- Mateo ALALUF (dir.), Changer la société sans prendre le pouvoir. Syndicalisme d'action directe et renardisme en Belgique , Bruxelles, Labor, 2005

- Marius APOSTOLO, Traces de luttes. 1924-2007. Mon engagement entre utopie et réalité , Paris, Autrement, 2008, 204 p

- Tommaso BARIS, Le voci del lavoro. Uomini e donne della Cgil in provincia di Frosinone 1945-2005 , Rome, Ediesse, 2007, 340 p., 15 €

- Sophie BEROUD, Les robins des bois de l'énergie, Paris, Le Cherche midi, 2005

- Guy BRUCY, Histoire de la FEN, Belin, 2003

- Joceline CHABOT, Les débuts du syndicalisme féminin chrétien en France (1899-1944), Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2003.

- Vincent CHAMBARLHAC, Georges UBBIALI, Epistémologie du syndicalisme : Construction disciplinaire de l'objet syndical, Paris, l’Harmattan, Coll. Logiques Sociales, 2005, 194p.

- Jacques CHEREQUE, La rage de faire , Paris, Balland, 2007, 281 p

- François DESANTI, Itinéraire rebelle, Le Temps des cerises, Paris, 2004

- Michel DREYFUS, Gérard GAUTRON, Jean-Louis ROBERT, La naissance de Force Ouvrière. Autour de Robert Bothereau, Rennes, Presses Universitaire de Rennes, 2003.

- Michel FIEVET, André TEQUI, Un monde solidaire et sans frontières , Beaune, La Toison d'Or, 2006

- Nathalie LAMBERT, Jean-Marie ALIX, Jules Carrez, 1903-1985. Convictions et engagements d'un instituteur dans le pays de Montbéliard (Doubs), Belfort, Réalgraphic, 2003.

- Jean-Pierre LARDIN, Journal de grève, brochure syndicaliste, ed. CNT-RP, 2005

- Loïc LE BARS, La Fédération unitaire de l’enseignement (1919-1935). Aux origines du syndicalisme enseignant, Paris, Syllepse, 2005

- Christophe MAILLARD, Pierre Biétry (19872-1918) : du socialisme au nationalisme ; ou l'aventure du leader des Jaunes à la Belle époque , thèse d'histoire, Paris X-Nanterre, dir. Stéphane Courtois, 2005, 619 p. (incluant les annexes)

- Jean-Philippe MARTIN , Histoire de la nouvelle gauche paysanne. Des contestations des années 1960 à la Confédération paysanne, Paris, La Découverte, 2005

- Robi MORDER, dir., Naissance d'un syndicalisme étudiant. 1946, la Charte de Grenoble, Paris, Syllepse, 2006, 330 pages, 28 euros

- René MOURIAUX, Quarante ans d’histoire de la CFDT (1964-2004), IHS-CGT, 2004, 52 pages, 6 €

- Janine OLMI, Oser la parité syndicale. La CGT à l'épreuve des collectifs féminins : 1945-1985 , Paris, Harmattan, 2007, 287 p

- Stéphane PAQUELIN, Roger Dessagne . Vivre et lutter au pays des gueules noires , Beaune, La Toison d'or, 2005

- Michel PIGENET, Patrick PASTURE et Jean-Louis ROBERT, dir., L'apogée des syndicalismes en Europe occidentale, 1960-1985, Paris : Publications de la Sorbonne, 2005, 282 p.

- Morgan POGGIOLI, La CGT du Front populaire à l'Etat français (1934-1940). De la réunification à la scission, de la scission à la dissolution , Thèse d'histoire contemporaine, Université de Bourgogne, sous la direction de S. Wolikow, 2005, deux volumes. Volume I, 611 p. Volume II, Bibliographie et annexes, 348 p

- Emile POUGET, 1906. Le congrès syndicaliste d’Amiens, Paris, CNT-RP, 2006.

- Erwan SEZNEC, Syndicats, grands discours et petites combines , Paris, Hachette, 2006, 201 p

- Danielle TARTAKOWSKI (dir), Syndicats et associations. Concurrences ou complémentarités, Rennes, PUR, 2006

- André TOLLET, Ma traversée du siècle. Mémoires d'un syndicaliste révolutionnaire, Paris, VO éd., 2003.

- Un printemps sur l'estuaire. Saint-Nazaire. La CFDT au cœur des luttes. 1945-1975 , Nantes, Ed. CHT, 2005

- Jérémie VERGER, L'Ecole émancipée de la Libération à l'autonomie de la Fédération de l'Education Nationale (1944-1948), Maîtrise d'histoire, Paris I, sous la direction de C. Pennetier et A. Fourcaut, 175 p., 2004.

- Anne-Catherine WAGNER, Vers une Europe syndicale. Une enquête sur la Confédération européenne des syndicats, Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant, 2005.

 

 

 

 

Mateo ALALUF (dir.), Changer la société sans prendre le pouvoir. Syndicalisme d'action directe et renardisme en Belgique , Bruxelles, Labor, 2005. juin 2007*

Fruit d'une journée d'études consacrée au dirigeant syndical belge André Renard, ce recueil collectif présente les avantages et désavantages habituels de ce genre d'ouvrage, le principal aspect négatif étant naturellement l'hétérogénéité des articles qu'il présente. Celui-ci n'y échappe pas : par exemple, il nous semble que le texte de René Mouriaux sur l'actualité du syndicalisme révolutionnaire ne demeurera pas dans les mémoires comme un de ses textes majeurs. Ceux sur les femmes dans l'action syndicale (F. Arets et A. Massay) ou encore celui de J.-L. Degée sur la formation des travailleurs dans le mouvement ouvrier apparaissent comme des contributions obligées, mais sans intérêt majeur. En revanche, d'autres interventions sont du plus grand intérêt. Dans sa contribution, M. Alaluf rappelle les tenants et aboutissants du syndicalisme prôné par André Renard. Ce dernier, en effet, auréolé de sa légitimité acquise dans la résistance, propose une voie originale de transformation de la société, basée sur l'action syndicale et non, comme la tradition socialiste nationale l'implique, sur le rôle central du Parti socialiste. En effet, s'appuyant sur les réflexions d'Henri de Man, figure majeure du socialisme belge de l'entre-deux-guerres, Renard avance l'idée d'une transformation des structures du capitalisme belge par le biais de l'instauration du Plan, idée qui sera développée lors des congrès de la FGTB en 1954 et 1956. Pierre Tilly revient sur l'importance de ces moments et des débats qui les ont marqué. Ainsi que l'expose Guy Desolre, la démarche renardiste rejoint celle qui était proposée par Trotsky dans le programme de transition. Si cette parenté est assez frappante, en revanche Desolre accentue la radicalité de l'ambition renardiste en oubliant de souligner que chez Trotsky, cette vision s'appuyait sur une mobilisation des masses, visant à rompre avec le système capitaliste. En fait, la stratégie syndicale renardiste s'apparente, par de nombreux aspects qu'hélas aucune contribution ne souligne, à celle qui anime à la même période en France les minoritaires de la CFTC à partir du groupe Reconstruction. Pour dire les choses rapidement, coexistent aussi bien à Reconstruction que chez Renard une radicalité, accent mis sur la démocratie économique, sur le contrôle ouvrier par exemple, qu'un banal keynésianisme modernisateur et réformiste. Cela n'empêchera pas que les trotskistes du cru, en particulier Ernest Mandel, accompagneront cette ambitieuse tentative, ainsi que le rappelle Nicolas Latteur dans sa contribution (« L'action politique de la gauche du parti socialiste belge (1950-1965) » ). L'échec du renardisme, en particulier après la grève générale de l'hiver 1960-61, signe la victoire de la subordination au parti politique, comme le rappelle dans un des plus stimulants articles (« Le renardisme ») René de Schutter, article fortement imprégné de la culture gramscienne. Il ne restera plus à cette entreprise qu'à se rabattre sur la constitution d'un groupe de pression fédéraliste, le Mouvement populaire wallon (MPW), évoqué par Chantal Kesteloot dans son article. Un dernier article, de J. Dohet et J. Jamin, évoque la figure, moins connue, de Jacques Yerna, bras droit de André Renard et principal réalisateur du renardisme pratique. Espérons que ce livre tout à fait stimulant, à partir d'une expérience largement méconnue d'outre-Quiévrain, puisse trouver ses lecteurs dans l'hexagone. Il soulève de nombreuses questions sur l'articulation du syndical et du politique et évoque des débats stratégiques sur la transformation révolutionnaire qui sont de pleine actualité.

Georges Ubbiali

 

Marius APOSTOLO, Traces de luttes. 1924-2007. Mon engagement entre utopie et réalité , Paris, Autrement, 2008, 204 p. juin 2008*

Décédé en 2007, Marius Apostolo fut de ces militants du mouvement syndical qui consacra l'intégralité de sa vie aux différentes fonctions qu'il occupa. L'autobiographie à laquelle il dédia une partie de ces dernières années constitue un document du plus grand intérêt. Fils d'immigrés, il se chargera plus tard, sans qu'il l'ait vraiment sollicité, de responsabilités au sein de la CGT sur le terrain de l'immigration. C'est d'ailleurs cette position qui explique la très chaleureuse préface que l'historien Gérard Noiriel lui consacre.

L'engagement premier du jeune ouvrier ne fut toutefois pas dans le mouvement syndical, mais dans la JOC et le MLP (Mouvement de libération du peuple). En effet, Marius Aspostolo a fait partie de cette génération de jeunes dont l'engagement social s'est effectué dans la mouvance chrétienne, dont il faut rappeler qu'elle fut aussi parfois plus à gauche que celle du PCF. C'est ainsi qu'on lira avec un grand intérêt les campagnes conduites par la JOC pour une augmentation des salaires et des rations, dans l'immédiat après-guerre, au moment où tout le poids du PCF était concentré sur la bataille de la production. Adhérent CFTC tout d'abord, il rompt assez rapidement avec cette dernière, peu satisfait de son manque de radicalisme. Proposé comme permanent du MLP, il « monte » à Paris pour occuper ses responsabilités. Mais l'Eglise et ses alliés se montre peu satisfaits de l'évolution à gauche d'une partie des équipes militantes du catholicisme social. Apostolo est démis de ses responsabilités au sein du MLP.

Du jour au lendemain, il doit retourner à la production. Ce qu'il fait en s'embauchant comme OS à Renault Billancourt. Vite repéré comme un homme de valeur par la CGT, il est promu aux responsabilités par l'appareil communiste, en tant que faire valoir chrétien de la centrale. Après quelques années, il adhérera au PC, même si ce militantisme n'occupa jamais la première place dans ses activités. Homme d'appareil, il est proposé un jour comme responsable du secteur immigration à la CGT. Pendant presque 20 ans, il sera la cheville ouvrière de cette activité confédérale. Son témoignage sur la fin de l'expérience de l'unité syndicale avec la CFDT (parallèle avec la montée de l'Union de la gauche) est des plus précieux. De l'intérieur, il montre avec force détails comment le PC tente de reprendre en main la puissante centrale. Ce raidissement bureaucratique l'amène à rompre avec le PCF et sa volonté d'hégémonie sur la CGT, d'autant plus que ses liens familiaux (il épouse en seconde noce Chantal Rogerat) le mettent en porte à faux lors de l'affaire de la liquidation du journal féminin de la CGT, Antoinette .

