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- Mateo ALALUF (dir.), Changer la société sans prendre le pouvoir. Syndicalisme d'action directe et renardisme en Belgique , Bruxelles, Labor, 2005 - Marius APOSTOLO, Traces de luttes. 1924-2007. Mon engagement entre utopie et réalité , Paris, Autrement, 2008, 204 p- Tommaso BARIS, Le voci del lavoro. Uomini e donne della Cgil in provincia di Frosinone 1945-2005 , Rome, Ediesse, 2007, 340 p., 15 € - Sophie BEROUD, Les robins des bois de l'énergie, Paris, Le Cherche midi, 2005 - François BONNAUD, Carnets de lutte d'un anarcho-syndicaliste (1896-1945). Du Maine-et-Loire à Moscou, Montaigu, Editions du CHT, 2008, 261 pages, 20€ - Guy BRUCY, Histoire de la FEN, Belin, 2003 - Guy BRUCY, Françoise LAOT, Emmanuel DE LESCURE, dir., Mouvement ouvrier et formation. Genèses : de la fin du XIXe siècle à l'après Seconde Guerre mondiale , Paris, L'Harmattan, 2009, 150 p., 14,50 euros - Joceline CHABOT, Les débuts du syndicalisme féminin chrétien en France (1899-1944), Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2003. - Vincent CHAMBARLHAC, Georges UBBIALI, Epistémologie du syndicalisme : Construction disciplinaire de l'objet syndical, Paris, l’Harmattan, Coll. Logiques Sociales, 2005, 194p. - Jacques CHEREQUE, La rage de faire , Paris, Balland, 2007, 281 p - Denis COHEN, Valère STARASELSKI, 1909-2009. Un siècle de Vie ouvrière, Paris, Le Cherche Midi, 2009, 30 € - François DESANTI, Itinéraire rebelle, Le Temps des cerises, Paris, 2004 - Michel DREYFUS, Gérard GAUTRON, Jean-Louis ROBERT, La naissance de Force Ouvrière. Autour de Robert Bothereau, Rennes, Presses Universitaire de Rennes, 2003. - Michel FIEVET, André TEQUI, Un monde solidaire et sans frontières , Beaune, La Toison d'Or, 2006 - Nathalie LAMBERT, Jean-Marie ALIX, Jules Carrez, 1903-1985. Convictions et engagements d'un instituteur dans le pays de Montbéliard (Doubs), Belfort, Réalgraphic, 2003. - Isabelle LANGEROME, Où cours tu Michel ? Un militant dans la tourmente , Paris, Ed. Atelier, 2008, 192 p/, 19.90€. Inclus un DVD - Jean-Pierre LARDIN, Journal de grève, brochure syndicaliste, ed. CNT-RP, 2005 - Loïc LE BARS, La Fédération unitaire de l’enseignement (1919-1935). Aux origines du syndicalisme enseignant, Paris, Syllepse, 2005 - Fabrizio LORETO, L'« anima bella » del sindacato. Storia della sinistra sindacale (1960-1980) , Rome, Ediesse, 2005, 311 p., 15 € - Christophe MAILLARD, Pierre Biétry (19872-1918) : du socialisme au nationalisme ; ou l'aventure du leader des Jaunes à la Belle époque , thèse d'histoire, Paris X-Nanterre, dir. Stéphane Courtois, 2005, 619 p. (incluant les annexes) - Jean-Philippe MARTIN , Histoire de la nouvelle gauche paysanne. Des contestations des années 1960 à la Confédération paysanne, Paris, La Découverte, 2005 - Paule MASSON (coord.), Syndicalistes ! De la CFDT à la CGT , Paris, Syllepse, 2008, 172 p., 15 €. - Robi MORDER, dir., Naissance d'un syndicalisme étudiant. 1946, la Charte de Grenoble, Paris, Syllepse, 2006, 330 pages, 28 euros - René MOURIAUX, Quarante ans d’histoire de la CFDT (1964-2004), IHS-CGT, 2004, 52 pages, 6 € - Jean-François NATON, A la reconquête du travail , Montpellier, Indigènes éditions, 2008, 117 p., 11,50 € - Janine OLMI, Oser la parité syndicale. La CGT à l'épreuve des collectifs féminins : 1945-1985 , Paris, Harmattan, 2007, 287 p - Stéphane PAQUELIN, Roger Dessagne . Vivre et lutter au pays des gueules noires , Beaune, La Toison d'or, 2005 - Michel PIGENET, Patrick PASTURE et Jean-Louis ROBERT, dir., L'apogée des syndicalismes en Europe occidentale, 1960-1985, Paris : Publications de la Sorbonne, 2005, 282 p. - Morgan POGGIOLI, La CGT du Front populaire à l'Etat français (1934-1940). De la réunification à la scission, de la scission à la dissolution , Thèse d'histoire contemporaine, Université de Bourgogne, sous la direction de S. Wolikow, 2005, deux volumes. Volume I, 611 p. Volume II, Bibliographie et annexes, 348 p - Emile POUGET, 1906. Le congrès syndicaliste d’Amiens, Paris, CNT-RP, 2006. - Erwan SEZNEC, Syndicats, grands discours et petites combines , Paris, Hachette, 2006, 201 p - Stéphane SIROT, Les syndicats sont ils conservateurs ? , Paris, Larousse, 2008, 126 p., 11 € - Danielle TARTAKOWSKI (dir), Syndicats et associations. Concurrences ou complémentarités, Rennes, PUR, 2006 - André TOLLET, Ma traversée du siècle. Mémoires d'un syndicaliste révolutionnaire, Paris, VO éd., 2003. - Un printemps sur l'estuaire. Saint-Nazaire. La CFDT au cœur des luttes. 1945-1975 , Nantes, Ed. CHT, 2005 - Jérémie VERGER, L'Ecole émancipée de la Libération à l'autonomie de la Fédération de l'Education Nationale (1944-1948), Maîtrise d'histoire, Paris I, sous la direction de C. Pennetier et A. Fourcaut, 175 p., 2004. - Anne-Catherine WAGNER, Vers une Europe syndicale. Une enquête sur la Confédération européenne des syndicats, Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant, 2005.
Mateo ALALUF (dir.), Changer la société sans prendre le pouvoir. Syndicalisme d'action directe et renardisme en Belgique , Bruxelles, Labor, 2005. juin 2007* Fruit d'une journée d'études consacrée au dirigeant syndical belge André Renard, ce recueil collectif présente les avantages et désavantages habituels de ce genre d'ouvrage, le principal aspect négatif étant naturellement l'hétérogénéité des articles qu'il présente. Celui-ci n'y échappe pas : par exemple, il nous semble que le texte de René Mouriaux sur l'actualité du syndicalisme révolutionnaire ne demeurera pas dans les mémoires comme un de ses textes majeurs. Ceux sur les femmes dans l'action syndicale (F. Arets et A. Massay) ou encore celui de J.-L. Degée sur la formation des travailleurs dans le mouvement ouvrier apparaissent comme des contributions obligées, mais sans intérêt majeur. En revanche, d'autres interventions sont du plus grand intérêt. Dans sa contribution, M. Alaluf rappelle les tenants et aboutissants du syndicalisme prôné par André Renard. Ce dernier, en effet, auréolé de sa légitimité acquise dans la résistance, propose une voie originale de transformation de la société, basée sur l'action syndicale et non, comme la tradition socialiste nationale l'implique, sur le rôle central du Parti socialiste. En effet, s'appuyant sur les réflexions d'Henri de Man, figure majeure du socialisme belge de l'entre-deux-guerres, Renard avance l'idée d'une transformation des structures du capitalisme belge par le biais de l'instauration du Plan, idée qui sera développée lors des congrès de la FGTB en 1954 et 1956. Pierre Tilly revient sur l'importance de ces moments et des débats qui les ont marqué. Ainsi que l'expose Guy Desolre, la démarche renardiste rejoint celle qui était proposée par Trotsky dans le programme de transition. Si cette parenté est assez frappante, en revanche Desolre accentue la radicalité de l'ambition renardiste en oubliant de souligner que chez Trotsky, cette vision s'appuyait sur une mobilisation des masses, visant à rompre avec le système capitaliste. En fait, la stratégie syndicale renardiste s'apparente, par de nombreux aspects qu'hélas aucune contribution ne souligne, à celle qui anime à la même période en France les minoritaires de la CFTC à partir du groupe Reconstruction. Pour dire les choses rapidement, coexistent aussi bien à Reconstruction que chez Renard une radicalité, accent mis sur la démocratie économique, sur le contrôle ouvrier par exemple, qu'un banal keynésianisme modernisateur et réformiste. Cela n'empêchera pas que les trotskistes du cru, en particulier Ernest Mandel, accompagneront cette ambitieuse tentative, ainsi que le rappelle Nicolas Latteur dans sa contribution (« L'action politique de la gauche du parti socialiste belge (1950-1965) » ). L'échec du renardisme, en particulier après la grève générale de l'hiver 1960-61, signe la victoire de la subordination au parti politique, comme le rappelle dans un des plus stimulants articles (« Le renardisme ») René de Schutter, article fortement imprégné de la culture gramscienne. Il ne restera plus à cette entreprise qu'à se rabattre sur la constitution d'un groupe de pression fédéraliste, le Mouvement populaire wallon (MPW), évoqué par Chantal Kesteloot dans son article. Un dernier article, de J. Dohet et J. Jamin, évoque la figure, moins connue, de Jacques Yerna, bras droit de André Renard et principal réalisateur du renardisme pratique. Espérons que ce livre tout à fait stimulant, à partir d'une expérience largement méconnue d'outre-Quiévrain, puisse trouver ses lecteurs dans l'hexagone. Il soulève de nombreuses questions sur l'articulation du syndical et du politique et évoque des débats stratégiques sur la transformation révolutionnaire qui sont de pleine actualité. Georges Ubbiali
Marius APOSTOLO, Traces de luttes. 1924-2007. Mon engagement entre utopie et réalité , Paris, Autrement, 2008, 204 p. juin 2008* Décédé en 2007, Marius Apostolo fut de ces militants du mouvement syndical qui consacra l'intégralité de sa vie aux différentes fonctions qu'il occupa. L'autobiographie à laquelle il dédia une partie de ces dernières années constitue un document du plus grand intérêt. Fils d'immigrés, il se chargera plus tard, sans qu'il l'ait vraiment sollicité, de responsabilités au sein de la CGT sur le terrain de l'immigration. C'est d'ailleurs cette position qui explique la très chaleureuse préface que l'historien Gérard Noiriel lui consacre. L'engagement premier du jeune ouvrier ne fut toutefois pas dans le mouvement syndical, mais dans la JOC et le MLP (Mouvement de libération du peuple). En effet, Marius Aspostolo a fait partie de cette génération de jeunes dont l'engagement social s'est effectué dans la mouvance chrétienne, dont il faut rappeler qu'elle fut aussi parfois plus à gauche que celle du PCF. C'est ainsi qu'on lira avec un grand intérêt les campagnes conduites par la JOC pour une augmentation des salaires et des rations, dans l'immédiat après-guerre, au moment où tout le poids du PCF était concentré sur la bataille de la production. Adhérent CFTC tout d'abord, il rompt assez rapidement avec cette dernière, peu satisfait de son manque de radicalisme. Proposé comme permanent du MLP, il « monte » à Paris pour occuper ses responsabilités. Mais l'Eglise et ses alliés se montre peu satisfaits de l'évolution à gauche d'une partie des équipes militantes du catholicisme social. Apostolo est démis de ses responsabilités au sein du MLP. Du jour au lendemain, il doit retourner à la production. Ce qu'il fait en s'embauchant comme OS à Renault Billancourt. Vite repéré comme un homme de valeur par la CGT, il est promu aux responsabilités par l'appareil communiste, en tant que faire valoir chrétien de la centrale. Après quelques années, il adhérera au PC, même si ce militantisme n'occupa jamais la première place dans ses activités. Homme d'appareil, il est proposé un jour comme responsable du secteur immigration à la CGT. Pendant presque 20 ans, il sera la cheville ouvrière de cette activité confédérale. Son témoignage sur la fin de l'expérience de l'unité syndicale avec la CFDT (parallèle avec la montée de l'Union de la gauche) est des plus précieux. De l'intérieur, il montre avec force détails comment le PC tente de reprendre en main la puissante centrale. Ce raidissement bureaucratique l'amène à rompre avec le PCF et sa volonté d'hégémonie sur la CGT, d'autant plus que ses liens familiaux (il épouse en seconde noce Chantal Rogerat) le mettent en porte à faux lors de l'affaire de la liquidation du journal féminin de la CGT, Antoinette . Retraité, il consacrera ses années à prolonger sur le terrain associatif ses engagements en faveur de la cause immigrée. Son témoignage constitue une source de premier intérêt pour appréhender ces hommes de l'ombre que furent les permanents syndicaux à vie, singulièrement pour ceux provenant de la matrice catholique progressiste, qui lui a fourni l'impulsion de toute une vie de luttes. Un livre à la fois émouvant et instructif. G.U.
