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- G. AGAMBEN, A. BADIOU, D. BENSAID, W. BROWN, J-L. NANCY, J. RANCIERE, K. ROSS, S. ZIZEK, Démocratie, dans quel état ?, Paris, La fabrique, 2009, 151 p., 13 € - Pierandrea AMATO, La révolte , Clamecy, 2011, éd. Lignes, 109 p., 14 € - Jean-Christophe ANGAUT, Bakounine jeune hégélien. La philosophie et son dehors , ENS Editions, Lyon 2007 - Perry ANDERSON, Les origines de la postmodernité (The Origins of Postmodernity) , Paris, Les Prairies ordinaires, collection « Penser / Croiser », 2010 (édition originale 1998), 192 p., 18 € - Alain BADIOU (avec Nicolas TRUONG), Éloge de l'amour, Paris, 2009, Flammarion, 90 pages, 12 € - Alain BADIOU, Alain FINKIELKRAUT, L'explication , Paris, 2010, éditions Lignes, 172 pages, 17 € - Dominique BAQUE, L'effroi du présent. Figurer la violence, Paris, 2009, Flammarion, 285 pages, 22 € - Georges BATAILLE, Discussion sur le péché , Clamecy, 2010, Nouvelles éditions Lignes, 185 pages, 16 € - Mehdi BELHAJ KACEM, Inesthétique et mimesis. Badiou, Lacoue-Labarthe et la question de l'art , Clamecy, 2010, ed. Lignes, 135 pages, 15 € - Robert BONNAUD, Les Universaux de l'histoire. Les alternances du progrès 2. Le Maître et le serviteur , Paris, Kimé, collection « Le sens de l'histoire », 2004, 480 pages, 35 euros - Jean-Marie BROHM, La Tyrannie sportive. Théorie critique d'un opium du peuple , Paris, Beauchesne, collection « Prétentaine », 2006, 248 pages, 24 euros - Marie-Claire CALOZ-TSCHOPP, Résister en politique, résister en philosophie. Avec Arendt, Castoriadis et Ivekovic , Paris, La Dispute, 2008, 407 p., 28 € - François CUSSET, La décennie. Le grand cauchemar des années 1980 , Paris, La Découverte, 2008 (édition originale 2006), 378 p., 12 € - François DANEL, Rupture dans la théorie de la révolution. Textes 1965-1975 , Paris, Senovero, 2003 - Jean-Pierre FAYE, Michèle COHEN-HALIMI, L'histoire cachée du nihilisme. Jacobi, Dostoievski, Heidegger, Nietzsche , La fabrique, Paris 2008, 309 pages, 18 € - Sophie HEINE, Oser penser à gauche. Pour un réformisme radical , Bruxelles, Aden, 12€ - Jacques JULLIARD, L'argent, dieu et le diable , Paris, Flammarion, 2008, 215 p, 19 € - Theodore KACZYNSKI, L'effondrement du système technologique , Editions Xenia, 2008, 480 p., 25€ - Razmig KEUCHEYAN, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques , Paris, Zones, 2010316 p., 21 € - Siegfried KRACAUER, L'ornement de la masse. Essais sur la modernité weimarienne , Paris, La Découverte, 2008, 309 p., 26 € - La France du travail. Données, analyses, débats , Paris, Les éditions de l'Atelier, 2009, 238 p., 19 € - Michel LALLEMENT, Le travail sous tensions , Auxerre, Ed. Sciences humaines, 2010, 125 p., 10 € - Jacques LESAGE DE LA HAYE, Introduction à la psychanalyse de Reich , Lyon, Chronique sociale, collection « Comprendre les personnes », 2009, 128 pages, 12,90 euros - Le travail révélé. Regard de photographes, paroles d'experts , Paris, Intervalles, 2009, 126 p., 24 € - Sébastien LEVONIAN, Pour une gauche libertaire. Réflexion en forme de proposition d'un jeune militant gardois , Nîmes, Ed. Les comités NPA du Gard, 2009, 54 p., 5 € - Daniel LINDENBERG, Le procès des Lumières. Essai sur la mondialisation des idées , Paris, Seuil, 2009, 304 pages, 19 euros - Danièle LINHART, Nelly MAUCHAMPS, Le travail , Paris, Le cavalier bleu, 2009, 127 pages, 9,5 € - LUCIDES , Paris, IHS-CGT, Paris, 2009, 129 p., 10 € - Michael LOWY, Robert SAYRE, Esprits de feu. Figures du romantisme anti-capitaliste , Paris, 2010, éditions du Sandre, 288 pages, 29€ - Claude MAZAURIC, Babeuf. Ecrits , Paris, Le temps des cerises, 2009, 418 pages, 20 € - OFFENSIVE, Divertir pour dominer. La culture de masse contre les peuples , Montreuil, L'échappée, collection « Pour en finir avec », 2010, 280 pages, 13 euros - Michel ONFRAY, Les libertins baroques. Contre-histoire de la philosophie 3 , Paris, Grasset, 2007, 320 pages, 20,90 euros - Michel ONFRAY, Les ultras des Lumières. Contre-histoire de la philosophie 4 , Paris, Grasset, 2007, 352 pages, 20,90 € - Michel ONFRAY, L'eudémonisme social. Contre-histoire de la philosophie 5 , Paris, Grasset, 2008, 352 pages, 20,90 euros - Michel ONFRAY, Contre-histoire de la philosophie 6. Les radicalités existentielles , Paris, Grasset, 2009, 400 p., 20,90 € - George ORWELL, Ecrits politiques (1928-1949) , Marseille, Agone, collection « Banc d'essais », 2009, 408 pages, 25 euros - Guillaume PAOLI, Eloge de la démotivation , Paris, Lignes, 2008, 187 pages, 14 euros - Jean PENEFF, Mustapha EL MIRI, Maintenant le règne des banquiers va commencer… Les luttes de classes en France et ailleurs, Paris, La Découverte, coll. « Les empêcheurs de penser en rond », 2010, 249 p., 15 euros - Michel PINÇON et Monique PINÇON-CHARLOT, Le président des riches. Enquête sur l'oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy , Paris, Zones ( La Découverte ), 2010, 228 pages, 14 euros - Jacques RANCIERE, Moments politiques. Interventions 1977-2009, Paris, 2009, La Fabrique, Lux, 232 pages, 15 € - Christian RUBY, L'interruption. Jacques Rancière et la politique , éditions La fabrique, Paris, 2009, 125 pages, 14 € - Shlomo SAND, Comment le peuple juif fut inventé. De la Bible au sionisme , Paris, Fayard, 2008, 456 p., 23 € - Frédéric THOMAS, Salut et Liberté, regards croisés sur Saint-Just et Rimbaud , Bruxelles, Editions Aden, Mars 2009, 10 €
G. Agamben , A. Badiou, D. Bensaïd, W. Brown, J-L. Nancy, J. Rancière, K. Ross, S. Zizek , Démocratie, dans quel état ?, Paris, La fabrique, 2009, 151 p., 13 €. Septembre 2009* Mots clés : Démocratie, Révoltes, Révolution. Reprenant la méthode des enquêtes surréalistes des années 20, La fabrique a eu la bonne idée d'interroger des philosophes, plus ou moins proches de cette maison d'édition, autour du « sens à se dire « démocrate » » (p.7). Il semble d'ailleurs que cela corresponde à un questionnement actuel en France puisque le n° 48 d'été 2009 de la revue Vacarme est consacré à la démocratie (1). Si tous les intervenants de ce livre-ci s'accordent sur le malentendu qui règne sur le terme « démocratie », certains entendent ne pas l'abandonner à l'ennemi tandis que d'autres y voient une simple « marque » (Brown) ou un « emblème » (Badiou) qu'il s'agirait de destituer. L'originalité des diverses réponses n'empêche pas de voir quelques fils conducteurs : le détour-retour par la pensée grecque (Aristote, Platon) pour Agamben et Badiou ; la mise en rapport de la démocratie avec le projet du communisme, tous deux à réinventer (Badiou, Bensaïd, Nancy, Ross). Pour plusieurs, reprenant à leur compte la conception de Rancière, cette réinvention se base sur l'absence de fondements supra humain et passe par une insistance sur le « moment insurrectionnel » (Nancy, p.83). Pour Bensaïd et Badiou dès lors, il convient de se distancier de la logique de la prise du pouvoir pour plutôt viser le « processus ouvert du dépérissement de l' é tat » (Badiou, p.25), et « de se passer de son bric-à-brac bureaucratique » (Bensaïd, p.39-40). Il est dommage cependant que les réponses d'Agamben (une note liminaire) et de Rancière (un entretien) ne soient pas plus développées. Dans son texte, Badiou, affirme la nécessité a priori de ne pas se dire démocrate afin de provoquer, déplacer le consensus dont s'entoure le terme. Et s'il arrive à dégager des pistes intéressantes, sa réflexion est aussi chargée de raccourcis polémiques sur lesquelles je reviendrai plus loin. La réponse de Bensaïd est la plus longue et l'une des plus intéressantes. S'appuyant sur les révolutions française et russe, sur l'analyse de Rousseau et de Saint-Just, critiquant Badiou, il cherche à justifier la « médiation des partis », la « forme-parti » qui, aussi imparfaite qu'elle puisse être, marque le lien politique entre « l'inconditionnalité des principes et la conditionnalité des pratiques » (p.55). Son argumentation est percutante mais un peu courte elle aussi (ce qu'il reproche aux critiques du péril bureaucratique). Surtout quand il s'agit de nous brosser un portrait de Lénine en 1921, combattant « à travers l'Opposition ouvrière (…) une conception corporative de la démocratie socialiste » (p.50) alors que le débat était plus complexe, que, de toute façon, ces deux courants partageaient la vision autoritaire d'une « forme-parti » unique et hégémonique, et, enfin, en sachant que c'est la même année que Lénine interdit toute fraction au sein du Parti ! Kristin Ross fait référence à Rimbaud dans sa réponse, se demandant : « et si c'était Rimbaud et non pas Baudelaire le poète qui a le mieux réuni les tropes et figures centrales du XIXe siècle ? » (p.113). Plus spécifiquement, dans des pages passionnantes évoquant l'écrasement de la Commune, la colonisation, elle cite les poèmes des Illuminations dont, justement, Démocratie (p.112). Le problème est qu'elle fausse ou en tous les cas réduit la polysémie du poème en ôtant les guillemets, alors que le texte manuscrit est écrit entre guillemets, creusant la pluralité des sens, installant le doute sur qui parle et le statut de ce discours. À mon sens, Ross a tout à fait raison de voir et de puiser dans la poésie de Rimbaud une critique radicale de la démocratie marchande, mais il ne faudrait pas réduire les poèmes de celui-ci à de simples textes de propagande dont la signification serait une et transparente. Enfin, Zizek esquisse une réflexion intéressante et d'actualité sur « une forme contemporaine de « dictature du prolétariat » » dont s'approcheraient Morales et Chavez en Amérique du Sud, et sur les fondements de leur légitimité. Mais il reprend aussi longuement une analyse, très imparfaite, sur le renversement d'Aristide en 2004, à Haïti. Selon Zizek, une alliance contre nature se serait nouée entre différents pays, les ONG humanitaires et « certaines organisations de « gauche radicale » », marquant la « collusion entre gauche radicale et droite libérale » (p.135) pour chasser du pouvoir un Aristide qui commençait à gêner en raison d'un positionnement anti-impérialiste. Il y aurait dans le cas de Haïti « un nouvel éclairage sur le grand problème (constitutif) du marxisme occidental, celui du sujet révolutionnaire manquant » (p.135). Pour ma part, j'y vois plutôt le grand problème des intellectuels, celui d'une surévaluation de leur position. S'y rattachent la vision surplombante de Brown, autour de l'« extrême vulnérabilité à la manipulation par les puissants » (p.72) et le Badiou critiquant « le faux rebelle des « banlieues » » demandant « des fringues, des chaussures Nike et mon shit » (p.19). On y retrouve un commun mépris, une même suffisance, une méconnaissance insultante envers les dominés ; ceux-ci, abrutis par le spectacle, manipulés par le Pouvoir, ou simplement « absents », dans tous les cas muets, ne sont visibles, ne peuvent être entendus que grâce à un é tat, un parti ou un intellectuel qui parle pour eux, à leur place. Jamais ils ne se rebellent. Ou alors ce n'est qu'un simulacre (« le faux rebelle » ; et c'est le philosophe parisien qui donne, avec ses cours révolutionnaires, les bons points). Ou, enfin, cette rébellion se confond avec l' é tat, comme à Haïti. Particulièrement significatif sont à cet égard les pages de Zizek décrivant une lutte où seuls apparaissent l' é tat haïtien, le complot international et les intellectuels occidentaux. C'est affirmer implicitement que les organisations sociales, les syndicats, les mouvements populaires haïtiens étaient derrière Aristide ou, plus simplement, n'existaient pas. Pour quiconque connaît un peu la réalité du pays, la vitalité des mobilisations sociales qui s'y développent, c'est absurde. En réalité, ce sont bien ces mouvements qui ont renversé le gouvernement d'Aristide – gangrené, sous des dehors progressistes et anti-impérialistes simplement rhétoriques (comme au Zimbabwe), par l'autoritarisme et la corruption – dont ils ne voulaient plus. De même que ce sont eux qui, aujourd'hui, luttent contre l'occupation des troupes étrangères sous mandat de l'ONU. Le problème réside dans cette victoire confisquée par la communauté internationale. Toutes choses invisibles, impensables même pour un Zizek, qui cherche du côté du leader, du chef une solution à un problème mal posé. Une critique radicale, qui n'a pas à ménager les acteurs ni leurs espoirs, a le droit de revenir sur ce qui s'est passé à Haïti en 2004 ou dans les banlieues françaises en 2005, et de parler des démocraties réellement existantes comme des tentatives révolutionnaires. Mais encore convient-il d'abandonner cette posture (2) doublement fausse du maître auprès de sujets impuissants. Frédéric Thomas (1) Voir notre compte rendu dans la dernière « Revue des Revues », sur ce même site. (2) Posture très judicieusement démontée par Rancière chez Bourdieu, dans son livre Le philosophe et ses pauvres (Flammarion, 2007).
Pierandrea AMATO, La révolte , Clamecy, 2011, éd. Lignes, 109 p., 14 €. Mai 2011* Mots clefs : révolte, banlieue, philosophie. Cet essai, écrit sous la forme du poncif post-situ, ambitionne de proposer une réflexion philosophique sur la révolte, inspirée par les émeutes de la banlieue française en 2005. Si quelques pistes originales et intéressantes sont esquissées – la définition de la banlieue comme un « lieu qui ne connaît pas la paix » (page 51) ou, dans l'épilogue, l'analyse des textes du premier Lévinas –, ce livre est décevant. Il y a d'abord le glissement d'une définition de la révolte comme acte ou refus politique, vers une « impolitique » ou « post-politique » (pages 54-55), consacrant « la fin de toute politique » (page 36). Cette dépolitisation se présente à la fois comme un processus et un dépassement, grâce et par la révolte. Il est significatif que la révolte des anarchistes de la fin du 19 ème siècle, des surréalistes dans les années 20 ou du Grand Jeu un peu plus tard (pour ne prendre que quelques exemples français) contre la politique ne soit même pas mentionnée. Cette cécité historique tend à reproduire, sous une forme dégradée et faussement originale, une dialectique mise en œuvre à un niveau autrement radical, qui s'est débattu avec la politique, sans en faire l'économie à si bon compte. En 1966, l'Internationale Situationniste avait publié un pamphlet sur les émeutes de Watts à Los Angeles. Indépendamment de l'intérêt que l'on peut porter à ce texte, au moins correspondait-il alors à une véritable recherche originale, où Debord entendait montrer la dimension politique de la révolte. Cet essai-ci témoigne, sous la copie actualisée, du retournement opéré par tout un courant hérité du situationnisme. S'y retrouvent les mêmes effets de style, un vague catastrophisme, la référence nauséabonde au « Heidegger à la fin des années 1930 » (page 90) et un mépris de la politique aux conséquences ambiguës. Surtout, sous prétexte de dépassement, se réalise ici une véritable régression. Mai 68 est réduit à « une action anti-pastorale » (page 105) et les émeutes sont qualifiées de fête (page 59) ; ce qu'avaient fait les situationnistes et Lefebvre à propos de la Commune, de façon plus fouillée et stratégique. Mieux encore, la référence à Walter Benjamin est significativement bornée aux années qui précèdent sa découverte du surréalisme et du marxisme, quand elle n'est pas purement et simplement faussée, en substituant la révolte à la révolution comme figure interruptive du temps. En sous-main, réapparaît paradoxalement la figure de l'intellectuel, qui prend d'autant plus de place que « le savoir est toujours radicalement tenu en échec » par la révolte (page 65) et que le philosophe ne prétend pas parler au nom des émeutiers ; juste exposer leur vérité. À cet égard, le fait que les émeutes de Grèce soient à peine mentionnées met en évidence l'orientation de l'auteur. Pourquoi ne pas avoir rapproché, comparé ces deux révoltes, sinon parce que la dernière était encore trop « impure », trop politique, et surtout insuffisamment muette pour être recouverte d'un tel verbiage. Frédéric Thomas
Jean-Christophe ANGAUT, Bakounine jeune hégélien. La philosophie et son dehors , ENS Editions, Lyon 2007. Novembre 2010* Sont ici présentés, traduits de l'allemand, quatre textes appartenant à une période bien antérieure à ce qui fera la renommée de Bakounine - son engagement anarchiste à partir de 1864 -, antérieure aussi à son activisme dans la vague révolutionnaire de1848 (l"Appel aux Slaves"). Il s'agit de : "La Réaction en Allemagne" (1842) ; de deux lettres de début 1843 à Arnold Ruge - des Annales allemandes pour la science et l'art où paraît le texte ; et de l'article "Le communisme", publié en juin 1843 dans Le Républicain suisse . Ces écrits sont précédés d'une introduction qui les situe à la fois dans leur environnement philosophique (le contexte, évolutif, de la gauche hégélienne, le débat autour des voies allemande ou française d'accès à la modernité politique) et dans leur singularité : le positionnement du jeune aristocrate russe émigré, critique du théoricisme allemand, est traversé par une tension conduisant à une sortie de la philosophie. C'est là une ligne de force principale que Jean-Christophe Angaut met en relief, en distinguant l'argumentaire et les propositions de Bakounine de ceux d'autres acteurs de la scène philosophique critique : Moses Hess, Marx, etc. "La Réaction en Allemagne" identifie les adversaires "conséquents" d'une part, "médiateurs" d'autre part, du "principe démocratique" - celui de "l'égalité des hommes se réalisant dans leur liberté" - qui élaborent un corpus doctrinal réactionnaire sur fond, rappelle J.C. Angaut, de "reflux de la Révolution en Europe après le triomphe de la coalition européenne contre Napoléon 1 er ". Il reconnait aux premiers, y compris dans leur fanatisme qui les fait projeter dans le passé une totalité perdue, une intention authentique : "ils ne peuvent respirer qu'un air pur et limpide" ; les "médiateurs", parti le plus nombreux quoique ne possédant pas de contenu, parti des tièdes, concèdent une formule de médiation-conciliation avec le négatif : "(cette médiation) est-elle effectivement possible ? La ruine du positif n'est-elle pas l'unique signification du négatif ?". Ce faisant, Bakounine, dans son argumentaire, tout en empruntant les catégories de la Logique hégélienne, déploie une conception apocalyptique de la révolution. Il ne s'agit pas, à une époque marquée chez certains par des références d'ordre biblique (le pamphlet de 1841 de Bruno Bauer contre Hegel La trompette du jugement dernie r), d'une simple figure de style : les "multiples références à l'Apocalypse de Jean" étayent bien une vision de la révolution comme régénération ou "transmutation" sous l'effet du "travail du négatif du principe démocratique". L'esprit de celui-ci est du reste conçu comme étant l'essence même du christianisme, l' amour . Le statut même de la philosophie va dès lors se déplacer dans cette théorie qui rejette la médiation des termes par le négatif. On pourrait peut-être l'exprimer ainsi : à la différence de Marx - son futur adversaire au sein de l'Internationale - pour lequel la philosophie se réalise avec l'abolition de la condition prolétarienne ("la philosophie ne peut se réaliser sans abolir le prolétariat, le prolétariat ne peut s'abolir sans réaliser la philosophie") ; à la différence aussi de Kierkegaard (en compagnie de qui Bakounine assiste en 1841 aux cours de Schelling à Berlin) qui décrit une manière de sortie de la philosophe par le non-philosophique de l'éthique, et de l'ensemble des jeunes hégéliens qui restent, en dépit (ou en raison) de leur adhésion avec Feuerbach au parti de la négativité , à l'intérieur des limites de la philosophie, Bakounine tend vers une sortie, une saisie du monde effectif, de la pratique . Le communisme , tel qu'il le rencontre d'abord avec la lecture de l'ouvrage de Lorenz Stein Le communisme et le socialisme de la France contemporaine (1842), offre un corps à cet horizon. Bakounine n'est pas lui-même - dans cette acception – communiste : il a même l'intuition d'effets possibles de cette hypothèse : "ce ne serait pas une société libre, pas une société effective, vivante, d'hommes libres, mais une contrainte insupportable, un troupeau rassemblé par la force de bêtes qui n'aurait en vue que ce qui est matériel et ne sauraient en rien de ce qui est spirituel et de toutes les hautes jouissances de l'esprit". Mais le communisme - essentiellement alors celui de Cabet, utopique et d'esprit religieux - constitue une véritable force pratique, effective, qui aimante le peuple. Ce "spectre" est une incarnation réelle, non une prolongation de la théorie : "Le communisme n'est pas une ombre sans vie, il vient du peuple et une ombre ne peut jamais prendre naissance dans le peuple ; le peuple - et sous ce nom j'entends le plus grand nombre, la plus grande masse, les pauvres et les opprimés -, le peuple, dis-je, a toujours été l'unique base créatrice où ont pris naissance, et en elle seule, toute dignité, toutes les grandes actions historiques, toutes les révolutions délivrant le monde ; celui qui est étranger au peuple, ses faits et ses actions sont par avance affectés de la malédiction de l'impuissance ; créer, créer effectivement, on ne le peut que par un contact effectif, électrique avec le peuple ; le Christ et Luther étaient issus du peuple, du bas peuple, - et si les héros de la Révolution française ont jeté d'une main puissante le premier fondement du futur temple de la liberté et de l'égalité, ce n'est que parce qu'ils s'étaient régénérés dans l'océan tempétueux de la vie populaire". Les arguments et l'horizon de ces textes "allemands", qui annoncent le Bakounine de l'Internationale, ne seront pas immédiatement repris lors de la période révolutionnaire européenne ; ce n'est pas pour ces idées qu'il sera emprisonné en Saxe puis déporté en Sibérie (1849-1861) - jusqu'à son évasion par le Japon -, mais pour ses prises de position durant le "Printemps des peuples". Mais ces réflexions, mûries, articulées à une critique de l'Etat et de l'idée même de Dieu, réapparaitront - s'accommodant aussi, de façon apparemment paradoxale sinon contradictoire, avec une inclinaison pour des sociétés secrètes rassemblant des hommes conscients et décidés autour d'un credo philosophique et moral ; elles fusionneront dans un anarchisme placé, comme l'écrit J.C. Angaut, "sous le triple signe du socialisme, du fédéralisme et de l'antithéologisme". Denis Andro
