- Jean CHESNEAUX, Du passé faisons table rase ? , Paris, François Maspéro, petite collection Maspéro, 1976, 192 pages

- Laurent DOUZOU, La Résistance française : une histoire périlleuse. Essai d'historiographie , Paris, Seuil, « Points-Histoire » Inédit, 2005, 367 p. 9,50 €

- François HARTOG, Pierre Vidal-Naquet, historien en personne. L'homme-mémoire et le moment-mémoire , Paris, La Découverte, 2007, 141 p., 12 euros

- Eric J. HOBSBAWM, Aux armes, historiens. Deux siècles d'histoire de la Révolution française , Paris, La Découverte, 2007 (1990 pour l'édition originale), 156 pages, 14,50 euros

- Annie LACROIX-RIZ, L'histoire contemporaine sous influence, Le Temps des Cerises, 2004, 148 pages, 11 euros.

- Domenico LOSURDO, Le révisionnisme en histoire. Problèmes et mythes, Paris, Albin Michel, collection « Bibliothèque Albin Michel Histoire », 2006 (1996 pour l’édition originale), 320 pages, 24 euros.

- Jacques MARSEILLE, Du bon usage de la guerre civile en France, Perrin, Paris, 2006, 182 pages, 14 euros.

- Claude MAZAURIC, Un historien en son temps. Albert Soboul (1914-1982). Essai de biographie intellectuelle et morale , Nérac, éditions d'Albret, 2004, 254 pages, 20 euros

- Louis MENARD, Prologue d'une révolution, février-juin 1848 , édition présentée par Filippo Benfante et Maurizio Gribaudi, Paris, La Fabrique, 2007, 299 pages. 18 euros

- Christophe PROCHASSON, L'empire des émotions. Les historiens dans la mêlée , Paris, Demopolis, 2007, 255 pages, 24 €

- Jean SEVILLIA, Historiquement correct. Pour en finir avec le passé unique, Paris, Perrin, 2003, 456 pages, 21,50 euros.

- Michel VOVELLE, 1789. L'héritage et la mémoire , Toulouse, Editions Privat, collection Histoire, 2007, 384 pages, 19 euros

 

 

 

 

Jean CHESNEAUX, Du passé faisons table rase ? , Paris, François Maspéro, petite collection Maspéro, 1976, 192 pages. décembre 2007*

A l'heure de la disparition de son auteur, et trente ans après sa publication, est-il encore utile de revenir sur ce pamphlet, véritable pavé dans la mare de l'historiographie ? Incontestablement, oui. Oui, car la négation quasi-totale dont cet ouvrage est victime dans le domaine de l'histoire ne peut qu'interroger. Oui, car les problèmes que Jean Chesneaux soulevait ont toujours une large part d'actualité, en particulier dans le cadre d'une entreprise comme celle de Dissidences . A condition bien sûr de voir au-delà de débats datés sur les rapports du marxisme à l'histoire, ou d'éloges à l'égard de la Chine de Mao et du Cambodge de Pol Pot…

Désireux de réinsuffler au sein de l'histoire tout ce qu'elle porte en elle de politique, il bousculait alors un certain nombre d'idées reçues et de repères confortables, de manière fort salutaire, tout en tordant certainement le bâton de la discipline dans l'autre sens, à savoir une certaine tendance à ne faire servir l'histoire qu'à la lutte révolutionnaire… Son questionnement sur la dichotomie entre neutralité de l'historien dans le cadre de ses recherches, et ses opinions assumées en dehors, rejoint la réflexion d'un Howard Zinn, et débouche sur la position qui a notre préférence, celle d'un engagement serein, couplé à une approche délibérément scientifique de l'histoire, une sympathie radicalement critique. De même, ses critiques sur une histoire trop européocentrique, sur la division canonique en quatre périodes, rejoignent en partie les préoccupations actuelles de la « world history ». Quant à ses charges contre la professionnalisation de l'histoire, elles sont toujours d'actualité, malheureusement, et peuvent, doivent même inciter à poursuivre la réflexion.

Par contre, avec le recul, sa volonté de mettre en lumière les histoires des opprimés, aussi louable soit-elle, abritait dans son enthousiasme débridé une certaine confusion entre histoire et mémoire, donnant corps aux dérives que l'on connaît actuellement autour de l'histoire des traites et de l'esclavage, entre autre exemple. De même, sa méfiance à l'égard d'une histoire qui se saisit de tous les domaines d'étude, voire vis-à-vis des essais d'histoire universelle jugés apologues du capitalisme (Bonnaud, à contrario), par souci d'utilité pour la pratique révolutionnaire du présent, est pour le moins discutable : seule la vocation universaliste et totalisante de l'histoire, en permettant d'approcher une connaissance aussi large que possible du passé, est susceptible de nourrir et de féconder les luttes.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Laurent DOUZOU, La Résistance française : une histoire périlleuse. Essai d'historiographie , Paris, Seuil, « Points-Histoire » Inédit, 2005, 367 p. 9,50 €. janvier 2008*

Magnifique ouvrage qui se lit d'un trait, bien que, comme le sous-titre l'indique ce livre n'expose pas les faits et gestes des résistants, mais la façon dont les historiens ont étudié ces événements depuis un demi-siècle.

Car, à peine la guerre terminée, et c'est une des spécificités de ce champ, des hommes et des femmes, la plupart anciens résistants, se sont employés à rassembler des documents, à écrire même l'histoire d'événements auxquels ils avaient été étroitement mêlés, en manière d'hommage à leurs nombreux camarades ayant sacrifié leur vie à ce combat. L'Etat, par le biais notamment du Ministère de l'Education nationale, a encouragé l'entreprise et dans la plupart des départements sont nés des comités associant anciens résistants et historiens ou professeurs d'histoire du secondaire, instituteurs, coordonnés à l'échelle nationale par Henri Michel et le Comité d'Histoire de la Deuxième Guerre mondiale. Cette dernière institution et sa revue du même nom ont longtemps dominé les études sur la Résistance et c'est à Henri Michel que les PUF demandèrent d'écrire les synthèses pour la célèbre collection Que Sais-Je ?, l'Histoire de la Résistance en France (1 ère édition en 1950, régulièrement rééditée jusqu'à ce que l'ouvrage de Jean-François Muracciole le remplace en 1993) ou l'Histoire de la France libre (1963).

