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- Jean CHESNEAUX, Du passé faisons table rase ? , Paris, François Maspéro, petite collection Maspéro, 1976, 192 pages - Suzanne CITRON, Le mythe national. L'histoire de France revisitée , Paris, Editions de l'Atelier, collection « L'atelier en poche », 2008, 352 pages, 11,90 euros. Laurence DE COCK / Fanny MADELINE / Offenstadt / Sophie WAHNICH (sdd), Comment Nicolas Sarkozy écrit l'histoire de France , Marseille, Agone, 2008, 208 pages, 15 euros - Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Enjeux politiques de l'histoire coloniale , Marseille, Agone, collection « Passé et présent », 2009, 192 pages, 14 euros - Odile DAUPHIN, Rémy JANNEAU, Nicole PERRON (sdd), L'enseignement de l'histoire-géographie de l'école élémentaire au lycée. Vecteur de propagande ou fondement de l'esprit critique ? , Paris, L'Harmattan, 2009, 288 pages, 25,50 euros - Laurence DE COCK, Emmanuelle PICARD (sdd), La fabrique scolaire de l'histoire. Illusions et désillusions du roman national , Marseille, Agone, collection « Passé et présent », 2009, 214 pages, 16 euros - Laurent DOUZOU, La Résistance française : une histoire périlleuse. Essai d'historiographie , Paris, Seuil, « Points-Histoire » Inédit, 2005, 367 p. 9,50 € - Sébastien HAFFNER, Allemagne 1918. Une révolution trahie , Bruxelles, Complexe, 2001. Publié originellement dans Dissidences -BLEMR, n° 11, 2002, p. 45-46 - François HARTOG, Pierre Vidal-Naquet, historien en personne. L'homme-mémoire et le moment-mémoire , Paris, La Découverte, 2007, 141 p., 12 euros - Eric J. HOBSBAWM, Aux armes, historiens. Deux siècles d'histoire de la Révolution française , Paris, La Découverte, 2007 (1990 pour l'édition originale), 156 pages, 14,50 euros - Emmanuel JOUSSE, Réviser le marxisme ? D'Edouard Bernstein à Albert Thomas, 1896-1914 , Paris, L'Harmattan « Le poing et les roses », 2007, 257 p, 20 euros - Annie LACROIX-RIZ, L'histoire contemporaine sous influence, Le Temps des Cerises, 2004, 148 pages, 11 euros. - Domenico LOSURDO, Le révisionnisme en histoire. Problèmes et mythes, Paris, Albin Michel, collection « Bibliothèque Albin Michel Histoire », 2006 (1996 pour l’édition originale), 320 pages, 24 euros. - Jacques MARSEILLE, Du bon usage de la guerre civile en France, Perrin, Paris, 2006, 182 pages, 14 euros. - Claude MAZAURIC, L'histoire de la Révolution française et la pensée marxiste , Paris, PUF, collection « Actuel Marx Confrontation », 2009, 200 pages, 23 euros - Claude MAZAURIC, Un historien en son temps. Albert Soboul (1914-1982). Essai de biographie intellectuelle et morale , Nérac, éditions d'Albret, 2004, 254 pages, 20 euros - Louis MENARD, Prologue d'une révolution, février-juin 1848 , édition présentée par Filippo Benfante et Maurizio Gribaudi, Paris, La Fabrique, 2007, 299 pages. 18 euros - Christophe PROCHASSON, L'empire des émotions. Les historiens dans la mêlée , Paris, Demopolis, 2007, 255 pages, 24 € - Jean SEVILLIA, Historiquement correct. Pour en finir avec le passé unique, Paris, Perrin, 2003, 456 pages, 21,50 euros. - Michel VOVELLE, 1789. L'héritage et la mémoire , Toulouse, Editions Privat, collection Histoire, 2007, 384 pages, 19 euros
Jean CHESNEAUX, Du passé faisons table rase ? , Paris, François Maspéro, petite collection Maspéro, 1976, 192 pages. décembre 2007* A l'heure de la disparition de son auteur, et trente ans après sa publication, est-il encore utile de revenir sur ce pamphlet, véritable pavé dans la mare de l'historiographie ? Incontestablement, oui. Oui, car la négation quasi-totale dont cet ouvrage est victime dans le domaine de l'histoire ne peut qu'interroger. Oui, car les problèmes que Jean Chesneaux soulevait ont toujours une large part d'actualité, en particulier dans le cadre d'une entreprise comme celle de Dissidences . A condition bien sûr de voir au-delà de débats datés sur les rapports du marxisme à l'histoire, ou d'éloges à l'égard de la Chine de Mao et du Cambodge de Pol Pot… Désireux de réinsuffler au sein de l'histoire tout ce qu'elle porte en elle de politique, il bousculait alors un certain nombre d'idées reçues et de repères confortables, de manière fort salutaire, tout en tordant certainement le bâton de la discipline dans l'autre sens, à savoir une certaine tendance à ne faire servir l'histoire qu'à la lutte révolutionnaire… Son questionnement