Tommaso BARIS, Le voci del lavoro. Uomini e donne della Cgil in provincia di Frosinone 1945-2005 , Rome, Ediesse, 2007, 340 p., 15 €. novembre 2007* Tommaso Baris est à la fois un spécialiste de la province de Frosinone, située à moins d'une centaine de kilomètres de Rome dans la province du Lazio, puisqu'il est l'auteur d'une récente monographie concernant cette province durant le fascisme ( Il fascismo in provincia. Politica e realtà a Frosinone (1919-1940) , Rome-Bari, Laterza, 2007), et un spécialiste de l'histoire orale, approche méthodologique qu'il a utilisée avec brio dans un ouvrage consacré aux exactions alliées perpétrées lors de la libération du Bas-Latium ( Tra due fuochi. Esperienza e memoria della guerra lungo la linea Gustav , Rome-Bari, Laterza, 2003). Tout naturellement, il était l'historien idéal pour recueillir douze témoignages oraux d'hommes et de femmes syndiqués entre 1945 et 2005 à la Cgil (la Confederazione generale italiana del lavoro , le plus important et le plus ancien syndicat italien, qui regroupe actuellement plus de cinq millions et demi d'adhérents). Grâce à ses précieux témoignages de dirigeants ou de simples militants de la Cgil, il a pu reconstruire le développement de ce syndicat dans la province de Frosinone, depuis sa renaissance en 1944 jusqu'à nos jours. Ces « expériences de vie » permettent certes de rendre compte de la construction locale d'un syndicat, mais indirectement de connaître la perception des transformations sociales et économiques de cette province sur une « longue » période par des syndicalistes et des travailleurs. Frosinone durant l'après-guerre a été le décor de fortes luttes paysannes, de grèves du zèle pour la renaissance de la province de Monte Cassino (très durement touchée par les bombardements alliés), de fortes mobilisations ouvrières. Ainsi les travailleurs dans les usines de papiers de l'Ile de Liri ont mené des grèves très dures, de même que leurs collègues de l'usine Annunziata de Ceccano. Ces récits de vie – comme les appelle Daniel Bertaux – laissent entrevoir également les débuts du « pendolarismo » (pratique qui consiste à travailler dans un lieu de plus en plus éloigné de son domicile et donc de débuter sa journée de travail par un temps relativement long de voiture ou plus fréquemment de transports en commun) et le développement de l'émigration vers Rome. Dans les années soixante-dix, la Fiat s'installe à Cassino, puis peu à peu arrive la crise industrielle dans la région, dont la mobilisation des ouvriers de Videocolor de Anagni semble marquer la fin d'une époque et le début d'un long déclin. Cette nouvelle classe ouvrière née dans les années soixante-dix est touchée de plein fouet par le ralentissement de l'activité économique et surtout par la précarité et le chômage. Si cet ouvrage permet d'appréhender une mémoire locale du conflit social, il éclaire indirectement les mutations de la Cgil et son impuissance actuelle face aux triomphes du libéralisme. Yannick Beaulieu
Sophie BEROUD, Les robins des bois de l'énergie, Paris, Le Cherche midi, 2005 Au premier semestre 2004, un mouvement syndical de grande ampleur a affecté EDF, en protestation contre la privatisation de l'entreprise nationale d'énergie prévue par le gouvernement. A la demande de la fédération CGT de l'Energie, la sociologue Sophie Béroud a conduit une enquête de terrain pour analyser ce mouvement. Sur la base d'une investigation empirique auprès des personnels mobilisés, elle livre dans ce livre publié un an après les évènements une analyse de grand intérêt sur la stratégie syndicale conduite par la CGT. Dans une optique " moderniste " (on lira avec profit l'interview du secrétaire général en fin de volume), la fédération CGT, à partir de l'usage de sondages, développe un message autour de la défense du service public. Il s'agit, à l'encontre de l'attente d'une partie de ses troupes, de rompre avec une approche considérée comme " corporatiste " qui met l'accent sur la défense du statut des électriciens-gaziers. Chevauchant, plus qu'impulsant d'ailleurs, les mobilisations de ses sections locales, la direction fédérale développe l'idée d'action à caractère symbolique, telles les Robins des bois. Afin de gagner la bataille de l'opinion publique, les syndicalistes, Robin des bois des temps modernes, défendent la veuve et l'orphelin en coupant le courant chez quelques personnalités (ainsi le président du Medef ou Sarkozy), tout en rétablissant l'électricité dans des familles chez laquelle elle a été impayée pour cause de misère sociale. Si les responsables fédéraux ne popularisent guère les occupations (certes minoritaires) de centres de production, elle insiste au contraire sur les actions symboliques. G.U.
François BONNAUD, Carnets de lutte d'un anarcho-syndicaliste (1896-1945). Du Maine-et-Loire à Moscou , Montaigu, Editions du CHT, 2008, 261 pages, 20€. mai 2009* François Bonnaud (1896-1981) fut longtemps absent du Maitron, ce dernier ne l'intégrant qu'en 1997. Figure du syndicalisme ouvrier du Maine-et-Loire, l'homme méritait pourtant d'y figurer pour son parcours qui le voit combattre en 1914-1918 puis, socialiste, peser dans sa fédération pour la scission. Devenu communiste, il est rapidement dissident et maintient -tout comme Monatte- au sein de la CGTU une opposition syndicaliste révolutionnaire. Les sirènes de l'ISR n'y peuvent rien. Invité -pour mieux le circonvenir pense-t-il- au congrès de l'ISR en 1928 à Moscou, il en sort plus défiant que jamais. La campagne de calomnie qui s'ensuit en Maine-et-Loire motive la rédaction d'un cinglant « Ce que j'ai vu à Moscou » reproduit ici. Faut-il alors acquiescer au titre ? Oui, si l'on juge du parcours, non si l'on juge l'épithète : anarcho-syndicaliste fleure la stigmatisation communiste, François Bonnaud est davantage syndicaliste révolutionnaire. Il s'inscrit dans cette tradition en horsain , d'usine en usine, au début des années 20, pacifiste aux convictions trempées par la Grande Guerre , il prêche la paix, refuse une Seconde Guerre mondiale qu'il lit avec les représentations de la première. Il est alors - Maudite soit la guerre !, son journal de 1939 à 1945- un en-dehors de la société française en guerre, étranger à la III e République agonisante et déjà bien à droite, hostile à Vichy qui conclut ce tropisme vers le fascisme. Durant ces années, les points d'exclamations se suivent dans le journal, contrastant avec le ton plus ordinaire d'autres pages des carnets. François Bonnaud n'apparaît jamais plus tonitruant et incisif qu'en pacifiste, quand ce positionnement est inaudible, illisible. On songe alors, à le lire, aux notations qui parsèment Dépositions de Léon Werth, étonné devant la continuité des sentiments pacifistes d'une guerre l'autre : « Et j'en reviens à me demander ce que sont devenus les pacifistes purs, ceux dont le pacifisme était la source essentielle. Planant au-dessus des massacres, ne font-ils de vœux pour aucun des belligérants ? Ne répondent-ils à l'événement que par le dégoût et le désespoir ? (1) » Les carnets de François Bonnaud permettent non de répondre, mais de poursuivre ce questionnement. C'est là leur sel que d'aider, pour qui les parcourt, à saisir une culture anarchiste, malthusienne, autodidacte et profondément pacifiste, au fil du premier XX e siècle, d'une guerre -d'une avant-guerre- l'autre. Plus qu'une notice du Maitron impropre à rendre compte du cheminement, cette édition témoigne d'un secteur encore trop marginal de l'historiographie du mouvement ouvrier, écrasé, comme de leur vivant, par le poids du communisme. Ce qui transparaît ici au fil des pages procède de l'inscription d'un parcours dissident dans la chair et les traditions du mouvement ouvrier. Vincent Chambarlhac (1) Léon Werth, Dépositions , Viviane Hamy, 1992, p 324.
Guy BRUCY, Histoire de la FEN, Belin, 2003 Voilà un solide pavé de plus de 630 pages sur l'histoire de la principale organisation syndicale enseignante (et par conséquent de fonctionnaires), de sa naissance (1944) à son éclatement (1992) en deux nouvelles organisations, la FSU d'un côté, l'UNSA de l'autre. Il faut saluer ce travail car depuis le livre, déjà ancien, de Aubert (1), on ne disposait pas d'une synthèse équivalente (même si des travaux récents existent, Girault, Geay et Robert, notamment (2)). L'histoire de l'organisation syndicale des enseignants plonge dans celle de l'amicalisme, puisque, fonctionnaires, les instituteurs et professeurs n'ont pas le droit de se syndiquer. Cette situation change dans l'entre deux guerres où se consolident les syndicats nés avant 1914 et qui vont se fédérer dans la FGE (Fédération Générale de l'Enseignement). Georges Ubbiali. (1) Aubert (Valérie), et alii, La forteresse enseignante : la FEN, Fayard, 1985
Guy BRUCY, Françoise LAOT, Emmanuel DE LESCURE, dir., Mouvement ouvrier et formation. Genèses : de la fin du XIXe siècle à l'après Seconde Guerre mondiale , Paris, L'Harmattan, 2009, 150 p., 14,50 euros. Février 2010* Ce livre est la publication de la première partie des Actes d'un Colloque consacré à « Syndicalisme et Formation ». Un deuxième livre doit suivre, qui reprendra les contributions concernant l'après Deuxième Guerre mondiale. Les premiers textes reviennent utilement sur les réflexions menées par des pionniers (Georges Sorel étudié par Hugues Lenoir) ou par des organisations d'éducateurs (les Amicales d'Instituteurs vues par Frédéric Mole) : dans quel sens faut-il orienter l'éducation pour qu'elle soit en concordance avec le monde moderne et qu'elle permette l'émancipation des travailleurs ? Si les uns et les autres insistent sur l'introduction de l'étude des sciences à l'école, sur la nécessité de rapprocher l'école de la vie sociale, ils refusent néanmoins de réduire l'école à un apprentissage de métier. Sorel insiste aussi sur la nécessaire indépendance des écoles vis-à-vis du pouvoir. Il préfèrerait que le syndicat prenne en main les questions d'éducation de façon à éviter que « l'Etat bourgeois n'empoisonne le cerveau de l'enfant du prolétaire ». L'école de Jules Ferry n'est donc pas perçue comme « libératrice », accusée, autant que les Eglises, de répandre certains dogmes : le culte de la patrie, de l'armée, de la propriété individuelle. Lucien Mercier, par ailleurs auteur d'une thèse sur la question (en 1986), retrace l'essor des Universités populaires (1899-1914) et en même temps explique la déception des ouvriers qui avaient l'impression de recevoir « la bonne parole » de bourgeois soucieux de moraliser la classe ouvrière plutôt que de lui permettre de devenir autonome. Cette insatisfaction explique la création par la CGT, en 1932-33, du Centre confédéral d'éducation ouvrière (CCEO), étudié par Morgan Poggioli. Considérant toujours l'école publique comme celle de la classe dominante, la CGT tente d'œuvrer à l'émancipation intellectuelle des travailleurs. L'institution, qui doit beaucoup à Ludovic Zoretti, militant syndical et professeur à l'université de Caen (1), est dirigée par Georges Lefranc. En province, les Collèges du Travail vont démultiplier cet effort d'éducation. Les militants plébiscitent l'initiative en s'inscrivant en nombre. Outre les cours oraux, sont proposés des cours par correspondance et des publications. Dans le but de former les nouveaux syndiqués qui affluent après mai-juin 1936, l'une d'entre elles sera tirée à 1 million d'exemplaires. Les nouveaux adhérents demandent notamment le renforcement de la partie culturelle des programmes : chant, solfège, théâtre et même visites de monuments. Grâce à Marceau Pivert, le CCEO disposera d'un temps d'antenne à la TSF. Appuyé par Léo Lagrange, Sous-secréaire d'Etat aux loisirs, le CCEO tiendra même des semaines internationales d'études à Pontigny dans l'Yonne. La guerre met fin à ces expériences. Une autre institution, l'Eglise catholique, après son tournant de 1891 vers le christianisme social (Encyclique Rerum Novarum ), se préoccupe aussi d'éducation ouvrière et syndicale. Bruno Poucet revient sur la formation syndicale à la CFTC, Michel Chauvière et Bruno Duriez sur le rôle de la mouvance JOC (des années 40 aux années 50), enfin Joceline Chabot sur la formation dans les syndicats féminins chrétiens, dans la première moitié du XXe siècle. Toutes ces contributions, riches et bien écrites, dues à des chercheurs ou chercheuses confirmés, jettent un éclairage utile sur un secteur renouvelé récemment par des thèses ou des études importantes. Salles Jean-Paul. (1) La fin de vie de Zoretti est malheureusement entachée par un engagement très actif dans la Collaboration (voir par exemple Pascal Ory, Les Collaborateurs, Seuil, Points-Histoire, 1976, p.141, p.144).
Joceline CHABOT, Les débuts du syndicalisme féminin chrétien en France (1899-1944), Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2003. Il peut sembler paradoxal de s'intéresser au syndicalisme chrétien dans une revue qui concerne l'extrême gauche. En effet, le mouvement syndical chrétien ne figure pas précisément au sommet des dissidences, c'est le moins que l'on puisse dire. Né des uvres de l'Eglise, du christianisme social issu de l'Encyclique Rerum Novarum (1895), il fait figure d'organisation jaune aux yeux des courants socialistes. Cet intérêt paradoxal s'explique pourtant à travers ce livre, issu d'une thèse en histoire, car comme l'explique l'auteure en une phrase limpide à la fin de son ouvrage : " Dans une société basée sur des rapports sociaux de sexe inégalitaires, les syndicats féminins, en tant qu'organisations autonomes, offrent aux femmes qui s'engagent dans l'action militante un cadre qui leur permet d'échapper aux contraintes sociales imposées à leur sexe " (p. 222). En effet, bien que ce type d'organisations ne brille pas par son radicalisme (on est clairement dans le cadre d'un syndicalisme de services, en premier lieu le placement professionnel, et de moralisation de la profession, la grève étant la dernière pratique à mettre en uvre), le syndicalisme féminin chrétien ouvre en fait un espace pour l'affirmation d'une conscience féministe inattendue. S'il ne s'agit pas de confondre les époques ou les traditions (les organisations et leurs dirigeantes sont persuadées que la place de la femme est au foyer, à fortiori si elle est mère), il n'en demeure pas moins que sous l'égide de militantes, exemplaires dans leur engagement, s'engage dans cet espace une réflexion sur la place de la femme au travail et des droits qui en relèvent. Alors qu'une partie du mouvement syndical socialiste refuse la place des femmes dans le secteur productif (voire de l'organisation syndicale), au sein du syndicalisme chrétien s'affirment au contraire des revendications sur l'égalité salariale. Ces revendications, même si elles ne connaissent guère de succès pratiques, permettront néanmoins l'affirmation d'une élite syndicale féminine. Il n'est d'ailleurs pas anodin de remarquer que la CFDT, héritière de cette histoire, soit la seule confédération française qui ait été dirigée par une femme (Nicole Notat). Avec une maîtrise parfaite de ses sources, un bonheur et une simplicité d'écriture, le livre de Joceline Chabot constitue également un bonheur de lecture pour celles et ceux qui s'intéressent au mouvement ouvrier dans toutes ses composantes. Georges Ubbiali
Vincent CHAMBARLHAC, Georges UBBIALI, Epistémologie du syndicalisme : Construction disciplinaire de l'objet syndical, Paris, l’Harmattan, Coll. Logiques Sociales, 2005, 194p. Cet ouvrage collectif, dirigé par deux membres de l’équipe de rédaction de la présente revue, Vincent Chambarlhac et Georges Ubbiali, respectivement historien et sociologue, est tout à la fois utile, intelligent et arrive à son heure. Les lecteurs de Dissidences et tous ceux que l’histoire sociale intéresse savent que l’objet syndical a été au cœur de nombreux travaux depuis les années cinquante, et ce par des chercheurs issus des disciplines les plus diverses (histoire, sociologie, sciences politiques…). Pour autant, même si quelques tentatives bibliographiques assorties de commentaires ont été entreprises périodiquement, la confrontation de plusieurs disciplines autour de ce sujet n’avait à notre sens jamais été réalisée. Les huit contributions proposées, issues d’une journée d’étude organisée à l’Institut d’Histoire Contemporaine de Bourgogne, n’ont pas pour but de recouvrir la totalité des approches disciplinaires possibles, mais de proposer quelques esquisses représentatives. Certaines contributions reprennent des thématiques déjà développées ultérieurement, à l’image de celle de Francine Soubiran-Paillet sur la construction du syndicat comme une nouvelle catégorie juridique dans le dernier quart du XIXème siècle dans l’univers des juristes ou bien celle de Guy Caire sur la manière dont l’économie se saisit de cette question. David Hamelin.