Cet effort important, mené par des dizaines de personnes, a permis de retrouver et de sauver de nombreux documents épars, de réaliser également de très nombreux entretiens auprès d'anciens résistants. Mais en même temps, du fait des conditions de sa naissance et des rapports de force politiques à l'issue de la guerre, cette entreprise a accrédité une double vision de la Résistance, celle des gaullistes et celle des communistes. Il allait donc revenir à la génération suivante, des historien(ne)s qui n'ont pas été les acteurs de cette histoire, de poursuivre cette recherche en élargissant la focale et en scrutant d'autres acteurs de la Résistance : les femmes, les étrangers (les FTP-MOI – Francs-Tireurs-Partisans Main d'œuvre immigrée - par exemple, étudiés en 1989 par Courtois-Peschanski-Rayski , Le sang de l'étranger. Les immigrés de la MOI dans la Résistance , paru chez Fayard). Des études poussées ont été réalisées sur le plan régional, l'Ille-et-Vilaine par Jacqueline Sainclivier dès 1980, le Var par Jean-Marie Guillon en 1989 ou encore la Franche-Comté par François Marcot (ses recherches ont été publiées à Besançon par l'éditeur Cêtre en 1985 et 1989). C'est cette génération aussi qui est revenue sur l'attitude du Parti communiste pendant la guerre, une attitude beaucoup moins lisse que ce qu'une légende dorée née après la guerre voulait faire croire (voir entre autres Jean-Pierre Azéma, Antoine Prost, Jean-Pierre Rioux, (dir.), Le PCF des années sombres, 1938-41, Paris, Seuil, 1986).

Mais les efforts des pionniers n'auront pas été inutiles. En s'attaquant à l'histoire du très contemporain ils sont parvenus à convaincre les autorités académiques réticentes de la possibilité de traiter de manière scientifique le temps proche. L'Institut d'Histoire du Temps Présent (IHTP) est né directement du Comité d'Histoire de la Seconde Guerre mondiale. Le nombre et la qualité des thèses d'histoire contemporaine, de même que la qualité de la revue XXe Siècle, sont là pour prouver la validité et la fécondité de cette démarche. L'ouvrage comporte une excellente bibliographie récemment actualisée.

Salles Jean-Paul

 

François HARTOG, Pierre Vidal-Naquet, historien en personne. L'homme-mémoire et le moment-mémoire , Paris, La Découverte, 2007, 141 p., 12 euros. février 2008*

Le titre et le sujet de ce court ouvrage interpelle le lecteur, est-il nécessaire de produire une biographie de Pierre Vidal-Naquet l'un des plus célèbres historien français du XXe siècle, celui-ci ayant déjà publié ses mémoires en deux tomes (Pierre Vidal-Naquet, Mémoires, 1 ; La brisure et l'attente 1930-1955 , Paris, Seuil/La Découverte, 1995, et Mémoires, 2. Le trouble et la lumière, 1955-1998 , Paris, Seuil/La découverte, 1998) ? François Hartog n'écrit pas ici une biographie de Pierre Vidal-Naquet, en spécialiste de l'historiographie ancienne et moderne, il replace l'œuvre de celui-ci dans une perspective biographique, mais surtout dans différents contextes historiographiques. Finalement, cet ouvrage est un régal pour les historiens, car à travers le parcours et les travaux d'un historien atypique– et pourtant modèle pour plusieurs générations d'historiens. François Hartog problématise avec brio les engagements, les choix épistémologiques, les sujets historiques abordés par Pierre Vidal-Naquet. Ce livre est ainsi le prétexte à un retour sur différentes questions essentielles et propres aux historiens. Si l'auteur retrace l'itinéraire intellectuel de Vidal- Naquet c'est pour mieux mettre en lumière la notion de Polyhistor . Vidal-Naquet, spécialiste de la Grèce antique, publiera aussi bien des travaux concernant son domaine de prédilection que des ouvrages concernant la guerre d'Algérie, ou contrecarrant le révisionnisme. Il participera, notamment avec Jean-Pierre Vernant, à l'introduction des analyses structurales appliquées aux textes anciens. D'abord spécialiste de Platon, il deviendra l'un des spécialistes de la Grèce antique, il adoptera une démarche proche de l'anthropologie historique. Son engagement politique est d'abord un engagement en tant qu'historien, avec une démarche d'historien, car il se veut un historien public, engagé dans l'espace public. Dans les années cinquante, il était proche du PCF, sans jamais adhérer, par la suite il fut militant quelques temps du PSU. Attentif au mouvement de Mai 68, il entreprend, avec Alain Schnapp, une collecte de documents concernant le milieu étudiant. Auparavant, il s'est surtout impliqué dans la dénonciation de la torture durant la guerre d'Algérie, il est à l'origine du Comité Audin. La question de la judéité traverse l'ensemble de son œuvre, mais plus particulièrement dans le texte intitulé : « Flavius Josèphe ou du bon usage de la trahison » (préface à la Guerre des Juifs , Paris, Minuit, 1977), où François Hartog rappelle : « Être juif devient, pour lui, comme il le déclare à l'occasion d'une table ronde en 1968, une façon de « demeurer internationaliste » (François Hartog, Vidal-Naquet, historien en personne , p.67). Il défend une voie pacifique et la coexistence de deux nations. Ses parents déportés en camps de concentration, il est orphelin en 1944, et développe très tôt une réflexion, ou plutôt un parcours, rempli de « détours » pour reprendre l'une des ses expressions, concernant l'extermination des Juifs par le régime Nazi et les questions historiographiques que cela implique. Dès les années 80, Vidal-Naquet s'est attaqué en tant qu'historien au négationnisme, et a tenté d'endiguer sinon de contrecarrer Robert Faurisson puis Serge Thion (il est toutefois dommage que François Hartog, au détour d'une parenthèse, associe de nouveau « l'ultra-gauche » dans son ensemble au révisionnisme p.108). Ainsi la dernière partie du livre traite de ce rapport à la mémoire, notamment juive, et à l'histoire. Pierre Vidal-Naquet écrit dans ses mémoires : « J'ai passé les quinze dernières années à réfléchir sur les rapports entre mémoire et histoire », il s'était d'ailleurs opposé à toutes lois mémorielles et instrumentalisation politicienne de la mémoire. François Hartog construit une réflexion très compacte et riche autour de cette thématique, qui intéresse tout particulièrement les historiens, sollicitant Paul Ricœur, il reprend la distinction entre « fidélité » de la mémoire et « vérité » de l'histoire. L'auteur introduit la notion de témoin public et également « d'homme-mémoire » qui est contenu dans ce sous-titre intriguant ; il tisse des liens entre le récit, l'autobiographie, les mémoires, l'histoire, et effectue une digression vers l'histoire littéraire en analysant W de George Perec. Enfin, François Hartog introduit pour le lecteur francophone les débats anglo-saxons concernant le récit et « l'imagination historique » et met en évidence les limites du post-modernisme. Cet ouvrage apparaît comme indispensable pour une mise en perspective historiographique des travaux de Pierre Vidal-Naquet et parlera aux historiens ; mais en ces temps de lectures obligatoires dans les écoles et d'instrumentalisation de la mémoire, il analyse un parcours militant d'un historien engagé qui a analysé longuement ces questions mémorielles, de transmissions, de productions historiques et devrait nourrir la réflexion de toutes les composantes de la Cité.

