- Robert BONNAUD, Les Universaux de l'histoire. Les alternances du progrès 2. Le Maître et le serviteur , Paris, Kimé, collection « Le sens de l'histoire », 2004, 480 pages, 35 euros

- Jean-Marie BROHM, La Tyrannie sportive. Théorie critique d'un opium du peuple , Paris, Beauchesne, collection « Prétentaine », 2006, 248 pages, 24 euros

- François DANEL, Rupture dans la théorie de la révolution. Textes 1965-1975 , Paris, Senovero, 2003

- Michel ONFRAY, Les libertins baroques. Contre-histoire de la philosophie 3 , Paris, Grasset, 2007, 320 pages, 20,90 euros

- Michel ONFRAY, Les ultras des Lumières. Contre-histoire de la philosophie 4 , Paris, Grasset, 2007, 352 pages, 20,90 €

 

 

 

 

 

Robert BONNAUD, Les Universaux de l'histoire. Les alternances du progrès 2. Le Maître et le serviteur , Paris, Kimé, collection « Le sens de l'histoire », 2004, 480 pages, 35 euros. novembre 2007*

Il y a maintenant sept ans, nous avions brièvement brossé, à l'occasion d'un compte-rendu de son ouvrage Tournants et périodes , l'œuvre quelque peu démesurée de l'historien et historiographe Robert Bonnaud, ancien professeur de l'université Paris VII (voir le numéro 6 de Dissidences – Bulletin de liaison des études sur les mouvements révolutionnaires ). Avec un certain décalage, nous récidivons, d'autant plus que, contrairement à ce que lui-même souhaiterait, il semble fort que ses efforts de systématisation de l'histoire demeurent superbement ignorés, n'engendrant aucunement les discussions qu'ils mériteraient… Le pavé dont il est ici question, qui constitue un élément d'une trilogie, entamée avec La morale et la raison (1994), et qui doit se terminer dans Les intermittences du progrès (à paraître), nécessite au préalable une petite présentation de la théorisation générale mise au point par Bonnaud. Embrassant la totalité de l'histoire humaine, il la divise en cycles emboîtés sur plusieurs niveaux, chacun de ces cycles étant dominé, suivant des alternances souvent asymétriques, par des éléments, ou tendances (des couples antinomiques comme moralisme / rationalisme ou égalitisme / libertisme). Ces derniers sont regroupés en ordres qualitatifs, celui des significations, celui des médiations et celui des fondations. Ce sont les médiations qui sont le sujet de Les Universaux de l'histoire , axées autour des fluctuations du binôme polisme / technisme (politique / technique, en gros). Impossible de résumer une telle somme, dont la bibliographie saisie est impressionnante, et qui témoigne d'une boulimie de faits et d'une variété des sujets qui donne le tournis ! Les développements sur l'histoire du technisme sont en tout cas particulièrement intéressants. Bien avant les efforts récents des historiens de la « world history » anglo-saxonne, Robert Bonnaud s'efforçait d'avoir une vision mondiale des phénomènes. On sent bien sûr l'influence de l'anarchisme et du marxisme derrière cette construction, aussi bien par les concepts d'infrastructure et de superstructure que par les relations foncièrement dialectiques que tous les éléments entretiennent entre eux, comme si l'on regardait la réalité à travers le prisme d'un diamant. Bonnaud va même flirter avec la téléologie, puisqu'il voit l'histoire de l'humanité comme une « programmation sans programmeur » (sic). Plus, non seulement Bonnaud considère que de grands hommes ne le deviennent que dans une période qui leur convient, mais il estime que l'avenir appartient au socialisme, un socialisme qui parviendra à harmoniser liberté et égalité. Néanmoins, on peut demeurer sceptique sur la difficulté qu'il y a à synthétiser les tendances dominantes de telle ou telle période, avec le risque de privilégier les phénomènes allant dans le sens voulu par l'auteur. De même, dans ce système, quelle place reste-t-il à l'aléatoire, d'autant que des prévisions sont avancées : ainsi, l'acte 1998-2029, celui d'un inévitable déclin du capitalisme, est prévu comme majoritairement substratialiste, pléthiste et anthropiste (c'est-à-dire la maîtrise du substrat matériel plus que de l'espace-temps, le choix de la masse humaine plutôt que de la qualité de vie, la maîtrise de la vie humaine plutôt que de la vie non humaine…). Il y a bien sûr une indéniable vanité à espérer comprendre les respirations du progrès de l'esprit humain, mais quelle entreprise stimulante !

