- Jean BAUMGARTEN, En finir avec le sionisme, Goult, J.Baumgarten éditions, 2005.
- Gilbert et Yannick BEAUBATIE, Trotsky en Corrèze, généalogie d'une rumeur , Bordeaux, Le Bord de l'eau, 2007, 272 pages, 22 euros
- Jean BIRNBAUM, Leur jeunesse et la nôtre. L’espérance révolutionnaire au fil des générations, Paris, Stock, collection « un ordre d’idées », 2005, 378 pages.
- Françoise BLUM (éd.), Les Vies de Pierre Naville , Lille-Villeneuve-d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, janvier 2007, 440 p., 23 €
- Frans BUYENS, Un homme nommé Ernest Mandel / Chris DEN HOND, Ernest Mandel. Une vie pour la révolution, Double DVD, Avanti-Productions, Bruxelles, 1972/2005, 22 euros.
- Pierrick CARIOU, La Ligue communiste révolutionnaire en Charente-Maritime dans les années soixante-dix, Université de La Rochelle, mémoire de maîtrise, juin 2003, 222 p. et 71 p. d'entretiens (sous la direction de Jean-Paul Salles et de Laurent Vidal).
- Jacquy CHEMOUNI, Trotsky et la psychanalyse, Paris, Editions In Press, collection " Explorations psychanalytiques ", 2004, 272 pages, 24 Euros.
- Line DESCOURRIERE, Le recrutement des militants de la LCR , DEA de Science politique, sous la direction de Frédéric Sawicki, Université de Lille III, 2002, 105 p., avec en sus une bibliographie et la transcription des 9 entretiens, 70 p
- Georges DOBBELEER, Sur les traces de la révolution. Itinéraire d’un trotskyste belge, Paris, Syllepse, 2006, 349 p., préface d’A. Krivine, index et bibliographie, 23 euros.
- Daniel EROUVILLE, Qui sont les Trotskystes ? (d'hier à aujourd'hui), collection Questions contemporaines, L'Harmattan, 2004, 318 pages.
- Franco FERRARI, Ottobre Addio ? Le correnti trotskiste internazionali dalla rivoluzione cubana al movimento « no-global » , Universita di Parma, Tesi di Laurea, 2004-05, 281 p., dactymoraphié
- André FICHAUT, Sur le pont - Souvenirs d'un ouvrier trotskiste breton, collection " Utopie Critique ", Syllepse, Paris, 2003, 248 pages, 20 Euros.
- Eros FRANCESCANGELI, L'incudine e il martello. Aspetti pubblici e privati del trockismo italiano tra antifascismo e antistalinismo (1929-1939) , Perugia, Morlacchi Editore, 2005, 375 p., 18 €
- Boris FRAENKEL, Profession : révolutionnaire, éditions Le bord de l'eau, Latresne, 2004, 204 pages, 18 Euros.
- Jean HENTZGEN, Agir au sein de la classe. Les trotskystes français majoritaires de 1952 à 1955 , Université Paris I, mémoire de maîtrise d'histoire contemporaine, sous la direction de Michel Dreyfus et Annie Fourcaut, 2006, 214 p
- Jean-Pierre HIROU, Du trotskysme au communisme libertaire - Itinéraire d'un militant révolutionnaire, Acratie, La Bussière, 2003, 280 p.
- Florence JOHSUA, La dynamique militante à l'extrême-gauche : le cas de la Ligue Communiste Révolutionnaire, DEA de sociologie politique, IEP Paris, sept. 2003, ss dir. Nonna Mayer, 128 p. + annexes
- Alain KRIVINE, Ca te passera avec l'âge , Paris, Flammarion, 2006, 400 pages, 19,90 euros
- Karim LANDAIS, Un parti trotskiste. Eléments pour une socio-histoire des relations de pouvoir : introduction à une étude de l'OCI-PCI, Université de Bourgogne, mémoire de DEA en histoire, sous la direction de Serge Wolikow, 2004, 218 pages.
- Nicolas LATTEUR, La gauche en mal de la gauche, Bruxelles, De Boeck Université, 2000.
- Pierre LE GREVE, Souvenirs d'un marxiste anti-stalinien, Paris, La Pensée Universelle , collection " Edition Seconde ", 1997, 256 pages, 13,72 Euros.
- François LE GROS, La LCR à Caen de 1973 à 1978, maîtrise, Université de Caen, 1990-91, 143 p. annexes (chronologie, bibliographie et documents, environ 50 p.)
- Michel LEQUENNE, Le trotskisme. Une histoire sans fard, Paris, Syllepse, 2005, 360 pages, 24 euros.
- Jean LE ROUX, Voyage dans le passé. 1927-1947. Autobio, sl., éditions perso (auto-édition), 2004, 154 pages, 15 euros
- Jean-Jacques MARIE, Trotsky. Révolutionnaire sans frontières, Payot, Paris, 2006, 624 pages, 28 euros
- Ngo VAN, Au pays d’Héloïse, Paris, L’Insomniaque, 2005, 114 pages, 15 euros.
- François PACCOU, La diversité idéologique d'un groupe militant. Le cas d'une cellule de la Ligue communiste révolutionnaire, mém. maîtrise de sociologie, Université de Lille II, direction Bruno Duriez, 2003, 99 p.
- Stéphanie RIZET, La distinction militante. Transformations et invariances du militantisme à la Ligue communiste révolutionnaire , thèse de doctorat en Sociologie, sous la direction de Vincent de Gaulejac, Université Paris VII-Denis Diderot, 2006, 486 p
- Jean-Paul SALLES, La Ligue communiste révolutionnaire et ses militant(e)s (1968-1981). Etude d'une organisation et d'un milieu militant. Contribution à l'histoire de l'extrême gauche en France dans l'après-mai 1968, Université de Paris I, Thèse pour le doctorat en histoire, sous la direction de Michel Dreyfus, 2004, trois volumes, 840 pages.
- Julien SONESI, L'implantation électorale des mouvements trotskistes de 1945 à 2002, maîtrise d'histoire, Université de Bourgogne, ss. dir. Jean Vigreux, 2004, 182 p.
- Benjamin STORA, La dernière génération d'octobre, Stock, collection " un ordre d'idées ", Paris, 2003, 288 pages, 20 Euros
Jean BAUMGARTEN, En finir avec le sionisme, Goult, J. Baumgarten éditions, 2005.
Dans une introduction particulièrement virulente, Maurice Rasjfus, rescapé, comme Jean Baumgarten des griffes du nazisme, explique tout le bien qu’il faut penser de ce court texte, charge sans aucune retenue contre le sionisme. Le parcours de l’auteur explique largement la tonalité du propos. Juif échappé à la traque durant la Seconde guerre mondiale, Jean Baumgarten est le militant de toute une vie. Brièvement membre de la IVe Internationale à la Libération, il fut des nombreuses aventures de la nouvelle gauche jusqu’au PSU, avant de rompre au moment du ralliement de Rocard au Parti socialiste. Adhérent ensuite des Verts, il a rejoint la LCR après l’expérience de la gauche plurielle. D’un âge avancé, à défaut de pouvoir user de son corps comme il le faisait auparavant, il use de la plume pour donner son point de vue, motivé par la seconde Intifida palestinienne et l’échec des accords d’Oslo. Autant ne pas le cacher, ce livre est une intervention du genre « coup de gueule/coup de poing » et certainement pas une œuvre à prétention théorique. Avec un style parfois un peu décousu, il retrace l’histoire de l’imposture sioniste. Emporté par sa colère, Baumgarten, compare à plusieurs reprises l’entreprise sioniste aux actions des nazis, ce qui est à la fois un contre-sens historique et une position polémique forcément discutable, et qui le sera sans nul doute. Sur le fond, l’analyse développée est celle, classique, des trotskistes, la solution au Moyen Orient ne résidant que dans la création d’un Etat bi-national. (Ce livre est diffusé par la Brèche, 27 rue Taine, Paris, 75012)
Georges Ubbiali
Gilbert et Yannick BEAUBATIE, Trotsky en Corrèze, généalogie d'une rumeur , Bordeaux, Le Bord de l'eau, 2007, 272 pages, 22 euros. décembre 2007*
Décembre 1934, une rumeur : Trotsky serait en Corrèze, au château de Bity. Elle apparaît sous la plume de l'académicien Georges Lecomte, dans Par l'Effort , revue destinée aux Anciens Combattants, sans que l'on ne sache exactement quelle est son origine première. Elle ressurgit, toujours intacte, en 1997, dans le Figaro : se croisent ici, dans une courte remémoration, Jacques Chirac (châtelain de Bity), Lionel Jospin (alors 1 er ministre, ex de l'OCI). En 2001, Bernard Henry Lévy ravaude, toujours pour le Figaro , cette même trame, implicitement destinée à désigner, par le trotskisme, une figure du complot. Une rumeur donc, dont les auteurs s'efforcent de dévoiler les mécanismes, puisque Trotsky ne séjourna jamais en Corrèze…
Par sa stature académique, Georges Lecomte accrédite l'hypothèse d'un exil corrézien de Trotsky. Significativement d'ailleurs, il qualifie la Corrèze d' Asturies françaises , convoquant par là un horizon d'attente révolutionnaire. Là réside sans doute l'une des forces de la rumeur. Elle s'adosse au contexte de crise de 1934, se nourrit de la reconfiguration politique en cours qu'articule l'antifascisme unitaire du 12 février 1934. La figure de Trotsky convoque également l'antisémitisme véhément d'une presse d'extrême droite prompte à souligner des collusions judéo-bolcheviques, maçonniques… Tout un imaginaire du complot se profile là, sans d'ailleurs que les auteurs ne le situent à l'aune d'un spectre bien plus large repéré par Frédéric Monier ( Le complot dans la République. Stratégies du secret de Boulanger à la Cagoule , 1998). Ancrée dans des séries (l'antisémitisme, l'anticommunisme, le pacifisme, la peur du rassemblement populaire…), la rumeur flamboie un temps. Patiemment, Gilbert et Yannick Beaubatie en dénouent les fils, les réseaux, tout en démontrant sa fausseté. Ce faisant, ils manifestent par trop souvent une volonté de trop en dire, utilisant des citations inutilement longues, développant à l'excès certaines biographies ou thèmes (la Franc maçonnerie, par exemple), au risque de noyer le sujet initial (1). L'ouvrage rebondit en conclusion sur le temps présent -sans doute trop rapidement. Demeure une interrogation : pourquoi cet épisode ressurgit-il, quelle vertu (politico-médiatique) ceux qui l'exhument lui confèrent ils ?
Si le livre évite cette interrogation, il pointe néanmoins un moment charnière dans l'histoire des représentations du trotskisme. L'entrisme, à bannière déployée , des bolcheviks-léninistes dans la SFIO en 1935 fonde - au prix de l'oubli de sa publicité (2) - l'imaginaire des allusions de 1997-2002. L'ombre trotskiste des secrets de jeunesse (Edwy Plenel) ourle une lecture singulière du politique. Cet imaginaire du trotskisme repose structurellement sur des présupposés identiques : l'irruption dans le champ politique de radicalités nouvelles. Il y avait là un élément contextuel que les auteurs négligent pour partie. Le questionnement médiatique de cette radicalité débouche en 1935-1936, sur des tentatives de regroupement à l'extrême gauche du PCF, sur une enquête du Temps significativement intitulée « Une nouvelle extrême gauche va-t-elle se former ? ». Elle est depuis 1997, l'antienne des articles consacrés au néo-communisme. Où l'on voit donc que l'occurrence de la rumeur - comme de cet ouvrage- tient aux « inquiétudes » du temps, dont elle ne serait qu'une mise en abyme (3)… Voilà en tout cas de quoi prolonger l'étude, en s'intéressant par exemple à l'ensemble des rumeurs, voire des clichés, colportées sur le trotskysme…
Vincent Chambarlhac (avec Jean-Guillaume Lanuque)
(1) On peut d'ailleurs se demander in fine si ce livre n'aurait pas pu être synthétisé en un gros article…
(2) Sur ce point, Thierry Hohl, « Quand les fils du vieux étaient socialistes. Les Bolcheviks-léninistes dans la SFIO (1934-1935) », Recherche socialiste , n° 11, Juin 2000.
