- Miguel BENASAYAG, Abécédaire de l'engagement, Paris, Bayard, 2004

- Daniel BENSAID, Un monde à changer. Mouvements et stratégies, Textuel, 2003.

- Serge DENIS, L’action politique des mouvements sociaux d’aujourd’hui. Le déclin du politique comme procès de politisation ?, Québec, PU Laval, 2005.

- Arlette FARGE, Quel bruit ferons-nous ? Entretiens avec Jean-Christophe Marti, Paris, Les Prairies ordinaires, collection « Contrepoints », 2005, 224 p.

- Oliver FILLIEULE, dir., Le désengagement militant, Paris, Belin, 2005

- Eric HAZAN, LQR. La propagande du quotidien, Paris, Raison d’Agir, 2006.

- Nico HIRTT, Déchiffrer le monde. Contre-manuel de statistiques pour citoyens militants , Bruxelles, Editions Aden, 2007, 144 pages, 14 euros

- Jacques ION, Spyros FRANGUIADAKIS, Pascal VIOT, Militer aujourd'hui, Paris, Autrement, 2005

- Gérard LECHA, Les jeunes et la politique. Approches psychosociologiques de la conscience politique des jeunes, Toulouse, éditions Libertaires, 2004.

- Lilian MATHIEU, Comment lutter ? Sociologie et mouvements sociaux, Paris, Textuel, 2004

- Frédérique MATONTI (dir.), La démobilisation politique, Paris, La Dispute, 2005.

- Danielle TARTAKOWSKY, La manif en éclats, Paris, La Dispute, 2004.

- David VERCAUTEREN , Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives. HB éditions, Forcalquier, 2007

 

 

 

 

 

Miguel BENASAYAG, Abécédaire de l'engagement, Paris, Bayard, 2004

Jadis militant guévariste en Argentine, réfugié politique en France et chroniqueur sur France Culture, psychanalyste de métier, Benasayag, opus après opus, se livre à un travail de reconceptualisation de l'activisme politique. Cet ouvrage se veut une sorte de dictionnaire des termes d'un engagement politique qu'il juge toujours aussi nécessaire. Simplement, Benasayag a définitivement, depuis longtemps d'ailleurs, rompu avec le modèle du militant total et dévoué à la cause. A travers 95 termes, plus ou moins longuement développés, il s'essaie à redéfinir les conditions d'un engagement visant à dépasser le " militant triste ".
Irrigué par les travaux de Foucault, de Deleuze et Guattari, son propos au fil des pages rejoint fortement celui développé par la nouvelle égérie (intellectuelle) d'une fraction du mouvement altermondialiste, John Holloway. Le livre de ce dernier, " Transformer le monde sans prendre le pouvoir " est en cours de traduction en français, ce qui permettra à tout un chacun de juger bientôt sur pièce de la pertinence de son point de vue. En attendant, Benasayag se fait l'interprète de ses conceptions. Il prône un engagement hic et nunc contre l'ordre du monde, mais sans illusion quant aux possibilités finales de s'emparer du pouvoir et de changer réellement les rapports de propriété ou de production (" Il me semble urgent de penser la politique en termes éclatés et d'éviter une fausse centralité ", p. 260).
C'est donc sans surprise que des concepts comme parti, syndicat ou même association sont absents de cette recension. Le terme même de cause n'apparaît pas. Que reste-t-il alors ? Un engagement éthique, visant à dépasser la fausse conception du jour J (" Le jour J est un déficit énorme pour toute pensée pratique de l'engagement ", p. 194, et " entrer en relation, potentialiser les expériences et les théories sans créer cette illusion de l'ailleurs ", p. 186). Ce présentisme concret (" L'engagement passe par le développement de luttes concrètes et ne peut jamais viser directement un objectif global et abstrait ", p. 193), doit se départir de toute attitude téléologique, pour s'absorber dans des projets éphémères et fragiles. Si le livre est parcouru ici ou là de fulgurantes formulations (sur le corps, le désir, le féminisme par exemple), il n'en demeure pas moins que l'engagement que préconise Benasayag demeure enfermé dans le cercle barbare d'un capitalisme infini.

Georges Ubbiali.

 

Daniel BENSAID, Un monde à changer. Mouvements et stratégies, Textuel, 2003

Nouveau recueil de textes du philosophe officiel de la LCR, décidément très prolixe, d'autant que certains de ces articles ont déjà été publiés, dans des revues difficiles d'accès. On l'aura compris, autour de trois parties, dérèglements du monde, acteurs et mouvements, stratégies et pouvoirs, Bensaïd propose un ensemble de contributions d'intérêt et de volume extrêmement variés. La teneur de l'ensemble est plutôt stimulante même si s'en dégage une impression d'inachevé, voire de décousu. En effet, dans la multiplicité de ces contributions, Bensaïd propose des discussions thématiques (ainsi le Parti de la Refondation Communiste italien ou la place des animaux) et surtout, il discute les thèses d'auteurs (Toni Negri, John Holloway, Hans Jonas, Pierre Bourdieu, Alain Lipietz ou Lénine). N'hésitant pas à s'appuyer sur Foucault, Deleuze et Guattari, mais aussi plus inattendu Gabriel Tarde (le grand rival que Durkheim est parvenu à éliminer de la scène intellectuelle pendant un siècle), il démontre qu'un marxisme vivant (un tantinet mode, même) est capable de rivaliser avec les théorisations sociales les plus contemporaines. De ces différentes parties, parfois théoriquement denses, on retiendra la discussion de l'apport de Lénine (chap. 2 de la 3e partie, " la politique comme art stratégique "). A l'encontre d'une certaine tendance prononcée à rejeter un peu rapidement le révolutionnaire russe, comme le bébé avec l'eau du bain, Bensaïd défend avec brio l'apport léninien à la conception du politique comme moment spécifique, détaché du social. Bensaïd, avec un bonheur des formules osées, " le parti comme boîte de vitesse ", nous offre dans ce recueil des pistes de compréhension des débats en cours et à venir au sein du monde ouvrier. Dommage simplement que certaines contributions (ainsi la critique des thèses déconstructionnistes de Butler et Fraser ou sa contribution sur les animaux) ne demeureront pas comme des moments particulièrement intenses de la réflexion marxiste.

