- Maurice AGULHON, Histoire et politique à gauche, Paris, Perrin, 2005.

- Anna ALTER et Perrine CHERCHEVE, La gauche et le sexe. Ségolène, François, Dominique, Olivier, Arlette et les autres… , Paris, Danger public, 2007, 224 pages, 14,50 euros

- Alain BIHR, La novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste , Lausanne, éditions Page Deux, collection Cahiers Libres, 2007, 240 pages, 16 euros

- Pierre BRECHON, Les partis politiques français, Paris, La Documentation française, 2005

- Luciano CANFORA, La démocratie. Histoire d’une idéologie, Paris, Seuil, collection « Faire l’Europe », 2006, 496 pages, 24 euros.

- Jean-Noël CHOPART, Claude MARTIN (dir.), Que reste-t-il des classes sociales ?, Rennes, ENSP, 2004.

- Annie COLLOVALD, Brigitte GAITI, dir., La démocratie aux extrêmes. Sur la radicalisation politique, Paris, La dispute, 2006, 338 p.

- Pascal DELWIT (éd.), Où va la social-démocratie européenne ? Débats, enjeux, perspectives, Bruxelles, éditions de l’ULB, 2004.

- Pascal DURAND (Dir.), Les nouveaux mots du pouvoir. Abécédaire critique , Bruxelles, Aden, 2007, 460 p

- Frank GEORGI (Dir.), Autogestion. La dernière utopie ?, Paris, Publications de la Sorbonne, 2003, 614 p.

- Florence HAEGEL, dir., Partis politiques et système partisan en France , Paris, Presses de sciences po, 2007, 452 p

- Denis LANGLOIS, L’utopie est morte ! Vive l’utopie !, Paris, Michalon, 2005

- Pierre LEVEQUE, Révolutions et Républiques : la France contemporaine, Dijon, EUD, 2005, 350 pages.

- Roger MARTELLI, Refondations. Pour une nouvelle force à gauche , Paris, Hors série Regards, 2007, 159 p

- Charlotte NORDMANN, Bourdieu / Rancière. La politique entre sociologie et philosophie , Paris, Editions Amsterdam, 2006, 180 pages, 17 euros

- Gary TEEPLE, La globalisation du monde et le déclin du réformisme social, PU Laval, 2004

 

 

 

 

 

Maurice AGULHON, Histoire et politique à gauche, Paris, Perrin, 2005.

L’ouvrage est « un livre d’historien » pour Maurice Agulhon, soit une réflexion sur le métier à partir d’un parcours remémoré, questionné. D’emblée, contre la trajectoire que toute reconstruction implique, Maurice Agulhon évoque le hasard, les rencontres comme les logiques universitaires ou d’édition pour se saisir de son parcours. Le livre complète a posteriori sa participation aux Essais d’ego histoire dirigés par Pierre Nora (Gallimard, 1987). Regard rétrospectif sur une carrière, Histoire et politique à gauche apparaît ainsi comme la réflexion qu’un historien s’applique à lui-même.
Aussi la composition de l’ouvrage en deux parties inégales est-elle trompeuse. Ce n’est pas dans Les Réflexions (première partie composée de deux articles, l’un sur l’organisation d’une carrière, l’autre intitulée Comment se choisit le langage) que l’on trouve une clé de lecture, mais l’article central de la seconde partie (Témoignages), qui sous le titre Un peu d’histoire vécue, reprend le texte donné à Cultures politiques (PUF, 2001) alors intitulé Sur la culture communiste. Maurice Agulhon ne croit pas en l’efficacité conceptuelle de la culture politique ; l’historien des sociabilités répugne à cet usage, trop essentialiste, et s’appuyant sur la période de son engagement communiste (1946-1960), lui préfère le terme d’éducation (par le milieu familial, la classe, le politique, l’institution scolaire…). Pour lui, la culture ouvrière préexiste à la culture communiste, et celle-ci est d’ailleurs singulièrement clivée par les générations qui co-existent dans le parti communiste (générations du Front populaire, de la Résistance, de la Guerre Froide). En outre, il ne faut pas négliger la césure de 1935 quand le PCF se réapproprie l’héritage républicain et congédie une culture plus libertaire héritée du syndicalisme révolutionnaire : pour Maurice Agulhon le concept de culture politique simplifie par trop ce qu’il vécu et observa de l’intérieur, sur quoi se fonde sa réflexion. En somme, le communisme « fut un singulier moment de notre histoire » (p.125). Il ne saurait donc à lui seul condenser une vie, une pratique historique et politique à gauche. Le dernier texte, sobrement conclusif par son titre d’ « un épisode : funérailles d’historien », s’entend dans ce rapport. Evoquant les funérailles de Soboul au Père-Lachaise et la polémique qu’engendra la notice nécrologique qu’il rédigea pour Le Monde, Maurice Agulhon rappelle qu’il s’agit de déprendre Soboul du stalinisme, lui qui fut sans doute un communiste critique. Les funérailles de Jean Bruhat constituent l’épilogue de la démonstration. Rappelant que Jean Bruhat se refusait à servir le PCF (et Marchais) lors de ses funérailles à l’instar de celles de Soboul, Maurice Agulhon montre ainsi que l’on sort du communisme à tout moment, qu’il n‘est pas de comportement monolithique, figé dans les plis monumentaux de la culture politique. Ces anecdotes servent ainsi l’article central, et invitent à relire les souvenirs et les textes de la première partie au titre d’une complexité et de hasards qui marquent l’homme, dans lesquels l’éducation communiste n’est qu’un moment, un lieu, un temps…
Finalement, Maurice Agulhon nous livre ici par le détail, l’anecdote, une réflexion sur la fabrique d’un homme et d’un historien de gauche dans son rapport au communisme. L’essentiel de l’ouvrage est là. Sa démarche n’est donc pas (plus ?) celle de l’ego histoire, elle est celle du métier d’historien, appliquée à la question communiste. L’introduction l’annonçait : « Si je consacre au PCF l’essentiel de ce que j’appelle témoignages, on se rendra compte j’espère que je ne suis motivé en cela ni par la nostalgie, ni par l’hostilité mais seulement par le goût de l’étude fine d’un acteur collectif important de l’histoire de France au cœur du XXe siècle » (p. 10).

Vincent Chambarlhac.

