|
|
|
|||
|
- Alya AGLAN, Le Temps de la Résistance. Essai , Actes Sud, Arles, 2008, 380 pages, 24 € - Miguel BENASAYAG, Abécédaire de l'engagement, Paris, Bayard, 2004 - Daniel BENSAID, Un monde à changer. Mouvements et stratégies, Textuel, 2003. - Sophie BEROUD, J.-Michel DENIS, Guillaume DESAGE, Baptiste GIRAUD, Jérôme PELISSE, La lutte continue ? Les conflits du travail dans la France contemporaine , Bellecombe-en-Bauges, Ed. du Croquant, 159 p., 13,50 € - Alain BROSSAT, Tous Coupat Tous coupables. Le moralisme antiviolence , Nouvelles éditions Lignes, Clamecy, 2009, 113 pages, 9 € - Miguel CHUECA, Déposséder les possédants. La grève générale au « temps héroïque » du syndicalisme révolutionnaire (1895-1906) , Marseille, Agone, 2008, 267 p., 18 € - Serge DENIS, L’action politique des mouvements sociaux d’aujourd’hui. Le déclin du politique comme procès de politisation ?, Québec, PU Laval, 2005. - Arlette FARGE, Quel bruit ferons-nous ? Entretiens avec Jean-Christophe Marti, Paris, Les Prairies ordinaires, collection « Contrepoints », 2005, 224 p. - Oliver FILLIEULE, dir., Le désengagement militant, Paris, Belin, 2005 - Olivier FILLIEULE, Lilian MATHIEU, Cécile PECHU, Dictionnaire des mouvements sociaux , Paris, Presses de SciencesPo, 2009, 651 p., 20 € - Martin GLABERMAN, Seymour FABER, Travailler pour la paie. Les racines de la révolte , La Bussière, Acratie, 2008, 162 p., 17 € - Guy GROUX, Jean-Marie PERNOT, La grève , Paris, Les Presses de Sciences politiques, 2008, 149 p., 10 € - Eric HAZAN, LQR. La propagande du quotidien, Paris, Raison d’Agir, 2006. - Nico HIRTT, Déchiffrer le monde. Contre-manuel de statistiques pour citoyens militants , Bruxelles, Editions Aden, 2007, 144 pages, 14 euros - Jacques ION, Spyros FRANGUIADAKIS, Pascal VIOT, Militer aujourd'hui, Paris, Autrement, 2005 - Gérard LECHA, Les jeunes et la politique. Approches psychosociologiques de la conscience politique des jeunes, Toulouse, éditions Libertaires, 2004. - Lilian MATHIEU, Comment lutter ? Sociologie et mouvements sociaux, Paris, Textuel, 2004 - Lilian MATHIEU, Les années 70, un âge d'or des luttes , Paris, Textuel, « Petite encyclopédie critique », 2010, 140 p, 9,90€ - Frédérique MATONTI (dir.), La démobilisation politique, Paris, La Dispute, 2005. - Sandrine NICOURD, dir., Le travail militant , Rennes, PUE, 2009, 128 p., 14 € - Danielle TARTAKOWSKY, La manif en éclats, Paris, La Dispute, 2004. - David VERCAUTEREN , Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives. HB éditions, Forcalquier, 2007
Alya AGLAN, Le Temps de la Résistance. Essai , Actes Sud, Arles, 2008, 380 pages, 24 €. Octobre 2009* Mots clefs : Résistance, France, Seconde guerre mondiale, Histoire. Écrire l'histoire de la Résistance n'a jamais été une mince affaire. Au-delà des problèmes de sources, de sentiments et de ressentiments, nonobstant les enjeux de mémoire, des problèmes techniques se posent systématiquement au chercheur voulant faire honnêtement son travail. L'un des principaux est le caractère émietté de l'objet : mouvements, familles, lieux, moments, tout concoure à la difficulté d'une approche synthétique. Aujourd'hui, le temps passant, le sujet est un peu moins porteur de conflictualités. Mais le danger de voir des arbres plutôt qu'une forêt persiste. Cela est d'autant plus vrai que les dernières évolutions de l'historiographie font que l'on porte plutôt le regard sur la Résistance au quotidien dans une évolution qui ressort de l'histoire sociale. Le risque d'une nouvelle histoire en miettes n'est pas absent. Alya Aglan a cherché à réinsérer de la globalité tout en faisant sienne cette dernière approche, qu'elle mâtine fortement d'incursions bien maîtrisées dans le champ de la philosophie. Assumant parfaitement (préface) ses travaux monographiques passés (1), elle se propose ici de former une synthèse. En effet, elle a cherché à montrer que, par delà une indéniable diversité, des mécanismes communs avaient joué, un contexte aussi, qui donnent à la Résistance de l'homogénéité. Ainsi, l'acte de résister était partagé par tous, les risques encourus étaient plus ou moins importants mais ils étaient. D'autre part, le rapport au temps était une autre forme de communauté et c'est de ce point de vue dominant que l'ouvrage est construit. Le caractère homogénéisant de ce dernier est démontré de très diverses manières. Pour ne citer que celle-ci : le temps de Vichy était arrêté, l'histoire était terminée, celui de la Résistance était un élan vers des lendemains qui auraient du chanter. Il est par ailleurs considéré comme caractérisant l'engagement, ce qui revient à ouvrir un champ de réflexion par delà la seule période de l'Occupation. La crainte d'une dérive irénique s'avère vite sans fondement : l'auteur distingue bien entre les contingences temporelles, communes à tous ceux qui ont résisté, et les ressorts d'ordre philosophiques ou idéologiques. La seule réserve à formuler est que la magistrale mise en évidence de cette donnée commune conduit à mettre au second plan la différence de fond entre, par exemple, un résistant communiste et un résistant gaulliste quant au monde souhaité au-delà de la guerre. Dans cette projection, le temps intervient à nouveau mais les deux visions sont antagonistes, la diversité réapparaît alors. Stéphane Paquelin. (1) Mémoires résistantes. Histoire du réseau Jade-Fitzroy, 1940-1944, Le Cerf, Paris, 1994 ou La Résistance sacrifiée. Le mouvement Libération-Nord, 1940-1947, Flammarion, Paris, 1999.
Miguel BENASAYAG, Abécédaire de l'engagement, Paris, Bayard, 2004 Jadis militant guévariste en Argentine, réfugié politique en France et chroniqueur sur France Culture, psychanalyste de métier, Benasayag, opus après opus, se livre à un travail de reconceptualisation de l'activisme politique. Cet ouvrage se veut une sorte de dictionnaire des termes d'un engagement politique qu'il juge toujours aussi nécessaire. Simplement, Benasayag a définitivement, depuis longtemps d'ailleurs, rompu avec le modèle du militant total et dévoué à la cause. A travers 95 termes, plus ou moins longuement développés, il s'essaie à redéfinir les conditions d'un engagement visant à dépasser le " militant triste ". Georges Ubbiali.
Daniel BENSAID, Un monde à changer. Mouvements et stratégies, Textuel, 2003 Nouveau recueil de textes du philosophe de la LCR, certains de ces articles ayant déjà été Georges Ubbiali.
Sophie BEROUD, J.-Michel DENIS, Guillaume DESAGE, Baptiste GIRAUD, Jérôme PELISSE, La lutte continue ? Les conflits du travail dans la France contemporaine , Bellecombe-en-Bauges, Ed. du Croquant, 159 p., 13,50 €. Décembre 2009* Mots-clés : Grève, conflictualité, statistiques, conflits, travail. Alors que le taux de grève n'a jamais été aussi faible en France (et plus largement en Europe) depuis les années 60, les auteurs veulent démontrer au contraire que la conflictualité n'a jamais été aussi forte en France. Ce paradoxe peut s'expliquer si l'on passe précisément de la grève à la conflictualité. C'est tout l'enjeu de l'enquête de la DARES (la division recherches du Ministère du travail) dont ils rendent compte dans ce petit ouvrage (on lira en parallèle l'ouvrage de Amossé T., Bloch-London C., Wolff L, dir., Les relations sociales en entreprise : un portrait à partir des enquêtes Relations professionnelles et négociations d'entreprise , Paris, La Découverte, 2008). Les auteurs partent du constat que l'idée que les conflits au sein du travail seraient en baisse est erronée. Pour de nombreuses raisons, la statistique des grèves est sujette à caution. De fait les chiffres régulièrement avancés sous-estiment fortement la conflictualité telle que la mesure la statistique gréviste. Mais au-delà de cet aspect connu des spécialistes depuis de nombreuses années, s'ajoutent des raisons tenant à la mesure même de la conflictualité par la grève. En effet, des formes de contestation des politiques patronales, moins facilement repérables encore que la grève, agitent l'univers du travail. De l'arrêt de travail inférieur à une journée (donc non enregistré par la statistique) à la pétition, en passant par le retrait, la grève du zèle, le recours aux prud'hommes, etc. nombreuses sont les formes peu visibles de la confrontation des intérêts au sein des entreprises. Or, quand on cherche à quantifier cette conflictualité, tous les indicateurs disponibles (de très nombreux tableaux parsèment l'ouvrage) indiquent une tendance marquée à l'augmentation et au renforcement. Contrairement aux idées reçues (et parfois mal intentionnées), la conflictualité n'a pas disparu en France. Les salariés résistent de toutes leurs forces aux politiques managériales. Tel est le sens du message que ce collectif de sociologues et politologues souhaitent avancer. Si l'on ne peut que soutenir une telle ambition (« les salariés résistent » et ne sont pas les objets passifs que certains prétendent qu'ils sont), il n'en reste pas moins que l'optimisme dont les auteurs font preuve aurait mérité plus de précaution. Ce n'est pas parce que l'on remplace le terme grève par celui de conflictualité, plus englobant et sans doute plus resserré pour inclure des formes moins facilement repérables des oppositions de classes, que pour autant le constat du rapport de force en faveur du patronat est modifié. Georges Ubbiali.