Georges Ubbiali.

 

Serge DENIS, L’action politique des mouvements sociaux d’aujourd’hui. Le déclin du politique comme procès de politisation ?, Québec, PU Laval, 2005.

Serge Denis est un universitaire de formation française enseignant à l’Université d’Ottawa. Ce double ancrage lui permet de maîtriser à la fois la littérature francophone mais aussi, plus rare, la littérature anglo-saxonne. Son essai prolonge le livre qu’il a fait publier récemment, portant sur l’avenir de la social-démocratie. Partant du constat d’une évanescence du mouvement ouvrier traditionnel, gagné par le social-libéralisme à travers le monde, il s’interroge sur la manière dont les mouvements sociaux seraient en mesure de remplacer ce modèle d’articulation longtemps incarné par les partis ouvriers. Réflexion qui est au cœur de nombreux questionnements de sociologie politique, au moins depuis les travaux classiques d’Alain Touraine sur la fin du mouvement ouvrier (cité à travers un de ses épigones, Antimo Farro). Denis se démarque clairement du modèle post-industriel tourainien ou post-matérialiste à la Inglehart, pour maintenir l’ancrage classiste. Sans se référer explicitement d’une démarche marxiste, Denis, à travers les travaux mobilisés, s’inscrit clairement dans cette filiation. S’il n’abandonne pas la piste travailliste de la représentation des intérêts et de leur politisation, l’auteur constate par ailleurs que le modèle d’articulation partis/mouvements sociaux ne peut plus fonctionner. D’où de longs développements à partir du cas américain et de la liaison historique entre le mouvement syndical, puis le mouvement des noirs et enfin celui du féminisme et le parti démocrate. C’est à travers le cas du Québec, dans une annexe, que l’auteur dessine des perspectives concrètes de politisation de ces mouvements sociaux issus du mouvement altermondialiste. Si l’on ne peut que le suivre dans son raisonnement d’une nouvelle ère de politisation, voire de recommencement du politique, on regrettera que le cas d’école mobilisé, proche par bien des aspects de celui des Etats-Unis, marqué précisément par l’absence historique d’un (de) parti(s) ouvrier(s) ne soit guère généralisable. A l’issue de cette stimulante réflexion, la question du débouché politique pour les mouvements sociaux demeure donc irrésolue. Mais on ne peut reprocher à une approche théorique de remplacer l’action de terrain, ses difficultés ou ses incapacités.

G. U.

- Denis Serge, Social-démocratie et mouvements ouvriers : la fin de ’histoire ? Montréal, Boréal, 2003.
- Farro Antimo, Les mouvements sociaux : diversité, actions collective et globalisation, Montréal, PUM, 2000.
- Inglehart Ronald, The Silent Revolution. Changing Values and Political Styles among Western Democracies, PUP, Princeton, 1977.

 

Arlette FARGE, Quel bruit ferons-nous ? Entretiens avec Jean-Christophe Marti, Paris, Les Prairies ordinaires, collection « Contrepoints », 2005, 224 p.