Jacques CHEREQUE, La rage de faire , Paris, Balland, 2007, 281 p. décembre 2007* Le nom de Chérèque est familier à celles et ceux qui s'intéressent à l'actualité politique et sociale, puisque François Chérèque se trouve être l'actuel secrétaire confédéral de la CFDT. En revanche, il est fort probable que Jacques n'évoque pas immédiatement la même reconnaissance du plus grand nombre. Pourtant, Jacques est le père de François. Le premier fut aussi un des dirigeants de premier plan de la centrale, numéro 2 comme il est indiqué quelque part dans le livre, dans les années 60-70. Dans ce livre d'entretiens avec le journaliste Stéphane Bugat, il livre ses mémoires parlées, sous le titre à double lecture. La rage de faire, c'est ce dont se réclame Chérèque. En même temps, c'est aussi une allusion à l'homme de fer, lui a commencé sa carrière professionnelle dans la sidérurgie, avant de devenir secrétaire de la fédération de la métallurgie (FGM-CFDT). Schématiquement, sa carrière est partagée en deux grandes séquences. La première, la plus intéressante pour le lecteur, correspond à sa vie d'enfant, sa carrière professionnelle et son engagement militant, la seconde à sa carrière d'homme politique. Dans les premiers chapitres, le lecteur apprendra beaucoup sur le contexte d'émergence d'une ambition militante à la CFDT. De ce point de vue, Jacques Chérèque confirme bien des traits connus du militant de cette centrale. Il provient d'un milieu non ouvrier, profondément de droite, catholique. Contrairement à une légende savamment entretenue, lui-même n'a rien d'un ouvrier métallo. Il rate son bac et est engagé comme technicien dans la sidérurgie, avant de connaître une carrière ascendante, de manière assez rapide d'ailleurs. C'est à l'usine qu'il découvre la CFTC, puis la CFDT dont il devient là aussi rapidement un dirigeant, au point de succéder au secrétaire général à la fin des années 30. Le lecteur était en droit d'attendre un récit circonstancié de son rôle dans l'affaire Lip, le grand mouvement d'occupation d'une usine horlogère. En fait, de la lutte, il n'en est guère question. En revanche, Chérèque n'est guère avare sur les contacts qu'il noue à cette occasion avec le patronat moderniste. Symptomatiquement d'ailleurs, le chapitre est intitulé, « Les coulisses de l'affaire Lip ». Dans le sillage de Rocard, il fait partie de l'équipe CFDT qui rejoint le PS en 1973 aux assisses du socialisme. Tout en continuant à s'occuper des relations internationales de la CFDT, l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, lui permettra d'accéder à un poste de préfet délégué en Lorraine pour gérer les effets de la restructuration de la sidérurgie. Dans cette seconde partie de son existence, centrée sur les fonctions politiques, il occupera différentes fonctions, élu (à divers instances), responsable administratif, ministre, etc. Cette partie de ses souvenirs, centrée sur ses responsabilités diverses et variées d'homme d'Etat autour de la problématique du développement local lorrain se révèle nettement moins intéressante. Si un trait permet de relier les deux volets de son existence, c'est celui de la volonté modernisatrice qu'il faut avancer. Critique impitoyable des gauchistes et autres irréalistes, Chérèque se révèle comme un « syndicaliste pas trop buté », appréciant le patronat moderniste (Antoine Riboud, « mon patron de cœur », p. 223) avec lequel il est loisible de négocier. Bref, avec ce livre on dispose d'une bonne entrée pour mieux connaître la CFDT, son évolution et ses acteurs. Son livre, paru avant la présidentielle, se conclut par l'évocation de sa confiance en Ségolène Royal, car « Si l'autogestion est dépassée, la décentralisation reste à l'ordre du jour ». p. 277. Tout un programme !! G.U.
Denis COHEN, Valère STARASELSKI, 1909-2009. Un siècle de Vie ouvrière, Paris, Le Cherche Midi, 2009, 30 €. Décembre 2009* Mots-clés : Syndicalisme, CGT, Syndicalisme révolutionnaire, Revue. Le 5 octobre paraissait une modeste revue, La Vie ouvrière . Imprimée à 1500 exemplaires, elle est le résultat des efforts de Pierre Monatte, son directeur de publication. Militant doté d'une belle expérience, il représente le courant syndicaliste révolutionnaire de la CGT. Son objectif en publiant cette revue est de permettre à une génération de jeunes syndicalistes de mieux connaître l'environnement dans lequel ils évoluent, pour permettre une activité la plus radicale possible. Ce beau livre, plus de 700 illustrations, raconte cette historie. Edité en noir et blanc, il offre de nombreux documents, extraits de textes, photos, dessins, etc. issus des multiples numéros publiés en un siècle. G.U.
François DESANTI, Itinéraire rebelle, Le Temps des cerises, Paris, 2004 Le style de François Desanti ressemble à la cuisine du sud, Marseille, dont il est issu : fleuri et odorant. Il y a du Pagnol chez cet homme là. C'est dire le plaisir que l'on a à suivre l'itinéraire, classiquement ordonné depuis l'enfance, fils unique d'un père veuf, jusqu'à l'engagement. En effet, aujourd'hui, Desanti est secrétaire de la CGT-Chômeurs. Rien ne l'y prédisposait vraiment, puisque l'on comprend dans les quelques pages d'ouverture du récit que son père penche sérieusement pour l'OAS, lui le pied-noir déraciné. Georges Ubbiali.
Michel DREYFUS, Gérard GAUTRON, Jean-Louis ROBERT, La naissance de Force Ouvrière. Autour de Robert Bothereau, Rennes, Presses Universitaire de Rennes, 2003. juin 2006* De toutes les organisations syndicales françaises, FO est dans doute la moins étudiée. Si Jean-Louis Robert, dans son introduction, en élude diplomatiquement les raisons, il n'en reste pas moins que l'édition des actes du colloque tenu à Paris en 2001 participe grandement d'une meilleure connaissance de cette organisation. Rappelons que Robert Bothereau fut le premier secrétaire général de ce courant syndical né en 1947 (officialisé par le congrès constitutif en mars 48) d'une scission de la CGT. Dans sa contribution, Hélène Roussel montre l’engagement précoce de FO pour l’Europe. Le syndicat approuve la CECA et le rapprochement franco-allemand, contrairement à la CGT et au PC. Il y voit un frein à l’avancée soviétique. La jeune historienne rappelle l’existence des Forces ouvrières syndicales européennes (FOSE) créées en 1948 par des syndicalistes de FO, et parmi eux Claude Harmel, ancien de la tendance Syndicats, adhérent du RNP collaborationniste, un moment arrêté à la Libération, un des fondateurs du journal anti-communiste Est-Ouest après la guerre. Les principaux dirigeants de la tendance Syndicats, qui s’était créée avant guerre pour lutter contre les progrès des Communistes dans la CGT – parmi les plus connus : René Belin ou Georges Dumoulin – ont été exclus à vie à la Libération. Au final, un excellent ensemble qui montre en même temps l'ampleur des recherches à mener pour obtenir une connaissance plus complète de ce pan de l'histoire du mouvement ouvrier français. Georges Ubbiali et Jean-Paul Salles.
Michel FIEVET, André TEQUI, Un monde solidaire et sans frontières , Beaune, La Toison d'Or, 2006. Avril 2007* Aux éditions de la Toison d'Or, la collection itinéraires militants vient de s'enrichir d'un cinquième ouvrage retraçant le parcours d'un militant syndicaliste chrétien et associatif de la région parisienne, André Téqui. Décidément, la biographie n'est pas qu'illusion (1). Approcher l'histoire à hauteur et à durée d'homme, pour certains sujets, constitue une approche permettant de mieux comprendre une époque. Le parcours étudié ici par Michel Fiévet, autre militant et visiblement proche ami de Téqui, présente des similitudes fortes avec celui d'autres individus, engagés aux mêmes moments dans des structures identiques et inscrits dans les mêmes débats. Né au militantisme par la JOC, formé par elle, il a ensuite continué son action au sein de la CFTC, contribué à sa mesure à la déchirure de 1964, qu'elle soit considérée comme une évolution ou une rupture, qui a permis l'émergence de la CFDT. A la lecture de ce livre on prend également conscience de l'importance de certains débats qui paraissent purement formels mais qui, en réalité, touchaient au fond de l'activité syndicale, nous songeons notamment à la question de la structuration en fédérations d'industries plutôt qu'en fédérations de métier, André Téqui penchant pour la première solution, la meilleure qui soit pour que la CFTC puisse accompagner les mutations économiques et industrielles qui survenaient durant cette période (2). De même, la question du territoire maillé par le fait syndical ne fut en rien absente de son action, et cela apparaît notamment dans l'investissement qui fut le sien lorsque la formation d'une union régionale parisienne fut lancée. On peut donc conclure en considérant que cette biographie tend d'une certaine manière vers le modèle exemplifiant (3), tout au moins pour cette dimension de son parcours et pour cette forme de militantisme. En revanche, ce parcours s'est organisé autour d'autres engagements qui font basculer la biographie du côté du modèle totalisant, autrement dit qui tend à faire ressortir l'exhaustivité d'un parcours mais que l'on ne peut alors plus généraliser. Ces particularités qui font sortir cette vie des tendances apparaissent de deux manières, et tout d'abord en creux. A un moment où nombre de ses camarades, passés eux aussi par la JOC, les expériences de la Seconde Guerre mondiale, la CFTC puis la CFDT (4), se laissaient tenter par une inscription dans des structures partisanes, notamment dans la mouvance de la deuxième gauche, puis après que F. Mitterrand ait réussi la synthèse d'Epinay, lui est resté en dehors, bien que proche de ces forces par ses opinions. Il a conservé, alors qu'il était extrêmement actif au sein de la CFDT, une ligne de conduite qui avait été celle de la CFTC entre le milieu des années 1950 et celui des années 1960 et qu'elle continua d'avoir après l'évolution de 1964. Cette dimension atypique apparaît également pour son insertion dans le mouvement associatif. La participation à ce type de structures n'a rien d'exceptionnel pour un militant syndical, en revanche la nature des associations animées l'est davantage, puisqu'il s'agissait de défendre les intérêts des immigrés, dans un premier temps des Portugais puis, dans un second temps, de ceux provenant d'autres horizons géographiques. Comme c'est bien souvent le cas, ce parcours étudié montre qu'un individu ne peut échapper tout à fait aux contingences, mais également que ces dernières sont très variables, et d'autre part qu'il existe toujours la possibilité du choix. Restent quelques éléments que nous aurions voulu voir éclairés quant à ce parcours. La vie de la CFTC n'eut rien d'un long fleuve tranquille durant les années qui sont allées de la Libération à 1964. Des débats considérables l'ont traversée (5). Or, assez peu de choses sont dites dans cet ouvrage sur la manière dont André Téqui s'est situé dans ces débats. Certes, on comprend qu'il s'agissait plus d'un organisateur que d'un idéologue, mais il devait bien avoir choisi entre les trois solutions qui, résumées à grands traits, étaient : le refus de l'évolution, l'acceptation sans équivoque, l'acceptation par défaut ou comme prix du maintien de l'unité. Il semble que André Téqui se soit senti plus proche de cette configuration, mais il aurait fallu creuser cette question. Une lecture des annexes fournies en fin d'ouvrage nous permet de comprendre que les années 1980 ont signifié la fin de sa vie active et son retrait de tout ou partie de ses responsabilités syndicales parmi les structures d'actifs. Mais s'est-il engagé au sein des structures de retraités ? Cette question nous conduit naturellement à une autre, qui est celle du positionnement dans les débats, nous serions tentés de parler de crises, qui ont marqué la CFDT dans un contexte de « recentrage » et dont les déchirures provoquées par les décisions prises en 2003 sur le dossier des retraites ne sont que le dernier avatar. Or, tout cela s'est déroulé avant un décès survenu très brutalement en 2005, sans le moindre avertissement : il fut donc conscient de ce qui se passait. Stéphane Paquelin. (1) Nous détournons ici le titre d'un article de Pierre Bourdieu, « L'illusion biographique », paru aux Actes RSS, N° 62/63, pp.69-72, dans lequel il se montrait critique sur le retour de l'acteur et sa pertinence comme élément d'explication. (2) Voir F.Géorgi, L'Invention de la CFDT , L'Atelier, 1995. (3) Selon un modèle définit par F.Sawicki, « l'apport des monographies à l'étude du socialisme français », in J.Girault (dir), L'implantation du socialisme en France au XXe siècle, Partis réseaux, mobilisation , Publications de la Sorbonne, 2001. (4) S.Paquelin, Roger Dessagne, Vivre et lutter au pays des gueules noires , La Toison d'Or, Beaune, 2005. Mais également les livraisons actuelles et à venir du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français , aux éditions de l'Atelier et sous la direction de C. Pennetier. (5) F. Géorgi, op. cit.