sur la dichotomie entre neutralité de l'historien dans le cadre de ses recherches, et ses opinions assumées en dehors, rejoint la réflexion d'un Howard Zinn, et débouche sur la position qui a notre préférence, celle d'un engagement serein, couplé à une approche délibérément scientifique de l'histoire, une sympathie radicalement critique. De même, ses critiques sur une histoire trop européocentrique, sur la division canonique en quatre périodes, rejoignent en partie les préoccupations actuelles de la « world history ». Quant à ses charges contre la professionnalisation de l'histoire, elles sont toujours d'actualité, malheureusement, et peuvent, doivent même inciter à poursuivre la réflexion. Par contre, avec le recul, sa volonté de mettre en lumière les histoires des opprimés, aussi louable soit-elle, abritait dans son enthousiasme débridé une certaine confusion entre histoire et mémoire, donnant corps aux dérives que l'on connaît actuellement autour de l'histoire des traites et de l'esclavage, entre autre exemple. De même, sa méfiance à l'égard d'une histoire qui se saisit de tous les domaines d'étude, voire vis-à-vis des essais d'histoire universelle jugés apologues du capitalisme (Bonnaud, à contrario), par souci d'utilité pour la pratique révolutionnaire du présent, est pour le moins discutable : seule la vocation universaliste et totalisante de l'histoire, en permettant d'approcher une connaissance aussi large que possible du passé, est susceptible de nourrir et de féconder les luttes. Jean-Guillaume Lanuque
Suzanne CITRON, Le mythe national. L'histoire de France revisitée , Paris, Editions de l'Atelier, collection « L'atelier en poche », 2008, 352 pages, 11,90 euros. Laurence DE COCK / Fanny MADELINE / Offenstadt / Sophie WAHNICH (sdd), Comment Nicolas Sarkozy écrit l'histoire de France , Marseille, Agone, 2008, 208 pages, 15 euros. Septembre 2009* Mots clefs : histoire de France – historiographie – Sarkozy. La seconde édition du livre de Suzanne Citron (initialement paru en 1989), remaniée et enrichie, nous donne l'occasion de susciter la réflexion sur l'histoire de France, réelle et fantasmée, ainsi que sur la façon de l'enseigner. Incontestablement, cet ouvrage apparaît comme essentiel. Dans la première partie, l'auteure revient sur « La légende républicaine ». Axée surtout sur l'étude des manuels de l'enseignement élémentaire, dont le fameux Lavisse, elle part de la figure de Michelet, grand prêtre de la France pensée comme divinité. Une des idées force de l'analyse, c'est la persistance, du XIXème siècle jusqu'à nos jours, y compris pour l'école méthodique, les Annales et la Nouvelle histoire, d'une vision de la France comme éternelle (1), courant en filigrane de l'époque des Gaulois jusqu'à l'apogée républicaine, la geste nationale ne consistant finalement qu'en un récit des étapes successives et inévitables menant à la France contemporaine, déterminant par là même une morale de l'histoire soumise aux intérêts de cette mythologie. « Par delà le patriotisme et le sentimentalisme naïfs, qui se voulaient porteurs de valeurs, l'histoire téléologique et linéaire du XIXe siècle a survécu » (p.94). La seconde partie se penche avec plus de précision sur la « Recherche de la France », c'est-à-dire sur les étapes successives de cette construction légendaire, en les mettant en parallèle avec la réalité historique. Foin de « nos ancêtres les Gaulois », les Gaules ne sont, avant la conquête romaine, qu'une construction extérieure des Romains, Vercingétorix un personnage totalement reconstruit par Amédée Thierry dans la seconde moitié du XIXe siècle. Quant aux Francs, ils n'annoncent nullement l'aube de la France , un terme qui ne commence à être utilisée dans la titulature royale qu'au milieu du XIIIe siècle. Ce sont les souverains, justement, qui, par l'intermédiaire des moines, vont forger une histoire tournée vers la démonstration de leur légitimité, tandis que le sentiment national va initialement et progressivement prendre la forme d'une religion royale. Cette construction mythique se poursuit avec l'époque moderne, à travers « Le mythe gaulois [qui] donne à la nation une et indivisible son homogénéité raciale et sa cohérence culturelle » (p.163). Dans la troisième partie, « Identification des Français », Suzanne Citron tente surtout de retracer une autre histoire de France, à