Perry ANDERSON, Les origines de la postmodernité (The Origins of Postmodernity) , Paris, Les Prairies ordinaires, collection « Penser / Croiser », 2010 (édition originale 1998), 192 p., 18 €. Août 2010* Mots clefs : art – philosophie – postmodernisme. Perry Anderson, remarqué dans les années 1970 pour son ouvrage consacré au Marxisme occidental , est un auteur encore insuffisamment traduit en France. En dehors de La pensée tiède en 2004, Les origines de la postmodernité est le seul de ses livres ayant eu cet honneur depuis ! Initialement conçu comme une introduction à un recueil de textes de Fredric Jameson, placé logiquement au centre du propos, et dont il fait amplement l'éloge, cet essai déploie une réflexion intéressante sur cette notion à la fois très à la mode et très discutable de postmodernisme. Perry Anderson revient d'abord utilement sur la genèse des termes, celui de modernisme né à la fin du XIXème siècle en Amérique latine et celui de postmodernisme dans les années 1930 en Espagne, tous deux dans une perspective relevant de l'esthétisme. Le postmodernisme fut ensuite repris dans les années 1950 dans le monde anglo-saxon, par l'historien anglais Toynbee et le poète étatsunien Charles Olson. Mais ce n'est que dans les années 68 qu'une véritable « cristallisation » s'opère. On (re)découvre ainsi la revue Boundary 2 , définissant le postmodernisme comme rejet du modernisme en tant que pensée dominante, orthodoxe, en littérature et en poésie ; l'approche de l'égyptien Ihab Hassan, privilégiant l'idée d'« anarchies de l'esprit », avec l'exemple du compositeur John Cage ; l'architecte Robert Venturi et le critique Charles Jencks, énonçant un postarchitectural comme union entre les élites et le peuple, entre passé et présent, aboutissant à la fin des oppositions traditionnelles. Si ces approches se limitaient alors au champ artistique, Jean-François Lyotard élargit la focale philosophique à la fin de la décennie 1970 : postulant une « perte de crédibilité des métarécits », dont le marxisme, ce qui allait dégénérer par la suite en un relativisme aveugle, il aboutissait à une vision littéralement cosmique du capitalisme en même temps que légitimante. Dans le même temps, Jurgen Habermas incarnait une réaction contre le postmodernisme, mais en le considérant lui aussi comme inscrit politiquement à droite. Ce que souligne donc Perry Anderson, c'est l'apport selon lui considérable de Fredric Jameson au cours des années 1980, véritable sommet du marxisme occidental, sans son pessimisme. S'inspirant des travaux d'Ernest Mandel ( Le troisième âge du capitalisme , surtout), d'Henri Lefebvre et de Jean Baudrillard, Jameson, critique littéraire marxiste, élabora une théorisation aboutie du postmodernisme. Basé sur la domination globale du capitalisme, y compris sur la culture, il figerait un présent perpétuel, évacuant tout sens au passé (au profit du sien, pourtant, et de mémoires hégémoniques) et tout espoir futur. Le nivellement des identités qui en découlerait s'accompagnerait également d'une disparition des frontières entre disciplines scientifiques, artistiques, et d'une domination sans partage de la culture populaire, principalement étatsunienne (voir Mainstream de Frédéric Martel, chroniqué sur ce site). Dans la suite de son ouvrage, Perry Anderson s'interroge sur les répercussions de cette réflexion, à partir surtout des réactions de David Harvey, Alex Callinicos et Terry Eagleton. On en retiendra principalement des interrogations quant à la périodisation fine, l'essor du postmodernisme, daté des années 1970, coïncidant avec celui de la télévision couleur, et étant précédé par le succès du pop art dans la décennie antérieure. Le parallèle tracé avec une analyse gramscienne mériterait d'ailleurs d'être approfondi : la Renaissance, élitiste, et la Réforme, plus populaire, menant chez ce dernier aux Lumières, tandis que le modernisme, élitiste, serait suivi d'un postmodernisme au résultat émancipateur tout à l'inverse… Plus discutable, l'idée que la bourgeoisie avec une conscience de classe et une morale particulières aurait disparu. Assurément, le livre de Perry Anderson est une pièce importante au débat sur le postmodernisme, mais le sujet est loin d'être clos. Jean-Guillaume Lanuque
Alain BADIOU (avec Nicolas TRUONG), Éloge de l'amour, Paris, 2009, Flammarion, 90 pages, 12 €. Mars 2010* Mots clefs : Amour, philosophie, communisme. Cet entretien reprend de manière plus fouillée le dialogue public réalisé en juillet 2008 dans le cadre du Festival d'Avignon. Le livre poursuit une réflexion, à partir d'une interrogation de philosophes (Platon, Kierkegaard, Lévinas, …), de littérateurs et poètes (Becket, Rimbaud, les surréalistes, …) autour de l'amour. Évitant le ton du badinage, Badiou se montre exigeant, original et critique. Il prétend nécessaire de « commencer par l'amour » (page 79) et d'en montrer la charge explosive. L'amour est une « contre épreuve », une construction, une procédure de vérité sur ce qu'est le monde expérimenté « à partir du deux et non pas de l'un (…), pratiqué et vécu à partir de la différence et non à partir de l'identité » (page 26). Pour cette raison même, en cette époque réactionnaire où la logique de l'identité domine, l'amour est grandement menacé. Doublement menacé : par la conception sécuritaire – du « coaching amoureux » étranger au risque, au hasard, à l'aventure – et par sa dévalorisation complète au profit d'un hédonisme généralisé et intéressé. Badiou cherche à mettre en avant l'amour comme « construction durable », aventure obstinée, manière de fixer le hasard, d'inscrire l'éternité dans le temps. Sa réflexion la plus riche tourne autour du voisinage entre amour et politique, bien que cette dernière s'en distingue fondamentalement selon lui par la question des ennemis politiques et du « contrôle de la haine ». Mais, plus particulièrement, deux notions politiques peuvent être rapprochées de l'amour : la fraternité et le communisme. Et l'auteur a cette formule saisissante : « encore une définition possible de l'amour : le communisme minimum ! » (Pages 76-77). Une réflexion intempestive aussi nécessaire que belle. Frédéric Thomas
Alain BADIOU, Alain FINKIELKRAUT, L'explication , Paris, 2010, éditions Lignes, 172 pages, 17 €. Septembre 2010* Mots clés : Philosophie, identité, judaïsme, Mai 68, communisme Ce livre rassemble l'échange entre Badiou et Finkielkraut, organisé fin 2009 et début 2010 par le Nouvel Observateur . Organisé en quatre thématiques - autour de l'identité, de judaïsme et d'Israël, de Mai 68 et du communisme -, l'entretien donne à Badiou l'opportunité de réaffirmer certaines de ses positions politiques sur Sarkozy et, plus globalement, sur la nécessité de se libérer de l'emprise de l'État. À contre-courant non seulement des idées dominantes, mais aussi d'une grande partie de la gauche et l'extrême gauche françaises, Badiou assène quelques réflexions acérées sur l'identité nationale, la République, le voile, déplaçant ainsi les enjeux - « il n'y a pas de « problème immigré » en France, il n'y a pas de « problème musulman », pas plus qu'il n'y avait de « problème juif » dans les années 30 » (page 57) -, pour juger la question du voile comme insignifiante, dissimulant une figure politique autrement inquiétante : « Alors que le monde est aujourd'hui partout aux mains d'oligarchies financières et médiatiques extrêmement étroites qui imposent un modèle rigide de développement, qui font cela au prix de crises et de guerres incessantes, considérer que, dans ce monde-là, le problème c'est de savoir si les filles doivent ou non se mettre un foulard sur la tête, me paraît proprement extravagant. Et j'y vois donc un mauvais signe » (page 35). L'intervention de Finkielkraut, quant à elle, n'est guère intéressante sinon comme symptôme d'une certaine époque, comme échelle de mesure d'un certain conservatisme intellectuel français. Le lecteur découvrira ainsi, dans de nombreuses déclarations, parsemées de références à Camus et Lévinas (qui méritaient tout de même mieux), le contre-pied parfait des réflexions de Rancière ou de Foucault. Le jugement porté par Badiou à l'encontre de Finkielkraut semble pertinent : « Vous assumez les axiomes les plus fondamentaux de nos sociétés, tout en vous plaignant amèrement des conséquences de ces axiomes » (page 131). Reste que la nature, la justesse de cette « explication » et le choix de Lignes de le publier sont ambigus. Aude Lancelin, journaliste au Nouvel Observateur , dans sa présentation, oppose cet échange à la caricature et aux faux débats médiatiques si communs en France. Mais c'est faire bon marché des rapports sociaux qui structurent l'espace médiatique – structuration à laquelle d'ailleurs participe le journal. Dans quelle mesure et jusqu'à quel point a-t-on cherché à éviter le coup médiatique ou le spectacle ? Le doute demeure, aiguisé encore par le côté médiatiquement « sulfureux » des deux intervenants. Finalement que gagne-t-on à cette confrontation ? Qu'est-ce qui s'en dégage ? La question est d'autant plus légitime que l'un des très rares accords qui apparaît entre Badiou et Finkielkraut concerne la critique d'un certain Mai 68 pour ses effets délétères sur l'autorité (page 138). Et le lecteur de soupçonner alors l'existence d'une affinité entre la nostalgie d'une (nouvelle) figure de l'autorité, d'une part, et la configuration intellectuelle que dessine cette « explication », d'autre part. Frédéric Thomas
Dominique BAQUE, L'effroi du présent. Figurer la violence, Paris, 2009, Flammarion, 285 pages, 22 €. Mars 2010* Mots clefs : art, politique, violence Dominique Baqué est l'auteur du stimulant Pour un nouvel art politique (Flammarion, 2004), qui, à partir d'une double analyse sur les limites de l'art engagé et de l'évolution du contexte historique, en appelait à un passage de relais de l'art vers le documentaire. Dans cet ouvrage-ci, elle s'interroge sur la représentation artistique et médiatique de la violence, sur le registre d'image et le type de regard qu'il convient de mettre en œuvre en évitant tout à la fois le piège de « la lassitude compassionnelle » et les ambiguïtés d'un certain art à prétention politique. Le livre, divisé en trois parties, s'intéresse à trois formes de violence, constituant chacune l'une des parties : la guerre ; les catastrophes et les faits divers ; « les états de violence ordinaire ». Se faisant, Baqué soulève souvent des questions pertinentes et dérangeantes – l'autocensure ou le silence artistique (par rapport aux violences faites aux femmes par exemple) ; en fonction de quels critères décider quoi et jusqu'où montrer, sous quelles formes -, avance des pistes stratégiques, à partir de nombreux exemples d'œuvres contemporaines (ce qui fait aussi l'intérêt de l'essai), sans pour autant apporter de réponses définitives. La première partie sur la guerre et les limites, la désaffection aujourd'hui du photojournalisme est de loin la plus intéressante. Elle s'inscrit dans l'analyse développée dans Pour un nouvel art politique , au croisement de l'art et de l'histoire, de la politique et des médias. L'auteur y poursuit sa réflexion autour des ambiguïtés d'une posture militante de l'art, du glissement de l'humanisme à l'humanitaire, du point limite que représente la Shoah ou les guerres contemporaines dont la figuration risque toujours de se retourner en esthétisation de la terreur et de la misère. Reprenant de manière un peu mécanique et sans plus le discuter, l'hypothèse d'un nécessaire passage de relais, cette partie soulève le même type de questionnements. La deuxième partie est plus faible. Principalement parce que l'auteur manque d'une analyse politique dont pourtant elle se réclame - souvent à bon escient. Le recours par exemple à Sartre et Benjamin aurait permis une lecture plus complexe et politique des catastrophes et des faits divers. Ainsi, Sartre, de manière provocante, affirmait qu'il n'y avait pas de catastrophes naturelles ; juste des catastrophes humaines. Il entendait par-là mettre en avant la responsabilité humaine. Propos intempestif à l'heure actuelle d'un engouement écologique le plus souvent superficiel et sans conséquence. Il ne s'agit pas de nier ou même de sous-estimer les phénomènes naturels, mais bien d'insister sur les causes sociales et les choix politiques étroitement liés à la destruction de la planète. Et sur le fait que toute catastrophe naturelle est toujours prise étroitement dans une trame de causes, effets, enjeux et responsabilités sociales et politiques. Quant au fait divers, le montage opéré par Benjamin entre celui et la « grande histoire » afin de redessiner la vision de l'histoire offre un regard plus acéré que celui, complaisant et très dépendant de la logique médiatique, de cette partie. Plutôt que d'emblée souligner « un échec de la raison » (page 149) par rapport à la monstruosité d'un fait divers ou l'ampleur d'une catastrophe, il convient, au contraire, de dégager une analyse qui permette d'en comprendre les ressorts (au moins une partie de ceux-ci) et, en retour, d'intervenir sur ceux-ci. De manière générale, les limites de l'ouvrage apparaissent aussi par rapport aux concepts platoniciens (étroits) à partir desquels Baqué développe son hypothèse. De même, le va et vient permanent qu'elle propose entre images artistiques et images médiatiques sans que soit posé clairement les relais ou la dialectique de ce passage continu est hautement problématique. Ce défaut transparaît entre autre dans le regard des images d'Abou Ghraib « à travers le prisme de l'art » (page 115). Il est dommage par ailleurs que l'auteur n'intègre pas dans sa réflexion l'essai poétique de Dominique Fourcade par rapport à la photo de la soldate américaine tenant en laisse un prisonnier irakien dans la prison d'Abou Ghraib (En laisse, Paris, 2005, P.O.L.). Enfin, l'accumulation d'exemples, parfois contradictoires, voire incompatibles rend forcément leur étude réduite, descriptive et parfois superficielle. Le mélange des genres, avec certaines œuvres qui paraissent plus participer au post-modernisme qu'à une réinvention d'un art critique, leurs liens par trop lâches et l'absence d'un montage cohérent desservent l'argumentation. Ce défaut de regard artistique correspond au manque de regard politique. Surtout, à partir du derniers tiers du livre, s'installe un doute, une inquiétude : Dominique Baqué semblant reprendre à son compte la conception de la civilisation occidentale menacée par la barbarie de l'Islam dont les banlieues françaises – ou plutôt l'image médiatico-apocalyptique de celles-ci – constitueraient le bastion avancé ou la cinquième colonne. D'où une lecture de la question du voile islamique très vite réglée puisque seules les femmes qui refusent de le porter revendiqueraient leur liberté de choix tandis que celles affirmant, au nom de cette même liberté d'expression, vouloir porter le voile, ne seraient en fait que des femmes manipulées, en « servitude volontaire » (page 160). Manière commode d'évacuer le problème, de faire taire l'autre ou, ce qui revient au même, de parler à sa place. Mais ce qui pouvait encore passer pour une question polémique localisée, se systématise malheureusement dans les dernières pages du livre où, en guise d'épilogue, prétendant défendre la cause des femmes, l'auteur fait référence à Ayaan Hirsi Ali, « égérie de la liberté », à Théo Van Gogh et à leur film Soumission (dont on trouve une photo en couverture du livre). De Théo Van Gogh, l'auteur écrit qu'il est réputé pour ses positions politiques et idéologies ambigües, « accusé notamment – à tort ou à raison – d'antisémitisme… » (page 261). Justement, un minimum de rigueur imposerait de s'assurer que c'est bien « à tort », de le mettre en avant et de le justifier – plutôt que ces trois points de suspension abjects, comme si la question pouvait être laissée en suspens, ouverte – ou, à défaut, de refuser une telle référence. Quant à Ayaan Hirsi Ali, elle est présentée comme une « égérie de la liberté » (page 260). Le meurtre crapuleux de Théo Van Gogh en ferait un martyr de la lutte contre l'infâme. Et Soumission , peu importe la qualité du film et la personnalité controversée de ses deux auteurs, un exemple d'art politique à suivre (1). Le « fascisme islamique » devenant la principale sinon l'unique menace, il déplace les clivages politiques, impose des alliances autrefois jugées contre-nature et sélectionne les problèmes de société prioritaires. Rien ici sur la montée du racisme, de l'islamophobie (qui a explosée aux Pays-Bas suite au meurtre de Van Gogh (2)), sur la logique identitaire pourtant très prégnante actuellement en France, etc. Tout cela devient secondaire. Comme deviennent secondaires, sans importance réelle, le fait que Hirsi Ali soit membre d'un parti de droite et maintenant collaboratrice à un think tank américain néo-conservateur, que Théo Van Gogh ait été proche de Pim Fortuyn, populiste défendant comme lui les « valeurs occidentales » , qu'il tienne des propos racistes, antisémites… Misère d'un certain féminisme moderniste rejoignant les Finkelksraut, Bernard-Henri Lévy et autres Bruckner dans cette nouvelle Croisade ! Il y a du dégoût – du dégoût et une tristesse amère – à lire ça, à voir que Dominique Baqué soit tombée aussi bas, et à enregistrer sa faillite intellectuelle et morale. Frédéric Thomas (1) Toute cette partie ne s'appuie que sur le livre controversé de Ian Buruma, On a tué Théo Van Gogh. Enquête sur la fin de l'Europe des Lumières (Paris, 2006, Flammarion). (2) Voir Marie-Claire Cécilia, La tolérance néerlandaise à l'épreuve de l'islam dans Le Monde diplomatique , mars 2005. Article en ligne : http://www.monde-diplomatique.fr/2005/03/CECILIA/11988
Georges BATAILLE, Discussion sur le péché , Clamecy, 2010, Nouvelles éditions Lignes, 185 pages, 16 €. Avril 2011* Mots clefs : Georges Bataille, philosophie, christianisme, Jean-Paul Sartre. L'excellente préface de Michel Surya, disposant comme sur un échiquier le lieu, le contexte et les intervenants, met en avant l'étrangeté de cette discussion, de cette querelle. En mars 1944, alors que Paris est encore occupé, quelques uns parmi les chrétiens et intellectuels français dont plusieurs (Sartre, Leiris, Blanchot, …) compteront après la Libération, se réunissent autour d'un exposé de Bataille sur quelque chose d'aussi inactuel que la question du pêché. Encore que – et c'est l'un des attraits majeurs de cette préface – Surya démonte les enjeux très actuels de cette discussion. André Breton écrivait la même année que « lorsque la nature des événements tend à leur faire prendre un tour trop douloureux, les façons personnelles de sentir se trouvent malgré elles un refuge et un tremplin dans les expressions les plus parfaites de l'inactuel, j'entends de celles où un « actuel » tout autre a su faire jaillir, jusqu'à s'y résorber à distance, de l'éternel » ( Arcane 17 , Paris, 1970). Le même phénomène apparaît ici. Ainsi, le thème du pêché tel que développé par Bataille offrait une chance au renouveau du christianisme de « résurrection », tel que le nomme Surya, de mieux se confronter à Nietzsche et Dostoïevski, qui constituent comme des « marqueurs ». De plus, il réactualisait la querelle avec Sartre, auteur l'année précédente de l' ê tre et le Néant . Il prolongeait, offrait par ailleurs un pont entre les débats de la seconde moitié des années 30, autour du surréalisme notamment, et ceux de l'après-guerre. Surtout, il permettait à Bataille de renvoyer « les chrétiens et les hégéliens à un même sort commun, auquel les destinaient, chacun à sa façon, Nietzsche et Hegel : la mort – pour les uns, de Dieu, pour les autres, de l'histoire » (page 36). Enfin, à un niveau plus personnel, il y avait là aussi l'écho de la mort de Laure. Le texte de l'exposé suit la préface. Reprenant les thèmes et le vocabulaire de L'Expérience intérieure – dépense, sacrifice, communication, extase, … -, ainsi que les préoccupations nietzschéennes, Bataille cherche à renverser les conditions de la morale. « Les aspects tragiques de la guerre, opposés aux saletés comiques de l'amour achèvent de hausser le ton d'une morale exaltant la guerre et ses profits économiques… - accablant la vie sensuelle. Je doute encore ici d'avoir assez nettement éclairé la naïveté du parti pris moral. L'argument le plus lourd est l'intérêt des familles, qui lèse évidemment l'excès sensuel (…). L'essence d'un acte moral est au jugement vulgaire d'être asservi à quelque utilité (…). Cette morale est moins la réponse à nos brûlants désirs d'un sommet, qu'un verrou opposé à ses désirs » (pages 68-69). La discussion qui suit montre que les personnes présentes, même en désaccord avec Bataille, lui reconnaissaient une authenticité de ton remarquable. L'échange permet à celui-ci de nuancer et développer certains angles de son exposé, notamment sur la négativité hégélienne, la désinvolture, la gaieté et le rire. D'ailleurs, l'ironie mordante de Bataille (que Surya évoque) ressort ici ou là. Quand il affirme par exemple : « il m'a semblé quelquefois que le monde chrétien était plus particulièrement ennuyeux du côté où le pêché faisait absolument défaut » (page 111). Ou encore, quand répondant à Sartre, il lui dit : « il me semble que vous pêchez par une exagération dans le sens comique » (page 138). Des annexes complètent l'appareil critique de cet exposé, l'ensemble permettant d'autant mieux de cerner les contours de cette improbable discussion, de ce qui s'est joué là, en cette nuit de mars 1944. Frédéric Thomas