Nathalie LAMBERT, Jean-Marie ALIX, Jules Carrez, 1903-1985. Convictions et engagements d'un instituteur dans le pays de Montbéliard (Doubs), Belfort, Réalgraphic, 2003. Sous une belle couleur rouge, le portrait d'un illustre inconnu, en tout les cas du grand public. Pourtant, Jules Carrez occupe sa place dans le lieu de mémoire qu'est le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Ce livre constitue donc un témoignage supplémentaire sur le rôle que cet instituteur, militant syndicaliste, communiste, oppositionnel, résistant, élu municipal et toujours pédagogue a joué dans l'histoire du mouvement ouvrier dans l'Est de la France. Ce livre ne se situe pas dans la catégorie des biographies académiques et savantes, empreintes de lourdes notes de bas de pages et de citations référencées. Il se présente beaucoup plus comme un témoignage (l'un des auteurs, J.-M Alix, ancien élève de PC, " Le Père Carrez ", publie lui-même sa contribution sur le personnage dans une dernière partie, " Paroles d'élèves "). L'ouvrage est d'ailleurs composé pour moitié de documents divers, dont de nombreuses photographies issues des archives familiales. On y trouve aussi des textes du plus grand intérêt, comme celui d'une conférence sur les luttes des instituteurs français sous la IIIe République, Vichy et l'occupation, tenue en 1945 est reproduite dans son intégralité (p.212-226), ou la reproduction d'un tract (p. 116) écrit en français et en allemand, destiné aux soldats allemands en août 1944 (il n'est pas dit avec précision si le tract est de la plume de Jules Carrez). La tonalité de ce tract, qui s'adressait au travailleur, socialiste, communiste ou chrétien sous l'uniforme vert de gris, tranche assez nettement avec celle de la propagande nationaliste (" A chacun son boche ! " ) du PCF à la même période. En effet, Jules Carrez est d'abord et avant tout un militant syndical, membre de l'Ecole Emancipée, la tendance syndicaliste-révolutionnaire des enseignants. S'il adhère au Parti communiste français à la fin des années 20, il rompra assez rapidement en participant à l'aventure de la FCIE, Fédération communiste indépendante de l'Est. La FCIE rassemblera des personnages importants, Lucien Hérard, Paul Rassinier, entre autres. En lien avec le Cercle démocratique de Souvarine, la FCIE souhaitait créer, en 1932, " un véritable parti communistes français, section de la 4eme internationale " (citation p. 132). Après la guerre, Jules Carrez s'inscrira à la SFIO, s'occupant d'un centre médico-psychologique et, pédagogue de toutes ses fibres, se dévouera à la bibliothèque de sa ville. Ses descendants poursuivront la tradition familiale d'engagement, du côté du PCF. Même si la partie consacrée aux engagements de cet homme n'est pas centrale dans ce livre, on ne peut que regretter de ne pas disposer plus souvent de biographies d'une telle qualité. Georges Ubbiali
Isabelle LANGEROME, Où cours tu Michel ? Un militant dans la tourmente , Paris, Ed. Atelier, 2008, 192 p/, 19.90€. Inclus un DVD. mai 2009* Mots clés : CGT, syndicalisme, transport, grève, militantisme, biographie Etrange objet littéraire que cet ouvrage. Accompagné d'un DVD qui suit assez fidèlement le plan du livre, il se présente comme un témoignage, mélangé à une enquête et à un scénario de film. Consacré à une figure banale d'un militant syndical CGT de la fédération des transports, le « Michel » du titre, ce récit séduisant excède les cadres attendus et convenus de la description d'un syndicaliste ordinaire. En effet, très rapidement, l'auteure, par ailleurs réalisatrice du film qui accompagne le livre, fait fonctionner l'enquête qu'elle mène comme la madeleine de Proust. Ce qu'elle découvre du quotidien de Michel, la renvoie (et le lecteur avec elle) à des scènes de son enfance. La visite au père de Michel l'amène à consacrer de longs développements à ses propres parents et à sa grand-mère. A certains moments, on ne sait plus trop s'il est question d'évoquer l'action militante de Michel ou s'il s'agit pour elle de se servir de ce dernier comme activateur de sa propre mémoire. Ce positionnement inattendu tend parfois à brouiller le récit, en particulier quand elle fait état de ses propres angoisses et appréhensions (lire par ex. p. 126). Si on laisse de côté cet aspect troublant, il n'en reste pas moins que ce livre présente un grand intérêt. En effet, par petites touches, en suivant ses activités, l'auteure dresse le portrait d'un militantisme au quotidien. Michel s'est engagé dans la syndicalisme au moment de la grève de 1995, suite à l'intervention de cheminots dans son entreprise de transport routier. Depuis lors, il milite, assez seul d'ailleurs, à la CGT. En dehors des fonctions représentatives dans son entreprise, il milite dans l'UL du 12 e arrondissement de Paris. En même temps qu'est décrit par le menu les activités qui sont les siennes (distribution de tracts au petits matin, ou dans les galeries marchandes dans le cadre d'une campagne de syndicalisation, accompagnement d'une salariée aux prud'hommes, participation à des réunions de sa structure, manifestations…), Langérome l'accompagne dans sa vie privée. Le tire possède un double sens. La course évoquée renvoie à la fois au combat qu'il mène, mais aussi aux activités sportives qu'il pratique. En effet, Michel est un cycliste passionné. Membre d'un club, il passe une partie de son temps libre, vissé à sa selle de vélo. L'auteure ne s'arrête pas là. Avec Michel, elle rend visite à ses parents, dans le Nord de la France , l'accompagne sur la tombe de son fils décédé de la maladie du sommeil du nourrisson ou participe avec lui au pot de départ d'une militante de l'UL. Ce livre offre un regard inattendu et souvent passionnant sur un militant qui se réclame de la lutte de classes et dont l'ancrage dans son entreprise est des plus ténus. Il est assez paradoxal que Langerome conclut son ouvrage par l'évocation d'un épreuve solitaire, en décalage avec ce militantisme de proximité évoqué tout au long du livre. On l'aura compris, ce portrait sensible dessine en filigrane une thèse sur l'actualité syndicalisme. Si Michel participe à l'association des Amis de la Commune de Paris (ce qui l'insère dans l'histoire longue du mouvement ouvrier), les interrogations transpirent, sous la plume de l'auteure, sur l'avenir du syndicalisme. G.U.
Jean-Pierre LARDIN, Journal de grève, brochure syndicaliste, ed. CNT-RP, 2005 juin 2006* Sous titrée 30e anniversaire de la grève des PTT en 1974…ou du regret de ne pas avoir connu la CNT !, cette brochure permet de revenir sur la longue grève des PTT il y a trois décennies. Pendant un mois et demi, les postiers, que le ministre de tutelle de l’époque avait traité d’idiots (d’où le titre de l’ouvrage édité par la CFDT-PTT l’an suivant chez Maspéro, Des « idiots » par milliers), luttèrent contre le démantèlement programmé de l’entreprise. Alors que la CFDT avait été l’organisation moteur de la grève, son recentrage l’amena quelques années plus tard à soutenir le plan de découpage de la branche poste et celle des télécommunications entreprise par la gauche au pouvoir. G.U.
Loïc LE BARS, La Fédération unitaire de l’enseignement (1919-1935). Aux origines du syndicalisme enseignant, Paris, Syllepse, 2005 Attention, livre incontournable, a-t-on envie de d’écrire en commençant cette chronique. Dans ce volumineux ouvrage Le Bars offre une étude magistrale sur le courant fondateur du syndicalisme révolutionnaire dans l’enseignement qui se prolonge actuellement par l’Ecole émancipée. Il y a quelques décennies maintenant, quelques uns des acteurs de cette histoire avaient livré leur vision (Bernard et alii, 1966) des luttes menées. Dans ce livre, Le Bars, syndicaliste enseignant, se livre à un travail d’historien, en particulier sur des sources inexploitées à ce jour. Ce travail est d’autant plus intéressant que l’éducation est un des rares secteurs au sein desquels une conception syndicaliste révolutionnaire a continué à prévaloir après la scission syndicale de 1921 entre la CGT et la CGTU. La première partie (période 1919-1925) est dominée par la lutte pour la survie de ce courant syndical. En effet, la Fédération unitaire de l’enseignement (FUE) est en butte à une double menace. Menace du gouvernement qui réprime fortement les syndicalistes dans l’Education nationale. Menace, politique, de l’émergence d’un pôle syndical enseignant modéré (le Syndicat national), fruit de l’évolution de l’amicalisme, au sein de la CGT. On peut dire que le combat entre les fusionnistes (ceux qui sont pour fusionner avec ce Syndicat national, SN) et les antifusionnistes (le courant syndicaliste révolutionnaire) va surdéterminer toute l’histoire de la Fédération jusqu’à son absorption au sein de la CGT réunifiée. La seconde partie, plus courte (1925-1928) voit l’affirmation des principes du courant syndicaliste révolutionnaire face à un SN hégémonique. Particulièrement intéressant est la description sociologique du milieu enseignant au sein duquel se meut cette élite syndicale, de plus en plus détachée par son ancrage rural, du milieu qu’elle aspire à représenter. A partir de la fin des années 20 la question du SN revient en force au sein de la FUE. S’agit de maintenir le principe du syndicalisme révolutionnaire, tout en se marginalisant, ou de rejoindre le SN et d’y construire une opposition de gauche ? La réponse sera donnée par la victoire du courant SR sur le courant stalinien au sein de la FUE. En effet, la bolchévisation de la CGTU échoue au sein du milieu enseignant et le courant communiste, structuré en une tendance MOR (minorité oppositionnelle révolutionnaire) y joue un rôle minoritaire. On n’a pas la place pour développer longtemps ici les batailles fractionnelles que rapporte avec un luxe de précisions Loïc Le Bars (en particulier le cas de l’Opposition Unitaire, autour de l’Opposition de gauche, trotskiste), mais le lecteur y trouvera de longs aperçus. A partir de 1934 et l’ouverture de la dynamique de rassemblement de la gauche dans la perspective du Front Populaire, la majorité syndicaliste révolutionnaire de la FUE ne cessera de perdre du terrain. Malgré son opposition au dévoiement des énergies unitaires que le Front Populaire illustre, elle ne parviendra pas à opposer une alternative crédible à cette version d’une nouvelle Union nationale. Au-delà de l’histoire de l’organisation, des ces structures, débats (ainsi, à titre d’illustration, la FUE joue un rôle central dans les débats pédagogiques. Il suffit de rappeler qu’Augustin Freinet fut un de ses militants, mais aussi sur la défense de la laïcité ou encore de la place des femmes) et revendications (le traitement unique), c’est tout un pan d’une histoire largement méconnue du milieu enseignant de l’entre-deux guerres qui est présenté pour le plus grand intérêt du lecteur. Georges Ubbiali. Bernard François, Bouët Louis, Dommanget Maurice, Serret Gilbert, Le syndicalisme dans l’enseignement. Histoire de la Fédération de l’enseignement des origines à la réunification de 1935, Grenoble, IEP, 1966, 4 volumes.
Fabrizio LORETO, L'« anima bella » del sindacato. Storia della sinistra sindacale (1960-1980) , Rome, Ediesse, 2005, 311 p., 15 €. janvier 2009* Cet ouvrage est issu d'une thèse de doctorat en histoire du mouvement syndical soutenue près de l'Université de Teramo. Il est l'œuvre d'un véritable historien qui s'est attaché à dépouiller les fonds d'archives syndicales mais également celles de personnes privées et a donc réalisé un travail de « collecteur »-chercheur de fonds. Il est également un « créateur d'archives » puisqu'il a eu recours à des entretiens et il a su enregistrer la mémoire des principaux leaders de ce courant intersyndical particulier. L'ouvrage offre d'ailleurs en appendice le compte rendu d'un entretien datant d'octobre 2005 entre Vittorio Foa, dirigeant de premier plan de la CGIL ( Confederazione Generale Italiana del Lavoro ), et Elio Giovannini secrétaire de la FIOM ( Federazione Impiegati e Operai Mettalurgici ). L'intérêt de cet ouvrage réside principalement dans la mise en évidence d'un courant singulier du syndicalisme italien : la « gauche syndicale ». Fabrizio Loreto s'attache à décrire cette « mouvance » à la confluence de différentes organisations syndicales, en rupture avec les lignes officielles et majoritaires, et qui rassemble un certain nombre de dirigeants qui ont élaboré une orientation nettement plus « à gauche » dans leurs différentes organisations. Ainsi, un découpage chronologique lui permet d'exposer les évolutions au sein de chaque organisation syndicale, au niveau national aussi bien que local, les points de convergences et de divergences entre les différents responsables syndicaux qui par de-là leur organisation respective réussissent à s'unir, à défendre des positions « radicales » par rapport aux orientations nationales des directions. L'auteur démontre l'influence de « l'opéraïsme » (1) comme « fondement » de cette gauche syndicale, un opéraïsme dont les maîtres à penser sont tout aussi bien issus du Parti socialiste que du Parti communiste et de partis d'extrême gauche. Durant cette première période comprise entre 1968 et 1972, l'influence et la confrontation entre les syndicats et le mouvement de 68 sont très fortes mais permettent à cette gauche syndicale de connaître son apogée et d'orienter véritablement le débat syndical. Elle est présente aussi bien à la CGIL et à la FIOM proches du parti communiste que dans des syndicats confessionnels comme la CISL ( Confederazione Italiana Sindacati Lavoratori ). La seconde période coïncide avec un engagement de ces militants dans l'aventure politique de la « nouvelle gauche » et notamment dans les campagnes électorales menées par le Partito di Unità Proletaria et Democrazia Proletaria . – Des expériences politiques qui ne sont pas sans rappeler l'actualité récente de la gauche radicale française actuelle et qui mériterait d'être d'avantage connues –. La troisième période est celle de l'avènement de la « troisième tendance » au sein de la CGIL, qui représente la dernière tentative de faire émerger un syndicalisme de gauche, cette fois-ci dans un seul syndicat. Ce travail, en dépassant la seule sphère de l'histoire syndicale et en s'ouvrant sur l'histoire politique de la gauche italienne contemporaine, est enrichi par une profusion de documents d'archives, principalement inédits. L'auteur a su reconstruire avec précision les évolutions dans le champ syndical et politique, et mettre en évidence ces expériences d'un renouvellement des orientations, des doctrines et des pratiques syndicales jusque-là peu connues. Une traduction française de cet ouvrage apparaît nécessaire pour compléter un pan important de l'histoire du syndicalisme européen, mais surtout pour les analogies possibles avec les expériences et recompositions politiques actuelles… Yannick Beaulieu (1) Courant marxiste italien créé dans les années 1960 autour de la revue Quaderni Rossi et de Mario Tronti et Toni Negri.
