- Serge BILE, Noirs dans les camps nazis, Monaco, Editions du Rocher/Le Serpent à plumes, 2005, 157 p.
- Daniel BLATMAN, En direct du ghetto. La presse clandestine juive dans le ghetto de Varsovie, 1940-1943, Paris, Cerf, 2005
- Hubert BONIN, Bernard LACHAISE, Françoise TALIANO DES GARETS, Adrien Marquet. Les dérives d'une ambition, Bordeaux, Paris, Vichy (1924-1955), Bordeaux, Editions Confluences, 2007, 383 p., 24 €
- Philippe BUTON, La Joie douloureuse. La Libération de la France, Bruxelles-Paris, Editions Complexe et IHTP, 2004.
- Georges CADIOU, L'hermine et la croix gammée. Le mouvement breton et la collaboration , Rennes, Editions Apogée, 2006, 383 p., 9,50 €
- Jean-René CHAUVIN, Un trotskiste dans l'enfer nazi. Mauthausen-Auschwitz-Buchenwald (1943-1945) , Paris, Syllepse, 2006, 248 p., préface de Michel Lequenne, index, 20 euros.
- Fabienne FEDERINI, Ecrire ou combattre. Des intellectuels prennent les armes (1942-1944), Paris, La Découverte, 2006
- Wilhelm GEGENBACH, Face au fascisme allemand (1929-1933). Une vie contre le capitalisme (1 ee partie) , La Bussière, Acratie, 2006, 537 p
- Georg K. GLASER, Secret et violence. Chronique des années rouge et brun (1920-1945) , Marseille, Agone, 2005
- Kurt GOSSWEILER, Hitler. L'irrésistible ascension ? Essais sur le fascisme, Aden, Bruxelles, 2006, 244 p
- Heinz HEGER, Les hommes au triangle rose, préface de Jean Le Bitoux, Béziers, H§O éd., 2006, 180 p.
- Nico JASSIES, Marinus van der Lubbe et l'incendie du Reichstag, Paris, Editions antisociales, 2004, 185 p.
- Franz JUNG, Le chemin vers le bas. Considération d'un révolutionnaire allemand sur une grande époque (1900-1950) , Marseillle, Agone, 2007, 559 p
- Didier MUSIEDLAK, Mussolini, Paris, Presses de Sciences politiques, 2005, 436 p.
Serge BILE, Noirs dans les camps nazis, Monaco, Editions du Rocher/Le Serpent à plumes, 2005, 157 p.
Le livre de S.Bilé, défendu chaleureusement par Catherine Bédarida dans Le Monde du 18 février 2005 (elle parle de "stèle" dressée à ces dizaines de milliers de morts) est attaqué sévèrement dans le même quotidien par 3 universitaires (Joël Kotek, Tal Bruttmann, Odile Morisseau), le 20/21 mars 2005. Ils lui reprochent tout d'abord de ne consacrer que le tiers du livre au sujet, "les Noirs dans les camps", et de le faire en se contentant de généralités et en commettant des erreurs et des approximations. En fait, en exagérant les persécutions dont auraient été victimes les Noirs - alors que, d'après les 3 universitaires, "les Noirs ne furent pas l'objet d'une attention particulière de la part des Nazis" -, l'auteur est accusé de vouloir banaliser le génocide des Juifs. D'ailleurs, Dieudonné a tenté d'instrumentaliser le livre de Bilé, le brandissant lors de sa conférence de presse, à Alger, le 16 février, au cours de laquelle il avait qualifié la commémoration de la Shoah de "pornographie mémorielle". M.Bilé avait vivement condamné la démarche de Dieudonné.
En fait, quels sont les apports et les limites du livre de Bilé? Il montre que le racisme des Nazis vint de loin. Dès le XIXe siècle, dans leurs colonies d'Afrique noire , les Allemands instituent un système de développement séparé, inventant l'apartheid avant l'Afrique du Sud. Les mariages mixtes sont dénoncés par les autorités, et tout Allemand qui contrevient à cette règle est déchu de ses droits civiques. Même si le gouverneur du Sud-Ouest africain, future Namibie, qui mène la terrible répression contre les Herero, n'est pas Heinrich Goering, le père de Hermann Goering, il y a bien eu génocide, le premier du siècle (1904)(1). Quant au Docteur Eugen Fischer, qui dirige sur place des études racialistes, il sera, sous les nazis, responsable de l'Institut d'eugénisme de Berlin.
La défaite de 1918, l'occupation de la Rhénanie par des troupes françaises en partie noires ne fait qu'accroître la xénophobie en Allemagne. Une fois au pouvoir, Hitler ordonne la stérilisation de la moitié des enfants métis nés au cours de la période d'occupation, les autres étant envoyés en camp de concentration. L'auteur ne peut dire combien de Noirs ont été déportés par les nazis, il fait plutôt se succéder une série de portraits de Noirs victimes de ce régime. Journaliste ivoirien, Serge Bilé a travaillé à partir de sources secondaires et d'entretiens, et non à partir d'archives en effet. Son ouvrage, stimulant, ouvre des pistes à explorer plus en profondeur et à élargir à d'autres pays d'Europe comme la France, qui montrait elle aussi ses indigènes dans des "zoos humains".
Ce livre, qui s'est vendu à 50.000 exemplaires, devait recevoir le Prix France Télévision Essais 2005. Du fait de la polémique qu'on vient de résumer brièvement, les membres du jury ont finalement choisi La Traversée des frontières de Jean-Pierre Vernant.
Jean-Paul Salles
(1) D'après les 3 universitaires, Heinrich Goering aurait bien dirigé la colonie, mais 14 ans avant le déclenchement du génocide (Le Monde 20-21 mars 2005).
Daniel BLATMAN, En direct du ghetto. La presse clandestine juive dans le ghetto de Varsovie, 1940-1943, Paris, Cerf, 2005 septembre 2006*
Avec ce second ouvrage de l’universitaire israélien, on dispose d’un livre absolument essentiel sur les mouvements de résistance juive au sein du principal ghetto de l’Europe occupée, celui de Varsovie. Grâce à l’exceptionnel travail de collecte de ce lui qui fut l’archiviste et le mémorialiste du ghetto, Emmanuel Ringelblum, 250 numéros de 52 organes de la presse clandestine ont pu être sauvés. Ces documents d’une exceptionnelle valeur pour la connaissance de la vie du ghetto, de sa respiration, ont été publiés dans leur intégralité en hébreu, après des années de recherches. Ils forment un important ensemble de six volumes publiés entre 1979 et 1997. Dans cet ouvrage, qui constitue en quelque sorte l’anthologie française de ses textes, seule une petite fraction est offerte à la lecture. Blatman nous offre dans une centaine de pages introductives une réflexion fort utile permettant de lire ses extraits de la presse. Il rappelle la fonction de ce type de presse, ses conditions d’élaboration et son rôle comme contre information à la presse juive éditée par l’occupant allemand. Il rappelle surtout que cette presse est essentiellement une presse de gauche, en particulier des organisations de jeunesse du mouvement ouvrier, ceux qui formerons les cadres de l’insurrection de Varsovie en 1943. Il démontre également l’importance de cette presse pour maintenir le contact, fragile, avec le reste de la population polonaise, hors du ghetto. D’ailleurs une grande partie des journaux était éditée en polonais, le reste en yiddish et quelques uns, rares, en hébreu. Il s’agit d’abord et avant tout d’une presse affirmant un certain nombre de valeurs, au moment où précisément le nazisme s’efforçait de les faire disparaître. C’est pourquoi cette presse joua un rôle crucial dans le maintien des liens collectifs, structurant les futurs noyaux de résistance armée, même si cette presse n’appela jamais à la résistance armée, ce qui n’aurait eu aucun sens. Sa précieuse introduction se conclut donc par le constat que « Toute étude de la Résistance juive populaire, sous la conduite de groupes combattants composés de jeunes et de membres des divers mouvements politiques au printemps 1943, se doit de prendre en compte le rôle joué par la presse clandestine dans la traduction de cette résistance en actes », p. 95. Suivent ensuite, regroupés autour de 9 thèmes ((la question des disparités sociales, le problème des réfugiés, les enfants, la misère, la faim, la vie quotidienne dans le ghetto, le suivi de l’édification du ghetto, les mesures antijuives, les premières semaines d’occupation), des extraits de journaux dont une liste est dressée en fin de volume (des diverses variétés de sionistes aux trotskistes en passant par le Bund, les communistes, et même quelques rares groupes religieux). Ce n’est pas sans une certaine émotion que l’on peut lire des extraits de Czerwony Sztandar, le journal des trotskystes juifs, dénonçant par exemple le caractère de classe du Judenrat, la structure communautaire mise en place par les nazis. A noter l’absence de presse anarchiste, soit parce qu’elle n’existait pas, soit parce qu’elle n’a pas été conservée. Un carnet photo enrichit encore cet ouvrage dont le seul regret est qu’il n’offre que des extraits. Pour le reste, on ne peut que souhaiter que cet ouvrage devienne une lecture nécessaire pour les résistances à venir.