Retraité, il consacrera ses années à prolonger sur le terrain associatif ses engagements en faveur de la cause immigrée. Son témoignage constitue une source de premier intérêt pour appréhender ces hommes de l'ombre que furent les permanents syndicaux à vie, singulièrement pour ceux provenant de la matrice catholique progressiste, qui lui a fourni l'impulsion de toute une vie de luttes. Un livre à la fois émouvant et instructif.

G.U.

 

Tommaso BARIS, Le voci del lavoro. Uomini e donne della Cgil in provincia di Frosinone 1945-2005 , Rome, Ediesse, 2007, 340 p., 15 €. novembre 2007*

Tommaso Baris est à la fois un spécialiste de la province de Frosinone, située à moins d'une centaine de kilomètres de Rome dans la province du Lazio, puisqu'il est l'auteur d'une récente monographie concernant cette province durant le fascisme ( Il fascismo in provincia. Politica e realtà a Frosinone (1919-1940) , Rome-Bari, Laterza, 2007), et un spécialiste de l'histoire orale, approche méthodologique qu'il a utilisée avec brio dans un ouvrage consacré aux exactions alliées perpétrées lors de la libération du Bas-Latium ( Tra due fuochi. Esperienza e memoria della guerra lungo la linea Gustav , Rome-Bari, Laterza, 2003). Tout naturellement, il était l'historien idéal pour recueillir douze témoignages oraux d'hommes et de femmes syndiqués entre 1945 et 2005 à la Cgil (la Confederazione generale italiana del lavoro , le plus important et le plus ancien syndicat italien, qui regroupe actuellement plus de cinq millions et demi d'adhérents). Grâce à ses précieux témoignages de dirigeants ou de simples militants de la Cgil, il a pu reconstruire le développement de ce syndicat dans la province de Frosinone, depuis sa renaissance en 1944 jusqu'à nos jours. Ces « expériences de vie » permettent certes de rendre compte de la construction locale d'un syndicat, mais indirectement de connaître la perception des transformations sociales et économiques de cette province sur une « longue » période par des syndicalistes et des travailleurs. Frosinone durant l'après-guerre a été le décor de fortes luttes paysannes, de grèves du zèle pour la renaissance de la province de Monte Cassino (très durement touchée par les bombardements alliés), de fortes mobilisations ouvrières. Ainsi les travailleurs dans les usines de papiers de l'Ile de Liri ont mené des grèves très dures, de même que leurs collègues de l'usine Annunziata de Ceccano. Ces récits de vie – comme les appelle Daniel Bertaux – laissent entrevoir également les débuts du «  pendolarismo  » (pratique qui consiste à travailler dans un lieu de plus en plus éloigné de son domicile et donc de débuter sa journée de travail par un temps relativement long de voiture ou plus fréquemment de transports en commun) et le développement de l'émigration vers Rome. Dans les années soixante-dix, la Fiat s'installe à Cassino, puis peu à peu arrive la crise industrielle dans la région, dont la mobilisation des ouvriers de Videocolor de Anagni semble marquer la fin d'une époque et le début d'un long déclin. Cette nouvelle classe ouvrière née dans les années soixante-dix est touchée de plein fouet par le ralentissement de l'activité économique et surtout par la précarité et le chômage. Si cet ouvrage permet d'appréhender une mémoire locale du conflit social, il éclaire indirectement les mutations de la Cgil et son impuissance actuelle face aux triomphes du libéralisme.

Yannick Beaulieu

 

Sophie BEROUD, Les robins des bois de l'énergie, Paris, Le Cherche midi, 2005

Au premier semestre 2004, un mouvement syndical de grande ampleur a affecté EDF, en protestation contre la privatisation de l'entreprise nationale d'énergie prévue par le gouvernement. A la demande de la fédération CGT de l'Energie, la sociologue Sophie Béroud a conduit une enquête de terrain pour analyser ce mouvement. Sur la base d'une investigation empirique auprès des personnels mobilisés, elle livre dans ce livre publié un an après les évènements une analyse de grand intérêt sur la stratégie syndicale conduite par la CGT. Dans une optique " moderniste " (on lira avec profit l'interview du secrétaire général en fin de volume), la fédération CGT, à partir de l'usage de sondages, développe un message autour de la défense du service public. Il s'agit, à l'encontre de l'attente d'une partie de ses troupes, de rompre avec une approche considérée comme " corporatiste " qui met l'accent sur la défense du statut des électriciens-gaziers. Chevauchant, plus qu'impulsant d'ailleurs, les mobilisations de ses sections locales, la direction fédérale développe l'idée d'action à caractère symbolique, telles les Robins des bois. Afin de gagner la bataille de l'opinion publique, les syndicalistes, Robin des bois des temps modernes, défendent la veuve et l'orphelin en coupant le courant chez quelques personnalités (ainsi le président du Medef ou Sarkozy), tout en rétablissant l'électricité dans des familles chez laquelle elle a été impayée pour cause de misère sociale. Si les responsables fédéraux ne popularisent guère les occupations (certes minoritaires) de centres de production, elle insiste au contraire sur les actions symboliques.
La lutte était tout sauf évidente (il est rappelé ainsi les milliers de conseils de disciplines consécutifs au mouvement de 1995), ne serait-ce que du fait de sa dimension européenne. Comme le souligne l'auteure, il était nécessaire de faire jouer l'ensemble de la palette des actions collectives pour faire céder le gouvernement, et ne pas épuiser un mouvement qui ne pouvait s'imposer que dans la durée. La bataille de la conquête de l'opinion publique apparaissait en effet décisive dans la construction d'un rapport de force. Simplement, la centralité des médias dans la stratégie syndicale, telle qu'elle apparaît dans la tête des dirigeants, semble un tantinet obsessionnelle au regard de l'action syndicale " classique ". Ainsi, mais il faut lire entre les lignes, quelles actions a promu la fédération Energie pour impliquer l'ensemble du mouvement syndical, le tissu associatif et institutionnel, bref, pour mobiliser le tissu social autour de cette mobilisation ? Les usagers et leur implication doivent être au premier rang des actions pour la défense du service public, c'est un acquis de la réflexion syndicale. Reste que ces usagers ont une existence concrète et ne sauraient se résumer à une appréhension par le biais des médias. La leçon de cette lutte est bien la nécessité de la conquête d'une hégémonie pour contrer la politique de libéralisation, mais d'une hégémonie reposant sur un contre-pouvoir social à construire à la base et non prioritairement à travers le prisme médiatique. A l'issue de plusieurs mois de mobilisations, la loi est passée.

G.U.

 

Guy BRUCY, Histoire de la FEN, Belin, 2003

Voilà un solide pavé de plus de 630 pages sur l'histoire de la principale organisation syndicale enseignante (et par conséquent de fonctionnaires), de sa naissance (1944) à son éclatement (1992) en deux nouvelles organisations, la FSU d'un côté, l'UNSA de l'autre. Il faut saluer ce travail car depuis le livre, déjà ancien, de Aubert (1), on ne disposait pas d'une synthèse équivalente (même si des travaux récents existent, Girault, Geay et Robert, notamment (2)). L'histoire de l'organisation syndicale des enseignants plonge dans celle de l'amicalisme, puisque, fonctionnaires, les instituteurs et professeurs n'ont pas le droit de se syndiquer. Cette situation change dans l'entre deux guerres où se consolident les syndicats nés avant 1914 et qui vont se fédérer dans la FGE (Fédération Générale de l'Enseignement).
La scission de 1921 de la CGT va compliquer la situation puisque la CGT aura sa structure enseignante, ainsi que la CGT-U. Une des particularités fortes, qui demeurera jusqu'à aujourd'hui (au moins à la FSU) est l'existence de tendances syndicalo-politiques. Pour l'anecdote, dans la fédération unitaire, l'Ecole Emancipée (EE), syndicaliste révolutionnaire, est majoritaire, tandis que les communistes, minoritaires, sont rassemblés dans la MOR (Minorité Oppositionnelle Révolutionnaire). C'est au moment de la scission de 1947 de la CGT que les enseignants décident de ne pas choisir entre la CGT et FO et créent la FEN autonome. On notera, aspect méconnu, que ladite FEN va animer en novembre-décembre 1947 une immense grève dans le département de la Seine, grève sur laquelle l'auteur revient d'ailleurs dans sa conclusion pour la comparer avec le mouvement des coordinations de 1987.
La FEN sera de tous les combats des années d'après guerre, dirigée de fait par le courant socialiste (dit aussi autonome). S'il n'est pas possible ici d'entrer dans tous les détails qui vont de la guerre d'Algérie (qui occupe une large place) à l'action internationale, on retiendra un épisode largement tombé dans l'oubli : le PUMSUD. Pour un mouvement syndical uni et démocratique constitua à la fin des années 50 une des plus puissantes tentatives pour dépasser la division syndicale. S'appuyant sur une large documentation, l'auteur éclaire les débats syndicaux de cette période.
Les débats pédagogiques sont également une des composantes fortes du syndicalisme enseignant. Brucy fournit de nombreux points de repères sur l'opposition entre les deux projets (école progressive et école fondamentale) portés par les deux tendances qui s'affirment dans les années 60, UID (socialisant, s'appuyant sur le syndicat des instituteurs) et UA (communisant, majoritaire chez les professeurs). Car en effet, après l'épreuve de 68, les affrontements entre ces deux composantes vont conduire la FEN à l'éclatement en 1992. Si l'auteur ne cache pas ses partis-pris, souvent assez réducteurs d'ailleurs, pour le projet de recomposition porté par UID, les éléments essentiels de la crise qui se noue sont largement analysés. Là encore, une documentation inédite apporte de nombreuses précisions. Si tel ou tel aspect demanderait plus de précision, ainsi par exemple la place des tendances minoritaires ou tout simplement leur caractérisation (on ne comprend pas pourquoi surgit une tendance intitulée Rénovation syndicale, ni à quoi elle correspond), il n'en reste pas moins qu'avec l'ouvrage de Brucy, on dispose d'une somme de première importance.

Georges Ubbiali.

(1) Aubert (Valérie), et alii, La forteresse enseignante : la FEN, Fayard, 1985
(2) Geay (Bertrand), Le syndicalisme enseignant, La Découverte, 1997 ; Girault (Jacques), Instituteur et professeurs. Une culture syndicale dans la société française (XIXe-XXe siècle), Publication de la Sorbonne, 1996 ; Robert (André), Le syndicalisme enseignant, Documentation française, 1995.

 

 

Joceline CHABOT, Les débuts du syndicalisme féminin chrétien en France (1899-1944), Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2003.