 

Anna ALTER et Perrine CHERCHEVE, La gauche et le sexe. Ségolène, François, Dominique, Olivier, Arlette et les autres… , Paris, Danger public, 2007, 224 pages, 14,50 euros. février 2008*

Que voilà un sujet hautement sensible, tellement accrocheur que l'on aurait pu soupçonner ses deux auteures, journalistes à Marianne , de l'avoir réalisé avec un brin d'opportunisme et un espoir de ventes élevées. D'autant qu'en dehors de quelques interviews (dont C. Bourseiller, « expert en partis extrêmes »), l'essentiel du matériau se compose de lectures -limitées- d'articles ou de livres, avec une idée force : montrer que gauche et libération des mœurs ne riment pas si aisément ensemble. On se retrouve ainsi à lire les aventures des dirigeants socialistes, toujours masquées, les déboires du couple Royal / Hollande, ou les réticences de certains socialistes à l'égard de l'homosexualité, tout cela non sans esprit quelque peu racoleur, en soignant le style (ah, ces formules chocs !) et en mêlant les thèmes au fil de la plume, sans véritable théorisation ni réflexion approfondie (sur le sujet de la pédophilie, entre autre). Plus intéressées par le fait d'aller voir sous les jupes des filles et les dessous des garçons, les deux auteures privilégient les petites histoires au détriment de la grande, qu'elles ne maîtrisent d'ailleurs pas toujours très bien (confusion politique p.67, par exemple). Leur préférence s'oriente nettement vers une gauche « branchée » (VLR) face à une gauche coincée (LO), au risque de verser dans la vulgarité et la caricature (le bilan des Verts, p.122, est exemplaire). Leurs développements sur les trotskystes, en particulier, enfilent certains clichés et font preuve d'une indéniable superficialité (qui juge de la beauté de telle ou tel militant ?), suffisant pour juger de la valeur d'un tel ouvrage…

Jean-Guillaume Lanuque

 

Alain BIHR, La novlangue néolibérale. La rhétorique du fétichisme capitaliste , Lausanne, éditions Page Deux, collection Cahiers Libres, 2007, 240 pages, 16 euros. décembre 2007*

Avec cet essai particulièrement stimulant, Alain Bihr explore le discours dominant, celui du néolibéralisme, sous l'angle du concept de novlangue élaboré par George Orwell dans 1984 – qui confirme ainsi s'il en était encore besoin son statut de chef d'œuvre de la science-fiction. Son but est donc de décrypter les termes les plus courants de cette vulgate, sous l'angle du retournement complet de sens, mais aussi sous celui de l'oblitération de sens, induisant une certaine orientation de toute réflexion intellectuelle afin de rendre la contestation radicale plus difficile… Il en est ainsi des charges sociales (au lieu de « part socialisée du salaire », nettement moins péjoratif !) et de la dette publique (qui masque le crédit public qui lui est indissolublement lié). Tout ceci s'inscrivant dans l'œuvre de fétichisme menée par le capitalisme. L'analyse se décline assez logiquement dans un ordre alphabétique, explorant les mots ou expressions les plus emblématiques. La plupart de ces articles se révèlent prenants et précieux : du « capital humain » qui n'en est pas un du tout, et de la « propriété », avec ses dangers sur la gestion du vivant (à travers les brevets), aux « charges sociales » qui constituent un élément essentiel du salaire collectif, en passant par la « dette publique », ou le moyen pour la bourgeoisie de s'enrichir à moindre frais (ce qui amène Bihr à renouer avec le mot d'ordre d'annulation de la dette de l'Etat), les « fonds de pension », occasion de défendre le principe de retraite par répartition, ou la « liberté » partielle, masque d'une aliénation bien réelle. A travers tous ceux-ci, c'est à une véritable synthèse de la pensée marxiste et à une analyse poussée de l'évolution du capitalisme de ces dernières décennies que l'auteur nous convie (voir en particulier l'article « mondialisation »). Non sans quelques surprises, comme pour les services publics (ici « services d'intérêt général »), dont la privatisation programmée finira par déboucher, selon Bihr, sur une renationalisation au moins partielle dans l'intérêt du capital lui même… Seuls quelques-uns d'entre eux sont un peu plus décevants, voire même ardus à lire, tel « individualité » ou « Etat », au long duquel Alain Bihr critique surtout la conception néolibérale bancale sur le sujet. Enfin, on peut noter quelques manques a priori surprenants : il en est ainsi pour le terme de révolution, utilisé en particulier par Sarkozy (voir dernièrement la « révolution verte » du Grenelle de l'environnement…).

Jean-Guillaume Lanuque

 

Pierre BRECHON, Les partis politiques français, Paris, La Documentation française, 2005

Dans cette édition actualisée d’un livre paru préalablement, on ne s’intéressera qu’au chapitre 7, rédigé par Christine Pina. Ces quelques pages (p.179-200) portent sur l’extrême gauche. C’est, à notre connaissance, la synthèse la plus récente disponible sur le sujet. C’est d’ailleurs son principal, si ce n’est unique, intérêt. En effet, la vingtaine de pages proposée n’apporte rien de bien neuf sur le sujet, se contentant (ce qui a néanmoins son utilité) de synthétiser les différentes publications, livres ou articles, parus dans la dernière période. Par extrême gauche, il faut entendre, selon la présentation de l’auteure, les organisations qui disposent d’une visibilité électorale, soit les trois composantes trotskystes (LO, LCR et PT). On conviendra que la définition est pour le moins restrictive, mais telle est la loi d’une publication qui trouve sa place à la Documentation française. Après avoir proposée quelques points de repères historiques (malheureusement émaillés d’erreurs, ainsi sur l’existence très récente de tendances au sein de la LCR, p. 181), l’auteure expose les points de fractures stratégiques entre ces trois composantes : les mouvement sociaux pour la LCR, l’immersion ouvrière pour LO, l’entrisme (PS et FO) pour le PT. Elle conclut qu’en dehors d’accords électoraux entre les différentes composantes, l’extrême gauche est condamnée à la marginalisation, car « la révolution, tout à la fois fantôme poussiéreux et mythe rajeuni d’un « tout est encore possible », semble devoir rallier quelques milliers de personnes » (p. 199). Bref, pour perdurer, l’extrême gauche doit montrer sa « capacité à entrer dans les règles du jeu démocratique, en s’adaptant au mode de scrutin » : une analyse qui, pour le moins, devrait susciter commentaires et débats parmi les spécialistes de ce courant politique.

Georges Ubbiali

 

Luciano CANFORA, La démocratie. Histoire d’une idéologie, Paris, Seuil, collection « Faire l’Europe », 2006, 496 pages, 24 euros. octobre 2006*