Alain BROSSAT, Tous Coupat Tous coupables. Le moralisme antiviolence , Nouvelles éditions Lignes, Clamecy, 2009, 113 pages, 9 €. Novembre 2009* Mots clés : Ultra - gauche. Philosophie. Intellectuels. Voici un livre de combat dont la principale force revête la même caractéristique que l'auteur reconnaît à L'insurrection qui vient : il « est tout entier porté par une sorte d'appétit praxique » (page 8). Alain Brossat prend le risque de se confronter à « l'affaire de Tarnac » et même si cet écrit prend parfois la forme du pamphlet, il avance analyses et réflexions, en se plaçant à la hauteur de l'événement, en allant à l'essentiel : les enjeux et les ressorts de cette « affaire », ce qui s'est joué au moment de l'arrestation, en novembre 2008, de Coupat et de ses camarades, et des réactions contradictoires qu'elle a suscitée. Non seulement, cherche-t-il à comprendre, mais aussi à proposer des modalités d'actions alternatives. Ce livre réunit quatre textes, dont le premier avait été mis en ligne sur le site de la maison d'édition, et le deuxième avait paru, sous un autre nom, dans le très bon numéro de la revue Lignes sur la violence politique (1). Il traite à la fois de l'essai du « comité invisible », L'insurrection qui vient , de l'arrestation, à Tarnac, sous prétexte de « terrorisme », de ses présumés auteurs, « anarcho-autonomes », et, enfin, de l'appel, paru le 28 novembre 2008, dans le journal Le Monde en leur faveur. Sous ces divers angles, Brossat tente de mettre en évidence les processus de neutralisation, d'impuissance qui frapperaient au cœur même de certaines protestations. Et de leur opposer la force de l'écrit du « comité invisible », de deux rassemblements pétitionnaires historiques et du mot même de « communisme ». Si on peut s'accorder avec l'auteur sur le fait que le principal intérêt de L'insurrection qui vient est de chercher à dépasser le simple constat pour dégager une praxis, et regretter avec lui que « l'enchaînement des circonstances (…) ait rendu provisoirement impossible toute espèce de discussion autour de ce livre » (pages 11-12), il n'en reste pas moins que cet essai est problématique. Les pages élogieuses qui lui sont consacrées ici n'offrent pas d'analyse critique (2). Plus intéressant par contre est le paradoxe souligné par l'auteur autour de l'appel paru dans Le Monde . Pourquoi, alors que plusieurs des philosophes signataires – Rancière, Bensaïd, Badiou, Zizek – œuvrent de manière convaincante à la déconstruction du mythe de la « démocratie réelle », l'horizon de cet appel « est celui d'une protestation tout entière référée aux normes de l'État démocratique, à l'État de droit » (page 16) ? Pourquoi ce « décrochage », cette « annulation des puissances critiques » (page 76) ? La réponse de l'auteur est complexe. Tout d'abord, il n'y a pas de fatalité et Brossat de rappeler à bon escient les exemples de l'appel des 121, pendant la guerre d'Algérie, et celui, plus tard, sur l'avortement, où les signataires se sont solidarisés avec les « coupables » et ont revendiqués en quelque sorte cette culpabilité contre l'État. Ces pétitions revêtaient une toute autre puissance. Ensuite, il y aurait comme un dédoublement entre le positionnement politique et philosophique : « tout se passant comme si celui-ci [l'appel] les engageait [les philosophes signataires] certes politiquement , mais pas du tout philosophiquement » (page 96, c'est l'auteur qui souligne). À cela viendrait s'ajouter le référent démocratique, même réinventé comme chez Rancière, échouant à marquer la différence par rapport à la « démocratie réelle » et maintenant quoiqu'on en dise la confusion autour du mot. Enfin, notre époque se caractériserait par un « moralisme antiviolence » dont Brossat repère les manifestations au sein de la culture, des groupes politiques (fussent-ils d'extrême gauche), de la philosophie. Aujourd'hui, contrairement aux années 70, la question de la violence politique ne se pose plus, n'existe même plus tant s'impose un consensus contre toute forme de violence – consensus identifié par l'auteur à un « dispositif idéologique » terriblement efficace (3). Mais Brossat va plus loin que la dénonciation et invite à recouvrer une puissance politique en cherchant à renouer la critique radicale du capitalisme avec « un processus de désétatisation » (page 76), à réaffirmer la figure du peuple politique, de la souveraineté populaire, et, enfin, comme en écho au débat ouvert par Démocratie, dans quel état ? (4) , à maintenir « le signifiant communiste » contre le mythe, le récit démocratique. Les défauts de cet essai tiennent principalement à la forme hybride adoptée ici, entre le pamphlet et l'analyse. Ainsi, la condamnation de la philosophie de Rancière est un peu courte et le rapprochement avec Habermas un peu rapide. De même, on reste sur sa faim sur ce que serait la mise en mouvement d'une « approche synthétique de la question de l'État » (page 57). Enfin, si la question soulevée par Brossat – « quelle relation s'établit entre l'expansion de cette figure de l'autodérision généralisée et, d'autre part, le fait massif de l'impuissance politique » (page 45) – est centrale, la réponse qu'il donne en rapport avec le film Louise Michel n'est pas toujours convaincante, passe à côté des conditions culturelles spécifiques à la France, et flirte parfois avec l'élitisme. Par ailleurs, le livre use parfois de manière contradictoire d'un même type d'argument. Pourquoi le succès justifierait-il le discrédit du film Louise Michel , mais pas celui du livre L'insurrection qui vient ? De même, la différence semble exagérément tranchée entre, d'une part, l'incapacité du référent « démocratie » à s'arracher à la démocratie telle qu'elle est, et, d'autre part, l'autonomie du mot « communisme » par rapport aux « socialismes réels » passés… Cependant, ces critiques ne gomment ni l'intérêt et la justesse de ce livre, ni le plaisir à le lire. Il est aujourd'hui l'un des rares à affirmer sans complexe sa radicalité – jusque dans ses refus et ses conséquences – et à rechercher une praxis, en revendiquant une inservitude volontaire et « une politique de l'égalité, de l'amitié et de la résistance infinie » (page 113). Frédéric Thomas (1) Alain Brossat, Le paradigme du lancer de chaussettes dans Lignes 29 , De la violence en politique , mai 2009, pp. 9-27. Une note de lecture de ce numéro est accessible en ligne sur notre site dans la Revue des Revues d'octobre 2009. (2) Voir le compte-rendu de lecture de L'insurrection qui vient sur notre site dissidences.net. (3) Les pages où se développent cette argumentation rappellent le très bon morceau du groupe de rap La rumeur : La meilleure des polices paru en 2007 sur l'album « Du Cœur à l'outrage ». (4) G. Agamben, A. Badiou, D. Bensaïd, W. Brown, J-L. Nancy, J. Rancière, K. Ross, S. Zizek, Démocratie, dans quel état ? , La fabrique, Paris, 2009. Voir le compte-rendu de lecture sur notre site.