Mehdi BELHAJ KACEM, Inesthétique et mimesis. Badiou, Lacoue-Labarthe et la question de l'art , Clamecy, 2010, ed. Lignes, 135 pages, 15 €. Juin 2010* Mots clefs : art, philosophie, esthétique, Badiou, Lacoue-Labarthe. Cet essai rassemble les interventions de l'auteur à deux colloques en 2008 et 2009. En se basant sur le concept d'inesthétique, repris à Alain Badiou, ces pages interrogent le positionnement de l'art contemporain et confrontent de manière originale la philosophie esthétique de Badiou, P. Lacoue-Labarthe avec d'autres grands penseurs tels que G. Deleuze, F. Lyotard, … Les réflexions les plus pertinentes tournent autour des liens entre la parodie et la transgression, le mythe et l'héroïsme, en avançant l'hypothèse que les artistes modernes, les poètes sont comme « les agents héroïques d'une interruption du mythe » (page 92). Mais l'auteur déborde le cadre artistique pour revenir sur la fameuse phrase d'Adorno sur la poésie après Auschwitz et mettre en évidence l'articulation entre « l'impératif anti-héroïque » de notre époque et le « nihilisme démocratique » (pages 120-121) dont il entend se défaire en appelant à une nouvelle forme d'héroïsme, dégagée de toute mythologie. La brièveté des textes, la complexité des thématiques rendent parfois la lecture malaisée ou obligent l'auteur à des raccourcis (comme par rapport au situationnisme malgré une critique pertinente). En ce sens, le deuxième texte, appuyé sur de plus amples exemples contradictoires, plus didactique aussi, est d'un abord plus facile et permet une argumentation plus déployée. Finalement, ce livre constitue un essai stimulant pour celles et ceux qui s'interrogent sur la question de l'art et de l'esthétique aujourd'hui. Frédéric Thomas
Robert BONNAUD, Les Universaux de l'histoire. Les alternances du progrès 2. Le Maître et le serviteur , Paris, Kimé, collection « Le sens de l'histoire », 2004, 480 pages, 35 euros. novembre 2007* Il y a maintenant sept ans, nous avions brièvement brossé, à l'occasion d'un compte-rendu de son ouvrage Tournants et périodes , l'œuvre quelque peu démesurée de l'historien et historiographe Robert Bonnaud, ancien professeur de l'université Paris VII (voir le numéro 6 de Dissidences – Bulletin de liaison des études sur les mouvements révolutionnaires ). Avec un certain décalage, nous récidivons, d'autant plus que, contrairement à ce que lui-même souhaiterait, il semble fort que ses efforts de systématisation de l'histoire demeurent superbement ignorés, n'engendrant aucunement les discussions qu'ils mériteraient… Le pavé dont il est ici question, qui constitue un élément d'une trilogie, entamée avec La morale et la raison (1994), et qui doit se terminer dans Les intermittences du progrès (à paraître), nécessite au préalable une petite présentation de la théorisation générale mise au point par Bonnaud. Embrassant la totalité de l'histoire humaine, il la divise en cycles emboîtés sur plusieurs niveaux, chacun de ces cycles étant dominé, suivant des alternances souvent asymétriques, par des éléments, ou tendances (des couples antinomiques comme moralisme / rationalisme ou égalitisme / libertisme). Ces derniers sont regroupés en ordres qualitatifs, celui des significations, celui des médiations et celui des fondations. Ce sont les médiations qui sont le sujet de Les Universaux de l'histoire , axées autour des fluctuations du binôme polisme / technisme (politique / technique, en gros). Impossible de résumer une telle somme, dont la bibliographie saisie est impressionnante, et qui témoigne d'une boulimie de faits et d'une variété des sujets qui donne le tournis ! Les développements sur l'histoire du technisme sont en tout cas particulièrement intéressants. Bien avant les efforts récents des historiens de la « world history » anglo-saxonne, Robert Bonnaud s'efforçait d'avoir une vision mondiale des phénomènes. On sent bien sûr l'influence de l'anarchisme et du marxisme derrière cette construction, aussi bien par les concepts d'infrastructure et de superstructure que par les relations foncièrement dialectiques que tous les éléments entretiennent entre eux, comme si l'on regardait la réalité à travers le prisme d'un diamant. Bonnaud va même flirter avec la téléologie, puisqu'il voit l'histoire de l'humanité comme une « programmation sans programmeur » (sic). Plus, non seulement Bonnaud considère que de grands hommes ne le deviennent que dans une période qui leur convient, mais il estime que l'avenir appartient au socialisme, un socialisme qui parviendra à harmoniser liberté et égalité. Néanmoins, on peut demeurer sceptique sur la difficulté qu'il y a à synthétiser les tendances dominantes de telle ou telle période, avec le risque de privilégier les phénomènes allant dans le sens voulu par l'auteur. De même, dans ce système, quelle place reste-t-il à l'aléatoire, d'autant que des prévisions sont avancées : ainsi, l'acte 1998-2029, celui d'un inévitable déclin du capitalisme, est prévu comme majoritairement substratialiste, pléthiste et anthropiste (c'est-à-dire la maîtrise du substrat matériel plus que de l'espace-temps, le choix de la masse humaine plutôt que de la qualité de vie, la maîtrise de la vie humaine plutôt que de la vie non humaine…). Il y a bien sûr une indéniable vanité à espérer comprendre les respirations du progrès de l'esprit humain, mais quelle entreprise stimulante ! Jean-Guillaume Lanuque
Jean-Marie BROHM, La Tyrannie sportive. Théorie critique d'un opium du peuple , Paris, Beauchesne, collection « Prétentaine », 2006, 248 pages, 24 euros. fevrier 2007* La Tyrannie sportive ne surprendra pas ceux qui sont déjà familiarisés avec la « Théorie critique du sport » développée depuis les années 70 à travers les travaux du collectif Quel corps ? et les ouvrages de Jean-Marie Brohm. Cette théorie critique est loin de faire l'unanimité, aussi bien dans les rangs des sociologues (dont certains se font d'ailleurs égratigner dans l'introduction et tout au long de l'ouvrage) que dans ceux de l'extrême gauche militante : l'auteur considère en effet que le sport actuel est totalement intégré au système capitaliste mondialisé, parlant de « sportivisation marchande du monde », et que son spectacle conduit à la fois au développement du dopage (avec des perspectives effrayantes sur le dopage génétique) comme moyen intrinsèque de rechercher la performance permanente, et à l'anesthésie de la conscience de ses spectateurs. Les prétendues « dérives » du sport sont donc pour lui consubstantielles au sport de compétition, qu'il soit capitaliste ou bureaucratique. Cela l'amène à dénoncer la « nature intrinsèquement fasciste » de ce sport de compétition, avec son apologie de la force et son exaltation de l'homme supérieur, son racisme, son sens de l'ordre et sa mise en scène des spectacles et des foules… On est donc loin de tout éloge du sport comme incarnation des valeurs démocratiques et comme apaisement de la violence, bien au contraire ! Après avoir rappelé la nécessité d'une critique sociologique radicale, totalisante et qui assume sa subjectivité, loin de tout neutralisme faussement objectif, Jean-Marie Brohm rappelle sommairement le parcours de cette « Théorie critique du sport », particulièrement les combats qu'elle eut à mener contre une véritable union sacrée des institutionnels de tous bords. L'auteur défend en effet la théorie critique comme étant à la fois réflexion et action, une praxis qui se rapproche de celle de l'extrême gauche politique, tout comme cette conception du spectacle sportif comme illusion détournant des considérations politiques et sociales. Cette conception clairement militante de la sociologie s'appuya un temps sur le mouvement révolutionnaires (la décennie des années 70), puis déclina jusqu'à la dissolution du collectif Quel corps ? parallèlement aux développements de la mondialisation. La thèse est en tous les cas intéressante, les différents arguments avancés stimulants pour la réflexion, même si on aurait souhaité bénéficier de davantage d'exemples (la réédition de la thèse de 1976 de Jean-Marie Brohm dans cette même collection devrait sans doute y pallier). Le ton y est particulièrement polémique, et n'évite pas l'écueil des redites. Néanmoins, La Tyrannie sportive est plutôt un bon récapitulatif du travail de Jean-Marie Brohm de décryptage du sport contemporain, un moyen de découvrir une réflexion approfondie et originale. Jean-Guillaume Lanuque
Marie-Claire CALOZ-TSCHOPP, Résister en politique, résister en philosophie. Avec Arendt, Castoriadis et Ivekovic , Paris, La Dispute, 2008, 407 p., 28 €. Août 2009* Mots clés : Arendt, philosophie politique, luttes autour des sans-papiers En refermant ce livre, le lecteur risque fort d'être empreint d'un sentiment ambivalent. Commençons par l'aspect positif. L'ambition de cet essai est remarquable. L'auteur, une philosophe suisse par ailleurs militante associative, qui travaille sur les politiques migratoires et le droit d'asile en Europe, entend interroger et articuler le rapport entre philosophie et politique dans une praxis de résistance, à partir d'une perspective historique. Marie-Claire Caloz-Tschopp prend au sérieux la rupture, l'expérience fondamentale du 20 ème siècle constituée par Auschwitz et Hiroshima. Selon elle, ces deux événements sociaux, qu'elle refuse de naturaliser, banaliser ou relativiser, ouvrent pour la première fois l'horizon de l'élimination de l'humanité toute entière. À travers une lecture serrée des œuvres d'Arendt, en s'appuyant tout particulièrement sur ses études sur Eichmann, le totalitarisme, …, elle met en correspondance l'apparition des « humains superflus », de ces « êtres de trop » avec la menace dans nos sociétés contemporaines qui pèse sur la pensée et sur la possibilité même de représentation. Il existerait ainsi une pression pour déclarer toute politique obsolète et réduire la réflexion intellectuelle à une philosophie jetable. Il importe dès lors de réagencer les clivages entre guerre, violence et politique, et de dégager de nouvelles perspectives de résistance à partir notamment d'une politique de la philosophie et, par exemple, du concept de héros ordinaire, d'action « antihéroïque au sens classique » (p. 399). De plus, cette recherche, ce retour sur l'histoire est travaillé, exploré au prisme de la politique migratoire, du racisme institutionnalisé de ces 20 dernières années en Europe et de la production « d'humains superflus ». Cela permet à l'auteur de bousculer certains conformismes ou tabous, résistances (au sens freudien), en mettant en avant des outils de compréhension opératoires, en parlant de « camps » (p. 273-278), « apartheid » (p. 379) ou d' « expulsion » plutôt que d' « exclusion ». Il n'est guère besoin d'insister sur ce qu'une telle démarche a de stimulant et d'original ; elle engage le lecteur dans des réflexions profondes en l'invitant à recouvrer une partie de sa puissance, occultée ou retournée en violence nihiliste par une société qualifiée de « capitalisme total libéral ». Mais au fil des pages, un malaise s'installe et ne se dissipera pas avant la fin du livre. Ce malaise touche à l'architecture même de l'essai. La diversité des références théoriques prises chez des auteurs aussi différents que Rancière, Spinoza, Balibar, etc… croise une série de sujets à peine évoqués alors qu'ils soulèvent des problèmes qu'on aurait aimé voir développés : la critique du biopouvoir, la différence de vision entre Arendt et Anders sur Hiroshima (p. 166), la discussion à partir du roman Disgrâce de Coetzee (p. 196) ou de « l'exemple moderne » de Gandhi (p. 192). De la sorte, les questions restent en suspens et l'argumentation ne convainc pas toujours. Plutôt que d'éclairer la lecture, cette profusion rend celle-ci parfois plus touffue, ardue et lourde, lourdeur accentuée aussi par l'usage exacerbé du terme « (post-)totalitarisme ». D'autre part, contrairement à ce que laisse entendre le sous-titre, la référence principale est ici Arendt ; Castoriadis et Ivekovic servent seulement de points d'appui ponctuels et les différences, affinités entre ces penseurs sont peu développées. Finalement, l'ambiguïté de la critique de la « violence », souvent accouplée avec la critique intelligente de la guerre et surtout de la politique comme guerre, est comme André Tosel le dit dans la préface problématique. S'agit-il d'une condamnation de toute violence d'où qu'elle vienne et quelque forme qu'elle prenne ou plutôt de la violence d' é tat, de la violence guerrière ou, encore, de l'identification, de la réduction de la politique à la violence (et de la révolution à la guerre) ? Il est pratiquement impossible de le savoir. Or, ces différences dessinent des dynamiques opposées et on en vient à douter, à se demander s'il ne s'agit pas de réorganiser une division du travail, une logique binaire entre actions nihilistes et celles constructives, autour du positionnement privilégié du philosophe professionnel, que justement l'auteur cherche à briser. Ainsi de « la violence impolitique des banlieues » qu'il s'agirait de convertir « en force politique intelligente » (p. 21) selon l'auteur de la préface. De même, on repense aux discussions en Europe qui ont divisé les luttes de et autour des sans-papiers par rapport aux actions de collectifs de solidarité – blocage, occupation, manifestation sauvage, … – qualifiées de contre-productives et violentes par l'Etat, les médias, mais aussi par nombre d'associations plus institutionnalisées et ancrées dans la légalité. À chaque fois, il convient de savoir qui juge de la violence – le philosophe, le politologue, je ne sais quel expert, distribuant les bons et mauvais points - « encore un effort pour être citoyen, politique, intelligent » ? –, à partir de quels critères ? Et quels enjeux recouvrent ces jugements ? Sous peine sinon, comme en France, de reproduire indéfiniment les accusations idéologiques et les divisions stériles entre « la violence impolitique » des banlieues, des « anarco-autonomes » et la force politique intelligente des politologues et philosophes professionnels, du NPA, des communistes, … selon ses affinités et le lieu d'où l'on parle. Frédéric Thomas
François CUSSET, La décennie. Le grand cauchemar des années 1980 , Paris, La Découverte, 2008 (édition originale 2006), 378 p., 12 €. mars 2009* Mots clés : Pensée critique, Histoire du temps présent, Sociologie. François Cusset est un enseignant de Sciences-po Paris, déjà auteur de quelques ouvrages, parmi lesquels French Theory , consacré à l'analyse de la réception d'un certain nombre d'intellectuels français des années 70 aux Etats-Unis. Avec La décennie , il livre un essai historique à la fois érudit et passionnant. Sa problématique résolument engagée consiste à démontrer en quoi cette longue décade a été la matrice d'un véritable changement de paradigme, basé sur le reniement des volontés révolutionnaires symbolisées par Mai 68, l'instauration d'un centrisme presque apolitique et l'apologie du libéralisme, de l'individualisme et du fatalisme économique, le tout refoulant la critique. Un regard plus pointu mais assez proche de celui de François Denord dans Néo-libéralisme version française (chroniqué sur ce site). C'est à une véritable plongée dans le passé qu'il nous invite, une immersion qui évoquera suivant les lecteurs nostalgie d'une jeunesse disparue ou brusque variation de direction d'ensemble. Bon nombre d'ouvrages de l'époque sont convoqués, ainsi que la totalité des numéros du Nouvel Observateur , les figures tutélaires de Cusset ayant pour nom Deleuze, Guattari ou Rancière. Après une introduction surtout consacrée à la mise en cause de la notion de génération, François Cusset braque son projecteur sur « Treize étapes », en partant de « L'agonie des années soixante-dix (1976-1979) ». On assiste ainsi, dans la seconde moitié des années 70, à la « contre-révolution intellectuelle » menée par les fameux nouveaux philosophes, qui retourne l'appréhension du marxisme, de bien absolu en mal absolu, à l'émergence d'une nouvelle unanimité autour des causes humanitaires aux arrières pensées politiques, à l'essor de technocrates qui appellent à l'informatisation de la société, non sans idéaliser la technologie. Ce faisant, Cusset dénonce le rôle de fourrier des évolutions de la période suivante joué par la « deuxième gauche ». A chacun de ses arrêts ultérieurs, à chaque année de la fameuse décennie, il revient sur quelques événements phares, et propose un axe de lecture central, la fête pour 1981, l'influence en 1982 (avec la création de la fondation Saint-Simon, décisive dans le changement idéologique majeur), l'apologie du libéralisme en 1984 (avec cette émission d'économie fiction ahurissante qu'est « Vive la crise ! »), la récupération de l'antiracisme pour 1985, le culte de la communication en 1987 (avec la privatisation de TF1), la trajectoire se terminant par la tranche 1991-1995, avec le retour des va-t-en guerre, la poursuite de la décrédibilisation du politique mais aussi des luttes radicales qui annoncent l'hiver 95… La seconde grande partie de l'étude se concentre sur quelques thèmes majeurs, fin de la politique, fétichisation du corps et individualisme à tout crin, exaltation de l'esprit d'entreprise, le tout relié par une culture devenue tellement présente qu'elle en est inexistante dans son essence et un horizontalisme négateur des hiérarchies sociales. Un des thèmes les plus intéressants est sans aucun doute la consécration de l'expertise, « (…) instrument rationnel par excellence de l'endiguement de la démocratie » (p.241). Certes, on pourra toujours estimer que certains développements manquent de profondeur (sur la science-fiction ou la musique, par exemple), ou qu'il manque des ouvrages importants ( Marx… ou pas ? publié par EDI pour le centenaire de sa naissance), mais peut-on demander plus à un chercheur seul ? De même, la thèse que Cusset défend l'amène inévitablement à insister davantage sur le côté sombre que sur les oasis progressistes, une teinte quelque peu monochrome qui ne peut se suffire à elle-même. Nul doute en tout cas que les volées de bois vert qu'il distribue généreusement et tranquillement ne stimulent la discussion, tout comme certaines de ses prises de position, ainsi sur les revendications des « indigènes » face à un républicanisme rigide... Jean-Guillaume Lanuque
François DANEL, Rupture dans la théorie de la révolution. Textes 1965-1975 , Paris, Senovero, 2003. octobre 2007* Cette épaisse anthologie reprend une série de textes de courants ultra-gauche sur une décennie. Tout le panorama de ce spectre politique y est représenté (ICO ; Pouvoir ouvrier, La vieille Taupe, Lotta continua, Le mouvement communiste, Archinoir, Négation Voyou, Invariance, Intervention communiste, Théorie communiste, Une tendance communiste). Une partie de ces micro-groupes provient du trotskysme, l'autre du mouvement libertaire, le reste du bordiguisme. Chaque composante est présentée par une notice qui la situe politiquement, le tout heureusement complété par une chronologie. Il n'en demeure pas moins que certains textes sont particulièrement difficiles à saisir. A la fois du fait d'une hypertrophie des références théoriques (principe distinctif qui renvoie certainement à la composition sociale desdits groupes), mais aussi du fait qu'il s'agit, pour partie, de textes de débats, voire de polémique. On songe notamment à l'article de TC, p. 523 et suivantes qui est une réponse à un papier de « Victor ». Il est particulièrement difficile de suivre l'argumentation quand le lecteur ne possède qu'un seul point de vue. Une anthologie qui ravira en tous les cas les lecteurs épris de lectures théoriques, abordant tant la question du parti, de sa nature ou de sa construction que le rôle des organisations syndicales, l'histoire du mouvement des conseils en Allemagne, la question de la nature de l'URSS, les luttes ouvrières et leur dynamique de dépassement des « vieux appareils » ou encore, pour finir de mettre l'eau à la bouche, le prolétariat comme acteur et rénovateur du vieux monde. Signalons également chez le même éditeur l'ouvrage de Roland Simon, Théorie du communisme. Fondements critiques d'une théorie de la révolution. Tome 1 : Au-delà de l'affirmation du prolétariat, 2001, lourd texte de plus de 700 pages, réservé aux aficionados de la prose ultra-gauche. Un second tome est annoncé. G.U.