G.U.
- Blatman Daniel, Notre liberté est la vôtre. Le mouvement ouvrier juif Bund en Pologne, 1939-1949, Cerf, Paris, 2002. Compte rendu dans Dissidences 12-13, oct. 2002
- Ringelblum Emmanuel, Chroniques du ghetto de Varsovie, Paris, Payot, 1995
Hubert BONIN, Bernard LACHAISE, Françoise TALIANO DES GARETS, Adrien Marquet. Les dérives d'une ambition, Bordeaux, Paris, Vichy (1924-1955), Bordeaux, Editions Confluences, 2007, 383 p., 24 €. février 2008*
Certaines annexes – état des sources ou reproduction d'une trop longue lettre d'une amie de Marquet (p.301-311) – auraient pu être abrégées, alors que manque une bibliographie récapitulative. Cette réserve bénigne émise, disons tout l'intérêt du livre des universitaires bordelais. Jusqu'ici le personnage Adrien Marquet, maire collaborateur de Bordeaux et même un temps court Ministre de Pétain, apparaissait brièvement dans les ouvrages sur Vichy (Paxton, Ory ou encore Handourtzel-Buffet, La collaboration à gauche aussi , Perrin,1989). L'énorme mérite des auteurs est de retracer l'itinéraire de cet homme, des origines de son engagement socialiste précoce jusqu'à sa dernière tentative de réintégrer la scène politique bordelaise (municipales de 1953).
Il entre en politique à l'âge de 20 ans, sensibilisé très jeune aux difficultés des milieux populaires, explique B. Lachaise. Peu après avoir obtenu son diplôme de dentiste, il s'engage surtout dans une carrière de militant, étant un des 12 délégués de la Gironde au Congrès d'unité socialiste de 1905. A l'époque la fédération socialiste de la Gironde est la 3 e de France, après celles du Nord et de la Seine. B. Lachaise rappelle la part de chance qui explique son ascension : la mort relativement précoce du leader socialiste bordelais Camelle lui permet d'être élu conseiller général en mars 1924, député en mai de la même année puis maire de Bordeaux en mai 1925. Une ascension fulgurante expliquée aussi par ses talents d'orateur, son élégance légendaire. A Paris, député discret, il est très actif par contre à la SFIO, notamment dans la tendance « La Vie socialiste » de Pierre Renaudel, favorable au Cartel avec les radicaux et à la participation ministérielle des Socialistes. Cette question, entre autres, sera à l'origine de la scission d'octobre 1933. Il participe à la création, avec Marcel Déat, du Parti Socialiste de France (les néo-socialistes), emmenant 63% des socialistes girondins, et 6 des 7 députés socialistes de Gironde. Leur slogan était « Ordre, autorité, nation ». Après le 6 février 1934, Marquet – dont le moteur principal semble être l'ambition personnelle – ayant accepté de participer au gouvernement de Doumergue comme Ministre du Travail, voit ses relations avec Déat se détériorer. Il fonde en novembre 1934 un nouveau parti, le Parti néo-socialiste (on parlera des néo-néo !), qui revendique 2000 militants en Gironde contre 80 inscrits au PSF. Toujours cet étonnant ancrage local et désormais cette droitisation/fascisation de Marquet qui préconise un « ordre nouveau » et revêt ses partisans de la chemise grise !
La formation du Front populaire et les élections d'avril-mai 1936 ne mettent pas un terme à sa carrière. Il réussira, certes de peu, à battre au second tour le candidat du Front populaire, un militant SFIO. B. Lachaise nous rappelle opportunément – la confusion politique est totale ! – que le PC aurait voulu faire alliance avec Marquet contre le fasciste Henriot. La SFIO a refusé. La défaite, suivie de la naissance de l'Etat français, lui permet de nouveau d'accéder aux responsabilités ministérielles. Il devient Ministre de l'Intérieur (27 juin-6 septembre 1940) et à ce titre mute ou limoge les préfets jugés trop proches de la gauche républicaine (H. Bonin). Il ne dit mot quand un de ses adjoints, d'origine juive, doit quitter le conseil municipal en octobre 1940. Cet homme, Joseph Benzacar, professeur de Droit, qui avait accompagné son ascension politique, sera déporté (comme 1680 autres Juifs bordelais) et mourra à Auschwitz. Pas plus que Pétain pour la France, Marquet ne fut pour Bordeaux un « bouclier », mais plutôt une « courroie de transmission » (H. Bonin). Il sera donc condamné au cours de son procès (décembre 1947-janvier 1948) à 10 ans d'indignité nationale, après avoir fait 40 mois de prison. Son inéligibilité sera levée par une loi d'amnistie d'août 1953. N'ayant pas pu lui-même être candidat aux municipales de 1953 – le décret d'application avait tardé -, il patronne une liste (modérés + indépendants) qui obtient 29% des suffrages exprimés et 10 sièges, autant que les deux listes PC et SFIO, celle de Chaban Delmas obtenant 42% et 17 sièges. Etonnante carrière politique d'un homme auquel les bordelais sont restés fidèles malgré sa dérive fasciste. La contribution de Françoise Taliano des Garets sur son action culturelle, celle d'Hubert Bonin sur ses réalisations édilitaires, permettent de mieux comprendre les raisons de son charisme. B. Lachaise explique aussi que son tournant idéologique de 1933 l'avait rendu acceptable aux yeux des modérés. Enfin, par son rôle national – et bien sûr ses successeurs, Jacques Chaban Delmas et Alain Juppé combleront aussi les bordelais de ce point de vue – il contribua à faire connaître Bordeaux, « une ville dont on parle ».
Salles Jean-Paul.
Philippe BUTON, La Joie douloureuse. La Libération de la France, Bruxelles-Paris, Editions Complexe et IHTP, 2004. juillet 2006*
Cet ouvrage fait le point des connaissances sur la Libération de la France (1944-46). L’auteur, universitaire confirmé, a une connaissance exhaustive des travaux récents, mais pourquoi une fois encore ne pas joindre une bibliographie, le lecteur devant se référer aux notes infrapaginales, très fournies, pour prendre connaissance, plus malaisément, de la littérature sur la question.
Tout est passé en revue : la fascisation du régime de Vichy, les aspects militaires du débarquement, ou encore l’épuration. La légende des 100.000 fusillés est taillée en pièces, le chiffre étant ramené à 11.000. D’une certaine manière, ce sont les femmes qui ont été punies surtout, humiliées, tondues, promenées dans les rues … pour avoir fréquenté des Allemands. L’identité masculine de la France ayant été mise à mal par la défaite et l’occupation, le sort réservé aux femmes à la libération s’apparente à une purification. C’est un violent retour à l’ordre patriarcal.