Miguel CHUECA, Déposséder les possédants. La grève générale au « temps héroïque » du syndicalisme révolutionnaire (1895-1906) , Marseille, Agone, 2008, 267 p., 18 €. janvier 2009* Miguel Chueca rassemble et présente ici des textes sur la grève générale, la grève généraliste des contemporains d'Emile Pouget, Victor Griffuelhes. L'anthologie présente d'abord les partisans de la grève générale (Pouget, Pelloutier, Girard) puis s'attarde un court moment sur les anarchistes des Etudiants Socialistes Révolutionnaires (ESRI). Place est ensuite donnée aux débats sur ce thème entre syndicalistes et socialistes, l'ensemble s'articulant autour de la charge de Jaurès contre la grève révolutionnaire. On appréciera le surplomb théorique que donne Edouard Berth sur ce point (p. 156-177). La valse-hésitation de la social-démocratie européenne sur cette question est évoquée grâce à la confrontation des points de vue du Hollandais Henri Van Kol et du Français Paul Louis. Un dernier chapitre, Le Mouvement socialiste et la grève générale , s'attache à partir des conclusions de l'enquête de la revue sur cette question et d'extraits de textes de Georges Sorel ( L'avenir des syndicats, Réflexions sur la violence ) à démontrer comment une pratique sans blason idéologique (p. 199) fut théorisée a posteriori . En quelques pages, M. Chueca revient sur les débats autour de l'œuvre de Georges Sorel et la condamnation du syndicalisme révolutionnaire qu'ils portaient. Plus qu'un hypothétique et labile syndicalisme sorélien, l'auteur marque l'importance des réflexions soréliennes pour comprendre une part du syndicalisme révolutionnaire. Telle quelle cette anthologie est précieuse. Elle restitue à la grève généraliste une épaisseur pratique et historique que l'historiographie du mouvement ouvrier avait délaissée (1). La grève générale apparaît comme une double alternative à la stratégie barricadière des révolutionnaires et à la stratégie réformiste d'une partie de la social-démocratie. La grève générale réfléchit donc ce moment singulier de l'histoire du mouvement ouvrier français des lendemains de la Commune à la Belle époque. Les textes choisis par Miguel Chueca sont une pièce versée aux Considérations pour introduire à un débat inachevé que constitue son introduction. Séduisantes, militantes dans le droit fil de la collection Mémoires sociales qui accueille l'ouvrage chez Agone, ces considérations se révèlent parfois également agaçantes. D'une part, si le sous-titre indique les temps héroïques du syndicalisme révolutionnaire , celui-ci n'apparaît jamais exactement comme tel mais toujours saisi à partir de ses composantes politiques, les anarchistes, les socialistes. Dans ce constant balancement qui ressuscite le sel des polémiques d'antan, le syndicalisme révolutionnaire paraît finalement une pratique dont la grève généraliste serait le blason, plus qu'une construction idéologique possible, fracassée sans doute par la première terreur clemenciste de 1906, brisée par la Grande Guerre. Pourtant, Pierre Monatte, toujours en lisière de l'ouvrage, défendit cet étendard jusqu'aux années 60, contribuant d'ailleurs aux côtés d'Alfred Rosmer à sa reconnaissance par une histoire scientifique du mouvement ouvrier qui prenait son essor (3). Derechef, à lire l'introduction, les jeux sont trop rapidement analysés : les guesdistes préfigurent les communistes, les socialistes restent rivés au réformisme. Il y a là une généralisation abusive qui esquive d'ailleurs la question de la part prise par les syndicalistes révolutionnaires à la création du mouvement communiste ; posons, à lire la Vie ouvrière de 1920, que celui-ci représentait alors une extension des possibles d'un syndicalisme révolutionnaire transformé par la guerre (3). Vint la bolchevisation… Ce sont là des remarques mineures, inscrites d'ailleurs dans l'horizon du débat inachevé que souhaitent susciter ces considérations de Miguel Chueca. Le constant refus de citer Jacques Julliard dans le corps du texte paraît plus irritant : nonobstant la périphrase alambiquée qu'est l'évocation de tel spécialiste reconnu de l'histoire sociale (p. 32), on saisit mal l'enjeu de cette esquive. S'agit-il de récuser une part des travaux qui permirent la redécouverte du syndicalisme révolutionnaire ( Fernand Pelloutier, Clemenceau briseur de grèves, Etudes sur e syndicalisme d'action direct e) ? Puisqu'une part de ceux-ci –dans les notes de bas de page- fonde la contextualisation du propos de Miguel Chueca, la raison en est ailleurs, militante. Comparant explicitement le syndicalisme révolutionnaire de la Belle époque accepté par ses adversaires et le sort de l'idée d'autogestion après 1968 (p. 33), l'auteur désigne une part de sa cible, entre deuxième gauche syndicale et Parti socialiste. L'histoire de cet intérêt, entre historiographe scientifique et positionnement politique, pour le syndicalisme révolutionnaire et la grève générale reste à écrire. Pour autant, elle constitue à mes yeux l'extension du propos même de l'anthologie. Celle-ci se conclut sur Georges Sorel théorisant a posteriori l'objet grève générale. Jacques Julliard et d'autres, aux confins de la CFDT, du PSU, du PS, firent de même, ajoutant un nouveau chapitre à l'histoire de la grève générale, de son idée. Celle-ci ressurgit de manière intempestive en 1995, 2003. Elle ne naît pas de rien, ne s'enracine pas seulement dans les tréfonds de la Belle époque… L'idée court le siècle, autour de 1936, 1947, 1968… Reprendre son cheminement, ses usages par les textes dans l'introduction mesurerait davantage l'inachevé du débat. Vincent Chambarlhac (3) Deux projets distincts portés par Les cahiers d'histoire, revue d'histoire critique d'une part, et Dissidences d'autre part, devraient à l'orée de 2010 rouvrir ce débat autour des Bourses du travail, des liens du mouvement ouvrier au syndicalisme révolutionnaire. (2) M. Chueca connaît ce moment puisque l'ouvrage s'ouvre une citation de Pierre Monatte tirée de ses souvenirs publiés d'abord dans L'Actualité de l'histoire en 1956. (3) Vincent Chambarlhac, « Culture de guerre et communisme : les syndicalistes révolutionnaires français (1917-1921). », in Serge Wolikow, Dir. Cultures communistes au XXème siècle, Paris, La Dispute, 2003.
Serge DENIS, L’action politique des mouvements sociaux d’aujourd’hui. Le déclin du politique comme procès de politisation ?, Québec, PU Laval, 2005. Serge Denis est un universitaire de formation française enseignant à l’Université d’Ottawa. Ce double ancrage lui permet de maîtriser à la fois la littérature francophone mais aussi, plus rare, la littérature anglo-saxonne. Son essai prolonge le livre qu’il a fait publier récemment, portant sur l’avenir de la social-démocratie. Partant du constat d’une évanescence du mouvement ouvrier traditionnel, gagné par le social-libéralisme à travers le monde, il s’interroge sur la manière dont les mouvements sociaux seraient en mesure de remplacer ce modèle d’articulation longtemps incarné par les partis ouvriers. Réflexion qui est au cœur de nombreux questionnements de sociologie politique, au moins depuis les travaux classiques d’Alain Touraine sur la fin du mouvement ouvrier (cité à travers un de ses épigones, Antimo Farro). Denis se démarque clairement du modèle post-industriel tourainien ou post-matérialiste à la Inglehart, pour maintenir l’ancrage classiste. Sans se référer explicitement d’une démarche marxiste, Denis, à travers les travaux mobilisés, s’inscrit clairement dans cette filiation. S’il n’abandonne pas la piste travailliste de la représentation des intérêts et de leur politisation, l’auteur constate par ailleurs que le modèle d’articulation partis/mouvements sociaux ne peut plus fonctionner. D’où de longs développements à partir du cas américain et de la liaison historique entre le mouvement syndical, puis le mouvement des noirs et enfin celui du féminisme et le parti démocrate. C’est à travers le cas du Québec, dans une annexe, que l’auteur dessine des perspectives concrètes de politisation de ces mouvements sociaux issus du mouvement altermondialiste. Si l’on ne peut que le suivre dans son raisonnement d’une nouvelle ère de politisation, voire de recommencement du politique, on regrettera que le cas d’école mobilisé, proche par bien des aspects de celui des Etats-Unis, marqué précisément par l’absence historique d’un (de) parti(s) ouvrier(s) ne soit guère généralisable. A l’issue de cette stimulante réflexion, la question du débouché politique pour les mouvements sociaux demeure donc irrésolue. Mais on ne peut reprocher à une approche théorique de remplacer l’action de terrain, ses difficultés ou ses incapacités. G. U. - Denis Serge, Social-démocratie et mouvements ouvriers : la fin de ’histoire ? Montréal, Boréal, 2003.