Présenté en trois parties – une rencontre avec l’histoire à travers une singulière vision de l’archive, une exigence de transmettre et de donner du sens à l’écriture, et l’urgent besoin d’un nécessaire combat pour que certains mots retrouvent leur charge explosive – cet ouvrage d’A. Farge semble destiné à un lectorat diversifié. A des lecteurs peu ou mal familiarisés avec les pratiques des historiens, il permettra de prendre connaissance des axes de travail de cette moderniste particulière et atypique (ancienne animatrice avec Jacques Rancière de la revue militante Les Révoltes logiques et actuelle directrice d’études à l’EHESS) et aux lecteurs savants de mieux cerner ses approches ainsi que ses plus récents centres d’intérêt. A tous apparaîtra pourtant l’ambition de cette auteure : faire tenir ensemble, face aux archives, un désir « de pensée, de rigueur appuyées sur un savoir scientifique nourri des questions sur le présent » (1) et un rapport émotionnel avec elles, fait de plaintes, de grondements, de fureurs et de tensions, de cris étouffés ou assourdissants, de connivences aussi. En effet, pour A. Farge, les archives sont à la fois « des instruments d’intelligence » (p. 51) et l’occasion de raconter leur odeur, leur texture, leur poussière, tout ce qui donne au chercheur cette appétence, ce plaisir d’accompagner « tant d’hommes et de femmes qui ont vécu, senti et souffert » (p. 56), ce goût de l’archive dont elle fit un titre pour un ouvrage fondamental paru en 1989 (Seuil), que tout étudiant en histoire devrait avoir non seulement lu et relu, mais aussi et surtout, respiré.
« Quel bruit ferons-nous ? » peut alors se décrypter comme un renvoi constant du passé au présent, comme une lancinante interrogation sur un actuel « bruit de dessous l’histoire », selon la formule de Michel Foucault, auteur souvent convoqué par A. Farge, parmi ces autres « passeurs » d’intelligibilité que furent pour elle, par exemple, l’historien Robert Mandrou (précurseur de l’histoire des mentalités), le philosophe ex-compagnon de route du militantisme maoïste J. Rancière, entré « par effraction » dans le champ historique, le sociologue Bourdieu ou le marxiste messianique Walter Benjamin.
Poussée « par de l’urgence et de la violence » (p. 187) dans son travail d’écriture, Arlette Farge est en train de construire ce qu’on appelle une œuvre. Depuis son premier livre en 1974 (Le vol d’aliments à Paris au XVIIIe siècle, Plon), plus d’une dizaine ont suivi, sans oublier des co-directions, comme par exemple le volume de l’Histoire des femmes en Occident de l’Antiquité à nos jours, sur les XVI-XVIIIe siècles en 1991 (Plon). L’attrait pour les « chemins de traverse » l’incite à écrire sur d’autres sujets, comme sur le théâtre, la photographie. Pourtant, même dans ce cadre là (2), elle n’est pas si éloignée que cela de ses centres d’intérêt : bien plus, elle s’en rapproche, mais autrement, puisque pour elle « les archives sont d’abord visuelles » (p. 189). Cela lui permet, face à certaines photographies, d’être rendue « aux souvenirs (impossibles bien entendu) d’une humanité du siècle des Lumières qui s’est posée en fantôme dans mon intelligence et mon imaginaire » et de ressentir « ce vague à l’esprit qui convient pour peut-être dire enfin (…) ce qu’il me semble que fut le peuple si proche et si lointain » (3)
Qu’il s’agisse du « processus de victimisation [qui est] en passe de recouvrir toute la société » (p. 113) ou de cet abandon, devenu oubli quasi-total, du vocabulaire politique libérateur lié depuis plus de cent ans au mouvement ouvrier et révolutionnaire (4), la plupart des questionnements qui agitent les consciences et les pratiques des rares intellectuels qui se soucient encore de l’émancipation humaine sont pointés par A. Farge. De fait, elle se place ainsi sur la même ligne de crête, très étroite, où cheminent pourtant quelques auteurs comme Régine Robin ou Alain Badiou, une historienne et un philosophe. La première n’évoque-t-elle pas, elle aussi, dans un ouvrage remarquable (mais peu remarqué) sur la saturation de mémoires dont notre société est accablée, un « grand désarmement de la critique » qui se lit à travers la disparition voire l’obscénité de mots comme « classe », « idéologie » ou « aliénation » (5) ? Quand au second, son dossier en défense du XXe siècle (6) – siècle qui eut la prétention d’imposer « la passion de l’illégal uni au féroce » pour faire advenir une « hypothèse d’émancipation » universelle – s’appuie sur quelques matériaux (poèmes de Malevitch ou de Celan, pièces de théâtre de Brecht) dans lesquels « la capacité des mots à nommer » (7) rejoint, en partie, l’analyse d’Arlette Farge.
Enfin, un autre apport, que l’on peut sans doute considérer à l’heure actuelle comme franchement hétérodoxe pour ne pas dire hérétique, de cette historienne, est l’insistance mise sur ce qui « déborde » des cadres pré-établis, sur les discontinuités, les incohérences, sur ce qui fait rupture, sur l’imprévisibilité, sur ce qui donne à « la possibilité du surgissement » tout son éclat. On comprend ainsi mieux son aversion envers les enfermements identitaires, dont les women studies sont pour elle un exemple parfait. En effet, militante féministe formée au début des années 70 au contact des radicals américaines du campus de Cornell, A. Farge refusa toujours, pourtant, de travailler sur les femmes en occultant les hommes, aussi bien que de présenter une image des femmes essentiellement et éternellement victimes des actions masculines : ses ouvrages (co-dirigés avec Cécile Dauphin) De la violence et des femmes (Albin Michel, 1997) et Séduction et société. Approches historiques (Seuil, 2001) provoquèrent incompréhension et mésententes par leur remise en cause d’un certain consensus historiographique.
Cet ouvrage d’entretiens, qui s’inscrit dans la volonté d’Arlette Farge de partager son savoir et de transmettre son érudition, semble indispensable pour quiconque pressent, plus ou moins confusément, que le travail d’histoire – prise de conscience historique ou si l’on préfère élucidation de ce que les combats des hommes, perdus ou gagnés, ont construit – doit primer sur le devoir de mémoire - mémoires particulières fantasmées, replis individualistes, et paroles singulières mais surtout singulièrement dépolitisées – et ses dérives, dont l’actualité nous offre depuis quelque temps d’effarants symptômes.

Christian Beuvain

(1) Arlette Farge, entretien, Bulletin de la SFP, 7e série, n° 8, juillet 2000, p. 13.
(2) Arlette Farge, La chambre à deux lits et le cordonnier de Tel-Aviv, Paris, Le Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2000, 153 p.
(3) A. Farge, La chambre à deux lits…, op. cit., p. 17.
(4) Arlette Farge a constaté cela dans ses enseignements : « (…) Certaines catégories, certaines notions ou définitions comme « peuple », « conscience de classe », « luttes de classes » ou même « rapports de forces », « conflits », sont considérées comme datées par les étudiants, parce qu’éventuellement marxistes » (p. 144-145) ; sur la notion de « victime » on peut se reporter à certaines analyses de Enzo Traverso, en particulier un entretien, « La mémoire des vaincus », à la revue Vacarme en octobre 2002, ainsi qu’à un ouvrage de Jean-Marie Apostolidès, Héroïsme et victimisation, Paris, Exils, en 2003.
(5) Régine Robin, La mémoire saturée, Paris, Stock, coll. « Un ordre d’idées », 2003, p. 43, 47 et 177-178.
(6) Alain Badiou, Le siècle, Paris, Le Seuil, coll. « L’ordre philosophique », 2005, 255 p.
(7) A. Badiou, Le siècle, op. cit., p. 179, 240 et 73.