Yannick Beaulieu

 

Eric J. HOBSBAWM, Aux armes, historiens. Deux siècles d'histoire de la Révolution française , Paris, La Découverte, 2007 (1990 pour l'édition originale), 156 pages, 14,50 euros. janvier 2008*

La parution extrêmement tardive de cette étude d'Eric Hobsbawm, comme avant elle celle du livre de Domenico Losurdo sur Le révisionnisme historique est révélatrice des changements qui ont eu lieu depuis une quinzaine d'années dans la sphère de la connaissance historique : à une domination étouffante de la vulgate édictée par Furet et ses épigones, a succédé une plus grande diversité, avec en particulier le dynamisme retrouvé d'une historiographie de gauche.

A travers ces conférences, Hobsbawm menait l'offensive contre les « révisionnistes », défendant une interprétation « classique » de la Révolution, vue avant tout comme « bénéfique », avec son caractère « bourgeois » presque inconscient et ses radicalités « jacobines ». Les rappels qu'il brosse sont utiles et intéressants : débutant par la vision des historiens libéraux de la première moitié du XIXème siècle, qui sont tous d'accord pour souligner le caractère fondamental de la Révolution dans l'essor de la bourgeoisie, et la prennent d'ailleurs comme un « bloc » (dixit Clémenceau), avec ses dérapages « populaciers », Hobsbawm développe ensuite l'influence majeure des événements sur la pensée et l'action des socialistes et des communistes, à travers 1848 ou 1917 (« […] ce qui a maintenu en vie la Révolution française en tant que point de repère politique […] fut sa place dans les débats internes de la Russie soviétique », p.67), non sans se laisser aller occasionnellement à quelques facilités d'écriture (les « sectes trotskystes », par exemple). Il compare ensuite les deux commémorations séculaires, le centenaire de 1889, dominée par la célébration du caractère progressiste de la Révolution, non sans méfiance à l'égard de la composante populaire et démocratique, et le Bicentenaire, triomphe apparent des idées « révisionnistes » négatrices de l'essence de la Révolution.

Entre les deux, Hobsbawm brosse un aperçu de l'historiographie, laissant apparaître sa prédilection pour Georges Lefebvre. Certes, une telle synthèse n'est pas exempte de défauts ou d'affirmations parfois discutables, mais elle est également une mise au point toujours nécessaire. La postface inédite de 2007 insiste surtout sur la non pérennisation de la vision furetienne et sur le retour de l'histoire sociale de la Révolution.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Annie LACROIX-RIZ, L'histoire contemporaine sous influence, Le Temps des Cerises, 2004, 148 pages, 11 euros.

Annie Lacroix-Riz, professeure à Paris VII, est une historienne confirmée, spécialiste des milieux industriels et des Eglises durant la tumultueuse période de la seconde guerre mondiale. Dans ce petit essai, après un rappel de l'ambiance dominante qui a hissé un Furet et un Courtois au pinacle de la discipline historique au détriment d'un marxisme jugé obsolète, elle s'insurge contre la pénétration croissante des milieux patronaux au sein de la recherche universitaire par le biais de prix, de participation à des jurys ou de commandes d'histoires subventionnées, dans la mesure où les historiens qui jouent le jeu acceptent généralement un certain nombre de présupposés idéologiques, et se plient aux conditions de l'employeur, habituellement peu enclin à livrer l'accès à la totalité des archives existantes afin de ne pas offrir une image négative de l'entreprise.
Cette capitulation d'une partie de la profession devant l'offensive néo-libérale et réactionnaire, elle la voit également à l'œuvre dans les récentes missions officielles, commission sur Paul Touvier et les aides dont il a bénéficié de la part de l'Eglise catholique, commission sur le fichier juif, au travail pour le moins bâclé, et mission Mattéoli sur la spoliation des juifs durant la seconde guerre. Toutes ces démarches ont en effet pour point commun de ne pas avoir pu consulter l'ensemble des pièces d'archives existantes et/ou d'avoir utilisé des pièces auxquelles le public ne peut avoir accès, base, rappelle l'auteure, de la vérification dont tout travail historique doit pouvoir bénéficier, et donc de sa validité. Bien que trop court et centré quasi-exclusivement sur la période de la seconde guerre mondiale, cette critique s'avère roborative, sans langue de bois historienne, et partant sans toujours suffisamment de nuances.
On ne peut en tout cas qu'être d'accord avec Annie Lacroix-Riz sur la nécessité pour l'historien de garder toute son indépendance face aux différents pouvoirs en place, y compris les organisations révolutionnaires qui nous concernent au premier chef. Ce qui n'exclut pas, bien sûr, tout travail de commande, à condition qu'il ne monopolise pas la majorité des chercheurs (quid sinon des sujets jugés trop peu " rentables " ?) - ce qui implique de lutter contre leur précarisation et donc leur vulnérabilité économique croissante -, que ce travail se plie aux méthodes de l'historien, et puisse s'exercer dans la transparence. L'histoire véritable a impérativement besoin de lumières…