Arlette FARGE, Quel bruit ferons-nous ? Entretiens avec Jean-Christophe Marti, Paris, Les Prairies ordinaires, collection « Contrepoints », 2005, 224 p. Présenté en trois parties – une rencontre avec l’histoire à travers une singulière vision de l’archive, une exigence de transmettre et de donner du sens à l’écriture, et l’urgent besoin d’un nécessaire combat pour que certains mots retrouvent leur charge explosive – cet ouvrage d’A. Farge semble destiné à un lectorat diversifié. A des lecteurs peu ou mal familiarisés avec les pratiques des historiens, il permettra de prendre connaissance des axes de travail de cette moderniste particulière et atypique (ancienne animatrice avec Jacques Rancière de la revue militante Les Révoltes logiques et actuelle directrice d’études à l’EHESS) et aux lecteurs savants de mieux cerner ses approches ainsi que ses plus récents centres d’intérêt. A tous apparaîtra pourtant l’ambition de cette auteure : faire tenir ensemble, face aux archives, un désir « de pensée, de rigueur appuyées sur un savoir scientifique nourri des questions sur le présent » (1) et un rapport émotionnel avec elles, fait de plaintes, de grondements, de fureurs et de tensions, de cris étouffés ou assourdissants, de connivences aussi. En effet, pour A. Farge, les archives sont à la fois « des instruments d’intelligence » (p. 51) et l’occasion de raconter leur odeur, leur texture, leur poussière, tout ce qui donne au chercheur cette appétence, ce plaisir d’accompagner « tant d’hommes et de femmes qui ont vécu, senti et souffert » (p. 56), ce goût de l’archive dont elle fit un titre pour un ouvrage fondamental paru en 1989 (Seuil), que tout étudiant en histoire devrait avoir non seulement lu et relu, mais aussi et surtout, respiré. Christian Beuvain (1) Arlette Farge, entretien, Bulletin de la SFP, 7e série, n° 8, juillet 2000, p. 13.
Oliver FILLIEULE, dir., Le désengagement militant, Paris, Belin, 2005 juin 2006* Indubitablement, ce livre comble un manque. En effet, la sociologie des mobilisations collectives (pour un stimulant aperçu, Neveu E., Sociologie des mouvements sociaux, La Découverte, 1996), spécialité en plein développement, a centré son attention sur la manière dont les individus se mobilisent, prolongent leur engagement (en particulier à travers les ressources que les organisations fournissent). A ce jour, la question de savoir pourquoi et comment certains rompent avec leur engagement avait suscité peu d’intérêt. Avec le livre coordonné par Sylvie Tissot (Reconversions militantes, Pulim, 2005. Voir le compte rendu sur le site), cet ouvrage collectif ouvre de nombreuses pistes. Composé de dix chapitres, dont plusieurs sont des traductions d’articles anglo-saxons, parfois anciens, Olivier Fillieule offre un remarquable volume. Remarquable parce qu’il rassemble quelques uns des meilleurs sociologues et analystes travaillant sur le sujet, en France et au-delà. S’il n’est pas possible ici de détailler chacun de ces chapitres, un choix personnel nous incite à insister sur quatre de ces contributions. G.U.
Olivier FILLIEULE, Lilian MATHIEU, Cécile PECHU, Dictionnaire des mouvements sociaux , Paris, Presses de SciencesPo, 2009, 651 p., 20 €. Janvier 2010* Mot clefs : Mouvements sociaux - Sociologie – Lutte de classes – Théorie politique Ce dictionnaire se veut être un outil « pratique et maniable » destiné aux « étudiants, enseignants et professionnels ». Il est en fait également hautement recommandable aux militants et citoyens critiques. Car au travers de 77 notices, il offre sous la plume d'universitaires spécialistes de l'étude des luttes sociales et mobilisations collectives, une synthèse très didactique de l'état de ce champ de la recherche situé à l'intersection de la sociologie, de l'histoire et des sciences politiques (ainsi que le rappelle l'avant-propos). Les éclairages sont très variés et la plupart des entrées sont abordées de manière claire et synthétique. On y trouvera un résumé des principales écoles et théories sociologiques abordant les mouvements sociaux. Parmi d'autres : analyse des cadres, analyse formelle, analyse événementielle, courant pragmatique, théorie du « choix rationnel », étude des « carrières militantes », analyse marxiste aussi, avec un texte de René Mouriaux qui souligne que certains chercheurs « peu nombreux, tentent, avec les outils de Marx, de décrypter les mouvements sociaux contemporains ». Bien entendu des « monuments » tels que les sociologues anglo-saxons de l'action collective C Tilly, S Tarrow ou D McAdam sont très présents dans ce dictionnaire, mais parfois pour montrer leurs limites et, surtout, la palette des auteurs sollicités est bien plus large et internationale. On lira avec profit des tentatives de définitions, mais aussi des réflexions critiques sur des notions telles que « répertoires d'action militants » (initiée par Charles Tilly), « champ militant » et « espaces des mouvements sociaux » (un concept fort bien utilisé dans ses travaux par Lilian Mathieu), « cycle de mobilisation », « structures des opportunités », « mobilisation des ressources », « désengagement », « intellectuel spécifique » (Foucault) ou « nouveaux mouvements sociaux »… Mais l'intérêt de ce travail collectif est qu'il ne s'en tient pas qu'aux réflexions théoriques pour s'attacher également à un retour sur l'histoire des luttes concrètes (en France essentiellement). Ainsi en flânant au fil des pages, on pourra (re)découvrir l'histoire de plusieurs expériences protestataires liées à l'usage de la barricade, la grève de la faim ou le sit-in, la manifestation ou le squat, l'occupation d'usines, la commémoration ou l'expertise altermondialiste. Le dictionnaire aborde également le rapport des luttes aux médias, au genre, à l'opinion publique, à la violence ou à l'art. Sans aucun doute, le format même du livre fait que selon les centres d'intérêt du lecteur on pourra être frustré de ne pouvoir aller plus loin sur tel ou tel sujet, mais une riche bibliographie invite à poursuivre ailleurs cette escapade au sein des processus contestataires. A noter la notice consacrée aux « révolutions, crises, transitions » par le sociologue Michel Dobry qui reprend sa théorie des « conjonctures fluides » et des « mobilisations multisectorielles » (concepts déjà développés dans Sociologie des crises politiques , Paris, Presse de SciencesPo, 1986) pour critiquer -à juste titre- toute vision téléologique, déterministe ou mécaniste des révolutions. L'auteur invoque aussi la nécessité d'une analyse qui ne se base pas sur une vision à rebours et en fonction des résultats des crises pour comprendre leurs origines. Il en conclut que « révolutions, crises, transitions, mais aussi rebellions, coups d'Etats et même émeutes ou scandales sont souvent faits des mêmes matériaux », une affirmation sûrement à relativiser et qui est en partie marquée par l'attachement de l'auteur à critiquer la théorie de l'action collective de Tilly et à se démarquer d'un approche en termes de classes sociales pour insister davantage sur la complexité de phénomènes vue comme une transformation d'un « système de secteurs sociaux différenciés et autonomes ». Pour conclure, citons l'entrée insolite sur la « pomme de terre », sorte de clin d'oeil dans ce dictionnaire par ailleurs riche et complet, où on peut lire un extrait du livre de Marx sur le « 18 brumaire de Louis Napoléon Bonaparte » : l'auteur du Capital y compare la classe paysanne de l'époque à une sorte de sac rempli de pommes de terre, tant les liens des familles paysannes étaient désunis et tant les paysans peinaient à former une communauté d'intérêts parlant en son nom propre. Comme quoi l'analyse en termes de classes sociales n'empêche pas l'innovation théorique dans l'analyse des luttes collectives ! Franck Gaudichaud (MCF Université Grenoble3) – Publié sur le site de la revue www.dissidences.net en version courte pour le numéro de janvier 2010 du Monde Diplomatique