Christophe MAILLARD, Pierre Biétry (19872-1918) : du socialisme au nationalisme ; ou l'aventure du leader des Jaunes à la Belle époque , thèse d'histoire, Paris X-Nanterre, dir. Stéphane Courtois, 2005, 619 p. (incluant les annexes). décembre 2006* Christophe Maillard a raison d'avancer que l'on sait finalement assez peu de choses sur l'existence du courant syndicaliste jaune et de son leader, Pierre Biétry. De fait, en dehors du chapitre que Sternhell lui consacre dans son ouvrage Ni droite ni gauche , d'une thèse anglo-saxonne (non traduite et non éditée) et de quelques éléments disséminés dans des articles et de la littérature grise, on ne connaît que fort mal ce mouvement. Maillard a choisit d'aborder cette question par le biais de la biographie de Biétry. La thèse est divisée en cinq chapitres, chronologiques, résumant les étapes de la carrière de ce dernier. Les parties reposent sur une documentation assez diversifiée, essentiellement des archives policières pour la période activiste de Biétry, mais qui recoupe l'essentiel de sa vie. La première partie, la jeunesse, permet de corriger quelques erreurs. Contrairement à ce que beaucoup de sources (aussi bien hagiographiques qu'historiques) laissent à penser sur cette période, Biétry n'est pas un homme pauvre qui se serait fait tout seul, mais a eu une scolarité tout à fait normale pour un enfant des classes populaires (scolarité jusqu'à 12 ans). Après quelques frasques au moment du service militaire, il devient ouvrier très qualifié. A partir de cette période (seconde partie), qui commence en 1898, il s'engage en faveur du socialisme dans la région de Belfort sa région d'origine. Il devient rapidement un organisateur syndical, l'année 1899 étant marquée par de nombreuses grèves. Les grèves et mouvements qu'il anime, notamment une marche sur Paris, connaissent un retentissement national, attirant le soutien de Jaurès. Biétry part à Paris pour occuper des responsabilités au sein du mouvement socialistes. Après son retour en 1901, à Belfort, il publie des articles s'opposant à la grève générale, ce qui lui vaut son exclusion du courant auquel il appartient. Selon Maillard, cette « conversion » serait à porter au « pragmatisme » de l'individu, à la recherche de solutions concrètes pour le milieu ouvrier. Notons néanmoins que son rapprochement avec le mouvement jaune en gestation lui vaut immédiatement le soutien de l'industriel Japy et la réputation de corruption. La troisième partie porte sur les années 1901-1904. Le mouvement jaune est la création de Paul Lanoir. Biétry y apporte rapidement une dimension nouvelle, l'antisémitisme. Il relie Drumont à un programme ouvrier original : le socialisme national est né. Biétry rompt rapidement avec Lanoir et fonde la Fédération nationale des jaunes de France (FNJF) en 1902 : « Les liens avec les milieux antisémites et nationalistes sont désormais indissociables de l'aventure jaune », p. 220. Mais cette première version du mouvement jaune échoue en quelques mois, faute d'un ancrage social, hormis quelques employés. Biétry fonde alors le Parti socialiste national, expérience qui reçoit le soutien des milieux catholiques conservateurs ainsi que de Gaston Japy, indéfectible soutien patronal. Mais l'échec est aussi rapide puisqu'en 1903, le PSN est dissous. En 1904, second lancement de la FNJF, avec son hebdomadaire, « Le Jaune ». C'est le véritable essor d'un mouvement qui promeut la participation aux bénéfices et l'actionnariat populaire, le tout sur fond d'antisémitisme virulent. Lors du premier congrès de 1904, la FNJF rassemble entre 30 et 300 000 membres selon les sources. L'idée de socialisme, même national, est abandonnée au profit d'un nationalisme très antisocialiste. La période 1904-1908 (quatrième partie) est la plus importante du point de vue de l'activité syndicale et politique de Biétry. On retiendra, pour l'anecdote, que lors du congrès de 1906, la FJNF reçoit l'adhésion de Paul Leroy-Beaulieu, économiste renommé présenté comme un des pères du courant libéral français. En mai 1906, Biétry est élu député à Brest. Mais s'il est très présent à la Chambre, il s'oppose violemment à Jaurès à l'occasion de son premier discours et délaisse totalement sa circonscription. Biétry s'affirme comme le théoricien du mouvement jaune. Des très longs développements sur la prose de Biétry sont rapportés. Les juifs, les socialistes, les rouges et le syndicalisme incarné par la CGT sont virulemment critiqués. La révolution française est également l'objet de vindictes qui recoupent celles du courant contre-révolutionnaire, La Tour du Pin ou De Maistre. La franc-maçonnerie (main de l'étranger), le Parlement, l'Etat, les fonctionnaires sont attaqués sans discontinuer dans de très nombreuses brochures, ainsi que dans des livres, notamment Le socialisme et les Jaunes, Les Jaunes de France et la question ouvrière ). Biétry prône l'alliance capital/travail et l'accession à la propriété pour les prolétaires, condition d'appartenance à la communauté nationale. Sur le fond, la pensée de Biétry est libérale et corporatiste (voir par exemple sa conception de la Chambre des capacités, associant les travailleurs et les patrons à la gestion de l'économie de marché). De part ses soutiens, Biétry se situe politiquement à l'extrême droite, entre les royalistes, les bonapartistes et les conservateurs. Pour autant, l'assisse populaire des Jaunes est très limitée. Ajoutons que les jaunes sont opposés à Maurras et à l'Action Française, qui considèrent que ce type de syndicalisme est trop marqué par le soutien patronal. Au congrès de 1907, les jaunes apparaissent très isolés. Le caractère de Biétry, un extrémiste suscitant les bagarres, indispose même les milieux patronaux. Quant à sa vie privée, elle n'est pas à l'abri du scandale. En 1908, il crée un parti « propriétiste », aile politique du mouvement jaune. Il confirme son évolution sur le terrain de l'antisémitisme antisocialiste, obsédé par la décadence. Son dernier ouvrage en 1912, Le trépied , peut servir de bilan, désabusé, du mouvement des jaunes : « il considère que les ouvriers manuels sont les véritables privilégiés de la société car ils reçoivent beaucoup au vu de leur investissement de base et préconise même la disparition du syndicalisme », p. 472. En juin 1912, il commence une nouvelle vie en immigrant en Indochine pour y devenir un colon tyrannique. Le mouvement jaune disparaît avec lui. Ses plantations font l'objet d'incendies tant il méprise et exploite son personnel. Ce personnage meurt en 1918. On apprend beaucoup à la lecture de cette thèse très informée et narrative. Cependant, l'auteur apparaît un peu prisonnier de ses sources et le récit est parfois un peu répétitive. La multiplication des rapports de police permet en effet de suivre l'évolution de Biétry « en temps réel ». Par ailleurs, l'affirmation de l'auteur selon laquelle la biographie du chef permet d'éclairer l'histoire sociale du mouvement jaune n'est pas du tout démontrée. Bien au contraire, à l'issue de cette lecture, on se demande si la démarche inverse, partir du mouvement pour aborder la vie du dirigeant, n'aurait pas été plus heuristique. Cette remarque est d'autant plus justifiée que dans sa conclusion, l'auteur en vient à souhaiter la réhabilitation (posthume) de Biétry. Bien sûr, le caractère antisémite lui apparaît inacceptable, mais sa volonté d'association capital/travail, sous la forme d'insistance sur le dialogue social, d'intéressement et participation lui semblent des idées modernes. Ce n'est certes pas l'aspect le plus convaincant de la thèse, auquel il ajoute des remarques confuses sur « l'absence du pôle social-démocrate » qui « rendait impossible l'existence d'une force prônant un rapport nouveau dans l'organisation de la société », p. 499. Comme si les jaunes - moins l'antisémitisme - auraient pu constituer ce pôle. Autant Maillard est à l'aise quand il est proche de ses sources, autant il apparaît discutable et hâtif dans sa conclusion. G.U.
Martin Jean-Philippe, Histoire de la nouvelle gauche paysanne. Des contestations des années 1960 à la Confédération paysanne, Paris, La Découverte, 2005 mai 2006* Enfin, voilà la synthèse nécessaire sur l’histoire de la dynamique ayant conduit à la création de la Confédération paysanne. Cette dernière est probablement moins connue que son médiatique porte-parole José Bové, mais elle n’en demeure pas moins au centre de ce livre passionnant. A sa manière, J.-P. Martin fournit une pièce essentielle à la connaissance des évolutions du monde agricole, du syndicalisme et du monde catholique (1).La thèse qui est au cœur de l’ouvrage est qu’à côté du syndicalisme laïque et progressiste agricole qui s’est développé à partir de l’entre deux guerres (incarné jusqu’à ce jour par le MODEF), s’est mise en place une autre conception, issue des transformations des campagnes et de la religion. Le courant moderniste qui accompagne la modernisation agricole, soutenu par la JAC, se scinde au cours des années 60 entre ceux qui vont accompagner jusqu’au bout cette dynamique et ceux qui en refusent les conséquences sociales pour identifier le sort des paysans à celui du monde du travail. Cette évolution est soutenue par des changements dans le syndicalisme ouvrier, en particulier la création de la CFDT à la même période. Mai 68 servira en quelque sorte de révélateur à ces évolutions de longue haleine. G.U. (1) Voir aussi Pelletier Denis, La crise catholique. Religion, société, politique en France (1965-1978), Paris, Payot, 2005
Paule MASSON (coord.), Syndicalistes ! De la CFDT à la CGT , Paris, Syllepse, 2008, 172 p., 15 €. janvier 2009* Préfacé par Bernard Thibault , le secrétaire général de la CGT , ce livre retrace le parcours d'une série de militants passés de la CFDT à la CGT , conséquence du recentrage cédétiste engagée au début des années 80. Le livre est construit autour de sept anciens re sp onsables de la CFDT. Pas une femme parmi eux, à l'image de ce qu'est le syndicalisme aujourd'hui. Chacun se voit consacrer un entretien sur ses analyses, précédé par un portrait. Disons le tout de suite, Syndicalistes ! est un livre important pour la compréhension du syndicalisme, de ses limites, mais aussi de ses enjeux. Très agréablement écrit, il devrait permettre de familiariser un public non conquis d'avance de l'intérêt qu'il y a à poursuivre la réflexion sur la place du syndicalisme. Provenant de régions diverses, de branches comme la banque, le commerce et surtout de la FGTE (Fédération générale des tran sp orts et de l'équipement), les militants concernés ont tous de très anciens engagements dans la CFDT , qu'ils ont rejoints dans la période post-68. On découvre pour plusieurs d'entre eux un rapport étroit avec l'engagement politique, LCR, PSU, puis au PS ou dans les mouvements sociaux de la période. C'est ainsi que la place des comités de soldats, engagement radical mais plutôt rare parmi les membres de leur génération, unit une bonne partie d'entre eux. Hormis l'un d'eux, ils ont tous participé à la construction, puis à l'animation du regroupement Tous ensemble , fédérant l'opposition interne à la CFDT. Il s'agit donc du témoignage et de l'expérience de cadres syndicaux expérimentés. Si l'on peut s'étonner de quelques absences, ainsi de Claude Debons, le récit et les analyses proposés sont passionnants. Aussi bien le modus operandi du passage, lent et souvent douloureux, de la CFDT à la CGT , que l'analyse des positionnements passés de la CFDT , ou encore les défis qui attendent le mouvement syndical sont abordés avec franchise, sans langue de bois, ni retenue. Certains a sp ects méconnus de cette transsubstantiation sont ainsi abordés. Le passage d'une organisation à l'autre apparaît de fait moins comme une « success story » que comme un miracle. Ainsi, en ce qui concerne le syndicat CFDT de la Banque de France, pour donner un seul exemple, des 550 syndiqués de départ, 400 quittent la CFDT , 200 rejoignent la CGT tandis que 200 s'évanouissent dans la nature. En revanche, la tribune libre de Bruno Julliard, qui conclut le volume, arrive un peu comme un cheveu sur la soupe. On ne comprend pas vraiment ce qu'une prise de position de l'ex-président de l'UNEF vient faire là. GU
Robi MORDER, dir., Naissance d'un syndicalisme étudiant. 1946, la Charte de Grenoble, Paris, Syllepse, 2006, 330 pages, 28 euros. Mars 2007* La Charte de Grenoble, qui refonde en 1946 l'UNEF est-elle au syndicalisme étudiant ce qu'est la Charte d'Amiens au syndicalisme français ? Elle est enfin objet d'histoire, plus que de commémorations fétichistes. Sous la direction de Robi Morder, l'ouvrage rassemble les contributions du colloque de 1995 organisé par le Germe. Il s'enrichit d'articles postérieurs et de nombreux documents. La guerre d'Algérie, puis l'évolution du milieu et des revendications étudiantes sont alors successivement évoquées. L'ouvrage constitue ainsi une bonne introduction aux objectifs du Germe et de Ressy visant à faire du syndicalisme étudiant un objet d'histoire. Pour Robi Morder, la Charte voit la naissance, plus que la refondation, du syndicalisme étudiant. C'est un ‘‘coup'' initié par des équipes maquées par la Résistance, la Libération. Une ‘‘conscience syndicale'' va, dans un mouvement allant du sommet vers la base, syndicaliser l'UNEF, créer un cadre durable de référence, une identité collective étudiante. Didier Fischer (auteur d'une Histoire des étudiants, Flammarion, 2000), Alain Monchablon (auteur d'une Histoire de l'UNEF, PUF, 1983), entre autres, précisent l'analyse. Jean-Yves Sabot (Charte de Grenoble et syndicalisme) démontre que la Charte, présentée à l'initiative de l'AGE de Lyon forme le pivot de l'opposition naissante –appelée à devenir structurelle- entre syndicalistes et apolitiques. Ce premier temps de l'ouvrage ouvre ensuite sur l'attitude de l'UNEF par rapport à la Guerre d'Algérie. Ici, l'article de Jean-Yves Sabot – auteur d'une thèse de doctorat sur le sujet - consacré à l'AGE de Grenoble, va dans le sens de ses conclusions antérieures montrant comment la guerre fut un accélérateur dans le ralliement de la population étudiante aux thèses des syndicalistes. La lutte contre la guerre forme également une élite appelée à réussir -plutôt à gauche - dans les années qui suivent dans des carrières d'élus. C'est aussi pour l'UNEF la fin d'une génération, et en province la fin d'un cycle où le pouvoir des AGE, dépossédées de la gestion des restaurants universitaires, décroît. Les témoignages nombreux, dont ceux de Dominique Wallon, Pierre-Louis Marger, Robert Chapuis, enrichissent cette contribution, multipliant les points de vue, revenant notamment sur les questions de l'insoumission, comme de la place des étudiants chrétiens, prélude aux thématiques de la 2 e gauche. La fin de l'ouvrage, consacrée à l'évolution du mouvement étudiant convainc moins. L'écriture se resserre sur le microcosme étudiant, l'historien est aussi acteur des luttes contées ; sa plume hésite entre la chronique (Jean-Paul Molinari) et le post-scriptum écrit aux feux du CPE (Morder). L'UNEF fut partie prenante de ce combat ; la solidarité de l'ensemble du mouvement syndical est à peine évoquée au titre sans doute d'une équation CIP / CPE. Le prisme étudiant explique sans doute ce travers qui tient en hors champ une autre généalogie du CPE, celle du mouvement social (1995, 2003), difficilement soluble dans un milieu étudiant peu syndicalisé… Un ouvrage composite donc, qui vaut surtout par la foi qui anime Robi Morder dans la constitution du syndicalisme étudiant en objet d'histoire, avec ses sources, es interrogations sur le témoignage militant. Un ouvrage qui vaut donc comme instrument bibliographique et introduction à un objet qui appelle de nouveaux travaux, des synthèses renouvelées. Vincent Chambarlhac
René MOURIAUX, Quarante ans d’histoire de la CFDT (1964-2004), IHS-CGT, 2004, 52 pages, 6 € Evidemment, le lecteur ne peut qu’être intéressé (voire intrigué) à la vue de cette brochure réalisée par l’Institut d’histoire sociale de la CGT sur sa grande rivale cédétiste. Intérêt redoublé par la personnalité de l’auteur, un des meilleurs spécialistes de la syndicalogie française. Avec ce texte, ce n’est pas l’institution syndicale qui s’exprime pour offrir une vision convenue d’une autre institution syndicale. D’ailleurs, dès l’introduction, le ton est donné. Ancien séminariste chez les jésuites, Mouriaux déconcerte le lecteur par une évocation extrêmement subtile des variations de la position de l’Eglise à l’égard de la société moderne, résumée sous l’appellation de doctrine sociale. On est assez loin des canons d’une histoire ouvrière. C’est seulement après ce brillant excursus que commence vraiment l’histoire du courant syndical chrétien. G.U.