Au vu de la nature de cette collection, dirigée par Jacques Le Goff, dont les livres sont publiés simultanément dans plusieurs pays européens (principalement la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Espagne et l’Italie), on pouvait s’attendre à un ouvrage usant du politiquement correct dominant pour se retrouver en adéquation avec un certain sens du consensus mou sur l’Union européenne. Pourtant, il n’en est rien, Luciano Canfora, historien spécialisé dans l’Antiquité (il a ainsi écrit une biographie de Jules César), adoptant d’emblée une posture critique, entre autre vis-à-vis du projet de constitution. Bien plus, Canfora semble très influencé par la méthode marxiste (Marx et Engels sont d’ailleurs fréquemment cités), puisqu’à la fin de son prologue, il pense nécessaire « (…) d’analyser en termes de classes les réalités qui se dissimulent sous l’« écorce » des « systèmes politiques » » (p.19).
Son étude s’articule selon un plan chronologique, et tout au long de cette fresque, il tend en fait à éclairer la face sombre des démocraties, faisant preuve d’une certaine érudition, mais sans négliger pour autant le fait qu’il s’adresse souvent à des lecteurs quelque peu profanes en la matière. Un de ses apports les plus intéressants concerne l’Antiquité grecque. Il souligne en effet que jamais, chez aucun auteur d’alors, la démocratie ne fut encensée, d’autant que le terme avait à l’origine un sens péjoratif, puisqu’il désignait l’excès de pouvoir du peuple. Basée sur la notion de citoyen-soldat, la démocratie grecque était avant tout dirigée par les plus riches : elle ne s’est étendue aux pauvres à Athènes qu’à l’occasion de la constitution d’une marine de guerre, mais malgré cela, l’ecclésia, ce symbole du pouvoir populaire direct, ne rassemblait tout au plus que 5000 participants sur les 40 000 citoyens. En outre, c’est le blocage de l’extension de cette communauté citoyenne qui est, selon Canfora, à l’origine de la décadence du système.
Pour ce qui concerne les révolutions démocratiques de l’époque moderne, il établit clairement une hiérarchie entre les révolutions anglo-saxonnes, fortement liées au message de la Bible et qui restèrent fidèles à l’esclavage, et la Révolution française, plus proche des précédents antiques et qui abolit l’esclavage lors de sa phase la plus radicale. Le XIXe siècle voit ensuite dans sa première moitié une lutte relativement consensuelle du mouvement démocratique pour l’extension du suffrage, défendue d’ailleurs par le Manifeste communiste de 1848. Pour autant, l’auteur montre bien les limites du suffrage universel, trop souvent présenté comme l’application parfaite de l’idée démocratique, en défendant la proportionnelle contre le scrutin majoritaire, ou en insistant sur le poids des grands groupes économiques et la constitution de castes politiques professionnelles. Il prend même la défense de la Commune, dont il qualifie l’écrasement par la bourgeoisie de « défaite de la démocratie », en en faisant peut-être d’une façon un peu forcée l’acte fondateur de la violence du XXe siècle, et dans la lignée de cette analyse, il oppose la démocratie parlementaire à celle des soviets, apparus au grand jour lors de la révolution russe de 1905.
La première entre d’ailleurs en crise après la Première Guerre mondiale, et la nécessité de la refonder aboutit à une démocratie européenne occidentale plus sociale après 1945, avant d’être peu à peu remise en cause pour aller vers un système électoral de plus en plus majoritaire. Néanmoins, en dehors de ces développements intéressants, l’ouvrage apparaît souvent décousu, la problématique n’étant pas toujours apparente, en dehors de l’idée selon laquelle les progrès véritables de la démocratie ne peuvent aller de pair qu’avec des progrès parallèles de l’égalité sociale. En outre, il critique assez durement à plusieurs reprises Trotsky et la IVe Internationale, d’une façon telle qu’il prouve surtout sa méconnaissance de la question. Ainsi, les trotskystes sont accusés d’illusion lorsqu’ils agitent le mot d’ordre de révolution permanente dans les années 30 (p. 293), de jouer le jeu de Franco pendant la guerre civile espagnole (1) (p. 297) et de prôner le même discours que Staline et l’Internationale communiste au début de la Seconde Guerre mondiale, pendant le pacte germano-soviétique, la seule différence étant que Staline aurait été plus réaliste que Trotsky (p. 306-308) (2). On peut ainsi le rapprocher d’Eric Hobsbawm, de par sa relative naïveté sur l’URSS stalinienne, qui s’accompagne par ailleurs d’une certaine admiration pour le leader communiste italien Togliatti.
Malgré ses erreurs d’analyses sur les positions de Trotsky et de ses partisans, l’ouvrage de Luciano Canfora n’en demeure pas moins anti-consensuel et par là même, stimulant, en ces temps de basses eaux idéologiques.

Jean-Guillaume Lanuque

(1) Canfora affirme en effet que les trotskystes et les anarchistes espagnols étaient infiltrés par les franquistes pour envenimer les relations avec les staliniens, et il trace d’ailleurs un parallèle entre la situation espagnole de 1936-1938 et celle du Chili au début des années 70. Il est donc logique qu’il juge parfaitement légitime la politique de Staline en Espagne, tout comme celle d’Allende au Chili.
(2) Pour couronner le tout, Canfora, après avoir cité un extrait d’un des derniers articles de Trotsky envisageant la désintégration possible des armées d’occupation, issues du peuple et contraintes d’agir contre le peuple, estime que « Quelqu’un qui peut écrire des choses pareilles montre qu’il n’a rien compris à la nature réelle du régime nazi [sic ! Relire Comment vaincre le fascisme…] (…) » (p. 308).

 

Jean-Noël CHOPART, Claude MARTIN (dir.), Que reste-t-il des classes sociales ?, Rennes, ENSP, 2004.

Ainsi que l'expliquent les responsables de ce livre, il semblait bien que le thème des classes sociales soit l'objet d'une certaine amnésie sociologique jusqu'au tournant de la présidentielle 2002. Alors qu'ils avaient fait un appel à communication sur cette thématique sans beaucoup de succès, les résultats du premier tour ont réveillé les plumes, au point que les contributions ont permis la publication du présent ouvrage ainsi qu'un numéro spécial de la revue Lien social et politiques (" Des sociétés sans classes ? ", n° 49, 2003). Hélas, l'abondance des contributeurs (pas moins de dix-sept, provenant de différentes disciplines) n'est pas garantie de qualité. Certains papiers ont déjà été lus ailleurs et ne font pas réellement preuve de beaucoup d'originalité, même si leur qualité intrinsèque n'est pas mise en doute (ainsi de l'article des Pinçon sur la grande bourgeoisie ou celui de Vincent de Gaulejac). Face à une montée dans le discours analytique des catégories comme celle des identités sexuelles, du genre ou de l'ethnie, voire de l'exclusion sociale, la plupart des intervenants défendent la notion de classes sociales (François Dubet ou Claude Dubar), tandis que J.-L Lascade cherche à déplacer le regard vers une sociologie des producteurs d'analyse, à savoir une sociologie des sociologues. Plusieurs contributions portent sur des exemples étrangers : l'Angleterre de Tony Blair (thématique de la société sans classe, par J. Crowley), le Japon (B. Bernier) ou le Canada (Québec par S. Langlois ou Ontario par M Ornstein). Les comportements électoraux offrent un angle d'approche supplémentaire à Nonna Mayer pour analyser le vote en faveur du FN. D'autres contributions s'intéressent à la montée à d'une subjectivité et d'un individualisme hypermoderne (V. de Gaulejac) ou hétéronome (J. Spurk). L'article le plus intéressant, car le plus décalé, nous semble être celui de Laurent Fleury. Il porte sur la construction d'un espace utopique d'abolition des classes sociales à travers le TNP (Théâtre National Populaire) de Jean Vilar dans les années d'après-guerre. Ce livre offre également un bel ensemble sur l'actualité bibliographique. On pourra lire en complément, sous la direction d'Elisabeth Gauthier et Jean Lojkine, Classes sociales : retour ou renouveau ?, chez Syllepse (2003).