Martin GLABERMAN, Seymour FABER, Travailler pour la paie. Les racines de la révolte , La Bussière, Acratie, 2008, 162 p., 17 €. janvier 2009* Si le titre n'était directement traduit de l'anglais ( Working for wages. The roots of insurgency ), il aurait pu s'appeler comme le livre publié dans la même période Résistances au travail (coord. Stephen Bouquin, Syllepse, 2008). Publié en 1998, ce livre de deux sociologues américains engagés traite en effet de la réaction des ouvriers de ce pays à la profonde aliénation dont ils sont l'objet dans le processus de travail. Après un chapitre très didactique sur ce qu'est la classe ouvrière, puis un second sur l'histoire des luttes, les auteurs s'intéressent sur ce que représente réellement le travail, en particulier ses conditions dégradées d'exercice. Le tableau étant dressé, ils se penchent sur les formes de résistance mises en œuvre par les travailleurs. Bien entendu, la grève fait l'objet d'une analyse. Mais les auteurs s'interrogent aussi sur les formes moins directes d'opposition. Sont ainsi évoqués le turnover, l'absentéisme, le sabotage, la diminution de la production, les grèves sauvages, l'occupation et, cerise sur le gâteau, les conseils ouvriers. S'appuyant sur une vaste littérature, ce livre permet au lecteur français de découvrir un pan méconnu de la réalité du travail aux Etats-Unis. En ce sens, il constitue un excellent accompagnement et prolongement du livre de H. Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis , Agone, 2003. On peut cependant regretter l'aspect parfois daté de certaines références. La tonalité du propos s'appuie en effet sur la période de croissance de la conflictualité. L'essentiel des références porte sur les années 60-70 et le retournement des années 80-90 est peu pris en compte. Certes, on trouve quelques allusions ici ou là au développement du chômage, à la précarité, mais cette dimension s'avère assez marginale dans le propos. D'où parfois le ton un tantinet triomphaliste des réalisations de la classe ouvrière, qui pour avérées qu'elles soient, appartiennent néanmoins au passé. Dans la suite du texte sont abordées des questions comme le jeu au travail (indiquons d'ailleurs aux traducteurs que le livre de D. Roy, largement mobilisé, est disponible en français : Un sociologue à l'usine , La Découverte, 2005), ou encore les divisions au sein de la classe ouvrière. Le titre du chapitre aurait d'ailleurs mérité d'être revu. Traiter de la place des thématiques des sexes, de la race ou de la bureaucratie (quid de la religion ?) sous l'angle des « Guerres au sein de la classe ouvrière » paraît un peu forcé. Enfin, dans un chapitre conclusif, les deux auteurs se penchent sur les conséquences politiques de cette lutte sourde que mènent les ouvriers ? A partir d'exemples très illustratifs, les sociologues mettent l'accent sur la spontanéité ouvrière en montrant que les contradictions capital-travail conduiront immanquablement à l'émergence de révoltes. Ce qui, au détour d'une phrase, les amène à conclure à l'inutilité d'un parti d'avant-garde, tant sont aigues et rémanentes les contradictions de classe. La définition d'un tel parti mériterait d'ailleurs une discussion un peu plus ample que la caricature qu'ils en offrent. Mais la question que l'on peut également se poser est celle, non pas de la récurrence des révoltes, mais du passage de la révolte à la victoire (révolutionnaire). G.U
Guy GROUX, Jean-Marie PERNOT, La grève , Paris, Les Presses de Sciences politiques, 2008, 149 p., 10 €. janvier 2009* Ecrit par deux spécialistes des questions syndicales, ce livre inaugure une nouvelle collection des Presses de Sciences politiques, « Contester », qui se fixe pour objectif de « passer en revue les modes d'actions collectives ». Longue vie donc à cette collection, dont les prochains titres, sur la violence révolutionnaire par I. Sommier, sur la manifestation par O. Fillieule et D. Tartakowsky ou sur la musique en colère de C. Traïni, feront l'objet de comptes rendus sur ce site. Ce premier volume ouvre brillamment la collection. D'un format proche de celui des Que Sais-Je ? ou des Repères, il s'agit d'offrir une vue synthétique sur le thème traité. En quatre chapitres aussi érudits que pédagogiques, le lecteur ne devrait plus rien ignorer de l'actualité du phénomène gréviste. Le premier chapitre propose une présentation de la grève dans les débats politiques et historiographiques. Aucun des auteurs classiques n'est laissé dans l'ombre, même si le traitement de tel ou tel demanderait, mais difficile d'outrepasser les exigences du genre, de plus amples développements. Le second chapitre porte sur les théories de la grève, faisant une large part à la littérature anglo-saxonne. Aussi bien l'imposante production économique, que les approches plus sociologiques (la question du pouvoir dans l'entreprise ou celle de l'institutionnalisation du conflit) sont passées à la loupe Le troisième chapitre se penche sur la réalité de la grève en France. Les chiffres les plus actuels montrent bien le déclin contemporain de cette forme protestataire. Le chapitre suivant s'intéresse à la grève à l'échelle de l'Europe. Il permet de relativiser le phénomène d'épuisement de la grève considérée sous son seul angle hexagonal. Enfin, sagement, dans leur conclusion, les deux auteurs se gardent bien de pronostiquer une disparition de la grève, montrant tout au contraire pourquoi il ne faut pas confondre conflictualité et mouvement gréviste, y compris dans l'entreprise. Une roborative bibliographie, incluant les ouvrages classiques, conclut ce livre remarquablement écrit à quatre mains. G.U.
Eric HAZAN, LQR. La propagande du quotidien, Paris, Raison d’Agir, 2006. juillet 2006* Par analogie avec le travail de Victor Klemperer sur la langue du IIIe Reich qui permit l’acceptation du nazisme (1), Eric Hazan forge le néologisme de la LQR (Lingua Quintae Respublicae) pour saisir comment, par les mots, les expressions et les syntagmes le néo-libéralisme impose en France son horizon d’attente. Editeur (La Fabrique), l’auteur n’amorce pas ici un travail scientifique, mais une réflexion sur les mots au fil des medias. Quatre temps scandent celle-ci. Rapidement évoquée, la naissance de la LQR serait l’effet de deux groupes, les décideurs et les publicitaires ; elle ne ressort pas au complot mais s’impose progressivement par la force du régime des mass media, reconfigurant dans les vingt dernières années du XXe la perception du réel et des politiques qui l’encadrent. Ainsi du mot problème porté par le giscardisme, appelé à remplacer la question. Appliqué au social, ce jeu sur les mots donne sens à l’inflexion libérale de l’ensemble de la classe politique : la question sociale supposait plusieurs interprétations, plusieurs registres d’action, quand le problème lui succède dans sa sécheresse mathématique, il n’est qu’une solution possible, qu’une réforme nécessaire. La LQR est ainsi inséparable du temps des experts et de la reconfiguration technocratique de la France. Elle suppose le consensus, fonctionne par une euphémisation constante qui contourne / évite les aspérités du social, banalise les mots. Elle essore les mots, les vidant de toute substance, déréalisant le social, le politique ou en inverse la signification. Elle est en soi l’esprit du temps et une technique de gouvernement. Eric Hazan trace ainsi le parallèle entre l’exaltation des valeurs universelles de la République, l’éthique et les politiques sécuritaires dont l’esprit est en contradiction flagrante avec les valeurs susdites. Après le 11 septembre 2001, la LQR forge de nouvelles figures, aptes à porter la nécessité de la lutte anti-terroriste : ainsi l’arabo-musulman, digne successeur du judéo-bolchevique ou de l’hitléro-trotskiste, qui s’efface maintenant derrière l’islamiste, toujours plus ou moins liés à Al Quaida. Ces nouvelles figures structurent, par la thématique de la haine de l’islam, une représentation du monde largement empruntée à la vulgate néo-conservatrice américaine de la guerre des civilisations, guerre dont on lit les prémices dans les émeutes des quartiers comme au JT. A ce point, l’un des mots fétiches de la LQR paraît l’antiaméricanisme qu’il s’agit de dénoncer, à l’instar de ce raccourci saisissant d’Alexandre Adler : « l’antiaméricanisme est un sentiment fascisant qui, de fait, se trouve en sympathie avec le « fascisme musulman » propagé par les islamistes » (cité par E. Hazan, 94). Pour autant, dans l’économie de la LQR, la figure du fasciste demeure étrangère à la Cité qui ne saurait se diviser. La recherche permanente du consensus et la dénonciation du conflit, son corollaire, s’effectue par l’invocation de l’éthique, de la solidarité nécessaire : ici, le surgissement du politique est banni. Le prolétariat, la classe ouvrière, se sont dissous comme catégories dans le vocable d’exclus. Vincent Chambarlhac. (1) Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich, carnets d’un philologue, Paris, Albin Michel, 1996.