Mais les pages les plus nouvelles, pour nous, sont celles que l’auteur consacre à la mémoire de l’événement. Et, pour cela, il utilise le riche matériel iconographique produit à l’époque, donnant quelques commentaires d’affiches magistraux (cf. son commentaire de la Marianne de Paul Colin reproduite en couverture, p.192 et sq.). Mais surtout, après avoir évoqué le « résistancialisme » du PC, un parti qui va « surfer » pendant des décennies sur cette mémoire, Ph. Buton parle de l’extrême gauche, en termes parfois schématiques certes – la position des trotskystes est un peu plus compliquée qu’il ne le dit – mais de façon sérieuse. Il voit bien les positions différentes des trotskystes, il est donc injuste – ou il se contredit !- quand il parle un peu plus haut de leur « dogmatisme » . Certains avaient sans doute tendance à assimiler la Seconde Guerre mondiale à la Première, mais pas tous. Marcel Hic, le principal leader trotskyste, avant d’être arrêté et déporté, avait pris contact avec Jean Moulin.
Ceci dit, les Bordiguistes n’ont pas hésité, semble-t-il, à ramener le nazisme au rang d’un capitalisme classique. Ils seraient allés jusqu’à écrire, mais après la guerre, que les Juifs appartenant à la petite bourgeoisie, le génocide aurait été le moyen choisi par le grand capital pour augmenter la concentration capitaliste (d’après un article de la revue Le programme communiste du début des années 1960, évoquée et non citée avec précision).
Récemment Rouge et la LCR ont donné un étonnant exemple de la pluralité des mémoires existant dans l’extrême gauche, et en l’occurrence au sein de la même organisation, à propos de la Libération. Pour Galia Trépère, « La guerre n’avait pas un objectif différent de celui de la Première Guerre mondiale : un nouveau partage du monde et de ses richesses ». Elle n’hésite pas à écrire à propos du bombardement de Dresde et de villes allemandes : »Terreur délibérée pour paralyser et culpabiliser ceux qui avaient subi la dictature nazie après avoir lutté contre : il fallait empêcher qu’ils puissent se soulever comme venaient de le faire les travailleurs grecs ou italiens » (in Rouge n°1975, 20 juin 2002). Une telle vision des choses suscite une rapide réaction d’autres militants (Rouge n°1978, 11 juillet 2002 : François Duval, Pierre-François Grond, Christian Picquet). Pour eux, le judéocide n’est pas la simple conséquence de la lutte pour un nouveau partage du monde. De même, la lutte de libération nationale dans les pays occupés par les nazis était justifiée (France, Grèce, Italie). Et les combattants des FTP-MOI ne ressemblaient en rien aux paysans et ouvriers menés à la boucherie en 1914-18. Et de regretter, sans vouloir jouer les donneurs de leçons – car les trotskystes de ces années furent effroyablement persécutés par les nazis et par les staliniens – que les révolutionnaires n’aient pas joué un rôle plus important dans les combats de la Résistance. Cela leur aurait permis d’être plus écoutés à la Libération.
Salles Jean-Paul.
Georges CADIOU, L'hermine et la croix gammée. Le mouvement breton et la collaboration , Rennes, Editions Apogée, 2006, 383 p., 9,50 €. décembre 2006*
Cet ouvrage est la réédition revue et augmentée (première édition en 2001) d'un livre écrit par un journaliste de France bleue-Breiz-Izel. Il a le mérite de redonner vie à des hommes bien oubliés aujourd'hui, qui avaient eu la folie de penser qu'en se mettant au service de Hitler et des nazis, ils donneraient naissance à une Bretagne indépendante. Après la terrible défaite de la France, en juin 1940, ces hommes pensaient que L'Heure bretonne (titre d'un de leurs hebdomadaires de 1940) avait sonné. Il faut rappeler que la plupart des nationalistes bretons de l'entre-deux-guerres sont des extrémistes de droite, évoluant vers le nazisme. Ainsi Olier Mordrel, dirigeant de Breiz Atao (Bretagne Toujours), qui dans son programme de 1933 envisage l'exclusion des postes de responsabilité des étrangers, « particulièrement les races latines et de couleur, excepté le cas des Nordiques », car il voyait les Bretons comme « un peuple nordique » cousin en aryanité des Germains (sic). Pendant que Mordrel évolue vers le nazisme, le linguiste Roparz Hemon (agrégé d'anglais, professeur au lycée de Brest) se voue à la renaissance de la « langue bretonne », notamment dans sa revue Gwalarn (Nord-Ouest), créée en 1925. Pour lui, il faut éradiquer le français de Bretagne, car « le français dans nos écoles, c'est l'esprit de la France au milieu de nous ». En 1942-43, le Parti nationaliste breton (PNB) mènera campagne contre les « mocos », c'est-à-dire les méridionaux accusés d'accaparer les postes de fonctionnaires.
En Allemagne, certains cercles nazis s'intéressent au mouvement breton (l'Emsav), à ses militants, dont certains feront de longs séjours en Allemagne, avant et après l'arrivée d'Hitler au pouvoir. Mais devant le peu d'écho obtenu par ces extrémistes en Bretagne, les autorités allemandes d'occupation décideront de ne pas les instrumentaliser, se contentant de les utiliser comme espions. Il n'y aura pas d'Etat breton, mais une province, dirigée par des élites traditionalistes séduites par Pétain et appuyées par l'Eglise. Le grand journal local, L'Ouest-Eclair, de « journal républicain du matin » deviendra « journal quotidien régional ». Il tirait à 400.000 exemplaires, L'Heure bretonne à 40.000. Le principal parti nationaliste (le PNB) ne semble jamais avoir eu plus de 3.000 militants. Les nationalistes bretons réussiront malgré tout à intéresser des jeunes gens de talent, Morvan Lebesque par exemple, un moment journaliste à L'Heure bretonne , et qu'on retrouvera après la guerre au Canard Enchaîné .
Certains nationalistes bretons, engagés dans la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF) sur le front russe, auraient représenté 30% des effectifs. Les troupes de choc du PNB, les Bagadoù Stourm rebaptisés Strolladoù Stourm (SS) participèrent à la chasse aux résistants et aux réfractaires au STO. Les miliciens revêtus de l'uniforme allemand de la formation Bezen Perrot (du nom d'un abbé anti-communiste et antisémite exécuté par les résistants) s'illustrèrent de sinistre manière en laissant de nombreux charniers sur leur passage. Pour tenter d'expliquer ces actions, un ancien confie à un enquêteur, en 1974 : « Nous étions jeunes, enthousiastes, décidés à donner à notre pays breton une nouvelle chance d'exister après quatre siècles d'occupation française ». Mais en 1945, pour les Bretons, Breiz Atao est synonyme de collaboration et de massacres. Ayant refait surface à la fin des années 1950, l'Emsav s'employa, en se positionnant à gauche, à se démarquer de ce passé récent, sans vraiment rompre totalement avec lui : les scandales provoqués il y a quelques années par des établissements culturels liés au réseau des écoles Diwan (enseignement en breton) portant le nom de collaborateurs des nazis comme Roparz Hemon en sont la marque. Quant à l'UDB (Union démocratique bretonne), née en 1964, elle pratiqua l'alliance avec les partis de gauche, ce qui lui permit d'obtenir quelques élus. Mais elle n'obtint jamais de scores élevés aux élections. Parallèlement l'activisme clandestin reprit à partir de 1966 avec le FLB-ARB (1) (Front de Libération de la Bretagne-Armée révolutionnaire bretonne). A un moment de notre histoire dans lequel resurgit, tel un « revival », un sentiment identitaire fortement ethnicisé, il n'est pas inutile de se replonger dans certaines aventures régionalistes criminelles fortement arrimées à la machine de guerre nazie (2).