l'instar de son précédent ouvrage L'histoire de France autrement (1992), en insistant sur les résistances ou les brèches ouvertes dans la conception persistante d'un Etat centralisateur considéré comme un absolu. Bien sûr, son analyse n'est pas exempte de critiques, comme une certaine tendance à relativiser la laïcité ou une inclination à condamner trop unilatéralement la révolution bolchevique, sans parler du changement d'histoire qu'elle appelle de ses vœux, et qui apparaît en partie comme la solution presque miraculeuse à tous les problèmes d'identité et de conflit des mémoires. Elle a au moins le mérite d'inviter au débat et propose de surcroît, tout au long de son livre, un certain nombre de pistes afin de révolutionner l'enseignement de l'histoire en France, en s'appuyant sur les avancées partielles de la recherche historique de ces dernières décennies (mais pourquoi faire l'impasse sur les réflexions de Jean Chesneaux ?). On ne peut que la suivre lorsqu'elle invite à repenser la sacro sainte division quaternaire et à penser une histoire de France globale et multiforme, centrée sur « la société civile pluriculturelle » (p.194) davantage que sur l'Etat, s'intéressant aux vaincus, réfléchissant sur les possibles plus que sur de discutables enchaînements supposés nécessaires, tout en se gardant d'ériger la France au panthéon des nations. Cet aspect mythifié de l'histoire de France est particulièrement présent dans l'ouvrage collectif Comment Nicolas Sarkozy écrit l'histoire de France , réalisé à l'initiative du Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire, près d'un an après l'accession de Sarkozy à la fonction présidentielle. Conçu comme un « dictionnaire critique », il présente quarante-huit entrées généralement structurées de manière similaire : un exposé historique synthétique, une analyse des propos de Sarkozy à ce sujet, la plupart du temps tirés des discours de la campagne électorale. La vision de l'histoire qui en ressort est celle d'un véritable fourre-tout, un ensemble de figures décontextualisées et désidéologisées (celle de Jaurès en est un achétype), destinées à (re)créer une identité nationale artificielle autour d'un passé unitaire, uniformisé, gage d'une réconciliation de tous. D'autant que pour Sarkozy, la France , dans une continuité fantasmée, s'incarne déjà en Clovis baptisé, dans l'Etat capétien ou même à travers les croisades ! Les coordinateurs du projet rappellent également fort justement l'inscription de cette démarche dans un contexte européen volontairement uniformisateur, l'Union européenne s'efforçant en particulier de lier nazisme et communisme dans une même condamnation supposée définitive. Des nuances historiques sont donc rappelées, sur l'Afrique « sans histoire », sur Charlemagne constructeur de l'Europe (une aberration, son rêve correspondant plutôt aux limites de l'ancien empire romain d'occident), et des silences pointés (sur l'esclavage colonial). Tant il est vrai que l'homme (et ses conseillers) se plaisent à ne retenir qu'un aspect isolé de certains personnages (Marc Bloch ou Guy Môquet, solidement présenté par Pierre Schill) ou de certains mouvements (les Lumières contre l'islam, mais pas contre le christianisme). Plus, Gérard Noiriel rattache la rhétorique de Sarkozy à celle de Maurice Barrès, une filiation qui n'ose pas dire son nom (2). Si certaines des figures dignes des images d'Epinal de l'histoire de France sont régulièrement convoquées, acteurs censément majeurs -et dont lui-même serait le prolongement naturel (voir l'article « litanie »)-, le peuple apparaît la plupart du temps uniquement dans le rôle de victime, ainsi des Communards. Jean-Guillaume Lanuque (1) Une idée chère à Nicolas Sarkozy, qui a réutilisé la formule dans son discours célébrant le 8 mai 1945. (2) A ce sujet, se reporter à l'article de Vincent Chambarlhac, « Retour au village ? (l'identité nationale questionnée) », disponible sur ce site : http://www.dissidences.net/documents/articlesinedits_identite_nationale.pdf