Il peut sembler paradoxal de s'intéresser au syndicalisme chrétien dans une revue qui concerne l'extrême gauche. En effet, le mouvement syndical chrétien ne figure pas précisément au sommet des dissidences, c'est le moins que l'on puisse dire. Né des œuvres de l'Eglise, du christianisme social issu de l'Encyclique Rerum Novarum (1895), il fait figure d'organisation jaune aux yeux des courants socialistes. Cet intérêt paradoxal s'explique pourtant à travers ce livre, issu d'une thèse en histoire, car comme l'explique l'auteure en une phrase limpide à la fin de son ouvrage : " Dans une société basée sur des rapports sociaux de sexe inégalitaires, les syndicats féminins, en tant qu'organisations autonomes, offrent aux femmes qui s'engagent dans l'action militante un cadre qui leur permet d'échapper aux contraintes sociales imposées à leur sexe " (p. 222). En effet, bien que ce type d'organisations ne brille pas par son radicalisme (on est clairement dans le cadre d'un syndicalisme de services, en premier lieu le placement professionnel, et de moralisation de la profession, la grève étant la dernière pratique à mettre en œuvre), le syndicalisme féminin chrétien ouvre en fait un espace pour l'affirmation d'une conscience féministe inattendue. S'il ne s'agit pas de confondre les époques ou les traditions (les organisations et leurs dirigeantes sont persuadées que la place de la femme est au foyer, à fortiori si elle est mère), il n'en demeure pas moins que sous l'égide de militantes, exemplaires dans leur engagement, s'engage dans cet espace une réflexion sur la place de la femme au travail et des droits qui en relèvent. Alors qu'une partie du mouvement syndical socialiste refuse la place des femmes dans le secteur productif (voire de l'organisation syndicale), au sein du syndicalisme chrétien s'affirment au contraire des revendications sur l'égalité salariale. Ces revendications, même si elles ne connaissent guère de succès pratiques, permettront néanmoins l'affirmation d'une élite syndicale féminine. Il n'est d'ailleurs pas anodin de remarquer que la CFDT, héritière de cette histoire, soit la seule confédération française qui ait été dirigée par une femme (Nicole Notat). Avec une maîtrise parfaite de ses sources, un bonheur et une simplicité d'écriture, le livre de Joceline Chabot constitue également un bonheur de lecture pour celles et ceux qui s'intéressent au mouvement ouvrier dans toutes ses composantes.

Georges Ubbiali

 

Vincent CHAMBARLHAC, Georges UBBIALI, Epistémologie du syndicalisme : Construction disciplinaire de l'objet syndical, Paris, l’Harmattan, Coll. Logiques Sociales, 2005, 194p.

Cet ouvrage collectif, dirigé par deux membres de l’équipe de rédaction de la présente revue, Vincent Chambarlhac et Georges Ubbiali, respectivement historien et sociologue, est tout à la fois utile, intelligent et arrive à son heure. Les lecteurs de Dissidences et tous ceux que l’histoire sociale intéresse savent que l’objet syndical a été au cœur de nombreux travaux depuis les années cinquante, et ce par des chercheurs issus des disciplines les plus diverses (histoire, sociologie, sciences politiques…). Pour autant, même si quelques tentatives bibliographiques assorties de commentaires ont été entreprises périodiquement, la confrontation de plusieurs disciplines autour de ce sujet n’avait à notre sens jamais été réalisée. Les huit contributions proposées, issues d’une journée d’étude organisée à l’Institut d’Histoire Contemporaine de Bourgogne, n’ont pas pour but de recouvrir la totalité des approches disciplinaires possibles, mais de proposer quelques esquisses représentatives. Certaines contributions reprennent des thématiques déjà développées ultérieurement, à l’image de celle de Francine Soubiran-Paillet sur la construction du syndicat comme une nouvelle catégorie juridique dans le dernier quart du XIXème siècle dans l’univers des juristes ou bien celle de Guy Caire sur la manière dont l’économie se saisit de cette question.
A l’inverse, deux contributions, au moins, ouvrent des perspectives originales sur le phénomène syndical. Françoise Pierson, tout en constatant le désintérêt des sciences de gestion pour le syndicalisme, tente ici de montrer les impasses et les chemins d’une collaboration entre les deux univers au travers de la négociation collective d’entreprise, véritable négociation conjointe productrice d’effet dans la gestion de l’entreprise. L’apport de la psychosociologie est examinée, quant à elle, par Jean Vincent, chercheur à l’INRA. L’auteur s’intéresse ici aux dynamiques de groupes existantes dans un grand nombre d’entreprises au sein desquelles le syndicalisme est représenté par un ou deux militants. Il conclut alors, après avoir présenté les processus de constitution des groupes et de leadership et le nécessaire fondement affectif qui les lient, et établit les interactions entre les fonctions des militants et la morphologie des sections syndicales, à la permanence tout d’abord de la figure du secrétaire de section comme créateur de lien social structurant, mais aussi dans un second temps au facteur décisif des situations objectives qui conditionnent les trajectoires militantes et l’image de soi du secrétaire.
Au terme de la lecture de l’ouvrage, il est possible de se rendre compte tout à la fois de l’étendue des connaissances acquises mais aussi de l’immensité du travail qui reste à accomplir pour circonscrire, si cela est possible, le sujet. Seule la discipline historique, même si les historiens institutionnels ont mis de longues années avant de se saisir de cette question, présentée dans l’ouvrage par Serge Wolikow et Stéphane Paquelin, semble avoir consacré un nombre conséquent de travaux sur cet objet. Reste que la production historique sur ce domaine a souvent fait les frais des accointances politiques des auteurs, signe des tensions persistantes dans ce champ de production. Aujourd’hui de nombreuses pistes et chemins de traverses peuvent être envisagés comme nous invitent à le penser les contributions fort instructives et documentées de l’ethnologue Noëlle Gérôme ou bien celle de Georges Ubbiali qui plaide pour la prise en compte de l’historicité de cet objet par les sociologues.
Il s’agit donc d’un ouvrage qui a la qualité d’être à la fois didactique, la plupart des auteurs présentant les enjeux dans les champs disciplinaires respectifs et la place des études syndicales au sein de ceux-ci, et polémique à l’image de la contribution de Sophie Béroud très critique sur la manière dont le travail sur le syndicalisme a pu être mené au sein des sciences politiques où le dogme libéral a prévalu durant des décennies, confinant la recherche sur le syndicalisme aux marges.
Tout ouvrage invite bien entendu à la critique. Pour celui qui nous intéresse, il apparaît peu opportun de relever les imprécisions de telle ou telle contribution, celles-ci n’ont pas pour objectif de présenter une vue exhaustive de la question, même si des communications tenant compte du syndicalisme non salarié, autre parent pauvre de la recherche universitaire, auraient sans nul doute eu un intérêt. On tirera bien entendu profit des bibliographies qui accompagnent chacune des communications. Nous formulerons peut être un regret, celui de ne pas avoir de propos sur les transferts possibles de concepts entre disciplines comme avait pu notamment l’esquisser Gérard Noiriel dans plusieurs de ces travaux récents. Reste au lecteur-chercheur à essayer de tisser les liens éventuels et novateurs entre disciplines qui permettrait de renouveler nos connaissances, ou bien à une autre journée d’étude aussi fructueuse que celle-ci de prolonger la réflexion.

David Hamelin.

 

Jacques CHEREQUE, La rage de faire , Paris, Balland, 2007, 281 p. décembre 2007*

Le nom de Chérèque est familier à celles et ceux qui s'intéressent à l'actualité politique et sociale, puisque François Chérèque se trouve être l'actuel secrétaire confédéral de la CFDT. En revanche, il est fort probable que Jacques n'évoque pas immédiatement la même reconnaissance du plus grand nombre. Pourtant, Jacques est le père de François. Le premier fut aussi un des dirigeants de premier plan de la centrale, numéro 2 comme il est indiqué quelque part dans le livre, dans les années 60-70. Dans ce livre d'entretiens avec le journaliste Stéphane Bugat, il livre ses mémoires parlées, sous le titre à double lecture. La rage de faire, c'est ce dont se réclame Chérèque. En même temps, c'est aussi une allusion à l'homme de fer, lui a commencé sa carrière professionnelle dans la sidérurgie, avant de devenir secrétaire de la fédération de la métallurgie (FGM-CFDT). Schématiquement, sa carrière est partagée en deux grandes séquences. La première, la plus intéressante pour le lecteur, correspond à sa vie d'enfant, sa carrière professionnelle et son engagement militant, la seconde à sa carrière d'homme politique. Dans les premiers chapitres, le lecteur apprendra beaucoup sur le contexte d'émergence d'une ambition militante à la CFDT. De ce point de vue, Jacques Chérèque confirme bien des traits connus du militant de cette centrale. Il provient d'un milieu non ouvrier, profondément de droite, catholique. Contrairement à une légende savamment entretenue, lui-même n'a rien d'un ouvrier métallo. Il rate son bac et est engagé comme technicien dans la sidérurgie, avant de connaître une carrière ascendante, de manière assez rapide d'ailleurs. C'est à l'usine qu'il découvre la CFTC, puis la CFDT dont il devient là aussi rapidement un dirigeant, au point de succéder au secrétaire général à la fin des années 30. Le lecteur était en droit d'attendre un récit circonstancié de son rôle dans l'affaire Lip, le grand mouvement d'occupation d'une usine horlogère. En fait, de la lutte, il n'en est guère question. En revanche, Chérèque n'est guère avare sur les contacts qu'il noue à cette occasion avec le patronat moderniste. Symptomatiquement d'ailleurs, le chapitre est intitulé, « Les coulisses de l'affaire Lip ». Dans le sillage de Rocard, il fait partie de l'équipe CFDT qui rejoint le PS en 1973 aux assisses du socialisme. Tout en continuant à s'occuper des relations internationales de la CFDT, l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, lui permettra d'accéder à un poste de préfet délégué en Lorraine pour gérer les effets de la restructuration de la sidérurgie. Dans cette seconde partie de son existence, centrée sur les fonctions politiques, il occupera différentes fonctions, élu (à divers instances), responsable administratif, ministre, etc. Cette partie de ses souvenirs, centrée sur ses responsabilités diverses et variées d'homme d'Etat autour de la problématique du développement local lorrain se révèle nettement moins intéressante. Si un trait permet de relier les deux volets de son existence, c'est celui de la volonté modernisatrice qu'il faut avancer. Critique impitoyable des gauchistes et autres irréalistes, Chérèque se révèle comme un « syndicaliste pas trop buté », appréciant le patronat moderniste (Antoine Riboud, « mon patron de cœur », p. 223) avec lequel il est loisible de négocier. Bref, avec ce livre on dispose d'une bonne entrée pour mieux connaître la CFDT, son évolution et ses acteurs. Son livre, paru avant la présidentielle, se conclut par l'évocation de sa confiance en Ségolène Royal, car « Si l'autogestion est dépassée, la décentralisation reste à l'ordre du jour ». p. 277. Tout un programme !!

G.U.

