme Internationale – et notamment dans les sectes du socialisme français - la civilisation socialiste brossée sous forme de grands tableaux.
Une interrogation résume son propos : comment les socialistes se sont-ils représentés la société qui devait sortir de la révolution sociale ? Le discours socialiste est pour lui un discours global, courant les harangues des tribuns et la littérature grise des brochures. La critique du capitalisme n’en figure qu’un élément, soit « la part destruens d’une organisation discursive qui doit se conclure par un programme qui ait réponse à toutes les questions et remèdes, à toutes les misères et injustices » (p 22). Dans ce mouvement discursif, le capitalisme est fatalement condamné, même si les socialistes pensent le travail révolutionnaire lent – bien lent. Cette lenteur nécessite, pour ne pas désespérer le mouvement ouvrier, de déceler dans les institutions ouvrières la préfiguration de la civilisation socialiste. Le tableau comme genre tire du présent la logique qui anime son discours anticipateur. Pour autant, ce genre discursif qu’est le tableau n’est pas qu’un simple ornement. Dans le jeu propagandiste, il désigne un but par quoi les efforts contemporains et les moyens employés sont constamment justifiés. Un axiome tient lieu de pierre angulaire, gommant les contradictions du temps présent : la classe ouvrière est l’humanité toute entière. L’émancipation du prolétariat devient alors « un mot qui ne fait que désigner le but, en contrepartie de ce que la révolution peut abolir » (p 92). A ce point de l’analyse du champ du socialisme de la IIeme Internationale, Marc Angenot cerne l’un des mots qui clive ces tableaux prospectifs, et articule le hiatus réformistes / révolutionnaires appelé à perdurer : « au topos de l’émancipation s’attache le slogan de la Iere Internationale : l’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, slogan enjeu de polémiques puisqu’il peut n’être qu’une formule conventionnelle ou bien être pris à la lettre par les « manuelistes », les syndicalistes révolutionnaires contre le socialisme parlementaire embourgeoisé (p 92). »
Le cœur de l’ouvrage explore les thématiques de ces tableaux prospectifs. L’éducation du peuple, la loi d’airain de l’économie, comme les arts et les lettres (proclamés émancipateurs par essence) composent autant d’ornements privilégiés de l’exposition de la civilisation socialiste à venir. L’essentiel dans cette typologie tient aux axiomes qui la structurent : l’histoire a un sens / Il existe des besoins naturels aux hommes / L’homme se définit par le travail et le travail est défini comme productif / Le caractère fondamental des sociétés réside dans la manière dont se produisent et répartissent les biens matériels / Les sociétés sont des systèmes monistes, cohésifs et organiques / Le but de la société (socialiste) est le bonheur commun / Les humains sont en partie liés par des devoirs réciproques. Cette chaîne axiomatique construit une grammaire propagandiste, par quoi le discours socialiste sous la IIeme Internationale est un genre littéraire. Sa clé de voûte fut théorisée par Georges Sorel dans sa définition du mythe : la révolution, comme représentation, n’a de valeur que dans le présent des luttes, elle apparaît un biais essentiel du renforcement des consciences militantes. Le mythe du tableau collectiviste c’est alors un espoir militant projeté et objectivé. Dans cette projection, l’intellectuel (qui souvent prononce ou construit ces tableaux) a sa place tant qu’il met sa science au service du peuple. Où l’on voit que, pour la période, l’intellectuel (de parti comme on le nommera ensuite) est la conscience discursive et l’agent organisateur du prolétariat conscient et organisé (p 357). Où l’on voit aussi, donc, que pour les socialistes de la IIème Internationale l’expérience seule de l’exploitation ne fait pas le socialiste.
Il existe une suite à L’utopie collectiviste pour Marc Angenot, son ouvrage paru en l’an 2000, Les grands récits militants des XIXeme et XXeme siècles : religions de l’humanité et sciences de l’histoire. L’essentiel de son apport à l’histoire du mouvement ouvrier tient ainsi aux outils qu’il propose pour une déconstruction des discours et des images d’Epinal qui, trop souvent, ordonnent la saisie des cultures et des traditions du mouvement ouvrier.
Vincent Chambarlhac.
Marc ANGENOT, La propagande socialiste. Six essais d’analyse du discours, Montréal, L’Univers des Lettres, 1997. mars 2006*
« L’objet « histoire du mouvement ouvrier socialiste » pose d’emblée le problème de sa cohésion. Si on se laisse porter par l’évidence première, on peut opérer sous la perspective courante où une grève des mineurs à Saint Etienne, un éditorial de Jules Guesde à Paris, un « pèlerinage » de militants sur la tombe de Blanqui et l’activité d’un groupuscule néo-malthusien appartiendraient a priori à un seul ensemble de faits corrélés, ayant dans l’histoire une identité et une dynamique propres. Une objection immédiate conduit à décomposer cette unité : il suffit de constater que c’est l’éditorial de Jules Guesde, c’est-à-dire l’un des objets sous examen, qui permet d’intégrer le conflit du travail de Saint Etienne à la matrice narratique de l’Emancipation du prolétariat, que le lien entre ce phénomène et ce récit n’a pas l’évidence que ledit éditorial justement lui confère, que les médiations entre eux sont complexes et partiellement illusoires » (p 16).
Ces quelques lignes circonscrivent l’objet de Marc Angenot : la propagande socialiste comme univers discursif, clivé et polémique mais essentiel pour appréhender l’identité socialiste des deux premières Internationales. On devine l’implicite postulat de l’ouvrage : la propagande est essentielle au socialisme, elle le structure. Dans cette configuration, le chercheur est tenu d’adopter une perspective. Il ne peut topographier le champ propagandiste qu’au prix de l’élection d’un point de vue dans ce marché discursif.
Six essais ordonnent alors la saisie des discours propagandistes par Marc Angenot. Par touches, il esquisse un portrait du propagandiste. Son action convertit les masses au socialisme, son travail est donc un apostolat. Les nécrologies socialistes – de militants illustres ou anonymes – affirment toutes le sacrifice du propagandiste à sa tâche. Ce sacrifice de la personnalité, proche du refus de parvenir, constitue d’ailleurs un capital dans le mouvement socialiste. Le souvenir des grands hommes du socialisme français les pare nécessairement de fortes qualités oratoires. L’analyse du rôle de la mémoire dans la propagande militante fournit l’occasion de préciser le rôle dévolu aux nécrologies et aux commémorations dans le champ du socialisme. La mémoire propagandiste s’apparente à une arme dans les luttes ; elle est prescriptive de ce qu’il faut retenir, et mobilise par l’édification d’un récit et d’exemples l’attention des militants. En soi, la propagande vaut acculturation militante. L’attention de Marc Angenot ne porte pas seulement sur ces récits et ces textes, sa grille d’analyse s’attache également aux dénominations dont usent les militants entre eux. Ainsi, au XIXe siècle, le terme de citoyen dit l’appartenance au mouvement ouvrier et induit un rapport d’égalité à l’exercice de la souveraineté populaire. Camarade surgit au détour de 1848, connote une égalité fraternelle, devient rapidement une figure de la courtoisie socialiste. Quand ces termes se dé-sémantisent (XXe siècle), ils forment la marque identitaire d’une contre-société. Camarade détermine ainsi une identité catégorielle, enracine dans un territoire – le parti, le syndicat. Sa fortune dans le monde syndical se comprend en regard de la devise de la première Internationale (on s’adresse à des camarades exploités). Camarade refoule alors dans le monde syndical le terme de citoyen : le premier dit davantage une communauté des égaux qui se conçoit dans une défiance vis-à-vis du parti, davantage inscrit dans un système politique (d’où un usage possible du terme de citoyen). On reconnaît dans ces distinctions la marque du syndicalisme révolutionnaire : au soir de la IIème Internationale camarade vaut authentification révolutionnaire.
Vincent Chambarlhac
Marc ANGENOT, Jules Guesde ou : Le marxisme orthodoxe, discours social, Montréal, vol. 18, 2003, 228 pages.