(3) Cf. Vincent Chambarlhac, « Pacifisme révolutionnaire et culture de guerre. Le meeting de Saint Denis « contre la guerre, contre l'union sacrée (1935) », Dissidences , n° 11, juin 2002, p 10-14. Disponible en version PDF sur le site de la revue. Et Vincent Chambarlhac, Thierry Hohl, « Une nouvelle extrême gauche s'est-elle formée ? Front populaire et radicalité . », Communication au colloque Front populaire. Choc et contre-choc, Université Paris I (CHS), lundi 5 décembre 2006. A paraître.
Jean BIRNBAUM, Leur jeunesse et la nôtre. L’espérance révolutionnaire au fil des générations, Paris, Stock, collection « un ordre d’idées », 2005, 378 pages.
Remarqué en 2002 pour sa série d’émissions diffusées sur France Culture, Fragments d’un discours révolutionnaire. A l’école des trotskismes français (voir le numéro 12-13 de Dissidences-BLEMR), le trentenaire Jean Birnbaum propose avec ce livre une sorte d’essai qui lui permet de revenir sur un certain nombre de points abordés à travers le cadre radiophonique, dans une perspective de transmission entre générations. Sa première partie est ainsi l’occasion d’évoquer les motivations diverses de l’engagement en trotskysme, de l’antifascisme des années 30 à l’altermondialisation de la décennie 90, en passant par l’anticolonialisme des années 50-60.
Dans sa seconde partie, il insiste sur l’idée de continuité, à travers les rencontres de militants marquant, les lectures ou l’obsession des trotskystes pour l’écrit. A chaque fois, Jean Birnbaum évoque des trajectoires individuelles, certaines fort connues (Lambert, Barta, Laguiller, Krivine, Essel, Kaldy, Lefort, Raoul, Broué, Nadeau, Fichaut, Fraenkel, Schwartz, Berg, Rodinson ou Chauvin), d’autres beaucoup moins (Gilbert Devillard, Mohammed Marangaby, Michel de Pierrepont ou Hervé Lagadec pour Lutte ouvrière, Pierre Dardot de l’OCI et Gérard Chaouat de la LCR, par exemple). Cela lui permet également de mettre l’accent sur certains épisodes clés de la « geste trotskyste », comme le travail de fraternisation en direction des soldats allemands et des travailleurs indochinois pendant la seconde guerre mondiale, ou la fameuse grève de 1947 aux usines Renault Billancourt.
Dans sa troisième partie, enfin, il aborde ce qu’il considère être des points noirs du trotskysme : attachement physique au Parti malgré les dérives et les exclusions (à travers l’exemple de l’OCI), une certaine fascination pour la violence (avec de nouveau l’épisode du meeting d’Ordre nouveau et de l’intervention de la Ligue communiste en 1973), la défiance vis-à-vis des intellectuels (en prenant le cas de LO) et le silence par rapport à la judéité et en particulier au judéocide.
Bien écrit, Leur jeunesse et la nôtre témoigne d’une réelle empathie et d’une approche compréhensive et ouverte, la réflexion de Jean Birbaum suivant d’ailleurs parfois plus le fil de la plume qu’un plan rigoureux. On y trouve certes quelques erreurs, et des thèmes qui sont déjà familiers des chercheurs, en particulier de l'équipe de Dissidences (le mimétisme entre trotskysme et stalinisme pour l’OCI, la comparaison entre les militants de LO et le monachisme médiéval…). Mais sa lecture agréable, les réflexions plus approfondies qu’il propose parfois et son côté vulgarisateur en font un ouvrage dont la lecture peut être conseillée à un large public.
Jean-Guillaume Lanuque.
Françoise BLUM (éd.), Les Vies de Pierre Naville , Lille-Villeneuve-d'Ascq, Presses universitaires du Septentrion, janvier 2007, 440 p., 23 €. août 2007*
Cet ouvrage réunit les 25 contributions environ faites lors d'un colloque de 2004 au Centre d'histoire sociale du XXe siècle (Paris I). Il permet d'éclairer les nombreuses facettes d'un personnage dont la longue vie (1904-1993) coïncide à peu près avec le XXe siècle.
Ses activités furent très variées : de l'engagement dans le surréalisme et la politique à la sociologie du travail, en passant par la psychologie et le journalisme. On connaissait déjà ses années de militantisme auprès de Léon Trotsky grâce à son ouvrage Trotsky vivant (Paris, Julliard, 1962, et 1988 chez Maurice Nadeau pour l'édition la plus récente). L'article de Jean-Jacques Marie apporte donc peu de choses, se contentant de rappeler les griefs de Trotsky qui trouvait Naville trop intellectuel et trop dilettante, lui préférant le « débrouillard » Molinier. Par contre, les autres contributions de cette deuxième partie (« Figures de l'intellectuel militant ») éclairent bien, et de manière originale, d'abord son goût pour les revues (Gérard Roche, « Naville créateur et animateur de revues »), puis sa controverse avec Sartre (Gisèle Sapiro), et surtout son action après la guerre au sein du Parti socialiste unitaire, puis du Parti socialiste de gauche, avant de participer au Parti socialiste unifié. Cette contribution, due à Gilles Morin, nous vaut bien des informations nouvelles, nous montrant combien il était difficile, durant ces années de guerre froide, de se situer par rapport aux deux camps. La volonté « d'être avec les ouvriers » n'a-t-elle pas transformé les intellectuels comme Naville en « satellites du communisme », les ouvriers « étant avec Staline » ? Morin se demande si on doit qualifier le Naville de ces années-là de « trotskyste stalinien », car pour lui en effet – comme pour Trotsky avant la guerre – l'URSS était un Etat ouvrier et il fallait défendre ses acquis. Mais son compagnonnage passé avec Trotsky et son goût pour la psychologie et la sociologie, considérées par les intellectuels du PC de ce temps comme des disciplines bourgeoises destinées à adapter les personnes au monde capitaliste, ne lui permettront pas de faire partie des « compagnons de route » (Frédérique Matonti, « Naville et les intellectuels communistes »).
Après avoir tenté de tracer le profil politique de Naville, d'autres contributeurs tout aussi perspicaces rappellent l'ampleur de son travail théorique : de l'étude précoce (1943) et jusqu'à ce jour inégalée de l'œuvre du baron d'Holbach, ami de Diderot et de Rousseau, dont le matérialisme annonce le matérialisme marxiste (Anne Simonin) au Nouveau Léviathan , immense ouvrage en 7 tomes intégrant sa thèse soutenue en 1956 (Pierre Rolle). Mais Naville fut aussi un praticien. Ayant obtenu le diplôme de Conseiller d'orientation professionnelle, il dirigea le Centre d'orientation professionnelle d'Agen à partir de janvier 1943. Ce métier, nouveau à l'époque, a l'ambition de faire naître une société apaisée, fondée sur le juste placement de chacun en fonction de ses aptitudes. C'est en 1938 qu'un décret-loi voté à l'initiative de Jean Zay avait posé les fondements d'un service public de l'orientation professionnelle, prévoyant un centre par département (Odile Henry). Il est étonnant de voir Naville s'engager dans cette profession sous le régime de Vichy, de même qu'on s'explique mal le fait qu'il ne participe pas à la Résistance. La volonté de protéger sa femme Denise, qui est juive, avancée par un des participants, nous semble une explication insuffisante. Mais le philosophe marxiste rationaliste qu'il est trouvera sa voie véritable après la guerre, devenant au CNRS un des créateurs de la Sociologie du travail. Il dirigea avec Georges Friedmann un manuel important ( Traité de Sociologie du travail , A. Colin, 2 tomes, 1961-62) et plusieurs revues savantes : les Cahiers d'études de l'automation , puis l'Epistémologie sociologique .
Un ouvrage complet, passionnant, pourvu d'une bibliographie des œuvres de Naville et complété par les témoignages de Maurice Nadeau, Gilles Martinet, Edgar Morin, Jean Risacher…
N.B. L'ouvrage est bon marché vu sa taille, mais la reliure est désastreuse.
Jean-Paul Salles
Frans BUYENS, Un homme nommé Ernest Mandel / Chris DEN HOND, Ernest Mandel. Une vie pour la révolution, Double DVD, Avanti-Productions, Bruxelles, 1972/2005, 22 euros.
Les documentaires sur les mouvements révolutionnaires d’extrême gauche ne sont pas si fréquents. Aussi découvrir un double DVD sur cette figure majeure du mouvement trotskyste qu’est Ernest Mandel constitue une agréable surprise. Deux documentaires sont au programme, le premier en noir et blanc, réalisé au moment où Mandel était interdit de séjour dans pas moins de cinq pays, situation sur laquelle il revient en préalable. Car ce documentaire est en fait une seule et unique interview, qui lui permet de développer certaines de ses thèses, sur la dégénérescence du capitalisme ou l’aliénation des travailleurs, et d’évoquer les personnalités qui l’ont influencé (sans surprises, Marx, Lénine, Trotsky et le Che).
Le second dure 90 minutes, et se compose d’interviews de Mandel lui-même, réalisées à différentes périodes de sa vie, ainsi que d’entretiens avec d’autres figures militantes, belges (François Vercammen, Eric Toussaint, etc…) ou non (Alain Krivine, Tariq Ali, etc…), donnant entre autre des avis sur le caractère de Mandel, positifs (érudition, sens de la vulgarisation) ou négatifs (optimisme exagéré, sous-estimation de certains thèmes comme le féminisme). Néanmoins, la cohérence de l’ensemble est difficile à trouver : les interviews (sous titrées) sont mises bout à bout, permettant certes d’éclairer des périodes précises de la vie de Mandel, mais sans offrir un commentaire général donnant un aperçu minimum de sa chronologie militante. Ainsi, on passe directement de la période de la seconde guerre mondiale, pour laquelle l’espoir d’une révolution allemande est bien restitué, au début des années 60 avec le travail de Mandel au sein de la gauche belge et la grande grève de 1961. Puis flash-back sur la guerre d’Algérie, avec essentiellement des explications concernant le rôle de Pablo dans le soutien au FLN… avec qui Mandel était pourtant à cette époque en opposition !
Pour la suite, on a droit à des anecdotes intéressantes de Jeannette Habel sur le séjour de Mandel à Cuba à l’invitation de Che Guevara, à l’évocation de la lutte contre la guerre du Vietnam et aux événements de 68, à l’implication de Mandel dans la révolution portugaise, à un rapide aperçu de ses thèses économiques marxistes, au soutien critique prôné à l’égard des Sandinistes et à son attitude quand à l’évolution de l’URSS et du bloc de l’est après 1985. Le tout est illustré par des images d’archives, mais en dehors de quelques photographies, très peu de témoignage vidéo d’Ernest Mandel, sauf de rares discours et quelques participations à des émissions télévisées… On notera toutefois une belle conclusion dans laquelle Ernest Mandel défend le doute scientifique couplé à la certitude morale. Reste que ces deux documentaires, par leur côté relativement austère, sont plutôt à conseiller à des convaincus qu’à des profanes !