 

Oliver FILLIEULE, dir., Le désengagement militant, Paris, Belin, 2005 juin 2006*

Indubitablement, ce livre comble un manque. En effet, la sociologie des mobilisations collectives (pour un stimulant aperçu, Neveu E., Sociologie des mouvements sociaux, La Découverte, 1996), spécialité en plein développement, a centré son attention sur la manière dont les individus se mobilisent, prolongent leur engagement (en particulier à travers les ressources que les organisations fournissent). A ce jour, la question de savoir pourquoi et comment certains rompent avec leur engagement avait suscité peu d’intérêt. Avec le livre coordonné par Sylvie Tissot (Reconversions militantes, Pulim, 2005. Voir le compte rendu sur le site), cet ouvrage collectif ouvre de nombreuses pistes. Composé de dix chapitres, dont plusieurs sont des traductions d’articles anglo-saxons, parfois anciens, Olivier Fillieule offre un remarquable volume. Remarquable parce qu’il rassemble quelques uns des meilleurs sociologues et analystes travaillant sur le sujet, en France et au-delà. S’il n’est pas possible ici de détailler chacun de ces chapitres, un choix personnel nous incite à insister sur quatre de ces contributions.
La première est le chapitre introductif d’O. Fillieule, « Temps biographique, temps social et variabilité des rétributions », qui constitue une remarquable review of literature problématisée. En découvrant ce chapitre, le lecteur lira une excellente synthèse des principaux travaux conduits sur le militantisme et sa sortie. L’article qui suit de D. Mc Adam, « Pour dépasser l’analyse structurale de l’engagement » est une critique de l’approche mainstream, qui a été très utile pour contrecarrer l’influence de l’analyse du choix rationnel, d’inspiration libérale pour aller vite. Tout en conservant la nécessité d’une approche prenant en compte le cadre de l’action, Mc Adam plaide pour une prise en compte des affects et de la culture dans l’appréhension du militantisme, tout en dressant des perspectives de travail. Bert Klandermans, « Une psychologie sociale de l’exit », après une remarquable synthèse des travaux disponibles, débouche sur la construction de typologies de l’exit qui méritent réflexion.
Enfin, l’article de Verta Taylor, datant pourtant de 1989, constitue, à notre sens, le meilleur de l’ouvrage. « La continuité des mouvements sociaux. La mise en veille du mouvement des femmes » développe le concept d’abeyance, à l’encontre de ceux qui pronostiquent la disparition des mouvements sociaux, suite à des cycles de contestation. Son constat est inverse, elle parie sur la plasticité des mouvements sociaux qui connaissent certes des cycles, mais pour lesquels l’idée d’un passage de relais (traduction du terme abeyance) entre une période de déclin et de renouveau, est tout à fait réaliste. Elle applique ce modèle au cas du mouvement féministe américain, dans une démonstration d’un grand intérêt.
Ces quatre contributions n’épuisent pas l’intérêt des autres chapitres. Mais il faut reconnaître que les travaux de P. Gottraux (Socialisme ou barbarie), B. Pudal (autobiographie communiste), I. Sommier (Les ex-militants italiens et français de 68) ou F. Passy (Interactions sociales et imbrications des sphères de vie) ont déjà donné lieu à des publications et présentent un caractère moins inédit. Quant aux contributions de O. Fillieule et C. Broqua (Act Up et Aides) ou C. Leclerq (Sortir du PCF), elles développent une argumentation moins convaincante et novatrice. Le lecteur trouvera également une fort riche synthèse bibliographique et des notes à foison qui lui permettront de satisfaire sa curiosité et sa passion de mieux comprendre ce phénomène de la rupture avec le militantisme.

G.U.

 

Eric HAZAN, LQR. La propagande du quotidien, Paris, Raison d’Agir, 2006. juillet 2006*