La revue qu'anime l'historien québécois Marc Angenot constitue, en quelque sorte, une tribune lui permettant de faire un tour d'essai à ses textes, qui sont ensuite publiés sous forme de livres. Celui-ci ne fait pas exception. Depuis les travaux fondateurs de Zevaes (1)- d'ailleurs non cité par Angenot, sous réserve d'erreur - surtout de Dommanget (2) ou plus récemment de Willard (3) et Lindenberg (4), on connaît le rôle déterminant de Guesde dans l'histoire du socialisme français. Ce dernier a en effet véritablement introduit le marxisme dans l'hexagone, à l'aide de quelques autres membres (Deville, Compère-Morel, Rappoport, Bracke, Lafargue et quelques autres) de son parti, le Parti Ouvrier (P.O, 1880) puis PO Français (1893). Après avoir rappelé à grands traits, dans une première partie, les éléments clés de la biographie de Guesde, Angenot en vient au cur de son propos, l'analyse du discours guesdiste. Guesde ne fut pas un théoricien de haut vol malgré son rôle dans la diffusion du marxisme, mais d'abord et avant tout un tribun. C'est ainsi qu'entre 1882 et 1890, il prend la parole dans plus de 1200 meetings. Plus véritablement qu'introducteur du marxisme, il faudrait, dans son cas, parler d'invention - Ymonet (5) - du marxisme. Angenot s'en donne à cur joie pour dénoncer le caractère réducteur, fixiste, positiviste, économiste, dogmatique, etc. de la version développée par Guesde et ses épigones dans de multiples brochures, articles de presse etc. Angenot, s'appuyant sur les travaux de Bourdieu en vient même à accuser les guesdistes de s'approprier le peu des textes de Marx disponibles au lieu de travailler à leur traduction, pour garder le profit intellectuel d'une position d'intellectuel de parti en charge de la diffusion des idées de l'auteur du Manifeste. Si Angenot ne fait pas toujours la différence entre Guesde et ses comparses, toujours est il que l'orthodoxie qu'ils parviennent à imposer à la SFIO s'oppose à toutes les déviations d'une autre figure du socialisme : contre l'anticléricalisme, contre l'antisémitisme, contre le pacifisme, contre l'antimilitarisme, contre le féminisme. Au final, une pensée binaire, déterministe, millénariste, qui n'a pas empêché Guesde et les guesdistes d'entrer les premiers dans l'Union sacrée en 1914, Guesde occupant lui-même le Ministère de la guerre. Malgré des redites, une certaine tendance à l'emphase stylistique et quelques piques contre le bolchevisme (qui trouverait dans le guesdisme sa matrice perverse et cruelle, p. 190), cette monographie actualise (sans toutefois renouveler totalement) tout un pan de l'histoire du socialisme hexagonal, nourri par de très nombreux extraits (plus de 600 notes) de la presse, des brochures ou des allocutions de la période.
Georges Ubbiali.
(1) Zevaes Alexandre, De l'introduction du marxisme en France, Marcel Rivière 1947
(2) Dommanget Maurice, L'introduction du marxisme en France, Lausanne, Rencontre, 1969
(3) Willard Claude, Les guesdistes, Paris, Ed. Sociales, 1965. Willard (C), Jules Guesde, l'apôtre et la loi, Paris, Ed. Ouvrières, 1991.
(4) Lindenberg Daniel, Le marxisme introuvable, Paris, Calman-Levy, 1975
(5) Ymonet Marie, Les héritiers du Capital. L'invention du marxisme en France, Actes de la recherche en sciences sociales, 1984, n° 55, p. 3-14
Jean-Jacques BECKER, Gilles CANDAR (Dir.), Histoire des Gauches en France, Volume 1, L'héritage du XIXe siècle, Volume 2, XXe siècle : à l'épreuve de l'histoire, Paris, La Découverte, 2004, 584 p. et 776 p.
Face à cette somme, nous sommes impressionnés par le nombre et la qualité des collaborateurs réunis par Jean-Jacques Becker et Gilles Candar L'ouvrage est d'une richesse inouïe Non seulement sont étudiés les organisations et les militants, mais aussi les positions de la gauche sur la religion, l'instruction, les arts, les juifs etc
, et ceci sur 2 siècles ! Se succèdent des monographies, dont certaines sont de " magnifiques synthèses " Nous pensons à celle de Serge Berstein sur les Radicaux, qui sollicite la thèse inédite de Gérard Baal, ou encore à celles de Sawicki sur les Socialistes et de Pudal sur les Communistes Saluons aussi l'idée qui consiste à faire suivre chaque contribution d'une bibliographie courte mais qui, en général, n'oublie rien d'essentiel Certes, certaines synthèses sont moins réussies que d'autres, celle consacrée à " La gauche, la littérature et les arts de la Révolution à 1914 " parle beaucoup plus de la littérature que des arts plastiques, omettant l'extraordinaire figure de Félix Fénéon, au carrefour des avant-gardes politique et artistique De même nous nous demandons si l'émiettement de certaines thématiques n'affaiblit pas le propos N'aurait-il pas été plus efficace de rassembler en une seule contribution la question de " La gauche et la colonisation/décolonisation ", au lieu d'y revenir à 3 reprises, ce qui n'empêche pas l'une des contributrices de nous donner quelques pages excellentes sur le Front populaire et les colonies (Emmanuelle Sibeud, Vol. 2, pp. 350-354). La succession des contributions finit par donner l'impression de patchwork Ainsi, dans le volume 2, nous passons des syndicalistes aux coopérateurs, des féministes aux écologistes et alternatifs, des mendésistes aux gaullistes de gauche Les anarchistes sont bien présents, dans chacun des deux volumes, sous la plume de Gaetano Manfredonia, mais là aussi n'aurait-il pas été préférable d'avoir une synthèse unique L'extrême gauche contemporaine n'est pas oubliée Daniel Lindenberg annonce son intention de bannir le terme " gauchiste ", recommandant au passage de suivre la terminologie conseillée par notre revue Dissidences (p. 121), c'est-à-dire " ne retenir que les dénominations politiques et idéologiques acceptées par les acteurs eux-mêmes ". Les deux contributions de Lindenberg, notamment la seconde (Vol.2, " A gauche de la gauche ", pp.119-134, et " Le marxisme au XXe siècle ", pp. 627-644), apportent beaucoup, mais l'auteur n'évite pas quelques simplifications Ne consacrer que 22 lignes (p.125) à l'attitude des Trotskystes pendant la Seconde Guerre mondiale ne permet pas à l'auteur de faire avancer la compréhension d'un moment historique crucial Parler de " comportement erratique des trotskystes pendant la Seconde Guerre mondiale " ne fait-il pas écho au monstrueux " hitléro-trotskystes " des Staliniens Cet esprit de simplification, que Lindenberg affirme vouloir éviter, ne l'est que très imparfaitement par Philippe Buton, en particulier dans son paragraphe " Une solution : la Révolution " (p.576 et sq.) consacré à la revalorisation de la " violence armée " tentée par la Ligue communiste et la Gauche prolétarienne après Mai 68 (in " La gauche et la prise du pouvoir ", pp. 563-583). Ecrire que " quelques nuances secondaires " seulement (p. 579) séparaient les deux organisations, n'est-ce pas redonner vie à la catégorie " gauchistes " que Lindenberg demande à juste titre à l'historien d'oublier Les communistes faisaient eux aussi l'amalgame entre les divers gauchistes, les traitant de " gauchistes-Marcellin ", du nom du Ministre de l'Intérieur de l'époque ! Conscients des risques d'émiettement inhérents à leurs choix, les concepteurs de l'ouvrage se sont efforcés, à la fin de chaque volume, de définir " l'homme de gauche " Alain Corbin insiste sur l'émergence, au XIXe siècle, d'une identité de gauche privilégiant la raison, le progrès, en référence à la Révolution française et aux Lumières (Vol.1, pp. 545-554). Persuadé qu'il doit répandre la Civilisation, l'homme de gauche n'aura pas de mal à faire l'apologie de la colonisation Reprenant un peu la démarche de René Rémond (Les Droites en France, Aubier, rééd 1982), Jean-Jacques Becker tente de dégager des " tempéraments " : le républicain radical, le socialiste, le syndicaliste révolutionnaire, et à la veille de la guerre de 1914, " l'homme de gauche nationaliste " (Vol.2, " L'homme de gauche au XXe siècle ", pp. 723-736). Idée intéressante qui mériterait d'être amplifiée, en insistant peut-être davantage sur " les générations d'Octobre ", sur la fascination/répulsion durable exercée par la révolution russe sur la gauche française
Jean-Paul Salles
Serge BERSTEIN, Léon Blum , Paris, Fayard, 2006, 835 pages, 30 euros. décembre 2006*
Après Ilan Greilsammer (1996), Jean Lacouture (1977) notamment, Serge Berstein s'attelle également à une biographie de Léon Blum. La démarche diffère de celle tentée à partir de la figure d' Edouard Herriot identifiée à la République en personne (1985). Ici la biographie ne mesure pas une culture politique : Léon Blum n'est donc pas le socialisme en personne bien que l'hypothèse de départ le postulait plus ou moins (1). Cette impossibilité à incarner le socialisme, Serge Berstein ne l'appréhende jamais, préférant vouer son écriture au récit minutieux du magistère exercé par Léon Blum sur les socialistes, comme à l'évocation pleine d'empathie de sa vie privée (ici Blum est souvent seulement Léon pour le biographe contant les amours et les soucis du grand homme). Nourrie des classiques de l'histoire du socialisme que sont les ouvrages de Daniel Ligou, Gilbert Ziebura, Marc Sadoun et Alain Bergounioux, la plume borne un parcours politique courant de l'engagement dreyfusard à Buchenwald, du Front populaire à la IV e République.