Jean-Guillaume Lanuque


Domenico LOSURDO, Le révisionnisme en histoire. Problèmes et mythes, Paris, Albin Michel, collection « Bibliothèque Albin Michel Histoire », 2006 (1996 pour l’édition originale), 320 pages, 24 euros.

Bien que l’on puisse déplorer la traduction tardive de cet ouvrage, le découvrir avec un tel recul permet pourtant d’en apprécier encore davantage sa pertinence. Domenico Losurdo, universitaire italien professeur d’histoire de la philosophie, livre ici une réflexion critique sur la tendance de plusieurs historiens contemporains – Nolte, Furet ou Pipes, pour ne citer que ceux-là – à voir dans la Révolution française et l’idéologie des Lumières la matrice des totalitarismes du XXe siècle et de leur cortège de morts, préférant ainsi un gradualisme modéré à une rupture violente provoquée par des intellectuels fanatiques, aussi bien dans le cours de la Révolution française que dans le cas du mouvement abolitionniste étasunien au XIXe siècle.
Après un aperçu de l’évolution historiographique sur cette question, l’auteur s’essaye à une comparaison des processus révolutionnaires en Angleterre, en Amérique du nord et en France. Cela lui permet de montrer, au-delà d’une idéalisation des modèles de la Glorieuse Révolution et/ou de la révolution de 1776, que tous trois s’étalent sur une longue période que l’on peut clore à la fin du XIXe siècle avec l’extension de la démocratie au corps masculin dans son ensemble, et que tous trois ont connu des épisodes violents et de guerres civiles, dont la France n’a donc pas le monopole. Plus, comparant les situations respectives à la fin du XIXe siècle, l’auteur montre bien que la France a plus efficacement assuré le triomphe de la démocratie parlementaire que l’Angleterre (persistances d’aspects de l’Ancien Régime, problème irlandais) ou les Etats-Unis (ségrégation à l’égard des Noirs et des Amérindiens). Il retourne en fait le comparatisme quelque peu autiste des révisionnistes et s’en sert pour contester à la fois l’idée d’Octobre 1917 vu comme un coup d’Etat, et la comparaison entre judéocide et collectivisation forcée, avec l’extermination des koulaks.
En ce qui concerne plus directement le XXe siècle, Losurdo qualifie l’analyse de la période 1917-1989, vue comme « guerre civile internationale » entre le capitalisme et le socialisme, de réductrice et simplificatrice, lui préférant l’idée de « seconde guerre de 30 ans », avec un point noir sur lequel il s’étend particulièrement : l’opposition entre l’anticolonialisme bolchevique et le néo-colonialisme fasciste et nazi, qui conduit certains auteurs, Carl Schmitt surtout, à une véritable condamnation de l’anticolonialisme, manipulé dans le cadre de cette « guerre civile internationale », voire à une réhabilitation du colonialisme et de ses aspects positifs. Cette grille de lecture a également son importance, selon l’auteur, pour comprendre l’attitude des Etats-Unis à l’égard des Japonais pendant le second conflit mondial, jusqu’à une véritable « racisation » des Allemands. Plus généralement, il cherche les racines de la barbarie propre au « court XXe siècle » cher à l’historien britannique Eric Hobsbawn, à la fois dans la distinction opérée par les Grecs et les Romains entre égaux et barbares, ce qui implique des règles de guerre différentes, et dans le développement du totalitarisme en parallèle de l’idée de guerre totale plutôt que de la révolution russe (en s’appuyant au passage sur des analyses de Boukharine et Rosa Luxembourg)
On peut saluer l’auteur pour son respect des textes et sons sens de la nuance qui lui évite de tomber dans la polémique gratuite et facile, même si certains développements mériteraient d’être élargis et/ou prêtent le flanc à la critique : ainsi de son idée de « racisation » des Allemands qui écarte le risque de mouvement social des populations dans l’explication des bombardements de civils, ou son déni des génocides perpétrés par les occidentaux (Amérindiens d’Amérique du nord, Noirs de la Traite et même judéocide) dans la persistance de ce révisionnisme historique, sans prendre en compte le risque de basculement inverse, la surévaluation de la place de ces génocides dans les évolutions historiques ultérieures. Reste un ouvrage somme toute stimulant en dépit de son ancienneté historiographique.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Jacques MARSEILLE, Du bon usage de la guerre civile en France, Perrin, Paris, 2006, 182 pages, 14 euros. juin 2006*