Jean-Guillaume Lanuque

 

Jean-Marie BROHM, La Tyrannie sportive. Théorie critique d'un opium du peuple , Paris, Beauchesne, collection « Prétentaine », 2006, 248 pages, 24 euros. fevrier 2007*

La Tyrannie sportive ne surprendra pas ceux qui sont déjà familiarisés avec la « Théorie critique du sport » développée depuis les années 70 à travers les travaux du collectif Quel corps ? et les ouvrages de Jean-Marie Brohm. Cette théorie critique est loin de faire l'unanimité, aussi bien dans les rangs des sociologues (dont certains se font d'ailleurs égratigner dans l'introduction et tout au long de l'ouvrage) que dans ceux de l'extrême gauche militante : l'auteur considère en effet que le sport actuel est totalement intégré au système capitaliste mondialisé, parlant de « sportivisation marchande du monde », et que son spectacle conduit à la fois au développement du dopage (avec des perspectives effrayantes sur le dopage génétique) comme moyen intrinsèque de rechercher la performance permanente, et à l'anesthésie de la conscience de ses spectateurs. Les prétendues « dérives » du sport sont donc pour lui consubstantielles au sport de compétition, qu'il soit capitaliste ou bureaucratique. Cela l'amène à dénoncer la « nature intrinsèquement fasciste » de ce sport de compétition, avec son apologie de la force et son exaltation de l'homme supérieur, son racisme, son sens de l'ordre et sa mise en scène des spectacles et des foules… On est donc loin de tout éloge du sport comme incarnation des valeurs démocratiques et comme apaisement de la violence, bien au contraire !

Après avoir rappelé la nécessité d'une critique sociologique radicale, totalisante et qui assume sa subjectivité, loin de tout neutralisme faussement objectif, Jean-Marie Brohm rappelle sommairement le parcours de cette « Théorie critique du sport », particulièrement les combats qu'elle eut à mener contre une véritable union sacrée des institutionnels de tous bords. L'auteur défend en effet la théorie critique comme étant à la fois réflexion et action, une praxis qui se rapproche de celle de l'extrême gauche politique, tout comme cette conception du spectacle sportif comme illusion détournant des considérations politiques et sociales. Cette conception clairement militante de la sociologie s'appuya un temps sur le mouvement révolutionnaires (la décennie des années 70), puis déclina jusqu'à la dissolution du collectif Quel corps ? parallèlement aux développements de la mondialisation. La thèse est en tous les cas intéressante, les différents arguments avancés stimulants pour la réflexion, même si on aurait souhaité bénéficier de davantage d'exemples (la réédition de la thèse de 1976 de Jean-Marie Brohm dans cette même collection devrait sans doute y pallier). Le ton y est particulièrement polémique, et n'évite pas l'écueil des redites. Néanmoins, La Tyrannie sportive est plutôt un bon récapitulatif du travail de Jean-Marie Brohm de décryptage du sport contemporain, un moyen de découvrir une réflexion approfondie et originale.