Georges Ubbiali

 

Annie COLLOVALD, Brigitte GAITI, dir., La démocratie aux extrêmes. Sur la radicalisation politique, Paris, La dispute, 2006, 338 p. novembre 2006*

Fruit d'une table de l'Association française de science politique, ce volume rassemble quatorze contributions visant à une appréhension critique du terme de radicalisation. Le langage commun (journalistique, politicien, institutionnel, etc.) tend à essentialiser le terme de radicalisation, pour en faire un équivalent universel du Mal. Le terrorisme, la lutte armée, l'islamisme, le Front national, le populisme, la crise des banlieues, etc. ne seraient que des illustrations, banales, d'une forme de radicalisation de la politique. Lequel radicalisme impliquerait, même si cet aspect n'est pas traité dans ce livre directement, une réponse à la hauteur des enjeux induits par le danger radical. N'a-t-on pas assisté récemment, précisément au moment des crises urbaines, à la réédition du sinistre « état d'urgence » qui avait permis à l'armée d'intervenir au moment de la guerre d'Algérie, pour ne rien dire des guerres impériales menées actuellement en Irak ou en Afghanistan. Dans une perspective se réclamant clairement du constructivisme et plus précisément de la sociologie interactionniste américaine, les auteurs de ce volume souhaitent au contraire «  comprendre comment se transforment les manières de penser, de faire, de se regrouper qui font la radicalisation en même temps qu'à suivre comment se modifient les cadres d'interprétation et de significations accolés à ces pratiques ou ces représentations  », p. 15, bref, non plus le radicalisme comme essence attribuable à tels ou tels ou tels groupes ou idéologies, mais au contraire analyser les processus de radicalisation à travers leur émergence, leurs temporalités ou encore les enjeux définitionnels qu'ils impliquent. A partir de ce cadrage commun, explicité avec clarté dans le chapitre initial (incluant des appels au meilleur de la littérature contemporaine, ainsi Imre Kertész) par A. Collovald et B. Gaïti, se déploient un ensemble tout à fait convaincant de contributions, dont certaines sont assez inattendues. La volonté d'historiciser les processus permet de se désencastrer des préoccupations contemporaines et d'interroger, par ex. T. Tackett, sur le processus de radicalisation au début de la Révolution française, ou dans une perspective plus philosophique de se pencher sur la narration historique des radicalisations religieuses chez Hume ou encore le raidissement conservateur chez Tocqueville en 1848. Difficile d'entrer dans l'argumentation à chaque fois érudite et convaincante des différentes contributions, même si certains auteurs en oublient d'écrire avec toute la clarté nécessaire. Nous retiendrons pour notre part trois contributions de nature assez différente, susceptibles de retenir l'attention des lecteurs de Dissidences . La première est celle de D. Cardon et F. Granjon s'interrogeant sur la manière dont les médias alternatifs couvrant les forums sociaux mondiaux contribuent à la radicalisation de la critique. A partir d'une analyse informatisée des contenus, les auteurs en viennent à transformer assez radicalement l'impact direct desdits médias. On laissera aux lecteurs la surprise de la démonstration, rondement menée. Le second article porte sur le prétendu radicalisme des chômeurs en matière de politique, dont la propension au vote pour le FN serait un bon indice. A partir d'une relecture de place des chômeurs dans l'Allemagne et la France des années 30, E. Pierru interroge cette évidence, pour en montrer tous les impensés. La troisième, de Nicolas Guilhot est sans doute celle qui est la plus en phase avec les préoccupations de Dissidences puisqu'elle traite de la reconversion des anciens trotskystes en soutiens indéfectibles à l'impérialisme US. A lui seul cet article justifie l'achat de l'ouvrage. Guilhot suit le parcours des courants et individus ayant rompu avec le trotskysme (objet du livre, à ce jour non-traduit, d'Alan Wald, The New York Intellectuals ) de la révolution internationale au néconservatisme reaganien, bref comment le marxisme antistalinien américain, au moins certaines de ses composantes, s'est modifié en un anticommunisme libéral au fondement de la vie politique américaine au début de la guerre froide. Le paradoxe est que ces individus expriment tous la conviction de la continuité de leur parcours. Regrettons malgré tout les erreurs factuelles, notamment sur Max Shachtman (1904-72), un des principaux leaders de cette mouvance, que l'auteur aurait évitées en recourant par exemple au numéro que notre modeste revue a consacré aux Trotskysmes américains, en décembre 2000 (n°7 de la première série de Dissidences). Bien entendu l'exemple de cette dernière contribution n'épuise pas la lecture de ce recueil. Il faudrait aussi évoquer les chapitres s'intéressant à l'électorat du FN (D. Gaxie) la radicalisation de la droite polonaise (F. Zalewski), la place occupée par les catégories juridiques dans les processus de radicalisation (D. Lochak) ou, pour en finir, sans avoir pu citer chacun, la contribution de la technocratie à la radicalisation du régime fasciste de Mussolini (J.-Y. Dormagen), pour convaincre de la pertinence de cet ouvrage.

G. U.

 

Pascal DELWIT (éd.), Où va la social-démocratie européenne ? Débats, enjeux, perspectives, Bruxelles, éditions de l’ULB, 2004. avril 2006*

Situation inédite en Allemagne depuis le début des années 20, la concurrence d’un parti à la gauche du SPD (le Linkspartei, parti de gauche) lors des prochaines échéances électorales illustre à merveille la crise dans laquelle est plongée la social-démocratie européenne. Ce livre, fruit d’un colloque à l’Université Libre de Bruxelles, aborde de front cette question de l’avenir de la social-démocratie. Dans deux contributions, plutôt contradictoires d’ailleurs, Pascal Delwit explique tout d’abord qu’il faut relativiser cette notion de crise. En effet, il montre que si l’on s’en tient aux évolutions électorales depuis la seconde guerre mondiale, le déclin de la social-démocratie ne revêt aucun caractère d’évidence. Néanmoins, ce qui ressort, c’est une très forte hétérogénéité des résultats, en fonction des aires historico-géographiques d’implantation de cette social-démocratie. Cette relative stabilité est contestée, dans un article conclusif (« La social-démocratie européenne et le monde des adhérents. La fin du parti communauté »), qui démontre au contraire la profonde crise dans laquelle cette famille se trouve. A l’aide d’une batterie d’indicateurs (évolution des effectifs, taux d’adhésion, taux de pénétration électorale), Delwit dresse un portrait d’un courant en crise profonde. Le bilan est sévère (à l’exception du SPÖ autrichien et, dans une mesure moindre du cas luxembourgeois, relativement marginal dans l’univers social-démocrate) : la social-démocratie, comme parti organisateur de la classe ouvrière (le parti communuauté) est entré dans une phase de coma dépassé. Dans sa contribution, Gerassimos Mochonas en explique les raisons idéologiques : rupture avec le réformisme, adaptation au néo-libéralisme, abandon des fractions populaires, au point que l’auteur voit dans cette phase d’évolution de la social-démocratie le troisième grand mouvement réactionnaire à se déployer depuis la Révolution française.