Jean-Paul Salles
(1) Sur cette organisation, voir Henry Léonel, Annick Lagadec, FLB-ARB, l'histoire 1966-2005 , Fouesnant, Ed. Yoran Embanner, 2006
(2) Pour de plus amples développements, soit sur le passé du nationalisme breton, soit sur ses répercussions actuelles dans l'espace public, voir le site de l'Observatoire sur les communautarismes et sur la laïcité http://www.communautarisme.net avec un article sur la création du drapeau breton « Gwen-ha-du » par le groupe Breiz Atao en 1923, ainsi que le site de la Libre Pensée.
Jean-René CHAUVIN, Un trotskiste dans l'enfer nazi. Mauthausen-Auschwitz-Buchenwald (1943-1945) , Paris, Syllepse, 2006, 248 p., préface de Michel Lequenne, index, 20 euros. novembre 2006*
Jean-René Chauvin fait partie de ces militants devenus trotskistes avant la Seconde Guerre mondiale, désormais fort peu nombreux. Son témoignage peut sembler tardif, mais il bénéficie ainsi d'un recul favorable à la réflexion, et d'une mémoire restée particulièrement vive. Son livre est en réalité triple : outre le récit de son propre vécu, de nombreux témoignages sur les camps de concentration et d'extermination sont convoqués, et Jean-René Chauvin lui-même apporte des éléments de réflexion sur ce qu'il appelle « la lèpre du 20 e siècle », consubstantielle à notre modernité sociale et politique : les systèmes concentrationnaires nazi et stalinien (la variante maoïste n'étant qu'effleurée). De cette longue approche, au sein de laquelle quelques erreurs se sont glissées (1), nous retiendrons surtout les renseignements biographiques, l'auteur étant le fils, tardif, d'un député guesdiste, René Chauvin, élu à Puteaux en 1893 sous l'étiquette du POF (Parti ouvrier français dirigé par Jules Guesde), et démissionnaire de la SFIO en mars 1914. Cette origine familiale explique son militantisme dans les rangs de la SFIO - tendance Gauche révolutionnaire -, puis dès avant 1939, dans ceux du mouvement trotskyste : il est à l'origine du premier groupe trotskyste à Bordeaux. Fasciné par son père, un modèle de rigueur et d'honnêteté, il se dit décidé « à participer à ce qui lui apparaissait comme une grande épopée libératrice du monde ouvrier » (p.59). Et J.-R. Chauvin a tenu bon, continuant à militer jusqu'à aujourd'hui dans le mouvement trotskyste : il est actuellement militant de la LCR.
Une fois démobilisé en octobre 1941, trop connu à Bordeaux pour pouvoir y militer, il monte à Paris où il diffuse La Vérité, le journal du Parti ouvrier internationaliste (POI), dans le XIe arrondissement, puis il est chargé des liaisons Paris-province. Arrêté le 15 février 1943, par hasard, dans une rafle, il connaîtra la déportation et les camps pendant plus de 2 ans : il n'est de retour à Bordeaux que le 9 juin 1945. Chauvin fut un déporté « ordinaire » en ce sens que s'il fut arrêté pour ses activités antinazies, il ne participa pas à l'organisation de résistance interne au sein des camps qu'il a fréquentés. Pour autant, ce qu'il nous dit sur son séjour dans les camps est passionnant. Il est d'abord à Mauthausen, plus spécialement dans un de ses Komandos, à la frontière avec la Yougoslavie, où il participe au creusement d'un tunnel. Comme dans les camps soviétiques, les détenus sont réveillés d'un coup de marteau donné sur un rail ; le clairon aurait fait figure « d'objet culturel sophistiqué » dans cet univers! Il est ensuite mineur dans un camp de travail annexe d'Auschwitz-Birkenau. Jamais ce récit de vie n'est larmoyant, c'est ce qui rend sa lecture si roborative, l'auteur insistant toujours sur les moments d'humanité, par exemple cet acte de solidarité des Slovènes qui déposaient une boule de pain pour les forçats attachés au creusement du tunnel, ou ce porion nazi qui entame avec lui une conversation politique au fond de la mine de charbon et qui ensuite s'arrange pour qu'il obtienne la ration de pain réglementaire dont il était privé jusque là. Il rencontra même deux militants communistes parisiens qui ne furent pas choqués d'apprendre qu'il était trotskyste et qui lui évitèrent d'être rossé, ou pire, par des militants staliniens. Mais il ne dut qu'à sa jeunesse – il avait 24 ans – et à ses qualités de sportif - de pouvoir survivre, notamment à la terrible évacuation d'Auschwitz, à pied sur des dizaines de kms, sous la neige, le ventre creux, ou pire encore dans des wagons découverts, dans lesquels les détenus s'entretuent pour une boule de pain.
Le rapatriement est émouvant, quand dans un camion une jeune fille aux cheveux rasés vient se blottir contre lui. On ne retrouve cependant pas dans son témoignage la densité de celui de David Rousset dans Les jours de notre mort ou L'univers concentrationnaire . Pour le dire en d'autres termes, bien que tragique (il raconte même s'être battu -et peut-être avoir tué pour cela- avec des détenus hongrois pour de la nourriture), l'expérience de Chauvin ne se différencie guère de celle de plupart de ses camarades, à l'exception d'un passage où il mentionne des insultes « d'hitléro-trotskiste » de la part de détenus communistes. Passionnant aussi est le dernier chapitre consacré à la situation du mouvement trotskyste à la Libération, un mouvement que tous – en premier lieu bien sûr les staliniens du PCF – s'acharnent à empêcher de vivre, au grand étonnement de J.-R. Chauvin qui pensait à juste titre avoir payé assez cher le droit à la parole. Secrétaire à l'organisation du Parti communiste internationaliste (PCI, nouveau parti trotskyste unifié), il nous livre ainsi des chiffres très précis sur ses effectifs, en janvier 1948 : 626 adhérents et 12 permanents. Ce développement s'achève malheureusement de manière trop abrupte.
Deux thèmes intriguent particulièrement l'auteur : la difficulté qu'a eu la population française à comprendre la réalité concentrationnaire ainsi que la genèse de cette machine à broyer les individus. Pour expliquer cela, J.-R. Chauvin ne se contente pas de revenir sur les premiers camps de concentration créés par les Anglais en Afrique du sud à la fin du XIXème siècle, lors de la guerre des Boers, il remonte aux guerres que se sont livrées l'Espagne et les Etats-Unis pour le contrôle de Cuba et des Philippines. Ensuite, cette forme d'emprisonnement se répand sur l'ensemble de la planète. Les démocraties, même hors du cadre colonial, n'en sont pas exemptes. Il consacre ainsi un chapitre entier au cas du camp de Gurs, camp de plus de 20 000 personnes qui a servi à « accueillir » les réfugiés espagnols en France, puis les antifascistes allemands durant la guerre. De même sous Vichy des camps de concentration ont été créés pour les tsiganes. On trouve de manière générale de nombreux détails, mais n'est-ce pas là consacrer trop de temps à ce qui n'est après tout qu'à la marge du sujet, comparativement aux camps nazis ou staliniens ? D'autre part, si le propos est souvent pénétrant (on y retrouve des accents des analyses d'Enzo Traverso, La violence nazie. Une généalogie européenne , La Fabrique, 2002), on peut regretter que Chauvin ne mette pas suffisant l'accent sur ce qui constitue l'unicité du système nazi, le seul à avoir construit des usines de mort pour les juifs. La bibliographie utilisée ne tient quant à elle pas compte des ouvrages les plus récents, et on ne peut que rester sur notre faim quant à la genèse des camps soviétiques, Jean-René Chauvin parlant de stalinisme dès le début des années 20, mais sans véritables explications précises sur les responsabilités éventuelles des bolcheviques… Sa plume élégante sait en tout cas faire preuve d'humour (comme sur ses aventures au sein de l'institution militaire), et les pages se succèdent trop rapidement.