Jean-Guillaume Lanuque

 

François DANEL, Rupture dans la théorie de la révolution. Textes 1965-1975 , Paris, Senovero, 2003. octobre 2007*

Cette épaisse anthologie reprend une série de textes de courants ultra-gauche sur une décennie. Tout le panorama de ce spectre politique y est représenté (ICO ; Pouvoir ouvrier, La vieille Taupe, Lotta continua, Le mouvement communiste, Archinoir, Négation Voyou, Invariance, Intervention communiste, Théorie communiste, Une tendance communiste). Une partie de ces micro-groupes provient du trotskysme, l'autre du mouvement libertaire, le reste du bordiguisme. Chaque composante est présentée par une notice qui la situe politiquement, le tout heureusement complété par une chronologie. Il n'en demeure pas moins que certains textes sont particulièrement difficiles à saisir. A la fois du fait d'une hypertrophie des références théoriques (principe distinctif qui renvoie certainement à la composition sociale desdits groupes), mais aussi du fait qu'il s'agit, pour partie, de textes de débats, voire de polémique. On songe notamment à l'article de TC, p. 523 et suivantes qui est une réponse à un papier de « Victor ». Il est particulièrement difficile de suivre l'argumentation quand le lecteur ne possède qu'un seul point de vue. Une anthologie qui ravira en tous les cas les lecteurs épris de lectures théoriques, abordant tant la question du parti, de sa nature ou de sa construction que le rôle des organisations syndicales, l'histoire du mouvement des conseils en Allemagne, la question de la nature de l'URSS, les luttes ouvrières et leur dynamique de dépassement des « vieux appareils » ou encore, pour finir de mettre l'eau à la bouche, le prolétariat comme acteur et rénovateur du vieux monde.

Signalons également chez le même éditeur l'ouvrage de Roland Simon, Théorie du communisme. Fondements critiques d'une théorie de la révolution. Tome 1 : Au-delà de l'affirmation du prolétariat, 2001, lourd texte de plus de 700 pages, réservé aux aficionados de la prose ultra-gauche. Un second tome est annoncé.

G.U.

 

Michel ONFRAY, Les libertins baroques. Contre-histoire de la philosophie 3 , Paris, Grasset, 2007, 320 pages, 20,90 euros. août 2007*

Avec ce troisième tome, Michel Onfray poursuit son travail de remise dans la lumière d'un grand nombre de penseurs hédonistes, en marge de l'orthodoxie chrétienne, et braque le projecteur, avec force métaphores baroques, sur la période qui court de la mort de Montaigne (1592), largement salué dans Le christianisme hédoniste , à celle de Spinoza (1677). Les libertins de ce court XVIIème siècle, en affranchis de la pensée, participent pleinement de la genèse d'une philosophie plus célèbre, celle des Lumières. Partisans du doute méthodique, de la centralité de la raison, d'une morale épicurienne célébrant les plaisirs tempérés (voir Les sagesses antiques ) et d'un matérialisme « scientifique » (entendons basé sur une approche scientifique du corps), ils ne sont cependant en aucune manière, selon Onfray, des athées. Ecartant les tombereaux d'insultes et d'accusations infondées qui ont été déversés sur eux, il dispose à des places méritoires des penseurs tels que Pierre Charron, inventeur de la laïcité comme séparation nette entre le spirituel et le temporel, ou La Mothe Le Vayer, courtisan qui penche pour un relativisme des coutumes et des croyances. Nuançant la place de Gassendi, perdant du débat avec Descartes, il remet au contraire Cyrano de Bergerac dans la position éminente qu'il mérite. Elogieux sur la richesse anticipatrice de ses utopies (les fameux Etats et Empires de la Lune puis du soleil ), il insiste sur son caractère libertaire et sur son panthéisme, alors qu'on pourrait pencher pour un athéisme prudent, illustré par le fameux contre pari de Pascal. Enfin, le tableau se termine avec Spinoza, philosophe ascète au panthéisme évident, auteur de la fameuse formule chérie par Trotsky : « Ni rire, ni pleurer, mais comprendre ». Le seul choix plus discutable, c'est celui de Saint-Evremond, épicurien dans sa façon de vivre sans pensée véritablement notable. Mais la principale limite de ces figures, c'est leur bicéphalie : partisans d'une libre pensée en dedans d'eux-mêmes, ils prônent une acceptation du régime et de la religion en place, sans aucun doute avec l'idée d'éviter un retour des affrontements religieux du siècle précédent, avec en outre un élitisme qui les rend particulièrement distants du peuple.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Michel ONFRAY, Les ultras des Lumières. Contre-histoire de la philosophie 4 , Paris, Grasset, 2007, 352 pages, 20,90 €. octobre 2007*