Jean-Guillaume Lanuque
Pierrick CARIOU, La Ligue communiste révolutionnaire en Charente-Maritime dans les années soixante-dix, Université de La Rochelle, mémoire de maîtrise, juin 2003, 222 p. et 71 p. d'entretiens (sous la direction de Jean-Paul Salles et de Laurent Vidal).
Pierrick Cariou fait partie des audacieux à un double titre. D'abord parce qu'il s'est lancé dans l'histoire du très contemporain - avec la difficulté d'accéder à certaines sources écrites que cela implique - , ensuite parce qu'il a choisi un thème fort éloigné de ses préoccupations habituelles. Certes, d'autres apprentis historiens ont commencé à étudier l'histoire de la LCR, Yann Kindo pour la Lorraine, Thomas Saglio pour l'Alsace, Pauline Jarrige pour Bordeaux ou Karel Yon pour Paris. Mais ils sont en général très proches de cet univers militant. Pierrick Cariou a dû faire un effort important pour se familiariser avec les us et coutumes de ce milieu. Son mérite n'en est que plus grand. Il a cependant eu la chance d'obtenir une dérogation qui lui a permis d'accéder aux rapports des fonctionnaires des renseignements généraux, il a pu également utiliser les archives privées détenues par d'anciens militants, et surtout il a rencontré un certain nombre d'acteurs de cette histoire, dont il retranscrit les entretiens dans une annexe (pp. 217-289).
Sa troisième partie sur " les militants " est la plus originale, nous apportant de nombreux renseignements sur la profession de ceux-ci, leur origine sociale, l'orientation idéologique de leurs parents. Egalement, l'auteur note bien le poids d'un engagement de type sacrificiel sur la vie personnelle des militant(e)s, mais en revanche il note aussi tout ce que le militantisme apporte en matière d'ouverture au monde. Bien sûr la LCR - en Charente-Maritime moins qu'ailleurs - n'a pas réussi à percer dans le milieu ouvrier, objectif habituel des trotskystes, mais elle a été une importante école de formation pour ceux qui l'ont approchée. Les gens qui passent par la Ligue ne se replient pas, en général, sur eux-mêmes. Ils y acquièrent un savoir-faire, investi ensuite dans la société, où nombre d'ancien(ne)s militant(e)s sont syndicalistes, écologistes ou élus municipaux. Par exemple, dans la municipalité d'Aytré, grosse ville ouvrière de la banlieue de La Rochelle où se trouve l'usine Alstom, figuraient dans les années 1980 pas moins de quatre anciens militants ou sympathisants de la LCR, dont le maire et une adjointe. Cette porosité entre la Ligue et la société civile s'explique d'ailleurs par les raisons qui ont poussé ces jeunes gens à adhérer à l'organisation. Ce mémoire montre que la plupart n'adhèrent pas à la LCR parce qu'elle serait le conservatoire du trotskysme, de la vraie doctrine marxiste révolutionnaire, mais plutôt par volonté d'uvrer à l'amélioration de la condition de la femme, pour Angélica l'infirmière, ou par antimilitarisme, pour Patrick l'ouvrier.
Bien sûr, on regrettera quelques maladresses de forme, quelques insuffisances aussi. Il aurait fallu développer sur les difficultés qui assaillirent l'ouvrier sympathisant de la LCR - le seul ! - à Simca-Périgny, quand la maîtrise s'est aperçue qu'il diffusait La Taupe rouge (le bulletin de la section locale) dans les vestiaires. Difficultés - persécution devrait-on dire - qui l'amenèrent à quitter l'entreprise et à changer de métier. Cette mutation professionnelle - il est devenu éducateur spécialisé - a été possible du fait de l'apport culturel procuré par la fréquentation de ce milieu. Grâce à ce travail, la vie des militant(e)s de base est éclairée.
Jean-Paul Salles
Jacquy CHEMOUNI, Trotsky et la psychanalyse, Paris, Editions In Press, collection " Explorations psychanalytiques ", 2004, 272 pages, 24 Euros.
A l'instar de ce que Jean-Michel Krivine, spécialiste dans son domaine bien que non historien de formation, avait pu faire en portant un autre regard sur la mort mystérieuse de Léon Sedov (le fils de Léon Trotsky) en 1938, le psychanalyste Jacquy Chemouni, auteur de nombreux écrits sur les rapports entre politique et psychanalyse, tente d'offrir une synthèse sur la perception et l'utilisation que Trotsky avait de la psychanalyse. On sait l'importance que ce dernier accordait à l'apport de Freud, mais Jacquy Chemouni souligne, semble-t-il avec raison, que son appréhension de la théorie freudienne était à la fois incomplète et sélective, orientée vers une fusion avec le marxisme, ainsi que le montre la brève correspondance qu'il eut avec Pavlov. De la même manière, Trotsky s'appuyait sur quelques thèmes majeurs de la théorie freudienne comme l'inconscient ou la sublimation, au détriment sans doute d'une approche véritablement systémique.
Chemouni nous apporte également des éclaircissements sur le développement de la psychanalyse en Russie puis en URSS, développement qui cesse quasiment au même moment que la défaite de l'opposition unifiée, ainsi que sur l'intérêt porté par les proches de Trotsky à la psychanalyse, d'Alfred Adler, qu'il côtoya lors de son séjour en Autriche avant la guerre, à Abraham Joffé, qui suivit d'ailleurs une psychanalyse, sans oublier André Breton, d'autant que le Manifeste pour un art révolutionnaire indépendant, qu'ils co-rédigèrent en 1938, fait explicitement référence à la théorie psychanalytique. A cette occasion, il établit d'une manière quasiment définitive que le psychanalyste Max Eitingon, proche relation de Freud, n'avait aucun lien avec Alfred Eitingon, l'agent du Gépéou qui prit part à l'assassinat de Trotsky.
Enfin, l'ouvrage se termine avec un retour sur la question des troubles mentaux de Zina, la fille de Trotsky, qui se suicida à Berlin peu de temps avant l'arrivée d'Hitler à la chancellerie. Si Chemouni utilise pour ce faire la correspondance inédite entre Trotsky, Natalia, Léon Sedov et Zina, mise à sa disposition par Pierre Broué (sans doute aurait-elle été incluse dans la seconde série inachevée des uvres complètes de Trotsky), les conclusions qu'il en tire ne font que confirmer celles d'Isaac Deutscher en son temps, une incompréhension du mal de Zina par un père qui ne peut l'assumer et voit sans doute trop loin
Reste que sur ce point, Chemouni semble mal comprendre l'utilisation politique que fait Trotsky du suicide de Zina en en rendant responsable Staline, un moyen probablement de tenter de le dissuader de s'en prendre au reste de sa famille restée en URSS, à une époque où le pouvoir de Staline n'est pas encore totalement absolu. A d'autres endroits, d'ailleurs, le psychanalyste appréhende de manière bancale la pensée de Trotsky, en particulier dans l'analyse du fameux pamphlet Leur morale et la nôtre, d'autant que le livre semble avoir été rédigé sous forme de chapitres indépendants les uns des autres, engendrant quelques répétitions. Reste une étude utile sur un de ces sujets transversaux à Trotsky qu'il reste encore à explorer en partie
Jean-Guillaume Lanuque.
Line DESCOURRIERE, Le recrutement des militants de la LCR , DEA de Science politique, sous la direction de Frédéric Sawicki, Université de Lille III, 2002, 105 p., avec en sus une bibliographie et la transcription des 9 entretiens, 70 p. Avril 2007*
On pourrait relever les maladresses, les redondances ou les ignorances (Loukatch pour Lukacs !), mais notons plutôt les aspects positifs de ce travail qui éclaire utilement une des sections de la LCR, celle du Nord, après ce que l'on a appelé l' « effet Besancenot » de 2002. Certes l'échantillon étudié est mince – 9 militants, tous récemment entrés à la Ligue – mais il représente 20% environ de l'effectif local. Très vite se dégage un profil de militant étrangement semblable à celui du « facteur de la Ligue » : homme, jeune, souvent encore étudiant ou en reprise d'études, originaire de famille de gauche, parfois même pour plusieurs provenant du PCF : « le recrutement à la LCR se fait dans une frange assez précise de la population »…en effet !
Quant à l'activité des militants, plus que sur le terrain de l'entreprise, elle se déploie dans les mouvements des « sans » : Sans-papiers, Sans travail (AC !), Sans toit (DAL). Un des militants interrogés reproche d'ailleurs à LO de ne pas parler des « privés d'emploi ». Le fait que la Ligue porte des « valeurs post-matérialistes », pour reprendre l'expression de la jeune sociologue, comme l'égalité des sexes, l'acceptation des étrangers, l'écologie ou la défense des droits de l'homme, joue beaucoup dans son audience. De même que sa stratégie d'ouverture (son militantisme pour la formation d'un pôle à gauche de la gauche) et son goût du débat. Du fait de la richesse des débats internes, les militants interrogés ont l'impression que leur avis est pris en compte dans l'organisation. De plus, notamment pour ceux qui viennent du PCF, ils ont l'impression que la LCR n'est pas mue par une « logique de parti », alors que le Parti communiste est accusé de vouloir avant tout sauver son appareil. Ayant noté cette aptitude des militants de la LCR à se mettre au service d'un certain nombre d'actions, Johanna Siméant les avait joliment qualifiés dans sa thèse « d'attachés de presse » de certains mouvements sociaux (in J. Siméant, La cause des sans-papiers , Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1998). Au total la LCR offrirait un modèle d'engagement plus moderne que ses concurrentes à gauche. Son attractivité sur les militants du PCF s'expliquerait essentiellement ainsi.
Quant à LO, ces nouveaux militants n'ont pas de mots assez durs pour désigner cette organisation : « homophobe », contraignante – « obligeant à lire 50 bouquins avec interrogation à la suite » -, l'un d'entre eux allant jusqu'à la comparer au Front national (il ne voit pas de différence entre la dictature de Le Pen et la dictature du prolétariat !). La campagne Besancenot de 2002 aura encore accrû l'hétérogénéité d'une organisation qui voit cohabiter des érudits à l'ancienne, comme Dominique Gérardin (1), archiviste-bibliothécaire, ancien du Lycée Louis-le-Grand, militant de la JCR d'avant 68, croisé par l'enquêtrice, et des jeunes militants attirés plutôt par un « parti mouvementiste » que par le parti gardien de l'orthodoxie marxiste révolutionnaire trahie par le PCF.
Salles Jean-Paul
(1) Dominique Gérardin, depuis peu à la retraite, en partance pour une nouvelle vie, vient de léguer son énorme bibliothèque à la section bordelaise de la LCR qui, sous la houlette d'un autre « grand ancien » et toujours militant, André Rosevègue, est en train d'organiser un ambitieux centre d'archives dans l'ancien et vaste entrepôt de vins qui lui sert de local. .