A la Belle époque, Léon Blum fut plus critique littéraire que militant socialiste. Son engagement s'entend dans l'ombre de Jaurès et Lucien Herr. Après 1905, la littérature mobilise l'essentiel de son activité ; de la Grande Guerre date véritablement son entrée en socialisme. Directeur de cabinet de Marcel Sembat, Léon Blum construit sa stature politique en 1917, à l'occasion du 3 e anniversaire de la mort de Jaurès. Cette captation d'héritage l'érige en gardien de la fidélité à la mémoire jaurésienne, il se positionne au centre de la SFIO. A Tours, Serge Berstein note que c'est encore dans la référence au passé jaurésien qu'il conforte sa stature politique. Avec la reconstruction de la SFIO, l'analyse s'inscrit dans la logique historiographique d'un contrôle dyarchique du parti : à Paul Faure le secrétariat national, à Léon Blum la direction du groupe parlementaire. Tout le socialisme de Léon Blum s'entend alors dans la logique des jeux parlementaires de la III e République. L'homme répugne à « propagander », les campagnes électorales –notamment celle de Narbonne en 1929- lui pèsent comme l'atteste une correspondance tirée du fonds dit Moscou abondamment citée. Léon Blum est plus à son fait dans les éditoriaux du Populaire où il fixe l'identité socialiste, au Parlement où il refuse la participation gouvernementale (Cartel), s'oppose aux néo-socialistes, bientôt exclus, quand naguère Marcel Déat paraissait son dauphin. Si Léon Blum incarne un type et une culture socialiste, ce ne peut être que celle du parlementaire, bientôt homme d'Etat. Tout son travail politique au sein de la SFIO accouche le parti du parlementarisme et de l'exercice du pouvoir, au titre paradoxal de la proclamation d'une identité marxiste. Les longues pages consacrées au Front populaire, et aux fruits amers de la réalité , empruntent, dans leur logique, au Long remords du pouvoir de Bergounioux et Grunberg (1992). Le social, et l'antifascisme, ont peu leur place dans une analyse essentiellement politique qui ne voit, dans l'unité réalisée dans la rue le 12 février 1934 que la désobéissance des militants communistes à leurs leaders (p 412). Quid alors de l'antifascisme unitaire chez les socialistes que conte Daniel Guérin dans Front populaire, révolution manquée (2)? La guerre et le procès de Riom ouvrent une nouvelle phase de cette biographie : Léon Blum paraît alors, notamment dans les pages évoquant le procès, le porteur –comme Daladier- d'une culture politique républicaine et humaniste qu'il excipe dans A l'échelle humaine . Serge Berstein souligne alors le paradoxe de cette mutation qui le voit perdre son magistère au sein du Parti socialiste après-guerre au profit de Guy Mollet, défenseur d'une identité marxiste ; structurellement la situation est identique à celle qui vit l'éviction des néo-socialistes, mais la position blumiste s'est inversée… La naissance de la IV e République et de la Troisième force, seront ses derniers combats. Puis Léon Blum meurt.
Qu'apporte cette biographie, taillée pour le cadre classique de la collection Fayard, après l'ouvrage de référence d'Ilan Greilsammer sur le même sujet (3) ? Elle témoigne d'une certaine manière de pratiquer l'histoire politique, tournée vers l'histoire des idées, l'analyse des combinaisons parlementaires. Elle dit peu de la mémoire du blumisme dans le parti, puisque celle-ci n'est pas son objet. Elle dit peu aussi, finalement, de la culture politique des socialistes. Elle campe un homme d'Etat, une référence du panthéon politique pour son intelligence, pour les valeurs qu'il porta qui sont sans doute l'honneur du politique (p 764). L'empathie de l'auteur pour son sujet et ses qualités d'écriture façonnent ainsi une biographie fidèle en somme à l'adresse d'Ernest Labrousse aux amis de Léon Blum à propos du Front Populaire : « Il plaira aux amis de Léon Blum de tourner l'un des plus grands problèmes de l'Histoire vers la plus grande mémoire de la Troisième République (4) ». Ultime terme d'un programme heuristique initié il y a quarante ans par la Fondation Nationale de Sciences Politiques, cette biographie campe l'homme en référence républicaine. Léon Blum ne pouvait être le socialisme en personne .
Vincent Chambarlhac
(1) Léon Blum résume en sa personne les aspirations, les espoirs, l'effort de démocratisation politique et sociale du socialisme français, mais aussi les utopies dont il est porteur, les ambiguïtés, ses contradictions et ses apories (p 8) ».
(2) Sur ce point, cf. Vincent Chambarlhac, Le Front populaire, remarques bibliographiques autour d'une commémoration , en ligne sur Dissidences.net.
(3) Présenté comme tel par Serge Berstein.
(4) Ernest Labrousse, « Conclusion du colloque », Léon Blum. Chef de gouvernement, 1936-1937 , Paris, Armand Colin, 1967.
Philippe CORCUFF, Alain MAILLARD, (dir.), Les socialismes français à l'épreuve du pouvoir (1830-1947) , Paris, Textuel « La Discorde », 2006, 208 pages, 20 euros. novembre 2006*
L'ouvrage, dans son propos liminaire comme dans sa facture, étonne, séduit, déçoit aussi. Ces sentiments mêlés naissent des promesses de l'introduction de Philippe Corcuff et Alain Maillard. Elle emprunte au Pari mélancolique de Daniel Bensaïd (par ailleurs contributeur) pour s'efforcer de trouver dans le passé des socialismes des traditions aptes à décentrer notre regard sur le présent libéral. Philosophie, sciences politiques et histoire sont ainsi conviées pour un usage averti de ces épisodes de 1830 à 1947 à l'aune du présent. On peut priser cette exhumation d'une tradition cachée -seulement occultée dans le cas de Jaurès et Blum- des socialismes français. On peut également y déceler, par la personnalité militante même de certains des auteurs, l'invention d'une tradition à l'usage d'une gauche radicale post industrielle, post communiste. Dans tous les cas, la lecture -même traversière- est agréable, malgré l'absence d'une véritable place accordée aux socialismes utopiques et à leurs filiations (1). Deux ensembles structurent l'ouvrage : aux jalons historiques d'une question déterminée par la problématique du propos introductif succède l'actualité (l'inactualité) de quelques figures militantes .
L'introduction pointe le pari politique d'un usage réflexif de ces traditions en regard du présent. Dans l'historiographie des socialismes, les auteurs se désignent des adversaires en souhaitant une lecture plus complexe des rapports des socialistes français au pouvoir que celle du modèle génétique ( Le long remords du pouvoir de Bergounioux et Grunberg) ou de la pureté des origines ( Pierre Leroux et le socialisme républicain de Vincent Peillon). Dans ce dessein réside l'une des limites d'un ouvrage finalement davantage ancré sur un long XIX e siècle (Blanqui, le proudhonisme, Jaurès), et borné à 1947 (soit à l'orée d'un cycle décisif sur la question du rapport au pouvoir des socialistes français sous Guy Mollet et François Mitterrand). Thierry Hohl, en un titre éclairant emprunté aux pivertistes, rappelle que sous le Front populaire, le pouvoir posséda les socialistes. La formule ramasse tout le sel de cette expérience fondatrice… Il manque un développement analogue pour la IV e République et pour la séquence mitterrandienne. Auparavant, Alain Maillard esquisse un tableau chronologique des socialismes français (1789-1905) dans leur rapport au pouvoir, rappelant brièvement 1832, 1848, la Commune, puis le temps des sectes socialistes. Son intervention se complète de la reprise de l'article de Michelle Perrot (1966) sur « Les socialistes français et le pouvoir (1871-1914) ». Plus que cet article, devenu un classique de l'historiographie socialiste, importe l'avant-propos de l'auteure à cette réédition. Implicitement, une configuration intellectuelle des socialismes des années 1960-2000 s'esquisse, entre première et deuxième gauche, entre le PSU, la SFIO et les ex du PCF. L'évocation d'Ernest Labrousse, Jean Maitron, puis de la Société d'études jaurésiennes (1959) et du Mouvement social, rappelle que ces traditions socialistes furent déjà visitées, puis progressivement oubliées (2), délaissées comme objet d'histoire…
Le rappel de quelques figures militantes forme la seconde partie du volume. Daniel Bensaïd et Michel Löwy s'attachent au communisme hérétique d'Auguste Blanqui, qu'ils posent finalement en figure exemplaire « d'un courant souterrain hérétique, marginalisé et refoulé » du socialisme français. Blanqui, dans sa personnalité paradoxale, est ainsi restitué dans une « constellation intellectuelle et politique » où se retrouvent également Georges Sorel, Bernard Lazare, Charles Péguy… Ces pages sont ainsi l'écho d'autres portraits, tracés dans La discordance des temps notamment (Bensaïd, 1995). Bruno Saciattelli questionne ensuite la marque du proudhonisme chez les militants parisiens de la I ère Internationale, scrutant l'abandon progressif de la voie coopérative au profit d'un socialisme de métiers plus révolutionnaire. Place ensuite au renouveau du questionnement des figures tutélaires du socialisme français : « Jean Jaurès et la propriété collective ou le pouvoir des sans-pouvoirs » (Philippe Chanial), « Léon Blum à Tours » par Philippe Corcuff. Ce dernier texte, qui constitue finalement l'envoi de l'ouvrage, s'inscrit moins dans l'historiographie actuelle de la question (pourtant citée en référence à travers la communication de Frédéric Cépède au colloque Les siècles des socialismes , Dijon 2003), qu'il ne mord dans les débats de la gauche radicale (à tout le moins ceux de la LCR). Avec et sans Blum à Tours d'ailleurs, le texte vaut pour ce qu'il suggère sur la professionnalisation du politique dans sa version léniniste ou sociale-démocrate.