Jean-François NATON, A la reconquête du travail , Montpellier, Indigènes éditions, 2008, 117 p., 11,50 €. Décembre 2009* Mots clés : CGT, syndicalisme, travail, conditions de travail. Dans une période où se multiplient les travaux sur les conditions de travail (Guiol P., Munoz J., Management des entreprises et santé des salariés , Rennes, PUR, 2009, Thébaud-Mony Annie, Travailler peut nuire gravement à votre santé, Paris, La découverte, 2007 ; Gollac M., Volkoff S., Les conditions de travail , Paris, La découverte, 2007) ou les numéros spéciaux de revues (notamment Mouvements , La santé à l'épreuve du travail, n° 87, av.-juin 2009 ; Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine , Les maladies professionnelles : genèse d'une question sociale, n° 56-1, 2009), il est rassurant de constater que le syndicalisme s'exprime également sur le sujet. J.-F. Naton est responsable du secteur Travail/santé à la CGT. Il siège à ce titre, comme expert, dans différentes instituions s'occupant de la santé au travail (CNAM, Conseil supérieur des risques professionnels notamment). Il est également diplôme en ergonomie de l'Université d'Aix en Provence. Toutes ses qualités, plus sa qualité de salarié, « son vécu » comme il l'écrit, p. 8, lui donnent toute légitimité pour intervenir sur cette question. C'est donc un témoignage d'un acteur engagé, en même temps qu'un expert, qu'il livre dans cet ouvrage, dénonçant la cruauté du monde du travail. L'intérêt premier réside précisément dans cette parole, celle des salariés, confrontés à la course à l'efficacité économique. Se basant sur des récits de première main ou sur des documents syndicaux (ainsi le terrible bilan dressé par la CGT Peugeot de Mulhouse), il rappelle quelques vérités méconnues des conséquences sur la santé de l'aggravation des conditions de travail, largement détaillées par ailleurs (lire notamment l'excellente synthèse de Gollac/Volkoff récemment rééditée, citée plus haut). Il montre bien que derrière les statistiques positives montrant un accroissement permanent de l'augmentation de l'espérance de vie se cache en fait un accroissement des inégalités selon le statut social et la catégorie socio-professionnelle. C'est ainsi qu'il dresse le constat que si les catégories de l'encadrement voient leur espérance figurer parmi les plus élevées du monde, « l'espérance de vie des personnes les plus défavorisées se rapproche en France de celle de certains pays du tiers-monde », p. 53. Derrière les chiffres de la violence au travail, nombreux et pour partie assez méconnus, il dénonce le contrôle assez étroit du patronat et de ses représentants dans les institutions de la santé au travail, manière pour ce dernier de se dédouaner sur la collectivité du coût des accident du travail (aspect pointé en son temps par P. Askenazay, Les désordres du travail. Enquête sur le nouveau productivisme, Paris, Seuil, 2004). Pour sortir des impasses dans lequel le travail est plongé, pour place au premier rang la question de la prévention des risques professionnels, J.-F Naton en appelle à dépasser le « Yalta syndicat/patronat », p. 99, comparé au rôle des Judenrät e dans la destruction des juifs, pour une nouvelle démocratie dans l'entreprise. Si cette conclusion manque un tantinet de mordant, quel honnête homme ne souscrirait à l'épanouissement « d'un nouvel âge de la démocratie », cet opuscule participe de la nécessaire prise de conscience des méfaits en termes de santé du capitalisme contemporain, bien loin des discours convenus en la matière. G.U.
Janine OLMI, Oser la parité syndicale. La CGT à l'épreuve des collectifs féminins : 1945-1985 , Paris, Harmattan, 2007, 287 p. décembre 2007* Bien que le titre retenu soit un peu anachronique, issu d'une thèse de science politique, cet ouvrage vient manifestement combler un vide dans la connaissance de l'articulation entre le syndicalisme et la question féminine. On disposait déjà d'une approche de ces questions avec le livre de souvenirs de Madeleine Colin, une des principales actrices de cette histoire récemment édité par Syllepse (Colin Madeleine, Traces d'une vie dans le mouvement du siècle , Paris, 2007. Lire le compte rendu sur ce site). Mais le témoignage de M. Colin, ne saurait suffire à épuiser cette histoire. L'ouvrage de J. Olmi permet d'élargir le propos, à la fois dans le temps (sur la période d'avant l'accession aux responsabilités pour M. Colin) ainsi que dans l'espace, puisqu'elle propose une approche par l'analyse des pratiques mises en œuvre au niveau d'une UD, celle de Meurthe et Moselle. Le propos se développe en trois temps, respectant la chronologie. Chaque période est découpée en trois chapitres. La première période, La ferveur des pionnières , concerne les lendemains immédiats de la Libération qu'aux années 70. C'est dans ce premier moment que s'élabore la politique de la CGT à l'égard des femmes, dans le prolongement des débats de la CGTU d'avant guerre. Il est décidé finalement de publier un organe spécifique, Antoinette , ne rompant guère avec l'image traditionnelle de la femme. L'auteure se montre très critique non seulement à l'égard de cette politique, mais plus globalement sur l'alignement soviéto-communiste de la centrale syndicale. Les différentes conférences nationales organisées par la CGT sont ensuite analysées au prisme des activités au niveau de l'UD retenue, avec pour titre, A l'épreuve du payas réel, histoire de montrer le décalage qui a pu exister entre les préoccupations de l'appareil national et leur compréhension et mise en œuvre au niveau local. La seconde partie couvre la période de 68 à l'arrivée de la gauche au pouvoir en 81. Le moins qu'on puisse dire, analyse l'auteur est que la CGT met du temps à comprendre le souffle de 68 et les profondes modifications que le développement du féminisme (et des luttes qui lui sont associées, notamment pour l'avortement). S'ensuit un hiatus croissant entre l'équipe d'animation d' Antoinette et la direction confédérale. Replaçant la loupe au niveau d'observation des pratiques locales, l'auteur offre des pages très intéressantes sur la manière dont ces considérations sont difficilement prises en compte eu niveau de l'UD et de sa presse (très solide analyse de la presse départementale de la CGT et du maintien des attitudes paternalistes traditionnelles des femmes comme main-d'œuvre d'appoint). La dernière partie couvre une période beaucoup plus réduite, les premières années de la gauche au pouvoir. Ces 4 années voient la crise entre les animatrices d'Antoinette (dont on découvre qu'elle est le refuge d'un secteur des catholiques de gauche au sein de la CGT) et une direction confédérale recentrée sur l'appareil communiste se déployer, tandis que les collectifs locaux féminins s'épuisent et que la crise économique prend toute son ampleur. Le résultat sera l'abandon d' Antoinette et la fin des ambitions cégétistes en matière de conquête de cette fraction croissante du salariat. A sa manière, cette recherche peut se lire comme une contribution vigoureuse à la question de la crise du syndicalisme dans ce pays. Le fait que son auteure soit militante cégétiste non alignée sur la politique syndicale et manifestant une distance critique lui confère un intérêt certain. G.U Stéphane PAQUELIN, Roger Dessagne . Vivre et lutter au pays des gueules noires , Beaune, La Toison d'or, 2005. février 2007* Préfacée par Jean Kaspar, ancien secrétaire général de la CFDT, voici une biographie qui devrait retenir l'attention des passionnés d'histoire sociale. Ecrite par un historien, collaborateur de notre revue, à l'initiative de Roger Dessagne, ainsi qu'on l'apprend dans les dernières lignes de l'ouvrage, la vie de ce dernier est restituée dans toute la richesse de ses multiples engagements. On laissera de côté les multiples coquilles ou fautes d'orthographe (Bourdieux pour Bourdieu, pour ne citer que ce seul exemple), pour nous intéresser à la méthode que Paquelin choisit pour décrire l'itinéraire de Dessagne. En effet, l'angle retenu par lui s'inspire clairement d'une approche structurelle de la singularité individuelle. Il ne s'agit pas de dresser un portrait hagiographique d'un militant mineur CFTC puis CFDT de Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), sorte de parcours d'un héros prolétarien se déployant suivant le fil d'une volonté exemplaire, marqué par les étapes d'un engagement multipositionné (syndicalisme, politique (PS), associatif). Chacune des trois parties qui composent le récit (l'enfance, la vie professionnelle, l'engagement post-travail) est à chaque fois l'occasion de rappeler les conditions socio-économico-cuturelles dans lesquelles se déploie l'action du militant. Ainsi, l'enfance est l'occasion de décrire le milieu d'une certaine extrême droite catholique (les Croix de Feu) dont le père était membre, mais aussi le rôle de la guerre de 14-18 sur les destins individuels, et en particulier le fort désenclavement géographique qu'elle a entraîné pour les milieux populaires. C'est dans ce cadre que l'individu est présenté, au risque parfois d'ailleurs de ne pas mettre suffisamment en valeur la richesse de sa propre parole. Ainsi, très peu d'extraits d'entretiens sont proposés à la lecture, alors qu'une partie importante de la documentation disponible, ainsi qu'il est rappelé dans les notes de bas de pages, provient d'entretiens avec le militant. L'engagement du jeune mineur à la JOC, puis beaucoup plus tard au PS, permet ainsi de revenir sur l'histoire de ces organisations, ce qui demande de la part de l'historien une grande maîtrise. Biographie très riche, dont l'un des intérêts est de présenter un personnage qui a permis à la CFDT de reconstruire une organisation au sein de l'univers minier après la scission de 1964. En effet, la fédération des mines CFTC, sur laquelle des informations méconnues, voire inédites, sont apportées, fit le choix majoritaire de rester à la confédération chrétienne lors du congrès de l'évolution vers la CFDT. L'ouvrage apporte également de multiples informations sur le prolongement de l'engagement du syndicaliste arrivé à la retraite en 1981. Le lecteur constatera que cette dernière est très loin de constituer une « mort sociale » pour un personnage qui a passé sa vie à conjuguer travail (il ne fut jamais permanent syndical) et responsabilités diverses et variées. Au final, c'est le portrait d'un de ces « sans-grade » qui constituent la chair et le sang du mouvement ouvrier de ce pays, avec ses qualités, mais aussi ses défauts (la quête des médailles par exemple), que l'on suit tout au long de ce livre. Il s'agit là d'une contribution de grand intérêt, à travers un individu, sur le milieu social des mineurs de Saône-et-Loire, ainsi que sur la transformation et la laïcisation progressives du monde catholique. G.U.