Georges DOBBELEER, Sur les traces de la révolution. Itinéraire d’un trotskyste belge, Paris, Syllepse, 2006, 349 p., préface d’A. Krivine, index et bibliographie, 23 euros. septembre 2006*
Enfant unique d’un couple de petits employés de tradition catholique, ayant fait ses études dans un collège catholique de Wallonie, assistant à la messe tous les dimanches et passant ses loisirs chez les scouts, rien ne prédisposait G. Dobbeleer à devenir un dirigeant trotskyste, même si une partie de sa famille paya un lourd tribut en résistant à l’oppression nazie. C’était compter sans la radicalisation d’une partie des chrétiens : il découvre le personnalisme d’Emmanuel Mounier en 1950 – il a 20 ans – et amorce ainsi une critique de la société capitaliste. Mais très vite, il reproche aux personnalistes (mouvance de la revue Esprit) de beaucoup parler et d’agir peu, et surtout d’être trop conciliants avec le PC. Sa découverte de la revue Quatrième Internationale, ses rencontres avec Pierre Frank et de vieux trotskystes belges – Emile Van Ceulen, Georges Vereeken, ou encore Jules Henin, de Charleroi, ouvrier mineur né en 1882, fondateur du PC puis de l’Opposition de gauche -, l’amenèrent à adhérer à la IVe Internationale en 1953. La fréquentation d’Ernest Mandel acheva de le convaincre de la justesse de son choix.
A l’époque, c’est par l’entrisme dans l’organisation de jeunesse du PS, la Jeune garde socialiste (JGS), que le petit noyau trotskyste (62 militants en 1965) tente d’élargir son audience, non sans succès. Dès la fin de l’année 1956, ils lancent un journal, La Gauche, dont paraîtra peu après une édition flamande. De même, ils mènent une importante activité de soutien au FLN algérien, en relation avec le réseau Jeanson, et sont très actifs sur le « front » de l’antimilitarisme. C’est la JGS qui est à l’origine de la manifestation internationale de Liège, le 15 octobre 1966, à la fois contre l’OTAN et contre l’intervention américaine au Vietnam, occasion de prendre contact avec la JCR française récemment créée. C’est par une attitude voisine, que l’auteur appelle aussi « entrisme », que la petite troupe des trotskystes belges – non sans débats : l’auteur évoque les réticences de Vereeken face à une stratégie préconisée par Mandel – intervient dans le mouvement syndical, la Fédération générale des travailleurs belges (FGTB), tentant d’encourager la tendance gauche animée par André Renard. Ainsi les trotskystes participent-ils de plein pied à la « grève du siècle en Wallonie », grève insurrectionnelle contre la fermeture des mines de charbon (34 jours en décembre 1960-janvier 1961). Malheureusement, Renard amorça un repli régionaliste, avec la création du Mouvement populaire wallon (MPW), bientôt fort de 180 000 membres. Pour les trotskystes, les résultats furent beaucoup moins convaincants : peu d’anciens militants du PS rejoignirent l’organisation trotskyste quand celle-ci s’affirma publiquement, sous le nom de Ligue révolutionnaire des travailleurs (LRT) en 1971, puis Parti ouvrier socialiste (POS). « Pour eux, quitter le PSB, c’était une rupture avec leur passé, avec celui de leurs parents et grands parents ».
En tant que cadre du mouvement trotskyste – ce qui ne l’empêche pas d’exercer divers métiers : manutentionnaire, ouvrier sidérurgiste, employé, et pour finir enseignant du second degré provincial – Georges Dobbeleer mène un travail militant sur la longue durée en direction de la Pologne. Il tente de nouer les liens entre les vieux trotskystes survivants (deux !) et la nouvelle génération, incarnée par Modzelewski et Kuron, auteurs de la Lettre ouverte au Parti ouvrier unifié polonais (POUP, c’est-à-dire le PC au pouvoir), dont il facilite l’édition et la diffusion (1965). Il sera d’ailleurs pour cela condamné par contumace à 3 ans de prison. Voilà en tout cas qui permet de porter un autre regard sur le travail trotskyste vers les démocraties populaires que celui, plus connu, de l’OCI. Son évocation des minuscules noyaux trotskystes du Vietnam, de l’Inde et de Hong Kong, qu’il visite, est tout aussi étonnante, démontrant toute la difficulté de faire fonctionner une Internationale avant l’ère de l’internet et du tout communication. Mais son activisme impressionnant s’exerce tous azimuts, du souci d’un enseignement général pour tous aux utopies architecturales dans la lignée d’un Le Corbusier, parfait témoin de l’effort des trotskystes d’alors pour compenser leur faible nombre.
Un livre passionnant, fourmillant de détails (comme sur ses lectures, ses sentiments vis-à-vis des œuvres d’art visitées et les films marquants vus au cinéma, ou sa passion de l’alpinisme), y compris sur sa vie familiale (comme sa vie en couple avec une militante maoïste pendant cinq ans !) qui s’arrête à la veille de 1968, et dont nous attendons la suite, que l’auteur s’est engagé à fournir si un bon accueil était réservé à ce volume. Si le style n’en est pas vraiment un, dans la mesure où Georges Dobbeleer transpose ce qu’il avait pris en notes au cours de toutes ces années de militantisme, son récit fourmille de précisions, de noms de personnes et de dates précieuses pour l’historien, s’avérant de ce point de vue plus complet que le témoignage de son compatriote Pierre Le Grève, Souvenirs d’un marxiste anti-stalinien (chroniqué sur ce site). Souhaitons également que Syllepse poursuive ce travail d’édition de mémoires inédites, qui mériteraient d’ailleurs toutes d’être regroupées dans une collection propre, aux contours plus délimités que celle d’Utopie critique…
Jean-Paul Salles et Jean-Guillaume Lanuque
Daniel EROUVILLE, Qui sont les Trotskystes ? (d'hier à aujourd'hui), collection Questions contemporaines, L'Harmattan, 2004, 318 pages.
Avec les résultats décevants de la liste LO-LCR aux élections régionales puis européennes, on ne s'attendait pas à une nouvelle parution éditoriale sur les trotskystes. Il faut dire que l'auteur de ce livre n'est pas un énième journaliste, mais un professeur d'économie et gestion, également docteur en science politique. Pourtant, alors que l'intitulé de son ouvrage pouvait laisser croire à une tentative de vulgarisation et d'explication claire, on se retrouve avec un livre nettement engagé, qui n'est pas sans évoquer celui de Daniel Coquema, De Trotsky à Laguiller. Conçu comme un plaidoyer en défense du " Trotskysme " (l'usage systématique de la majuscule n'est pas innocent !), Qui sont les Trotskystes ? donne régulièrement l'impression d'être en train de lire des extraits de Informations ouvrières ou de La Vérité (d'ailleurs souvent citée dans les sources), tant le fil directeur est de montrer qu'en dehors du CCI du PT, tous les autres courants qui se réclament du trotskysme le font à tort, spécialement le " SU " qualifié de révisionniste.
Certes, Daniel Erouville se permet quelques critiques à l'égard du CCI du PT (sur le caractère trop syndicaliste de sa politique ou sur son mode de fonctionnement), mais lorsque l'on regarde ses sources, on remarque une nette prédominance des brochures ou de la presse de l'OCI et du PCI
Quant au " pablisme ", il est omniprésent, nombre de militants de la IVe Internationale, selon lui, étant même coupables, dès 1948, d'un " pablisme anticipé "
L'ensemble du livre suit un plan chronologique classique, de manière non exhaustive, mais en se contentant d'un exposé politique, typique d'une prose militante. Par ailleurs, il souffre d'une relecture pour le moins succincte, accumulant les maladresses de forme, les erreurs sur les noms propres, les répétitions et les redites. Tout au plus lui sera-t-on gré de nous présenter un tableau actualisé des divers groupes trotskystes français en 2004. Par ses choix politiques et sa sélection personnelle des événements (la guerre d'Algérie, à titre d'exemple, est totalement absente), Qui sont les Trotskystes ? ira rejoindre la catégorie des écrits militants les moins notables à défaut d'enrichir celle de la recherche historique.
Jean-Guillaume Lanuque.
Franco FERRARI, Ottobre Addio ? Le correnti trotskiste internazionali dalla rivoluzione cubana al movimento « no-global » , Universita di Parma, Tesi di Laurea, 2004-05, 281 p., dactymoraphié. janvier 2007*
Cet ouvrage refermé, on reste impressionné par l'ampleur des références citées, dans toutes les langues d'Europe. Même Dissidences est utilisée à plusieurs reprises. Il faut dire que l'ambition de l'auteur est considérable : retracer l'histoire des courants trotskystes internationaux des années 1960 à nos jours. Sa vaste érudition, et aussi son remarquable esprit de synthèse, nous valent une série de chapitres sur le Secrétariat unifié de la Quatrième Internationale, le « lambertisme », le « morénisme », l'International Socialist Tendency de Tony Cliff et la tendance britannique « Militant ». On se demande cependant pourquoi Lutte Ouvrière est oubliée : elle constitue elle aussi une tendance internationale, avec The Spark (Etats-Unis), Combat ouvrier (Antilles), l'Organisation des travailleurs révolutionnaires (Haïti)…Le journal Lutte ouvrière se proclame d'ailleurs journal de l'Union communiste (trotskyste), membre de l'Union communiste internationale (UCI).
Des synthèses utiles donc, qui nous en apprennent beaucoup sur la crise du « morénisme » qui a entraîné, après la mort du fondateur, la naissance d'une myriade d'organisations et aussi sur le trotskysme britannique (du capitalisme d'Etat de Tony Cliff à l'entrisme pratiqué par « Militant »). Cependant, nous sommes en présence d'un livre d'histoire politique traditionnelle. L'auteur retrace plutôt l'histoire des idées politiques, avec brio, plutôt que l'histoire des organisations. Sa méthode est fort peu nourrie des apports de la sociologie, encore moins d'autres sciences sociales comme l'ethnologie ou la psychologie, qui permettent une approche plus complète, plus surplombante aussi de « l'objet d'étude ». D'où souvent une impression d'insatisfaction. Ainsi, comment expliquer qu'à Ceylan le principal parti de gauche créé dans les années 30, le Lanka Sama Samaya Party (LSSP), ait été trotskyste et non stalinien, puis qu'il se soit intégré au jeu politique traditionnel et parallèlement ait pris ses distances avec la Quatrième Internationale ? Sur cette question, on en apprend davantage en lisant l'extrait des Mémoires de Livio Maitan (non publiés en français) – il avait passé 10 jours à Ceylan pendant la crise – publié dans Inprecor (n°498-499, octobre-novembre 2004) au moment de sa mort (1). L'origine sociale des créateurs et dirigeants du trotskysme à Ceylan, anciens étudiants à Londres, est un facteur d'explication très important. Même frustration du lecteur sur l'Italie, « il caso italiano che rappresenta una evidente anomalia » (p.77). On ne comprendra pas bien pourquoi la section italienne de la Quatrième Internationale (Gruppi Comunisti revoluzionari), la plus forte section européenne du Secrétariat unifié avant 1968 (malgré tout pas plus de 200 militants) ait décidé, à la majorité, de se dissoudre en 1968-69, ses principaux dirigeants (dont Massimo Gorla (2)) participant à la création d'Avanguardia operaia.