Débutant par une vision justement contrastée du siècle des Lumières, Michel Onfray s'attaque dans ce volume à ceux qu'il appelle les « Lumières pâles », les Voltaire, Rousseau et autre Diderot. Il trace une délimitation au cordeau entre eux, élitistes, égoïstes et déistes, et les représentants hédonistes des « Lumières radicales », non sans excès, d'ailleurs, puisque certains des travers qu'il reproche aux premiers concernent aussi quelques-uns des radicaux : fréquentation des souverains, bénéfice de la traite négrière, indulgence à l'égard de l'idéologie chrétienne. Le plus éminent, le pionnier d'une lignée, qualifié d'ailleurs de premier véritable athée, c'est le « curé sublime » Meslier, qui mit dix ans à élaborer son Testament , une bombe à retardement qui représentait la pointe avancée de ce que l'on pouvait penser en ce début de XVIIIe siècle. Il y développe un athéisme solide et argumenté, critiquant les puissants, laïcs ou clercs, et prenant le parti des opprimés, en particulier des enfants et des femmes, ainsi que des animaux. Ce faisant, il prône, outre un hédonisme paisible, un matérialisme entier, et devinant la lutte des classes, appelle à la révolution pour instaurer un communisme rural sur l'ensemble de la Terre ! On mesure toute l'anticipation produite par cet homme isolé dans son village des Ardennes, dont la seule émulation intellectuelle résidait dans les esprits morts qui peuplaient sa bibliothèque.

Onfray aborde ensuite La Mettrie, médecin auteur de L'homme-machine , à la vie plus agitée, interrompue brutalement à 42 ans. Contestant son athéisme, derrière lequel il voit plutôt un panthéisme matérialiste, il met en lumière son antichristianisme, sa conviction d'un déterminisme intégral déculpabilisant et négateur du libre arbitre, ainsi que son désir du bien de la société qui doit primer sur celui des individus qui la composent. Viennent ensuite Maupertuis, pionner de l'utilitarisme, dont la philosophie mathématique ne suffit pas vraiment à le rendre indispensable à cette étude, ainsi qu'Helvétius le cynique, qui partage avec Maupertuis une approche pragmatique au volontarisme objectif, et dont Onfray remet en cause aussi bien l'athéisme que le matérialisme. Plus intéressant, le cas du baron D'Holbach, auteur du Système de la nature  et du Christianisme dévoilé (réédité en 2006 par les éditions Coda) : son athéisme se fait encyclopédique et exhaustif, et son matérialisme est sans doute ce qui se fait de plus complet dans ce siècle, avec pour principales limites un fatalisme difficile à amender et une morale quelque peu étriquée.

Onfray achève cette galerie de penseurs par le marquis de Sade, avec un acte d'accusation qui se veut définitif. Loin de l'enthousiasme affiché de bien des intellectuels de la seconde moitié du XXe siècle (on songe ici aux surréalistes, par exemple), il s'appuie sur sa vie plus que sur ses écrits, entachés selon lui d'opportunisme, pour le qualifier de réactionnaire féodal, et son livre Les 120 journées de Sodome de « grand roman fasciste » (sic). Regrettons pour terminer une conclusion trop rapide mettant en valeur l'extrême gauche de la Révolution française, et une bibliographie présentée en fin de volume qui n'est pas toujours bien actualisée, comme pour le Bourgeois et bras nus de Guérin, réédité, depuis 1973 … par les éditions Nuits rouges en 1998.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Sciences humaines et sociales et mouvement révolutionnaire

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