 

 

François DESANTI, Itinéraire rebelle, Le Temps des cerises, Paris, 2004

Le style de François Desanti ressemble à la cuisine du sud, Marseille, dont il est issu : fleuri et odorant. Il y a du Pagnol chez cet homme là. C'est dire le plaisir que l'on a à suivre l'itinéraire, classiquement ordonné depuis l'enfance, fils unique d'un père veuf, jusqu'à l'engagement. En effet, aujourd'hui, Desanti est secrétaire de la CGT-Chômeurs. Rien ne l'y prédisposait vraiment, puisque l'on comprend dans les quelques pages d'ouverture du récit que son père penche sérieusement pour l'OAS, lui le pied-noir déraciné.
Après un travail dans la banque sur lequel il ne s'étend guère, il tâte du journalisme avant de retourner dans le monde bancaire, côté travail monotone de nuit, à gérer des clandestins qui trient les chèques à la chaîne. Il s'engage alors dans la CGT, perd la bataille et se retrouve au chômage. " Survivre est un mot d'ordre, vivre un supplément d'âme ". Le monde de la vie au minimum devient son univers.
Sur son chemin, il rencontre le DAL et le Comité de Défense des Sans Logis. La CGT, pour sa part, tout en soutenant les actions, se méfie quand même un peu de ce trublion et de ses méthodes éloignées des canons de l'action syndicale. Finalement, tout le monde se décide pour occuper un immeuble parisien appartenant à EDF. Le récit est truculent, heurté, rigolard. On est loin de la prose syndicale, près de la geste du Paris populaire à la Gavroche. Après cette occupation réussie, Desanti devient permanent chômeur à la CGT. Son récit se lit comme un témoignage urgent et nécessaire. Bel hommage à la résistance.

Georges Ubbiali.

 

 

Michel DREYFUS, Gérard GAUTRON, Jean-Louis ROBERT, La naissance de Force Ouvrière. Autour de Robert Bothereau, Rennes, Presses Universitaire de Rennes, 2003. juin 2006*

De toutes les organisations syndicales françaises, FO est dans doute la moins étudiée. Si Jean-Louis Robert, dans son introduction, en élude diplomatiquement les raisons, il n'en reste pas moins que l'édition des actes du colloque tenu à Paris en 2001 participe grandement d'une meilleure connaissance de cette organisation. Rappelons que Robert Bothereau fut le premier secrétaire général de ce courant syndical né en 1947 (officialisé par le congrès constitutif en mars 48) d'une scission de la CGT.
Un premier ensemble de contributions (J.-M. Flonneau, C. Pennetier, D. Lefebvre, C. Chambelland) permet de dresser un portrait du personnage de Bothereau. Militant dans le Loiret au cours des années 30, Bothereau fait partie du courant confédéré après la réunification de la CGT en 1936. Ces différents textes permettent un portrait plus précis des engagements, multiples et nombreux, marqués par un anticommunisme virulent comme fil conducteur du personnage. La seconde partie est consacrée à de très riches monographies sur les militants FO, en particulier grâce à un usage extensif du Dictionnaire Maitron. Sont ainsi dessinés les portraits des responsables départementaux FO pendant la période Bothereau (de 47 au début des années 60) par M. Dreyfus, FO dans la métallurgie (J.-Y. Sabot), chez les cheminots (M.- L Goergen) ou encore chez les employés (J. Siwek-Pouydesseau). Le lecteur est d'ailleurs frappé par la faible implantation de cette organisation. On comprend d'autant mieux en quoi le soutien des syndicats américains et nordiques fut essentiel pour la survie de cette organisation.
La troisième section est consacrée à la scission avec un rappel de l'épuration syndicale (G. Morin), de l'appréciation de Bothereau de l'évènement (G. Gautron), de l'appréciation de la CGT (M. Pigenet) ou du poids de l'histoire (la scission de 1921, J.-L. Robert). Improprement appelé le secrétaire général, la quatrième partie est consacrée aux relations de FO à la CFDT (F. Georgi) ou encore des dimensions internationales de l'action syndicale. J.-M. Pernot traite des relations internationales de FO et Hélène Roussel de l'action FO en Europe. Egal à lui-même (pour se dégoûter à tout jamais du personnage, lire ses mémoires parues au Rocher, 2002), Bergeron parvient à critiquer les accords du Perreux (réunification symbolique de la CGT pendant l'occupation) au prétexte que c'était faire la part belle aux communistes.

Dans sa contribution, Hélène Roussel montre l’engagement précoce de FO pour l’Europe. Le syndicat approuve la CECA et le rapprochement franco-allemand, contrairement à la CGT et au PC. Il y voit un frein à l’avancée soviétique. La jeune historienne rappelle l’existence des Forces ouvrières syndicales européennes (FOSE) créées en 1948 par des syndicalistes de FO, et parmi eux Claude Harmel, ancien de la tendance Syndicats, adhérent du RNP collaborationniste, un moment arrêté à la Libération, un des fondateurs du journal anti-communiste Est-Ouest après la guerre. Les principaux dirigeants de la tendance Syndicats, qui s’était créée avant guerre pour lutter contre les progrès des Communistes dans la CGT – parmi les plus connus : René Belin ou Georges Dumoulin – ont été exclus à vie à la Libération.

Au final, un excellent ensemble qui montre en même temps l'ampleur des recherches à mener pour obtenir une connaissance plus complète de ce pan de l'histoire du mouvement ouvrier français.

Georges Ubbiali et Jean-Paul Salles.

 

Michel FIEVET, André TEQUI, Un monde solidaire et sans frontières , Beaune, La Toison d'Or, 2006. Avril 2007*

Aux éditions de la Toison d'Or, la collection itinéraires militants vient de s'enrichir d'un cinquième ouvrage retraçant le parcours d'un militant syndicaliste chrétien et associatif de la région parisienne, André Téqui. Décidément, la biographie n'est pas qu'illusion (1). Approcher l'histoire à hauteur et à durée d'homme, pour certains sujets, constitue une approche permettant de mieux comprendre une époque.

Le parcours étudié ici par Michel Fiévet, autre militant et visiblement proche ami de Téqui, présente des similitudes fortes avec celui d'autres individus, engagés aux mêmes moments dans des structures identiques et inscrits dans les mêmes débats. Né au militantisme par la JOC, formé par elle, il a ensuite continué son action au sein de la CFTC, contribué à sa mesure à la déchirure de 1964, qu'elle soit considérée comme une évolution ou une rupture, qui a permis l'émergence de la CFDT.

A la lecture de ce livre on prend également conscience de l'importance de certains débats qui paraissent purement formels mais qui, en réalité, touchaient au fond de l'activité syndicale, nous songeons notamment à la question de la structuration en fédérations d'industries plutôt qu'en fédérations de métier, André Téqui penchant pour la première solution, la meilleure qui soit pour que la CFTC puisse accompagner les mutations économiques et industrielles qui survenaient durant cette période (2). De même, la question du territoire maillé par le fait syndical ne fut en rien absente de son action, et cela apparaît notamment dans l'investissement qui fut le sien lorsque la formation d'une union régionale parisienne fut lancée.

On peut donc conclure en considérant que cette biographie tend d'une certaine manière vers le modèle exemplifiant (3), tout au moins pour cette dimension de son parcours et pour cette forme de militantisme. En revanche, ce parcours s'est organisé autour d'autres engagements qui font basculer la biographie du côté du modèle totalisant, autrement dit qui tend à faire ressortir l'exhaustivité d'un parcours mais que l'on ne peut alors plus généraliser. Ces particularités qui font sortir cette vie des tendances apparaissent de deux manières, et tout d'abord en creux. A un moment où nombre de ses camarades, passés eux aussi par la JOC, les expériences de la Seconde Guerre mondiale, la CFTC puis la CFDT (4), se laissaient tenter par une inscription dans des structures partisanes, notamment dans la mouvance de la deuxième gauche, puis après que F. Mitterrand ait réussi la synthèse d'Epinay, lui est resté en dehors, bien que proche de ces forces par ses opinions. Il a conservé, alors qu'il était extrêmement actif au sein de la CFDT, une ligne de conduite qui avait été celle de la CFTC entre le milieu des années 1950 et celui des années 1960 et qu'elle continua d'avoir après l'évolution de 1964. Cette dimension atypique apparaît également pour son insertion dans le mouvement associatif. La participation à ce type de structures n'a rien d'exceptionnel pour un militant syndical, en revanche la nature des associations animées l'est davantage, puisqu'il s'agissait de défendre les intérêts des immigrés, dans un premier temps des Portugais puis, dans un second temps, de ceux provenant d'autres horizons géographiques.

Comme c'est bien souvent le cas, ce parcours étudié montre qu'un individu ne peut échapper tout à fait aux contingences, mais également que ces dernières sont très variables, et d'autre part qu'il existe toujours la possibilité du choix. Restent quelques éléments que nous aurions voulu voir éclairés quant à ce parcours. La vie de la CFTC n'eut rien d'un long fleuve tranquille durant les années qui sont allées de la Libération à 1964. Des débats considérables l'ont traversée (5). Or, assez peu de choses sont dites dans cet ouvrage sur la manière dont André Téqui s'est situé dans ces débats. Certes, on comprend qu'il s'agissait plus d'un organisateur que d'un idéologue, mais il devait bien avoir choisi entre les trois solutions qui, résumées à grands traits, étaient : le refus de l'évolution, l'acceptation sans équivoque, l'acceptation par défaut ou comme prix du maintien de l'unité. Il semble que André Téqui se soit senti plus proche de cette configuration, mais il aurait fallu creuser cette question.

Une lecture des annexes fournies en fin d'ouvrage nous permet de comprendre que les années 1980 ont signifié la fin de sa vie active et son retrait de tout ou partie de ses responsabilités syndicales parmi les structures d'actifs. Mais s'est-il engagé au sein des structures de retraités ? Cette question nous conduit naturellement à une autre, qui est celle du positionnement dans les débats, nous serions tentés de parler de crises, qui ont marqué la CFDT dans un contexte de « recentrage » et dont les déchirures provoquées par les décisions prises en 2003 sur le dossier des retraites ne sont que le dernier avatar. Or, tout cela s'est déroulé avant un décès survenu très brutalement en 2005, sans le moindre avertissement : il fut donc conscient de ce qui se passait.

Stéphane Paquelin.

(1) Nous détournons ici le titre d'un article de Pierre Bourdieu, « L'illusion biographique », paru aux Actes RSS, N° 62/63, pp.69-72, dans lequel il se montrait critique sur le retour de l'acteur et sa pertinence comme élément d'explication.

(2) Voir F.Géorgi, L'Invention de la CFDT , L'Atelier, 1995.

(3) Selon un modèle définit par F.Sawicki, « l'apport des monographies à l'étude du socialisme français », in J.Girault (dir), L'implantation du socialisme en France au XXe siècle, Partis réseaux, mobilisation , Publications de la Sorbonne, 2001.

(4) S.Paquelin, Roger Dessagne, Vivre et lutter au pays des gueules noires , La Toison d'Or, Beaune, 2005. Mais également les livraisons actuelles et à venir du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français , aux éditions de l'Atelier et sous la direction de C. Pennetier.

(5) F. Géorgi, op. cit.

 

 

Nathalie LAMBERT, Jean-Marie ALIX, Jules Carrez, 1903-1985. Convictions et engagements d'un instituteur dans le pays de Montbéliard (Doubs), Belfort, Réalgraphic, 2003.