Il n'empêche qu'à de nombreuses reprises, l'auteur nous met sur des pistes intéressantes, nous permet d'élargir nos connaissances. Ainsi, nous apprend-il qu'après le succès des castristes à Cuba, un groupe de militants trotskystes argentins, sous la direction du « basque » Angel Bengoechea, reçoit un entraînement militaire dans l'île, puis rompt avec Palabra obrera, leur groupe politique originel, en 1963. Leur tentative de lancer la lutte armée avortera, Bengoechea et la plupart des membres du groupe étant morts lors de l'explosion de l'arsenal qu'ils avaient constitué. Au total un travail agréable à lire, écrit dans un italien élégant, mais qui ne dispense pas de réaliser des monographies sur les sections des diverses Internationales ou des synthèses internationales sur des points plus précis ou des périodes plus courtes. Pour s'orienter dans l'abondante bibliographie concernant les trotskystes, on se gardera d'oublier l'ouvrage de bénédictin de Wolfgang et Petra Lubitz, Trotsky Bibliography. An international list of publications about Leon Trotsky and Trotskyism1905-1998 , Munich, K.G. Saur, 1999, 2 volumes (voir aussi leur site internet trotskyana.net).
Salles Jean-Paul
(1) Livio Maitan, La strada percorsa, dalla Resistenza ai nuovi movimenti, lettura critica e scelte alternative, Ed. Massari, Coll. Storia e memoria, 2002.
(2) Au VIIIe congrès de la Quatrième internationale (1965), c'est lui qui faisait un des quatre rapports importants, sur l'évolution du capitalisme en Europe occidentale.
André FICHAUT, Sur le pont - Souvenirs d'un ouvrier trotskiste breton, collection " Utopie Critique ", Syllepse, Paris, 2003, 248 pages, 20 Euros
André Fichaut poursuit la série de témoignages émanant de militants trotskystes qui paraissent relativement régulièrement depuis environ cinq ans. Mais alors que la génération de 68 avait jusqu'ici tendance à être la plus bavarde, Fichaut représente celle des inscrits de la difficile et ingrate période de 45 aux années 60, puisqu'il est rentré au PCI à la fin des années 40, en passant d'abord par ses éphémères organisations de jeunesse, la JCI et le MRJ. Le récit qu'il nous fait de son itinéraire militant, du rappel de sa jeunesse entre études dans des écoles bourgeoises et vie ancrée dans le terroir breton, avec l'importance de la socialisation due aux auberges de la jeunesse, s'avère tout à fait passionnant, tout comme ses divers emplois avant son entrée à la centrale thermique EDF de Brest, mécanicien auto, chauffeur de médecin ou ajusteur mécanicien sur les chantiers navals de l'Atlantique.
Cette dernière place est d'ailleurs l'occasion pour nous de découvrir l'investissement syndical conséquent d'André Fichaut dans le cadre de la CGT. Cette activité ininterrompue occupe en effet une place importante de l'ouvrage, avec comme point d'orgue le récit de la grande grève de 1972 à la centrale afin d'imposer des embauches supplémentaires, une grève victorieuse et qui constitue un exemple des efforts d'André Fichaut pour introduire davantage de démocratie au sein de la CGT, au risque de se marginaliser, comme lorsqu'il s'oppose à la reprise du travail en juin 1968 ou au programme commun dans les années 70, perçu comme un carcan pour les luttes ouvrières. Parallèlement à cet engagement syndical André Fichaut fut également de ces militants qui pratiquèrent l'entrisme prôné par la direction de la IVème Internationale au début des années 50.
Ayant choisi de rester fidèle à cette dernière (et donc à la minorité de la section française) par peur de s'enfoncer dans un isolement sectaire, il fut en effet membre du PCF de 1956 à 1969. Son expérience est d'autant plus précieuse que le bilan historique de ce travail reste à faire ; ainsi, sur son groupe de trois militants entristes, lui seul réintégra durablement le mouvement trotskyste
On a également droit au passage à des anecdotes croustillantes, comme lorsque André Fichaut faillit devenir le candidat de la LC aux présidentielles de 1969, le récit des congrès de la CGT ou les relations étroites tissées avec Solidarnosc. Une autobiographie sans complaisance, sincère et pleine d'humour, qui se lit avec beaucoup d'intérêt. Signalons enfin qu'Alain Krivine est l'auteur de la préface, dans laquelle il insiste sur le travers de la secte qu'aurait donc évité le PCI minoritaire et la Ligue communiste, et rend un hommage appuyé aux anciens
Jean-Guillaume Lanuque.
Eros FRANCESCANGELI, L'incudine e il martello. Aspetti pubblici e privati del trockismo italiano tra antifascismo e antistalinismo (1929-1939) , Perugia, Morlacchi Editore, 2005, 375 p., 18 €. décembre 2007*
Issu d'une thèse de doctorat soutenue à l'université de Pérouse, l'ouvrage d'Eros Francescangeli se compose de quatre parties, qui reflètent une analyse plutôt diachronique, à l'exception de la dernière partie qui est beaucoup plus synchronique voire synthétique. Ce travail est tout d'abord une reconstruction minutieuse des origines de la dissidence trotskiste italienne. Francescangeli réussit à replacer la naissance de cette dissidence à la fois dans le contexte international, avec une analyse précise des positions du Parti Communiste Italien (PCI), de sa majorité et de ses opposants internes au Komintern, et dans le contexte italien à proprement parlé. S'il convient de mentionner l'influence importante d'Antonio Gramsci et les convergences idéologiques entre le fondateur de l' Ordine Nuovo et Léon Trotski, les trotskistes italiens se distinguent de deux grands courants d'oppositions au sein du PCI qui ont pour leaders : Angelo Tasca et Amadeo Bordiga. Les liens des trotskistes italiens avec les partisans de ce dernier seront constants et parfois conflictuels. La rupture des « trois » (Pietro Tresso, Alfonso Leonetti et Paolo Ravazzoli) avec la direction du PCI et notamment Palmiro Togliatti a lieu en 1929, elle fait suite à l'expulsion d'Angelo Tasca et à l'éloignement d'Ignazio Silone. Les « trois » sont en désaccord complet sur la stratégie et les analyses théoriques concernant les rapports du Parti Communiste avec la social-démocratie et la lutte contre le fascisme. Progressivement et malgré certaines hésitations des communistes italiens, la ligne stalinienne, mettant un terme aux fronts uniques antifascistes et d'assimilations des socialistes aux fascistes, devient la direction suivie par la majorité du PCI. Les « trois » sont exclus du PCI et donnent naissance à la Nouvelle Opposition Italienne (NOI). Auparavant Léon Trotski et l'opposition de gauche internationale étaient en contact avec la Fraction de gauche du Parti communiste d'Italie dirigée par Amadeo Bordiga. Les motifs d'opposition entre les « trois » et la direction du PCI sont nombreux et aussi bien idéologiques, stratégiques qu'organisationnels. Ils s'expriment par exemple contre le projet « Gallo » qui consistait en 1929 à rapatrier en Italie un nombre important de dirigeants communistes alors en exil principalement en France, en URSS, en Belgique ou en Suisse. En effet, depuis l'interdiction du PCI par le régime fasciste, la majorité des dirigeants et des cadres, ainsi que de nombreux militants du PCI sont en France, notamment à Paris avec bon nombre d'opposants à Mussolini. Cette situation de clandestinité et d'exil fragilise encore plus une opposition de gauche au PCI qui très vite va se scinder en différentes fractions, et où dans la grande tradition trotskiste une majorité s'opposera constamment à une minorité. C'est l'une des réussites de cet ouvrage, puisque l'auteur arrive à être tout à la fois précis sur les divergences stratégiques et idéologiques des diverses composantes du trotskisme italien, sans toutefois perdre son lecteur dans ces ruptures et querelles parfois byzantines. La situation même des « trois » qui participent tout à la fois aux instances internationales de la Quatrième Internationale, à la Ligue Communiste dans ses sections parisiennes, et au sein de la NOI, est riche d'enseignements pour la connaissance du trotskisme en France. D'autre part, Francescangeli apporte de nombreux éclairages sur les positions des trotskistes italiens concernant les débats et les scissions à l'intérieur de la Ligue entre les deux courants du début des années 1930, celui de Raymond Molinier et Pierre Frank et celui autour de Pierre Naville. Tandis que Pietro Tresso soutient les premiers, Mario Bavassano et Alfonso Leonetti se rangeront auprès de Naville et du courant majoritaire. Ensuite, l'auteur revient en détail sur les différentes formes d'entrisme au sein de la SFIO, puis au sein du Parti socialiste italien, il distingue les deux groupes trotskistes italiens, à savoir celui de Pietro Tresso (le groupe bolchevique-léniniste au sein du PSI) et celui de Nicola Di Bartolomeo et de son groupe dénommé « Nostra parola ». Il rappelle l'opposition des trotskistes italiens à la politique de fronts populaires de la fin des années Trente, et décrit la situation de plus en plus difficile pour ces militants après l'appel du PCI en 1936 vers les militants fascistes, qui reprenait même leur programme politique de 1919 mais rejetait avec violence les sympathisants de Trotski. Après avoir exposé les différentes ruptures avec le PCI, l'intégration au sein de la Ligue Communiste et au sein des instances de la Quatrième Internationale, Francescangeli revient sur les conditions de vie « publique et privée » de cette poignée de militants hors normes. En effet, très tôt, les trotskistes italiens sont forcés à l'exil, menacés par la police politique fasciste (qui infiltre principalement le courant d'Amadeo Bordiga), puis par les staliniens italiens et français. Cette dernière partie explicite le titre de l'ouvrage, les trotskistes italiens sont pris entre le marteau stalinien ( il martello ) et l'enclume fasciste ( l'incudine ). Cette dernière partie, nourrie des études les plus récentes et pertinentes concernant la police politique italienne, utilise de nombreux documents d'archives inédits (dont une partie est rassemblée à la fin de l'ouvrage, complétée par une excellente bibliographie) et permet de « redonner vie » à ses militants et dirigeants politiques qui ont eu des parcours admirables. Nous ne pouvons qu'espérer que cet ouvrage trouve un éditeur pour une traduction française.
Yannick Beaulieu
Boris FRAENKEL, Profession : révolutionnaire, éditions Le bord de l'eau, Latresne, 2004, 204 pages, 18 Euros
Après sa mise en lumière à l'occasion de l'affaire Jospin en 2001, Boris Fraenkel a été invité à rédiger ses souvenirs, souvenirs d'une vie bien remplie et mouvementée. Il fut aidé dans cette entreprise par Sonia Combe, collaboratrice de la BDIC, une des auteures du documentaire réalisé sur lui en 2000 (1). On y découvre l'enfance et l'adolescence d'un apatride juif, dont le père meurt quelques jours à peine avant sa naissance. Contraint de vivre à Dantzig avec une mère extrêmement possessive, il n'en construit pas moins sa personnalité à travers diverses rencontres, et un premier engagement politique au sein du mouvement sioniste de gauche. Il raconte également avec retenue la découverte progressive de sa bisexualité. Ballotté de Tallin en Suisse en passant par Nancy et Grenoble, il échappe durant la seconde guerre mondiale aux rafles, et devient trotskyste à Bâle. Finalement exclu du groupe suisse et également expulsé du pays, il retourne en France en 1949 et se rapproche des trotskystes français du PCI. Il finit par adhérer au " groupe Lambert " au lendemain de l'arrivée au pouvoir de De Gaulle, et y acquiert un rôle important, effectuant de nombreux recrutements au sein des écoles normales d'instituteurs de la région parisienne, et particulièrement de l'école normale supérieure d'éducation physique. Mais outre cet engagement proprement militant, Boris Fraenkel est également connu pour avoir contribué à diffuser les écrits de Reich et de Marcuse, avec qui il avait étroitement sympathisé. C'est d'ailleurs la raison invoquée par l'OCI pour le sanctionner en 1966, ce qui provoque sa démission de l'organisation. Son jugement sur Lambert, Bloch ou Just est d'ailleurs aujourd'hui très négatif. Par la suite, il connut le harcèlement de l'administration française qui voulut l'expulser à la suite des événements de 68, et finit par l'assigner à résidence pendant environ un an
Son témoignage est passionnant, son parcours croisant celui de nombreuses figures intellectuelles variées, et témoignant d'une grande variété d'activités. Cependant, il y manque bien des aspects " quotidiens " du militantisme, et il est entaché de plusieurs erreurs dues à des approximations naturelles de la mémoire (Just exclu en 1986 au lieu de 1984 ou plusieurs notices du glossaire) et à des hypothèses fort discutables (Pablo est ainsi accusé par Fraenkel d'être un pur agent stalinien !). De même, comme souvent au crépuscule d'une vie, Boris Fraenkel tend à souligner l'importance de son existence, se proclamant ainsi (non sans une certaine ironie ?) " le père " de Mai 68, du fait de la conférence qu'il avait donné à Nanterre début 1967 sur la sexualité
La lecture de cet ouvrage profondément humain n'en est pas moins vivement conseillée.