Jean-Pierre FAYE, Michèle COHEN-HALIMI, L'histoire cachée du nihilisme. Jacobi, Dostoievski, Heidegger, Nietzsche , La fabrique, Paris 2008, 309 pages, 18 €. Octobre 2009* Ce livre nous invite à un attrayant voyage à travers l'histoire – depuis la Révolution française jusqu'à la fin du 19 ème siècle en Russie –, des philosophes, écrivains et révolutionnaires (Clootz, Jacobi, Tourgeniev, …), en suivant le parcours accidenté, contradictoire du terme nihilisme et des ses collisions avec l'athéisme, l'antisémitisme, l'action révolutionnaire. Il s'arrête quelque peu sur la synthèse opérée par Nietzsche, apportant une « clarté nouvelle » aux diverses formes de nihilisme (page 125). La seconde partie se concentre sur les cours de philosophie de Heidegger dans les années 30, mettant en évidence son instrumentalisation, son trucage même, voire sa falsification du nihilisme et de la pensée de Nietzsche. Falsification dont la portée va jusqu'à nous par la confusion où se mêlent les révolutionnaires russes luttant contre la tyrannie (les « nihilistes ») et le nazisme, repris sous le même vocable de « nihilisme » ! Si la méthodologie (présentée page 142) est originale et souvent efficace – opérant des rapprochements étonnants et émettant des hypothèses fructueuses (par exemple sur les liens entre antisémitisme et nihilisme chez Jacobi et Dostoievski (pages 110-111)), on se perd parfois un peu et les deux parties méritaient d'être plus et mieux articulées. De plus, il n'est pas certain que l'opposition de Robespierre à Clootz ait seulement été « stratégique » comme le laisse à penser Cohen-Halimi. Enfin, la condamnation de Heidegger développée par Faye est définitive et convaincante. Elle s'appuie sur ses propres cours, reprenant de longues citations qui donnent tour à tour froid dans le dos ou la nausée. L'analyse de la posture « philosophique » du recteur de Heidelberg est éclairante : sa volonté de doubler le nazisme par le nihilisme, de faire de ce dernier la racine du mal ; mal dont le nazisme ne serait que l'une des expressions. Cependant, le « débat Heidegger » est déjà riche et il aurait été important de lier cette analyse de « l'intérieur » des textes aux critiques socio-historiques, inscrivant le parcours du philosophe dans le basculement de larges secteurs de la bourgeoisie allemande en faveur du régime hitlérien. En tous les cas, ce livre, tout en permettant de mettre en lumière la pluralité contradictoire des sens du mot « nihilisme », revisite sous ce prisme plus d'un siècle d'histoire, tente de se dégager de la confusion entretenue sous ce terme et constitue une belle invitation à lire et relire Nietzsche. Frédéric Thomas
Sophie HEINE, Oser penser à gauche. Pour un réformisme radical , Bruxelles, Aden, 12€. Novembre 2010* Mots clés : Philosophie, libéralisme, extrême gauche, radicalité, altermondialisme, pensée politique, réformisme Depuis la publication du livre séminal d'Yves Salesses il y a une dizaine d'années maintenant (Réformes et révolution. Propositions pour une gauche de gauche, Marseille, Agone, 2001), les livres ne se comptent plus qui essaient de faire un pont entre la pensée d'extrême gauche et la gauche radicale/altermondialiste. Le livre de Sophie Heine, auteure belge, s'inscrit clairement dans cette filiation. Ainsi qu'elle l'indique dès les premières lignes de son livre, il s'agit de redéfinir la nature d'une pensée de gauche pour penser le présent. C'est à partir de trois notions qu'elle entend mener à bien cette tentative, le libéralisme, le « cosmopolitisme » et enfin le réformisme, ce qui se décline en autant de chapitres. Le premier point constitue une confrontation avec la pensée libérale, qui met au centre de son dispositif la « liberté » du sujet. Selon Heine, il s'agit de repenser le rapport de la gauche au libéralisme, pour essayer d'en tirer le meilleur. Ce qui l'amène à distinguer, la face sombre du libéralisme (sa dimension économique) et son côté positif (le libéralisme politique, permettant de penser les libertés politiques), en s'appuyant particulièrement sur les thèses de J. Rawls. Cela l'amène à défendre l'idée d'une rupture avec l'idée que le socialisme a à voir avec la stricte sphère du travail pour proposer une conception reposant sur l'individu (« La référence est l'être humain et celui-ci n'est pas défini exclusivement par son insertion dans la sphère productive », p. 54. Cette conception repose in fine sur l'assomption des droits de l'homme en lieu et place d'une approche en termes de classes. La liberté individuelle doit constituer la boussole d'une pensée de gauche renouvelée. Le second argument repose sur la défense d'une forme, elle aussi renouvelée, de l'internationalisme, qu'elle caractérise comme une forme de supranationalisme. Mettant à contributions de nombreux travaux anglo-saxons ou germaniques (Habermas notamment). Le résultat de la démonstration conduit à des conclusions similaires à celles auxquelles elle aboutit dans le premier chapitre. Il s'agit de penser un universalisme en rupture avec les identités collectives figées ( ie, les classes sociales). Enfin, le dernier chapitre, articulé autour de l'idée de réformisme radical porte sur la définition de la stratégie à mettre en œuvre pour aboutir à cette gauche qu'elle appelle de ses vœux. L'objectif est très clair : il s'agit de « concilier les courants modérés et radicaux », p. 134, c'est-à-dire un réformisme qui conduit à de réelles réformes. L'auteure revient (très, trop, rapidement) sur les débats fondateurs (Bernstein/Kautsky) pour prôner un « réformisme ouvert », p. 182. Elle ne s'interroge cependant pas sur ce que pourrait être un « révolutionnarisme ouvert », combinant à la fois les logiques institutionnelles et extra-institutionnelles. Sans jamais y faire référence, ce réformisme de luttes, n'écartant pas les mobilisations, ressemble aux contours de l'austro-marxisme des années 30 et aux débats internes de la social-démocratie allemande une fois Hitler parvenu au pouvoir. D'ailleurs, Heine n'évite pas la question de la violence (même si la place qui lui est consacrée est des plus minimes), concluant que « Les citoyens européens se situent dans un contexte très différent », p. 185. En conclusion, ce cursif opus a le mérite de soulever et condenser bon nombre de questions soulevées sur les contours du « socialisme du XXe siècle ». Il n'est pas certain toutefois que la richesse de l'argumentation soit toujours convaincante et que le mariage promis entre le libéralisme et la pensée critique soit réellement consommé (ou même consommable). Georges Ubbiali
Jacques JULLIARD, L'argent, dieu et le diable , Paris, Flammarion, 2008, 215 p, 19 €. mars 2009* Mots clés : Intellectuels, catholicisme, droite. Jacques Julliard aime converser, ici avec Péguy, Bernanos, Claude l. Précieux à l'origine, le genre eut ses lettres de noblesse – ainsi de Léon Blum avec Goethe – ; s'il peut sembler aujourd'hui désuet, il sert ici le style de l'auteur. Evoquant Péguy, Jacques Julliard séduit. Les réminiscences des articles naguère confiés à la revue Mil neuf cent affleurent sous sa plume. Le journaliste qu'il lit en Péguy, c'est un peu l'historien qu'il est, tous deux partageant une pensée : un événement n'est jamais achevé , (…), l'événement souche continue de vivre à travers ses avatars ultérieurs (p 102). Paradoxalement Jacques Julliard rejoint ici la réflexion plus ancienne d'un Daniel Bensaïd sur La discordance des temps (1995). Ce pont implicite que tisse leur rapport à Péguy tient à l'avènement du monde bourgeois et de l'argent. J. Julliard s'attarde alors sur ces révoltés du monde moderne que sont à ses yeux Péguy, Bernanos, Claude l. L'analyse du premier convainc davantage que les lignes consacrées aux seconds. Qu'importe, l'auteur s'inscrit implicitement dans cette filiation d'imprécateurs catholiques, de pamphlétaires, s'interrogeant au chapitre X, Mais pourquoi sont-ils si méchants ? Une courte typologie cerne alors ces dissidents de la cause catholique (p 204) où se côtoient les colériques , les sanguins et les jubilatoires . Cette nécessité pamphlétaire d'une littérature catholique devenue militante sous la III e République tient à la sécularisation de la société. Polémiquer contre le monde moderne vaut ainsi nécessité et une obscure complicité lie, dans leur détestation du bourgeois, l'aristocrate, l'artiste et l'ouvrier. Leur morale n'est pas la nôtre pourrait ainsi écrire Julliard… s'il ne jugeait les intellectuels catholiques plus embarqués qu' engagés, jamais embrigadés (p 213). Une mystique plus qu'une politique donc, une manière de champ intellectuel et social en marge des « Importants » comme disait Alain et pourtant au cœur des affaires du temps (p 214) où l'on retrouve – évidemment - Péguy Pelloutier, Sorel. Et Julliard de conclure, « c'est pour cela, dit Péguy, dans ces pages vraiment immortelles de Notre Jeunesse , c'est pour cela que notre socialisme n'était pas aussi bête et qu'il était profondément chrétien ». La citation ne saurait être épitaphe. Elle invite à une autre lecture où importerait davantage celui qui converse. Alors L'argent, dieu et le diable ravaude la trame du Choix de Pascal (2003). Alors, les voies traversières de la conversation résonnent d'une réflexion sur la deuxième gauche : « quand je pense à mon propre itinéraire intellectuel, je me dis avec le recul que toute la réflexion de cette génération, que l'on a parfois identifiée à la deuxième gauche, a péché par une sous-estimation du politique. (…). Cette génération, ce courant de pensée avaient fait un travail considérable sur ce qu'il était convenu d'appeler la société civile ; elle était le fruit et l'aboutissement d'une longue fermentation dans la société elle-même, qui débordait de toutes parts les clivages politiques traditionnels, et qui, ce faisant, crut à un moment dépassé l'ordre du politique lui-même. Cela fut dit et fait avec trop de présomption ; les uns se réfugièrent dans l'érudition ou la contemplation ; les autres dans l'empirisme. Il fallut bien se remettre à réfléchir sur la politique elle-même. Les grands penseurs libéraux, Mme de Staël et Benjamin Constant, Guizot et Tocqueville, servirent d'intercesseurs. Mais les apories de la politique sont demeurées. (p 120). » Politique d'abord, politique encore ? On peut se démentir en arrière, c'est même ce que l'on fait le plus souvent écrit aussi Péguy dans Notre Jeunesse, évoquant la relecture jaurésienne du dreyfusisme. Par l'entretien, la conversation, comme par le legs de ses archives à la BNF (1), Jacques Julliard conjure-t-il ce risque ? A tout le moins, cisèle-t-il un tombeau pour la Deuxième Gauche, le champ intellectuel et social qu'elle aimanta. Un tombeau sans doute si on lie en gerbe les publications de ces dernières années où les Mémoires ( Si Rocard avait su, R. Chapuis.) voisinent avec les entretiens ( Le choix de Pascal , de J. Julliard), les essais ( Si la gauche avait su de M. Rocard) ? Un événement dont il s'agit de traquer les avatars, si l'on suit Jacques Julliard, lecteur de Péguy. A chacun d'apprécier la mise en abyme, les filiations qu'elles suscitent, l'expérience qu'elle soupèse… Reste une évidence, leur morale n'est pas la nôtre . Vincent Chambarlhac (1) Pour une histoire de la Deuxième Gauche, hommage à Jacques Julliard , Paris, BNF, 2008.
Theodore KACZYNSKI, L'effondrement du système technologique , Editions Xenia, 2008, 480 p., 25€. Mai 2011* Theodore Kaczynski, connu sous le nom de Unabomber, est incarcéré aux Etats-Unis pour actes de terrorisme depuis 1996. Après une brève carrière de professeur de mathématiques, il décide de vivre en pleine nature. Parmi les textes rassemblés ici, certains évoquent cette expérience. Kaczynski fuit la civilisation mais surtout ce qu'il nomme le « Système Technologique » (à entendre comme l'ensemble des moyens techniques qui selon lui asservissent les hommes, que ce soit les machines, l'informatique, la publicité comme technique de vente, la propagande comme technique de contrôle des masses, etc.). Ce Système, plus encore que les systèmes économiques ou politiques, lui semble être la cause de l'aliénation des hommes. Suite à la destruction par des entrepreneurs en bâtiment d'un site naturel où il a l'habitude de se rendre, Unabomber décide d'entreprendre une série d'attentats contre ceux qui contribuent aux progrès de ce Système : il prend pour cible des scientifiques, des propriétaires de magasin informatique ou des publicitaires. Ce livre, édité alors qu'il est en prison, réunit l'ensemble de ses textes. Il appelle à une Révolution dont le but est l'effondrement du Système Technologique. Kaczynski commence par une critique des gauchistes dont il se démarque, leur reprochant d'être de pseudo révolutionnaires : leurs combats égalitaires pour les femmes, les homosexuels, les minorités en général, combats louables par ailleurs, non seulement ne remettent pas en cause le Système Technologique, mais tendent même à en assurer le progrès puisque celui-ci a tout intérêt à ce que les tensions sociales soient atténuées – ces combats, quoique nécessaires, font illusion et empêchent de percevoir l'aliénation plus souterraine que pointe Kaczynski. La Révolution, selon lui, ne doit pas viser l'effondrement de tel ou tel système politique ou économique mais du Système Technologique dans son ensemble. L'aliénation des hommes par ce Système est générale et dépasse toutes les différences de régime politique. Ce Système a en effet remplacé le milieu naturel pour devenir le milieu dans lequel l'homme vit et dont il est dépendant : croyant s'être libéré de la nature par la technique, il est asservi par cette même technique qui conditionne tous ses rapports au monde. Lors de la sortie de son livre, on reprocha à Kaczynski son manque d'originalité et son style confus, critiques qu'il évoque lui-même dans l'ouvrage. Ces critiques nous semblent fondées mais ce ne seront pas les nôtres. D'abord, quoique Kaczynski donne les exemples typiques de « manipulation » par le marketing ou la publicité, on ne comprend pas clairement la manière dont le Système fonctionne et nous aliène. La condamnation en bloc du Système empêche l'auteur de nous en expliquer le fonctionnement. Cet éclairage nous manque. Ensuite, quoique Kaczynski fasse une critique anthropologique du mythe de la vie primitive tel qu'il est défendu par certains anarchistes, toute sa pensée repose sur une opposition entre la Technologie et la Nature, l'artificiel et le naturel, opposition que Kaczynski n'interroge à aucun moment. Concernant le fonctionnement du Système et la manière dont il nous aliène, Kaczynski nous engage lui-même à lire certains auteurs auxquels il fait référence, notamment Jacques Ellul, professeur d'histoire du droit et sociologue qui est l'un des principaux penseurs de la technique au xx e . Ce dernier a effectivement fait une analyse plus approfondie et plus claire du problème de l'aliénation de l'homme par Le Système Technicien (ouvrage publié en 1977 par Calmann-Lévy puis réédité au Cherche Midi en 2004). Le lecteur qui voudrait se faire un avis plus complet sur le sujet pourra également lire Gilbert Simondon ( Du mode d'existence des objets techniques , Aubier, 1958). Simondon étudie les modes d'individuation des objets techniques, leur manière propre d'exister, ainsi que les raisons pour lesquelles l'homme a le sentiment d'être aliéné par les machines et enfin les moyens culturels de construire un nouvel humanisme qui intègrerait le Système Technologique et son fonctionnement. Ces ouvrages éclaireront le lecteur sur un sentiment d'aliénation autrement confus. Quant à l'opposition entre l'artificiel et le naturel, elle peut être envisagée différemment. Par exemple, dans l'Anti-Œdipe et Mille Plateaux (Editions de Minuit, 1972 et 1980), Deleuze et Guattari affirment qu'on ne saurait réduire les machines aux seules techniques car les machines sont des systèmes de coupures de flux : « Une machine-organe est branchée sur une machine-source : l'une émet un flux que l'autre coupe. Le sein est une machine qui produit du lait, et la bouche, une machine couplée à celle-là » (p.7). La limite entre le vivant et la machine est elle-même incertaine : on « dit que les machines ne se reproduisent pas, ou ne se reproduisent que par l'intermédiaire de l'homme, mais y a-t-il quelqu'un qui puisse prétendre que le trèfle rouge n'a pas de système de reproduction parce que le bourdon, et le bourdon seul, doit servir d'entremetteur pour qu'il puisse se reproduire ? Le bourdon fait partie du système reproducteur du trèfle. » (p.338) La limite entre artificiel et naturel, entre Système Technologique et Nature pose elle-même problème. Il n'est pas sûr alors que la Révolution passe par l'« effondrement du système technologique », comme le pense Kaczynski. Celui-ci ne commet-il pas la même erreur que les « gauchistes » ? Ne se trompe-t-il pas de combat et d'adversaire ? Il est vrai qu'à l'échelle sociale, économique et politique (comme le montrent Deleuze et Guattari) ces machines peuvent avoir des fonctionnements de type paranoïaque, despotique voire totalitaire. Il est vrai aussi qu'elles peuvent avoir des fonctionnements délirants qui présentent des possibilités de libération, voire de révolution - que celle-ci soit individuelle ou collective, quelque soit la taille du collectif. On peut d'ailleurs voir dans le livre de Kaczynski lui-même une « machine » qui cherche à produire un effet sur le lecteur, un effet de révolte et d'éveil. Plus généralement, s'agissant d'écriture et de livres, Kaczynski considère la littérature et la philosophie comme des « activités de substitution ». Nous y voyons aussi une machine révolutionnaire qui suppose toujours un effort de la part du lecteur. C'est cet effort que nous avons voulu accompagner et encourager en indiquant d'autres références théoriques. David Montexier
Razmig KEUCHEYAN, Hémisphère gauche. Une cartographie des nouvelles pensées critiques , Paris, Zones, 2010316 p., 21 €. Mai 2011* Mots clés : Philosophie, critique sociale, Zizek, Badiou, Jameson, Negri, intellectuel, Honneth, marxisme, queer , structuralisme, Accueilli très favorablement à sa sortie (article dans Le Monde par exemple), ce livre se révèle à la hauteur de sa réputation. L'exercice avait déjà été tenté de façon plus limitée (Bonfiglioli, Budgen, La planète altermondialiste , Textuel, 2006, notamment), mais la cartographie que propose Keucheyan se présente de manière nettement plus ambitieuse. Le propos se déploie en trois temps. Dans un premier moment, l'auteur se propose de dresser un état des lieux de la pensée critique. Son point de départ est constitué par la défaite de la pensée critique, à partir du début de la crise économique. Parallèlement au développement d'un retournement de tendance sur le plan social se manifeste un retour en arrière des idées critiques. Puis, par le détour d'un flash-back sur la pensée critique des années des trente glorieuses, l'auteur en vient à dessiner les contours d'une typologie des intellectuels critiques contemporains. Cette typologie permet de dresser une cartographie des mondes de la pensée, autour de six catégories : les convertis (ceux qui ont cessé d'occuper une position critique), les pessimistes, les résistants, les novateurs hybridant la pensée contemporaine, les experts et enfin, les dirigeants. Cette dernière catégorie était dominante avant la seconde guerre mondiale, les théoriciens occupant en même temps des positions de direction dans le mouvement ouvrier et dans l'élaboration critique (Gramsci constitue une bonne illustration de ce point de vue). Si l'on peut regretter que la construction de cette espace de la pensée critique relève plus de l'essayisme, où prédominent les jugements de valeur (ainsi untel est qualifié de « philosophe anarchiste des plus intéressants », p. 76), que d'une réelle approche sociologiquement armée, il n'en reste pas moins que l'analyse développée emporte la conviction. C'est dans la seconde partie que se révèle la cartographie de ces penseurs critiques, organisée autour de quatre axes. Le premier est occupé par les figures de Hardt et Negri. Le second renvoie au renouveau des théories sur l'impérialisme, avec les figues de Panitch, Cox ou Harvey. Le troisième axe traite de la thématique de l'Etat-nation et de son possible/souhaitable dépassement. Cet angle permet d'évoquer les figures de Anderson, Habermas, Balibar ou encore Agamben. Enfin, le dernier ensemble d'intellectuels (Brenner, Arrighi ou Altvater) s'occupent de la question du capitalisme. L'information fournie est dense et, pour une bonne partie, assez inédite. Si certains auteurs font figure de « classiques » de la littérature engagée, en revanche, d'autres constituent de véritables découvertes. Enfin, la dernière partie analyse la critique sous un angle différent, celui des sujets de l'émancipation. Le tableau apparaît vite beaucoup plus bigarré que ne le laissait supposer la seconde partie. En effet, de très nombreux auteurs sont abordés dans cette section, regroupés autour de quatre sujets centraux. Il n'est pas possible de présenter chacun de ces auteurs, tant l'éclectisme domine. L'analyse que propose Keucheyan de cet impressionnant ensemble permet au lecteur de faire un programme de lecture, tant la dernière période a vu l'éclosion d'une critique renouvelée. Néanmoins, un trait semble relier la plupart des auteurs considérés, leur rapport très lâche avec la théorie marxiste, qui n'apparaît plus que comme un apport parmi d'autres. La multipolarité, pour ne pas dire l'éclatement, épistémologique semble bien l'emporter dans la période récente. L'auteur rend parfaitement compte de cette richesse, même s'il est probable qu'une partie des auteurs mobilisés risquent fort de ne pas passer l'effet de mode qui les mis en avant. De ce point de vue, il faut signaler, qu'il est dommage qu'André Gorz n'ait pas fait l'objet d'une attention plus soutenue. S'il est évoqué en conclusion, ses recherches auraient mérité un plus ample développement. Si l'on peut discuter telle ou telle appréciation au fil du propos, ce livre représente un bel effort de présentation du panorama international de la pensée critique actuelle. Aux lecteurs de se saisir des pistes de lecture et de se plonger dans les auteurs ainsi repérés. Les voies sont tracées par Keucheyan, à lui de les parcourir. Georges Ubbiali