Sous une belle couleur rouge, le portrait d'un illustre inconnu, en tout les cas du grand public. Pourtant, Jules Carrez occupe sa place dans le lieu de mémoire qu'est le Maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier. Ce livre constitue donc un témoignage supplémentaire sur le rôle que cet instituteur, militant syndicaliste, communiste, oppositionnel, résistant, élu municipal et toujours pédagogue a joué dans l'histoire du mouvement ouvrier dans l'Est de la France. Ce livre ne se situe pas dans la catégorie des biographies académiques et savantes, empreintes de lourdes notes de bas de pages et de citations référencées. Il se présente beaucoup plus comme un témoignage (l'un des auteurs, J.-M Alix, ancien élève de PC, " Le Père Carrez ", publie lui-même sa contribution sur le personnage dans une dernière partie, " Paroles d'élèves "). L'ouvrage est d'ailleurs composé pour moitié de documents divers, dont de nombreuses photographies issues des archives familiales. On y trouve aussi des textes du plus grand intérêt, comme celui d'une conférence sur les luttes des instituteurs français sous la IIIe République, Vichy et l'occupation, tenue en 1945 est reproduite dans son intégralité (p.212-226), ou la reproduction d'un tract (p. 116) écrit en français et en allemand, destiné aux soldats allemands en août 1944 (il n'est pas dit avec précision si le tract est de la plume de Jules Carrez). La tonalité de ce tract, qui s'adressait au travailleur, socialiste, communiste ou chrétien sous l'uniforme vert de gris, tranche assez nettement avec celle de la propagande nationaliste (" A chacun son boche ! " ) du PCF à la même période. En effet, Jules Carrez est d'abord et avant tout un militant syndical, membre de l'Ecole Emancipée, la tendance syndicaliste-révolutionnaire des enseignants. S'il adhère au Parti communiste français à la fin des années 20, il rompra assez rapidement en participant à l'aventure de la FCIE, Fédération communiste indépendante de l'Est. La FCIE rassemblera des personnages importants, Lucien Hérard, Paul Rassinier, entre autres. En lien avec le Cercle démocratique de Souvarine, la FCIE souhaitait créer, en 1932, " un véritable parti communistes français, section de la 4eme internationale " (citation p. 132). Après la guerre, Jules Carrez s'inscrira à la SFIO, s'occupant d'un centre médico-psychologique et, pédagogue de toutes ses fibres, se dévouera à la bibliothèque de sa ville. Ses descendants poursuivront la tradition familiale d'engagement, du côté du PCF. Même si la partie consacrée aux engagements de cet homme n'est pas centrale dans ce livre, on ne peut que regretter de ne pas disposer plus souvent de biographies d'une telle qualité.

Georges Ubbiali

 

 

Jean-Pierre LARDIN, Journal de grève, brochure syndicaliste, ed. CNT-RP, 2005 juin 2006*

Sous titrée 30e anniversaire de la grève des PTT en 1974…ou du regret de ne pas avoir connu la CNT !, cette brochure permet de revenir sur la longue grève des PTT il y a trois décennies. Pendant un mois et demi, les postiers, que le ministre de tutelle de l’époque avait traité d’idiots (d’où le titre de l’ouvrage édité par la CFDT-PTT l’an suivant chez Maspéro, Des « idiots » par milliers), luttèrent contre le démantèlement programmé de l’entreprise. Alors que la CFDT avait été l’organisation moteur de la grève, son recentrage l’amena quelques années plus tard à soutenir le plan de découpage de la branche poste et celle des télécommunications entreprise par la gauche au pouvoir.
L’auteur de cette brochure travaillait à l’époque au centre de tri postal de Nancy-Gare. Il a tenu, dans des conditions qu’il n’explique pas, un journal de grève durant la durée du mouvement, soit du 20 octobre au 2 décembre 1974. C’est ce document, agrémenté de quelques photos et d’extraits de presse, qui est proposé ici. Il s’agit d’un document brut, autant qu’on puisse en juger. C’est là que réside d’ailleurs son intérêt. Qu’apprend-on en lisant la quarantaine de pages de cette brochure ? A la fois peu et beaucoup. Peu car ce journal n’est pas un monument de rédaction. Il s’agit plutôt de petites notations, assez répétitives, comme le nombre de piquet de grève auquel son rédacteur participe. Disons que ce journal permet de suivre de manière presque immédiate les principales actions entreprises durant la grève.
En même temps, même si aucune analyse sérieuse n’est proposée, on peut y lire des pistes précieuses sur la dynamique du mouvement. De brèves notations renvoient au rôle des organisations syndicales, en particulier FO (Lardin est alors militant CGT), dont la stratégie se révèle rapidement en rupture avec les grévistes. Des incursions, hélas très brèves, sont offertes sur le mode d’organisation (le rôle du comité de grève, les manifestations, etc.). Le plus étonnant, pour le lecteur contemporain, est le rôle démesuré que certaines anecdotes jouent dans les notations. Ainsi le vol, puis la récupération des banderoles ou l’attitude à l’égard des non grévistes (femmes en l’occurrence) sont rapportés avec minutie. Un document dont on peut regretter qu’il ne donne pas lieu à une analyse un peu moins sommaire que la conclusion basée sur le regret de l’absence de la CNT à cette période là.

G.U.

 

 

Loïc LE BARS, La Fédération unitaire de l’enseignement (1919-1935). Aux origines du syndicalisme enseignant, Paris, Syllepse, 2005

Attention, livre incontournable, a-t-on envie de d’écrire en commençant cette chronique. Dans ce volumineux ouvrage Le Bars offre une étude magistrale sur le courant fondateur du syndicalisme révolutionnaire dans l’enseignement qui se prolonge actuellement par l’Ecole émancipée. Il y a quelques décennies maintenant, quelques uns des acteurs de cette histoire avaient livré leur vision (Bernard et alii, 1966) des luttes menées. Dans ce livre, Le Bars, syndicaliste enseignant, se livre à un travail d’historien, en particulier sur des sources inexploitées à ce jour. Ce travail est d’autant plus intéressant que l’éducation est un des rares secteurs au sein desquels une conception syndicaliste révolutionnaire a continué à prévaloir après la scission syndicale de 1921 entre la CGT et la CGTU. La première partie (période 1919-1925) est dominée par la lutte pour la survie de ce courant syndical. En effet, la Fédération unitaire de l’enseignement (FUE) est en butte à une double menace. Menace du gouvernement qui réprime fortement les syndicalistes dans l’Education nationale. Menace, politique, de l’émergence d’un pôle syndical enseignant modéré (le Syndicat national), fruit de l’évolution de l’amicalisme, au sein de la CGT. On peut dire que le combat entre les fusionnistes (ceux qui sont pour fusionner avec ce Syndicat national, SN) et les antifusionnistes (le courant syndicaliste révolutionnaire) va surdéterminer toute l’histoire de la Fédération jusqu’à son absorption au sein de la CGT réunifiée. La seconde partie, plus courte (1925-1928) voit l’affirmation des principes du courant syndicaliste révolutionnaire face à un SN hégémonique. Particulièrement intéressant est la description sociologique du milieu enseignant au sein duquel se meut cette élite syndicale, de plus en plus détachée par son ancrage rural, du milieu qu’elle aspire à représenter. A partir de la fin des années 20 la question du SN revient en force au sein de la FUE. S’agit de maintenir le principe du syndicalisme révolutionnaire, tout en se marginalisant, ou de rejoindre le SN et d’y construire une opposition de gauche ? La réponse sera donnée par la victoire du courant SR sur le courant stalinien au sein de la FUE. En effet, la bolchévisation de la CGTU échoue au sein du milieu enseignant et le courant communiste, structuré en une tendance MOR (minorité oppositionnelle révolutionnaire) y joue un rôle minoritaire. On n’a pas la place pour développer longtemps ici les batailles fractionnelles que rapporte avec un luxe de précisions Loïc Le Bars (en particulier le cas de l’Opposition Unitaire, autour de l’Opposition de gauche, trotskiste), mais le lecteur y trouvera de longs aperçus. A partir de 1934 et l’ouverture de la dynamique de rassemblement de la gauche dans la perspective du Front Populaire, la majorité syndicaliste révolutionnaire de la FUE ne cessera de perdre du terrain. Malgré son opposition au dévoiement des énergies unitaires que le Front Populaire illustre, elle ne parviendra pas à opposer une alternative crédible à cette version d’une nouvelle Union nationale. Au-delà de l’histoire de l’organisation, des ces structures, débats (ainsi, à titre d’illustration, la FUE joue un rôle central dans les débats pédagogiques. Il suffit de rappeler qu’Augustin Freinet fut un de ses militants, mais aussi sur la défense de la laïcité ou encore de la place des femmes) et revendications (le traitement unique), c’est tout un pan d’une histoire largement méconnue du milieu enseignant de l’entre-deux guerres qui est présenté pour le plus grand intérêt du lecteur.

Georges Ubbiali.

Bernard François, Bouët Louis, Dommanget Maurice, Serret Gilbert, Le syndicalisme dans l’enseignement. Histoire de la Fédération de l’enseignement des origines à la réunification de 1935, Grenoble, IEP, 1966, 4 volumes.


 

Christophe MAILLARD, Pierre Biétry (19872-1918) : du socialisme au nationalisme ; ou l'aventure du leader des Jaunes à la Belle époque , thèse d'histoire, Paris X-Nanterre, dir. Stéphane Courtois, 2005, 619 p. (incluant les annexes). décembre 2006*