Un ouvrage court, suggestif souvent, mais parfois décevant par la brièveté de certaines analyses (ainsi du pouvoir des sans-pouvoirs ). Pour qui s'intéresse au renouveau de l'historiographie socialiste, son inachèvement tient à l'absence d'une définition contextualisée du mot réformisme et de ses usages, socialistes et / ou radicaux. « Gare aux mots sans définition, c'est l'instrument favori des intrigants », rappelait Blanqui en 1848 (p 140). Travaillée par le concept de réformisme, la thématique du pouvoir pouvait s'affiner par le jeu d'échelles (la municipalité, le parti, l'Etat…) et l'analyse en réseaux. Cette critique ne saurait masquer, cependant, l'intérêt de ce regard savant et militant sur un secteur de l'histoire du mouvement ouvrier trop souvent déshéritée au profit des flamboiements révolutionnaires et des « bilans » criminogènes du fait communiste.
Vincent Chambarlhac
(1) Le socialisme utopique est trop rapidement congédié. Il a pourtant naguère fait l'effet de lectures renouvelées par Jacques Rancière ( Courts voyages au pays du peuple), aujourd'hui par Michelle Riot-Sarcey ( Le réel de l'utopie ), Thomas Bouchet, Gaetan Picon ( Dictionnaire des utopies ).
(2) Sur ce point, cf. Vincent Chambarlhac et alii, Histoire documentaire du parti socialiste , tome III « Les centres socialistes », Dijon, EUD, 2006 et la bibliographie jointe.
Dominique DANTHIEUX, Le département rouge. République, socialisme et communisme en Haute-Vienne (1895-1940), Limoges, Pulim, 2005 juin 2006*
Avec le livre de cet historien, issu de sa thèse soutenue en 2002 à l’Université Paris IV-Sorbonne, on dispose d’un solide travail, dans la lignée des grandes thèses monographiques de l’histoire sociale française, sur le département de la Haute-Vienne. Cette approche s’inscrit (et enrichit) dans le prolongement de travaux plus circonscrits, autour de la ville de Limoges (1) ou limités temporellement (2). Dominique Danthieux reprend la recherche là où Alain Corbin l’avait laissée à l’issue de sa thèse de référence, à la fin du XIXe siècle (3).
La première phrase de l’introduction indique bien le sérieux de la démarche : « Située sur le flanc ouest du Massif Central, la Haute-Vienne appartient à l’ensemble limousin ». Les trois premiers chapitres sont consacrés à dresser le décor, celui d’un département, dominé par une ville, en proie à une forte industrialisation (autour du travail du cuir et de la céramique), modifiant les espaces urbains et participant à la création d’une classe ouvrière. Cette dernière trouve les voies de son organisation dans des associations syndicales, et prolonge son action, au niveau politique, par la conquête systématique des municipalités, puis de la représentation politique, ce qui confère, avant 1914, la couleur rouge au département.
Au quatrième chapitre, l’auteur s’intéresse, dans une veine marquée par la lecture de Maurice Agulhon, aux campagnes. En effet, les campagnes, dominées par les notables en début de période, républicaine, vont peu à peu faire l’objet d’une conquête par la SFIO, dont Danthieux montre à la fois les limites et l’ambiguïté idéologique. Alors que le socialisme urbain est marqué par le courant révolutionnaire, le socialisme rural se montre beaucoup plus modéré, forme atténuée du républicanisme qui continue de dominer sous une forme renouvelée. Un long développement est consacré aux émeutes (révolution ?) de 1905, qui voient le peuple limougeaud s’attaquer aux symboles du pouvoir patronal (l’usine) et étatique (la prison). Le mouvement ouvrier sera décapité, avant de peu à peu reprendre son élan, au point de dominer totalement le département.
La guerre donnera naissance au courant révolutionnaire qui s’incarne dans le PCF, lequel, après un début prometteur, retombe très rapidement dès la fin des années 20, conséquence de l’imposition du modèle organisationnel russe, écrit Danthieux, reprenant la thèse d’Annie Kriegel. Frappé fortement par la crise économique, le Limousin vit le Front Populaire sur la base d’une domination claire de la SFIO, qui s’achève piteusement par le ralliement à Pétain, tous les députés socialistes limougeauds votant les pleins pouvoir au Maréchal. A l’issue de cette lecture, aucune des facettes multiples, économiques, agricoles, journalistiques, sociologiques, biographiques, culturelles -même si cette dernière dimension n’est qu’effleurée-, ne manque à l’appel pour décrire la naissance puis l’affirmation d’un département fortement marqué à gauche.
Une exploration systématique des archives, donnant lieu à la publication de nombreux tableaux souvent évocateurs, des photographies, une cartographie achèvent de dessiner les contours d’un sujet dont la conclusion laisse entrevoir les bouleversements après la seconde guerre mondiale.
G.U.
(1) Merriman John, Limoges, la ville rouge, Paris, Belin, 1990.
(2) Deschamps A. et J., Meriglier B., 1905, les troubles de Limoges, Limoges, Souny, 1984.
(3) Corbin Alain, Archaïsme et modernité en Limousin au XIXe siècle (1845-1880), Paris, Marcel Rivière, 1975.
Des poings et des roses. Le siècle des socialistes, Paris, Editions de la Martinière, 2005, 256 pages.
Ce livre-album répond à l'injonction commémorative du centenaire des socialistes. Dirigé par Alain Bergounioux, préfacé par François Hollande, construit par les mains diligentes de Frédéric Cépède, Denis Lefebvre (Office Universitaire Recherches sur le Socialisme, centre Guy Mollet), Emmanuelle Jouineau et Thierry Mérel (Fondation Jean Jaurès), Des poings et des roses ressort à la commande. Pourtant cette première impression fausse la perspective, tant la composition et la richesse de cet album appellent d'autres remarques. Toutes convergent, soulignant comment par ses suggestions, ses commentaires en marge et son iconographie, l'ouvrage cherche à dépasser ce que le cours chronologique du récit pouvait impliquer avant une première lecture : une histoire des socialistes pour le centenaire du parti socialiste, une histoire pour un parti qui l'ignore trop souvent
lui préférant la légende d'un triptyque (Jaurès, Blum, Mitterrand), une lecture restreinte au clivage réforme / révolution ou à la question du pouvoir, une mémoire souvent portée au remords.