Siegfried KRACAUER, L'ornement de la masse. Essais sur la modernité weimarienne , Paris, La Découverte, 2008, 309 p., 26 €. mars 2009* Mots clés : Allemagne, République de Weimar, Sociologie. Siegfried Kracauer, l'ami de Walter Benjamin avec lequel il a nombre d'affinités, n'a pas suscité le même intérêt que ce dernier auprès du public francophone, malgré le livre d'Enzo Traverso, Siegfried Kracauer : Itinéraire d'un intellectuel nomade (La Découverte, 2006). Pourtant, son essai, au tournant des années 30, sur les Employés, fut largement commenté par Walter Benjamin, pour qui il marqua une étape importante dans sa réflexion sur la politisation des intellectuels. La Découverte réédite, dans sa collection Théorie critique, L'ornement de la masse , regroupant des textes s'échelonnant de 1920 à 1931, publiés une première fois en 1963. L'avant-propos résume le parcours de l'auteur et le situe dans le contexte de la République de Weimar puis de l'avènement du nazisme, ainsi que par rapport à l' é cole de Francfort à la lumière de laquelle il a été redécouvert, entraînant cependant quelques malentendus. Presque tous les textes réunis ici étaient parus en « feuilletons » dans la Frankfurter Zeitung. Kracauer faisait partie de la rédaction de ce journal et était son principal critique cinématographique. En abordant des thèmes aussi variés que la photographie et l'architecture, Kafka et le cinéma, ils offrent une bonne introduction à sa démarche originale et à son œuvre. Ces articles ne sont pas tous de la même qualité. Ses écrits sur le cinéma et les employés, ainsi que l'article qui donne le titre à cet ouvrage ressortent avec plus d'éclat. En effet, au milieu des années 20, Kracauer avait découvert Marx et Lukacs, ce qui donne à sa critique un côté plus acéré et programmatique sur la modernité capitaliste. Sa réflexion se base sur une attention portée aux détails et aux événements quotidiens, aux « manifestations discrètes de surface » et aux formes culturelles modernes, comme autant d'indices du manque, de la réification et de la massification culturelle de la société allemande. Son approche particulière tient au croisement de la critique romantique et d'une réévaluation de la modernité – de son ambiguïté et de son « double sens ». Plutôt que de rêver d'un retour en arrière, il entend au contraire la « traverser » et pousser le désenchantement jusqu'au bout, car ce n'est qu'au terme de ce désenchantement qu'une transformation sociale est envisageable. Aussi refuse-t-il la mythologie et le rejet romantique de la raison, le capitalisme ne se caractérisant pas selon lui par une trop grande rationalisation, mais bien plus tôt par une rationalisation « abstraite », « troublée », butant sur « la construction de l'humain ». De cette conception, Kracauer tire une vision de l'art et une critique des films de masse qui se double d'un refus d'une critique « élitiste » se plaignant de la vacuité ou de la distraction de la culture au nom de prétentions jugées périmées. Ce qui nous vaut des pages aiguisées sur la « mentalité des films », leur « filtre », leur « manque de substance » et les « manœuvres de contournement » qui s'organisent sous la forme d'« idéologies de l'écran », renvoyant à « cet étrange endurcissement qui règne en Allemagne depuis la fin de l'inflation », au « remaniement social et [à] la rationalisation des entreprises », et s'inscrivant comme « symptôme de la constitution générale de cet esprit négatif stabilisé » (p. 284). (On aimerait des critiques cinématographiques de cette qualité aujourd'hui). Un autre champ de réflexion particulièrement fructueux, ouvert par Kracauer, est son analyse des couches moyennes et des petits employés, qui constituent aussi le public le plus nombreux des salles de cinéma dans la République de Weimar. Il définit cette strate de la population comme « économiquement prolétarisée » et « idéologiquement sans abri », s'en remettant « aux échappatoires les plus diverses » pour ne pas être déclassée ni être assimilée au prolétariat. Il convient de faire ressortir l'article « L'ornement de la masse », paru en juin 1927, tant s'y déploie l'intuition profonde et l'originalité de Kracauer. Ces quelques pages démontent la modernisation capitaliste et la préfiguration de la montée du nazisme pour y chercher le contenu fondamental de l'époque. Opérant des rapprochements saisissants entre le mouvement des jambes des Tiller girls (revue américaine à succès) et le mouvement des mains dans les usines suite à la taylorisation, il met en lumière les correspondances existant entre ces manifestations culturelles et le procès de production capitaliste, et les ramène à une « forme rationnelle vide ». Ne serait-ce que pour ce texte, ce livre doit être recommandé. Frédéric Thomas
La France du travail. Données, analyses, débats , Paris, Les éditions de l'Atelier, 2009, 238 p., 19 €. Avril 2010* Mots clés : Travail, économie, emploi, salaire, conditions de travail, temps de travail, retraite, syndicalisme Ce très utile ouvrage est rédigé par une équipe de l'IRES (Institut de recherches économiques et sociales), structure de recherche commune à l'ensemble des organisations syndicales. Ces précisons ne sont naturellement pas inutiles pour comprendre le ton franchement critique et décalé du propos. C'est d'ailleurs ce qui fait tout l'intérêt de cet ouvrage. Mais attention, que le lecteur ne se laisse pas abuser. Il ne s'agit en rien d'un pamphlet aussi vite lu que vite oublié. On a affaire dans ce livre à un ouvrage de référence, écrit par des experts sur les différents thèmes. En six chapitres, les questions essentielles afférant au travail sont synthétisées et problématisées. Le lecteur n'ignorera plus rien des questions d'emploi, de salaire, de la protection sociale, des mutations du travail, des restructurations ou encore des relations professionnelles. Le bilan des évolutions dans ces différents domaines est accablant : depuis le début des années 80, le tournant néo-libéral s'est imposé dans l'hexagone, quel que soit la nature (hélas, pourrait on dire) des gouvernements qui se sont succédés. La libéralisation des marches, destructuration de la protection du marché du travail et de la protection sociale ont débouché sur une augmentation inouïe des inégalités économiques et sociales à l'autre bout du pôle social. La multitude de tableaux et graphiques permettent de conforter l'analyse, richement nourrie aux sources les plus diverses, aboutissant à un dévoilement de la dégradation continue du sort du plus grand nombre. A sa manière, savante et argumentée, cet ouvrage participe au projet de reconstruire une nouvelle sécurité sociale et économique. La quinzaine de contributeurs de ce travail fournit aux lecteurs les outils intellectuels de compréhension du mode du travail. Un livre dont la lecture est chaudement recommandée. Georges Ubbiali
Michel LALLEMENT, Le travail sous tensions , Auxerre, Ed. Sciences humaines, 2010, 125 p., 10 €. avril 2010* Mots clefs : sociologie, travail, salaire, emploi, conditions de travail, relations de travail. Dans ce petit ouvrage, ce prolifique sociologue nous offre une synthèse très accessible et fort bien documentée sur l'état du travail, en particulier en France. Grâce à une connaissance encyclopédique des publications, il offre au lecteur un point de vue sur l'état des principales questions qui se posent au travail. Quelles sont les principales mutations auquel ce dernier fait face ? Comment se distribuent les salaires et les revenus ? Qu'en est-il des conditions de travail ? Comment varient-elles suivant les secteurs ? Comment ces derniers évoluent-ils sous l'effet de la crise économique ? Lallement adopte de manière récurrente le point de vue de Sirius pour récuser un certain nombre de points de vue tous faits. Pas nécessairement pour invalider des réalités qui sont par ailleurs fort connues (lire IRES, La France du travail , en ligne sur ce site), mais pour montrer la diversité des situations, la variété des réponses apportées par les organisations ou les entreprises pour continuer à produire des marchandises et, de plus en plus, des services. De nombreux encadrés ainsi que des tableaux lui permettent d'offrir des informations au plus près de l'actualité. Nul doute que les lycéens et étudiants débutants trouveront profit à cette cursive lecture. Le soin didactique va jusqu'à proposer une série de mots-clés en annexes de l'ouvrage, soutenue par des conseils de lecture de fort bon aloi. Georges Ubbiali
Jacques LESAGE DE LA HAYE, Introduction à la psychanalyse de Reich , Lyon, Chronique sociale, collection « Comprendre les personnes », 2009, 128 pages, 12,90 euros. Mai 2010* Mots clefs : psychanalyse – freudo-marxisme. Ce petit opuscule, publié dans une collection qui a précédemment présenté les apports de Jacques Derrida ou Henri Lefebvre, constitue une première approche intéressante, bien que centrée sur l'apport de Wilhelm Reich à la psychanalyse ; le propos médical s'avère cependant accessible, malgré une certaine technicité, avec l'aide d'un glossaire fort utile. L'auteur présente en effet longuement l'apport de ce jeune étudiant particulièrement doué et vite remarqué par Freud, qui offre une vision plus totalisante que celle de ce dernier, avec qui il finit d'ailleurs par rompre (il fut exclu de l'Association internationale de psychanalyse en 1934). Insistant sur l'unité du psychisme et du corps, Reich nie l'existence d'une pulsion de mort, voyant avant tout dans la société et dans la répression sexuelle qu'elle pratique la source des névroses et des violences. L'orgasme, défini comme abandon à l'autre, possède dans cette « économie sexuelle » une importance centrale. Il en déduit une méthode particulière d'« analyse caractérielle », centrée sur les résistances du patient, qui fait appel à leur interprétation mais également aux exercices corporels, y compris de la part de l'analyste. Cette méthode connut des évolutions tout au long de la vie de Reich, et le dernier chapitre du livre est d'ailleurs consacré à la description de cette « analyse reichienne », dont on apprend d'ailleurs l'implantation véritablement internationale (1). Jacques Lesage de La Haye n'oublie pas la dernière étape de la vie de Reich, réfugié aux Etats-Unis à compter de 1939 jusqu'à sa mort en 1957. Etape la plus polémique avec l'idée d'une énergie vitale universelle, l'orgone, mais également l'invention d'un accumulateur d'orgone (rendant possible la rémission de cancers !) et même d'un canon à nuages destiné à provoquer la pluie (2) ; l'auteur ne semble à cet égard prendre que peu de distance et apporter des données trop succinctes. Son troisième chapitre sur « Reich militant » est celui qui nous intéresse le plus directement. Il faut dire que Reich conjugua sa volonté d'aider les plus défavorisés par des consultations gratuites avec un véritable investissement politique. Après avoir été socialiste, il s'est ainsi engagé dans le mouvement communiste autrichien, puis allemand durant les années 1920 et la première moitié des années 1930. A Berlin, justement, son activisme militant se doubla d'un succès certain lié à ses conférences et publications, qui culmina dans la création de Sexpol (Association pour une politique sexuelle prolétarienne), au programme de libération sexuelle toujours d'actualité (3). Rencontrant l'opposition tout à la fois des psychanalystes officiels, du NSDAP et du KPD, sa désillusion vis-à-vis de l'URSS n'en fut qu'accélérée. C'est ce qui l'amena à élaborer sa Psychologie de masse du fascisme , incluant le « fascisme rouge » de l'Est, en un retournement de position brutal mais loin d'être isolé à l'époque. Antiautoritaire, Reich manifesta de l'intérêt pour l'expérience espagnole, en défendant une « démocratie du travail » qui ressemble fort à l'autogestion. Véritable défense de l'œuvre de Reich, ce livre ne pourra que donner l'envie de lire ce théoricien important du siècle passé directement dans le texte. Néanmoins, ce futur lecteur doit se mettre à fréquenter les bouquinistes, tant pour y trouver La révolution sexuelle , dont la dernière réédition, épuisée, date de 1993 (Christian Bourgois), que l'indispensable ouvrage de Jean-Michel Palmier, Wilhelm Reich : Essai sur la naissance du freudo-marxisme , chez 10-18 (1969) (4). Jean-Guillaume Lanuque (1) L'auteur insiste à cette occasion sur la relativité de la psychanalyse occidentale, ainsi de la non universalité du complexe d'Œdipe, ce qui nécessite d'adapter la méthode d'analyse à chaque culture. (2) C'est d'ailleurs cette période qu'a choisi l'écrivain de science-fiction italien Valerio Evangelisti, également connu pour son engagement à l'extrême gauche, afin de la mettre en scène dans un des romans de son cycle articulé autour de la figure d'un inquisiteur médiéval, Le mystère de l'inquisiteur Eymerich . (3) La lecture de La révolution sexuelle est sur ce point vivement conseillée, livre dans lequel il défend la liberté sexuelle dans le couple et le droit à la sexualité pour les enfants (loin de toute idée pédophile, bien sûr !). (4) Certains textes, comme Matérialisme dialectique et psychanalyse se trouvent quand même en ligne : cliquez sur « Les libres archives de Wilhelm Reich » dans un moteur de recherches.
Le travail révélé. Regard de photographes, paroles d'experts , Paris, Intervalles, 2009, 126 p., 24 €. Décembre 2009* Mots clés : Travail, photographies, ergonomie. Fruit d'une exposition, ce livre de photographies commentées est une petite merveille. Au départ, il s'agit d'un projet porté par une promotion d'étudiants en ergonomie de montrer le travail comme il n'est jamais montré. Plusieurs photographes, dont certains sont des noms connus de cet art, à l'instar de Raymond Depardon, Marc Riboud, ont offert des travaux sur le thème pour constituer l'exposition. Comme son titre l'indique, une série d'experts, sociologues, ergonomes, philosophes, ingénieurs, psychologues ont commenté chacune des photographies. Si la plupart d'entre eux posent des questions sur le sens du travail ainsi exposé, ouvrant à une lecture non strictement iconique des photographies, certains prolongent leurs commentaires sur un plan plus strictement politique. C'est notamment le cas de l'économiste Jérôme Gautié qui offre une très stimulante réflexion et lecture sur la Bourse de Hong Kong, espace vide et sursaturé d'ordinateurs. C'est également le cas de F. Desraux, qui, à partir d'une photo d'intervention du Samu social, questionne fortement la société capitaliste. L'ouvrage rassemble à la fois des photos en noir et blanc, pour un tiers environ et des photos en couleur. Si l'on peut regretter que certains photos soient logées à l'étroit (jusqu'à 4 photos, plus le commentaire, par page pour certaines), le lecteur appréciera la qualité des angles de vues offerts. Non seulement ces photos proviennent des quatre coins du monde, mais les situations de travail sont elles mêmes très hétérogènes. Bien sûr le travail du corps, le travail manuel trouve sa place. On se limitera à évoquer l'extraordinaires photographie de H. Gruyaert sur la raffinerie de souffre de Lacq, photographie pleine page couleur, qui montre en un seul plan la béance entre le travail de la machine et le travail que continue de produire l'humain. Mais le travail immatériel, de bureau, de conception, de création y occupe également toute sa place. On sourira de l'écart qui existe entre le dessinateur Cabu en train de réfléchir à son prochain croquis et Jean d'Ormesson qui s'apprête à signer ses livres. Le titre des photographies constitue un clin d'œil que le lecteur appréciera. De la même manière, le rapprochement des photographies (on laisse la surprise de la découverte) des pages 48-49) de femmes au travail ouvre sur une puissante réflexion sur la nature du travail. S'il est toujours délicat dans une critique de rendre compte de la subtilité des images, on ne peut qu'inviter les lecteurs à se pencher sur cet ouvrage de grande qualité, au regard inattendu et souvent décalé. G.U.
Sébastien LEVONIAN, Pour une gauche libertaire. Réflexion en forme de proposition d'un jeune militant gardois , Nîmes, Ed. Les comités NPA du Gard, 2009, 54 p., 5 €. mars 2010* Mots clés : NPA, Trotskysme, libertaire, pouvoir, philosophie, Nietzsche, marxisme Introduit chaleureusement par Philippe Corcuff et présenté comme une contribution importante sur le mariage des cultures libertaire et marxiste, cet opuscule constitue une véritable insulte à l'intelligence progressiste. Alors que Corcuff prétend que désormais il faut agir « Sans dogmes ni certitudes éthiques, avec simplement quelques repères éthiques (…) », ces quelques lignes condensent le confusionnisme politique le plus absolu. Ecrit dans un style qui sent l'emphase du néophyte appliqué, maîtrisant au plus mal l'expression écrite, cet opuscule additionne les stupidités les plus profondes, mâtinées de quelques vérités qui fleurent bon le sens commun de lectures mal digérées. Partant d'un point de vue nombriliste sur le monde social (« Je fus spectateur de cet ardent désir de me connaître », p. 9), Levonian aboutit à des contre-vérités en rupture non seulement avec le marxisme, mais tout simplement avec la plus simple intelligence. Le tout, en passant par le charabia le plus pédant que l'on puisse imaginer : « Toutefois, je reviendrai sur la volition comme étant un étrange paradoxe, à savoir que nous ne sortons pas de la nécessité mais que parfois un acte de volition s'introduit en nous, qui se manifeste par une forme d'affrontement des forces positives et négatives, un peu sur le mode des pulsions de vie et de mort », P. 11. Confondant l'introspection narcissique avec l'analyse du monde social, notre adolescent en vient à conclure dans un verbiage cauteleux (« Alors je tâche de composer ce que la nature m'autorise et m'oblige à écrire », P. 33), en vient à énoncer les platitudes les plus sottes : « c'est la pluralité et les interactions « entre » les individus qui forment les sociétés », énoncées bien avant lui, et de manière plus sérieuse, par les idéologues libéraux. Alors, qu'y a-t-il à sauver de cet infâme brouet, dont Corcuff lui-même est contraint de constater que l'auteur « manque des connaissances et des outils » ? Quel message surnage de ces pages délétères et ineptes ? Une vague empathie pour la notion de révolte, nourrie par des lectures mal dégluties (Foucault, Nietzsche, Deleuze, surtout pas Marx, c'est difficile à lire). Si comme Levonian l'écrit en toute immodestie : « Je conçois ces quelques feuillets comme une sorte de parenthèse cathartique, qui agit avec les vertus d'un purgatif puissant pour conjurer tout affect anxiogène », p. 34, on comprend que le réflexe du lecteur excédé est de tirer la chasse. Georges Ubbiali
Daniel LINDENBERG, Le procès des Lumières. Essai sur la mondialisation des idées , Paris, Seuil, 2009, 304 pages, 19 euros. Janvier 2010* Mots clefs : révolution conservatrice – anti Lumières. Dans le prolongement de son essai polémique de 2002, Rappel à l'ordre , l'auteur du Marxisme introuvable poursuit son analyse de la « révolution conservatrice » en l'examinant cette fois sous l'angle de la mondialisation des courants idéologiques. Toutefois, le livre souffre d'un manque de direction bien claire, d'enchaînements souvent forts peu limpides, donnant l'impression d'un ouvrage écrit au fil de la plume. On aurait aimé davantage d'efforts explicatifs et synthétiques réguliers. La quantité de thèmes abordée est en tous les cas impressionnante, mais d'une lecture souvent exigeante. Daniel Lindenberg s'intéresse d'abord à l'antitotalitarisme, une école aujourd'hui dévoyée, dont les sources françaises remontent à l'extrême gauche (avec la figure de Claude Lefort) et à la lecture théologique, diabolique de la Révolution. S 'inscrivant en faux contre le tableau trop noir de François Furet, il met surtout en cause ses épigones, tout comme Hanna Harendt, dont la lecture en France est selon lui viciée (elle serait en réalité un précurseur du néolibéralisme actuel). En prenant soin de distinguer libéralisme d'antan et libéralisme actuel « hémiplégique », il dénonce l'islamophobie, cet « antitotalitarisme des imbéciles », le retour à des valeurs plutôt rances (la famille, la religion, l'identité nationale) et le rejet de 68. Sa seconde partie, dans laquelle il plonge au cœur de la nébuleuse des néolibéraux et des néoconservateurs étatsuniens, a le mérite de montrer leur diversité intérieure, avec quelques penseurs particulièrement nauséabonds (Charles Murray et son « racisme savant », liant la richesse aux gènes). On retiendra en particulier l'idée selon laquelle bon nombre de ces intellectuels, venus de l'extrême gauche, auraient conservé un certain élitisme, quand bien même leur attribuer une mentalité encore marxiste-léniniste revient à démembrer un tout, une praxis qui ne se conçoit que par sa cohérence interne. Si, à ses yeux, les « néocons » (sic) made in USA marquent le pas, l'onde de choc de cette révolution conservatrice s'est propagé dans d'autres pays, ce qui nous vaut un certain nombre d'éclairages nationaux intéressants (sur l'Allemagne ou l'Italie en particulier), et la dénonciation de l'alliance entre « athées dévots » conservateurs et traditionalistes religieux (l'expression de « civilisation chrétienne » étant clairement connotée selon lui comme contre révolutionnaire). Pour la France , il insiste en particulier sur les réseaux liés aux revues Commentaire , Controverses et Le Meilleur des mondes (impulsé par le couple Taubmann, dont Michel est un ancien de l'AMR). Mauras en tant que figure tutélaire de Sarkozy, la décroissance ou Levi-Strauss participant du même courant des anti Lumières, la perception de l'islam européen comme incarnant une tendance à la sécularisation, ou l'espoir de voir émerger de nouvelles Lumières à partir des pays du Sud sont quelques-unes des réflexions à débattre qui s'avèrent intéressantes, mais à condition de plonger dans une prose philosophique manquant souvent de didactisme. Jean-Guillaume Lanuque
Danièle LINHART, Nelly MAUCHAMPS, Le travail , Paris, Le cavalier bleu, 2009, 127 pages, 9,5 €. juillet 2009* Mots clefs : Travail, sociologie, syndicats, grève, taylorisme, modernisation Comme le veut la collection, sous la forme de réponses à des idées reçues, ces deux sociologues, spécialistes du thème, répondent à un certain nombre d'interrogations concernant l'état du travail aujourd'hui. La première partie, la plus ample, concerne l'emploi. Elle démontre que les a priori qu'un individu lambda peut avoir sur le travail sous cette forme (l'emploi) ne correspondent que peu avec la réalité empirique. Que ce soit sur le statut favorisé des fonctionnaires, la question de la santé au travail, de l'évolution des carrières ou encore le rôle des discriminations, ces pages permettent au lecteur de se faire une idée plus juste et précise de la situation actuelle. La seconde partie reprend largement les thèmes des recherches conduites depuis de nombreuses années par Danièle Linhart sur la modernisation du travail. Sa thèse des effets pervers des politiques managériales ne surprendra guère, tant elle a eu l'occasion de la développer ailleurs. Enfin, la dernière partie, la plus politique, porte sur la mobilisation/démobilisation du monde du travail. Elle ne constitue, hélas, que la partie la plus congrue de ce court volume, mais pas la moins intéressante. La thématique de la grève, de la syndicalisation et du poids que représentent les organisations syndicales est synthétisée en quelques pages, riche d'informations. Une solide bibliographie permet de prolonger cette lecture appétissante, mais qui ne saurait constituer qu'un apéritif ou un hors d'œuvre. G.U.