Est-il besoin de préciser qu’avec cet opuscule, Jacques Marseille ne propose pas un manifeste révolutionnaire ? S’il s’était fait connaître parmi les historiens pour sa thèse qui faisait de l’empire colonial un « fardeau de l’homme blanc », l’universitaire, depuis la fin des années 80, s’est fait une spécialité d’ouvrages dénonçant l’étatisme français et prônant un accroissement du libéralisme dans notre pays. Les titres parlent d’eux-mêmes : C’est beau la France ! Pour en finir avec le masochisme français, France, terre de luxe, Le Grand Gaspillage, etc… Et son statut actuel d’intellectuel cathodique le transforme en une référence médiatique apparemment incontournable.
A travers cette petite étude historique, Marseille souhaite démontrer que les progrès des réformes en France n’ont pu se faire que dans la confrontation face à des solutions plus concertées… mais à condition d’être transformé par un homme providentiel, partisan de la « rupture », derrière lequel on devine actuellement l’ombre de Nicolas Sarkozy ! Il suffit pour s’en convaincre de lire cette phrase au sujet de Bonaparte : « Roi de la Révolution française, Napoléon Bonaparte n’est pas un dictateur, il est celui qui, comme à chacune de nos guerres civiles, sait tirer les leçons d’une situation pour en faire triompher les plus probables issues ». Ou cette autre, encore plus claire, à l’occasion de la guerre civile de 1871 (chose surprenante, Marseille ne condamne pas la Commune, qualifiant même son programme de modéré !) : « (…) il fallait en fait, comme en 1799 et comme en 1848, un homme qui n’hésiterait pas à refuser de s’incliner devant le pouvoir légal des Chambres, au nom de l’intérêt supérieur de la nation et afin d’extirper le pays de cette trop longue guerre civile ». La filiation entre le premier Bonaparte et Sarkozy, apprenti Bonaparte, ne peut être mieux assumée !
Au fil d’un discours didactique mais sans génie, l’auteur collectionne les anachronismes, assimilant par exemple les privilégiés de l’époque de la Fronde, fonctionnaires ayant acheté leurs charges, aux « privilégiés actuels », lisez les fonctionnaires, qui ont pourtant, différence notable, obtenu leur position suite à un concours censé récompenser le mérite. Il récolte les éléments du passé qui servent sa thèse ultra contemporaine, en oubliant ce qui pourrait gêner (son éloge de de Gaulle en 1944 fait ainsi fi de la dominante socialiste et surtout communiste au sein du Conseil national de la résistance, qui explique l’impulsion donnée aux réformes) et en profite au passage pour lancer quelques piques contre l’extrême gauche, accusée d’être archaïque -« (…) qui imaginera dans deux cents ans l’audience que peuvent recueillir aujourd’hui Arlette Laguiller, Olivier Besancenot et José Bové ? »- ou lorsqu’il suggère que le refus de la mondialisation libérale pave la voie à un nouveau Pétain, accusant aussi bien les trotskystes que Laurent Fabius. Assurément un livre qui disparaîtra avec l’actualité qui lui a donné corps.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Claude MAZAURIC, Un historien en son temps. Albert Soboul (1914-1982). Essai de biographie intellectuelle et morale , Nérac, éditions d'Albret, 2004, 254 pages, 20 euros. novembre 2007*

Voilà véritablement un signe des temps : que Claude Mazauric, un spécialiste reconnu de la Révolution française, soit le premier, vingt-deux ans après sa disparition, à proposer une esquisse de biographie d'Albert Soboul, qui plus est en la publiant chez un éditeur régional, en dit long sur l'image globalement négative de tout un pan de l'historiographie française, jugé trop marxiste. Dans cet essai, Mazauric revient d'abord sur l'itinéraire personnel d'Albert Soboul, orphelin à huit ans de parents qui avaient espéré faire fortune en Algérie au début du XXème siècle, et sur sa carrière, dont la parenthèse que constitua la Seconde Guerre le vit à la fois se frotter à la résistance et être révoqué de son emploi d'enseignant par les autorités de Vichy. Devenu membre du PCF en 1939, après être passé dans les rangs de l'Union fédérale des étudiants, il y demeura jusqu'à sa mort, une longévité militante que Mazauric différencie avec arguments à l'appui d'une adhésion proprement dite au stalinisme, sans que l'on ne dispose véritablement de réponses sur le pourquoi de cette fidélité (en dehors des succès de l'URSS contre les nazis, argument un peu court). Quelques pages nous décrivent également Soboul enseignant, professeur traditionnel mais captivant, ce que confirment les extraits fort intéressants de ses divers rapports d'inspection. Mais le gros de l'ouvrage revient bien sûr sur l'œuvre d'historien de Soboul, son Précis d'histoire de la Révolution française , livre de chevet de toute une génération d'étudiants, et surtout sa thèse sur les sans-culottes parisiens, soutenue en 1958, et qui ne se vit suivie qu'en 1967 par son accession à la chaire d'histoire de la Révolution à la Sorbonne. Dès lors, il incarna « (…) l'historiographie républicaine de gauche (…) », contre-pied du courant initié par François Furet et Daniel Richet, auteurs d'une Histoire de la Révolution parue en 1965 et 1966. Reconnaissant comme maîtres Georges Lefebvre, Ernest Labrousse et Pierre Vilar, Soboul resta à l'écart de la « révolution » braudélienne, que Mazauric salue au passage, du fait de divergences profondes (préférence pour le temps court, conception assez positiviste du métier d'historien, souci de laisser à l'histoire une place spécifique contre la fusion avec les autres sciences sociales). Il revient également sur l'analyse du mouvement sans culotte défendue par Soboul, défendant cette « sociologie rétrospective » qui insiste sur la complexité du phénomène et sur ses contradictions internes, une vision à l'opposée de celle de Daniel Guérin. Pour compléter l'essai de Mazauric, ont été ajoutés deux entretiens du début des années 80, où Soboul revient sur son itinéraire jusqu'à l'après guerre, plusieurs photocopies de documents cités au fil de l'ouvrage et un article de 1939, écrit avec Pierre Vilar à l'occasion du cent cinquantième anniversaire de la Révolution. Nourri de souvenirs personnels, ce livre se lit aisément et avec un grand intérêt, même s'il ne remplace pas une biographie complète de ce grand historien.