Christophe Maillard a raison d'avancer que l'on sait finalement assez peu de choses sur l'existence du courant syndicaliste jaune et de son leader, Pierre Biétry. De fait, en dehors du chapitre que Sternhell lui consacre dans son ouvrage Ni droite ni gauche , d'une thèse anglo-saxonne (non traduite et non éditée) et de quelques éléments disséminés dans des articles et de la littérature grise, on ne connaît que fort mal ce mouvement. Maillard a choisit d'aborder cette question par le biais de la biographie de Biétry. La thèse est divisée en cinq chapitres, chronologiques, résumant les étapes de la carrière de ce dernier. Les parties reposent sur une documentation assez diversifiée, essentiellement des archives policières pour la période activiste de Biétry, mais qui recoupe l'essentiel de sa vie. La première partie, la jeunesse, permet de corriger quelques erreurs. Contrairement à ce que beaucoup de sources (aussi bien hagiographiques qu'historiques) laissent à penser sur cette période, Biétry n'est pas un homme pauvre qui se serait fait tout seul, mais a eu une scolarité tout à fait normale pour un enfant des classes populaires (scolarité jusqu'à 12 ans). Après quelques frasques au moment du service militaire, il devient ouvrier très qualifié. A partir de cette période (seconde partie), qui commence en 1898, il s'engage en faveur du socialisme dans la région de Belfort sa région d'origine. Il devient rapidement un organisateur syndical, l'année 1899 étant marquée par de nombreuses grèves. Les grèves et mouvements qu'il anime, notamment une marche sur Paris, connaissent un retentissement national, attirant le soutien de Jaurès. Biétry part à Paris pour occuper des responsabilités au sein du mouvement socialistes. Après son retour en 1901, à Belfort, il publie des articles s'opposant à la grève générale, ce qui lui vaut son exclusion du courant auquel il appartient. Selon Maillard, cette « conversion » serait à porter au « pragmatisme » de l'individu, à la recherche de solutions concrètes pour le milieu ouvrier. Notons néanmoins que son rapprochement avec le mouvement jaune en gestation lui vaut immédiatement le soutien de l'industriel Japy et la réputation de corruption. La troisième partie porte sur les années 1901-1904. Le mouvement jaune est la création de Paul Lanoir. Biétry y apporte rapidement une dimension nouvelle, l'antisémitisme. Il relie Drumont à un programme ouvrier original : le socialisme national est né. Biétry rompt rapidement avec Lanoir et fonde la Fédération nationale des jaunes de France (FNJF) en 1902 : « Les liens avec les milieux antisémites et nationalistes sont désormais indissociables de l'aventure jaune », p. 220. Mais cette première version du mouvement jaune échoue en quelques mois, faute d'un ancrage social, hormis quelques employés. Biétry fonde alors le Parti socialiste national, expérience qui reçoit le soutien des milieux catholiques conservateurs ainsi que de Gaston Japy, indéfectible soutien patronal. Mais l'échec est aussi rapide puisqu'en 1903, le PSN est dissous. En 1904, second lancement de la FNJF, avec son hebdomadaire, « Le Jaune ». C'est le véritable essor d'un mouvement qui promeut la participation aux bénéfices et l'actionnariat populaire, le tout sur fond d'antisémitisme virulent. Lors du premier congrès de 1904, la FNJF rassemble entre 30 et 300 000 membres selon les sources. L'idée de socialisme, même national, est abandonnée au profit d'un nationalisme très antisocialiste. La période 1904-1908 (quatrième partie) est la plus importante du point de vue de l'activité syndicale et politique de Biétry. On retiendra, pour l'anecdote, que lors du congrès de 1906, la FJNF reçoit l'adhésion de Paul Leroy-Beaulieu, économiste renommé présenté comme un des pères du courant libéral français. En mai 1906, Biétry est élu député à Brest. Mais s'il est très présent à la Chambre, il s'oppose violemment à Jaurès à l'occasion de son premier discours et délaisse totalement sa circonscription. Biétry s'affirme comme le théoricien du mouvement jaune. Des très longs développements sur la prose de Biétry sont rapportés. Les juifs, les socialistes, les rouges et le syndicalisme incarné par la CGT sont virulemment critiqués. La révolution française est également l'objet de vindictes qui recoupent celles du courant contre-révolutionnaire, La Tour du Pin ou De Maistre. La franc-maçonnerie (main de l'étranger), le Parlement, l'Etat, les fonctionnaires sont attaqués sans discontinuer dans de très nombreuses brochures, ainsi que dans des livres, notamment Le socialisme et les Jaunes, Les Jaunes de France et la question ouvrière ). Biétry prône l'alliance capital/travail et l'accession à la propriété pour les prolétaires, condition d'appartenance à la communauté nationale. Sur le fond, la pensée de Biétry est libérale et corporatiste (voir par exemple sa conception de la Chambre des capacités, associant les travailleurs et les patrons à la gestion de l'économie de marché). De part ses soutiens, Biétry se situe politiquement à l'extrême droite, entre les royalistes, les bonapartistes et les conservateurs. Pour autant, l'assisse populaire des Jaunes est très limitée. Ajoutons que les jaunes sont opposés à Maurras et à l'Action Française, qui considèrent que ce type de syndicalisme est trop marqué par le soutien patronal. Au congrès de 1907, les jaunes apparaissent très isolés. Le caractère de Biétry, un extrémiste suscitant les bagarres, indispose même les milieux patronaux. Quant à sa vie privée, elle n'est pas à l'abri du scandale. En 1908, il crée un parti « propriétiste », aile politique du mouvement jaune. Il confirme son évolution sur le terrain de l'antisémitisme antisocialiste, obsédé par la décadence. Son dernier ouvrage en 1912, Le trépied , peut servir de bilan, désabusé, du mouvement des jaunes : «  il considère que les ouvriers manuels sont les véritables privilégiés de la société car ils reçoivent beaucoup au vu de leur investissement de base et préconise même la disparition du syndicalisme  », p. 472. En juin 1912, il commence une nouvelle vie en immigrant en Indochine pour y devenir un colon tyrannique. Le mouvement jaune disparaît avec lui. Ses plantations font l'objet d'incendies tant il méprise et exploite son personnel. Ce personnage meurt en 1918. On apprend beaucoup à la lecture de cette thèse très informée et narrative. Cependant, l'auteur apparaît un peu prisonnier de ses sources et le récit est parfois un peu répétitive. La multiplication des rapports de police permet en effet de suivre l'évolution de Biétry « en temps réel ». Par ailleurs, l'affirmation de l'auteur selon laquelle la biographie du chef permet d'éclairer l'histoire sociale du mouvement jaune n'est pas du tout démontrée. Bien au contraire, à l'issue de cette lecture, on se demande si la démarche inverse, partir du mouvement pour aborder la vie du dirigeant, n'aurait pas été plus heuristique. Cette remarque est d'autant plus justifiée que dans sa conclusion, l'auteur en vient à souhaiter la réhabilitation (posthume) de Biétry. Bien sûr, le caractère antisémite lui apparaît inacceptable, mais sa volonté d'association capital/travail, sous la forme d'insistance sur le dialogue social, d'intéressement et participation lui semblent des idées modernes. Ce n'est certes pas l'aspect le plus convaincant de la thèse, auquel il ajoute des remarques confuses sur « l'absence du pôle social-démocrate » qui « rendait impossible l'existence d'une force prônant un rapport nouveau dans l'organisation de la société », p. 499. Comme si les jaunes - moins l'antisémitisme - auraient pu constituer ce pôle. Autant Maillard est à l'aise quand il est proche de ses sources, autant il apparaît discutable et hâtif dans sa conclusion.

G.U.

 

Martin Jean-Philippe, Histoire de la nouvelle gauche paysanne. Des contestations des années 1960 à la Confédération paysanne, Paris, La Découverte, 2005 mai 2006*

Enfin, voilà la synthèse nécessaire sur l’histoire de la dynamique ayant conduit à la création de la Confédération paysanne. Cette dernière est probablement moins connue que son médiatique porte-parole José Bové, mais elle n’en demeure pas moins au centre de ce livre passionnant. A sa manière, J.-P. Martin fournit une pièce essentielle à la connaissance des évolutions du monde agricole, du syndicalisme et du monde catholique (1).La thèse qui est au cœur de l’ouvrage est qu’à côté du syndicalisme laïque et progressiste agricole qui s’est développé à partir de l’entre deux guerres (incarné jusqu’à ce jour par le MODEF), s’est mise en place une autre conception, issue des transformations des campagnes et de la religion. Le courant moderniste qui accompagne la modernisation agricole, soutenu par la JAC, se scinde au cours des années 60 entre ceux qui vont accompagner jusqu’au bout cette dynamique et ceux qui en refusent les conséquences sociales pour identifier le sort des paysans à celui du monde du travail. Cette évolution est soutenue par des changements dans le syndicalisme ouvrier, en particulier la création de la CFDT à la même période. Mai 68 servira en quelque sorte de révélateur à ces évolutions de longue haleine.
A partir des années 70, un courant se revendiquant comme paysan-travailleur, radical et anticapitaliste, s’affirme dans le monde rural. Le rôle d’organisations d’extrême gauche, la Gauche Prolétarienne, mais surtout la Gauche ouvrière et paysanne (GOP, un courant maoïsant du PSU qui sera à l’origine de la création de l’OCT quelques années plus tard), est important dans ce contexte. Une série d’étapes, fort bien décrites par Martin, amène à une rupture croissante, puis à une autonomie à l’égard du syndicalisme dominant de la FNSEA. Tandis qu’une partie de cette gauche paysanne s’autonomise en un regroupement séparé, d’autres font au contraire le choix de maintenir une activité au sein des structures départementales. L’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 va rebattre les cartes, au moins pour un temps. Deux composantes s’affrontent au cours des premières élections pluralistes, la CNSTP et la FNSP. Leur double échec amènera les radicaux et les revenus du socialisme à s’allier en 1987 en donnant naissance à la Confédération paysanne.
Non content de dresser une histoire de l’organisation, de ses ramifications et dissensions, l’auteur dresse un état des revendications mises en avant par cette composante du monde rural. Si aujourd’hui la thématique des OGM connaît un grand succès public, d’autres aspects, tels la revendication d’une agriculture paysanne ou la souveraineté alimentaire, sont longuement décrits au fil des chapitres. Loin du corporatisme qui a marqué le monde paysan, la Confédération propose, avec des tensions parfois fortes qui sont abordées de front, une articulation entre une défense professionnelle et une alternative de société. Un livre sobrement écrit, fourmillant d’informations et de portraits, qui propose un pendant à celui de Luneau (2) sur le syndicalisme toujours majoritaire.

G.U.

(1) Voir aussi Pelletier Denis, La crise catholique. Religion, société, politique en France (1965-1978), Paris, Payot, 2005
(2) Voir aussi Luneau Gilles, La forteresse agricole, une histoire de la FNSEA, Paris, Fayard, 2004.

 

Robi MORDER, dir., Naissance d'un syndicalisme étudiant. 1946, la Charte de Grenoble, Paris, Syllepse, 2006, 330 pages, 28 euros. Mars 2007*

La Charte de Grenoble, qui refonde en 1946 l'UNEF est-elle au syndicalisme étudiant ce qu'est la Charte d'Amiens au syndicalisme français ? Elle est enfin objet d'histoire, plus que de commémorations fétichistes. Sous la direction de Robi Morder, l'ouvrage rassemble les contributions du colloque de 1995 organisé par le Germe. Il s'enrichit d'articles postérieurs et de nombreux documents. La guerre d'Algérie, puis l'évolution du milieu et des revendications étudiantes sont alors successivement évoquées. L'ouvrage constitue ainsi une bonne introduction aux objectifs du Germe et de Ressy visant à faire du syndicalisme étudiant un objet d'histoire.

Pour Robi Morder, la Charte voit la naissance, plus que la refondation, du syndicalisme étudiant. C'est un ‘‘coup'' initié par des équipes maquées par la Résistance, la Libération. Une ‘‘conscience syndicale'' va, dans un mouvement allant du sommet vers la base, syndicaliser l'UNEF, créer un cadre durable de référence, une identité collective étudiante. Didier Fischer (auteur d'une Histoire des étudiants, Flammarion, 2000), Alain Monchablon (auteur d'une Histoire de l'UNEF, PUF, 1983), entre autres, précisent l'analyse. Jean-Yves Sabot (Charte de Grenoble et syndicalisme) démontre que la Charte, présentée à l'initiative de l'AGE de Lyon forme le pivot de l'opposition naissante –appelée à devenir structurelle- entre syndicalistes et apolitiques.