Par analogie avec le travail de Victor Klemperer sur la langue du IIIe Reich qui permit l’acceptation du nazisme (1), Eric Hazan forge le néologisme de la LQR (Lingua Quintae Respublicae) pour saisir comment, par les mots, les expressions et les syntagmes le néo-libéralisme impose en France son horizon d’attente. Editeur (La Fabrique), l’auteur n’amorce pas ici un travail scientifique, mais une réflexion sur les mots au fil des medias. Quatre temps scandent celle-ci. Rapidement évoquée, la naissance de la LQR serait l’effet de deux groupes, les décideurs et les publicitaires ; elle ne ressort pas au complot mais s’impose progressivement par la force du régime des mass media, reconfigurant dans les vingt dernières années du XXe la perception du réel et des politiques qui l’encadrent. Ainsi du mot problème porté par le giscardisme, appelé à remplacer la question. Appliqué au social, ce jeu sur les mots donne sens à l’inflexion libérale de l’ensemble de la classe politique : la question sociale supposait plusieurs interprétations, plusieurs registres d’action, quand le problème lui succède dans sa sécheresse mathématique, il n’est qu’une solution possible, qu’une réforme nécessaire. La LQR est ainsi inséparable du temps des experts et de la reconfiguration technocratique de la France. Elle suppose le consensus, fonctionne par une euphémisation constante qui contourne / évite les aspérités du social, banalise les mots. Elle essore les mots, les vidant de toute substance, déréalisant le social, le politique ou en inverse la signification. Elle est en soi l’esprit du temps et une technique de gouvernement. Eric Hazan trace ainsi le parallèle entre l’exaltation des valeurs universelles de la République, l’éthique et les politiques sécuritaires dont l’esprit est en contradiction flagrante avec les valeurs susdites. Après le 11 septembre 2001, la LQR forge de nouvelles figures, aptes à porter la nécessité de la lutte anti-terroriste : ainsi l’arabo-musulman, digne successeur du judéo-bolchevique ou de l’hitléro-trotskiste, qui s’efface maintenant derrière l’islamiste, toujours plus ou moins liés à Al Quaida. Ces nouvelles figures structurent, par la thématique de la haine de l’islam, une représentation du monde largement empruntée à la vulgate néo-conservatrice américaine de la guerre des civilisations, guerre dont on lit les prémices dans les émeutes des quartiers comme au JT. A ce point, l’un des mots fétiches de la LQR paraît l’antiaméricanisme qu’il s’agit de dénoncer, à l’instar de ce raccourci saisissant d’Alexandre Adler : « l’antiaméricanisme est un sentiment fascisant qui, de fait, se trouve en sympathie avec le « fascisme musulman » propagé par les islamistes » (cité par E. Hazan, 94). Pour autant, dans l’économie de la LQR, la figure du fasciste demeure étrangère à la Cité qui ne saurait se diviser. La recherche permanente du consensus et la dénonciation du conflit, son corollaire, s’effectue par l’invocation de l’éthique, de la solidarité nécessaire : ici, le surgissement du politique est banni. Le prolétariat, la classe ouvrière, se sont dissous comme catégories dans le vocable d’exclus.
L’analogie avec la LTR de Klemperer agit sous la plume d’Eric Hazan comme un fil directeur. Elle suggère un paysage, des tropes significatifs. La familiarité de l’auteur avec les thèses de Jacques Rancièr (2) conduit implicitement l’analyse sous les auspices du politique comme un partage instable, une configuration mouvante, dont le dispositif même de la LQR voudrait l’effacement. Pourtant le livre se referme sur un manque. Se réclamant de l’analogie avec les travaux initiés par Klemperer sur la langue du IIIe Reich, Eric Hazan pouvait filer la métaphore et tenter, à l’image de Jean Pierre Faye dans Langages totalitaires (Hermann, 1986) une topographie des pôles et des circuits de la LQR. Pour esquisser celle-ci, il faut par exemple se référer au travail de Pierre Rimbert sur Libération, publié il y a peu par les mêmes éditions Raison d’agi (3).

Vincent Chambarlhac.

(1) Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich, carnets d’un philologue, Paris, Albin Michel, 1996.
(2) La Fabrique publia en 2005 La haine de la démocratie, mais ce sont davantage les analyses de La mésentente (Galilée, 1995) qui guident Eric Hazan.
(3) Pierre Rimbert, Libération de Sartre à Rotschild, Paris, Raison d’Agir, 2005.

 

Nico HIRTT, Déchiffrer le monde. Contre-manuel de statistiques pour citoyens militants , Bruxelles, Editions Aden, 2007, 144 pages, 14 euros. août 2007*

A l'encontre de l'idée reçue selon laquelle on peut faire dire ce que l'on veut aux chiffres, Nico Hirtt, qui s'était fait surtout remarquer jusqu'à présent par son engagement contre l'école libérale, se fend ici d'un petit opuscule destiné à combler les lacunes en connaissances statistiques qu'il a pu constater chez beaucoup de militants d'extrême gauche. Dans un style clair et simple, sa vulgarisation permet non seulement de se familiariser avec le vocabulaire de base des statistiques, mais également de prendre du recul avec le maniement de certaines d'entre elles par des journalistes ou des politiciens peu scrupuleux, grâce à des exemples ludiques et instructifs. Il va ainsi à l'encontre de l'idée généralement admise que les jeunes délinquants seraient en majorité d'origine étrangère, mettant en avant une explication socio-économique nettement plus convaincante. C'est la pauvreté qui est la source principale de la violence. De même, il relativise la part de la Chine dans l'augmentation de la consommation de pétrole, et donc dans l'accroissement de la pollution mondiale. Autre exemple, il montre bien que la majorité des Français ont des revenus peu élevés tout en ayant l'impression de faire partie des fameuses classes moyennes. Les chapitres un peu plus faibles, comme sur les idées antilibérales d'une majorité de l'opinion, sont rares, tout comme les passages mathématiques plus ardus, et on en vient à regretter que cet ouvrage ne soit pas plus long. Une lecture revigorante, dont on ressort avec un sens critique plus aiguisé.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Jacques ION, Spyros FRANGUIADAKIS, Pascal VIOT, Militer aujourd'hui, Paris, Autrement, 2005