Jean-Guillaume Lanuque

 

Louis MENARD, Prologue d'une révolution, février-juin 1848 , édition présentée par Filippo Benfante et Maurizio Gribaudi, Paris, La Fabrique, 2007, 299 pages. 18 euros. avril 2008*

«  Si j'écrivais l'histoire ancienne, je citerai mes auteurs ; j'écris l'histoire contemporaine, je cite mes témoins . » (p 27). Louis Ménard verse là une pièce au procès politique des journées de Juin 1848 ; Maurizio Gribaudi et Filippo Benfante font de même, plus d'un siècle après. Le procès est ici historiographique, politique aussi. Ce que narre Ménard procède finalement peu du carnage évoqué dans les dernières pages avec la sécheresse et la concision de l'acte d'accusation ; ce dont il témoigne scrupuleusement ressort davantage à la politique du Peuple , aux logiques de l'événement. Le sel de cette réédition du travail d'un enfant du siècle réside là.

L'introduction campe un auteur intéressant à plus d'un titre. Intellectuel engagé, fils d'une famille de l'édition, Louis Ménard est un proche de Proudhon, Baudelaire… Il croque à chaud, pour le journal Le Peuple , les logiques d'un massacre qui clôt une séquence révolutionnaire (inaugurée avec Robespierre, cité en ouverture du récit) et exprime la scission du Peuple vis-à-vis de la politique républicaine. Le sang dessille les yeux. Le récit de Louis Ménard n'a pas d'autres fins, en témoigne l'épilogue de ses pages :

« Voilà l'oeuvre des hommes qui depuis février ont accaparés le pouvoir ; lâcheté chez les uns, trahison chez les autres, tous, à des degrés divers, ont perdu la révolution. Désormais, le Peuple sera le seul acteur du drame révolutionnaire, et il ne jouera qu'à son heure : il repoussera les provocations de ses ennemis et, si les diverses factions dynastiques appellent la guerre civile au secours de leurs intérêts égoïstes, il leur laissera la responsabilité de cette lutte impie (p 281) ».

Le procès qu'intente Louis Ménard est donc celui d'une République et de partis républicains qui concouraient, dès les lendemains de février, à une Saint Barthélemy prolétaire pressentie par Blanqui. La question des Ateliers nationaux ourle cette trame, tant selon Louis Ménard ils furent créés contre Louis Blanc, contre le socialisme, contre les prolétaires (p 200). Il chronique ainsi les calculs du gouvernement provisoire, les jeux politiques à l'Assemblée, mais surtout le travail des factions dynastiques (bonapartistes, monarchistes) dans l'opinion publique, soit la manière dont la réaction use de la question sociale. En creux, puis de manière plus explicite, il expose une autre politique possible, celle du peuple, campant là un récit dissonant de ce que fut la séquence février / juin 1848, dévoilant l'illusion d'un gouvernement fraternel drapé dans les plis européens du printemps des peuples. Lamartine gagne là ses galons de politicien, lui qui dès février se chargea de la tâche d'endormir le peuple (p 111). L'efficace de la charge découle du style concis comme des preuves fournies à l'occasion du procès qui lui fut intenté (cf. les annexes).

Cet horizon du récit de Louis Ménard sert également sa réédition aujourd'hui. L'introduction, nourrie des réflexions de Michèle Riot-Sarcey sur l'événement qu'est 1848 ( Le réel de l'utopie , 1998), prend explicitement comme cible le récit donné par La nouvelle histoire de la France contemporaine en grande partie codifié par les travaux de Maurice Agulhon (cf. la note 1 p 12). Pièce d'archive, le Prologue d'une révolution repère d'autres possibles de 1848 qu'écarta l'historiographie au titre de leur inachèvement, de leur caractère brouillon. Il constitue un utile contrepoint au travail de Thomas Bouchet sur la question du droit du travail à l'Assemblée en 1848 ( Un jour à l'Assemblée , Nota Bene, 2007). Revenant sur ces pages de Louis Ménard, plaidant implicitement pour l'intérêt que les historiens auraient à s'emparer de ces marges, de ces « sauvages » que symbolise le Peuple , Maurizio Gribaudi et Filippo Bonfante concourent au procès du récit républicain qui s'ouvre depuis quelques années sur les fronts de l'antifascisme, du colonialisme, des politiques du peuple (Dupuy, La politique du peuple , 2002). On pénètre là, par l'archive, dans l'atelier de l'histoire. J'écris l'histoire contemporaine, je cite mes témoins

Vincent Chambarlhac

 

Christophe PROCHASSON, L'empire des émotions. Les historiens dans la mêlée , Paris, Demopolis, 2007, 255 pages, 24 €. juin 2008*

Le titre dit la cible : pour Christophe Prochasson les thématiques des guerres de mémoire, de concurrence victimaire, comme l'ère du témoin , participent du nouveau régime d'historicité dans lequel nous sommes entrés, réglé par l'émotion. Le sous-titre dit le registre : contre un surplomb rollandien qu'il connaît bien pour en avoir arpenté les contours dans de précédents travaux, C. Prochasson s'engage dans le débat. Son livre est celui d'un observateur participant. Souvent des flèches, comme celle décochée au gauchisme scientifique d'une partie des historiens de la colonisation, font mouche. A tout coup, la lecture est plaisante, le rythme enlevé. L'alacrité du style conclut en six courts chapitres à une histoire à l'estomac , paraphrasant là Julien Gracq, mesurant alors les dérives possibles de l'histoire savante. Il s'agit d'avancer «  hors des pièges tendus par la suffisance, rivale mais complémentaire, des scientistes et des compassionnels  ».