Michel PIGENET, Patrick PASTURE et Jean-Louis ROBERT, dir., L'apogée des syndicalismes en Europe occidentale, 1960-1985, Paris : Publications de la Sorbonne, 2005, 282 p. mai 2006* Malgré des apparences modestes, cet ouvrage dirigé par trois spécialistes de l’histoire du syndicalisme à savoir M. Pigenet, P. Pasture et J.-L. Robert, affiche un programme impressionnant. Trois disciplines représentées : la sociologie, les sciences politiques et l’histoire, une quarantaine de chercheurs mis à contribution, dix ans de collaboration, le tout synthétisé dans huit chapitres, chacun étant écrit à plusieurs mains. David Hamelin
Morgan POGGIOLI, La CGT du Front populaire à l'Etat français (1934-1940). De la réunification à la scission, de la scission à la dissolution , Thèse d'histoire contemporaine, Université de Bourgogne, sous la direction de S. Wolikow, 2005, deux volumes. Volume I, 611 p. Volume II, Bibliographie et annexes, 348 p. juin 2007* L'obstacle le plus important pour cette recherche résidait dans sa capacité à apporter des éléments nouveaux à propos d'un sujet sur lequel il existe déjà une documentation fournie. De ce point de vue, l'impétrant ne renouvelle pas le savoir et la compréhension de l'action de la CGT durant la période. Néanmoins, sur la base des archives disponibles, il fournit de nombreux enrichissements supplémentaires concernant des aspects peu explorés du fonctionnement de la centrale, de ses structures et de son projet. En fait, la base archivistique susceptible de vraiment renouveler la compréhension manque car les archives des fédérations, indispensables pour saisir l'action cégétiste durant le mouvement de grève de mai-juin 36, ne sont toujours pas ouvertes à la recherche. Classiquement le plan s'ordonne en trois temps, correspondant aux séquences chronologiques. La première partie couvre l'élan unitaire, du 6 février 34 au congrès de Toulouse, qui voit s'accomplir la réunification des deux branches, CGT et CGTU. La seconde partie court des grèves de mai-juin à l'automne 36. Le dernier temps s'étale de la rentrée à la CGT dans la guerre. Sans revenir sur l'action de la centrale durant cette période, longuement détaillée au fil des pages, on voudrait se concentrer sur l'apport de cette thèse, basé sur des archives originales, qui porte essentiellement sur quatre points : le planisme cégétiste, Syndicats , le syndicalisme à bases multiples et enfin l'action internationale de la CGT. La majorité confédérale se reconnaît dans la notion de Plan. Alors qu'au sein de la SFIO les tenants de cette conception sont exclus pour déviation droitière, la CGT va adopter le plan comme axe stratégique, plan qui sera repris dans une large mesure par les unitaires lorsqu'ils dirigeront la confédération après la guerre. Poggioli consacre de longs développements à cette question, aspects souvent méconnus d'un réformisme syndical affirmé. En lien avec cette option, l'émergence d'un syndicalisme de masse qui lui en fournit les moyens matériels, et l'évolution législative consécutive au mouvement gréviste, la CGT va s'engager dans le développement d'un syndicalisme à bases multiples. Cette dimension, inachevée au moment où la guerre se développe, demeurait jusqu'alors peu explorée. Des pages tout à fait intéressantes sont consacrées aux efforts pour créer de nouvelles institutions, comme le CCEO, pour la formation des militants, pour prendre en compte le développement du temps libre avec Tourisme et vacances, pour intégrer la dimension de la santé au travail au registre d'action syndicale avec l'Institut d'étude et de prévention des maladies professionnelles ou encore pour installer un système mutualiste ouvrier. Ces réalisations s'inscrivent dans la volonté de mettre en place une démocratie sociale, soutenue par le gouvernement Blum. On peut tout à fait légitimement lire cette tentative de la majorité confédérale, même si ce n'est pas l'interprétation de l'auteur plus circonspect en la matière, comme un effort conscient de s'appuyer sur une dynamique révolutionnaire pour promouvoir une aspiration au réformisme syndical, adossé à un gouvernement ami qu'il s'agit de soutenir. Après l'épisode gréviste de juin, la CGT va se diviser en trois courants : le centre autour de Jouhaux, les anciens unitaires, et un courant animé essentiellement par l'anticommunisme regroupé autour de son organe, Syndicats . Grâce à un précieux travail prosopographique, Poggioli offre des informations inédites sur l'implantation de cette sensibilité, dont la dynamique poussera un certain nombre de membres, Belin son dirigeant au premier chef, vers Vichy et la collaboration syndicale. Enfin, Poggioli apporte des informations inédites sur le rôle, sous l'impulsion des unitaires, que la CGT a joué en faveur d'une unification du mouvement syndical international. Jouhaux participera à plusieurs réunions et rencontres visant à intégrer l'Internationale syndicale rouge à la FSI. Efforts qui ne déboucheront pas, l'ISR se dissolvant sous l'impulsion de Staline, pressé de ne pas heurter les démocraties occidentales dans le cadre de la stratégie de Front populaire. Ces différents points n'épuisent pas la lecture de la thèse. Ainsi Poggioli offre des aperçus, qui auraient demandé plus d'ampleur, sur les divergences entre la majorité confédérale et les unitaires, tout en enrichissant notre connaissance de l'action de la principale centrale syndicale de la période. Il est d'ailleurs dommage qu'aucune attention ne soit consacrée à la CFTC, sauf en toute fin de période. L'hostilité de la CGT à l'égard du syndicalisme chrétien aurait mérité d'être documentée. Souhaitons que ce travail puisse accéder à un large public par une publication sous forme livresque. G.U.
Emile POUGET, 1906. Le congrès syndicaliste d’Amiens, Paris, CNT-RP, 2006. octobre 2006* Le centenaire de la Charte d’Amiens suscite un bel entrain éditorial. Après une biographie de Pouget et une anthologie de ses textes parus dans le Père peinard, voici la réédition d’un long article paru dans Le mouvement socialiste, la revue à l’articulation du syndicalisme révolutionnaire et des courants révolutionnaires du socialisme. Emile Pouget y rend compte de son propre bilan du congrès d’Amiens de la CGT. Cet article, selon le préfacier, serait la reprise du compte rendu en plusieurs livraisons, non signé, paru dans La voix du peuple, l’hebdomadaire de la CGT. Plus ramassé, plus polémique aussi (il s’agit d’une claire charge contre le socialisme incarné par le courant guesdiste), ce long article propose la vision du congrès et en particulier de la « motion » d’Amiens, qui deviendra la Charte d’Amiens, texte sans doute le plus célèbre de l’histoire du mouvement syndical français. Rappelons que la Charte contient deux idées forces, l’affirmation de la « double besogne » du syndicalisme, obtenir des améliorations de la condition ouvrière et, dans le même mouvement, préparer la révolution sociale et la fin du capitalisme. G.U.
Erwan SEZNEC, Syndicats, grands discours et petites combines , Paris, Hachette, 2006, 201 p. septembre 2007* Avec un tel titre et un tel auteur, journaliste à Marianne , on pouvait s'attendre au pire : une charge de plus sur le syndicalisme et sa coupure d'avec le peuple, le vrai, celui du travail. On n'y échappe d'ailleurs pas totalement, mais au final, ce livre mérite la lecture. On y retrouve le tropisme du journalisme qui se croit irrévérencieux en pointant du doigt des dysfonctionnements de la représentation syndicale et la proposition de scoops plus ou moins éventés. Le spécialiste du syndicalisme n'apprendra pas grand-chose de ce point de vue. On le sait, les syndicalistes ne sont pas des vierges effarouchées et parmi eux se cachent d'authentiques truands qui s'en mettent plein les poches. Il n'y a pas de raison en effet que les syndicalistes, comme tout groupe social, ne compte parmi ses membres des déviants, des combinards et des tires aux flancs. Une fois ce principe reconnu, le livre de Seznec se montre un peu plus intéressant qu'il n'y paraît. D'une part parce qu'il pose, même si les réponses sont très discutables, des questions sérieuses sur les moyens dont devrait disposer le syndicalisme pour remplir son rôle. Même si la thèse est plus assénée que réellement démontrée, le syndicalisme ne vit pas des cotisations de ses membres et donc est obligé de bricoler à la limite de la légalité pour vivre, le questionnement demeure. Réaliste, l'auteur en appelle à la recherche de solutions sérieuses sans quoi, brandissant le drapeau rouge, il en prophétise le développement de mouvements incontrôlés (l'ultime chapitre s'intitule, « Le bel avenir de l'action directe », tout un programme). Guère subtil il voit d'ailleurs poindre ces explosions incontrôlées dans la mouvance de l'altermondialisme !!! Le passage vaut la peine d'être cité : « Le passage à la violence demande un cadre théorique et conceptuel séduisant ? La mouvance altermondialiste forge doucement mais sûrement une vision du monde solidement charpentée, où le libéralisme, en dernier ressort, n'appelle qu'une seule réponse, les bombes », p. 201. Heureusement, l'intelligence du diagnostic se révèle parfois supérieur à ces analyses. Ainsi en va-t-il par exemple de l'analyse qui est faite, même si elle demeure superficielle, de l'évolution de la CFDT. Le chapitre qui est consacré à cette organisation est plutôt convaincant, s'interrogeant in fine sur l'intérêt d'un réformisme dans l'incapacité de susciter des réformes. Bref, s'il ne constitue pas le livre de référence obligé, cet opuscule vaut plus que le titre dont il est affublé. G.U.
Stéphane SIROT, Les syndicats sont ils conservateurs ? , Paris, Larousse, 2008, 126 p., 11 €. janvier 2009* Auteur d'un ouvrage de bonne facture sur l'histoire des grèves (1), Stéphane Sirot était a priori qualifié pour traiter le sujet. Il s'y emploie avec pédagogie et brièveté (étant données les contraintes de la collection). Si la réponse ne fait aucun doute – elle est bien entendue négative – , le lecteur découvrira par ce biais quelques-unes des informations essentielles sur le syndicalisme d'aujourd'hui. Sociologie, implantation, financement, influence, poids électoral, place et rôle de la conflictualité, perception par les sondages, sont autant de thèmes traités au fil de cursifs chapitres. La presse est régulièrement sollicitée, ce qui donne une prime certaine à l'actualité et à la réactivité. Cependant, au delà de l'aspect informatif et synthétique proposé par l'auteur, se déploie une thèse, esquissée dans l'ouvrage cité sur la grève, qui mériterait évidemment une plus large discussion. Un signe de l'orientation avancée par S. Sirot est donné d'emblée. Son ouvrage s'ouvre en effet par une citation de François Chérèque, le dirigeant de la CFDT . Il se conclut également par une phrase du même Chérèque. C'est dans le dernier chapitre, « La démocratie sociale à la française », que Sirot avance sa conception du rôle et de la fonction du syndicalisme, qui, oh surprise, ressemble comme deux gouttes d'eau aux thèses cédétistes, à savoir le dialogue social qui doit primer sur l'intervention de l'Etat : « Plus elles [les réformes] sont discutées, aménagées entre les partenaires sociaux en dehors de procédures d'urgence, plus elles [les réformes] sont susceptibles d'être digérées par le monde du travail », p. 109. Le problème est que Sirot ne s'interroge pas sur le contenu des « réformes ». La question n'est sans doute pas tant de savoir si c'est la loi ou le contrat qui doit prévaloir que d'insister sur le contenu desdites « réformes ». Que « la démocratie politique étouffe la démocratie sociale » (p.105) importe moins que l'orientation prise par la politique, en faveur du travail ou en faveur du capital. C'est donc bien la substance (augmentation des salaires ou baisse des « charges sociales ») qui importe et pas la méthode (la loi ou le contrat). GU (1) La grève en France. Une histoire sociale , Paris, Odile Jacob, 2002.
Danielle TARTAKOWSKI (dir), Syndicats et associations. Concurrences ou complémentarités, Rennes, PUR, 2006. Mars 2007* Les anniversaires constituent de manière ancienne un des moteurs de la recherche historique. Ils accélèrent des projets, donnent l'occasion de rencontres pour une plus grande visibilité pour des chercheurs, créent une demande éditoriale (1). Le centenaire de la loi de 1901 n'a pas fait exception et diverses initiatives ont vu le jour. L'ouvrage dont il est question ici se constitue des actes du colloque de 2004. La portée commémorative existe. Il se tenait pour combler un manque constaté à l'occasion d'une autre rencontre, (novembre 2000) qui portait sur « les associations dans le champ politique ». Ainsi, en deux colloques distants de quatre années, trois des principaux champs dans lesquels l'action et l'engagement militant se déploient ont été envisagés dans leurs résonances et liens mutuels. Seul le second opus nous intéresse ici. En près de 500 pages s'offre au lecteur la somme des communications proposées pour cette rencontre. Une introduction synthétique précède chacune des parties de l'ouvrage. La quatrième de couverture déclenche une réelle appétence en raison des ambitions affichées : la pluridisciplinarité, la volonté d'une approche sur le temps le plus long possible, la diversité, la complexité et l'évolution des liens entre les deux champs de militantisme envisagés font partie des ambitions du projet. La structure même du colloque, in fine de l'ouvrage, satisfait en partie ces curiosités. Les quelques trente huit communications sont en mesure, bien souvent par le biais monographique, d'approcher de manière très fouillée et très large, les liens existant entre le fait syndical et le champ associatif ou, parfois, d'expliquer l'absence de relations. D'autre part la plus grande acception diachronique est envisagée. En effet si certaines communications portent sur des associations actives à la fin du dix-neuvième siècle et durant les deux premières décennies du siècle dernier, notamment les amicales d'instituteurs confrontées à l'émergence d'un syndicalisme enseignant (2), d'autres chercheurs se penchent sur des structures dont la naissance a été beaucoup plus récente, les années 1980 et 1990, dans un contexte de mutations économiques et idéologiques (3). Pour en rester dans l'inscription dans cette dimension diachronique, il faut également signaler l'effort conséquent d'historicisation de l'objet : le lien entre la forme des structures étudiées et les rapports qui les lient ou les opposent, les contextes ont été pris en compte, y compris chez de nombreux intervenants, pourtant non historiens. Les relations entre les participants des deux champs ont par ailleurs été envisagées selon différentes échelles géographiques. Si celle de l'Etat-nation a servit le plus fréquemment de cadre, l'infra et le supranational n'ont pas été négligés, permettant des développements et une approche comparatiste au lecteur. Si celui-ci fait l'effort d'une mise en miroir des diverses monographies... Dans ces temps et ces territoires habités par les structures étudiées, l'effort pour une auscultation des différents modes de positionnement des syndicats et des associations les uns par rapport aux autres fut intensément mené. Il suffit pour le constater de reprendre l'organisation générale de l'ouvrage. Celle-ci montre bien que les rapports pouvaient ne pas être, - ou bien exister et dans ce dernier cas prendre des tonalités assez variables, de l'adversité à l'alliance objective en passant par une forme de symbiose hiérarchisée dans certains cas. Il faut ici relever la réapparition d'une idée héritée des sciences naturelles, l'écosystème. Elle émerge de manière empirique, non planifiée lors de la définition de la problématique générale. Cette notion devient donc opératoire lorsqu'il s'agit de comprendre les mécanismes du militantisme et les faisceaux de contingences dans lesquels il peut s'inscrire. Ainsi, le refus a priori de la considérer doit être abandonné devant la ténacité des faits. La contribution de l'ouvrage à notre connaissance de ces champs d'engagement et des liens existant entre les deux est donc indéniable. Il convient d'y ajouter le fait qu'en fonction des intérêts propres du lecteur, les monographies seront d'un apport variable selon la période, le lieu, les formes approchées par ailleurs. Toutefois, il nous semble que ce colloque n'ait pas clos le sujet. Il a simplement abordé ce continent, et les éléments avancés ici peuvent être complétés ou renforcés. Un colloque est par définition limité, cherchant l'exemplarité plus que l'exhaustivité. Aujourd'hui près de la moitié de la population française apparaît comme s'acquittant au minimum d'une cotisation à une association, sans que cela ne puisse toujours être considéré comme une forme d'engagement. En revanche, la question mérite tout de même d'être posée. Au départ, posons le cas suivant : un individu tient la trésorerie d'un club de rugby dans une petite ville de province, ce qui a priori n'a rien de très stimulant pour un chercheur traquant les diverses formes d'engagement. En revanche si l'on sait de ce militant qu'au même moment de sa vie, il est également secrétaire de l'UL CGT du cru et membre du comité de section du Parti communiste français ainsi que membre du conseil municipal de la ville comme adjoint au maire, élu sur une liste d'union de la gauche, on conçoit alors qu'il n'est pas complètement absurde d'envisager l'action associative comme élément d'une démarche militante globale et surtout comme élément venant renforcer les deux premières formes d'action civique. De cette remarque en forme d'exemple incarné, nous envisageons trois directions supplémentaires à celles auscultées dans le livre. La première pourrait consister en une ouverture des recherches à des formes associatives négligées dans l'ouvrage parce qu'elles ne véhiculent apparemment pas de valeur militante (sociétés de chasse, club sportif, etc.) mais qui, mises en perspectives avec d'autres structures civiques fréquentées, peuvent se révéler éclairantes. La seconde est une approche plus systématique par les territoires, en particulier par le local, mais également par les parcours singuliers, afin de cerner davantage de milieux tels que celui explicité précédemment. Enfin, si nous avons compris que ce colloque venait en second temps d'une première manifestation consacré aux relations entre champ politique et associations, il n'en reste pas moins que le politique apparaît néanmoins comme le grand absent des différents propos, en particulier lorsqu'il s'agit d'un élément aussi important que le Parti communiste français. Un effort de mise en lumière sur mode non plus binaire (syndicat/association ou Parti/association) mais ternaire (Syndicat/parti/association) serait sans doute plus heuristique. Stéphane Paquelin. (1) Notons que cela ne fonctionne pas toujours : si le centenaire du cinéma en 1895 a donné lieu à une certaine effervescence, il n'en fut pas de même pour celui de la CGT sauf dans des milieux assez restreints. (2) L.Le Bars, « amicales et syndicats dans l'enseignement primaire (1901-1919) », pp. 37-47. (3) J.Capdevielle s'est notamment intéressé au mouvement ATTAC dans une communication intitulée : « le syndicalisme français et l'association ATTAC : une alliance problématique », pp. 429-438.