Jean-Guillaume Lanuque, Jean-Paul Salles et Georges Ubbiali
(1) Ainsi Maurice Baimont au lieu de Baumont, auteur du 18 e volume de la célèbre mais ancienne collection Peuples et civilisations, auquel l'auteur fait référence (p.130, note 36). Sur la même page : Campelle-Bannerman au lieu de Campbell-Bannermann, ministre anglais du parti Libéral (1836-1908), et p.235 Henri Beer au lieu de H. Berr, créateur de la célèbre collection « L'Evolution de l'Humanité » chez A.Michel.
Fabienne FEDERINI, Ecrire ou combattre. Des intellectuels prennent les armes (1942-1944), Paris, La Découverte, 2006. mai 2006*
Issu d’une thèse, l’ouvrage de Fabienne Federini prend place dans la collection « Laboratoire des sciences sociales » dirigé par Bernard Lahire aux éditions La Découverte. Il participe de l’essor de la socio-histoire, travaillant le champ de l’entre-deux-guerres et de la Résistance comme naguère Gérard Noiriel, Gisèle Sapiro (1). Son questionnement porte sur l’engagement intellectuel, dont il s’agirait de rendre sociologiquement compte à partir des biographies croisées de Jean Cavaillès et Jean Gosset. Philosophes, tous deux participèrent à la première résistance armée, s’engageant physiquement, trouvant la mort et une position marginale au panthéon des figures de l’engagement intellectuel. L’ambition de F. Federini est triple : elle interroge l’histoire de la Résistance comme celle des intellectuels, questionne enfin la pertinence de la notion de champ pour se saisir de ces objets.
Du point de vue d’une histoire de la Résistance, la précision par le registre biographique de ces engagements singuliers restitue à la première résistance une part de ses conditions de possibilité. Sans nier l’individualité du choix résistant, l’auteure revenant sur la socialisation politique des deux hommes (milieu familial protestant pour Cavaillès, laïc pour Gosset / Ecole Normale Supérieure), rend compte des prémisses de cet engagement résistant. La démonstration s’achève sur l’hypothèse d’une génération résistante (celle de la première heure), marquée par l’importance des liens d’amitiés et les sociabilités normaliennes. Marquée également par le sentiment d’un déracinement (familial, politique, intellectuel), cette génération est en sorte en porte à faux social. Ici se devine l’une des dispositions à la dissidence dès 1940 : « ainsi ce n’est pas la Résistance qui crée la rupture sociale, mais ce sont des acteurs déjà eux-mêmes soit en rupture avec leur milieu familial soit en marge de leur groupe social d’origine qui créent la Résistance. En cela, leur position marginale, « isolée », de résistant n’est jamais que l’expression politique de ce rapport social au monde (p 252). » Si la démonstration convainc, notamment par l’effet de seuil produit par le dernier chapitre (une génération de résistants) où des trajectoires singulières se comprennent dans l’épaisseur d’un réseau en étoile, on peut cependant regretter des références bibliographiques souvent restreintes, pour se saisir du contexte vichyssois, à l’ouvrage de Robert Paxton, certes pionnier, mais depuis précisé par de nombreux travaux qui pouvaient éclairer telle ou telle dimension. En parallèle à cette appréhension de la première résistance, la démarche et les instruments choisis portent toute une série de critiques à l’histoire des intellectuels telle qu’elle s’est définie en France depuis une vingtaine d’année (2). La cote paraît bien taillée tant les trajectoires de Cavaillès et Gosset, physiquement engagé, proposent une autre lecture des schémas sartrien et dreyfusard. Reprenant l’analyse de lieux emblématiques de l’histoire des intellectuels (ENS), la démonstration révèle d’autres possibles et d’autres dispositions à l’engagement que le seul rapport au champ éditorial pour la guerre. En somme, publier ou se taire ne serait pas la seule alternative des intellectuels, à moins de lier cette catégorie à la définition dreyfusarde et métahistorique. L’analyse en contexte sert ainsi la déconstruction de cette histoire linéaire qu’est l’histoire des intellectuels. Elle invite d’autant plus à une relecture des années Trente à cette aune que les comparaisons tentées par Fabienne Federini, notamment avec la trajectoire de Georges Lefranc –normalien et condisciple de Cavaillès-, se lisent souvent comme les prémices d’une argumentation plus ample, mais implicite.
La Résistance, l’histoire des intellectuels dans un moment singulier : tel quel, l’ouvrage s’annonce copieux. Il se double d’une réflexion « sur la capacité heuristique de la sociologie à rendre compte de l’action résistante de Jean Cavaillès et de Jean Gosset (p 267) ». Ici l’auteur travaille à l’aide notamment de Bernard Lahire, parfois de Luc Boltanski (3), avec et contre Bourdieu. Central dans l’interrogation, la notion de champ se discute par l’appel à celle d’ubiquité sociale. En effet, Cavaillès et Gosset évoluent quotidiennement dans des univers distincts (la résistance, le renseignement, la profession, la famille), cloisonnés par la nécessité de l’action. Prendre en compte cette pluralité des modes d’être enrichit ainsi la connaissance de cette première résistance. De courtes notations soulignent ainsi la contradiction nécessaire des témoignages, puisqu’à chaque univers correspond un rôle ; elles esquissent aussi les effets physiques et mentaux du passage à l’action armée. L’appareil théorique, parfois redondant de chapitre en chapitre, alourdit alors une lecture qu’après-coup, la conclusion rend convaincante.
Vincent Chambarlhac
(1) Gérard Noiriel, Les origines républicaines de Vichy, Paris, Hachette, 1999. Et Gisèle Sapiro, La guerre des écrivains (1940-1953), Paris, Fayard, 1999.
(2) Pascal Ory, Jean-François Sirinelli, Les intellectuels en France de l’Affaire Dreyfus à nos jours, Paris, Armand Colin, 1986.
(3) Bernard Lahire, L’homme pluriel, les ressorts de l’action, Paris, Nathan, 1998. Luc Boltanski, Laurent Thévenot, De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991.