Un récit donc, courant des aspirations unitaires (Vers l'unité de 1905, un parti pour les socialistes) au temps présent (1981-2005 : les socialistes en alternance). Un récit chronologique dont les jalons questionnent, déplaçant implicitement les lectures que l'on peut faire. Sept chapitres composent cette traversée socialiste du siècle : le temps du parti gouverne la structuration du récit. Si Tours fait rupture, celle-ci apparaît d'abord comme la clôture d'une période jaurésienne singulièrement prolongée, englobant la Grande Guerre (1905-1920 : Socialisme et République, la voie de Jaurès). 14-18 ne serait donc plus parenthèse mais prolongation d'un rapport antérieur de la SFIO à la société française, l'union sacrée perdant ici sa valeur de hiatus majeur, naguère synonyme dans l'historiographie militante de trahison originelle et indélébile de la social démocratie. Sur le volet du rapport au pouvoir, des écarts similaires se dévoilent. Prise dans la séquence 1920-1938, l'expérience du Front populaire (La SFIO sur tous les fronts) s'inscrit dans une temporalité plus ample que le temps court de l'antifascisme (1934-1936), celle d'une marche triomphale de la scission à la victoire (p 80). Un abord plus scientifique notera qu'ici la thématique reconstructrice (1) et le parti socialiste des années Trente ne sont plus disjointes. Finalement ce chapitre s'ouvre sur une scission, s'achève sur les prémices de l'exclusion de la Gauche révolutionnaire au Congrès de Royan (1938). La date importe puisque le chapitre suivant parcourt les années 1938-1944 sous le titre de La Résistance des socialistes. Le point de fuite de la résistance place au premier plan du tableau l'affrontement entre pacifistes et bellicistes
niant sans doute, dans cette composition, l'effet de seuil, pourtant rappelé comme tel (pages 128-130), que représente pour le parti socialiste la défaite, le régime de Vichy. Le rappel de la résistance des socialistes vulgarise les travaux de Marc Sadoun et les conclusions de deux colloques consacrés à la résistance des socialistes (2). L'après-guerre augure d'un rapport plus direct à l'expérience du pouvoir, à la question du régime républicain (Reconstruire la République, les difficultés de l'exercice du pouvoir 1944-1958). Le délitement du parti aux feux de la crise algérienne et du gouvernement Guy Mollet s'achève à nouveau par une scission et la fondation du parti socialiste autonome. C'est sans aucun doute cette question du rapport au pouvoir qui motive une découpe chronologique originale dès lors que l'on se situe dans l'il du parti : le sixième chapitre, significativement intitulé la mutation socialiste, prend en charge la séquence 1958-1981. Ces années d'opposition justifient un récit en continuité et contente le succès d'un homme, François Mitterrand (p 187) : dans cette perspective, quid d'Epinay : moment fondateur (dans la mémoire socialiste) ou congrès normal accouchant d'une nouvelle majorité ? La continuité revendiquée du récit lisse de manière problématique deux approches : celle du pouvoir et celle de l'identité socialiste reconfigurée après Epinay dans son rapport à la France (socialiste) comme à l'histoire du parti. Le dernier chapitre s'ouvre sur 1981, s'achève symboliquement sur la date de 2005, mais sous la plume des auteurs, le 21 avril 2002 fait césure - sinon clôture (nda) ? Reconnaissant là leurs limites, ils écrivent : " l'analyse que chacun peut faire de ces événements encore chauds dans les mémoires conditionne les choix et orientations politiques présents. Dès lors nous sommes trop impliqués pour proposer une analyse partagée des dernières péripéties de cette longue histoire. (
). Ce siècle des socialistes, raconté à grands pas, dont les controverses internes ont pu parfois sembler obscures à des observateurs extérieurs - le parti socialiste et ses hommes sont ainsi faits-, remet aussi en perspective les débats actuels (p 243) ".
En creux, cette confession confirme l'importance des jalons chronologiques structurant la mise en récit de ce siècle des socialistes. Elle implique un ouvrage militant, construit à l'aune d'un centenaire, un ouvrage soucieux d'une réappropriation de leur histoire par les militants au moment où certains rouages fondateurs de l'insertion du parti socialiste dans le tissu social et politique français paraissent plus lâches (le rapport au pouvoir et à la république - 21 /04/ 2002 - , la question européenne
). Mais la portée militante du livre dépasse cette finalité puisque le récit n'apparaît que comme l'un de ses nombreux modes de lecture. Neuf encarts balaient le siècle, proposant en incise une définition des traits principaux de l'identité militante : l'image du parti, les couleurs des socialistes (où il faudrait sans doute discuter la subjectivité des choix, des assortiments
) puis dans une optique davantage partidaire l'adhésion, la formation, la propagande
La République des socialistes clôt cette série, scellant dans l'iconographie les épousailles de Marianne et du parti socialiste sous les auspices de Maurice Agulhon ; dans le montage du livre, cette double page s'offre en contrepoint d'un chapitre davantage construit par le rapport au pouvoir, l'alternance et l'interrogation présente du devenir des socialistes après le 21 avril
Mais l'essentiel des lectures tient à ce que sa très riche iconographie permet, suppose. L'apport de fonds privés et l'exploitation des nombreux centres universitaires et / ou militants donnent à ce livre sa valeur cardinale. Photographies, affiches, couvertures des brochures, cartes, almanachs composent une histoire visuelle du socialisme français au XXème siècle. La qualité des notices apparentent souvent le regard posé sur les photographies à un braconnage sur les terres du Maitron, mais un braconnage où la récurrence des portraits de groupe fait écho aux recherches de Marc Angenot - par exemple - sur le rôle de l'amitié chez les socialistes, sa valeur politique (3). Ce regard sur les photographies leste d'ailleurs implicitement le récit historique d'une épaisseur sociale souvent tue, ou estompée. L'affiche, comme l'apparition de supports nouveaux (la bande dessinée), mais aussi la brochure invitent également à inscrire cette traversée du siècle par les socialistes dans le champ de l'histoire culturelle, celle des crayons de la propagande, des dessinateurs de presse notamment.
En somme, Des poings et les roses paraît un bel objet. Un objet esthétique, fruit d'un riche travail iconographique et réponse à la demande supposée par la commémoration, mais un objet également pour l'analyse dans ce que sa mise en récit suppose, dans ce que les images appellent. Objet enfin d'interrogations, sur ce que sa structure suppose de tensions, de compromis, entre une histoire militante à destination des militants et sympathisants socialistes et le souci d'aborder les champs de l'histoire politique et culturelle du mouvement ouvrier, ne serait-ce que dans la reproduction d'archives et d'images propres à supporter ces problématiques.
Vincent Chambarlhac.
(1) Elle est étudiée par Tony Judt (La reconstruction du Parti Socialiste (1921-1926), Paris, Presses de la Fondation Nationale de Sciences Politiques, 1976.). Thierry Hohl choisit également une lecture englobante dans sa thèse portant sur la gauche de la SFIO (A Gauche ! La Gauche socialiste (1921-1947), Dijon, EUD, 2004.).
(2) Marc Sadoun, Les socialistes sous l'occupation, Paris, Presses de la FNSP, 1977. Et Pierre Guidoni, Robert Verdier, Les socialistes en résistance, Paris, Séli Arslan, 1999. Serge Berstein, Frédéric Cépède, Gilles Morin, Antoine Prost, Le Parti socialiste entre Résistance et République (1944-1948), Paris, Publications de la Sorbonne, 2000
(3) Marc Angenot. La propagande socialiste. Six essais d'analyse du discours. Québec. L'univers des discours. 1997.
Didier ERIBON, D'une révolution conservatrice et de ses effets sur la gauche française , Clamecy, Léo Scheer, 2007, 156 pages, 15 euros. juillet 2007*
L'argument d'une révolution conservatrice construisait les interventions de Pierre Bourdieu. Il anime encore en grande partie l'actualité éditoriale et militante de la collection Raison d'agir . Didier Eribon s'inscrit dans cette filiation, souhaitant dans son avant-propos rendre ainsi hommage à Pierre Bourdieu, construire un argumentaire à usage de la gauche de la gauche contre la technocratie socialiste.
En cent cinquante pages, la charge se précise. Elle se fonde sur le rappel du paysage idéologique et politique des années 70, quand le parti socialiste pouvait être compris comme le débouché politique des mouvements sociaux ( Changer la vie, 1972). Rapidement, on le vit, tout ne devint pas possible , et le Parti socialiste vira sur sa droite, succombant à la révolution conservatrice. L'une de ses dernières traductions serait la démocratie participative aujourd'hui excipée, dans laquelle il n'est plus de collectifs, mais une individuation poussée à l'extrême, nourrissant la production d'un consensus de façade informée par une expertise intellectuelle technocratique.
Didier Eribon précise alors, se fondant sur la lecture de l'ouvrage de Frédéric Sawicki et Rémi Lefebvre ( La société des socialistes , Raison d'agir 2006), la prédisposition des dirigeants socialistes à ce tournant. Mais, retournant l'analyse sociologique, il voit dans cette appropriation des thématiques néo-conservatrices par le PS, non l'effet du recrutement et de la notabilisation socialiste, mais les résultats du travail des intellectuels de gouvernement dès 1981. La révolution conservatrice est l'effet d'un cercle d'hommes, autour d'Esprit ( qui évoquait naguère une voyoucratie bourdieusienne, p 102 ) , du Nouvel Observateur , du Débat , de la Fondation Saint-Simon. Elle est acclimatée au sein du PS par une partie de la deuxième gauche, par l'argument de la société civile en lieu et place de la réflexion collective et politique. Les flèches de Didier Eribon sont d'autant plus acérées qu'elles font souvent mouches. Il s'agit pour lui de défendre la pensée structurale et le marxisme contre la révolution des nouveaux philosophes et les procès qu'elle produit à intervalles réguliers depuis bientôt trente ans. Mais l'essentiel des piques vise la Fondation Saint Simon et quelques uns de ses animateurs. Marcel Gauchet se distingue par une écriture philosophique faite au fer à repasser (p 117). François Furet (éditorialiste plus qu'historien) est considéré comme l'un des symptômes les plus édifiants et l'un des acteurs les plus militants de cette installation d'un « nouveau paysage intellectuel » (p 88)… Au terme de la charge, une définition de l'idéologie de la révolution conservatrice, cette contre-révolution intellectuelle clôt la démonstration : « Au fond, l'idéologie de la restauration conservatrice se résume aujourd'hui à ceci : il y a des lois transcendantes qui s'imposent aux individus et auxquelles ils doivent se soumettre. Ce qui, bien sûr, leur interdit de se croire libres et d'imaginer qu'il leur est loisible de revendiquer tout ce qu'ils considèrent comme souhaitables pour eux… (p 127) ». Il s'agit en somme pour les populations de renoncer au social (argument de la modernisation économique), au changement (statu quo sur la famille, hostilité à la question gay, au PACS…) et de respecter la supériorité de l'Autorité politique surtout si celle-ci prend le risque de défaire la protection sociale.