Georges Ubbiali

 

Pascal DURAND (Dir.), Les nouveaux mots du pouvoir. Abécédaire critique , Bruxelles, Aden, 2007, 460 p. octobre 2007*

«  Pas de pouvoir sans l'imposition d'un certain nombre de mots ou d'expressions, vecteurs d'une emprise sur les représentations, les imaginaires, les stratégies, les décisions (ceux qui les prennent, comme ceux qui les subissent  », écrit Durand dans son introduction pour fixer le cadre de ce livre. Livre d'ailleurs, toujours selon ses mots, qui n'en est pas un («  L'objet que le lecteur a entre les mains (…) n'est pas seulement un livre : c'est un instrument de connaissance et donc de résistance  », p. 12), c'est une arme. Pour réussir ce pari de décrypter plus de 130 mots, une équipe pluridisciplinaire de presque 70 personnes, universitaires de divers horizons a été réunie. Le point de départ du projet est l'analyse d'une quarantaine de mots analysés pour la revue Quaderni , le projet étant ensuite élargi. Cet abécédaire commence avec abracadabrantesque, mot prononcé par un président de la République pour se conclure sur zéro (Tolérance zéro, déficit zéro, etc.). Certains termes sont définis de manière très courte (en particulier ceux traités par Hubert Nissan, comme « Vous voyez »), d'autres font l'objet d'un développement très fouillé C'est par exemple le cas de l'entrée « Dialogue social », abordé par Corinne Robin. Son développement, très technique, est un véritable délice intellectuel, qui correspond effectivement à l'objectif fixé dans l'introduction : armer intellectuellement le lecteur pour mieux résister à l'air du temps. D'autres contributeurs sont à ranger plutôt dans le registre de la provocation et de la polémique. On songe à l'article alter mondialisme, d'un sociologisme sauvage, réduisant la protestation portée par ce courant à l'origine (petite-bourgeoise) de ses militants. C'est le droit le plus strict du contributeur à cette note d'être en désaccord avec la protestation portée par l'alter mondialisme. En revanche, il ne semble guère convaincant de faire figurer ce terme dans le répertoire sémantique du pouvoir. C'est, largement, se tromper de registre. Evidemment, si l'on considère la pluralité des contributeurs, de tels écarts par rapport à l'ambition de déconstruction critique sont fatals. Sans doute qu'une prochaine édition de cet abécédaire des lieux communs, devra intégrer des termes qui ne figuraient pas dans les médias au moment de la conception de ce dictionnaire, comme ouverture, franchise ou encore TVA sociale. En attendant, le lecteur se délectera avec populisme, égalité des chances, réforme et les dizaines d'autres qui les accompagnent.

G.U.

 

Frank GEORGI (Dir.), Autogestion. La dernière utopie ?, Paris, Publications de la Sorbonne, 2003, 614 p. mai 2006*

Cet ouvrage rassemble les interventions faites lors d’un Colloque les 14-15 juin 2001, à l’initiative du Centre d’histoire sociale du XXe siècle (Université Paris-I). Regroupées en quatre parties, les contributions donnent un éclairage sur de nombreux aspects de la question. Regrettons seulement le caractère rapide de certaines d’entre elles, mais cela est sans doute inhérent au genre colloque. Heureusement des orientations bibliographiques contenues dans les notes infrapaginales permettent d’aller plus loin.
Une première partie permet de redécouvrir les pères (ou les laboratoires) de l’idée d’autogestion, Henri Lefebvre et Pierre Naville, les revues Autogestion ou Arguments, les Cahiers du Centre d’études socialistes (1961-71), grâce à des chercheurs de qualité, Michel Trebitsch ou Alain Cuénot notamment, sans oublier l’article de Georges Ribeill sur le militant de filiation proudhonienne Hyacinthe Dubreuil (1883-1971), tant il est vrai que cette idée d’autogestion, de décentralisation du pouvoir, des décisions, est ancienne.
Dans une deuxième partie, « Les usages politiques de l’autogestion », est étudié le positionnement des divers partis et personnalités politiques vis-à-vis de l’autogestion dans les années 1970 : du Ceres aux rocardiens, de François Mitterrand au PC, tardivement rallié. L’extrême gauche n’est pas oubliée, ce qui nous vaut une contribution précieuse sur les « Pablistes », ardents défenseurs de la pratique autogestionnaire déjà depuis l’expérience yougoslave de l’après-guerre (p. 259-270). Mais plus intéressantes encore sont les contributions qui reviennent, dans la troisième partie, sur les expériences autogestionnaires réalisées dans le cadre des coopératives ouvrières de production (Sylvie Zaidman) ou au cours des luttes, Lip bien sûr (Joëlle Beurier), mais aussi, beaucoup moins connue, l’usine Cousseau de Cerizay dans les Deux-Sèvres (Xavier Vigna). Quant aux luttes nombreuses menées dans les hôpitaux, elles ne purent déboucher sur des pratiques autogestionnaires, étant donné la spécificité de « l’entreprise hôpital » (cf. l’excellente contribution de Christian Chevandier, p. 347-366).
Dans une quatrième partie, sous le titre « Vivre autrement », ont été rassemblées des contributions touchant à des secteurs plus variés, qui ont expérimenté aussi en cours de lutte les méthodes autogestionnaires (étudiants, lycéens, théâtre, animation et même milieu sportif). Au total un ouvrage passionnant sur les années 1970, magnifiquement coordonné et introduit par Frank Georgi.

Jean-Paul Salles.

 

Florence HAEGEL, dir., Partis politiques et système partisan en France , Paris, Presses de sciences po, 2007, 452 p. septembre 2007*