LUCIDES , Paris, IHS-CGT, Paris, 2009, 129 p., 10 €. Mars 2010* Mots clés : Idéologie, lexicographie, critique, vocabulaire. Coordonné par René Mouriaux et André Narritsens, ce petit opuscule recèle une analyse puissante. Derrière l'acronyme Lucides se présente un Lexique Usuel Critique de l'Idéologie Dominante Economique et Sociale. Plusieurs ouvrages récents se sont attachés à décrypter le langage contemporain et ses perversions sémantiques (Hazan Eric, LQR. La propagande au quotidien , 2006 ; Bihr Alain, La novlangue libérale : la rhétorique du fétichisme capitaliste , 2007 ou encore sous la direction de Pascal Durand, Les nouveaux mots du pouvoir. Abécédaire critique , 2007). Le mouvement syndical n'est pas en reste, puisqu'une équipe de linguistes, sociologues, économistes ainsi que des militants se sont attachés de Adaptation à Valeurs , à déconstruire une quarantaine de termes. Avec une ouverture d'esprit que l'on doit pointer (ainsi Solidaires est évoqué dans l'entrée « Consensus », article, au demeurant, d'une grande finesse d'analyse), nos auteurs s'attaquent au sens commun de mots utilisés dans le domaine économique et sociale. Non sans une belle dose d'humour au détour d'une phrase (le lecteur appréciera la chute du terme « Corporatisme »). Non content de critiquer l'usage (ou plutôt le mésusage) de certaines notions, les auteurs s'attaquent également aux auteurs qui les ont produits. Ainsi à l'occasion d'un développement sur le terme « équité », l'auteur de la notice en profite pour écorner quelque peu l'icône Rawls. Bref, cet opuscule savant (le latin est régulièrement mobilisé, ainsi que de nombreuses citations), constitue également un instrument de combat pour rompre avec un imaginaire pollué par les notions d'une doxa aliénée. GU
Michael LOWY, Robert SAYRE, Esprits de feu. Figures du romantisme anti-capitaliste , Paris, 2010, éditions du Sandre, 288 pages, 29€. Décembre 2010* Mots clefs : romantisme, histoire, littérature, marxisme, anti-capitalisme. Ce livre réunit des essais publiés entre 1986 et 2008 de Robert Sayre et Michael Löwy ou de l'un ou l'autre –preuve d'une affinité et d'une belle et longue collaboration intellectuelle entre les deux hommes–, regroupés en quatre parties : « Romantisme et révolutions » ; « Littératures néoromantiques » ; « Romantisme et théorie critique » ; et « Figures du romantisme révolutionnaire ». Dans la préface, les auteurs expliquent qu'il s'agit d'un complément à leur somme, Révolte et mélancolie. Le romantisme à contre-courant de la modernité (Payot, 1992), et que ces essais sont autant d'explorations historiques, politiques et littéraires de la vision romantique. L'introduction rappelle brièvement le concept de romantisme tel qu'il a été élaboré par les auteurs et l'approche marxiste (hétérodoxe) choisie. Par rapport au livre de 1992, elle esquisse deux nouvelles réflexions intéressantes : une discussion de la différence entre le romantisme anti-capitaliste et le concept de la « critique artiste » développée dans Le nouvel esprit du capitalisme (Gallimard, 2001) de Luc Boltanski et è ve Chiapello (pages 23-25), et un profil sociologique de la culture romantique (pages 29-30). Les deux premiers textes qui ouvrent le recueil évoquent les révolutions américaine et française du 18 ème siècle, pour montrer, au-delà des antagonismes, les liens compliqués et contradictoires entre Lumières et romantisme. À travers l'œuvre de l'écrivain américain Philip Freneau (1752-1832), Sayre montre le chevauchement des deux visions dans l'idéalisation du rapport à la nature, et toute l'ambiguïté de la figure du petit fermier indépendant (pages 43 et suivantes), qui peut être associé aussi bien aux Lumières qu'au romantisme. Le deuxième texte traite du courant des « utopistes romantiques » durant la Révolution française, brouillant le clivage entre enragés et modérés, et offrant par-là même une vue plus complexe des divisions sociales autour des différents projets politiques. Dommage que l'article ne s'intéresse pas plus aux sources romantiques, qui abreuvent certains révolutionnaires de premier plan (Robespierre et surtout Saint-Just). Par ailleurs, dans ces pages et dans d'autres essais repris ici, les auteurs mettent en avant une combinaison stimulante du romantisme et des Lumières, qui ne seraient pas exclusives. Ainsi, ils parlent de Victor Hugo comme d'un « romantique des Lumières » (page 97) et considèrent jusqu'à un certain point « certaines formes du romantisme - à commencer par Rousseau - comme une radicalisation de la critique sociale des Lumières » (page 213). Le troisième essai est le plus long et peut-être le plus passionnant. Il y est question de l'insurrection parisienne de 1832 et de la « dialectique fructueuse », de l'interaction qui se sont instaurées entre l'événement, d'une part, le mouvement romantique et la littérature (Pétrus Borel, Victor Hugo, Georges Sand, Paul Verlaine), d'autre part. Tant par son originalité que par sa construction, il constitue un peu un modèle dans le genre. La deuxième partie est consacrée au romantisme à l'œuvre dans la littérature, notamment dans les écrits de Faulkner et dans le mouvement décadent, la littérature « fin de siècle », qui constitue une étude originale à laquelle cependant, il manque une analyse plus sociopolitique. Les textes qui suivent, presque tous centrés sur des auteurs marxistes, forment très certainement l'un des apports majeurs de Sayre et de Löwy à la pensée politique, à savoir la mise en évidence d'un courant romantique révolutionnaire, certes minoritaire mais bien présent, non seulement au sein des écrits de Marx, mais qui traverse également, de manière souterraine, le marxisme. Ainsi, ce marxisme romantique est ici étudié, de manière comparative ou non, chez des auteurs comme Sorel, le jeune Lukacs, Bloch ou au sein d'un certain courant des sciences sociales en Angleterre dans la seconde moitié du XXe siècle – courant qui a émis l'hypothèse synthétique de la portée du romantisme « comme effet de distanciation et comme point archimédique pour la critique sociale » (page 266, soulignés par les auteurs). L'analyse est à la fois la plus convaincante et la plus efficace lorsqu'elle s'applique aux versants les plus hétérodoxes du marxisme : surréalisme, Walter Benjamin, José Carlos Mariategui. On en vient dès lors à espérer la publication prochaine d'une approche systématique du romantisme marxiste de Marx à nos jours. Ce livre constitue donc le prolongement nécessaire et stimulant de l'étude sur le romantisme de 1992, avec l'accent mis ici sur le romantisme révolutionnaire. À lire non seulement pour tout le champ critique qu'il découvre, mais aussi pour les pistes de réflexion qu'il ouvre. Frédéric Thomas
Claude MAZAURIC, Babeuf. Ecrits , Paris, Le temps des cerises, 2009, 418 pages, 20 €. Juillet 2010* Mots clefs : Révolution française, conspiration, communisme, babouvisme, Babeuf, sans culotte, théorie Cette quatrième édition de l'anthologie de textes de Gracchus Babeuf renouvelle profondément les précédentes, publiées autrefois aux éditions sociales. De ce point de vue, c'est un livre nouveau qui est proposé par l'historien Claude Mazauric (auteur par ailleurs de l' Histoire de la révolution française et la pensée marxiste , PUF, 2009, chroniqué sur ce site). Ce n'est pas sur le choix des textes qui composent ce recueil que réside la nouveauté. Bien sûr, il est assez logique que depuis l'édition de 1988, les sources et travaux dont il est fait état se soient enrichis. Claude Mazauric en rend compte avec rigueur. Mais ce n'est pas cette actualisation, précieuse et bienvenue, de la bibliographie qui constitue l'originalité de cette édition. C'est dans la longue (120 pages) introduction et l'annotation des textes qui en découle que réside la réelle nouveauté de l'ouvrage. Rappelons d'abord la manière dont Gracchus Babeuf était perçu dans une certaine tradition historiographique marxiste (tendance PCF, qui, il faut le reconnaître, avait développé un quasi monopole de recherches à la fois sur l'objet Révolution française et sur Babeuf lui-même). Babeuf, dont Claude Mazauric expose minutieusement la biographie dans son introduction, était considéré comme l'expression de l'aile la plus radicale de la Révolution française et, à ce titre, comme le fondateur de la tradition communiste qui trouvera son plein épanouissement dans les années 1830 et au-delà. Si Claude Mazauric montre bien la modernité de sa pensée (et les textes qui suivent le démontrent largement), mais aussi de son action (l'idée de la conspiration est ainsi soigneusement explicitée), pour autant, l'historien rompt avec la vulgate de Babeuf, fondateur du courant communiste en France. Si effectivement l'adhésion intellectuelle de Babeuf aux utopies communisantes date d'avant la période révolutionnaire, si les conceptions politiques de Gracchus symbolisent l'aile la plus avancée de la sans culotterie, pour autant Babeuf ne saurait être qualifié de communiste. Non seulement ce dernier ne se revendique en rien de ce courant dans la multiplicité de ses écrits (et ces derniers sont nombreux car Babeuf figure parmi les révolutionnaires qui ont laissé les archives les plus fournies), mais sa conception du monde demeure attachée à l'expression du monde paysan. Si tant est que l'on puisse rattacher Babeuf au courant communiste, c'est à un communisme de la répartition (Claude Mazauric utilise, page 83, le terme de communisme distributif ) et sûrement pas à un communisme de la production. De ce point de vue, Babeuf appartient bien encore à l'univers intellectuel de l'Ancien régime, mais bon nombre de ses conceptions anticipent le monde moderne. Comme l'exprime un historien, cité par Claude Mazauric, au final c'est un « pessimisme économique » qui anime la pensée de Babeuf. C'est donc moins dans ses conceptions proprement politiques, dans sa compréhension de la dynamique du monde à créer, que se situe la rupture introduite par Babeuf, que dans sa pratique politique. En promouvant, même si l'échec le conduisit sur l'échafaud, l'idée de conspiration, Babeuf développe une œuvre politique. Comme l'écrit Claude Mazauric : « La conjuration babouviste fut en fait la première affirmation dans l'histoire d'une manière de formation politique destinée à prendre le pouvoir et qu'on peut considérer comme l'embryon d'un parti organisé et discipliné, auquel les difficultés du temps, et d'autres part, les difficultés de liaison interne, imposèrent la clandestinité » (page 88). Bref, si l'on suit la démonstration de Claude Mazauric, c'est plutôt du côté de Lénine (y compris dans ce que rapporte l'auteur du rôle du journal babouviste, Le Tribun du Peuple ) que de Marx qu'il faut comprendre l'actualité de Babeuf. Stimulante relecture d'un révolutionnaire dont on lira les textes qui suivent (lettre, articles de presse, etc.) avec un intérêt stimulé par cette brillante mise en bouche offerte par Claude Mazauric. Georges Ubbiali
OFFENSIVE, Divertir pour dominer. La culture de masse contre les peuples , Montreuil, L'échappée, collection « Pour en finir avec », 2010, 280 pages, 13 euros. Août 2010* Mots clefs : capitalisme - culture - société de consommation - sport. A l'instar des divers ouvrages publiés par le collectif Pièces et main d'œuvre, ou de La tyrannie technologique , les éditions L'échappée ont décidé cette fois de laisser la parole à une organisation de la mouvance libertaire, l'OLS (Offensive libertaire et sociale). Cet opuscule contient donc une sélection d'articles parus dans certains des dossiers de leur revue, ainsi que quelques textes inédits (ainsi d'une interview de Jean-Luc Debry, dont le livre Tous propriétaires ! est chroniqué sur ce site). Tous ont comme thématique commune la critique de la société de consommation en certains de ses aspects, ces « industries culturelles » dont l'analyse sans concession serait à réhabiliter face à la renonciation, voire à la défense de cette culture de masse par les intellectuels et même par la gauche et une partie de l'extrême gauche. Face à l'aliénation, Offensive se place dans la lignée de Henri Lefebvre, des penseurs de l'Ecole de Francfort, de Socialisme ou Barbarie et de l'Internationale situationniste pour démonter la société du spectacle dans son ensemble. La télévision est la première cible des contributions rassemblées. La liste des critiques est longue : simple illusion du réel, drogue génératrice d'hypnotisme et de passivité corporelle, véritable objet de culte souvent placé au centre du mobilier, la brièveté qu'elle privilégie ne favorise aucunement la pensée, tout en se substituant aux échanges sociaux. L'ensemble des textes proposés n'en apparaît pas moins disparate, en plus de laisser en partie sur sa faim le lecteur. Ainsi on ne trouve aucune analyse détaillée de certains programmes, par exemple, ou d'internet, dont l'utilisation a réduit le temps passé devant la télévision. Il en est d'ailleurs en partie de même pour l'analyse de la publicité, avec des articles à la prose parfois absconse. Outre un texte du collectif MARCUSE (auteur du pamphlet De la misère humaine en milieu publicitaire ), stigmatisant la publicité comme consubstantielle au système industriel, on retiendra surtout un article intéressant sur « Les sciences humaines au service de la publicité », de Julien Scaldis, qui dénonce la complicité de bien des scientifiques dans l'emprise des entreprises (rejoignant sur ce point le point de vue de Pièces et main d'œuvre), ainsi que les idées d'un totalitarisme de la publicité, d'une hyper-consommation à abattre et d'une uniformisation qu'elle génère sous couvert de la nécessité de se distinguer d'autrui par l'acquisition toujours répétée de nouveau produits. Le thème du sport ne surprendra pas tous ceux qui sont un tant soi peu familier de la théorie critique du sport, dont le représentant principal, Jean-Marie Brohm, est d'ailleurs interviewé en ouverture. On y retrouve donc la mise au pilori du sport de compétition, qui véhicule la même idéologie concurrentielle que celle du capitalisme et le même rêve de collaboration de classes. L'article de Fabien Ollier sur « Le sport rouge » revient, hélas trop brièvement, sur l'ancienneté des critiques du sport dans le mouvement ouvrier au début du XX ème siècle. De la même manière, l'entretien avec un professeur d'EPS en collège sur ses pratiques alternatives est bien trop court… Enfin, l'ouvrage se conclut par un survol du tourisme de masse, dont il est rappelé qu'il est actuellement la première activité économique mondiale. Sa volonté de domestication de la nature, son caractère artificiel, la résurgence coloniale qu'il incarne ou les conséquences écologiquement désastreuses des transports qu'il induit sont ainsi évoqués, avec un développement tout particulier sur le tourisme sexuel. En conclusion, Charles Jacquier des éditions Agone (et ancien collaborateur de Dissidences-BLEMR ) insiste sur la nécessité d'une contre-culture des dominés, dont la construction est bloquée, selon lui, à partir de 1914 en raison de l'hégémonie du stalinisme et de l'élargissement du prolétariat vers les « classes moyennes », plus perméables à la culture de masse… On l'aura compris, ce livre est un réservoir d'idées stimulantes, mais qui ne fait qu'ouvrir un débat bien plus vaste, à poursuivre en se penchant aussi bien sur le cinéma que sur la littérature, les jeux vidéo que la musique... Jean-Guillaume Lanuque
Michel ONFRAY, Les libertins baroques. Contre-histoire de la philosophie 3 , Paris, Grasset, 2007, 320 pages, 20,90 euros. août 2007* Avec ce troisième tome, Michel Onfray poursuit son travail de remise dans la lumière d'un grand nombre de penseurs hédonistes, en marge de l'orthodoxie chrétienne, et braque le projecteur, avec force métaphores baroques, sur la période qui court de la mort de Montaigne (1592), largement salué dans Le christianisme hédoniste , à celle de Spinoza (1677). Les libertins de ce court XVIIème siècle, en affranchis de la pensée, participent pleinement de la genèse d'une philosophie plus célèbre, celle des Lumières. Partisans du doute méthodique, de la centralité de la raison, d'une morale épicurienne célébrant les plaisirs tempérés (voir Les sagesses antiques ) et d'un matérialisme « scientifique » (entendons basé sur une approche scientifique du corps), ils ne sont cependant en aucune manière, selon Onfray, des athées. Ecartant les tombereaux d'insultes et d'accusations infondées qui ont été déversés sur eux, il dispose à des places méritoires des penseurs tels que Pierre Charron, inventeur de la laïcité comme séparation nette entre le spirituel et le temporel, ou La Mothe Le Vayer, courtisan qui penche pour un relativisme des coutumes et des croyances. Nuançant la place de Gassendi, perdant du débat avec Descartes, il remet au contraire Cyrano de Bergerac dans la position éminente qu'il mérite. Elogieux sur la richesse anticipatrice de ses utopies (les fameux Etats et Empires de la Lune puis du soleil ), il insiste sur son caractère libertaire et sur son panthéisme, alors qu'on pourrait pencher pour un athéisme prudent, illustré par le fameux contre pari de Pascal. Enfin, le tableau se termine avec Spinoza, philosophe ascète au panthéisme évident, auteur de la fameuse formule chérie par Trotsky : « Ni rire, ni pleurer, mais comprendre ». Le seul choix plus discutable, c'est celui de Saint-Evremond, épicurien dans sa façon de vivre sans pensée véritablement notable. Mais la principale limite de ces figures, c'est leur bicéphalie : partisans d'une libre pensée en dedans d'eux-mêmes, ils prônent une acceptation du régime et de la religion en place, sans aucun doute avec l'idée d'éviter un retour des affrontements religieux du siècle précédent, avec en outre un élitisme qui les rend particulièrement distants du peuple. Jean-Guillaume Lanuque
Michel ONFRAY, Les ultras des Lumières. Contre-histoire de la philosophie 4 , Paris, Grasset, 2007, 352 pages, 20,90 €. octobre 2007* Débutant par une vision justement contrastée du siècle des Lumières, Michel Onfray s'attaque dans ce volume à ceux qu'il appelle les « Lumières pâles », les Voltaire, Rousseau et autre Diderot. Il trace une délimitation au cordeau entre eux, élitistes, égoïstes et déistes, et les représentants hédonistes des « Lumières radicales », non sans excès, d'ailleurs, puisque certains des travers qu'il reproche aux premiers concernent aussi quelques-uns des radicaux : fréquentation des souverains, bénéfice de la traite négrière, indulgence à l'égard de l'idéologie chrétienne. Le plus éminent, le pionnier d'une lignée, qualifié d'ailleurs de premier véritable athée, c'est le « curé sublime » Meslier, qui mit dix ans à élaborer son Testament , une bombe à retardement qui représentait la pointe avancée de ce que l'on pouvait penser en ce début de XVIIIe siècle. Il y développe un athéisme solide et argumenté, critiquant les puissants, laïcs ou clercs, et prenant le parti des opprimés, en particulier des enfants et des femmes, ainsi que des animaux. Ce faisant, il prône, outre un hédonisme paisible, un matérialisme entier, et devinant la lutte des classes, appelle à la révolution pour instaurer un communisme rural sur l'ensemble de la Terre ! On mesure toute l'anticipation produite par cet homme isolé dans son village des Ardennes, dont la seule émulation intellectuelle résidait dans les esprits morts qui peuplaient sa bibliothèque. Onfray aborde ensuite La Mettrie, médecin auteur de L'homme-machine , à la vie plus agitée, interrompue brutalement à 42 ans. Contestant son athéisme, derrière lequel il voit plutôt un panthéisme matérialiste, il met en lumière son antichristianisme, sa conviction d'un déterminisme intégral déculpabilisant et négateur du libre arbitre, ainsi que son désir du bien de la société qui doit primer sur celui des individus qui la composent. Viennent ensuite Maupertuis, pionner de l'utilitarisme, dont la philosophie mathématique ne suffit pas vraiment à le rendre indispensable à cette étude, ainsi qu'Helvétius le cynique, qui partage avec Maupertuis une approche pragmatique au volontarisme objectif, et dont Onfray remet en cause aussi bien l'athéisme que le matérialisme. Plus intéressant, le cas du baron D'Holbach, auteur du Système de la nature et du Christianisme dévoilé (réédité en 2006 par les éditions Coda) : son athéisme se fait encyclopédique et exhaustif, et son matérialisme est sans doute ce qui se fait de plus complet dans ce siècle, avec pour principales limites un fatalisme difficile à amender et une morale quelque peu étriquée. Onfray achève cette galerie de penseurs par le marquis de Sade, avec un acte d'accusation qui se veut définitif. Loin de l'enthousiasme affiché de bien des intellectuels de la seconde moitié du XXe siècle (on songe ici aux surréalistes, par exemple), il s'appuie sur sa vie plus que sur ses écrits, entachés selon lui d'opportunisme, pour le qualifier de réactionnaire féodal, et son livre Les 120 journées de Sodome de « grand roman fasciste » (sic). Regrettons pour terminer une conclusion trop rapide mettant en valeur l'extrême gauche de la Révolution française, et une bibliographie présentée en fin de volume qui n'est pas toujours bien actualisée, comme pour le Bourgeois et bras nus de Guérin, réédité, depuis 1973 … par les éditions Nuits rouges en 1998. Jean-Guillaume Lanuque
Michel ONFRAY, L'eudémonisme social. Contre-histoire de la philosophie 5 , Paris, Grasset, 2008, 352 pages, 20,90 euros. septembre 2008* Avant dernier volume de son entreprise de relecture de la philosophie passée à l'aune des préoccupations hédonistes, L'eudémonisme social se penche sur le XIXème siècle, de Godwin à Bakounine. Et comme à l'accoutumée, Onfray profite de l'occasion pour briser des piques, ici contre les anarchistes, accusés d'être peu scrupuleux quant à la revendication de leurs penseurs de référence (Godwin en l'occurrence), et contre les marxistes (ainsi que les socialistes utopiques), renvoyés dos à dos avec les libéraux en tant qu'adeptes d'une téléologie dangereuse. Ce faisant, outre le fait de négliger la dimension hédoniste de la pensée marxienne, il témoigne d'une connaissance partielle, voire partisane, de la réflexion de Marx et Engels (l'erreur de dix ans sur la date de mort du premier n'étant peut-être qu'un symptôme révélateur), agrémentée d'affirmations aussi péremptoires que discutables (« Marx avait tort », p.111, et il « (…) fit des morts en quantité dans le passé », p.114). Son étude s'intéresse d'abord à ce qu'il nomme « les libéralismes utopiques », à savoir des penseurs dont les réflexions présentent une part de lumière, mais également des tendances inverses. L'humainement antipathique William Godwin, qui s'apparente davantage selon lui à un « utilitariste calviniste » qu'à un anarchiste, fait ainsi du plaisir le critère étalon de la justice désirable. Toutefois, le changement ne doit se faire que par la magie du verbe et de la persuasion, les humains n'ont pas tous la même valeur pour la collectivité, et l'avenir rêvé par Godwin apparaît assez morne et ennuyeux. De même, Bentham, père de l'utilitarisme, pêche par une notion de bien être individuel quelque peu idyllique, et un plaisir collectif qui serait simplement la somme de celui de chacun. Sans oublier que ce dernier aborde l'analyse de l'utile à travers la référence du libéralisme économique et du marché pleinement libre (il dénonce ainsi la colonisation car nuisible pour l'économie). Onfray est plus élogieux pour ceux qu'il nomme « les socialismes atopiques ». De John Stuart Mill, il insiste sur l'appartenance au camp du socialisme modéré, son utilitarisme se faisant plus altruiste, généreux et qualitatif (les plaisirs élaborés, culturels, étant supérieurs à ceux plus basiques) ; il appuie sur la place essentielle de l'individualisme respectueux du collectif, sur les libertés qu'il induit et le rôle correcteur de l'Etat. De Robert Owen, il souligne la praxis, mais plutôt que ses essais de communautés idéales, partiellement ambigus, on retiendra davantage ses féroces critiques contre les religions, le mariage et la propriété privée, et ses exposés de ce que devrait être un avenir communiste. Mais chez tous les deux, l'éducation et l'exemplarité des actions accomplies doivent suffire à changer les choses, une insuffisance qu'Onfray souligne avec une verve nettement moins acide que lorsqu'il s'agit de condamner Marx. Fourier est également abordé, avec ses visions poétiques et débridées, toutes liées par un déisme source de l'« attraction passionnée », et Onfray y décèle même des anticipations écologiques - une analyse problématique vu la quantité de réflexions plus ou moins fantasques élaborées tout au long de l'œuvre du penseur, « gnostique hédoniste » plutôt que socialiste utopique. Enfin, le tableau se clôt par Bakounine, chantre d'un « utilitarisme anarchiste » selon l'auteur, qui s'appuie sur l'exemple des Confessions du géant russe alors en captivité. Ce qui n'empêche pas Onfray de considérer que le communisme, « obligatoirement étatique » (p.291), ne peut être l'idéal du célèbre anarchiste ! L'occasion, là encore, d'opposer un Bakounine valorisée à un Marx diabolisé, non sans une certaine dose de mauvaise foi… Onfray termine en faisant l'éloge d'une révolution par petites parcelles, des micro sociétés alternatives à la révolution mondiale. Jean-Guillaume Lanuque