A cette révolution qui s'achève en restauration, dans le droit fil de la pensée des anti-lumières telle qu'analysée par Zeev Sternhell, Didier Eribon oppose les écrits de Michel Foucault, Félix Guattari, Pierre Bourdieu, en résonance avec les luttes d'alors –et d'aujourd'hui. Alors, avec le pessimisme de la lucidité, il peut conclure sur le temps présent de la gauche française : un parti socialiste droitisé, figé « dans le rôle et la définition de lui-même qu'il s'est forgés sous l'influence de l'idéologie néo-conservatrice (p 147) ». Il faut alors réaffirmer la tradition « libertaire » de la gauche , celle qui se développe selon Pierre Bourdieu hors de la forme parti, puisqu'aujourd'hui la République du centre (Furet) n'est que le masque de la restauration conservatrice.
Vincent Chambarlhac
Thierry HOHL, A gauche ! La gauche socialiste, 1921-1947, Dijon, E.U.D., 2004, 327 pages, 20 euros. novembre 2006*
Ce livre s'inspire de la thèse d'histoire contemporaine (sous la direction de Serge Wolikow) que Thierry Hohl a soutenu à l'Université de Bourgogne en décembre 2001, L'identité politique des tendances et courants de gauche de la SFIO du congrès de Tours aux débuts de la IVe République. Etude d'une pratique . Agréablement écrit, nourri par des archives inédites (issues en particulier de l'OURS, Office universitaire de recherche socialiste) et par un usage bien maîtrisé d'une abondante littérature grise, sous forme de thèses non publiées principalement, son ouvrage offre une synthèse précieuse et élargie des courants de la gauche de la Section française de l'internationale ouvrière (SFIO). Le propos se déploie en trois temps. Le premier correspond à la période qui va de la scission de Tours à l'avènement d'Hitler au pouvoir, soit 1921-1933. Cette partie est sans doute la plus originale du livre, car elle correspond à la période la moins connue. En effet, après la scission majoritaire qui donne naissance à la Section française de l'Internationale communiste (SFIC), la SFIO se reconstruit par ses courants les plus à gauche. Sans rentrer dans les détails des évolutions et nominations évolutives (histoire dont on retrouve naturellement la narration, qui voit trois tendances se succéder en deux années, autour de journaux, Etincelle socialiste , Correspondance socialiste , puis La Bataille socialiste ), on retiendra que cette gauche, largement inspirée par le guesdisme d'avant la première guerre mondiale, s'organise dans La Bataille socialiste (BS) . Cette gauche socialise s'incarne à la fin des années 20 dans le combat idéologique mené contre la droite du Parti (Déat, Renaudel entre autres) pour l'énonciation de la doctrine socialiste. L'arrivée d'Hitler au pouvoir va modifier totalement la donne, constituant la seconde période, 1933-1940. Cette période a déjà été largement balayée par des travaux historiques (rappelons notamment celui, fondateur, de J.-P Joubert, Révolutionnaires de la SFIO, Presses FNSP, 1977). La question du fascisme, de l'antifascisme et par conséquent de l'attitude face à la guerre et au pacifisme va conduire à l'éclatement de la BS en deux courants. Le premier, dont l'évolution « stalinoïde » s'accentuera d'années en années, la BS, dirigée par Zyromski, et la Gauche Révolutionnaire, dont le dirigeant le plus connu est Marceau Pivert. Alors que Zyromski s'inscrit dans une logique d'acceptation de la défense nationale, la GR va mettre l'accent sur un pacifisme de « réitération révolutionnaire », ainsi que de critiques hésitantes et contradictoires de la stratégie de Front populaire. Ce tableau d'une gauche socialiste divisée en deux est temporairement complexifiée par l'entrée des trotskystes dans la SFIO où ils constituent leur propre courant, les Bolchéviks-Léninistes (BL). Mais leur présence au sein du Parti Socialiste sera trop courte (1933-1935) pour modifier sérieusement le visage de la gauche socialiste. La GR se structure sur un double principe, interne, avec son bulletin et externe, avec ses activités (ainsi le soutien prononcé à l'Espagne révolutionnaire, par le biais du Caspe) ou par son journal Masses . L'agonie du Front populaire et les divergences politiques conduiront à l'expulsion de la GR, qui fonde alors le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP), à l'issue du congrès de Royan de la SFIO en 1938. Thierry Hohl précise, hélas sans développer beaucoup, qu'une partie de la GR refuse la sortie de la SFIO et crée une tendance Redressement, dont plusieurs responsables finiront dans la collaboration. Avec la guerre s'ouvre la troisième période qui s'achève en 1947, avec la disparition de la gauche socialiste. Après un instructif chapitre d'aperçu du rôle des socialistes et de la gauche dans la résistance (en particulier L'insurgé à Lyon, journal dirigé par les pivertistes), la dernière partie est consacrée aux débats de la gauche socialiste jusqu'à l'aube de la guerre froide. Cette gauche présente le visage paradoxal d'un corps sans véritable consistance. En effet, certains de ses dirigeants occupent une place d'influence au sein de la presse issue de la Résistance (on pense en particulier à Franc-Tireur ), tandis qu'elle est marginalisée en deux petits courants (la BS et l'Action socialiste révolutionnaire ASR, autour de Dechezelles) dans un parti dirigé par un homme qui incarne la gauche, Guy Mollet. Après l'exclusion des Jeunesses socialistes de la Seine, influencés par les trotskystes, la gauche concentre son action autour de deux combats, l'anticolonialisme et la construction européenne. L'engagement de la SFIO dans l'expérience de la troisième force, à partir de 1947, marquée par un anticommunisme virulent, place ses courants les plus à gauche soit dans le ralliement à la troisième force (ainsi Jean Rous, la BS ou Marceau Pivert), soit dans la rupture avec leur parti. Le lecteur curieux sera toujours en droit de réclamer plus de précision sur tel ou tel aspect (ainsi des fiches biographiques auraient enrichi le propos) ou revendiquer une meilleure appréhension de l'inscription sociale de cette gauche socialiste (et non simplement sous l'angle idéologique). Il n'en reste pas moins que cet ouvrage constitue un solide apport sur une configuration mal connue jusqu'alors.
Georges Ubbiali
Lionel JOSPIN, Le monde comme je le vois, Paris, Gallimard, 2005, 328 p. avril 2006*
Ce livre semble destiné avant tout à faire savoir « orbi et urbi » que son auteur ne fait plus partie de ceux, les trotskystes, qui rêvaient que se produirait en URSS « une révolution politique » qui réintroduirait une vie démocratique, tout en sauvegardant « ce qu’ils appelaient les conséquences sociales de la révolution d’octobre » (p. 296). Et de fustiger l’extrême gauche qui « continue à se réclamer du modèle léniniste, dont tout montre qu’il a été la matrice du stalinisme ». Ou encore de mettre dans le même sac les deux idéologies totalitaires : fascisme et communisme, les « utopies mortifères ».
Par contre, c’est en utilisant des euphémismes que Jospin évoque « la mondialisation libérale qui ne permet pas de juguler la misère de masse ». Il reconnaît la gravité de l’attitude des Etats-Unis, qui « se sont libérés des conventions internationales ». Il reconnaît aussi que les inégalités sont nombreuses en France, et désigne même une « nouvelle caste », une « nouvelle aristocratie qui enjoint aux autres catégories sociales de faire des sacrifices… mais ne consent pour elle-même aucun effort ou renoncement ». Mais curieusement, plus loin, il atténue ces critiques en observant qu’en 1900, 1% de la population possédait 19% des richesses, alors qu’en 1990 il n’en possédait que 8%, et 9% en 1950 ! Le mouvement long va dans le bon sens. Il suffit donc que le gouvernement aide cette marche vers le progrès, par des mesures d’accompagnement, en évitant la rupture (se garder du « projet chimérique des révolutionnaires »). Et, qui est mieux placé que la gauche pour assurer le « compromis social » entre les classes et les intérêts différents ?