Wilhelm GEGENBACH, Face au fascisme allemand (1929-1933). Une vie contre le capitalisme (1 ee partie) , La Bussière, Acratie, 2006, 537 p. Mai 2007*
Avant d'entrer dans le contenu de l'ouvrage lui-même, on voudrait en quelques mots présenter ses conditions d'édition, telles qu'elles sont rapportées dans l'introduction. Exilé en France dès 1933, Wilhelm Gegenbach s'y installera après la seconde guerre mondiale (de ce point de vue, son parcours ressemble à celui de Georges K Glaser, l'auteur de Secret et violence. Chroniques des années rouges et brun (1920-1945) , Agone, 2005). Militant du PCF jusqu'en 1989, Gegenbach rentre en contact en 1997 avec des militants du groupe L'ouvrier , une scission de LO. C'est dans ce cadre qu'une première partie de ses volumineuses mémoires est publiée. Militant des Jeunesses communistes à la fin des années 20, Gegenbach est obligé de quitter sa région suite à des accrochages violents avec des SA. Après quelques mois de trimard, il est d'ailleurs chargé de rédiger un rapport pour le PC sur l'état d'esprit de ces bandes de chômeurs parcourant le pays (Daniel Guérin, dans La peste brune , décrit ces groupes de déclassés), il s'installe dans le district de Düsseldorf, propulsé instructeur politique des jeunesses. Il raconte par de menus détails l'activité politique, orientée sur la vente de la presse, le porte à porte et les inévitables affrontements avec les SA. Après l'arrivée de Hitler au pouvoir en janvier 1933, il poursuit son activité dans une illégalité renforcée : collages d'affiches, graffitages, quête de solidarité. Mais il est rapidement arrêté et envoyé en camp de concentration, le fameux camp de Börgemoor, camp dans lequel sera composé le Chant des marais (texte qu'il fait d'ailleurs sortir du camp). Libéré faute d'accusation sérieuse au bout de quelques mois, il reprend contact avec les structures clandestines du KPD. Mais, très rapidement, il est obligé de disparaître et de s'exiler en France. Le texte s'arrête à ce moment-là. Ecrit d'une manière très alerte, son récit ne propose pas réellement une analyse du phénomène fasciste. On ne compte pas les dialogues nombreux, abondants et variés, qui auraient mérités parfois d'être raccourcis. Mais à travers les descriptions des milieux qu'il fréquente, des discussions qu'il mène on perçoit mieux l'activité des militants communistes allemands à cette période. Apparaît ainsi clairement la coupure entre une base, composée essentiellement de chômeurs (ainsi que l'avait démontré dans son livre Ossip. K. Flechtheim) et une bureaucratie dirigeante orientée vers Moscou. Les débats sur le front unique à développer avec les socialistes sont ainsi plein de saveur et montrent aussi la profonde coupure de la gauche allemande. A cet effet révélatrice est l'arrivée de membres de la Reichsbanner (la formation de défense du SPD) dans le camp de concentration de Börgemoor. On découvre également des aspects méconnus de la vie sociale et politique allemande, ainsi cette réunion de la Libre pensée , animée par des militants communistes évoquée au fil d'un chapitre. De nombreuses autres notations parsèment son récit (par exemple la place et le rôle des cigarettes dans le camp ou, dans un autre registre, les discussions autour de Wilhelm Reich) qui rendent la lecture vivante. On regrettera cependant que les éditeurs n'aient pas pris la peine de mieux présenter certains personnages évoqués. Ainsi il faut attendre la page 433 pour savoir qui était le Zörgiebel évoqué à de nombreuses reprises, sans parler de certains qui échappent à toute présentation (Severing) ou encore des évocations de la vie allemande qui auraient demandé des précisions dont l' absence ne gêne en rien la compréhension du livre, mais qui auraient été bénéfiques.
G.U.
Georg K. GLASER, Secret et violence. Chronique des années rouge et brun (1920-1945) , Marseille, Agone, 2005. décembre 2006*
Avec ce récit, on dispose d'un document de première importance pour la compréhension de la République de Weimar, de la montée du nazisme ainsi que des années qui suivent. Ce témoignage a été publié une première fois en 1951, avant de tomber dans un oubli à peu près total. Il faut saluer l'excellent travail éditorial (comme toujours, devrait-on ajouter) fourni par l'équipe d'Agone, qui précise les aléas de la publication, même si on ne peut que regretter l'absence de la préface allemande de Michaël Rohrwasser dans ce volume. Qui était ce Georg Glaser ? Il revient à André Prudhommeaux de présenter ce personnage au destin hors du commun. Militant communiste exilé en France après 1933, il s'y marie, s'y installe, adopte la nationalité, combat sous l'uniforme français, passe des années comme prisonnier de guerre sans être découvert comme Allemand d'origine et poursuivra sa vie après guerre comme militant communiste et syndicaliste dans son pays d'adoption. Au-delà de ce parcours extraordinaire (nombre de ses camarades ont disparu dans les geôles nazies et c'est par hasard qu'il parviendra à échapper à ce sort), Glaser confère à son récit une expression littéraire totalement accomplie qui accentue le caractère dramatique de l'action. Il faudrait pouvoir citer de longs passages qui relèvent du dantesque. On se contentera de l'évocation d'une visite à la maîtresse d'un de ses camarades de beuverie, manière pour lui de dresser un portrait de la misère dans laquelle une partie du peuple vivait : « Une porte était ouverte, et je vis sur un mur, dans une chambre sombre, trois mauvaises photographies, grandeur nature, de son père, de son mari défunt et de son fils unique (…) Je sentis que j'étais sur les lieux d'un crime. Je vis ses auteurs confiants, inhumainement sévères, encore sur le qui-vive, observer depuis le mur. L'âme de la fille, la femme et la mère avait été terriblement torturée. L'étonnement des vivants devant les morts me saisit devant ce fantôme furtif qui craignait la lumière – cela avait donc été autrefois un être plein de santé, une femme qui avait bu en chantant, qui avait crié de plaisir dans l'étreinte, dont le rire sonore avait retenti la nuit dans la rue, qui avait conçu et engendré un fils ! Gottwhol ne s'était certainement pas attendu à une telle déchéance de sa bien-aimée » (p. 192). Grâce à son indéniable talent d'écrivain, Glaser fournit avec ce livre beaucoup plus qu'un nouveau témoignage, intéressant, sur une période cruciale de l'histoire. Il parvient pratiquement d'une manière physique à nous faire ressentir et partager les états de conscience qui sont les siens quant il doit participer à des distributions de tracts sous le contrôle de groupes armés de défense, quand il est convoqué par la police comme prisonnier pour vérifier sa (fausse) identité ou encore quand il parvient à échapper aux griffes de la Gestapo lors du référendum sur le rattachement de la Sarre. Plus qu'un témoignage de première importance, Glaser sait rendre les couleurs, les odeurs, les ambiances (souvent violemment exacerbées) de son expérience.
Georges Ubbiali
Kurt GOSSWEILER, Hitler. L'irrésistible ascension ? Essais sur le fascisme, Aden, Bruxelles, 2006, 244 p. août 2007*
Un bon éditeur, Aden par exemple, édite en principe de bons livres. Mais toute règle connaît ses exceptions. Le livre de Gossweiler en fait partie. Inutile de se précipiter pour le lire. Tout d'abord parce que sa thèse est connue depuis le milieu des années 30. Daniel Guérin, en publiant Fascisme et grand capital en 1935 avait déjà démontré les liens intimes unissant le mouvement hitlérien aux grandes industries capitalistes. Certes Hitler fanatisait les foules et rassemblait les fractions en chute sociale de la petite bourgeoisie, mais son mouvement recevait ses fonds des grands industriels. Gossweiler ne raconte pas autre chose, tout au long de ses différentes contributions. Mais, et c'est la seconde critique que l'on peut porter à cette sélection d'articles, il y fleure bon un parfum de nostalgie de feu le système communiste/stalinien. L'historienne Annie Lacroix-Riz dans sa préface ouvre le feu pour magnifier le rôle du KPD, le Parti communiste allemand, adversaire le plus résolu des nazis. Lequel KPD, par sa politique sectaire vis-à-vis de la social-démocratie a favorisé l'accession des nazis au pouvoir. Il revient à Gossweiler de sortir l'artillerie lourde, celle des déclarations du 7 e congrès de l'IC et de son dirigeant Dimitrov, pour enfoncer le clou. La politique du KPD fut juste tout au long de la république de Weimar. Si l'unité ouvrière ne fut jamais réalisée, ceci est dû au fait (réel par ailleurs) que la social-démocratie luttait tout autant contre les nazis que contre les communistes, considérés tout deux comme des ennemis de la république de Weimar. Le quatrième chapitre sur le putsch de Papen contre le bastion social-démocrate de Prusse de juillet 1932 est sans doute une des parties les plus intéressantes du livre. La destitution du gouvernement social-démocrate prussien fut une répétition de ce qui allait se passer le 30 janvier 1933, sans que la social-démocratie ne réagisse le moins du monde, en appelant au respect fétichiste de la démocratie. La critique de Gossweiler porte juste. Faut-il absoudre pour autant le KPD qui, non seulement a fait le coup de poing commun avec les SA contre les syndicalistes « jaunes » sociaux-démocrates, mais se réjouissait par avance de l'arrivée d'Hitler au pouvoir en proclamant, « Après Hitler, Thälmann » (dirigeant du KPD). Historien officiel de feu le régime de la RDA, Gossweiler nous offre le récit stalinien officiel sur le fascisme. Loin d'apporter des éléments nouveaux à la compréhension du fascisme allemand, ce livre ne fait qu'enfoncer des portes ouvertes.