Partant du constat d'un relatif désintérêt pour l'étude des partis politiques, F. Haegel rassemble une série de contributions pour montrer la poursuite des travaux et des préoccupations sur ce thème. Cela nous vaut une fort épais volume, divisé en deux parties, la première consacrée à une série de monographies sur les partis, la seconde au système partisan (présidentialisation, système électoral, ou encore le système partisan comme « espaces des possibles »). Cette note de lecture ne vise pas à rendre compte de l'ensemble du volume, mais seulement des chapitres relatifs aux préoccupations de Dissidences . Quatre chapitres, concernant successivement la LCR, le PCF, les Verts et finalement le PS seront analysés ici. Pour ceux qui connaissent déjà les travaux de Florence Joshua, dont la thèse est en cours, sur la LCR ne seront pas surpris par le chapitre qu'elle rédige. C'est un condensé de l'état de ses recherches. Elle propose d'aborder la LCR à partir des trajectoires militantes et de leurs transformations. Son hypothèse centrale réside dans l'articulation entre le militantisme partidaire et l'immersion dans les mouvements sociaux, qui caractériserait le militantisme ligard. C'est sans doute vrai, mais largement insuffisant, tant une culture politique ne peut exister per se , sans lien avec son milieu environnant. Frédéric Sawicki ( Les réseaux du Parti socialiste. Sociologie d'un milieu militant , Paris, Belin,1997), l'avait parfaitement démontré pour le PS. Seule une approche comparée de la LCR avec d'autres organisations politiques qui lui sont proches (LO ou le PT) permettrait réellement d'asseoir ce qui fait la spécificité de ce courant politique. L'intérêt de la contribution de Julian Mischi sur le PCF est précisément de mettre l'accent dès la fin des années 70 sur les conflits internes au PC. Alors que ce parti n'était pas dans la profonde crise dans laquelle il est désormais plongé, des oppositions se faisaient jour en raison de son institutionnalisation. A partir de plusieurs sites d'observation (banlieue grenobloise, Lorraine), Mischi montre les effets de la professionnalisations de la gestion locale sur la difficile construction d'une représentation politique des milieux populaires. L'intérêt premier de cette approche est précisément de mettre l'accent sur les facteurs sociaux de la crise, au détriment d'une approche purement politique/idéologique. Florence Faucher-King se penche pour sa part sur les Verts, montrant la complexité des règles de fonctionnement interne d'un parti qui a voulu mettre au premier rang de ces préoccupations la lutte contre la « loi d'airain de l'oligarchie » Michelsienne. C'est selon elle, le talon d'Achille des Verts (conclusion évidemment que l'on n'est pas obligé de partager), que de rester fidèle à leur ambition d'un fonctionnement non-institutionnel, contradictoire avec la conquête du pouvoir. On est en droit de se demander sir les trois principes centraux, pluralisme, égalitarisme et participation ne sont pas précisément ceux qui ont été délaissés par la participation gouvernementale et qui sont au principe de la crise et de l'incapacité des Verts à promouvoir une politique alternative sérieuse. Beaucoup plus banale apparaît la contribution de Carole Bachelot, à partir d'une étude de textes, agrémentée de trois entretiens, sur la culture d'organisation au PS, sous tendue par une réflexion sur le principe oligarchique. Reste au lecteur à se plonger dans les presque 300 autres pages s'il a envie de se familiariser avec l'UDF, l'UMP ou le FN. A retenir une solide bibliographie actualisée conclusive.

G.U.

 

Denis LANGLOIS, L’utopie est morte ! Vive l’utopie !, Paris, Michalon, 2005

Denis Langlois s’est fait connaître dans les années 70 par la publication de guides, Le guide du militant (1972), Le guide du citoyen face à la police (1980) ou par des « dossiers noirs », Les dossiers noirs de la police française (1971), Les dossiers noirs de la justice française (1974), tous publiés au Seuil. Avec ce petit livre, il revient à son intérêt pour la politique, terrain qu’il n’avait jamais d’ailleurs totalement déserté (voir La politique expliquée aux enfants, Atelier, 2002). Un livre qui se conclut par le texte de L’Internationale dans son entier ne peut laisser indifférent ! Dans cet essai vivement troussé, Langlois s’emploie à défendre la nécessité de l’utopie comme horizon de l’activité politique. Selon lui, les grands changements nécessaires ne sauraient se résumer à la gestion, paresseuse de l’ordre social et économique. Il ne s’agit pour autant pas de retomber des errements d’une période définitivement révolue, celle des révolutions. L’utopie qu’il appelle de ses vœux est mythe, au sens sorélien du terme. Il ne s’agit pas de la réaliser, mais de s’appuyer su l’enthousiasme qu’elle suscite pour faire avancer un projet authentiquement réformateur. « Il faut choisir l’Utopie révolutionnaire, non pas parce qu’elle a plus de chances de se réaliser que les autres, plus de chances de tenir ses promesses, mais parce qu’elle est Esthétisme, parce que sur le plan de l’émotion et du trouble elle offre le meilleur rapport qualité-prix, parce qu’elle transporte plus loin, parce qu’elle a un côté exotique à la fois rassurant et déboussolant » (p. 167). Bref, pour être réaliste, soyons utopiste. Si le message n’est pas neuf, la verve et l’humour (on songe par ex. à la comparaison entre les paroles de la Marseillaise et de l’Internationale ou l’influence de la perspective utopique sur la préservation de la santé) que l’auteur déploie au long de ces pages rendent cette lecture plutôt plaisante.

G.U.

 

Pierre LEVEQUE, Révolutions et Républiques : la France contemporaine, Dijon, EUD, 2005, 350 pages.