Finalement, L. Jospin nous semble plus proche de Léon XIII (auteur de Rerum novarum, l’encyclique de 1891, fondement du christianisme social) que de Jaurès, dont par ailleurs il se réclame. Comme le Pape du XIXe siècle, il regrette que les patrons considèrent les salariés comme un facteur de production et non comme des personnes vivant de leur travail (p .221). De telles idées, qui vont de pair avec une exaltation du patriotisme et avec une tentative de définition d’une idéologie sécuritaire de gauche – Jospin appelle à ne pas atténuer la responsabilité des délinquants en insistant trop sur les causes sociales – nous semblent bien éloignées des nécessités du moment. Curieusement il est assez discret sur l’Europe. Tout en reconnaissant qu’il n’est pas bon de dévaloriser l’Europe et le grand marché, il rappelle que Grande-Bretagne, France, Etats-Unis, Japon ont recouru au protectionnisme à un moment de leur histoire, « pour préserver l’industrie naissante ». Il esquisse même une autocritique sur les relations France-Afrique – il nous a manqué du temps, écrit-il, et la cohabitation ne nous a pas permis de modifier en profondeur les comportements – oubliant au passage que depuis 1981 la gauche a occupé le pouvoir un certain nombre d’années.
Un ouvrage surtout destiné à faire oublier une erreur de jeunesse, son engagement à l’extrême gauche. En aucune façon un livre traçant des perspectives claires et un tant soit peu enthousiasmantes. Il nous semble que les conseillers de Chirac avaient su au moins trouver un slogan, en leur temps, avec la fameuse formule sur la nécessaire réduction de la « fracture sociale ». Lionel Jospin n’aurait-il plus accès aux travaux des think tanks du Parti socialiste ? A moins que les conseils « avisés » de ses conseillers en communication, pour la campagne des Présidentielles de 2002, l’aient à tout jamais vacciné contre de telles pratiques.
Jean-Paul Salles.
Paul LAFARGUE, Le socialisme et la conquête des pouvoirs publics, Pantin, Les bons caractères, 2004.
Dans l'avant-propos (anonyme) de ces éditions localisées à l'adresse officielle de Lutte ouvrière, il est précisé que la ré-édition de cette brochure de 1899 se justifie par la sévère critique que Lafargue dresse de l'entrée d'un socialiste (Millerand en l'occurrence) dans un ministère, pour la première fois dans l'histoire. Bien entendu, depuis, de très nombreux socialistes ont siégé dans une multitude de gouvernements (en les dirigeant même et occupant les fonctions de Président de la République). Néanmoins, selon le préfacier, toutes les trahisons possibles et inimaginables du socialisme étaient déjà contenu dans l'expérience Millerand et finalement les arguments développés il y a plus d'un siècle par le gendre de Marx sont toujours d'une actualité frappante. D'où cette formule : " Malgré certains aspects datés, la brochure de Lafargue a gardé toute son actualité " (p. 7). Certes Lafargue ne manque pas de formules péremptoires pour condamner le ministérialisme : " Le Parti Socialiste, en autorisant son groupe à la Chambre à fournir des ministres, lui inoculera la gangrène parlementaire " (p. 29). Pour autant, l'analyse que ce dernier développe devrait susciter un peu plus de circonspection de la part des éditeurs. D'une part parce que le propos de Lafargue est plus qu'ambigu. Certes il dénonce l'entrée de Millerand au gouvernement, mais en même temps, il fait l'éloge du parlementarisme en décrivant (p. 24) les " éclatantes victoires " obtenues par les leaders du groupe socialiste au Parlement ou en insistant sur la force de conviction des parlementaires socialistes : " Il en est toujours ainsi dans le régime parlementaire : quand l'opposition est habile et vigoureuse, le gouvernement ne peut se maintenir qu'en faisant des concessions " (p. 25). Ces ambiguïtés du propos de Lafargue sont d'ailleurs reconnues dès l'avant-propos. Mais il est une autre ambiguïté, majeure, qui ne figure nulle part dans cet opuscule. Lafargue appartient au courant guesdiste, courant dont on connaît le rôle décisif qu'il a joué pour l'introduction du marxisme en France, qui s'est opposé à toutes les déviations du socialisme, mais qui a rallié, Guesde en tête, l'Union sacrée en 1914. Lafargue pour sa part suicidé en 1911, n'a pu participer à ce ralliement au nationalisme le plus plat. Alors oui, il faut lire Lafargue, mais en gardant à l'esprit que l'esprit doctrinaire n'est pas la garantie absolue d'une politique progressiste. Les socialistes indépendants, étrillés par Lafargue dans son opuscule, n'étaient sans doute pas très orthodoxes du point de vue du programme, mais c'est bien Jaurès, leur tête de file qui fut assassiné parce que farouche adversaire de l'entrée en guerre.
Georges Ubbiali
François LAFON, Guy Mollet, Paris, Fayard, 2006, 960 pages, 30 euros. janvier 2007*
Une biographie qui est bien plus qu'une biographie. Là s'arrêterait le compte rendu. Au seuil de ces neuf cent pages qu'il faut lire pour dépasser l'évidence historiographique qui voit dans Guy Mollet la causalité diabolique du socialisme, le nom tue pour dire le dogme de la trilogie Jaurès, Blum, Mitterrand. A chacune de ces figures revient une (re)fondation du parti dans le grand récit que celui-ci se donne de lui-même. Guy Mollet n'a pas sa part dans cette geste héroïque, plus exactement, il en constitue la part d'ombre , le bouc émissaire. Guy Mollet est pour dire ce que le parti socialiste n'aurait jamais dû être. On peut alors considérer que le parti socialiste n'exista pas sous la IV e République : il n'était pas socialiste, mais molletiste. On mesure ici la puissance d'une reconstruction mémorielle ; le mitterrandisme se construit ainsi à suivre François Lafon dans un chapitre justement intitulé Tombeau pour Guy Mollet . Sa biographie de Guy Mollet se confronte donc à l'historiographie du socialisme français, écrite notamment par ses opposants, dont Madeleine Rebérioux, et revient sur les nombreux procès qu'on lui fit : la Résistance, l'éviction de Léon Blum, l'Algérie enfin qui le constitue en figure repoussoir du socialisme français.
Selon Claude Fuzier, Guy Mollet adhère à son parti comme la peau adhère à son muscle . Explorant cette formule, François Lafon montre d'abord comment Guy Mollet est construit par la SFIO de l'entre-deux-guerres. Il fut militant de l'enseignement, pacifiste intégral, membre de la Bataille socialiste. La comparaison avec d'autres trajectoires socialistes – celles de Ludovic Zoretti, André Philip notamment – mesure l'adéquation de Guy Mollet au socialisme français. Elle repère des écarts également. Guy Mollet choisit la Résistance quand le milieu ultra-pacifiste qui fut le sien avant-guerre optait pour la collaboration. Au terme de cette première période, Guy Mollet est un militant socialiste, un député maire d'Arras socialiste traditionnel, construit par l'expérience politique des années Trente. Son ascension dans le parti est fulgurante. S'il évince Léon Blum au Congrès de 1946 et s'impose secrétaire général du Parti jusqu'en 1969, cette victoire, pour François Lafon, tient sans doute à ce qu'il incarne la tradition socialiste, l'identité du parti contre la tentation travailliste que figure Léon Blum. Il n'est pour Léon Blum que le Parti lui-même écrit alors Ernest Labrousse. A ce point l'analyse du congrès de 1946 convainc davantage que celle tentée par Serge Berstein, dernier biographe en date de Léon Blum (Fayard, 2006, également chroniqué sur www.dissidences.net ). François Lafon, comme son sujet, se situe dans l'œil du parti socialiste quand Serge Berstein aborde celui-ci de l'extérieur. Fidèle à cette position analytique, la biographie s'attache alors à questionner la longévité du secrétariat de Guy Mollet qui pourtant, fut souvent minoritaire dans les Congrès. S'inspirant – librement – des travaux de Jacques Le Goff ( Saint Louis ) ou Ian Kershaw ( Hitler ou le charisme en politique ), François Lafon compare le poste tenu par Guy Mollet au monarque féodal. Il apparaît donc plus suzerain que souverain , jouant des équilibres complexes entre les fédérations et les sensibilités de ce parti archipel (1) qu'est la SFIO. Guy Mollet multiplie les contacts, les correspondances avec ces responsables fédéraux. Il semble là, dans ce souci de contact personnel, agir comme Paul Faure dans les années Trente, mais François Lafon n'aborde pas la comparaison. Guy Mollet doit sa position charismatique à l'identité socialiste qu'il maintient par ces temps de guerre froide. Son pouvoir, et le reproche de bureaucratisation qu'on lui impute, repose sur la routinisation de ces équilibres au fur et à mesure du progressif dépérissement d'un parti toujours plus coupé de la société française. En somme, Guy Mollet est le secrétaire général de la SFIO parce qu'il est l'homme moyen d'un socialisme français construit dans les années Trente : c'est là sa force, contre laquelle se brisent des minorités désunies, jamais en mesure finalement de l'évincer (ainsi de la fondation du PSA, signe de l'échec d'une opposition interne).