(1) " Boris Fraenkel, parcours d'un militant engagé dans son temps ".
Jean-Guillaume Lanuque.
Jean HENTZGEN, Agir au sein de la classe. Les trotskystes français majoritaires de 1952 à 1955 , Université Paris I, mémoire de maîtrise d'histoire contemporaine, sous la direction de Michel Dreyfus et Annie Fourcaut, 2006, 214 p. Mars 2007*
Jusqu'à présent, la période des années 50 était une des moins explorées par la recherche universitaire en ce qui concerne les mouvements trotskystes. Si les études de Philippe Gottraux (1) ou Sylvain Pattieu (2) abordaient ce thème par la bande (avec une dissidence du PCI-SFQI pour le premier et la lutte anticoloniale pour le second), celle de Jean Hentzgen, qui n'est que le premier acte d'une plus longue approche, s'y intéresse sous toutes ses coutures. Il a en effet choisi de se pencher sur une des branches issues de la scission historique de 1952 en France, qu'il nomme, en reprenant la dénomination utilisée par le Maitron actuel, PCI majoritaire. Aussi discutable sur le long terme que puisse apparaître ce qualificatif (on ne reste pas nécessairement majoritaire), il présente l'avantage de son côté pratique et même un certain aspect référentiel (bolchevik ne voulait-il pas dire majoritaire ?). En attendant un DEA qui devrait porter sur la période 1955-1968, ce mémoire court de la scission de juin 1952 jusqu'à juin 1955, date à laquelle les militants exclus derrière Marcel Bleibtreu le sont de manière définitive. Une période essentielle pour comprendre l'évolution ultérieure de l'organisation, devenue dix ans après l'OCI.
Pour son étude, qu'il aborde avec la même sympathie critique que Dissidences revendique, il a mis à profit, outre le fonds du CERMTRI, celui de la BDIC (archives Just et Bleibtreu, en particulier) ainsi que quelques témoignages de militants de l'époque. Après une courte introduction essentiellement historiographique, Jean Hentzgen propose un récit chronologique de l'histoire du PCI majoritaire, non sans avoir dressé auparavant un résumé forcément succinct de l'itinéraire de l'organisation unifiée, ainsi que de la fameuse scission. Il décèle d'ailleurs, derrière le conflit politique, un conflit générationnel, à la fois entre majoritaires (plus jeunes) et minoritaires (plus âgés) et au sein des majoritaires eux-mêmes (les plus jeunes étant globalement les plus intransigeants et les plus opposés aux compromis). Son récit de la difficile reconstruction du PCI majoritaire est riche en données précises, et montre bien qu'aux trois quarts, la nouvelle organisation est parisienne. Il expose également les dissensions qui apparaissent assez vite entre les partisans de Bleibtreu, favorables à un investissement massif en direction des oppositionnels du PCF derrière André Marty (exclu du Parti communiste en décembre 1952), et ceux de Pierre Lambert, plus intéressés par un travail vers les syndicats dans une démarche unitaire. Ce faisant, Jean Hentzgen pense déceler derrière chacune de ces tendances en gestation un même attrait vers une figure quelque peu salvatrice, Marty pour Bleibtreu, Frachon pour Lambert, une hypothèse qui mériterait à notre sens d'être plus argumentée pour être totalement convaincante. L'évolution de ces divergences est plutôt bien dressée en dépit de lacunes documentaires (sources manquantes, comme pour le compte-rendu du IXe congrès du PCI, ou déformées), et conduit, en mars 1953, à un basculement de la majorité du PCI de Bleibtreu à Lambert, avec en toile de fond supplémentaire le débat sur l'évolution de l'URSS après la mort de Staline. On note alors à la fois des changements (le mouvement des Assises pour l'unité d'action syndicale, une plus grande méticulosité dans les objectifs demandés) et des continuités (le soutien aux grèves de l'été 53, l'élargissement de l'opposition internationale au Secrétariat international et à Pablo).
A ce stade de son étude, Jean Hentzgen place un chapitre fort intéressant, mais qui aurait sans doute été plus à sa place en fin de mémoire, puisqu'il porte sur ce qu'est « Militer au PCI ». Si le rôle formateur du PCI ou l'intensité du militantisme étaient déjà des choses assez largement connues, les nombreuses occasions de verser de l'argent sont ici bien récapitulées, montrant le poids extrêmement important qu'elles peuvent prendre : cotisations, mais aussi participation à des campagnes de solidarité et même achat des bulletins intérieurs. Jean Hentzgen souligne également une différence intéressante entre PCI minoritaire et PCI majoritaire : si le premier n'hésitait pas à demander à des militants de s'implanter dans des milieux dont ils n'étaient pas nécessairement familiers, le second privilégiait leur ancrage professionnel et familial, susceptibles de leur faciliter l'action politique et syndicale. Autres éléments utiles, le fait que les effectifs militants sont majoritairement ouvriers, qu'un cinquième se compose de femmes, et qu'aucun signe de violence physique dans les rapports entre militants n'ait été relevé. Néanmoins, on aurait aimé que ce chapitre soit encore plus développé. Les derniers chapitres reviennent ensuite à la chronologie, 1954 étant marqué par un travail unitaire en direction des syndicats qui marque le pas, le soutien à la révolte algérienne, et par l'aggravation de la lutte entre la direction du PCI et la tendance Bleibtreu – Lequenne, avec une « tendance Raoul » moins formelle mais qui influence un quart de l'organisation, la direction en ayant la moitié derrière elle. Pour ce qui est de la rupture finale, les événements sont bien retracés, et les responsabilités équilibrées. Jean Hentzgen montre bien la transition essentielle que constitue cette période, avec le choix fait à travers la direction de Pierre Lambert, qui s'est imposée de manière empirique, d'une organisation en rupture avec le PCI unifié, plus méthodique dans ses objectifs, plus orientée vers le travail syndical, distante à l'égard du PCF et davantage attirée par le milieu socialiste. Une recherche essentielle.
Jean-Guillaume Lanuque
(1) Philippe Gottraux, « Socialisme ou Barbarie ». Un engagement politique et intellectuel dans la France de l'après-guerre , Lausanne, Payot, 1997.
(2) Sylvain Pattieu, Les camarades des frères. Trotskistes et libertaires dans la guerre d'Algérie , Paris, Syllepse, 2002.
Cette maîtrise est accessible à l'adresse suivante :
http://jeanalain.monfort.free.fr/Hentzgen/agir2.htm
Jean-Pierre HIROU, Du trotskysme au communisme libertaire - Itinéraire d'un militant révolutionnaire, Acratie, La Bussière, 2003, 280 pages.
Jean-Pierre Hirou, qui est décédé en 2001 à 53 ans, n'était pas seulement un militant d'extrême gauche et un historien, avec son livre Parti socialiste ou CGT ? (1905-1914) - De la concurrence révolutionnaire à l'union sacrée ; il a également été de l'aventure de Dissidences à l'époque où la revue n'existait encore qu'à l'état de projet. Ce recueil posthume, réalisé à l'initiative de sa veuve, Michèle, et de son ami Jean-Pierre Duteuil, qui préface l'ouvrage, rassemble un grand nombre d'articles que Jean-Pierre Hirou avait écrit pour le journal Lutte ouvrière (un tiers de l'ensemble), puis des textes plus variés, articles, interviews, lettres, écrits après son départ de LO en 1979.
Si le premier groupe est sans doute le moins intéressant, car conforme à une certaine " orthodoxie " politique (reflet des positions de son groupe d'appartenance), il n'en montre pas moins l'intérêt de J.-P. Hirou pour l'histoire du mouvement ouvrier, avec en particulier toute une série de papiers sur la Commune de Paris à l'occasion de son centenaire. Le second groupe de textes est incontestablement le plus séduisant. D'abord parce qu'il nous montre l'évolution politique d'un homme, qui attaché encore à LO et à Trotsky, s'en détache peu à peu pour privilégier de plus en plus un communisme libertaire proche de la synthèse d'un Daniel Guérin. Et ensuite car il témoigne des centres d'intérêt divers de J.-P. Hirou, de la défense des 13 juifs iraniens emprisonnés en 1999 à son étude de maîtrise qui nuance avec conviction la figure tutélaire d'un Jaurès, partisan par avance, selon lui, de l'union sacrée, en passant par la lutte pour la reconnaissance des assassinats de militants trotskystes perpétrés par le PCF durant la seconde guerre mondiale
Un livre témoin d'un parcours individuel qui, comme tant d'autres, a croisé la " grande " histoire.
Jean-Guillaume Lanuque
Florence JOHSUA, La dynamique militante à l'extrême-gauche : le cas de la Ligue Communiste Révolutionnaire, DEA de sociologie politique, IEP Paris, sept. 2003, ss dir. Nonna Mayer, 128 p. + annexes
Avec ce travail de F. Johsua, on dispose d'une proposition d'approche des plus stimulante qu'il nous ait été donné de lire sur un groupement d'extrême-gauche. Ce mémoire, en deux parties assez inégales dans leurs développements, se propose d'analyser la manière dont se construit le militantisme dans cet espace politique marginal qu'est l'extrême-gauche. La première partie s'intéresse à l'offre politique. Après un bref rappel de l'histoire de la LCR (on regrettera que l'auteure n'ait pas pris la peine de prendre connaissance de l'importante littérature grise sur la question), Johsua s'intéresse à l'implantation partisane sur le territoire national. Son hypothèse est qu'il existe un lien entre les résultats électoraux de la LCR et les caractéristiques sociologiques des territoires. Lesquelles ? Première idée : la LCR est forte là où existent des structures de rémanences, des réseaux militants sur lesquels elle peut appuyer son action. Cela vaut au lecteur une analyse parallèle de l'implantation des collectifs Ras le Front et de la LCR. Second constat, l'implantation de la LCR correspond à des zones urbaines où des clientèles potentielles peuvent être mobilisées (jeunes, catégories moyennes et supérieures).Enfin, dernier aspect, il existerait une variable de type historique et culturel. Pour ce faire, elle s'appuie sur la carte électorale du PSU. Ce dernier aspect mériterait un traitement plus fin, puisqu'on ne saurait résumer l'extrême-gauche à la LCR et qu'il serait nécessaire d'y inclure les autres composantes présentes (LO, PT, libertaires) ou passées (maoïstes par ex. ou RDR jadis).La seconde partie bénéficie de l'apport de l'analyse des cartes de membres dont sont munis les " liguards " depuis 2003. A partir de ce matériau inédit Johsua montre que la LCR présente un profil socio-démographique très spécifique par rapport aux partis de gauche. Enfin, elle a procédé à une série d'interviews dans une cellule parisienne de la LCR. De nombreuses hypothèses se dégagent de ce recueil d'entretiens. On retiendra l'idée du clivage générationnel entre les plus anciens adhérents et les nouveaux venus quant à la stratégie politique ou encore des profils militants distincts entre ceux-celles qui mettent en avant la justice sociale et ceux-celles qui justifient leur engagement par une approche plus mouvementiste. Si l'auteure s'appuie sur une solide tradition de sociologie politique et a bénéficié d'évidents soutiens pour l'accès aux sources, son travail n'en demeure pas moins problématique par plusieurs aspects. La comparaison envisagée avec LO ne tient pas la route ; la tendance à réduire le champ de l'extrême-gauche à la LCR n'est pas satisfaisante ; la caractérisation des territoires politiques par des données macro-sociologiques soulève plus de problèmes qu'elle n'en résout. Ce sont quelques uns des points faibles soulevés par ce travail dont on espère qu'ils seront résolus lors de la thèse espérée et attendue.