Nico HIRTT, Déchiffrer le monde. Contre-manuel de statistiques pour citoyens militants , Bruxelles, Editions Aden, 2007, 144 pages, 14 euros. août 2007* A l'encontre de l'idée reçue selon laquelle on peut faire dire ce que l'on veut aux chiffres, Nico Hirtt, qui s'était fait surtout remarquer jusqu'à présent par son engagement contre l'école libérale, se fend ici d'un petit opuscule destiné à combler les lacunes en connaissances statistiques qu'il a pu constater chez beaucoup de militants d'extrême gauche. Dans un style clair et simple, sa vulgarisation permet non seulement de se familiariser avec le vocabulaire de base des statistiques, mais également de prendre du recul avec le maniement de certaines d'entre elles par des journalistes ou des politiciens peu scrupuleux, grâce à des exemples ludiques et instructifs. Il va ainsi à l'encontre de l'idée généralement admise que les jeunes délinquants seraient en majorité d'origine étrangère, mettant en avant une explication socio-économique nettement plus convaincante. C'est la pauvreté qui est la source principale de la violence. De même, il relativise la part de la Chine dans l'augmentation de la consommation de pétrole, et donc dans l'accroissement de la pollution mondiale. Autre exemple, il montre bien que la majorité des Français ont des revenus peu élevés tout en ayant l'impression de faire partie des fameuses classes moyennes. Les chapitres un peu plus faibles, comme sur les idées antilibérales d'une majorité de l'opinion, sont rares, tout comme les passages mathématiques plus ardus, et on en vient à regretter que cet ouvrage ne soit pas plus long. Une lecture revigorante, dont on ressort avec un sens critique plus aiguisé. Jean-Guillaume Lanuque
Jacques ION, Spyros FRANGUIADAKIS, Pascal VIOT, Militer aujourd'hui, Paris, Autrement, 2005 La compréhension de l'action collective doit intéresser un public croissant si l'on en juge par la multiplication rapide ces derniers mois des titres concernant ce thème. Après le récent et intéressant livre de Lilian Mathieu (Comment lutter ?, Textuel, 2004), à la suite de celui de Tim Jordan dans la même collection (S'engager. Les nouveaux militants, activistes, agitateurs , 2003), voici un nouvel opus de trois chercheurs du Cresal, laboratoire de sociologie de l'Université de Saint Etienne. Ces trois sociologues prolongent l'approche mise en uvre dans le livre de Ion, La fin des militants (L'Atelier, 1997). La première partie reprend en effet cette idée que l'engagement idéologique tend à être supplanté par un engagement marqué par le pragmatisme. La volonté de résultats concrets serait le nouveau marqueur de l'engagement, suite à l'affaissement des collectifs et des identités collectives. Pour dire vite, la matrice communiste (le parti et ses succursales) ne constitue plus le modèle de compréhension de l'engagement. A partir de ces prémisses (mais pratiquement pas un mot n'est dit du renouveau syndical - Sud ou la Confédération paysanne - pour ne rien dire des organisations d'extrême gauche) sont abordés une série de mouvements sociaux contemporains : le mouvement des " sans " en particulier (sans papier, sans logement, sans travail etc.). Ces pages forment une bonne synthèse sur ce qu'il faut savoir, même si elles ne brillent guère par leur originalité au regard de la littérature disponible. Plus intéressant, parce que moins traité, apparaît le chapitre consacré aux mobilisations Nimby (Not in my backyard, littéralement, pas dans ma cour), c'est-à-dire les mobilisations s'articulant autour de conflits locaux (installation d'un service pour les défavorisés dans mon quartier, percement d'une route à proximité, construction d'un bâtiment polluant etc.). En revanche, le lecteur n'est pas obligé de suivre les auteurs dans leur conclusion qui est un appel à une citoyenneté modeste. La perspective révolutionnaire n'étant plus crédible, il ne resterait plus, pour celles et ceux qui s'engagent, qu'à construire une démocratie de proximité par le biais de la lutte. A défaut de renverser le pouvoir, les auteurs en appellent à l'implication des citoyen-nes, pour " parvenir à la perpétuelle redéfinition du bien commun ( ) La démocratie n'est alors pas pensée comme une institution extérieure mais comme une forme d'existence déjà présente dans nos pratiques quotidiennes " (p. 134-35). Georges Ubbiali.
Gérard LECHA, Les jeunes et la politique. Approches psychosociologiques de la conscience politique des jeunes, Toulouse, éditions Libertaires, 2004. A l'heure où l'on peut constater un certain renouvellement des générations militantes à travers le mouvement altermondialiste, le thème d'un tel livre ne peut que susciter la plus immédiate curiosité. La photo de couverture, représentant un manifestant anti-Le Pen ne peut que confirmer ce sentiment. Hélas, trois fois hélas, la lecture des premières pages du livre révèle un contenu substantiellement différent. Il s'agit en effet d'une enquête menée en 1989 auprès d'un échantillon de 800 jeunes. L'auteur a beau (se) justifier de prendre son temps pour analyser son matériau, il n'empêche que le propos sent vraiment le réchauffé. Il n'est pas illégitime bien sûr de s'interroger sur le rapport à l'armée ou à l'objection de conscience des jeunes, mais à l'heure où la conscription (et l'objection) ont disparu, le propos paraît bien daté ! Ajoutons que le commentaire des matériaux recueillis frise parfois la supercherie. Certes l'auteur proclame haut et fort " sortir un peu de la langue de bois habituelle tout à fait anesthésiante, prétendument scientifique ( ) " (p. 100), il n'en demeure pas moins que ses " analyses " relèvent d'une approche toute normative, frisant l'ineptie parfois. Il serait cruel de relever les bourdes successives au fil des pages. Pour en finir, cerise sur le gâteau, Lecha, fait confirmer ses propos en conclusion par deux octogénaires (si, si, voir p. 154) de ses amies, qui trouvent qu'effectivement la jeunesse est l'avenir du monde. Il est tout simplement triste et alarmant qu'une maison d'édition libertaire édite de tels textes. Georges Ubbiali
Lilian MATHIEU, Comment lutter ? Sociologie et mouvements sociaux, Paris, Textuel, 2004 Depuis quelques années, les recherches sur l'action collective ont trouvé un début de légitimité dans la discipline sociologique. Plusieurs manuels ou livres d'introduction ont été publiés dans la période récente (parmi les meilleurs, celui d'Erik Neveu, Sociologie des mouvements sociaux, La découverte, 1996). Lilian Mathieu, sociologue au CNRS et militant lui-même (fondation Copernic, comité de rédaction de la revue ContreTemps), nous offre sa synthèse. Un livre qui commence par une citation de l'historien Paul Veyne et qui se conclut par une autre de Pierre Bourdieu ne saurait laisser les lecteurs de Dissidences indifférents. L'intérêt de ce livre est double. Tout d'abord, Mathieu actualise fortement, grâce aux multiples travaux français des dernières années (sur les chômeurs, sur les prostituées, sur le mouvement altermondialiste, sur nov-déc. 95, etc.), les connaissances sur les mouvements sociaux marquants de la période actuelle. Le lecteur découvrira une vaste littérature qui reste parfois confinée aux cercles académiques. Au-delà de cet aspect, Mathieu esquisse une réflexion, sur l'articulation entre engagement et production de savoirs. Dans une perspective explicitement liée à la sociologie critique dans l'orbite de Bourdieu, il revendique une réflexion engagée et un engagement circonstancié. En clair, ce jeune sociologue fait le pari d'un mutuel enrichissement des pratiques militantes et de la recherche universitaire en articulant la réciprocité des points de vue des uns et des autres. Cette approche se décline en huit chapitres autour de questions, telles que : comment les mouvements sociaux sont ils organisés ? Quelle forme de lutte adopter ? Les mouvements sociaux sont-ils efficaces ? Qui s'engage et pourquoi ? Qu'est ce qui déclenche les mobilisations ? Au final, le lecteur ressortira mieux armé pour comprendre les pratiques d'engagement et les parcours militants. Il risque en plus d'être fort surpris par certains travaux qui constituent une révélation hors de la communauté universitaire. Ajoutons que la facilité de lecture ne gâche en rien la profondeur de traitement du sujet. Georges Ubbiali.