La compréhension de l'action collective doit intéresser un public croissant si l'on en juge par la multiplication rapide ces derniers mois des titres concernant ce thème. Après le récent et intéressant livre de Lilian Mathieu (Comment lutter ?, Textuel, 2004), à la suite de celui de Tim Jordan dans la même collection (S'engager. Les nouveaux militants, activistes, agitateurs…, 2003), voici un nouvel opus de trois chercheurs du Cresal, laboratoire de sociologie de l'Université de Saint Etienne. Ces trois sociologues prolongent l'approche mise en œuvre dans le livre de Ion, La fin des militants (L'Atelier, 1997). La première partie reprend en effet cette idée que l'engagement idéologique tend à être supplanté par un engagement marqué par le pragmatisme. La volonté de résultats concrets serait le nouveau marqueur de l'engagement, suite à l'affaissement des collectifs et des identités collectives. Pour dire vite, la matrice communiste (le parti et ses succursales) ne constitue plus le modèle de compréhension de l'engagement. A partir de ces prémisses (mais pratiquement pas un mot n'est dit du renouveau syndical - Sud ou la Confédération paysanne - pour ne rien dire des organisations d'extrême gauche) sont abordés une série de mouvements sociaux contemporains : le mouvement des " sans " en particulier (sans papier, sans logement, sans travail etc.). Ces pages forment une bonne synthèse sur ce qu'il faut savoir, même si elles ne brillent guère par leur originalité au regard de la littérature disponible. Plus intéressant, parce que moins traité, apparaît le chapitre consacré aux mobilisations Nimby (Not in my backyard, littéralement, pas dans ma cour), c'est-à-dire les mobilisations s'articulant autour de conflits locaux (installation d'un service pour les défavorisés dans mon quartier, percement d'une route à proximité, construction d'un bâtiment polluant etc.). En revanche, le lecteur n'est pas obligé de suivre les auteurs dans leur conclusion qui est un appel à une citoyenneté modeste. La perspective révolutionnaire n'étant plus crédible, il ne resterait plus, pour celles et ceux qui s'engagent, qu'à construire une démocratie de proximité par le biais de la lutte. A défaut de renverser le pouvoir, les auteurs en appellent à l'implication des citoyen-nes, pour " parvenir à la perpétuelle redéfinition du bien commun (…) La démocratie n'est alors pas pensée comme une institution extérieure mais comme une forme d'existence déjà présente dans nos pratiques quotidiennes " (p. 134-35).

Georges Ubbiali.

 

Gérard LECHA, Les jeunes et la politique. Approches psychosociologiques de la conscience politique des jeunes, Toulouse, éditions Libertaires, 2004.

A l'heure où l'on peut constater un certain renouvellement des générations militantes à travers le mouvement altermondialiste, le thème d'un tel livre ne peut que susciter la plus immédiate curiosité. La photo de couverture, représentant un manifestant anti-Le Pen ne peut que confirmer ce sentiment. Hélas, trois fois hélas, la lecture des premières pages du livre révèle un contenu substantiellement différent. Il s'agit en effet d'une enquête menée en 1989 auprès d'un échantillon de 800 jeunes. L'auteur a beau (se) justifier de prendre son temps pour analyser son matériau, il n'empêche que le propos sent vraiment le réchauffé. Il n'est pas illégitime bien sûr de s'interroger sur le rapport à l'armée ou à l'objection de conscience des jeunes, mais à l'heure où la conscription (et l'objection) ont disparu, le propos paraît bien daté ! Ajoutons que le commentaire des matériaux recueillis frise parfois la supercherie. Certes l'auteur proclame haut et fort " sortir un peu de la langue de bois habituelle tout à fait anesthésiante, prétendument scientifique (…) " (p. 100), il n'en demeure pas moins que ses " analyses " relèvent d'une approche toute normative, frisant l'ineptie parfois. Il serait cruel de relever les bourdes successives au fil des pages. Pour en finir, cerise sur le gâteau, Lecha, fait confirmer ses propos en conclusion par deux octogénaires (si, si, voir p. 154) de ses amies, qui trouvent qu'effectivement la jeunesse est l'avenir du monde. Il est tout simplement triste et alarmant qu'une maison d'édition libertaire édite de tels textes.

Georges Ubbiali

 

Lilian MATHIEU, Comment lutter ? Sociologie et mouvements sociaux, Paris, Textuel, 2004

Depuis quelques années, les recherches sur l'action collective ont trouvé un début de légitimité dans la discipline sociologique. Plusieurs manuels ou livres d'introduction ont été publiés dans la période récente (parmi les meilleurs, celui d'Erik Neveu, Sociologie des mouvements sociaux, La découverte, 1996). Lilian Mathieu, sociologue au CNRS et militant lui-même (fondation Copernic, comité de rédaction de la revue ContreTemps), nous offre sa synthèse. Un livre qui commence par une citation de l'historien Paul Veyne et qui se conclut par une autre de Pierre Bourdieu ne saurait laisser les lecteurs de Dissidences indifférents. L'intérêt de ce livre est double. Tout d'abord, Mathieu actualise fortement, grâce aux multiples travaux français des dernières années (sur les chômeurs, sur les prostituées, sur le mouvement altermondialiste, sur nov-déc. 95, etc.), les connaissances sur les mouvements sociaux marquants de la période actuelle. Le lecteur découvrira une vaste littérature qui reste parfois confinée aux cercles académiques. Au-delà de cet aspect, Mathieu esquisse une réflexion, sur l'articulation entre engagement et production de savoirs. Dans une perspective explicitement liée à la sociologie critique dans l'orbite de Bourdieu, il revendique une réflexion engagée et un engagement circonstancié. En clair, ce jeune sociologue fait le pari d'un mutuel enrichissement des pratiques militantes et de la recherche universitaire en articulant la réciprocité des points de vue des uns et des autres. Cette approche se décline en huit chapitres autour de questions, telles que : comment les mouvements sociaux sont ils organisés ? Quelle forme de lutte adopter ? Les mouvements sociaux sont-ils efficaces ? Qui s'engage et pourquoi ? Qu'est ce qui déclenche les mobilisations ? Au final, le lecteur ressortira mieux armé pour comprendre les pratiques d'engagement et les parcours militants. Il risque en plus d'être fort surpris par certains travaux qui constituent une révélation hors de la communauté universitaire. Ajoutons que la facilité de lecture ne gâche en rien la profondeur de traitement du sujet.