Georges Ubbiali.
Alain KRIVINE, Ca te passera avec l'âge , Paris, Flammarion, 2006, 400 pages, 19,90 euros. février 2007*
Contrairement à son camarade D. Bensaïd, A. Krivine, plus porté sur l'action que sur la théorie, a relativement peu manié la plume, en dehors de la presse de la LCR, ses seuls ouvrages étant La farce électorale en 1969, Questions sur la révolution en 1973, Les chemins de la révolution en 1977 (en fait des entretiens avec Fred Zeller) et Mai si ! en 1988, avec Bensaïd, justement.
Comme son camarade de génération G. Filoche voici quelques années, il livre ici ses souvenirs, et reconstitue son itinéraire avec un objectif clair : apporter sa contribution aux réflexions actuelles quant à la nécessité de la révolution et du renversement du capitalisme, et fournir un bagage intellectuel aux nouvelles générations militantes. C'est ainsi que l'on trouve des passages très vulgarisateurs sur la trahison de la révolution russe et le stalinisme, la révolution portugaise, la lutte contre le projet de Constitution européenne, le soutien de la LCR aux luttes du peuple kanak (1), les nouveaux mouvements de gauche en Amérique latine depuis une dizaine d'années ou la IVème Internationale, dont Alain Krivine salue l'apport tout en espérant la création d'une Vème Internationale.
Né dans une famille juive – il raconte son émotion en découvrant, enfant, le matricule tatoué sur l'avant-bras de sa tante Zina, rescapée d'Auschwitz et nous fait part de son enthousiasme pour les exploits des FTP-MOI – A. Krivine passe d'abord par la nébuleuse du PCF avant de rallier le mouvement trotskyste via Jeune Résistance. Outre des doutes sur la réalité soviétique lors d'un voyage à Moscou, l'élément décisif de sa mutation fut le désir de lutter concrètement pour l'indépendance de l'Algérie, alors que la direction du PC expliquait le vote des pouvoirs spéciaux à Guy Mollet en 1956 par la volonté « de ne pas se couper des socialistes et de la gauche, pour leur donner toutes les chances de faire la paix ». Malheureusement, passés les événements de 68, A. Krivine s'attarde moins sur son itinéraire, son action précise au sein de la LC puis de la LCR, préférant braquer le projecteur sur certains terrains de lutte qu'il juge particulièrement importants : la lutte au sein de l'armée, la dissolution de la Ligue en juin 1973, la révolution portugaise, l'aventure de Rouge quotidien ou les différentes élections présidentielles, sans oublier l'essor d'Olivier Besancenot…
On apprend toutefois des choses quant à ses deux passages en prison, lui-même n'ayant échappé aux jugements que grâce aux amnisties présidentielles ; de même, ses descriptions des coulisses du fonctionnement du Parlement européen sont savoureuses ! Par ailleurs, il évoque certaines figures qui l'ont particulièrement marqué, Pierre Goldman, François Maspero, Gilles Perrault ou Simone Signoret (2), ainsi que certaines rencontres, celle avec Lionel Jospin à la veille du succès de la gauche en 1997 étant sans doute une des plus intéressantes au vu de la réaction de l'intéressé, témoignant de la prégnance de son passage à l'OCI... A. Krivine fait même quelques retours critiques sur le passé de son organisation : ainsi, au sujet du Programme commun, il trouve « très sévère » la condamnation d'alors de la Ligue. Il pense que si les mesures proposées «avaient été appliquées dans leur totalité, elles auraient conduit, obligatoirement, à une épreuve de force avec le patronat » (p.186). Sur LO, sans taire ses critiques, il ne pense pas que l'organisation puisse être qualifiée de secte. Jugement sincère ou volonté de préserver la possibilité de certaines alliances futures ? Par contre, rien n'est dit sur l'OCI-CCI du PT, à peine cité au détour d'une page…
Un livre qui sert avant tout de moyen de transmission d'un héritage aux jeunes générations, comme le prouve amplement toute la dernière partie sur l'actualité des luttes, à la manière des ouvrages de Besancenot, avec qui il partage un style simple et sans fioriture.
Jean-Guillaume Lanuque et Jean-Paul Salles
(1) On apprend au passage « qu'il n'y a jamais eu un seul kanak membre de la LCR ou de la IVe Internationale », même si dans certaines tribus, des articles de Rouge sont parfois affichés.
(2) Il donne quelques renseignements précis sur la proximité de nombreux artistes avec ce milieu militant, la garantie financière apportée par Michel Piccoli ayant permis à la LCR de se doter d'une imprimerie pour publier le quotidien Rouge en 1976.
Karim LANDAIS, Un parti trotskiste. Eléments pour une socio-histoire des relations de pouvoir : introduction à une étude de l'OCI-PCI, Université de Bourgogne, mémoire de DEA en histoire, sous la direction de Serge Wolikow, 2004, 218 pages.
Les travaux à dimension scientifique portant sur le courant représenté à son apogée militante par l'OCI sont rares : celui de Karim Landais (orlandais@yahoo.fr) est le second après celui d'Emmanuel Brandely (voir notre numéro 9), si l'on met de côté les études de Karel Yon sur le langage " lambertiste " et de Guillaume Trêves sur les transfuges du PCI vers le PS dans les années 80 (voir notre numéro 6). On ne peut donc que se réjouir de cette évolution, qui espérons-le surpassera les divers écrits journalistiques produits sur le sujet, que l'auteur prend le temps en introduction de critiquer. Constatons tout d'abord que les sources pointées sont d'une grande richesse, avec douze entretiens d'anciens militants (l'auteur ayant refusé d'interroger des militants encore en activité, un parti pris discutable), tous reproduits en annexes, parmi lesquels Michel Lequenne (un choix discutable, dans la mesure où son témoignage sur le PCI d'après-guerre est parfois utilisé en appui de l'étude de l'OCI), Pierre Broué, Charles Berg et même Alexandre Hébert, ainsi qu'une grande diversité de publications. Notons toutefois qu'ayant été exclu du CERMTRI, Karim Landais n'a pu en mettre à profit toutes les ressources, ce que ne peut malheureusement pas compenser le fonds de la BDIC, malgré la présence des archives de Stéphane Just. Quant à la bibliographie, elle brasse des thèmes aussi variés que la science politique, l'histoire, la sociologie ou la psychologie, dans une démarche interdisciplinaire louable. L'ensemble fait tout de même une cinquantaine de pages, et Dissidences est abondamment cité.
L'axe central de son travail est l'étude du fonctionnement organisationnel de l'OCI-PCI et à travers elle du phénomène bureaucratique et des relations de pouvoir, à l'aide de concepts variés, sociologique comme psychologiques, en se basant principalement sur les témoignages recueillis. Dans son exposé, Karim Landais s'intéresse d'abord à l'OCI-PCI comme organisation fidèle au modèle bolchévique, puis comme moyen d'épanouissement pour les individus qui y adhèrent. Ses développements sur le fonctionnement interne de l'OCI-PCI, organisation " pyramidale et cloisonnée ", " entreprise politique " tournée avant tout vers l'efficacité et l'auto-reproduction du Parti, sont plus intéressants, avec les silences des statuts, l'application pratique du centralisme démocratique ou le rôle prédominant de certaines figures lié entre autre au narcissisme et à la pulsion d'emprise, et pas seulement celle de Pierre Lambert (même si on peut noter une certaine surestimation de la responsabilité du concept de centralisme démocratique dans l'explication). De même, ses débuts de réflexion sur les processus d'exclusion au sein de l'organisation, a priori plus nombreux et surtout plus médiatisés que pour LO ou la LCR, méritent d'être approfondis et développés, de même que son parallèle tracé avec le PCF. Un travail intéressant, auquel on pourrait appliquer le même qualificatif qu'à celui du politologue Robert Michel, celui de " science pessimiste ".
Jean Guillaume Lanuque.
Nicolas LATTEUR, La gauche en mal de la gauche, Bruxelles, De Boeck Université, 2000.
Cet ouvrage raconte la scission de 1964 du Parti Socialiste Belge (PSB) d'une aile gauche. Les trotskistes, emmenés par Ernest Mandel, dirigeant de la IVe Internationale, sont partie prenante dans cet épisode. En effet, depuis 1951, la section belge de la IVe Internationale pratique l'entrisme dans le PSB. Ses principaux dirigeants, Mandel, Le Grève, y animent à partir de 1956 un journal, la Gauche (Links dans la partie flamande) qui joue un rôle prépondérant dans le regroupement d'une fraction de gauche, d'ailleurs loin d'être trotskiste, au sein de ce PSB. Elle se caractérise au contraire par une grande hétérogénéité (Latteur recense pas moins de 6 sensibilités en son sein). La grève générale (cinq semaines) de l'hiver 1960-61 va accentuer la rupture entre la majorité du parti et les forces regroupées autour de la Gauche. La majorité du PS choisit en outre de participer au gouvernement à l'issue de la grève, dans le cadre d'une coalition avec les sociaux-chrétiens, alors que la gauche se rassemble dans le MPW (Mouvement Populaire Wallon). Lors de son congrès de 1964, la direction du Parti exclut cette aile gauche en proclamant l'incompatibilité entre l'adhésion au PSB et au MPW. Les exclus se rassemblent alors dans le PWT (Parti Wallon des Travailleurs). Après une première phase unitaire de ce parti, celui-ci explose assez rapidement en deux courants principaux. Un premier courant autour de la CST (Confédération Socialiste des Travailleurs) qui donnera naissance au début des années 70, autour de la Gauche, à une organisation trotskiste aux effectifs très limités, tandis qu'un courant wallingant donnera naissance à un parti prônant un fédéralisme sans base de classe, le Rassemblement Wallon. Basé sur une ample documentation (hélas, sans usage d'entretiens avec les acteurs) et une lecture de la presse, cette étude restitue un pan de l'histoire du mouvement ouvrier belge dans une période où la social-démocratie se proclamait encore un parti de réformes. A retenir que la bibliographie présente une série de travaux méconnus sur le mouvement trotskiste belge.
Georges Ubbiali.
Pierre LE GREVE, Souvenirs d'un marxiste anti-stalinien, Paris, La Pensée Universelle , collection " Edition Seconde ", 1997, 256 pages, 13,72 Euros.