Chemin faisant, la démonstration abordait les chantiers du présent de l'histoire, du je de l'historien comme de la biographie, de la course victimaire et de la mémoire comme raison , de l'histoire politique comme drame . En regard du présent, je m'attarderai sur les derniers chapitres où gronde la bataille entre historien du politique, du contemporain. Pour Christophe Prochasson, le régime de l'émotion impose de choisir son camp, l'histoire politique est alors drame . Le propos s'ouvre par une (rapide) considération sur l'histoire-discipline comme succédané d'engagement; la posture, qui dénonçait le gauchisme scientifique, affleure à nouveau dans ces considérations qui rappellent également les règlements de compte politique sur l'historiographie du communisme par notes de bas de page interposées. L'historien du politique est là, trop souvent pour C. Prochasson, un militant. On sait les origines tragiques de l'érudition (Anthony Grafton, Seuil, 1998) qui donnèrent à la note ses lettres de noblesse. L'auteur rappelle qu'elle est également un agent de police du discours scientifique, exécutant plutôt que discutant, des conceptions opposées. La plume alerte, Christophe Prochasson campe le paysage d'une histoire politique dont le retour (1988) fut surtout celui de l'ordre républicain (p. 173). L'évocation des configurations rivales de l'historiographie du communisme et socialisme sert le propos. Ces courtes pages valent pour ce qu'elles soulignent du non-dit de postures politiques tôt masquées par l'argument de la scientificité. Ainsi de l'Histoire générale du socialisme dirigée par J. Droz écrite dans l'orbite du Programme commun; ainsi de l'histoire du communisme croquée par François Furet dans Le passé d'une illusion où l'ego-histoire vaut problématique, et le retour sur l'illusion de jeunesse viatique de scientificité puisque c ette histoire fut de part en part politico-mémorielle ainsi que le note Régine Robin, citée par Prochasson. Passons les pages consacrées au Livre noir du communisme où l'approche historique s'affirme uniquement criminogène , l'essentiel est la conclusion de Christophe Prochasson : «  tout se passe comme si les historiens éprouvaient de la difficulté à s'évader des découpages légués par l'histoire qu'ils racontent. (...). Peut on échapper à cet appel de l'histoire qui pèse inévitablement sur chacun de ceux qui se penchent sur le passé? Tout à fait ? Non. Mais ne pas en prendre conscience et élever l'indignation ou l'éloge au rang de l'analyse affaiblit le travail historien qui dès lors peine à se distinguer du discours produit par le sens commun . » (p. 205).

On retrouverait là une posture rollandienne appliquée à l'histoire -scientifique. Il s'agit de s'extraire. Et dès lors, malgré ce qu'il dit des configurations actuelles de l'histoire contemporaine, ce livre se lit autrement. Les temps sont discordants et le présent de l'histoire s'interroge par Christophe Prochasson en regard de figures d'un autre siècle. Le sous-titre indique une direction, que les références à la Belle époque confirment : Lavisse, Seignobos, Langlois sans doute au titre des mannes tutélaires de l'histoire discipline, tout comme Marc Bloch, mais surtout Léon Werth qui ouvre l'introduction comme la conclusion. Celui-ci rédigeait son journal durant les années noires, dans l'écriture affleurait l'expérience d'une trajectoire littéraire et militante. Viviane Hamy le publiait sous le titre de Déposition (1993) . L'Empire des émotions est la Déposition de Christophe Prochasson, un point de vue sur l'histoire telle qu'elle s'écrit aujourd'hui. Un point de vue qui, bien souvent évoque le moraliste voltairien que fut Léon Werth qui, le 13 juillet 1994 écrivait : «  Nation-Patrie. N'en peuvent parler juste qu'un philosophe, un vrai historien, ou un simple, si le simple n'est pas de ceux que les excitent et dupent  » (ed.. V. Hamy, 1993, p 685). L'horizon de ce parler juste structure ce livre alerte. Christophe Prochasson ne s'est alors jamais dépris de ce qui anime en grande partie ses travaux, la guerre. Elle est, dans l'actuel champ historique, de mémoire et d'engagements politiques par procuration. Pour lire l'empire des émotions, et scruter les historiens dans la mêlée, Léon Werth s'avère un précieux compagnon. Le jeu des citations l'esquisse. Ce pas d'écart n'est pas alors le surplomb rollandien de la mêlée, mais des lectures, une certaine manière d'entendre l'histoire.

Vincent Chambarlhac

 

Jean SEVILLIA, Historiquement correct. Pour en finir avec le passé unique, Paris, Perrin, 2003, 456 pages, 21,50 euros. juillet 2006*