Michel ONFRAY, Contre-histoire de la philosophie 6. Les radicalités existentielles , Paris, Grasset, 2009, 400 p., 20,90 €. Août 2009* Mots clefs : philosophie, individualisme, anarchisme, XIXème siècle. Après une progression chronologique continue au cours des cinq volumes précédents (voir leurs chroniques sur ce site), Michel Onfray s'attarde sur le XIXème siècle, avec un titre que l'on aurait souhaité plus explicite. Son propos est en effet centré sur des philosophes axés sur l'individualisme, au contraire des partisans de solutions politiques et collectives que seraient Marx ou Bakounine… Sans doute y a-t-il là un peu de simplification, il n'empêche que l'accent mis en ouverture sur l'importance fondamentale de Feuerbach pour sa déconstruction de la croyance religieuse et de Darwin pour « la naissance d'un individu postchrétien » (p.41) est assez juste. Trois penseurs seulement sont disséqués, trois philosophes « dandys », pour reprendre la formule d'Onfray, en décalage avec leur époque, celle de l'industrialisation. Henry David Thoreau, le seul étatsunien de cette sélection, se comprend prioritairement par son amour de la nature, quasiment fusionnel, qui s'apparente à un véritable panthéisme. Celui-ci s'accompagne d'une indéniable misanthropie, la fin de sa vie ouvrant une inclination plus humaniste, à travers son soutien aux abolitionnistes et à la désobéissance civile. Derrière les convictions écologiques avant l'heure de Thoreau, un vif intérêt pour les spiritualités orientales et surtout pour les Amérindiens (et non les Indiens, terme utilisé à tort par Onfray), dont la vie sauvage et simple, en communion avec la nature, le fascine. Il appartient en tous les cas au parti des hédonistes, non seulement par la morale qu'il défend, foncièrement positive (au risque de verser dans le simplisme naïf, ainsi d'un séjour en prison neutre en soi, Thoreau lui-même y ayant passé en tout et pour tout… une nuit !), mais également par son mysticisme immanent, loin du transcendantalisme de son ami Emerson. Il renoue ainsi avec Les sagesses antiques (voir la recension sur ce site), par sa sympathie sensuelle et pratique. Néanmoins, s'il est pour Onfray un libertaire à part entière, son refus d'en faire un anarchiste le fait basculer dans une dérision pour le moins excessive (l'anarchie, un « idéal d'enfant » [p.171]. Sa démarche serait parallèle au libéralisme dans sa recherche de destruction de l'Etat !). Les deux figures suivantes nous ramènent sur le continent européen, pour des élaborations ayant eu une profonde influence sur Nietzsche, Freud ou Wagner. Avec Schopenhauer, tout d'abord, un misanthrope et contre-révolutionnaire affirmé, marqué par une jeunesse plutôt tragique, entre le suicide d'un père autoritaire et le mépris d'une mère indifférente. La clef de son œuvre est à chercher selon Onfray dans la dialectique entre « ontologie noire et éthique blanche », cette dernière permettant une existence sereine. Vitaliste et athée, Schopenhauer conçoit en effet une force vitale universelle, le Vouloir, et considère que les représentations du monde sont aussi multiples que les individus, en totale subjectivité. Surtout, son déterminisme est absolu, tout comme la domination de la souffrance, d'où l'appel proche du bouddhisme à supprimer tout Vouloir en soi afin d'atteindre le bonheur, c'est-à-dire l'absence de souffrance. On est là sur les traces d'Epicure, quand bien même la propre vie de Schopenhauer soit loin de l'austérité du penseur grec ! De même, sa condamnation sans appel des professeurs de philosophie, universitaires en particulier, vivant de la philosophie et non pour la philosophie, témoigne d'un désir de liberté quelque peu déconnecté du réel : rentier, Schopenhauer peut se permettre ce luxe, mais il néglige l'espace de liberté que chacun peut aménager en parallèle de son métier et de ses contraintes… Enfin, avec Max Stirner, autre athée, matérialiste et nominaliste radical, on aborde le père de l'anarchisme individualiste, et l'on comprend bien en quoi il peut servir aussi bien de référence à gauche qu'à droite. Cet anti Hegel, en plus d'insister sur le Moi, met l'accent sur la responsabilité individuelle quant à son sort social, et défend un droit exclusivement basé sur la force, quand bien même l'action collective est envisagée sous la forme d'une « association d'égoïstes ». Gageons qu'il y a là davantage de travail de déconstruction que de reconstruction… Bien que l'ouvrage soit loin d'éviter les redites tout au long des démonstrations, il y a là comme une porte d'entrée vers des penseurs souvent mal connus. Jean-Guillaume Lanuque
George ORWELL, Ecrits politiques (1928-1949) , Marseille, Agone, collection « Banc d'essais », 2009, 408 pages, 25 euros. Janvier 2010* Mots clefs : guerre d'Espagne – Seconde Guerre mondiale – antistalinisme. Les éditions Agone poursuivent leur passionnant travail de (re)découverte de l'œuvre d'Orwell, en publiant ce nouveau volume qui complète idéalement l'indispensable La politique selon Orwell de John Newsinger et les chroniques journalistiques de A ma guise (tous deux chroniqués sur ce site). Ce recueil d'articles et de quelques lettres a cette particularité de ne contenir que des textes inédits en français, ne faisant donc pas doublon avec les volumes déjà édités par Ivréa et L'Encyclopédie des nuisances. Le tout est structuré d'une manière chrono-thématique, partant des premiers écrits d'Eric Blair (le nom de naissance d'Orwell) à la charnière des années 1920-1930 pour se terminer par des réflexions autour des travaillistes au pouvoir dans l'après-guerre (lui-même étant proche d'Aneurin Bevan, dont il fait un portrait louangeur) et des totalitarismes, en passant par la guerre d'Espagne, les intellectuels antitotalitaires et les analyses sur le socialisme réalisable. On y retrouve l'esprit libre d'Orwell, toujours tourné vers le pragmatisme, refusant l'enfermement dans une pensée trop étroite (d'où sa critique d'un marxisme dogmatique), mais n'ayant pas de mots trop durs pour le système capitaliste et ses conséquences humainement dramatiques ; l'article « La grande misère de l'ouvrier britannique » est à cet égard exemplaire, avec sa critique de l'image du chômeur oisif, hélas toujours d'actualité (1). Sur l'Espagne, le développement de sa réflexion se fait au fil de la plume : Orwell estime ainsi que la victoire militaire a priorité sur celle de la révolution (il aurait été inadéquat, selon lui, de profiter des journées de mai 1937 à Barcelone pour renverser le gouvernement républicain), tout en diagnostiquant les tendances « fascistes » à l'œuvre du côté des antifranquistes, avec sa prise de conscience du rôle délétère des communistes, ainsi que les ressources surprenantes et illimitées du peuple en tant qu'acteur démocratique radical. Sa position sur la situation de l'Angleterre en temps de guerre dénote une certaine évolution, puisque tout en défendant un soutien critique aux Alliés, il estime nécessaire à la victoire une révolution socialiste, mais un socialisme aux couleurs de l'Union Jack, prenant en compte les caractères nationaux britanniques. En arrière fond de ses analyses, l'influence de la grille de lecture d'un collectivisme quasiment inévitable en tant que nouvelle étape de la marche des sociétés. Autres cibles de ses critiques, l'intelligentsia donneuse de leçons ou le colonialisme. La démocratie apparaît en tout cas toujours, de manière transversale, comme un pivot de la pensée orwellienne, avec sa garantie de la liberté d'expression, et il insiste également sur l'idée selon laquelle le socialisme ne peut garantir le bonheur, mais simplement proposer une société basée sur la fraternité humaine. Des textes généralement d'une grande finesse, sans pour autant qu'on aille jusqu'à faire sienne l'affirmation de la quatrième de couverture (et de la préface) selon laquelle Orwell est « (…) une figure majeure (…) de la pensée politique du XXe siècle, au même titre qu'un Gramsci ou une Hanna Arendt ». Jean-Guillaume Lanuque (1) D'autres formules sont tout aussi pertinentes aujourd'hui : « (…) beaucoup de gens préfèrent la sécurité à la liberté » (pp.114-115), « Le trait principal de la vie dans une société capitaliste (…) a été d'essayer sans cesse de vendre des biens pour l'achat desquels il n'y a jamais assez d'argent ; et pour cela il a fallu apprendre aux gens ordinaires que des biens tels que les voitures, les réfrigérateurs, les films, les cigarettes, les manteaux de fourrure et les bas de soie étaient plus importants que les enfants » (p.190).
Guillaume PAOLI, Eloge de la démotivation , Paris, Lignes, 2008, 187 pages, 14 euros. octobre 2008* « Ami entends-tu le vol noir des corbeaux sur la plaine Les bruits sourds des pays qu'on enchaîne » Si cet essai est un pastiche d'un essai philosophique voulant moquer la pensée « altermondialiste », les arguments en vogue chez les militants de la gauche de la gauche, les intellectuels de chez ATTAC : il est réussi et assez drôle. Si ce n'est pas le cas : il est affligeant. C'est une suite de stéréotypes, de lieux communs (aucun ne nous est d'ailleurs épargné), mis bout à bout et qui se voudrait une démonstration. Reprenons donc ici le cheminement de l'auteur. Il constate une baisse de « l'investissement » des salariés dans leur travail : prouve-t-il que cela est une nouveauté dans l'histoire ? Non. A-t-il recourt à des statistiques, études pour étayer sa proposition principale ? Non. Il n'analyse pas le système capitaliste, se limite à le dénommer World Trade Inc , et l'on s'aperçoit dès les premières pages que l'on est plus proche des guignols de l'info que de Pierre Bourdieu. Puis arrive la thèse de l'auteur : abattre le capitalisme par la démotivation (p.21). Après avoir rédigé une diatribe de quatre phrases, en l'emporte pièce, contre le post-modernisme et une formule empruntée à Akhenaton - le leader d'IAM pas le pharaon - « l'énergie du désespoir », Guillaume Paoli en conclut qu'il n'existe plus de colère publique et constate la fin des utopies. Il écrit ainsi : « Aujourd'hui, les managers ne proposent rien moins que de faire de chaque salarié un situationniste, lui enjoignant d'être spontané, créatif, autonome, mobile, sans attaches et accueillant à bras ouvert la précarité de l'existence » (p.26) - les adeptes de Debord apprécieront. Il entame ensuite une longue digression sur le marché, avec des remarques non étayées qui laissent parfois pantois : ainsi, depuis la période médiévale, le marché a pu être assimilé à une agora politique. Rôle qui a perduré jusqu'à récemment, mais qui désormais n'existe plus. Cette longue digression concernant le marché, pour nous démontrer que le marché du travail est un marché de dupe, qu'il n'existe pas de vrai contrat entre l'employeur et le salarié ! Cette publication pose alors un problème : à qui est-elle destinée ? Au grand public ? Néanmoins, publiée dans une collection à la diffusion réduite, il semble destiné à un public sinon de « militants », du moins avertis, entourée d'auteurs, comme Badiou ou Bensaïd, qui pensent, eux. Développer donc une autre dizaine de pages sur la religion et l'idéologie libérale en apportant moins d'arguments qu'une synthèse réalisée par un membre d'ATTAC est problématique. Un autre long développement pour nous révéler que nous sommes dans une société « post-industrielle », « c'est-à-dire la prédominance des services » (on est au courant depuis les cours de géographie de Troisième !) ; peut-être simplement parce que l'auteur voulait absolument citer cette merveilleuse tirade en italique dans le texte : « Or pour qu'un tel secteur puisse exister, il faut que les prestataires considèrent comme légitime de vendre un service plutôt que de le rendre . » (p.46). Alors même qu'il tente de nous convaincre que tous les services vont se vendre. Mais comme l'auteur ne s'appuie sur aucun exemple concret ou sur d'autres ouvrages on recommande chaudement l'ouvrage d'Irma Thoen consacré aux dons « gratuits » et à l'hospitalité, nécessaires à une vie sociale. (Irma Thoen, Strategic Affection ? Gift exchange in Seventeenth Century Holland , Amsterdam, Amsterdam University Press, 2007, 285 p.). La suite de l'ouvrage est une sorte d'inventaire à la Prévert de tous les thèmes présents dans les débats de la gauche de la gauche : le retour du taylorisme, la télé-réalité, une pique contre Toni Negri, la globalisation, faire de l'argent pour faire de l'argent, la même approche dans la campagne présidentielle entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy (p.84 « la Mère-de-quatre-enfants au Vrai-mec-qui-en-a-et-qui-s'en-sert » ; les tirets peuvent-ils tout excuser ? ). D'ailleurs sa critique des technocrates, dans cet « essai », ne manque pas de sel : « l'appauvrissement du langage de ces professionnels de la parole issus des meilleurs écoles de la République est arithmétiquement démontrable, et il n'est que le signe de la pauvreté concomitante de leur pensée » (p.84). Il revient également, comme le Courrier international il y a de cela quelques numéros, sur le workalcholism ou la dépendance au travail. Il file la métaphore de l'addiction, puis s'enfonce dans tous les clichés de la finance et du luxe, telle une émission de Capital sur M6 (cf. p. 102). Il s'efforce de démontrer que le travail peut-être, est, une drogue ; mais à aucun moment ne différencie le travail salarié, du travail bénévole (l'auteur de cette critique n'est pas rémunéré, n'est-ce pas non plus un travail pourtant ? Peut-on être dépendant d'un hobby ?). Quelle distinction existe-t-il entre travail virtuel et travail en usine, travail intellectuel et manuel, autant de questions philosophiques abordées par une multitude d'auteurs de Lefebvre à Moulier-Boutang, de Negri à Meda, et que l'auteur ignore superbement. Il poursuit en montrant l'aliénation par le travail, le manque de recul des salariés sur leurs conditions, et tente une explication par une analogie entre l'hypertravail et l'hyperconsommation. Il écrit : « Il y a ici une circularité qu'un cas rencontré lors d'une de mes enquêtes de démotivation illustre à merveille : une cadre supérieure d'un grand institut financier explique qu'elle possède deux chevaux pur-sang, dont l'entretien est très coûteux et qu'elle n'a jamais le temps de monter, en argumentant : « puisque je gagne de l'argent, il faut bien que j'en fasse quelque chose. ». Tout de suite après, à la question de savoir si elle désirerait moins travailler pour disposer de plus de temps, quitte à réduire ses revenus, elle répond : « Mais ça n'est pas possible, j'ai deux chevaux à entretenir ! » (p.120, sic). Bien évidemment, l'auteur nous gratifie d'un développement concernant le fétichisme de la marchandise, passant de Marx à Lukacs et de conclure avec Debord. Il se lance ensuite dans une longue digression sur le rôle des images, citant les Casseurs de pub et Naomi Klein, la publicité et la propagande, sans citer Noam Chomsky. Il conclut en rappelant la théorie de la servitude volontaire de La Boétie et recommande : « l'abstention, la suspension d'activité et le non-engagement ». Un ouvrage dispensable et qui pose plutôt la question de savoir si seul un talent de sophiste suffit à faire un philosophe ; Jean-Pierre Pernault a-t-il retrouvé son équivalent en librairie ? Yannick Beaulieu
Jean PENEFF, Mustapha EL MIRI, Maintenant le règne des banquiers va commencer… Les luttes de classes en France et ailleurs, Paris, La Découverte, coll. « Les empêcheurs de penser en rond », 2010, 249 p., 15 euros. Mars 2011* Mots clés : Capitalisme. Le texte de quatrième de couverture est alléchant : on nous annonce de fait un « véritable aggiornamento des idées reçues ». Le titre l'est tout autant : il reprend une formule employée par Marx dans Les luttes de classes en France et semble vouloir ancrer l'ouvrage dans une approche classiste du social. Enfin, la présentation comme l'introduction indiquent que les auteurs, qui sont sociologues, écrivent en « praticiens de l'enquête », soucieux de livrer un texte « satirique », qui ne soit pas académique. Pourtant, quand il en a fini avec cet ouvrage, le lecteur le repose, décontenancé. De quoi s'agit-il ? D'un « tour d'horizon » assez brouillon et peu informé, d'un chapelet d'exemples déjà bien connus sur la mondialisation, la situation internationale et les luttes sociales, sans véritable fil directeur, sans souci réel de la démonstration approfondie – et le rejet de l'académisme ne le justifie nullement. Il est vrai que c'est bien de classes sociales qu'il s'agit ici. Mais jamais la notion elle-même ne fait l'objet d'une définition. Le postulat de départ, affirmé bien davantage qu'analysé, est que la classe ouvrière occidentale a disparu. Et tout est à l'avenant, d'un flou généralisé sur les concepts et exemples employés. Si l'on use d'une approche en termes de classes, que peut bien signifier ce « nous » qui rassemble aussi bien « le PDG de Renault et le facteur de Neuilly », ce « nous » rendu responsable de l'exploitation et de la colonisation d'autres peuples ? Au fil des pages s'enchaînent les formules toutes faites comme autant de clichés égrenés : « quand l'argent afflue la pensée se vide » ; « le jeune Chinois n'aime pas l'Amérique, même s'il admire le jeune Américain » ; « nous avons vieilli »... Barack Obama est rapidement caractérisé comme un « accident de l'histoire », mais sans plus de réflexion sur le sujet. Les bourgeoisies, dont on nous explique qu'elles ont pour réflexe vital de s'allier par-delà les frontières, sont évoquées sans jamais de référence à l'abondante littérature sociologique sur le sujet – ce dont les auteurs concluent qu'on ne « sait rien » d'elles. Jean Peneff et Mustapha El Miri pensent aussi avoir apporté leur pierre inédite à l'édifice de l'analyse historique et sociale, notamment en croyant « faire bouger les périodisations ordinaires ». Pourtant, ce sont des dates clefs que l'on retrouve, 1848, 1870, 1936, 1989, mais qui font malheureusement l'objet d'un survol d'une telle rapidité qu'on ne voit pas l'utilité de les avoir citées. Enfin, bien que les auteurs estiment avoir proposé « des idées générales » et « de la bonne volonté », on ne voit guère de solutions avancées. En la matière, le propos se révèle contradictoire, annonçant tantôt que l'on ne saurait moraliser le capitalisme, « le capitalisme (étant) par essence immoral », tantôt qu'imaginer une alternative au capitalisme est une « douce rêverie » et qu'il faut donc le faire évoluer. Faire parler Marx à la première personne en avant-propos n'est donc somme toute pas suffisant pour en tirer un livre crédible. Tout cela est dommage, car décidément, le titre était bien choisi… Ludivine Bantigny
Michel PINÇON et Monique PINÇON-CHARLOT, Le président des riches. Enquête sur l'oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy , Paris, Zones ( La Découverte ), 2010, 228 pages, 14 euros. Mars 2011* Mots clefs : bourgeoisie - lutte des classes - Sarkozy. Ce couple de sociologues a déjà produit bon nombre d'ouvrages consacrés à l'analyse de la bourgeoisie et de ses caractéristiques actuelles, de ses réseaux. Sous un titre volontairement accrocheur, ils ont décidé, dans une optique assez proche de celle d'un François Ruffin (auteur de La guerre des classes ), de permettre aux dominés de mieux connaître leur adversaire, cette oligarchie politico-financière à la fête depuis mai 2007. Partant de la symbolique de la soirée de victoire au Fouquet's et surtout de ses participants, Michel et Monique Pinçon décryptent certaines des mesures phares du nouveau président, en particulier le fameux bouclier fiscal. Ce dernier n'impose finalement qu'à moins de 50% (9% pour une certaine Liliane Bettencourt), et surtout, il n'est utilisé que par ceux qui ne se débrouillent pas suffisamment avec les niches fiscales pour payer le moins possible d'impôts. Il n'est ainsi guère difficile de montrer que, tout comme la réforme des droits de succession, ce sont avant tout les plus riches qui profitent largement de ces mesures. Les nombreux exemples développés permettent ainsi d'illustrer les liaisons étroites et dangereuses entre membres des grands Conseils d'administration, personnel politique et judiciaire (François Pérol, Henri Proglio, ou l'inique tribunal arbitral décidé par Sarkozy pour aider Bernard Tapie), jusqu'à une véritable confusion des genres. La famille de l'émir du Qatar bénéficie ainsi d'exonérations d'impôts sur les plus values immobilières et les gains sur capital réalisés en France. On se surprend même à sourire, comme avec cette intervention ahurissante du président pour faire installer le tout à l'égout au Cap Nègre ! Il en ressort l'image d'un chef de l'Etat autoritaire, adepte de la précipitation, des effets d'annonce et du double langage. Le cas de la fin -illusoire- des paradis fiscaux est ici presque caricatural, d'autant que les grandes entreprises françaises y ont nombre de filiales ! Mais on pourrait tout aussi bien citer la dette publique, qui n'a pas cessé de s'accroître sous la présidence Sarkozy, une manne pour les banques et les plus aisés (voir A qui profite la dette publique ? , chroniqué sur ce site). Néanmoins, ce livre pose problème de par son organisation. A plusieurs moments, en effet, les auteurs réutilisent les apports de certains de leurs ouvrages antérieurs, ce qui nous vaut quelques données certes intéressantes sur la bourgeoisie (sa plus grande maîtrise du droit ou le goût du pouvoir transmis dès l'enfance), sur les préoccupations des résidents de Neuilly (1) (Les ghettos du gotha , chroniqué sur ce site) ou sur La Défense , ce cœur économique décrit en détail (jusqu'au Pôle universitaire Léonard-de-Vinci, creuset de la bourgeoisie), mais au risque d'une certaine dispersion. L'ouvrage se termine par une série de propositions destinées à mettre fin à une guerre de classes dissymétrique, telle la nationalisation des banques, la fermeture de la Bourse ou le non cumul des mandats électifs. Jean-Guillaume Lanuque (1) Au passage, on apprend que dans les HLM de Neuilly, vivent des familles aisées entrées antérieurement au classement en HLM ou des rejetons de familles tout aussi aisées, mais ne bénéficiant pas encore de revenus personnels !