En dépit d'un nombre plutôt limité de parutions, il arrive que certains ouvrages ayant trait aux mouvements révolutionnaires de gauche échappent à notre vigilance. C'est le cas des souvenirs de Pierre Le Grève, trotskyste belge, dont la sortie il y a quelques années a été plutôt confidentielle. Dans son livre, ce vétéran préfère braquer le projecteur sur certains épisodes marquants de sa vie plutôt que de tenter de retracer l'intégralité de son parcours biographique. Venu au trotskisme par le biais de George Vereeken, après un passage du côté des jeunes socialistes et communistes, il est resté dans le mouvement jusqu'à une date indéterminée, le quittant - en gardant toutes ses convictions politiques - avec comme principal reproche à son égard un trop fort sentiment d'autosatisfaction.
Mais le gros de ses souvenirs porte surtout sur son activité de soutien à une révolution coloniale en laquelle il reporte ses espoirs, jugeant le prolétariat européen par trop apathique. Il évoque ainsi son combat pour faire passer, au sein du Parti socialiste, la revendication de droits démocratiques larges à donner aux habitants du Congo, alors colonie belge ; ses multiples activités de soutien à la lutte du FLN pour l'indépendance de l'Algérie, passages de militants, impressions de documents (mais jamais de transports d'armes, par exemple), de loin la plus grosse partie de l'ouvrage, qui lui valurent d'ailleurs de subir l'envoi d'une bombe à son domicile ; sa participation à divers comités, du Comité pour la paix en Algérie au Comité Vietnam ; son investissement étendu afin de donner le droit de séjourner en Belgique à de nombreux étrangers, Marocains, Basques, etc
Autre spécificité de la vie militante de Pierre Le Grève, son élection comme député en 1965, contemporaine de la création de la Confédération des travailleurs, née après la sortie des militants trotskystes du Parti socialiste. Bien qu'il n'y soit resté que deux ans et dix mois, son évocation de l'isolement d'un député révolutionnaire au sein du Parlement et ses critiques du fonctionnement de la démocratie belge méritent l'attention. Malgré cette richesse de détails, on ne peut que déplorer le manque de renseignements sur son activité au sein même du mouvement trotskyste. En effet, en dehors des mentions sur son activité durant la seconde guerre, sur l'entrisme décidé dans le Parti socialiste, ou sa participation comme témoin au procès de Michel Raptis et Sal Santen en 1961, on reste sur notre faim quand à la vie interne du trotskisme belge, Mandel lui-même n'étant cité qu'à quelques rares reprises. C'est là le principal regret de ce livre qui vient enrichir la série de souvenirs des militants de la génération 39-45
Jean-Guillaume Lanuque
François LE GROS, La LCR à Caen de 1973 à 1978, maîtrise, Université de Caen, 1990-91, 143 p. annexes (chronologie, bibliographie et documents, environ 50 p.) octobre 2006*
Malgré son ancienneté, ce travail avait échappé au dernier recensement bibliographique sur le trotskisme en France auquel notre revue avait participé (in Cahiers Léon Trotsky n°79, décembre 2002, p. 82-90). Réalisée par un militant qui a été le témoin de cette histoire, mais qui est en même temps historien – professeur d’histoire, François Le Gros a réalisé plusieurs ouvrages sur l’histoire de Caen et de sa région pendant la Deuxième Guerre mondiale notamment –, cette maîtrise a de nombreux mérites. Le choix des documents publiés est très pertinent : par exemple l’extrait de Plein Phare – bulletin des cellules Saviem du PCF – illustre la haine extraordinaire que vouaient les militants (ou les dirigeants ?) de ce parti à ces gauchistes qui prétendaient s’implanter dans les usines. De même les 43 pages d’une chronologie extrêmement précise ne peuvent que rendre de très grands services aux historiens de Caen et de sa région.
Pour mener à bien son étude, l’auteur ne s’est pas contenté de la presse (Ouest-France, Paris-Normandie, Caen 7 Jours, Humanité Dimanche 14 et les journaux militants nationaux et régionaux), il a interviewé les témoins (là aussi militants révolutionnaires et d’autres : ainsi il a vu Louis Mexandeau, incontournable député PS de Caen), et il a eu accès aux bulletins intérieurs locaux de la LCR. Nous aimerions d’ailleurs bien savoir où ils sont conservés, manifestement pas aux Archives départementales du Calvados, que l’auteur ne semble pas avoir fréquentées.
Ce travail, qui mériterait une plus grande visibilité, apporte de nombreuses précisions sur une section de la Ligue originale. Héritière d’un des groupes provinciaux de la JCR les plus importants – Caen venait immédiatement après Toulouse et Rouen -, animée par des militants hors pair, dont Yves Salesse, aujourd’hui président de la Fondation Copernic, la LCR de Caen s’est développée dans une ville en plein essor, la région de Basse-Normandie bénéficiant dans les années 1960 des nombreuses créations d’emplois liées à la décentralisation. Les effectifs de l’usine Saviem par exemple, sont passés de 952 à 4000 ouvriers entre 1963 et 1968. Dès janvier-février 1968, une lutte ouvrière importante, annonciatrice de mai 68, secoue cette usine et la ville. Précocement la jonction se fait entre ouvriers et étudiants (Voir la maîtrise de Gérard Lange, Mai 68 à Caen, et sa contribution, « L’exemple caennais », in Dreyfus-Armand G., Gervereau L., Mai 68. Les mouvements étudiants en France et dans le monde, Paris, BDIC, 1988). Cette jeune classe ouvrière, assez éloignée de la CGT et de la tradition communiste orthodoxe, va se laisser séduire pour certains par une CFDT considérée comme plus « à gauche », et pour d’autres par les gauchistes. Ainsi, la LCR de Caen – tout en ne dépassant jamais les 40 militants – est rejointe par un des principaux dirigeants ouvriers de la Saviem, Alain Adélaïde, ou encore par le principal dirigeant syndical de l’imprimerie Caron Ozanne. Nous sommes donc en présence d’une section plutôt masculine et ouvrière. Cette particularité, ajoutée à la relative faiblesse du PC dans ces terres bas-normandes, explique sans doute les luttes ouvrières longues et inventives menées aux PTT, chez Caron Ozanne, ou encore chez Piron à Bretoncelles (Orne), petite entreprise de sous-traitance pour l’automobile, dans ce dernier cas à l’initiative d’un militant de la LCR, Antoine R. Prenant exemple sur Lip, les ouvriers de Caron Ozanne ont remis leur entreprise en marche, éditant des tracts et des journaux pour les syndicats et les partis de gauche et d’extrême gauche…sans exclusives. Ils tiendront presque un an (juin 1975-mai 1976), popularisant l’idée de contrôle ouvrier.
Le militantisme des révolutionnaires ne se limite pas aux usines. Ils sont présents aussi, avec d’autres, dans le Crilan – Comité régional de Lutte Anti-nucléaire – qui mène une lutte tenace contre l’installation du Centre de retraitement des déchets nucléaires de la Hague, mais aussi contre la construction de la centrale nucléaire de Flamanville, dans le Cotentin. A Caen, le panorama de l’extrême gauche ne se limite pas à la LCR. En effet cette ville a vu se développer une des sections de province les plus importantes de l’OCR (Organisation communiste Révolution !), devenue l’OCT (Organisation communiste des travailleurs) en décembre 1976. Et là, l’auteur nous laisse sur notre faim : il nous en dit peu sur la naissance de cette organisation, dont la majorité des militants semblent provenir du PSU local. En 1976, les effectifs de l’OCT sont deux fois supérieurs à ceux de la Ligue. On ne connaîtra pas non plus les raisons du retour des militants de l’OCT (tous ? une partie ?) à la LCR en 1979-80. On aimerait, bien évidemment, en savoir plus.
Malgré ces vicissitudes, les révolutionnaires – la majorité d’entre eux – sauront s’unir lors des municipales de 1977, et la liste OCT-LCR-LO, menée par le jeune cheminot de l’OCT François Verney fera le beau score de 7,69% des suffrages exprimés, culminant à 12,9% ou 10% dans les quartiers ouvriers de la Guérinière et de Calmette.
Un travail précieux, dont nous souhaiterions la refonte, sous forme d’article, pour une publication, pourquoi pas, dans les colonnes de Dissidences. En tout cas un travail qui devrait inciter un historien à se lancer dans l’étude, non encore réalisée, à notre connaissance du moins, de Révolution ! et de l’OCT.
Salles Jean-Paul.
Michel LEQUENNE, Le trotskisme. Une histoire sans fard, Paris, Syllepse, 2005, 360 pages, 24 euros.
On est impressionné par la durée de la vie militante de M. Lequenne, presque un demi-siècle, par la variété de ses talents, enfin, pour nous qui le connaissons, par son enthousiasme toujours intact. Ce qui fascine aussi chez le personnage, c'est sa fidélité à un engagement de jeunesse, à un courant politique parfois réduit à l'état de groupuscule. Ce qui est enfin admirable, c'est son désintéressement total, qui lui a fait préférer le combat pour ses idées plutôt que celui pour des postes. Il a parcouru son époque, animé par la volonté de changer radicalement ce monde pour éviter, comme il nous le dit à la fin de son ouvrage, qu'il ne tombe dans la barbarie. M. Lequenne propose donc avec ce livre sa première étude de longue haleine sur l'histoire du trotskysme, après avoir écrit divers articles sur le sujet (1). Son propos, classiquement et inévitablement chronologique, alterne, et c'est là plus original, une vision historique relativement traditionnelle, appuyée sur de nombreux développements quant à la situation française et/ou internationale, avec le " contrepoint de l'auteur ", qui évoque son parcours individuel dans la période étudiée (anticipant sur ses Mémoires à paraître) et une mise en perspective des sources et livres déjà parus, souvent (et justement) critiqués. Regrettons cependant l'absence de certains travaux récents, comme ceux de Céline Malaisé sur la seconde guerre mondiale ou de Karim Landais sur l'OCI.
Cet ouvrage apparaît d'abord comme le bilan d'une vie militante. Si M. Lequenne et ses camarades ont réussi parfois, malgré un très petit nombre, à soulever des montagnes - nous pensons à leur engagement précoce et courageux en faveur de la lutte des Algériens pour leur indépendance - alors que les "mastodontes" de la gauche s'enlisaient dans une politique à contre-courant des grands vents de l'histoire, ils ont par contre échoué à créer des organisations puissantes. Le goût du débat les a entraînés dans des polémiques infinies, dans des guerres fratricides où entraient souvent beaucoup plus de passion que de raison. Les presque 50 ans de militantisme de M. Lequenne ont été aussi 50 ans de haine pour Lambert, haine inextinguible digne d'une tragédie à l'antique.
Par ailleurs, l'auteur appuie sa propre légitimité sur sa continuité trotskyste et sa bonne foi, condamnant d'emblée la " fausse " neutralité universitaire. Ce qui laisse, avec l'absence d'explicitations de certaines données qu'il considère comme connues d'avance (révolutionnaire, révisionniste, dégénéré), la porte ouverte à une histoire imprégnée de subjectivisme. Ainsi, en dehors d'une sous-estimation du stalinisme plusieurs fois notée, exonère-t-il Trotsky de toute erreur. Ainsi qualifie-t-il tel groupe, individu ou orientation de sectaire, atteint de dogmatisme, considérations éminemment politiques. Ainsi insiste-t-il beaucoup sur l'analyse de la nature de l'URSS, de la Yougoslavie et autres démocraties populaires, en énonçant ses propres jugements sur la questi