G.U.
Heinz HEGER, Les hommes au triangle rose, préface de Jean Le Bitoux, Béziers, H§O éd., 2006, 180 p. novembre 2006*
H§O éd. a eu la bonne idée de rééditer cet ouvrage publié initialement en 1970, en allemand, puis en 1980 en français, aux éditions Persona aujourd'hui disparues (1). C'est le témoignage émouvant d'un homme, autrichien d'origine, déporté en 1939 à l'âge de 24 ans pour homosexualité. Aucunement impliqué dans des activités politiques, il a été déporté uniquement du fait de son orientation sexuelle, comme plus de 100.000 autres jeunes européens (de 100 à 150.000 selon le Mémorial de l'Holocauste de Washington). L'objectif du régime nazi était de débarrasser le peuple allemand des « dépravés ». Parfois réunis aux autres déportés, parfois séparés – dans ce cas ils étaient soumis à des vexations supplémentaires : la nuit la lumière restait allumée dans leurs baraques et ils devaient dormir les mains sur la couverture – les « triangles roses » sont, avec les juifs et les tsiganes, tout en bas de la hiérarchie des humains édictée par les nazis. Dans sa préface, Jean Le Bitoux écrit que les 2/3 mouraient au cours de leur première année d'internement, d'où la valeur de ce témoignage et de celui de Pierre Seel, édité en 1994 ( Moi, Pierre Seel, déporté homosexuel , Calmann-Lévy).
Remarquons toutefois que le régime nazi n'eut pas à innover, puisqu'il se contenta d'appliquer et de durcir la législation de l'empire allemand : en effet, Heinz Heger fut condamné conformément au paragraphe 175 d'une loi allemande datant de 1871 – elle ne sera abolie qu'en 1964 – sanctionnant les « pratiques répétées sur personne du même sexe »… Les vexations subies au camp de Sachsenhausen-Oranienbourg d'abord, puis à celui de Flossenbürg ensuite s'apparentent à celles qu'ont racontées de nombreux autres déportés. Ainsi, lorsqu'ils sont occupés à construire un nouvel emplacement de tir pour les SS, les déportés sont mitraillés : les SS, au lieu de tirer sur les cibles font la chasse aux conducteurs de brouettes, causant de nombreux morts. Mais, maudits parmi les maudits, les « frères chauds » – ainsi étaient-ils nommés – endurèrent des traitements spécifiques, la castration par exemple, tout en servant couramment de cobayes pour des expériences médicales qui se terminaient par la mort.
Animé d'un extraordinaire désir de vivre, H.Heger nous explique qu'il a survécu à six ans d'enfer en servant de « mignon » à des Kapos influents. Pour vivre, il était disposé à « payer le prix, à renoncer à toute idée de morale, de bienséance ou d'honneur ». Il a donc vécu des scènes d'une brutalité inouïe : l'exécution des prisonniers soviétiques par exemple, après juin 41, tellement nombreux qu'il fallut éliminer leurs corps en dressant des bûchers, le crématoire n'y suffisant pas. Mais aussi il y eut de rares moments hilarants : travaillant, en commando extérieur dans un couvent réquisitionné, ils eurent droit à un véritable festin préparé par les bonnes sœurs, servi sur une nappe blanche, dans de la vaisselle de faïence…brutalement interrompu par le chef SS furieux! Il explique aussi qu'un bordel, ouvert aux déportés, a fonctionné un moment à Flossenbürg (été 1943) avec des femmes volontaires du camp de Ravensbrück, à qui on avait promis la liberté au bout de six mois. Promesse non tenue, car elles furent envoyées quand même à Auchswitz, ensuite.
Après la libération des camps, il n'était pas de bon ton d'évoquer les déportés qui le furent pour cause d'homosexualité. De retour à Vienne, sur son passage les voisins chuchotaient : « le pédé des camps ». Et l'administration de l'Autriche libérée refusa de tenir compte de ses années de déportation. En France ce n'est que depuis peu – milieu des années 1990 – que les grandes fédérations de déportés acceptent que des gerbes soient déposées à la mémoire des homosexuels déportés.
PS. Signalons l'excellent site Internet : www.triangles-roses.org
Salles Jean-Paul
(1) Cette maison d'édition avait été créée par Jean-Pierre Jaecker (J.-P. Lorrain à la LCR, dont il a été militant pendant 11 ans, jusqu'en 1979, initiateur et membre de sa Commission nationale homosexualité, la CNH). Les éditions Persona n'ont pas survécu à son décès.
Nico JASSIES, Marinus van der Lubbe et l'incendie du Reichstag, Paris, Editions antisociales, 2004, 185 p.
Nico Jassies, archiviste professionnel de l'Institut International d'Histoire sociale d'Amsterdam, lui-même auteur d'une synthèse en néerlandais sur Van der Lubbe en 2000, revient sur cette question après la publication de l'ouvrage de Charles Reeve et Yves Pagès, Marinus van der Lubbe, Carnets de route de l'incendiaire du Reichstag (Paris, Editions Verticales/Le Seuil, 2003). Il ne nie pas la qualité de l'ouvrage - comme nous l'avions souligné dans notre compte rendu paru dans Dissidences n°14-15, octobre 2003-janvier 2004, p. 119-120 -, il reconnaît que ce livre contribue à établir la vérité historique contre la version stalinienne des faits. Il regrette lui aussi que les écrits de l'historien allemand Fritz Tobias (articles de 1959, ouvrage de 1962, traduit en anglais en 1963, jamais en français), dans lesquels ce dernier réfutait les légendes qui couraient sur l'incendie du Reichstag, aient été rejetées par de nombreux historiens allemands. Pour eux, affirmer que Van der Lubbe a agi de sa propre initiative vise à blanchir les nazis. Ou encore, si ce crime n'est pas imputable au nazisme, alors tous ses autres crimes, y compris l'Holocauste, seraient relativisés. De même l'historien germaniste français Gilbert Badia, lié au PCF, n'a jamais douté de la culpabilité des nazis dans l'incendie du Reichstag (cf. G. Badia, Feu au Reichstag. L'acte de naissance du régime nazi, Paris, 1983). Le livre de Pagès et Reeve a donc bien le mérite de prouver que Van der Lubbe était un véritable militant révolutionnaire et non un agent provocateur ou un débile, manipulé par les nazis pour les uns, par les communistes pour les autres.
L'auteur adresse à Pagès et à Reeve un certain nombre de critiques qui, disons-le, nous paraissent bénignes. Il leur reproche par exemple d'être passés trop vite sur le rôle du militant anarchiste français André Prudhommeaux, animateur d'un Comité international Van der Lubbe, capable de voyager en Hollande pour recueillir le témoignage des compagnons de lutte de Marinus. Il regrette aussi que les auteurs - dans un souci de scoop - aient omis de signaler que l'article de Sylvia Pankhurst, publié par eux, l'avait déjà été en français dans une revue anarchiste, Le Semeur (7 octobre 1933), et en anglais dans le Sunday Dispatch (24 septembre 1933). Mais surtout, l'auteur regrette que les éditeurs des Carnets de Van der Lubbe le qualifient d"antifasciste", alors qu'il était tout simplement "anticapitaliste". Dans certains milieux d'extrême gauche ce type de débat semble important, avec cette question sous-jacente : la lutte contre le fascisme est-elle de nature à renforcer la démocratie et donc à assurer la survie du capitalisme? Plus étrange, l'auteur, grand admirateur de Guy Debord, reproche aux deux auteurs de vouloir attaquer les "conceptions complotistes" de l'histoire (in Lettre publiée en annexe, p. 119-132). Pour lui c'est un faux débat. Ainsi, il semble persuadé de l'évidente complicité de l'administration Bush avec Ben Laden dans les attentats du 11 septembre 2001 (p.131). Par delà ces polémiques inutiles, saluons ces efforts salutaires pour faire voler en éclats une des nombreuses fables que des militants et des historiens mal intentionnés ont fabriquées et colportées pendant de longues années.