André TOLLET, Ma traversée du siècle. Mémoires d'un syndicaliste révolutionnaire, Paris, VO éd., 2003. Que l'on ne se méprenne pas sur le contenu de l'ouvrage, induit par un titre qui pourrait prêter à confusion. De syndicaliste révolutionnaire, Tollet n'en a ni l'identité, ni la couleur, ni l'idéologie. Par " syndicaliste révolutionnaire ", il faut entendre ici stalinien de bonne facture. Tollet a passé sa vie comme fonctionnaire syndical, de la CGTU de l'entre-deux guerres à la CGT, jusqu'à sa disparition. Ceci étant précisé, le livre est tout à fait intéressant. S'il n'est pas une figure particulièrement connue, Tollet n'en a pas moins exercé des responsabilités syndicales (et politiques) de premier plan. De ce point de vue, ses mémoires constituent une plongée dans l'univers des cadres du " mouvement communiste ". Parmi ses faits de gloire, André Tollet fut un des négociateurs des accords du Perreux, qui scellèrent la réunification du mouvement syndical sous l'Occupation. Il fut aussi le président du Comité Parisien de Libération, instance qui déclencha la grève générale insurrectionnelle de Paris. Si ses remarques sur le stalinisme sont assez acerbes, il n'en oublie pas moins de préciser qu'il a tout avalisé et justifié : les procès staliniens, le pacte germano-soviétique, le nationalisme outrancier de la Résistance, la politique de reconstruction de la France, le contrôle du mouvement syndical, etc. Dans les années d'après-guerre, il fut aussi un représentant de la CGT à la Fédération Syndicale Mondiale, l'Internationale syndicale alignée sur Moscou. Ses remarques sur cette dernière sont assez " craquantes " quand on sait que les soviétiques y envoyaient les représentants qu'ils voulaient punir par ce biais !! S'il fut un homme de courage indéniable (il s'est échappé des griffes de la police française et a vécu la guerre dans la clandestinité), son parcours n'en demeure pas moins celui d'un militant aligné sur des intérêts qui étaient différents de ceux qu'il prétendait représenter. Cette traversée du siècle doit donc se lire comme la somme des fourvoiements, héroïques parfois, qu'un syndicalisme rénové doit affronter. Georges Ubbiali.
Un printemps sur l'estuaire. Saint-Nazaire. La CFDT au cœur des luttes. 1945-1975 , Nantes, Ed. CHT, 2005. Mars 2007* Edité par le Centre d'histoire du travail, le centre de documentation de référence sur le mouvement social dans l'Ouest de la France, ce livre mérite un accueil enthousiaste. En effet, il s'agit d'un livre dont la conception est singulière et le résultat de très bon niveau. Le point de départ réside dans la volonté d'un groupe d'anciens militants de la CFTC-CFDT d'écrire leur histoire, celle de l'organisation qu'ils ont construite dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le produit fini est une histoire digne d'un travail d'historien, même si on peut s'interroger ici ou là (en particulier à propos des tensions internes) sur le parti pris des auteurs. Au-delà de cette réserve, le lecteur dispose d'une solide histoire sociale de Saint-Nazaire, de sa région, de ses luttes sociales. L'histoire de la CFTC nazairienne est présentée dans les deux premiers chapitres (1945-1964 ; 1965-1975). Cette histoire se concentre sur l'entreprise phare de Saint-Nazaire, les Chantiers de l'Atlantique et la métallurgie. C'est la raison pour laquelle, une troisième partie passe en revue, de manière plus ou moins détaillée, les autres secteurs salariés. Sont ainsi rappelés les figures essentielles, les grandes dates des autres entreprises de la métallurgie, de la chimie, de la santé, de l'enseignement et, enfin, des autres secteurs. Grâce à des sources multiples, ce livre est illustré de nombreuses et fort suggestives photographies qui en rehaussent l'intérêt. De fait, à travers cette évocation, c'est toute la période des « trente glorieuses », des luttes ouvrières, qui sont évoqués dans cet ouvrage. Partant d'une ville largement détruite par les bombardements (Saint-Nazaire était une base sous marinière allemande), quelques militants ont reconstruit une force syndicale qui rapidement a fait jeu égal avec la CGT. Cette CFTC très ouvrière dans son implantation a participé aux grandes grèves des années 50, qui sont analysées avec détail au long des pages. Le mérite principal de l'ouvrage est de parvenir à faire ressentir au lecteur, d'une manière presque physique, les valeurs et les orientations de cette organisation : volonté de résister au stalinisme, accent mis sur la dignité humaine, sens de la solidarité, volonté de démocratie sociale. Des formes de lutte originales, ainsi de la recherche du soutien des organisations paysannes ou de l'organisation d'un tour de France des grévistes en 1967 pour récolter des fonds en soutien à leur mobilisation, sont développées dès avant 68 par les cédétistes. De très nombreux portraits des militants (dans la métallurgie, les femmes se résument aux épouses) parsèment le récit de cette expérience hors du commun. Loin de se résumer à une monographie locale, objectif assurément atteint, ce livre contribue à l'histoire de l'évolution du syndicalisme chrétien et relate sa transformation en une organisation au cœur des luttes, animée d'une volonté de transformation sociale. La période post-68 est marquée par le début d'un nouveau cycle, celui du combat pour la préservation de l'emploi. La fermeture, la disparition de nombreuses entreprises, le développement d'un chômage de masse rythment les dernières pages de cette histoire, laissant entrevoir l'évolution « réaliste » de la CFDT à la fin de cette période. Mais cette histoire, nettement moins glorieuse pour la centrale, n'est pas l'objet de ce livre. On aimerait néanmoins qu'elle puisse faire l'objet d'une prochaine publication. P.S. Cet ouvrage complète et prolonge le très remarquable récit sur les Chantiers navals de Saint-Nazaire et sur la grande grève d'août 1955, « Les Prolos », écrit par Louis Oury, un des acteurs du mouvement, publié en 1973 et réédité en 1983 chez Temps Actuels. G.U.
Anne-Catherine WAGNER, Vers une Europe syndicale. Une enquête sur la Confédération européenne des syndicats, Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant, 2005. La récente campagne référendaire sur le traité constitutionnel de l’Union Européenne a mis en avant la notion d’Europe sociale et de ses acteurs. En ce qui concerne le mouvement syndical, le lecteur disposait de quelques sources pour aborder cette question. Mais il s’agissait soit de livres d’autocélébration (Gabaglio, Dølvik ), soit d’analyses centrées sur les institutions (Dufour & Hege ) ou basées sur la documentation écrite (Gobin). L’ouvrage de A.C. Wagner, précédé par un article remarqué dans les Actes de la recherche en sciences sociales, offre un angle nouveau et inédit pour comprendre la Confédération européenne des syndicats (CES). Non contente de faire usage de toute la documentation disponible, A.C. Wagner s’est immergée au sein de ce milieu du syndicalisme international, pour rencontrer les acteurs, analyser leurs trajectoires, participer à des stages de formation, bref pour essayer de comprendre la face cachée de l’internationalisation/européanisation du mouvement syndical afin d’en révéler les conditions, les formes et les difficultés. Divisé en quatre chapitres, son ouvrage constitue un éclairage de première importance sur la question de l’Europe. Le portrait qu’elle dresse de la CES n’est pas franchement flatteur. Création, y compris dans ses financements, de la Commission (Chap. 1, « Un syndicalisme des institutions européennes »), la CES est l’illustration même d’un syndicalisme par en haut. Il faut reconnaître que les conditions de l’internationalisation du syndicalisme sont loin d’être évidentes, ne serait ce que par les maîtrises linguistiques nécessaires (Chap. 2, « La construction « militante » de savoir-faire européens »). Malgré ses limites, son institutionnalisation, la CES n’en constitue pas moins, selon elle, le vecteur incontournable d’un saut internationaliste du syndicalisme. Selon la sociologue, c’est essentiellement par la subversion du rôle des comités d’entreprise européens (dont elle livre une passionnante analyse, mettant au centre les marginaux du syndicalisme, comme les immigrés, détenteurs de ressources linguistiques rares), que cette européanisation peut se réaliser. A l’encontre d’un certain nombre de critiques contre un syndicalisme inféodé aux institutions européennes, elle propose au contraire une appropriation critique de la CES pour en faire un outil militant en mesure de répondre à l’internationalisation du capital. Un livre d’un grand intérêt, sous une forme ramassée, pour celles et ceux qui, tournant le dos à la régression nationaliste, en appellent à une Europe sociale. -Dølvik Jon Eric, L’émergence d’une île ? La CES, le dialogue social et l’européanisation du mouvement syndical dans les années 1990, Bruxelles, ISE, 1998. Georges Ubbiali
Jérémie VERGER, L'Ecole émancipée de la Libération à l'autonomie de la Fédération de l'Education Nationale (1944-1948), Maîtrise d'histoire, Paris I, sous la direction de C. Pennetier et A. Fourcaut, 175 p., 2004. Voilà un travail comme on aimerait en lire plus souvent. Grâce à un ample travail archivistique (dépouillement de la presse syndicale, archives privées de militants, prise en compte de journaux politiques et quelques entretiens), Jérémie Verger nous donne à lire une contribution de grand intérêt sur la plus ancienne des tendances du syndicalisme enseignant. En presque deux cents pages, le lecteur apprendra énormément sur les multiples dimensions de reconstruction de l'EE au sortir de la guerre à la prise de position en faveur de l'autonomie au moment de la scission entre la CGT et FO. Rien ne prédisposait les militants de l'EE à jouer le rôle historique dans la constitution de la FEN en 48 au sortir de la guerre. L'EE, en tant que tendance syndicaliste-révolutionnaire, n'a pas résisté au choc de la guerre et a peu participé à la Résistance, considérée comme facteur d'union nationale. C'est à travers une équipe réduite, sur laquelle de nombreuses et précieuses notations autobiographiques sont dispensées grâce à un usage intelligent du Maitron, essentiellement issue de la Fédération Unitaire de l'Enseignement (FUE, syndicat enseignant de la CGTU), que l'EE se reconstitue à la Libération. Ses points d'ancrages sont très limités, là encore dans les zones d'implantation de la FUE. Verger insiste sur le poids de l'histoire et sur l'expérience de l'entre-deux guerres sur le devenir de l'EE. L'EE est le rassemblement de tous les minoritaires de l'enseignement (anarchistes, trotskystes, socialistes de gauche, ex-communistes. Là encore, Verger met bien en exergue la variété des positionnements et des parcours qui se retrouvent et se confrontent au sein de la tendance, unis autour de quelques valeurs fortes : antistalinisme (qui frise l'anticommunisme pour certains), refus de parvenir. C'est malgré et sans doute grâce à cette diversité que l'EE jouera un rôle de catalyseur, autour du journal Front ouvrier, de toutes les oppositions au sein de la CGT. Les revendications et la singularité du positionnement de la tendance par rapport aux échéances syndicales sont également bien analysées. On lit, 60 ans plus tard, avec surprise l'opposition frontale que ses militant ont opposés au statut de la Fonction publique (mis en uvre par Thorez, ce qui explique bien des choses). Les débats et l'évolution de l'EE sur la question de la scission révèlent que jamais ce regroupement n'a fonctionné de manière monolithique. De ce travail bien conduit de bout en bout (la conclusion ouvre quelques pistes stimulantes pour un prolongement de la recherche), on ne peut que regretter le peu de place laissée aux enseignants du second degré, les instituteurs étant les acteurs quasi-exclusifs de ce récit. Georges Ubbiali.
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