Georges Ubbiali.

 

Frédérique MATONTI (dir.), La démobilisation politique, Paris, La Dispute, 2005.

Classiquement, à chaque élection, les spécialistes « es élections » de Science Po délivrent leur analyse du vote qui vient de se dérouler. Ces travaux, souvent d’un grand intérêt, se focalisent sur le résultat électoral, en essayant d’en comprendre la nature, les variations, les évolutions etc. Avec cet ouvrage coordonné par Frédérique Matonti, auteure d’un récent ouvrage de référence sur les intellectuels communistes (1), on dispose en quelque sorte d’un antimanuel de compréhension des échéances électorales. Ce volume est consacré en effet à la présidentielle 2002, qui a vu l’affrontement au second tour du duo Chirac-Le Pen. C’est à dresser la carte de l’environnement politique et social de cet événement que s’attellent les auteurs rassemblés. On l’aura compris, le propos ne se focalise pas sur l’instant électoral, mais bien plutôt sur les conditions de sa mise en œuvre. Cela nous vaut des développements en trois temps. Le premier ensemble de contributions analyse les crises de légitimité. Comme le rappelle Bastien François, Chirac, président de tous les Français, est l’élu, au premier tour, d’un Français sur huit en âge de voter. Difficile de citer un chiffre plus éloquent du manque de légitimité de l’institution présidentielle, incarnée par son actuel détenteur. Frédéric Sawicki développe la vision du peuple par les socialistes sous plusieurs angles (le discours des congrès, la sociologie des adhérents ou encore l’implantation militante). Le bilan d’une césure entre le PS et le peuple est sans appel. Dans son texte Bernard Pudal reprend largement des analyses, qu’il a proposées par ailleurs, sur l’impasse dans laquelle se trouve le PC, illustrée par le recours au marketing électoral de l’équipe Hue, avec les brillants 3% de la présidentielle. J.-B. Legavre démontre avec brio (on lira avec intérêt les citations tirées d’un corpus de presse) le peu d’attention que les journalistes politiques accordent aux programmes en compétition au profit de la « petite phrase choc ». Pourtant, il met en garde le lecteur à ne pas hypostasier les résultats, couverture des affaires politiques comme jeu sans véritable enjeu, en prenant notamment en compte la réception de la prose journalistiques par les lecteurs. La seconde partie est consacrée à l’électeur. E. Pierru démontre l’erreur qu’il y aurait à considérer le vote des chômeurs comme un vote favorable à l’extrême droite, sans toujours convaincre d’ailleurs. J.-G. Contamin offre un très bel article sur la manière dont les électeurs, de gauche, en particulier, se sont réappropriés symboliquement le vote pour Chirac au second tour à travers une série d’opérations, relevant de la manipulation et de la magie. Il prolonge son constat en s’interrogeant sur ce que cette appropriation symbolique extraordinaire, après tout c’est la première fois qu’une telle configuration droite-extrême droite est donnée à voir depuis les débuts de la Ve République, donne à penser des opérations ordinaires de vote. Enfin, dans une ultime partie, A. Collovald se livre à une exégèse de la notion de populisme, censée expliquer le rapport que les classes populaires manifestent envers le FN. Le texte de J.-L. Briquet, illustrant lui aussi la notion de populisme à partir du cas de l’Italie Berlusconienne apparaît assez décalé dans cet ensemble d’un grand plaisir de lecture, preuve que le vote ne saurait se réduire au glissement du bulletin dans l’urne.

Georges Ubbiali.

(1) Matonti Frédérique, Intellectuels communistes. Essai sur l’obéissance en politique. La Nouvelle Critique (1967-1980), Paris, La Découverte, 2005

 

Danielle TARTAKOWSKY, La manif en éclats, Paris, La Dispute, 2004.

Du répertoire de l'action collective, la manifestation est sans doute le mode d'agir ensemble qui a le plus reçu d'attention de la part de la communauté scientifique (Favre, Fillieule). L'historienne Danielle Tartakowsky figure également parmi les chercheurs les plus qualifiés pour traiter ce sujet . Dans ce bref (et dense) essai, d'une collection en tous points remarquable, elle offre un panorama contemporain de l'état de la manif. Autour de six chapitres, elle dresse un portrait de la manifestation en tant qu'indicateur de la crise du politique. A partir d'un matériau varié, articles de presse, sondages, observations participantes, émissions télévisées, mais aussi littérature académique, la manifestation devient un opérateur d'intelligibilité des transformations contemporaines de l'espace public. Si en effet, la désaffection à l'égard du politique est patente (premier chapitre), en revanche l'activité manifestante n'a jamais mobilisé autant de monde. A partir de ce constat, elle analyse les formes renouvelées de la manifestation. Paradoxalement, alors qu'historiquement cette forme désormais routinisée de l'action collective (qui n'a pas participé à une manif une fois dans sa vie ?), était illégitime, elle connaît un processus croissant de légitimité. Mais en même temps, ses formes changent, ses acteurs évoluent. Passant en revue un nombre impressionnant d'évènements manifestants contemporains, Tartakowsky distingue deux novations. D'une part une tendance à l'internationalisation-globalisation des moments manifestants : fruit à la fois de la construction européenne, mais aussi du développement d'un mouvement altermondialiste. D'autre part, par le présentisme des luttes, ces manifestations, telle est la thèse, n'ouvrent pas un rapport à l'avenir et à la transformation sociale. D'où la multiplication de rencontres " festives ", des mob flash et autres die in et autres évènements qui manifestent la crise de la représentation politique. Même si la prose frise par moments le jargon (on invitera le lecteur à se reporter à la dernière phrase de la page 85 à défaut de pouvoir en reproduire les 12 lignes qui la constituent), ce petit livre est un régal de lecture et de compréhension sur l'état de l'action politique contemporaine.