Jean-Paul Salles
Franz JUNG, Le chemin vers le bas. Considération d'un révolutionnaire allemand sur une grande époque (1900-1950) , Marseillle, Agone, 2007, 559 p. août 2007*
Autant le dire tout de suite, la lecture de ce livre s'impose définitivement pour toute personne intéressée par le mouvement révolutionnaire de l'entre-deux-guerres européen. Publiée une première fois par les éditions Ludd sous le titre Le Scarabée-torpille en 1993, cette autobiographie est la seule publication disponible en français des œuvres complètes de l'auteur, qui comptent 14 volumes. Quel sera l'éditeur assez intrépide pour publier l'intégralité de cette œuvre ? En attendant, avec le soin qu'on leur connaît en matière éditoriale, Agone nous propose une nouvelle édition de ce livre majeur. On appréciera le fort travail accompli par l'éditeur qui offre plus de 100 pages de chronologie, de glossaire (une pure merveille) des noms de personnes, de publications et d'organisations, et de nombreux index permettant réellement de contextualiser l'œuvre pour le lecteur français. Franz Jung fait partie de cette avant-garde littéraire (la bohême artistique d'avant la Première Guerre mondiale, comptant notamment Erich Mühsam, Franz Pfemfert, Karl Otten, etc.) qui se radicalise durant la guerre, s'engage en politique au sortir de celle-ci à travers la révolution de novembre (écrasée par les sociaux-démocrates), devient un dirigeant de l'extrême gauche allemande (celle qui se retrouve dans le KAPD, le Parti communiste des ouvriers allemands) après avoir tâté du KPD, participe à la révolution russe en travaillant pour le Komintern, devient directeur d'une usine métallurgique à Petrograd. A la fin des années 1920, il revient dans une Allemagne où les nazis prennent leur premier élan. Journaliste économique, il continue à être actif au niveau politique tout en poursuivant ses activités littéraires. Il est emprisonné par les nazis après leur arrivée au pouvoir en janvier 1933. Libéré, il s'exile avant la guerre, rejoignant l'opposition en exil, puis se réfugie en Suisse. Revenu en Allemagne après la défaite des nazis, il poursuivra une activité journalistique économique avant de partir pour les Etats-Unis où il s'établit définitivement, obtenant la nationalité américaine. A la fin des années 50, Jung commencera la rédaction de son autobiographie. Traversant le destin tourmenté de cette Europe de la révolution, puis de son échec définitif, son récit captivera le lecteur, emporté par une écriture trépidante. Mêlant des aperçus sur les avant-gardes esthétiques et politiques de l'Allemagne de Weimar, ce roman-vrai se lit avec une fougue jamais démentie. Un grand, un très grand livre. Un témoignage capital.
G.U.
Didier MUSIEDLAK, Mussolini, Paris, Presses de Sciences politiques, 2005, 436 p.
On aurait pu penser que tout avait été dit sur ce sujet après la monumentale biographie de Renzo de Felice (en 8 volumes publiés de 1965 à 1997, dont un volume a été traduit en français, Le fascisme, un totalitarisme à l’italienne, PFNSP, 1988), après les travaux de son élève Emilio Gentile (notamment Qu’est-ce que le fascisme ?,Gallimard, Folio, 2004), et après la grande biographie de Pierre Milza parue chez Fayard en 1999. Didier Musiedlak, professeur d’Histoire contemporaine à l’Université de Paris X Nanterre, ancien élève de l’Ecole française de Rome, auteur d’une thèse soutenue à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris en 1999, publiée en italien (Lo Stato fascista e la sua classe politica, 1922-43, Bologne, Il Mulino, 2003), apporte pourtant des éclairages intéressants et novateurs sur plusieurs aspects.
Ainsi, Mussolini n’est pas seulement cet Hercule de foire habituellement présenté. Certes, dans ses rapports avec les femmes il fait preuve de brutalité (« sa conception barbare de la masculinité », sic), mais Mussolini s’est donné une véritable culture. Il maîtrisait parfaitement l’allemand et le français, ayant obtenu un diplôme de professeur à l’Université de Bologne. Et surtout il a été, longuement, un militant socialiste, en Italie comme en Suisse, emprisonné à plusieurs reprises pour son activisme, tenant du socialisme révolutionnaire, dont il assure la victoire dans un parti tenté par le réformisme (au congrès de juillet 1912). En novembre 1912, il devient directeur du principal journal du parti, l’Avanti. On savait déjà que Mussolini avait hérité de son père une authentique culture socialiste révolutionnaire romagnole. Musiedlak revient utilement sur la Romagne, « terre classique de toutes les séditions », située au Nord de l’Apennin, non loin de Rimini.
Au cours de son exil en Suisse, il se familiarise avec le marxisme, grâce à la militante bolchevique Angelica Balabanoff. Mais c’est finalement Nietzsche – et aussi Georges Sorel – qui aura le plus d’influence sur lui, l’épisode de la guerre parachevant cette victoire de Nietzsche sur Marx. C’est à Nietzsche qu’il emprunte le concept de vitalisme, l’idée qu’il faut régénérer le peuple par une réforme spirituelle. C’est à cette source qu’il forge son imaginaire hanté par le déclin du peuple et le mythe de la refondation. En effet, le fascisme voulait refaire l’homme, faire naître « l’homme nouveau » : « refaire non les formes de la vie humaine mais le contenu, l’homme, le caractère, la foi » (Mussolini, Œuvres complètes, volume 34, cité page 273). La « svolta », son changement brutal, n’est pas le fait de l’opportunisme, mais le résultat d’une véritable conversion, accélérée par la guerre : « Avec la guerre, Mussolini découvre l’héroïsme de la nation par rapport à celui de la classe ».
L’auteur consacre un passage très intéressant aux « espaces sacrés » du Duce. Installé au Palazzo di Venezia, à Rome, il en fait le centre « vers lequel la foule converge pour se masser sous le célèbre balcon ». La fenêtre de son bureau reste allumée tard dans la nuit -alors que Mussolini est un couche-tôt et que le bureau est vide-, veilleuse rassurante au centre de la ville endormie et œil omniscient tout droit sorti d’Orwell ! Il fait le point aussi sur les débats historiographiques en cours. L’hypothèse d’une domination sans partage exercée par Mussolini sur l’Etat fasciste est remise en cause au profit de la thèse de l’association conflictuelle d’une direction monocratique et d’un parti puissant. De même est réfutée la thèse du totalitarisme manqué ou imparfait. A partir de 1936, avec l’adoption des lois raciales, s’effectue le passage au totalitarisme, « davantage signe d’une radicalisation interne qu’alignement externe, lié au rapprochement avec l’Allemagne nazie » (p.397). Un « razzismo fascista » est attesté très tôt, dans les colonies italiennes. Dès 1930, on assiste en Libye à la déportation des populations indigènes, à l’ouverture de 15 camps de concentration dans une zone désertique de Cyrénaïque.
Un ouvrage précieux, non seulement une biographie mais une mise au point complète sur l’état de la recherche sur l’Italie fasciste par un bon connaisseur de toute la littérature scientifique récente en italien, français, anglais et allemand.
Jean-Paul Salles