Ce premier temps de l'ouvrage ouvre ensuite sur l'attitude de l'UNEF par rapport à la Guerre d'Algérie. Ici, l'article de Jean-Yves Sabot – auteur d'une thèse de doctorat sur le sujet - consacré à l'AGE de Grenoble, va dans le sens de ses conclusions antérieures montrant comment la guerre fut un accélérateur dans le ralliement de la population étudiante aux thèses des syndicalistes. La lutte contre la guerre forme également une élite appelée à réussir -plutôt à gauche - dans les années qui suivent dans des carrières d'élus. C'est aussi pour l'UNEF la fin d'une génération, et en province la fin d'un cycle où le pouvoir des AGE, dépossédées de la gestion des restaurants universitaires, décroît. Les témoignages nombreux, dont ceux de Dominique Wallon, Pierre-Louis Marger, Robert Chapuis, enrichissent cette contribution, multipliant les points de vue, revenant notamment sur les questions de l'insoumission, comme de la place des étudiants chrétiens, prélude aux thématiques de la 2 e gauche. La fin de l'ouvrage, consacrée à l'évolution du mouvement étudiant convainc moins. L'écriture se resserre sur le microcosme étudiant, l'historien est aussi acteur des luttes contées ; sa plume hésite entre la chronique (Jean-Paul Molinari) et le post-scriptum écrit aux feux du CPE (Morder). L'UNEF fut partie prenante de ce combat ; la solidarité de l'ensemble du mouvement syndical est à peine évoquée au titre sans doute d'une équation CIP / CPE. Le prisme étudiant explique sans doute ce travers qui tient en hors champ une autre généalogie du CPE, celle du mouvement social (1995, 2003), difficilement soluble dans un milieu étudiant peu syndicalisé…

Un ouvrage composite donc, qui vaut surtout par la foi qui anime Robi Morder dans la constitution du syndicalisme étudiant en objet d'histoire, avec ses sources, es interrogations sur le témoignage militant. Un ouvrage qui vaut donc comme instrument bibliographique et introduction à un objet qui appelle de nouveaux travaux, des synthèses renouvelées.

Vincent Chambarlhac

 

René MOURIAUX, Quarante ans d’histoire de la CFDT (1964-2004), IHS-CGT, 2004, 52 pages, 6 €

Evidemment, le lecteur ne peut qu’être intéressé (voire intrigué) à la vue de cette brochure réalisée par l’Institut d’histoire sociale de la CGT sur sa grande rivale cédétiste. Intérêt redoublé par la personnalité de l’auteur, un des meilleurs spécialistes de la syndicalogie française. Avec ce texte, ce n’est pas l’institution syndicale qui s’exprime pour offrir une vision convenue d’une autre institution syndicale. D’ailleurs, dès l’introduction, le ton est donné. Ancien séminariste chez les jésuites, Mouriaux déconcerte le lecteur par une évocation extrêmement subtile des variations de la position de l’Eglise à l’égard de la société moderne, résumée sous l’appellation de doctrine sociale. On est assez loin des canons d’une histoire ouvrière. C’est seulement après ce brillant excursus que commence vraiment l’histoire du courant syndical chrétien.
Classiquement, le politiste découpe la période en deux grandes séquences, de la création de la CFTC (1919) à sa transformation en CFDT (1964). Dans cette première partie, il s’appuie sur les travaux classiques de Michel Launay. La seconde partie court du congrès de la déconfessionnalisation à la période actuelle, que l’auteur découpe en cinq phases. Si Mouriaux accumule les informations sur l’évolution de la centrale, parfois en égratignant telle ou telle interprétation, on peut regretter en revanche qu’il n’insiste pas plus sur les facteurs de cette évolution. Radicale dans la période 68, la CFDT, à partir de la fin des années 70, va se montrer le fer de lance de la pénétration du social-libéralisme au sein du mouvement syndical. Si les grandes étapes sont fidèlement retracées, le soubassement sociologique demeure peu exploré.
Il n’en reste pas moins que ce document offre une remarquable synthèse de l’histoire d’un courant du syndicalisme qui domine actuellement sur la scène européenne. Une bibliographie sélective judicieusement choisie permet de prolonger son exploration.

G.U.

 

Janine OLMI, Oser la parité syndicale. La CGT à l'épreuve des collectifs féminins : 1945-1985 , Paris, Harmattan, 2007, 287 p. décembre 2007*

Bien que le titre retenu soit un peu anachronique, issu d'une thèse de science politique, cet ouvrage vient manifestement combler un vide dans la connaissance de l'articulation entre le syndicalisme et la question féminine. On disposait déjà d'une approche de ces questions avec le livre de souvenirs de Madeleine Colin, une des principales actrices de cette histoire récemment édité par Syllepse (Colin Madeleine, Traces d'une vie dans le mouvement du siècle , Paris, 2007. Lire le compte rendu sur ce site). Mais le témoignage de M. Colin, ne saurait suffire à épuiser cette histoire. L'ouvrage de J. Olmi permet d'élargir le propos, à la fois dans le temps (sur la période d'avant l'accession aux responsabilités pour M. Colin) ainsi que dans l'espace, puisqu'elle propose une approche par l'analyse des pratiques mises en œuvre au niveau d'une UD, celle de Meurthe et Moselle. Le propos se développe en trois temps, respectant la chronologie. Chaque période est découpée en trois chapitres. La première période, La ferveur des pionnières , concerne les lendemains immédiats de la Libération qu'aux années 70. C'est dans ce premier moment que s'élabore la politique de la CGT à l'égard des femmes, dans le prolongement des débats de la CGTU d'avant guerre. Il est décidé finalement de publier un organe spécifique, Antoinette , ne rompant guère avec l'image traditionnelle de la femme. L'auteure se montre très critique non seulement à l'égard de cette politique, mais plus globalement sur l'alignement soviéto-communiste de la centrale syndicale. Les différentes conférences nationales organisées par la CGT sont ensuite analysées au prisme des activités au niveau de l'UD retenue, avec pour titre, A l'épreuve du payas réel, histoire de montrer le décalage qui a pu exister entre les préoccupations de l'appareil national et leur compréhension et mise en œuvre au niveau local. La seconde partie couvre la période de 68 à l'arrivée de la gauche au pouvoir en 81. Le moins qu'on puisse dire, analyse l'auteur est que la CGT met du temps à comprendre le souffle de 68 et les profondes modifications que le développement du féminisme (et des luttes qui lui sont associées, notamment pour l'avortement). S'ensuit un hiatus croissant entre l'équipe d'animation d' Antoinette et la direction confédérale. Replaçant la loupe au niveau d'observation des pratiques locales, l'auteur offre des pages très intéressantes sur la manière dont ces considérations sont difficilement prises en compte eu niveau de l'UD et de sa presse (très solide analyse de la presse départementale de la CGT et du maintien des attitudes paternalistes traditionnelles des femmes comme main-d'œuvre d'appoint). La dernière partie couvre une période beaucoup plus réduite, les premières années de la gauche au pouvoir. Ces 4 années voient la crise entre les animatrices d'Antoinette (dont on découvre qu'elle est le refuge d'un secteur des catholiques de gauche au sein de la CGT) et une direction confédérale recentrée sur l'appareil communiste se déployer, tandis que les collectifs locaux féminins s'épuisent et que la crise économique prend toute son ampleur. Le résultat sera l'abandon d' Antoinette et la fin des ambitions cégétistes en matière de conquête de cette fraction croissante du salariat. A sa manière, cette recherche peut se lire comme une contribution vigoureuse à la question de la crise du syndicalisme dans ce pays. Le fait que son auteure soit militante cégétiste non alignée sur la politique syndicale et manifestant une distance critique lui confère un intérêt certain.

G.U


Stéphane PAQUELIN, Roger Dessagne . Vivre et lutter au pays des gueules noires , Beaune, La Toison d'or, 2005. février 2007*

Préfacée par Jean Kaspar, ancien secrétaire général de la CFDT, voici une biographie qui devrait retenir l'attention des passionnés d'histoire sociale. Ecrite par un historien, collaborateur de notre revue, à l'initiative de Roger Dessagne, ainsi qu'on l'apprend dans les dernières lignes de l'ouvrage, la vie de ce dernier est restituée dans toute la richesse de ses multiples engagements. On laissera de côté les multiples coquilles ou fautes d'orthographe (Bourdieux pour Bourdieu, pour ne citer que ce seul exemple), pour nous intéresser à la méthode que Paquelin choisit pour décrire l'itinéraire de Dessagne. En effet, l'angle retenu par lui s'inspire clairement d'une approche structurelle de la singularité individuelle. Il ne s'agit pas de dresser un portrait hagiographique d'un militant mineur CFTC puis CFDT de Montceau-les-Mines (Saône-et-Loire), sorte de parcours d'un héros prolétarien se déployant suivant le fil d'une volonté exemplaire, marqué par les étapes d'un engagement multipositionné (syndicalisme, politique (PS), associatif). Chacune des trois parties qui composent le récit (l'enfance, la vie professionnelle, l'engagement post-travail) est à chaque fois l'occasion de rappeler les conditions socio-économico-cuturelles dans lesquelles se déploie l'action du militant. Ainsi, l'enfance est l'occasion de décrire le milieu d'une certaine extrême droite catholique (les Croix de Feu) dont le père était membre, mais aussi le rôle de la guerre de 14-18 sur les destins individuels, et en particulier le fort désenclavement géographique qu'elle a entraîné pour les milieux populaires. C'est dans ce cadre que l'individu est présenté, au risque parfois d'ailleurs de ne pas mettre suffisamment en valeur la richesse de sa propre parole. Ainsi, très peu d'extraits d'entretiens sont proposés à la lecture, alors qu'une partie importante de la documentation disponible, ainsi qu'il est rappelé dans les notes de bas de pages, provient d'entretiens avec le militant. L'engagement du jeune mineur à la JOC, puis beaucoup plus tard au PS, permet ainsi de revenir sur l'histoire de ces organisations, ce qui demande de la part de l'historien une grande maîtrise. Biographie très riche, dont l'un des intérêts est de présenter un personnage qui a permis à la CFDT de reconstruire une organisation au sein de l'univers minier après la scission de 1964. En effet, la fédération des mines CFTC, sur laquelle des informations méconnues, voire inédites, sont apportées, fit le choix majoritaire de rester à la confédération chrétienne lors du congrès de l'évolution vers la CFDT. L'ouvrage apporte également de multiples informations sur le prolongement de l'engagement du syndicaliste arrivé à la retraite en 1981. Le lecteur constatera que cette dernière est très loin de constituer une « mort sociale » pour un personnage qui a passé sa vie à conjuguer travail (il ne fut jamais permanent syndical) et responsabilités diverses et variées. Au final, c'est le portrait d'un de ces « sans-grade » qui constituent la chair et le sang du mouvement ouvrier de ce pays, avec ses qualités, mais aussi ses défauts (la quête des médailles par exemple), que l'on suit tout au long de ce livre. Il s'agit là d'une contribution de grand intérêt, à travers un individu, sur le milieu social des mineurs de Saône-et-Loire, ainsi que sur la transformation et la laïcisation progressives du monde catholique.

G.U.