Préfacé par Alain Corbin, ce livre de Pierre Lévêque reprend des articles parus entre 1975 et 2004 ; les plus anciens (Libre pensée et socialisme (1889-1939) et La patente, indicateur de croissance économique différentielle au XIXe siècle ?) font figure de classiques, cette réédition succédant à d’autres. Tel quel, le volume dans sa construction outrepasse les frontières du genre : plus qu’une compilation, les articles se succèdent pour donner corps au titre de l’ouvrage, Révolutions et Républiques, au pluriel significatif. Alain Corbin en souligne la richesse, notant la précision historiographique de Pierre Lévêque, son souci constant d’une contextualisation fine, relayé par de multiples jeux d’échelles.
Pour une nouvelle histoire politique (1986) ouvre la lecture. Chronologiquement contemporain du manifeste des chercheurs réunis par René Rémond (Pour une histoire politique, 1986), l’article précise les liens paradoxaux avec la Nouvelle Histoire dans la légitimité reconquise de l’histoire politique. En soi, il vaut introduction à la première partie du volume –A travers les révolutions-, expliquant l’appétence de l’auteur pour le social, le populaire et l’inscription du politique dans des contextes différenciés. Ce goût se retrouve dans l’examen des formes d’égalité sous la Révolution française (La Révolution française : quelle égalité) mais se manifeste pleinement dans le récit minutieux des Cent-Jours (La révolution de 1815 : le mouvement populaire pendant les Cent-Jours), dans l’examen des courants politiques sous la Commune. Mais, s’il est un pluriel dans les Révolutions embrassées par Pierre Lévêque, celle de 1848 semble le lieu géométrique de ses recherches. Lieu du nœud entre République et Révolution, Pierre Lévêque emprunte pour son exploration toutes les sentes du métier d’historien. Au bilan historiographique scrupuleux (Les campagnes françaises et la Deuxième République : cinquante ans d’exploration) s’ajoute l’analyse des répercussions du discours de Mâcon par Lamartine (Le discours de Mâcon, évènement national). Si l’histoire de la presse paraît ici sollicitée, ailleurs la sociologie et la cartographie électorale nourrissent l’examen des élections municipales, indiquent les voies empruntées pour l’interrogation de l’ordre social autour de 1848 (Ebranlement et restauration de l’ordre social). Telle quelle, cette première partie indique le terrain privilégié des recherches menées par Pierre Lévêque : un XIXe siècle rayonnant à partir de 1848, une lecture du politique qui se méfie des filiations trop claires, restituant toute la complexité de ces situations, souvent lues à partir de l’histoire sociale, de l’histoire rurale. Les notations sur le bonapartisme qui parsèment ces articles sont éclairantes, esquissant par petite touche, une trajectoire compliquée allant de l’héritage révolutionnaire et d’un positionnement de gauche, à la droite.
Cette seconde partie, la plus dense du volume, se clôt sur la Commune. L’ère des révolutions s’achève pour la France. Trois articles circonscrivent une lecture fine du mouvement socialiste sous la IIIe République. L’examen du socialisme français après la Commune, brosse le tableau synthétique des sectes socialistes (Après la Commune, la difficile renaissance du socialisme français (1871-1893)). L’article prend tout son sens à la lecture de l’analyse fouillée de l’itinéraire d’Alfred Marpaux, de son rôle dans le socialisme du Centre-Est (Pour un socialisme intégral : Alfred Marpaux (1862-1934) et la Fédération de l’Est du POSR). Lieux, milieux et réseaux socialistes dijonnais et bourguignons s’animent, montrant la porosité du socialisme à l’anarchisme, et le rôle des hommes dans l’implantation du socialisme français. A lire Pierre Lévêque, on saisit alors que la propagande socialiste n’est pas seulement affaire de textes et de brochures, de journaux, mais de liens tissés d’homme à homme (ainsi de l’influence de Benoît Malon sur Alfred Marpaux). Cette reconstitution du milieu socialiste nuance ainsi les coupures proposées entre un âge préscientifique et un âge scientifique du socialisme français. Finalement, cette partie s’achève par la réédition d’un article sur Libre pensée et socialisme qui, avant les travaux de Jacqueline Lalouette (1), fut longtemps l’une des seules références sur cette question. Sans revenir sur l’essentiel d’une démonstration devenue classique, sa conclusion vaut pour ce qu’elle implique dans le regard jeté par sur l’objets d’étude : « Aussi l’histoire de la Libre Pensée peut-elle apparaître en fin de compte comme un exemple frappant de la persistance d’un esprit jacobin et plus encore « sans-culotte » au cœur du mouvement ouvrier français » (p 223). La recherche d’attitudes, le souci de la longue durée dans cette quête, dit l’emprunt de l’histoire politique telle que la pratique Pierre Lévêque avec les conceptions des Annales, illustrant ainsi les propositions de l’article introductif.
Ce souci de la longue durée structure les articles de la troisième partie (Dans la longue durée). En histoire politique, Pierre Lévêque comprend celle-ci dans l’examen des legs et des héritages, des ruptures et des traditions. On comprend mieux, dans cette perspective, la courte seconde partie consacrée à la IIIe République, pivot entre le XIXe et le XXe siècle. En regard de l’idée révolutionnaire (La Gauche et l’Idée révolutionnaire au XIXe siècle) comme de la tradition républicaine (Cinq Républiques, une tradition) ou des rapports du monde de la vigne au politique et au religieux (Vigne religion et politique en France au XIXe et XXe siècle), le XXe ne se coule pas exactement dans les pas du XIXe. Historien du politique, Pierre Lévêque peut alors opposer à la continuité des familles politiques de droite empruntée à la typologie traditionnelle de René Rémond, la discontinuité des gauches : « Tandis que l’histoire de la droite française peut être placée sous le signe de la continuité des grandes tendances (traditionalisme, orléanisme et bonapartisme), celle de la gauche est longtemps marquée par des processus de substitution. Les courants qui avaient atteint leurs objectifs, ou renoncé à certains d’entre eux, se sont rangés dans le camp de l’ordre établi, mais ils ont été remplacés par d’autres forces, qui ont poursuivi leur combat, ou se sont proposés de nouvelles conquêtes (p 316) ». La remarque vaut pour l’histoire politique, moins pour l’histoire culturelle du politique davantage attachée à l’examen des mémoires par quoi s’établissent des continuités et des filiations parfois étrangères au temps court du politique. Elle questionne les limites de ce recueil d’article auquel manque une conclusion en forme de commentaire du titre. La France contemporaine s’est construite entre Révolutions et Républiques, mais les deux termes se succèdent davantage qu’ils ne coïncident chronologiquement : le modèle républicain surgit au défaut de la révolution (IIIe République), se renouvelant dans les lendemains du 13 mai 1958. Quid alors de cette dialectique implicite dans le titre entre Révolutions et Républiques, de son effet sur la longue durée du mouvement ouvrier ? Le regret du lecteur naît ainsi de la qualité des articles, il n’est que l’expression des contraintes du genre.

Vincent Chambarlhac.

(1) Jacqueline Lalouette, La Libre pensée en France, 1848-1940, Paris, Albin-Michel, 1997.

 

Roger MARTELLI, Refondations. Pour une nouvelle force à gauche , Paris, Hors série Regards, 2007, 159 p. juin 2008*

L'intérêt de ce livre s'explique par la personnalité de son auteur. Historien de formation, Roger Martelli apparaît comme une des têtes pensantes du PCF et plus particulièrement de son courant moderniste. Rédacteur en chef de la revue Regards , il propose dans ce petit livre un retour sur la gauche et sur la stratégie de son parti, quelques mois après la catastrophe de la présidentielle où le PCF avait recueilli 1, 93%. Cet échec, comme celui de la candidate socialiste, Ségolène Royal, constitue le point de départ de sa riche réflexion. Riche, car Martelli écrit en historien, dans un style très plaisant. Il se montre extrêmement critique à l'égard du PCF et de son rapport au stalinisme, n'hésitant pas à appeler un chat un chat en la matière. Pourtant, même s'il reconnaît que le stalinisme fut un cancer du mouvement ouvrier, le lecteur aura du mal à le suivre lorsqu'il affirme que Georges Marchais lui apparaît comme l'homme qui disposait de tous les atouts pour dépasser ce soviétisme à la française. A la fois par sa biographie (Georges Marchais n'a-t-il pas été travailler dans l'Allemagne occupée, loin de toute attitude résistante ?) et par son ancrage au sein du parti, celui-ci n'était guère disposé à rompre avec toute la culture politique qui l'avait constitué. S'il n'est donc pas tendre avec le passé de son parti, Martelli a tendance parfois à jeter le bébé avec l'eau du bain et le stalinisme avec la culture révolutionnaire. Considérer que les combats électoraux et la participation à la vie institutionnelle doivent constituer l'alpha et l'oméga d'une pratique politique émancipatrice est plus que douteux. En fait, Martelli livre sa version d'un réformisme fort (« dépasser le capitalisme », ni étatiste ni réformisme des petits pas). Sans véritablement lever les ambiguïtés, il propose « non pas d'inverser le capitalisme, mais de faire autre chose, à partir de valeurs, de principes, de normes et de méthodes radicalement différentes » (p. 64). Parmi les solutions proposées, « l'expérimentation alternative » ou encore l'économie sociale et solidaire (p. 67) : « dans le temps long d'un processus, qui délégitime l'ordre capitaliste, en conjuguant de la mobilisation « contre »  et de l'expérimentation « pour » (p. 68). Bref, dans un vocabulaire empreint parfois des audaces de feu le PSU (on sent l'inspiration tourainienne au fil de certains passages), Martelli propose de rompre avec les vieilles pratiques politiques pour faire du neuf : « Il y eut le temps des mythes, des grandes eschatologies religieuses, des utopies. Le temps est venu des projets » (p. 73). Parfois un tantinet jargonnant (après tout la notion de « projet » ne renferme-t-elle pas l'appel à l'expertise ?), Martelli avance une conception lui permettant de dépasser le social-libéralisme de la gauche socialiste et la rigidité doctrinaire héritée du stalinisme pour définir une « nouvelle gauche ». Issue des rangs du PCF, l'idée est ambitieuse et sans doute assez nouvelle (à quand remontent les dernières grandes innovations politiques issues de ce courant ?). A l'aune de l'histoire de la réflexion théorique au sein du mouvement ouvrier, on aurait tendance à écrire que Martelli réinvente l'eau chaude.