Georges Ubbiali.

 

David VERCAUTEREN , Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives. HB éditions, Forcalquier, 2007. septembre 2007*

Voilà un bien beau livre ! Tant par sa forme, que par la liberté de ton adoptée et le sujet abordé. Sous une couverture rose aux dessins blancs, le livre de David Vercauteren, « Micropolitiques des groupes », ouvre un horizon sur la vie associative et les pratiques collectives d'autant plus utile et nécessaire qu'il est le plus souvent ignoré ou occulté. Le parti pris de cet essai est qu'on ne naît pas groupe, on le devient. Or, c'est justement ce devenir des groupes – leur création, développement, crise, … – que l'ouvrage analyse à travers de multiples exemples et une série « d'entrées » – de « pouvoir » à « puissance » en passant par « fantômes », « silence », « artifices », … – qui sont « comme une mosaïque de situations – problèmes que l'on peut rencontrer dans une expérience collective ».

Les auteurs (ont également collaboré au livre Thierry Müller et Olivier Crabbé) ont décidé de « mettre autant que possible de côté » le contexte macro-politique, non pas pour nier ou sous-estimer son impact sur les groupes, mais pour opérer un réagencement, un reclassement des questions politiques en mettant l'accent sur « le champ du micro-politique ». Il y a à cela une raison historique et un choix stratégique. Le mouvement ouvrier dans son ensemble a intégré – a été « colonisé » par – la culture moderne et capitaliste, et son ordre de divisions (entre la pensée et le corps, la raison et les sentiments, …) pour se focaliser sur le macro-politique et ignorer royalement ou reléguer comme questions secondaires, non politiques, inactuelles (leur actualité viendrait après le succès de la révolution ; en attendant…) : le désir, l'art, l'amour, … Par ailleurs, la non prise en compte de la micro-politique reproduit et relaie l'impuissance des groupes, cette incapacité à « se penser », à se réinventer, à mieux peser sur les interactions avec le macro-politique. Dès lors, faute de cette intelligence, le fonctionnement des groupes n'est pensé que comme « extérieur » ; conséquence ou réaction aux injonctions d'un contexte surdéterminant, voire écrasant.

Au contraire, l'ambition de cet ouvrage est d'interroger les pratiques collectives du « dedans », à partir non seulement du quotidien des groupes – le langage, le désir, … –, mais aussi de leur fonctionnement – les assemblées, les réunions, la prise de décision, les jeux de pouvoir, … – et, enfin, de leur vie – évaluation, événement, scission, subsides, autodissolution, … De la sorte, les auteurs permettent de pointer du doigt une série de pièges potentiels ou de points aveugles au sein des groupes ; pièges qui émergent à force de s'en tenir uniquement à ce qui est explicite et de croire que la dynamique d'un groupe va de soi ou qu'un peu de bonne volonté suffit pour tout régler.

Le livre se concentre essentiellement sur les apports théoriques de quatre penseurs : Deleuze, Guattari, Foucault et Stengers. De situations et d'exemples concrets (dont celui de la clinique La Borde, étudié de manière éclairante), le livre tire des récits, des pistes, et suggère des « artifices » et des « dispositifs ». L'enjeu est de dégager l'instituant de l'institution, en démontant leur décalage et en insistant sur le fait que la puissance et la richesse de relations au sein d'un collectif constituent « un défi pratique qui est loin d'être gagné d'avance et ne l'est jamais une fois pour toutes ».

On peut regretter que ce qui se voulait une expérimentation – mettre en avant une pensée de l'affirmation – devienne un règlement de compte vite expédié avec la dialectique et la « négativité », identifiés pêle-mêle avec les « passions tristes », la « souffrance » et la « pensée chrétienne ». En réduisant ainsi toute une tradition minoritaire de la dialectique négative (qui va de Marx - de certains de ses écrits du moins - à Debord, de Bakounine à l'École de Francfort, en passant par le surréalisme et Benjamin), à une « culture du ressentiment », on passe à côté d'expériences et de réflexions micro-politiques dont il aurait été intéressant sinon de s'inspirer, du moins de rencontrer. C'est d'autant plus dommage que l'ambition du livre est de développer des savoirs nomades et des pratiques qui constituent « une culture des précédents ». Or, cela suppose au minimum des « précédents », dont on risque ici de faire l'économie, et dont l'absence, en retour, dessine un mouvement ouvrier par trop homogène dans son « stalinisme ».

Reste que ce livre est un précieux outil pour tout groupe qui démarre, se développe ou est en crise. Il lance une joyeuse invitation à expérimenter, multiplier, se réapproprier des savoirs mineurs qui correspondent à nos manières de faire et à nos pratiques collectives, et cherche à faire circuler la mémoire des combats pour se nourrir « des cultures de la fabrication collective ».

Frédéric Thomas 

 

Sciences humaines et sociales et mouvement révolutionnaire

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