Jacques RANCIERE, Moments politiques. Interventions 1977-2009, Paris, 2009, La Fabrique, Lux, 232 pages, 15 €. Mars 2010* Mots clefs : France, Intellectuel, politique. Cet essai rassemble des textes « de circonstance » du philosophe français. En réalité, la majorité des interventions reprises ici sont postérieures à 2000, alors qu'il n'y a qu'un texte des années 70 – le premier, daté de 1977 – et un seul également de la décennie 80 – le deuxième, qui date de 1986. La lecture ne permet donc pas de suivre l'évolution de la pensée de l'auteur sur le long terme. De même n'y a-t-il guère d'éléments nouveaux pour le lecteur familier des œuvres de Rancière. L'intérêt de ces textes réside surtout dans le fait que l'auteur est amené à préciser ses analyses, à leur donner un champ d'application concrète autour de circonstances et de moments politiques : le rôle des intellectuels, la guerre, le racisme, etc. Ainsi, conséquent avec le principe d'égalité à partir duquel il entend développer sa réflexion, Rancière rejette le statut traditionnel de l'intellectuel, dont le droit de parler « n'a peut-être pas d'autre contenu que le non-droit des autres » (page 20), pour proposer une redéfinition plus large : « « «intellectuel » désignera celui qui travaille à l'affirmation de la capacité intellectuelle de tous : intellectuel sera alors quiconque, en un point quelconque de la société, sort de son rôle habituel d'exécutant du système social pour affirmer qu'il a en plus quelque chose à dire sur la machine qu'il fait fonctionner, sur la machine sociale en général et sur la capacité de n'importe qui à en parler » (page 169). Très intéressantes aussi sont les pages, principalement par rapport aux guerres du Golfe, où l'auteur étudie le consensus comme « la fiction de la communauté sans politique » (page 62) et l'État consensuel comme État non pas gestionnaire mais policier, basé sur « la gestion de l'insécurité » et « la communauté de la peur » (pages 124-125). Passionnante enfin, et malheureusement toujours d'actualité, sa déconstruction du « problème de l'immigration » : « nous n'avons pas numériquement beaucoup plus d'immigrés qu'il y a vingt ans. Mais ces étrangers, il y a vingt ans, avaient un autre nom et une autre identité : ils s'appelaient ouvriers. Aujourd'hui, ils ne sont plus que des immigrés, des gens de peau et de mœurs différentes (…) : cet autre qui n'est plus rien qu'un autre » (page 42). De manière générale, la réflexion originale de Rancière lui permet d'échapper aux clichés et pièges des débats - marqués selon lui par une contre-révolution intellectuelle - et d'intervenir de manière pertinente et critique, à partir d'un autre horizon (par exemple son intervention à propos du voile islamique démontant l'opposition du particulier et de l'universel, de la République et du communautarisme). La volonté de recouvrer une puissance politique illumine nombre de pages et dresse la perspective d'une subjectivation politique opposée à la posture intellectuelle du Savant, de l'élite ou du révolutionnaire professionnel. Cependant, ces textes étant des interventions (très rares sont les entretiens), les zones d'ombre, ambiguïtés propres à la pensée de Rancière persistent. Ainsi, jusqu'à quel point cette conception du moment politique ne sous-estime-t-elle pas ou ne rejette-t-elle pas tout simplement, de manière un peu idéaliste, les déterminismes sociaux et historiques (fussent-ils partiels) ? De plus, l'insistance mise sur « la libération de ses attaches » (page 93) dessine les appartenances, identités, racines, uniquement sous la forme négative de contraintes dont, grâce à la politique, il serait nécessaire se détacher. Cette position, problématique, mériterait d'être discutée plus amplement, notamment pour montrer en quoi elle se distingue de la vision moderniste individualiste. Mais ces textes sont riches d'une réflexion à contretemps, qui n'a cessé de se confronter, à partir de la dynamique d'une subjectivation politique, aux problèmes de notre époque. Frédéric Thomas
Christian RUBY, L'interruption. Jacques Rancière et la politique , éditions La fabrique, Paris, 2009, 125 pages, 14 €. mai 2009* Mots clefs : Jacques Rancière, philosophie politique, émancipation, égalité. Si ce livre met en lumière l'originalité et l'intérêt de la pensée de Jacques Rancière, il n'en reste pas moins en deçà de ce que le lecteur pouvait espérer. L'auteur insiste avec raison sur les liens entre émancipation et égalité au sein de l'œuvre de Rancière puisque sa philosophie est « une philosophie contemporaine de l'émancipation » (page 6) et l'égalité, « une affirmation positive » (p. 9), un « présupposé émancipateur » (p. 50), une condition de la politique (p. 96). Dans ce cadre, il suit le développement de sa réflexion autour de quelques concepts-clefs comme le consensus , la démocratie , etc., en revenant intelligemment sur les liens ou clivages dégagés entre police, esthétique et politique… Christian Ruby souligne les déplacements de noms et de figures effectués par rapport aux définitions de la démocratie, de la politique, en montrant toute la richesse de ces nouvelles configurations ainsi que l'horizon que nous ouvre ce montage dialectique de concepts. D'où nous vient alors cette frustration, ce sentiment de trop peu ? Tout d'abord au fait que l'auteur en reste à un niveau très théorique et cloisonné. L'évolution de la philosophie de Rancière, depuis sa rupture avec Althusser jusqu'aujourd'hui, est à peine esquissée (pp. 10-12). De même, la confrontation avec des penseurs contemporains (Foucault, Deleuze, Lyotard, Bourdieu, etc .) aurait mérité plus de développement – un peu à la manière de l'excellent ouvrage de Charlotte Nordmann, Bourdieu/Rancière. La politique entre sociologie et philosophie , éd. Amsterdam, Paris, 2006) – tandis que le rapprochement avec d'autres intellectuels (par exemple A. Badiou) est pratiquement absent. Enfin, Ruby n'interroge pas l'ancrage de la pensée de Rancière dans les conflits sociaux de ces trente dernières années, alors même que ce dernier est régulièrement revenu sur ce point (par exemple sur le conflit social de 1995 en France dans La haine de la démocratie , La fabrique, Paris, 2005). L'auteur ne dépasse donc guère ici le milieu confiné du monde intellectuel et ne cherche pas à confronter la philosophie de Rancière avec les manifestations politiques importantes du dernier quart de siècle en France (soulèvement des banlieues en 2005, mouvement des sans-papiers, etc.). De manière générale, ce qui gêne surtout dans ce livre, c'est l'impression de « petite discussion entre collègues » tant il s'agit ici principalement d'un commentaire, d'une explication des concepts, sans véritable débat contradictoire ni critique à même de mettre également en évidence les limites, contradictions et zones d'ombres de la philosophie de l'auteur du Spectateur émancipé (La fabrique, Paris, 2008). Seul le problème des conditions concrètes, de la logique des passages d'une configuration à une autre est explicitement soulevé par Ruby. Pour le reste, son essai adhère trop docilement au sujet, évacuant les questions et faisant ainsi de cette étude un livre par trop lisse. Ne prenons que quelques exemples des affirmations qui auraient dû être discutées. La rupture de Rancière avec Marx, le marxisme et, plus largement, la pensée révolutionnaire est problématique dans la mesure où il leur reproche tout à la fois l'avant-gardisme, la conception scientiste des rapports du pouvoir et du savoir, la fixation sur la fin ou le sens de l'Histoire, la prise de conscience grâce à la théorie juste , la conquête de l' é tat, etc . Or, jusqu'à quel point toutes ces caractéristiques correspondent-elles ou non à ces courants philosophiques ? N'est-ce pas quelque peu réducteur par rapport à leurs diversité et leurs contradictions ? Enfin, dans quelle mesure cette vision est-elle tributaire du courant marxiste auquel Rancière a adhéré puis avec lequel il a rompu ; soit celui d'Althusser, très loin de recouvrir toutes les interprétations possibles de Marx ? Un autre exemple est le rejet de Rancière de toute dimension cachée et du concept d'aliénation parce qu'ils seraient automatiquement attachés à la posture privilégiée du savant ; or ce rejet et ce lien mécanique ne sont pas évidents. Enfin, se pose la question à la fois de l'efficacité et des limites d'une telle pensée. Dans le « retrait théoricien » qu'il réalise (p. 101), quelle est la part de choix et celle de la limite logique d'une telle philosophie ? L'humilité de son ambition – rendre audible et visible les sans parts , rendre confiance aux sans voix, déplacer la valeur accordée aux institutions et ainsi ouvrir le champ d'action (p. 113) – ne risque-t-elle pas de faire glisser l'objectif de l'émancipation vers une émancipation (seulement) intellectuelle ? De la sorte, le danger est de consacrer, d'une part, un point aveugle voire une neutralité de l'égalité présupposée par rapport aux classes sociales et à la forme de société dans laquelle elle s'inscrit – le capitalisme – et, d'autre part, la relative impuissance de la pensée alors même que c'était justement ce qui était dénoncé dans les théories de l'aliénation. Si le livre de Christian Ruby est une bonne introduction à la philosophie de Rancière, l'essai critique et fouillé de son œuvre reste donc encore à écrire. Frédéric Thomas
Shlomo SAND, Comment le peuple juif fut inventé. De la Bible au sionisme , Paris, Fayard, 2008, 456 p., 23 €. février 2009* Mots clés : Sionisme, Juifs Voilà un ouvrage qui fera date. Ecrit par un historien israélien qui s'était surtout fait connaître dans l'Hexagone comme un analyste de Georges Sorel, il s'agit d'une somme majeure, une synthèse solidement argumentée visant à déconstruire la vision sioniste de l'histoire du peuple juif (ce que Sand nomme la « mythistoire »), dominante dans les premières décennies de l'Etat d'Israël. Ce faisant, l'auteur nous permet de découvrir une bonne partie de la production historiographique inédite des chercheurs de son pays, accessible seulement aux lecteurs de l'hébreu. Il est ainsi amené à insister sur l'identité religieuse des juifs, plus que sur une quelconque réalité ethnique qu'il qualifie d'essentialiste dans un premier chapitre destiné à préciser les concepts utilisés. Il y revient, en particulier sur l'idée « moderne » (en fait datant de l'ère industrielle) de nation, et le rôle des intellectuels dans la construction des identités nationales (1). Bon nombre d'historiens du XIX ème et du XX ème siècle sont alors passés en revue. Jost, « le père de l'historiographie juive moderne », souligne le rôle unificateur de la religion pour des juifs qu'il juge capables de s'intégrer dans toute structure politique nationale (l'Allemagne de son temps comme l'Empire perse d'antan). Graetz, au mitan du XIX ème , conçoit pour sa part, une histoire « prénationale » (sans souveraineté politique) du « peuple-messie », ou Herr, qui fait des juifs une race à part entière. Le laïque Doubnov, dans le cadre d'un empire russe finissant, insiste sur le rôle unificateur de la religion pour le « peuple-monde », et surtout s'efforce de repousser le plus loin dans le temps la naissance du peuple juif, tout en ne souhaitant que l'autonomie pour lui. Parmi ces historiens successifs, Baron l'étatsunien, met l'accent sur l'exil comme élément constitutif définitif d'une ethnie juive et s'oppose ainsi à Baer le sioniste, pour qui l'essentiel demeure la terre nationale (ce dernier fut d'ailleurs le premier titulaire de la chaire d'histoire juive de l'université de Jérusalem, une chaire séparée du reste de l'histoire !). Mais c'est avec sa relecture de toute l'histoire du peuple juif que Shlomo Sand se révèle le plus passionnant. Utilisant les acquis de la recherche archéologique, il démontre bien que l'appréhension de la Bible comme une source historique fiable sert à défendre une identité nationale juive ancestrale, ce qui fut la position étatique, à l'apogée durant les deux premières décennies d'Israël. Il reprend ainsi à son compte les analyses de La Bible dévoilée de Finkelstein et Silberman, tout en étant en désaccord avec eux sur l'époque de rédaction du livre sacré, proposant « (…) l'hypothèse suivante : le monothéisme exclusif, tel qu'il nous est montré à presque toutes les pages de la Bible, n'est pas né de la « politique » d'un petit roi régional [Josias] désireux d'élargir les frontières de son royaume, mais d'une « culture », c'est-à-dire l'extraordinaire rencontre entre les élites intellectuelles judéennes, exilées ou revenues d'exil, et les abstraites religions perses » (p.176). Sur le mythique exil, la diaspora consécutive à la destruction du second temple de Yahvé, Sand est très clair : il n'eut tout simplement pas lieu. Non seulement des communautés juives importantes subsistèrent à Babylone après la libération perse, mais surtout, la religion juive déploya durant plusieurs siècles des efforts importants de conversion, dans la foulée du bouleversement hellénistique. Armée pour le royaume des hasmonéens, elle fut surtout pacifique tout autour du bassin méditerranéen, faisant de nombre de gentils des juifs. On est là à mille lieux d'une vision ethniciste ! Ce prosélytisme juif fut stoppé par la victoire institutionnelle du christianisme, bien moins tolérant à l'égard du judaïsme que le polythéisme. S'ensuivent alors un repli identitaire et un exil métaphorique. Une autre hypothèse pour le moins saisissante, mais communément acceptée au début du XX ème , concerne la Judée, devenue Palestine au II ème siècle. La conquête arabe, loin de chasser la majorité de la population juive, fut plutôt bien accueillie. Et si des conversions à l'islam s'ensuivirent, il n'en reste pas moins que les Palestiniens contemporains seraient les descendants… des Judéens ! Sand insiste également sur des « silences » de la doxa nationale israélienne que sont les communautés juives du Yémen, d'Afrique du nord ou de l'empire des Khazars, toutes nées principalement de conversions des populations locales, là encore. Ce dernier exemple est d'autant plus important qu'il semble bien que ce soient ces juifs khazars qui, ayant émigré vers l'ouest après la chute de leur empire balayé définitivement par les Mongols au XIII ème siècle, soient à l'origine des nombreuses communautés juives d'Europe de l'est. La langue yiddish elle-même est, apparemment issue d'un mélange entre langues slaves et germaniques. Enfin, dans sa dernière partie, Shlomo Sand se penche sur la composante ethnique, voire raciste, du sionisme, allant du peuple juif vu comme race jusqu'à la génétique en Israël et la recherche, là aussi fortement mythique, d'un hypothétique gène juif (2). Il s'arrête surtout sur la politique identitaire et la nature de l'Etat d'Israël, « Etat juif et démocratique », qui fait fi de sa minorité non juive (un quart de sa population), d'autant que les critères d'accession à la « nationalité » juive sont pour le moins restrictifs, s'accompagnant d'une forte dose de religion loin de tout idéal laïque (ainsi, aucun mariage civil ni enterrement public civil n'existe en Israël). Sans aller au-delà de l'objectif d'une démocratie libérale, il n'en définit pas moins Israël comme une « ethnocratie juive aux traits libéraux » (p.424), appelant de ses vœux la fondation d'une véritable nationalité israélienne permettant la cohabitation en un seul Etat de composantes d'origines diversifiées, voire même « (…) d'un Etat démocratique binational s'étendant de la Méditerranée au Jourdain » (p. 430)... Si cet ouvrage d'une richesse foisonnante est d'une lecture exigeante, supposant une bonne connaissance de l'Ancien Testament et des notions préalables sur l'histoire des juifs en particulier, il lui manque surtout un ensemble de cartes. Mais sa lecture est dans tous les cas plus que vivement conseillée. Jean-Guillaume Lanuque (1) « L'idée de nation est donc une conception globale, portée par le processus socioculturel de modernisation et qui fut utilisée par lui comme la principale réponse aux besoins psychologiques et politiques d'énormes ensembles d'individus précipités dans les labyrinthes du monde nouveau. » , p.68. (2) « La « science » juive pure est censée remplacer, à l'ère du rationalisme éclairé, l'antique foi israélite imprégnée de préjugés », p. 386.
Frédéric THOMAS, Salut et Liberté, regards croisés sur Saint-Just et Rimbaud , Bruxelles, Editions Aden, Mars 2009, 10 €. Août 2009* Mots clés : critique, révolution, littérature, poésie. Il est toujours délicat de parler du livre d'un ami, soit le propos semble trop élogieux et on subodore le copinage, soit le propos est trop acerbe, et l'on soupçonne quelque jalousie. Nous tenterons d'éviter ce mouvement de balancier. Tout d'abord l'idée du livre de Frédéric Thomas est « saugrenue », nous l'avions dit à l'auteur : comment rapprocher deux auteurs aux univers différents, d'une époque différente. Certes Abensour, Guégan et Ollivier ont évoqué ce possible rapprochement. Certes pour qui s'intéresse encore un peu à Saint-Just (figure trop méconnue hélas de la Révolution Française) et à Rimbaud (rarement lu hélas après la crise d'adolescence), on voit immédiatement que c'est la jeunesse qui frappe nos sens dans ces deux destins. Rimbaud n'a pu écrire que très jeune, adolescent, néanmoins il semble s'être défait de la politique, avant même que de cesser d'écrire. Saint-Just, on connaît le héros révolutionnaire, robespierriste, le jusqu'auboutiste. Frédéric Thomas, derrière cette seule évidence de rapprochement des deux personnages mène le lecteur à une transversalité complète : on découvrira un Saint-Just poète, et un Rimbaud révolutionnaire. Et dès ce moment, notre auteur belge nous livre une leçon que nous français sommes en peine de ne pas voir comme un défi: il réinvestit ce qui devrait être notre mémoire historique commune, pour nous montrer sous des éclairages fascinants ces deux individus complexes et de fait, il dynamite nos assurances. Dans sa première partie, longue, l'auteur nous dévoile les aspects captivants de Saint-Just, héros rimbaldien avant l'heure : « Ils étaient fous, mais selon leurs richesses » (1). On y voit un Saint-Just adolescent à l'écriture poétique assurée. Il s'ennuie dans cette sourde province rurale qui fleure le lisier et l'Ancien Régime. Saint-Just aurait pu écrire ces vers de Rimbaud : « … Sous un golfe de jour pendant du toit. L'été/ Surtout, vaincu, stupide, il était entêté/ À se renfermer dans la fraîcheur des latrines : / Il pensait là, tranquille et livrant ses narines. Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet/ Derrière la maison, en hiver, s'illuminait,/ Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne/ Et pour des visions écrasant son œil darne,… » (2). On cerne un Rimbaud en lutte aussi contre les conventions bourgeoises : tout deux sont persuadés que ce monde est faux, qu'il est la négativité de ce qu'il devrait être, « « tout est pression et répression » en un mot ce monde est disharmonieux » (p. 50). On perçoit l'enfance tourmentée finalement par une trop grande lucidité, les fugues répétées, qui pour se défaire de ce Charleville-Mézières qui lui brûle la peau (« Sur la place taillée en mesquines pelouses/ Square où tout est correct les arbres et les fleurs,/ Les deux poètes maudits veulent l'harmonie, veulent un monde vrai, juste, un monde transfiguré par la Révolution, celle de 1789 pour Saint-Just, celle de la Commune de 1871 pour Rimbaud. Et Thomas n'hésite pas à forcer le lecteur à rouvrir son recueil poétique en faisant lire de près deux poèmes de Rimbaud, l'un est Solde , l'autre Démocratie , et quand on y réfléchit, on comprend où veut en venir Rimbaud. Il faut rayer, biffer pour la Révolution, faire de l'adage de Saint-Just son mode d'action : « La république française ne reçoit de ses ennemis et ne leur envoie que du plomb » (Saint-Just cité par l'auteur,p. 74). Et Frédéric Thomas n'hésite pas à nous faire la leçon à nous, Français, qui clamons souvent haut et fort être les filles et fils d'une révolution, mais qui nous échinons à conspuer la Terreur : « Celle-ci n'a pas commencé ni ne s'est terminé avec Robespierre et Saint-Just. Au lendemain de l'exécution de ceux-ci, c'est une fournée de soixante et onze personnes, la plus nombreuse de la Révolution, qui furent guillotinées (sic)» (p . 85). Que cherchent-ils ces deux presque adolescents, l'un mort sur l'échafaud à 26 ans, l'autre mort à toute littérature vers 21 ans, avec Les Illuminations ? Sans doute la quête absolue, celle du bonheur, dont Saint-Just dira qu'elle est une idée neuve en Europe (p. 157). Ce bonheur pour les deux auteurs est toujours lié à la régénération par la mort. La révolution s'esquisse pour les deux penseurs, mais aussi la question de l'échec (4). La deuxième partie est brève comme l'éclair, comme la prise de conscience des deux jeunes hommes. Saint-Just ne fut pas un homme de la demi-mesure, il a vite pris conscience de la limite de la Révolution. Rimbaud a vu les Versaillais renverser la Commune, est-ce d'ailleurs cette révolte qui fera dire à Rimbaud arrivant à Aden qu'il est « ouvrier » ? Devant tant de désillusions s'ouvre l'espace merveilleux mais énigmatique du silence : le silence de Rimbaud et sa fuite, son retour au pays et sa mort le 10 juillet 1891, le silence réel de Saint-Just qui interrompu par Tallien, se laissera arrêter par les troupes favorables à la Convention et mourra le 10 thermidor an II, 28 juillet 1794, sans plus jamais sortir de ce silence. La mort, la fin, le silence. En refermant le livre, nous restons nous aussi cois, voulant crier au gâchis devant ces jeunesses perdues. Comme le dit Frédéric Thomas en paraphrasant Marx, ils ont tenté d'aller « à l'assaut du ciel », mais tout le monde sait que le ciel n'est pas une Bastille prenable aisément, Saint-Just et Rimbaud l'ont payé cruellement. Une nouvelle fois, en passant, il faut saluer le travail d'imprimeur minutieux d'Aden et le prix attractif du volume. Florent Schoumacher (1) Saint-Just, « Organt », poème, in Œuvres Complètes , Paris, Gallimard, 2004. (2) Rimbaud, Les poètes de sept ans, 1871. (3) Rimbaud, «A la Musique », 1870. (4) Sur la notion d'échec au sujet de la révolution et particulièrement de l'idée de Communisme, cf. Alain Badiou : L'Hypothèse Communiste , Circonstance 5, Paris, Nouvelles éditions Lignes, 2009.
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