G.U.

 

Charlotte NORDMANN, Bourdieu / Rancière. La politique entre sociologie et philosophie , Paris, Editions Amsterdam, 2006, 180 pages, 17 euros. juin 2007*

A pas comptés, Charlotte Nordmann expose la sociologie de Pierre Bourdieu pour ensuite la discuter, la soumettre aux feux de la philosophie de Jacques Rancière. L'ouvrage est donc d'abord didactique. Il introduit à la sociologie de Pierre Bourdieu, aux logiques de la domination, de l'habitus . Il n'est pas lieu de résumer, ici ce n'est là qu'une introduction précise, concise, documentée sur l'œuvre de Pierre Bourdieu. Pour critiquer ce qui ressort à la Politique impensée chez Pierre Bourdieu, Charlotte Nordmann recourt à Jacques Rancière. Elle butine dans une œuvre qui ne cesse de se ramifier, choisissant ses références. Elle exhume ainsi La leçon d'Althusser (1974), texte aujourd'hui oublié où elle lit dans le rejet du scientisme la continuité d'une critique des postures similaires de Bourdieu, d'Althusser. Rapidement, le nœud de l'ouvrage apparaît, soit la question de la dépossession, de l'émancipation. Pour Bourdieu, celle-ci tient à un défaut de savoir des masses, conséquence de leur domination ; Rancière lui oppose une dynamique de l'émancipation, liée à la contestation des hiérarchies sociales. Pour lui, somme toute, la sociologie naturalise l'ordre social. Face à ce constat, l'auteure expose la manière dont Jacques Rancière pense autrement le politique, s'appuyant notamment sur Le maître ignorant , rappelant les dix thèses d'Au bord du politique. La critique pointée par Charlotte Nordmann à l'égard du philosophe tient à son constant refoulement de l'histoire des pratiques politiques ; a contrario , la sociologie de Pierre Bourdieu ignore la liberté des acteurs, pris dans les configurations des champs, tout en ne prenant pas comme postulat, l'égalité des être parlants qui fonde la position de Jacques Rancière. Aussi faut-il croiser Bourdieu et Rancière pour penser l'émancipation. Charlotte Nordmann attaque ainsi la logique de la domination et, à la suite des travaux de Judith Butler, pose que toute situation émancipatrice amplifie la logique de domination jusqu'à la rendre intolérable, provoquant alors un écart. Elle poursuit sa démonstration à l'aide des travaux d'Abdelmalek Sayad, montrant que l'émancipation peut naître – se comprendre – du jeu complexe de l'historicité des pratiques politiques et des interactions contradictoires des acteurs. La figure de l'intellectuel et l'institution scolaire sont ainsi au cœur de la critique.

On peut lire ce livre pour ce qu'il est, une introduction militante à Pierre Bourdieu, Jacques Rancière autour de la logique du politique. On peut aussi le prendre comme une invite, pour faire une histoire du mouvement ouvrier, à l'hybridation des pistes tracées par leur œuvre respective. On peut aussi y lire l'émergence d'une configuration intellectuelle renouvelée à l'extrême gauche : quand la plume de Charlotte Nordmann se libère de l'exposé de la pensée, elle désigne par quelques exemples (dont Rosa Parks, la condition de l'immigré) la figure renouvelée médiatiquement de la question sociale autour de la problématique de l'indigène (de la République). L'intérêt du propos se redouble alors en une invite implicite à la déconstruction des scènes où l'on projette cette question. Sont-ce des scènes du peuple (Rancière) ?

Vincent Chambarlhac

 

Gary TEEPLE, La globalisation du monde et le déclin du réformisme social, PU Laval, 2004

Voici un solide essai sur un sujet d'actualité, la mondialisation, par un sociologue anglo-saxon. Sérieux, très documenté, ce travail, déjà ré-édité en anglais, intéressera un public exigeant que les questions de société contemporaine intéressent. L'auteur, professeur à l'Université Simon Fraser en Colombie-britannique, affirme des convictions claires et fermes dans les premières pages de son ouvrage. Ces propos ne s'ajoutent pas à ceux, trop nombreux, qui magnifient la globalisation capitaliste. Ici, le ton est critique, y compris dans la dénonciation de la guerre en Irak. Marx fait figure d'auteur de référence et sert de fil conducteur tout au long des chapitres. L'argument développé au fil des pages s'énonce ainsi : dans le courant des années 80, le capital s'est affranchi définitivement des limites de l'Etat-nation pour connaître une internationalisation qui est désormais son cadre de référence. Cette transformation a été rendue possible par une série de modifications technologiques (caractérisée comme le néofordisme), impliquant un mode plus automatisé de production basé sur la microélectronique et l'usage intensif des techniques informatiques. A ce nouveau régime productif s'adjoint, au plan plus purement politique des politiques néo-libérales. Ces dernières ne sont rien d'autres que le versant idéologique des transformations des modes de production. De ce fait, les forces traditionnelles de résistance (partis de gauche et organisations syndicales) sont placées dans une position de faiblesse, adossée qu'elles étaient jusqu'alors sur leur espace national. Cette thèse se décline en huit chapitres, qui sont un régal de lecture et une découverte de la littérature anglo-saxonne sur le sujet (on ne compte pas les références, qui auraient gagnées à être regroupées dans une bibliographie finale). Au fil des pages sont ainsi décortiqués la nature exacte des politiques néolibérales, l'évolution de l'économie planétaire, la description des attaques contre l'Etat-providence, des pistes de réflexion sur la nouvelle nature du capitalisme contemporain. Profitant des éditions successives de son livre en anglais, l'auteur y ajoute dans cette édition française une critique des réceptions de la première édition de son livre, un pur régal argumentatif, même s'il n'est pas convaincant sur tout et surtout une esquisse des pistes de résistance pour les forces sociales antiglobalisation. L'idée de base est que les partis de gauche doivent inscrire leur registre d'action au niveau de fonctionnement du capitalisme et donc internationaliser leur action. Si cet ouvrage s'adresse clairement à un lecteur averti, ce dernier sortira de cette lecture ébloui par la richesse et la sophistication des arguments déployés. Une contribution marxiste de première importance aux débats politiques de la période.

Georges Ubbiali.

 

Sciences humaines et sociales et mouvement révolutionnaire

Epistémologie politique

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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