Jean Sévillia s’était fait remarquer, avant la parution de cet ouvrage désormais publié en poche, par la publication du Terrorisme intellectuel, qui dénonçait le soi disant monopole intellectuel exercé par la gauche française de 1945 à 1989. Avec Historiquement correct, son objectif semble plus large, et parfaitement légitime : mettre fin aux clichés et aux idées reçues existant sur l’histoire, de France surtout, en présentant sous une forme vulgarisée les acquis récents de la recherche historique. Oui, mais voilà : la plus grande partie du livre témoigne des parti pris de l’auteur, et aboutit très souvent à une histoire au moins aussi idéologique et engagée que celle qu’il souhaite pourfendre.
Le choix de centrer son étude sur la France conduit d’emblée à écarter l’Antiquité pour commencer seulement avec le Moyen Âge. Dès le chapitre sur les croisades, leur présentation comme étant avant tout une réaction de défense face aux agressions du monde musulman fait tiquer… Tout comme son insistance sur la foi profonde des populations médiévales, qui mériterait pour le moins d’être nuancée. On sent là une des convictions personnelles de l’auteur : sa religiosité chrétienne. Ce qui l’amène à tenter de revaloriser l’Eglise catholique vis-à-vis des hérésies, y compris pour l’Inquisition (« (…) osons une analogie : au Moyen Âge, l’adhésion remportée par la répression de l’hérésie peut être comparée au consensus politique et moral qui, de nos jours, condamne le nazisme »). De même, évoquant plus loin la lutte qui conduisit à la séparation des Eglises et de l’Etat en 1905, il estime que « La loi de séparation marque la naissance d’un Etat agressivement laïque, refusant tout lien avec la religion, et qui, seul de son espèce dans le monde occidental, n’accepte pas même la notion de Dieu » (sic !).
Les chapitres sur l’Espagne des souverains catholiques, les guerres de religion ou l’Ancien Régime s’avèrent moins polémiques, mais Sévillia revient à ses engagements avec celui sur les Lumières. Si ses remarques sur les limites de la pensée de certains philosophes sont judicieuses (déisme, élitisme et mépris du peuple), soutenir que le christianisme était plus fraternel que les philosophies des Lumières est pour le moins osé (« A nier l’existence de l’âme, le matérialisme [sic] entraîne la négation de la nature humaine »), mais relativement cohérent avec une préférence pour les évolutions longues et lentes, et un mépris sous jacent pour la Révolution (durant laquelle ce n’est pas le peuple qui intervient à plusieurs reprises dans le déroulement du processus, mais « l’émeute » !), la suggestion que la Vendée a bien connu un génocide et la dévalorisation consécutive et fort logique des Communards.
Le second axe idéologique qui sous tend son étude, c’est son nationalisme droitier, présent dès la quatrième de couverture : « Contre l’historiquement correct, les historiens authentiques nous permettent donc de regarder notre propre histoire en face, et nous réapprennent à l’aimer ». On apprend ainsi que les colonialistes français de la fin du XIXème siècle étaient d’ardents adversaires de l’esclavage (mais probablement pas du travail forcé !), que les gouvernements radicaux du début du XXème siècle ont affaibli l’armée française et de manière générale qu’il n’y a pas à avoir honte du passé de la France. L’autre problème de tous ces développements consiste dans les retournements presque systématiques qu’il opère (parlant par exemple du « (…) fanatisme antimilitariste et anticlérical de certains dreyfusards », ou de « La violence des fascistes (…) [qui] répond à celle des communistes (…) », la guerre civile espagnole étant logiquement à attribuer aux actions de la gauche !) et dans tous les non dits de l’auteur qui pourraient contredire ses thèses. On cherchera donc en vain des lignes sur la terreur blanche qui s’exerça sous le Directoire, sur l’initiative de Vichy visant à déporter également les enfants juifs, sur les protections accordées par le clergé catholiques à certains collaborateurs, sur le coup d’Etat de de Gaulle en 1958 ou sur la gauche anticoloniale…
Les remarques judicieuses sur l’action du catholicisme social, sur les traites ou sur les choix opérés par les Français durant la Seconde Guerre mondiale sont donc quelque peu polluées par cette absence régulière d’honnêteté intellectuelle. Historiquement correct lutte donc bien contre le passé unique, mais en allant dans le sens d’une idéologie marquée à droite, visant à revigorer un nationalisme français qui doute de lui-même. Un passé unique alternatif, en somme !

Jean-Guillaume Lanuque

 

Michel VOVELLE, 1789. L'héritage et la mémoire , Toulouse, Editions Privat, collection Histoire, 2007, 384 pages, 19 euros. août 2007*

Dans ce nouvel ouvrage, dédié à Georges Lefebvre, autre grand historien de la Révolution française, Michel Vovelle réalise une quasi somme de ses nombreux écrits sur le sujet, en s'attaquant à deux thèmes particulièrement vastes : les héritages et les mémoires de la Grande Révolution, qui constituent par là même un tableau très détaillé de la période. Après un préambule servant à nuancer le concept de révolutions atlantiques et dans lequel il insiste sur l'exception française incarnée par sa Révolution, où on devine son opposition à l'école de François Furet, l'auteur nous convie à une véritable révision des valeurs essentielles portées par 1789 et ses suites que sont les libertés, l'égalité - réelle et inachevée -, soulignant à cette occasion les apports incontestables de la Convention. Il revient également sur la nation, insistant sur sa dimension généreuse, et sur la république, ou plutôt les différents modèles de république expérimentés entre 1792 et 1799. Parmi les autres aspects de l'héritage de la Révolution, que l'auteur attribue davantage à la décennie révolutionnaire qu'à un Bonaparte qui s'est surtout contenté de les reprendre dans un tour plus conservateur, on citera les bouleversements des mœurs, la mise en place d'un partage laïc, la politique d'assistance publique ou l'élaboration de cadres administratifs et politiques pérennes, dont une distribution des régions contre-révolutionnaires qui recouvre encore en partie aujourd'hui les zones plus marquées à droite ; à cet égard, les nombreuses cartes présentées sont un apport indéniable. Vovelle ne se prive même pas de rappeler le précédent « d'une expropriation massive spectaculaire » (p.160) à travers la vente des biens nationaux.

De manière plus générale, l'auteur porte un regard nuancé sur la période, insistant sur les parts mêlés d'ombres et de lumières, sur les conflits générateurs d'acquis, allant à l'encontre de bon nombre d'historiens qui présentent la Révolution comme un frein, cause de déclin et de retard, notamment en matière économique. Pour ce qui relève plus spécifiquement de la mémoire, après un rappel sur la postérité de la Révolution de la Restauration aux débuts de la Vème République, il choisit de s'intéresser plus particulièrement à deux événements centraux, le bicentenaire et la chute du bloc de l'Est. Ayant vécu ces événements de l'intérieur, à la fois comme président de la Commission de recherche historique pour la commémoration du Bicentenaire et comme communiste convaincu. Si son récit du bicentenaire est intéressant mais trop court, on restera plus dubitatif sur son long développement concernant tous les colloques ayant eu lieu dans le monde autour de l'événement, texte qui semble d'ailleurs avoir été écrit dans la foulée de ces manifestations scientifiques… Par la suite, Vovelle s'intéresse -mais de manière un peu trop rapide, malheureusement, à l'évolution de la place de la Révolution dans l'enseignement, au déclin des symboles que sont la Marseillaise et Marianne, à cette « réinvention d'une mémoire » qu'incarne le spectacle du Puy du Fou orchestré par de Villiers. A défaut de mémoires qu'il n'a pas l'intention d'écrire, cet historien, qui éprouve une certaine nostalgie pour la révolution à venir, ne cache pas ses préférences pour l'histoire jacobine au détriment de l'histoire révisionniste ou critique de Furet, et bien sûr de l'histoire contre-révolutionnaire. Ebranlé par le reflux apparent de l'idéal révolutionnaire après la chute du bloc de l'Est, il n'en évacue pas pour autant la nécessaire utopie…

Jean-Guillaume Lanuque

 

Sciences humaines et sociales et mouvement révolutionnaire

Histoire et historiographie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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