 

 

Michel PIGENET, Patrick PASTURE et Jean-Louis ROBERT, dir., L'apogée des syndicalismes en Europe occidentale, 1960-1985, Paris : Publications de la Sorbonne, 2005, 282 p. mai 2006*

Malgré des apparences modestes, cet ouvrage dirigé par trois spécialistes de l’histoire du syndicalisme à savoir M. Pigenet, P. Pasture et J.-L. Robert, affiche un programme impressionnant. Trois disciplines représentées : la sociologie, les sciences politiques et l’histoire, une quarantaine de chercheurs mis à contribution, dix ans de collaboration, le tout synthétisé dans huit chapitres, chacun étant écrit à plusieurs mains.
On imagine aisément les difficultés tant humaines que techniques pour mener à bien un tel projet ce que ne manque pas de souligner M. Pigenet dans l’introduction de l’ouvrage. Le défi a cependant été relevé et les résultats délivrés sont tout à la fois pertinent et innovant.
L'apogée des syndicalismes en Europe occidentale, démontre, si besoin en était l’intérêt d’une écriture collective dans une perspective comparatiste. Trop souvent en effet ce type d’approche se contente de juxtaposer les contributions, rendant la comparaison malaisée en définitive. La discussion permanente entre chercheurs, nécessaire à la production des contributions écrites qui composent l’ouvrage, obligea ceux-ci à convenir d’une expression commune et à interroger les concepts mis en œuvre et le regard que l’on peut porter
Même si l’ouvrage ne reprend pas exactement la structure du colloque qui s’est tenu à Paris, les 8-9 novembre 2002, organisé par le Centre d'histoire sociale du XXème siècle dont il est le fruit, celui-ci répond néanmoins aux trois interrogations qui ont conditionné sa tenue :
La première (« Quelles sont les pratiques de terrain effectives ? ») tente, à travers les exemples du syndicalisme dans l’industrie automobile ou bien parmi le monde des enseignants, de prendre la mesure des évolutions et mutations à l’œuvre en matière notamment de relations du travail durant la période choisie.
La question du rôle des institutions, de l’incidence des conjonctures et de l’apparition de certaines pratiques aux marges du syndicalisme à l’image des nouveaux mouvements sociaux (NMS) constitue le deuxième gros bloc de l’enquête collective. Dans cette perspective l’Etat social et la sphère de l’entreprise sont passés au crible des chercheurs. L’entreprise connaît en son sein des progrès significatifs en terme de droits pour les travailleurs. Les NMS qui font, dans l’ouvrage, l’objet d’un long développement, apparaissent concomitamment dans les pays examinés et, par delà leur apparence, ils se révèlent interconnectés. En effet, mouvement de jeunesse, mouvement féministe ou ouvrier tout en ayant des propriétés distinctes semblent interagir entre eux.
Le développement sur l’Etat social a retenu ici notre attention. Constitué ou confirmé dans les années d‘après guerre il est très nettement mis à mal durant les années 1960-1985 par la récession, l’augmentation du chômage mais aussi par le reflux de l’activité militante. Dans ce contexte les syndicats s’adaptent et agissent alors en fonction de leur positionnement dans les institutions sociales mais aussi en fonction des stratégies de négociation et de compromis qu’ils jugent alors adaptés. Les résultats seront contrastés puisqu’en fonction des configurations nationales, certains syndicats parviendront à se maintenir alors que d’autres, à l’image du cas français, se trouveront en situation d’échec et apparaissent fragilisés.
La dernière grande interrogation des rédacteurs de ce projet de recherche consistait à prendre la mesure des pratiques et des représentations à l’œuvre notamment avec la montée en charge des enquêtes d’opinion publique et leurs effets en retour mais aussi avec les modalités singulières d’engagement et de maintien dans les structures dans les contextes français et belges ou encore avec le poids croissant du rapport aux médias dans l’activité et les représentations syndicales.
Il serait nécessaire d’exposer ou détailler ici tous les apports de ce travail à la connaissance du syndicalisme européen. A défaut, on peut en revanche rapporter les principales conclusions que tirent les animateurs de ce projet.
Il existe en premier lieu une singularité du syndicalisme européen, au regard de celui qui s’exprime dans les autres pays occidentaux tel que le Japon et les Etats-Unis. De la même manière les syndicats, et ce d’une manière quelque peu paradoxale tout en participant à la pacification des relations sociales et à l’élaboration de nouvelles règles du jeu contractuel, mais aussi en occupant des fonctions à différentes échelles (de l’entreprise aux institutions de prévoyance), prennent part aux nombreux conflits sociaux qui caractérisent les années 1960 et 1970. Ces phénomènes témoignent si besoin en était de la multidimensionnalité du syndicalisme.
Par delà des discours évoquant une certaine homogénéisation des pratiques syndicales, subsistent, avec force, à la fois l’héritage des cadres nationaux et corporatifs et les expériences et usages propres aux entreprises et secteurs professionnels. Sur le plan sociologique, les années 1960-1985 constituent une véritable charnière. Sous l’effet de l’extension des droits des travailleurs dans l’entreprise, du renouvellement des formes de management, des mutations du salariat, mais aussi des cadres politiques et sociaux les syndicats “ redéfinissent, de fait, les critères de sélection de leurs cadres ” ce qui modifie en profondeur les liens intrasyndicaux.
En définitive, cet ouvrage tout à la fois fécond et prudent, se présente comme un livre-étape, prolongeant les réflexions développées dans les publications qui le précèdent, confirmant certaines pistes mais écartant également des considérations hâtives et admises jusqu'ici. En somme un livre indispensable pour les chercheurs qui souhaitent comprendre le développement et l’hétérogénéité du syndicalisme d’Europe de l’Ouest durant les années d’expansion.

David Hamelin

 

Morgan POGGIOLI, La CGT du Front populaire à l'Etat français (1934-1940). De la réunification à la scission, de la scission à la dissolution , Thèse d'histoire contemporaine, Université de Bourgogne, sous la direction de S. Wolikow, 2005, deux volumes. Volume I, 611 p. Volume II, Bibliographie et annexes, 348 p. juin 2007*

L'obstacle le plus important pour cette recherche résidait dans sa capacité à apporter des éléments nouveaux à propos d'un sujet sur lequel il existe déjà une documentation fournie. De ce point de vue, l'impétrant ne renouvelle pas le savoir et la compréhension de l'action de la CGT durant la période. Néanmoins, sur la base des archives disponibles, il fournit de nombreux enrichissements supplémentaires concernant des aspects peu explorés du fonctionnement de la centrale, de ses structures et de son projet. En fait, la base archivistique susceptible de vraiment renouveler la compréhension manque car les archives des fédérations, indispensables pour saisir l'action cégétiste durant le mouvement de grève de mai-juin 36, ne sont toujours pas ouvertes à la recherche. Classiquement le plan s'ordonne en trois temps, correspondant aux séquences chronologiques. La première partie couvre l'élan unitaire, du 6 février 34 au congrès de Toulouse, qui voit s'accomplir la réunification des deux branches, CGT et CGTU. La seconde partie court des grèves de mai-juin à l'automne 36. Le dernier temps s'étale de la rentrée à la CGT dans la guerre. Sans revenir sur l'action de la centrale durant cette période, longuement détaillée au fil des pages, on voudrait se concentrer sur l'apport de cette thèse, basé sur des archives originales, qui porte essentiellement sur quatre points : le planisme cégétiste, Syndicats , le syndicalisme à bases multiples et enfin l'action internationale de la CGT. La majorité confédérale se reconnaît dans la notion de Plan. Alors qu'au sein de la SFIO les tenants de cette conception sont exclus pour déviation droitière, la CGT va adopter le plan comme axe stratégique, plan qui sera repris dans une large mesure par les unitaires lorsqu'ils dirigeront la confédération après la guerre. Poggioli consacre de longs développements à cette question, aspects souvent méconnus d'un réformisme syndical affirmé. En lien avec cette option, l'émergence d'un syndicalisme de masse qui lui en fournit les moyens matériels, et l'évolution législative consécutive au mouvement gréviste, la CGT va s'engager dans le développement d'un syndicalisme à bases multiples. Cette dimension, inachevée au moment où la guerre se développe, demeurait jusqu'alors peu explorée. Des pages tout à fait intéressantes sont consacrées aux efforts pour créer de nouvelles institutions, comme le CCEO, pour la formation des militants, pour prendre en compte le développement du temps libre avec Tourisme et vacances, pour intégrer la dimension de la santé au travail au registre d'action syndicale avec l'Institut d'étude et de prévention des maladies professionnelles ou encore pour installer un système mutualiste ouvrier. Ces réalisations s'inscrivent dans la volonté de mettre en place une démocratie sociale, soutenue par le gouvernement Blum. On peut tout à fait légitimement lire cette tentative de la majorité confédérale, même si ce n'est pas l'interprétation de l'auteur plus circonspect en la matière, comme un effort conscient de s'appuyer sur une dynamique révolutionnaire pour promouvoir une aspiration au réformisme syndical, adossé à un gouvernement ami qu'il s'agit de soutenir. Après l'épisode gréviste de juin, la CGT va se diviser en trois courants : le centre autour de Jouhaux, les anciens unitaires, et un courant animé essentiellement par l'anticommunisme regroupé autour de son organe, Syndicats . Grâce à un précieux travail prosopographique, Poggioli offre des informations inédites sur l'implantation de cette sensibilité, dont la dynamique poussera un certain nombre de membres, Belin son dirigeant au premier chef, vers Vichy et la collaboration syndicale. Enfin, Poggioli apporte des informations inédites sur le rôle, sous l'impulsion des unitaires, que la CGT a joué en faveur d'une unification du mouvement syndical international. Jouhaux participera à plusieurs réunions et rencontres visant à intégrer l'Internationale syndicale rouge à la FSI. Efforts qui ne déboucheront pas, l'ISR se dissolvant sous l'impulsion de Staline, pressé de ne pas heurter les démocraties occidentales dans le cadre de la stratégie de Front populaire. Ces différents points n'épuisent pas la lecture de la thèse. Ainsi Poggioli offre des aperçus, qui auraient demandé plus d'ampleur, sur les divergences entre la majorité confédérale et les unitaires, tout en enrichissant notre connaissance de l'action de la principale centrale syndicale de la période. Il est d'ailleurs dommage qu'aucune attention ne soit consacrée à la CFTC, sauf en toute fin de période. L'hostilité de la CGT à l'égard du syndicalisme chrétien aurait mérité d'être documentée. Souhaitons que ce travail puisse accéder à un large public par une publication sous forme livresque.

G.U.

 

 

Emile POUGET, 1906. Le congrès syndicaliste d’Amiens, Paris, CNT-RP, 2006. octobre 2006*

Le centenaire de la Charte d’Amiens suscite un bel entrain éditorial. Après une biographie de Pouget et une anthologie de ses textes parus dans le Père peinard, voici la réédition d’un long article paru dans Le mouvement socialiste, la revue à l’articulation du syndicalisme révolutionnaire et des courants révolutionnaires du socialisme. Emile Pouget y rend compte de son propre bilan du congrès d’Amiens de la CGT. Cet article, selon le préfacier, serait la reprise du compte rendu en plusieurs livraisons, non signé, paru dans La voix du peuple, l’hebdomadaire de la CGT. Plus ramassé, plus polémique aussi (il s’agit d’une claire charge contre le socialisme incarné par le courant guesdiste), ce long article propose la vision du congrès et en particulier de la « motion » d’Amiens, qui deviendra la Charte d’Amiens, texte sans doute le plus célèbre de l’histoire du mouvement syndical français. Rappelons que la Charte contient deux idées forces, l’affirmation de la « double besogne » du syndicalisme, obtenir des améliorations de la condition ouvrière et, dans le même mouvement, préparer la révolution sociale et la fin du capitalisme.
L’article de Pouget est donc particulièrement intéressant de ce point de vue. Mais cet ouvrage ne vaudrait sans doute pas l’intérêt qui est le sien s’il n’était précédé par une introduction sous la plume de Michel Chueca. Ce dernier présente en effet le contexte général dans lequel la Charte a été rédigée. Cela vaut au lecteur une remarquable synthèse sur la naissance du syndicalisme révolutionnaire. « Au passage », comme il l’écrit lui-même, Chueca co