Ce lien tissé entre un homme et l'identité socialiste est réversible, permettant ainsi le questionnement du rapport de Guy Mollet au pouvoir. La matrice socialiste des années Trente structure le regard et les analyses du secrétaire général dans ce rapport au pouvoir. Ainsi de la question algérienne : le 6 février 1956 (« Journées des tomates »), il analyse en terme de classes et non à partir de la question nationale la situation algérienne (p. 619). Il assume Robert Lacoste, obtient le vote des pouvoirs spéciaux. Face à la pratique de la torture dont il connaît l'existence – sinon l'amplitude – par un mémorandum confié par le rédacteur en chef du Monde Hubert Beuve-Méry, il ferme les yeux au nom de la raison d'Etat. Ainsi également de la crise de Suez : hanté par Munich et la comparaison Nasser / Hitler, il ordonne l'expédition. En somme, tout à son rapport à la vieille maison , l'homme peine à saisir les novations et les enjeux de la période. Il fait peser sur le groupe parlementaire et le parti le devoir de solidarité avec les membres socialistes du gouvernement, quand bien même le gouvernement paraît l'otage des militaires. Il en fit lui-même l'expérience comme Président du conseil. Le parti socialiste peut ainsi se déliter et l'opposition interne se structurer jusqu'à la scission de 1958, son secrétaire général est imperméable à cette logique. Pour lui, ménager de Gaulle après le 13 mai 1958, c'est assurer au parti une place centrale dans le nouveau système politique, pérenniser somme toute la centralité du lien de la SFIO à la République. Si ses yeux se dessillent après 1962, la réponse qu'il entend donner paraît toujours identitaire, et régressive en regard des novations initiées par la V e République : il confie à Claude Fuzier le soin d'engager un dialogue doctrinal avec le PCF pour effacer 1920 . Parallèlement, il sacrifie la modernisation engagée par Georges Brutelles et la dynamique des colloques socialistes qu'il ne soutient pas ; il se refuse également au processus de modernisation du parti engagé par Gaston Deferre autour de la présidentialisation. Guy Mollet est d'une autre République. L'essentiel de l'homme demeure sa fidélité à l'identité socialiste, au parti ensuite. Ainsi s'explique sa démission de 1969 et ses heurts avec l'habileté manœuvrière de François Mitterrand, étranger à la SFIO. Redevenu militant, minoritaire à Epinay, Guy Mollet participe à la fondation de l'OURS, qu'il anime jusqu'à sa mort. Il se projette alors dans l'ombre du militantisme d'Alexandre Bracke-Desrousseaux, forgeant sans doute à son corps défendant l'accusation de néo-guesdisme qui sert la dénonciation du molletisme, et permet l'identification du mitterrandisme au jauressisme. Jusque dans son rejet, Guy Mollet paraît consubstantiel aux arcanes du socialisme français.
Sans doute cette biographie vaut-elle autant pour ses digressions sur le milieu socialiste que dans son abord de Guy Mollet. Le parti constitue ainsi autant le sujet de l'ouvrage, sinon plus. La biographie souligne, pointant sa focale sur un homme, le paradoxe d'une formation politique qui fêta ses trente ans et son centenaire, à quatre ans d'intervalles. Au cœur du hiatus, Guy Mollet. Aussi faut-il considérer qu'il paraît moins la part d'ombre du siècle du parti socialiste français, plutôt l'une de ses charnières principales.
Vincent Chambarlhac
(1) Pour une appréhension documentaire de cet archipel cf. Vincent Chambarlhac, Maxime Dury, Thierry Hohl, Jérôme Malois, Histoire documentaire du Parti socialiste , tome III « Les centres socialistes », Dijon, EUD, 2006.
Françoys LARUE LANGLOIS, Paul Lafargue , Paris, Punctum, collection « Vies choisies », 2007, 184 pages, 13,50 euros. février 2008*
Cette collection de petites biographies synthétiques s'enrichit, après Rousseau ou Reich, de celle du gendre de Marx, auteur du célèbre Droit à la paresse , ainsi que le rappelle le bandeau de couverture. Françoys Larue Langlois, qui avait déjà livré dans la même série une Claire Lacombe, citoyenne révolutionnaire , reprend ici un travail entamé par feu Marcel Ribet. Le plan, très didactique, est strictement chronologique, divisant la vie de Paul Lafargue par petites tranches de quelques années, destinant cet ouvrage prioritairement à ceux qui ne sont pas familiers du personnage, métis et militant engagé des débuts du marxisme français, aussi bien par la plume que par l'action. A travers lui, c'est à un survol de l'histoire du mouvement socialiste français que l'on a droit. Elu député du POF de Jules Guesde en 1891, Lafargue fera plusieurs propositions de loi, toujours sans succès, parmi lesquelles on notera un projet de séparation des églises et de l'Etat ou de congé maternité… A la fin de sa vie, alors qu'avec sa compagne, Laura, il choisit courageusement sa façon de mourir, les convictions du « patriarche » sont intactes. Principalement descriptif, Larue Langlois sait se faire aussi plus critique, parfois avec justesse (la vie bourgeoise du couple à partir de la fin du XIXème siècle, ou les méthodes de construction de l'organisation ouvrière, piques derrière lesquelles on sent une certaine sensibilité anarchiste), parfois nettement moins (les sous entendus sur une certaine tendance à l'antisémitisme). On pourra regretter des analyses un peu succinctes, mais le format du livre suffit sans doute à l'expliquer ; une copieuse bibliographie permet heureusement de poursuivre la découverte…
Jean-Guillaume Lanuque
Lionel LEMASSON, Eymoutiers (1898-1939). Un exemple de l'implantation socialiste et communiste en Haute-Vienne, Presses Universitaires de Limoges, 2002
Par quel processus, Eymoutiers, gros bourg (moins de 5000 habitants à la période étudiée) rural du Limousin a-t-il constitué un bastion du socialisme avant la première guerre mondiale, puis du communisme durant l'entre-deux guerres ? C'est à partir de cette question que l'auteur de ce DEA aborde cette intéressante monographie. Cette étude, qui mériterait de plus amples développements tant elle soulève de questions, se compose de deux parties bien distinctes, dont l'intérêt est d'ailleurs plus marqué dans la première partie que dans la seconde. Premier temps, l'implantation du socialisme entre 1898 et 1920, supplantant le radicalisme à travers les différentes élections. C'est essentiellement à partir de 1908 que la SFIO assure son hégémonie sur Eymoutiers. Reste à expliquer les raisons de cette conquête qui se parachève après la guerre. L'auteur met en exergue des éléments tenant au cadre régional, soit : une tendance régionale à l'opposition, fruit d'un vieil irrédentisme paysan, une déchristianisation plus prononcée ici qu'ailleurs (qui n'est d'ailleurs pas sans rejaillir sur la forme de socialisme, considéré comme une religion de substitution, aspect qui est plus énoncé que démontré), le rôle crucial de l'immigration temporaire qui met les exilés en contact avec le socialisme urbain, enfin, le socialisme oppositionnel durant la guerre (la Haute-Vienne fut une terre du socialisme anti-guerre). A cela se surajoute des circonstances liées à la localité : l'importance de la propagande socialiste du fait de la proximité de Limoges, la faiblesse de l'adversaire radicale et enfin, la présence d'une personnalité charismatique, le docteur Jules Fraisseix. Ce dernier, médecin, devient le notable socialiste de la commune, puis permet sa conquête après le congrès de Tours par le jeune SFIC. La seconde partie est consacrée aux rapports délicats entre SFIO et PCF. Dans les années 50, Jean Fraissex, médecin et neveu de Jules, tout aussi communiste que son oncle inaugurera une domination du PCF sur la localité jusqu'au milieu des années 80.Ce court ouvrage s'arrête hélas là. Le lecteur attend les prochains développements permettant de comprendre le rôle d'un homme et d'une famille dans la continuité d'une idéologie politique.
Georges Ubbiali.
Les origines du socialisme en Suisse romande, 1881-1920, Lausanne, Editions d’en Bas-AEHMO, 1988 septembre 2006*
Bien que ce livre soit déjà un peu ancien il nous paraît intéressant d’en rendre compte car, à notre connaissance, il n’existe pas d’ouvrages plus récents traitant du sujet. L’ouvrage, réalisé par l’Association pour l’étude et l’histoire du mouvement o