Lilian MATHIEU, Les années 70, un âge d'or des luttes , Paris, Textuel, « Petite encyclopédie critique », 2010, 140 p, 9,90€. Mai 2010* Mots clés : Mai 68, syndicalisme, gauchisme, sociologie, mouvement social. Lilian Mathieu donne pour la collection « Petite encyclopédie critique » qu'il anime avec Philippe Corcuff, ce court opus . On sait l'engagement des deux hommes pour une sensibilité libertaire au sein du NPA qui reconsidérerait l'expérience sociale démocrate (1). L'argument d'un âge d'or des luttes procède de cette volonté. Disons-le tout net : l'affirmation est péremptoire, souffre d'une absence de démonstration : appuyée sur la référence aux travaux de Xavier Vigna ( L'insubordination ouvrière dans les années 68 ), la formule se suffit à elle-même. Elle n'a d'autre fonction ici que d'esquisser en conclusion une possible continuité avec les luttes actuelles, leur éclatement. L'auteur plaide alors contre le refoulement de cet héritage, qui a partie lie avec la détestation contemporaine pour Mai 68. Auparavant, en de courts chapitres, l'auteur trace le répertoire de ces seventies contestataires . Tour à tour, le monde du travail, la lutte des immigrés, la politisation de l'intime, les luttes pour les espaces (territoires et cadres de vie), la lutte contre l'autoritarisme (prison, pacifisme, antimilitarisme) sont évoqués. L'encyclopédisme critique de la collection s'honorerait de ces synthèses si celles-ci n'avaient oubliées (mésestimées ?), les luttes dans l'éducation et la recherche. Pourtant, il y avait dans cet entrelacs contestataire bien repéré par l'auteur matière à tisser de nouvelles passerelles, de nouvelles résonnances. L'inventaire cède ensuite le pas à l'analyse des interprétations de cette décennie contestataire. Rapidement évoquée, la sociologie contemporaine de la période des nouveaux mouvements sociaux (Inglehart, Touraine…), cède ensuite la place à l'hypothèse d'un cycle de contestation motivée par l'emprunt à Sidney Tarrow du concept de structure des opportunités politiques : les écarts au modèle sont signalés, l'interprétation n'est pas suffisante. L'hypothèse générationnelle des transformations sociologiques semble davantage convaincre Lilian Mathieu ; le vieillissement des acteurs expliqueraient en partie l'essoufflement des luttes, quand l'argument du déclassement forgé par Bourdieu et Mauger déplieraient la polysémie de la vague contestataire, rationnalisant finalement la pluralité des investissements militants (féminisme, prison, Larzac, Lip…). Un court chapitre consacré à l'interprétation de Luc Boltanski et Eve Chiapello ( Le nouvel esprit du capitalisme ) conclut ce tour d'horizon : critique artiste et critique sociale se sont nouées en 68 pour donner la force du mouvement, le capitalisme digère ensuite ces contestations. Avouons-le, la succession et la brièveté de ces interprétations lasse un peu tant le politique semble en hors-champ de ces réflexions. C'est là la volonté de Lilian Mathieu puisque la 3 e partie de l'ouvrage entend s'attacher à une lecture politique d'une décennie de lutte . La plume n'est pas à la hauteur de son ambition ici : le reflux gauchiste est certes croqué, le poids du PCF évoqué mais le grand absent du raisonnement demeure le travail de la social-démocratie française : trop peu de choses –convenues de surcroît- sur la deuxième gauche, rien sur la première dont certaines composantes digérèrent les luttes par le biais technocratique (CERES notamment). La récupération mitterrandienne n'est donc jamais explicitée. A cet égard, les premières pages de François Cusset ( La décennie, le grand cauchemar des années 80 ) paraissent plus éclairantes. Que conclure alors ? L'ouvrage constitue une agréable introduction à la complexité de cette décennie : des synthèses fluides, bien renseignées, une courte et éclairante bibliographie constituent autant de points forts. Demeure alors l'inachevé du récit qui peine autant à circonscrire en quoi ces années furent un âge d'or, qu'à éclairer historiquement les causes de leur essoufflement. Cette encyclopédie critique échoue donc à reconsidérer l'expérience sociale démocrate, son rapport aux mouvements sociaux. L'histoire politique de ces rapports reste à écrire, avant que d'être synthétisée. Vincent Chambarlhac. (1) Cf. pour saisir ce projet, http:// www .mediapart.fr/club/blog/philippe-corcuff/130808/de-la-lcr-au-npa-l-experience-sociale-democrate-libertaire-comme-analyseur d'enjeux actuels.
Frédérique MATONTI (dir.), La démobilisation politique, Paris, La Dispute, 2005. Classiquement, à chaque élection, les spécialistes « es élections » de Science Po délivrent leur analyse du vote qui vient de se dérouler. Ces travaux, souvent d’un grand intérêt, se focalisent sur le résultat électoral, en essayant d’en comprendre la nature, les variations, les évolutions etc. Avec cet ouvrage coordonné par Frédérique Matonti, auteure d’un récent ouvrage de référence sur les intellectuels communistes (1), on dispose en quelque sorte d’un antimanuel de compréhension des échéances électorales. Ce volume est consacré en effet à la présidentielle 2002, qui a vu l’affrontement au second tour du duo Chirac-Le Pen. C’est à dresser la carte de l’environnement politique et social de cet événement que s’attellent les auteurs rassemblés. On l’aura compris, le propos ne se focalise pas sur l’instant électoral, mais bien plutôt sur les conditions de sa mise en œuvre. Cela nous vaut des développements en trois temps. Le premier ensemble de contributions analyse les crises de légitimité. Comme le rappelle Bastien François, Chirac, président de tous les Français, est l’élu, au premier tour, d’un Français sur huit en âge de voter. Difficile de citer un chiffre plus éloquent du manque de légitimité de l’institution présidentielle, incarnée par son actuel détenteur. Frédéric Sawicki développe la vision du peuple par les socialistes sous plusieurs angles (le discours des congrès, la sociologie des adhérents ou encore l’implantation militante). Le bilan d’une césure entre le PS et le peuple est sans appel. Dans son texte Bernard Pudal reprend largement des analyses, qu’il a proposées par ailleurs, sur l’impasse dans laquelle se trouve le PC, illustrée par le recours au marketing électoral de l’équipe Hue, avec les brillants 3% de la présidentielle. J.-B. Legavre démontre avec brio (on lira avec intérêt les citations tirées d’un corpus de presse) le peu d’attention que les journalistes politiques accordent aux programmes en compétition au profit de la « petite phrase choc ». Pourtant, il met en garde le lecteur à ne pas hypostasier les résultats, couverture des affaires politiques comme jeu sans véritable enjeu, en prenant notamment en compte la réception de la prose journalistiques par les lecteurs. La seconde partie est consacrée à l’électeur. E. Pierru démontre l’erreur qu’il y aurait à considérer le vote des chômeurs comme un vote favorable à l’extrême droite, sans toujours convaincre d’ailleurs. J.-G. Contamin offre un très bel article sur la manière dont les électeurs, de gauche, en particulier, se sont réappropriés symboliquement le vote pour Chirac au second tour à travers une série d’opérations, relevant de la manipulation et de la magie. Il prolonge son constat en s’interrogeant sur ce que cette appropriation symbolique extraordinaire, après tout c’est la première fois qu’une telle configuration droite-extrême droite est donnée à voir depuis les débuts de la Ve République, donne à penser des opérations ordinaires de vote. Enfin, dans une ultime partie, A. Collovald se livre à une exégèse de la notion de populisme, censée expliquer le rapport que les classes populaires manifestent envers le FN. Le texte de J.-L. Briquet, illustrant lui aussi la notion de populisme à partir du cas de l’Italie Berlusconienne apparaît assez décalé dans cet ensemble d’un grand plaisir de lecture, preuve que le vote ne saurait se réduire au glissement du bulletin dans l’urne. Georges Ubbiali. (1) Matonti Frédérique, Intellectuels communistes. Essai sur l’obéissance en politique. La Nouvelle Critique (1967-1980), Paris, La Découverte, 2005
Sandrine NICOURD, dir., Le travail militant , Rennes, PUE, 2009, 128 p., 14 €. Décembre 2009* Mots clés : Sociologie, engagement, militantisme, parti, religion, association, organisation, mobilisation, action collective Dans la vaste littérature désormais disponible sur le sociologie de l'engagement (lire la récente, et volumineuse, synthèse de Cefaï Daniel, Pourquoi se mobilise-t-on ? Lers théories de l'action collective , La Découverte, 2007), la question des collectifs demeure assez peu explorée. C'est précisément l'objectif de cet ouvrage de se pencher sur cette dimension, celle des collectifs (ou des organisations) qui « portent » l'engagement. C'est donc à un changement de regard, comme l'indique Claude Dubar dans sa préface, que cet ensemble de textes, fruit d'un séminaire tenu à l'Université de Versaille-Saint Quentin en Yvelines, invite. Il ne s'agit plus tant de s'interroger sur ce qui « motive » les militants que de se pencher sur ce que « produisent » les organisations pour maintenir l'engagement. Dubar propose une belle image qui résume tout le propos de ce livre collectif : « Ce ne sont pas les vocations qui font les prêtres, c'est l'Eglise qui décide des « vraies vocations », p. 11.Après une introduction générale de S. Nicourd qui décline ce leitmotiv, ce sont neuf contributions, rassemblées en trois grandes parties qui envisagent le travail militant. Le premier ensemble porte sur « Les organisations et le travail militant », avec un texte sur les militants prud'hommes, un sur la vocation sacerdotale et un dernier sur les prisonniers politiques basques. Des objets et des définitions de l'engagement très hétérogènes sont ainsi abordées dès la première partie. Le lecteur intime de la littérature sociologique appréciera à sa juste valeur « l'outing » de Philippe Cibois sur sa jeunesse catholique, mais s'attardera plus longuement sur la contribution d'Isabelle Lacroix sur le rôle central des associations mobilisant les familles dans le maintien de l'identité de prisonniers politiques pour les militants basques français emprisonnés. Cet article constitue un méritoire travail d'ethnographie politique. Le second ensemble portes sur les compétences politiques. S. Nicourd rappelle la très grande proximité des registres associatifs et syndicaux. E. Lagier offre une très intéressante approche sur une association de locataires de banlieue animée par des musulmans. Il s'agit clairement d'un cas d'école,montrant que le développement d'un « radicalisme » religieux ne constitue en rien l'avenir obligatoire de l'engagement des croyants. Tout aussi paradoxal apparaît la contribution de B. de Gasquet sur la place des femmes dans la communauté synagoguale. En comparant deux associations juives, les libéraux vs. les orthodoxes, elle indique que l'affirmation d'une place et d'un rôle proprement féminin ne se situe pas nécessairement là où on peut spontanément le penser. Enfin, le troisième ensemble repose sur la fragilité des collectifs d'engagements. Les Sel, systèmes d'échanges locaux ou les collectifs de développement de logiciels libres sont deux des terrains investigués. Mais la contribution la plus problématique repose sur la production du désengagement dans un collectif de « sans ». L'article de X. Dunezat s'avère particulièrement discutable du fait de l'angle choisi pour construire son objet. G.U.
Danielle TARTAKOWSKY, La manif en éclats, Paris, La Dispute, 2004. Du répertoire de l'action collective, la manifestation est sans doute le mode d'agir ensemble qui a le plus reçu d'attention de la part de la communauté scientifique (Favre, Fillieule). L'historienne Danielle Tartakowsky figure également parmi les chercheurs les plus qualifiés pour traiter ce sujet . Dans ce bref (et dense) essai, d'une collection en tous points remarquable, elle offre un panorama contemporain de l'état de la manif. Autour de six chapitres, elle dresse un portrait de la manifestation en tant qu'indicateur de la crise du politique. A partir d'un matériau varié, articles de presse, sondages, observations participantes, émissions télévisées, mais aussi littérature académique, la manifestation devient un opérateur d'intelligibilité des transformations contemporaines de l'espace public. Si en effet, la désaffection à l'égard du politique est patente (premier chapitre), en revanche l'activité manifestante n'a jamais mobilisé autant de monde. A partir de ce constat, elle analyse les formes renouvelées de la manifestation. Paradoxalement, alors qu'historiquement cette forme désormais routinisée de l'action collective (qui n'a pas participé à une manif une fois dans sa vie ?), était illégitime, elle connaît un processus croissant de légitimité. Mais en même temps, ses formes changent, ses acteurs évoluent. Passant en revue un nombre impressionnant d'évènements manifestants contemporains, Tartakowsky distingue deux novations. D'une part une tendance à l'internationalisation-globalisation des moments manifestants : fruit à la fois de la construction européenne, mais aussi du développement d'un mouvement altermondialiste. D'autre part, par le présentisme des luttes, ces manifestations, telle est la thèse, n'ouvrent pas un rapport à l'avenir et à la transformation sociale. D'où la multiplication de rencontres " festives ", des mob flash et autres die in et autres évènements qui manifestent la crise de la représentation politique. Même si la prose frise par moments le jargon (on invitera le lecteur à se reporter à la dernière phrase de la page 85 à défaut de pouvoir en reproduire les 12 lignes qui la constituent), ce petit livre est un régal de lecture et de compréhension sur l'état de l'action politique contemporaine. Georges Ubbiali.
David VERCAUTEREN , Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives. HB éditions, Forcalquier, 2007. septembre 2007* Voilà un bien beau livre ! Tant par sa forme, que par la liberté de ton adoptée et le sujet abordé. Sous une couverture rose aux dessins blancs, le livre de David Vercauteren, « Micropolitiques des groupes », ouvre un horizon sur la vie associative et les pratiques collectives d'autant plus utile et nécessaire qu'il est le plus souvent ignoré ou occulté. Le parti pris de cet essai est qu'on ne naît pas groupe, on le devient. Or, c'est justement ce devenir des groupes – leur création, développement, crise, … – que l'ouvrage analyse à travers de multiples exemples et une série « d'entrées » – de « pouvoir » à « puissance » en passant par « fantômes », « silence », « artifices », … – qui sont « comme une mosaïque de situations – problèmes que l'on peut rencontrer dans une expérience collective ». Les auteurs (ont également collaboré au livre Thierry Müller et Olivier Crabbé) ont décidé de « mettre autant que possible de côté » le contexte macro-politique, non pas pour nier ou sous-estimer son impact sur les groupes, mais pour opérer un réagencement, un reclassement des questions politiques en mettant l'accent sur « le champ du micro-politique ». Il y a à cela une raison historique et un choix stratégique. Le mouvement ouvrier dans son ensemble a intégré – a été « colonisé » par – la culture moderne et capitaliste, et son ordre de divisions (entre la pensée et le corps, la raison et les sentiments, …) pour se focaliser sur le macro-politique et ignorer royalement ou reléguer comme questions secondaires, non politiques, inactuelles (leur actualité viendrait après le succès de la révolution ; en attendant…) : le désir, l'art, l'amour, … Par ailleurs, la non prise en compte de la micro-politique reproduit et relaie l'impuissance des groupes, cette incapacité à « se penser », à se réinventer, à mieux peser sur les interactions avec le macro-politique. Dès lors, faute de cette intelligence, le fonctionnement des groupes n'est pensé que comme « extérieur » ; conséquence ou réaction aux injonctions d'un contexte surdéterminant, voire écrasant. Au contraire, l'ambition de cet ouvrage est d'interroger les pratiques collectives du « dedans », à partir non seulement du quotidien des groupes – le langage, le désir, … –, mais aussi de leur fonctionnement – les assemblées, les réunions, la prise de décision, les jeux de pouvoir, … – et, enfin, de leur vie – évaluation, événement, scission, subsides, autodissolution, … De la sorte, les auteurs permettent de pointer du doigt une série de pièges potentiels ou de points aveugles au sein des groupes ; pièges qui émergent à force de s'en tenir uniquement à ce qui est explicite et de croire que la dynamique d'un groupe va de soi ou qu'un peu de bonne volonté suffit pour tout régler. Le livre se concentre essentiellement sur les apports théoriques de quatre penseurs : Deleuze, Guattari, Foucault et Stengers. De situations et d'exemples concrets (dont celui de la clinique La Borde, étudié de manière éclairante), le livre tire des récits, des pistes, et suggère des « artifices » et des « dispositifs ». L'enjeu est de dégager l'instituant de l'institution, en démontant leur décalage et en insistant sur le fait que la puissance et la richesse de relations au sein d'un collectif constituent « un défi pratique qui est loin d'être gagné d'avance et ne l'est jamais une fois pour toutes ». On peut regretter que ce qui se voulait une expérimentation – mettre en avant une pensée de l'affirmation – devienne un règlement de compte vite expédié avec la dialectique et la « négativité », identifiés pêle-mêle avec les « passions tristes », la « souffrance » et la « pensée chrétienne ». En réduisant ainsi toute une tradition minoritaire de la dialectique négative (qui va de Marx - de certains de ses écrits du moins - à Debord, de Bakounine à l'École de Francfort, en passant par le surréalisme et Benjamin), à une « culture du ressentiment », on passe à côté d'expériences et de réflexions micro-politiques dont il aurait été intéressant sinon de s'inspirer, du moins de rencontrer. C'est d'autant plus dommage que l'ambition du livre est de développer des savoirs nomades et des pratiques qui constituent « une culture des précédents ». Or, cela suppose au minimum des « précédents », dont on risque ici de faire l'économie, et dont l'absence, en retour, dessine un mouvement ouvrier par trop homogène dans son « stalinisme ». Reste que ce livre est un précieux outil pour tout groupe qui démarre, se développe ou est en crise. Il lance une joyeuse invitation à expérimenter, multiplier, se réapproprier des savoirs mineurs qui correspondent à nos manières de faire et à nos pratiques collectives, et cherche à faire circuler la mémoire des combats pour se nourrir « des cultures de la fabrication collective ». Frédéric Thomas
|
|||
| nous contacter | ||||