Catherine COQUERY-VIDROVITCH, Enjeux politiques de l'histoire coloniale , Marseille, Agone, collection « Passé et présent », 2009, 192 pages, 14 euros. Mars 2010* Mots clefs : historiographie – colonialisme. Historienne reconnue et confirmée de la colonisation (1), Catherine Coquery-Vidrovitch s'associe au travail de réflexion initié par le CVUH, tentant d'y voir un peu plus clair au sein des multiples contributions ayant trait à l'histoire coloniale et qui se sont particulièrement multipliées durant la décennie, endossant souvent des habits fortement polémiques. Son louable souci, a contrario, est de dissocier histoire et mémoire, savoir et usage politique. Pour cela, elle effectue d'abord un retour sur l'historiographie, déplorant que tous ses acquis ne soient pas toujours suffisamment bien connus et valorisés. Elle insiste à cet égard sur les approches privilégiant la base, celle des colonisés (et non des indigènes, terme dont elle rejette l'utilisation actuelle), souvent ignorées des spécialistes français, à la vision justement trop « francocentrée ». La ligne de faille, ancienne et profonde, entre historiens conservateurs et historiens progressistes qu'elle diagnostique, est tout spécialement intéressante, renouant en cela avec les réflexions d'un Jean Chesneaux ( Du passé faisons table rase ? - chroniqué sur notre site) ; de même, la périodisation qu'elle esquisse, faite d'alternance de phases d'essor de l'historiographie et de recul, de moments dépassionnés (les années 1990) et plus polémiques, mérite qu'on s'y arrête. Sur l'exemple des traites négrières, plus développé, elle critique ainsi la démarche d'un Olivier Pétré-Grenouillau (dont Jean-Paul Salles a d'ailleurs rendu compte de l'ouvrage sur notre site), non exempte selon elle d'une volonté sous jacente de relativiser la responsabilité européenne dans ce trafic. Face à cette impossible objectivité de l'historien, marqué politiquement dans l'interprétation des faits, elle défend la nécessité d'une recherche approfondie du savoir, transmis par le biais de l'école, et celle du travail en équipe, ce avec quoi nous ne pouvons qu'être en accord. Elle présente également, en la défendant, l'apport de la démarche postcoloniale, et plaide pour la prise en compte de l'héritage colonial dans cette insaisissable « identité nationale », dédramatisant le communautarisme et balayant également l'idée de repentance. Enfin, au sujet des lois mémorielles, à l'exception de l'article de 2005 touchant au rôle censément positif de la colonisation, elle a tendance à les valider. On le voit, il y a là matière à discussions constructives, tant ce petit opuscule fournit d'éléments utiles pour mieux comprendre les tenants et les aboutissants de l'histoire coloniale. Jean-Guillaume Lanuque (1) Citons en particulier sa contribution à la série collective Histoire de la France coloniale .
Odile DAUPHIN, Rémy JANNEAU, Nicole PERRON (sdd), L'enseignement de l'histoire-géographie de l'école élémentaire au lycée. Vecteur de propagande ou fondement de l'esprit critique ? , Paris, L'Harmattan, 2009, 288 pages, 25,50 euros. Septembre 2009* Mots clefs : Historiographie, enseignement. Voilà un ouvrage qui arrive à point nommé, alors que les nouveaux programme de collège vont débuter leur application en sixième dès la rentrée de septembre, et que la politique d'économies budgétaires pratiquée sur le dos de l'éducation nationale bat son plein, en particulier, outre les nombreuses suppressions de postes, avec la disparition prévue de l'année de stage pour les nouveaux certifiés… Les différents auteurs rassemblés ici, tous enseignants actuels ou retraités, s'ils n'ont peut-être pas tous leur carte au Parti ouvrier indépendant, partagent en tous les cas l'essentiel des analyses politiques de ce dernier, dont l'implantation dans le milieu enseignant est historiquement ancienne. L'objectif ? Dévoiler l'idéologie « insidieuse » toujours à l'œuvre dans les programmes actuels, marquée par le délaissement de l'histoire de l'Etat national au profit de l'Union européenne des régions et des Eglises. Certains développements avaient d'ailleurs été précédemment publiés dans des numéros des Cahiers du mouvement ouvrier , la revue d'histoire dirigée par Jean-Jacques Marie, contributeur important de l'ouvrage. Celui-ci s'ouvre par une étude spécifiquement consacrée à l'école primaire, mais dont certaines des données sont aussi valables pour le secondaire : ce rappel historique est en effet centré sur le remplacement, dans les années 1960 et surtout après 68, du « roman national » cher à Lavisse par les méthodes des tenants de « l'éducation nouvelle », au prix d'un abandon de l'histoire-récit conduisant à la disparition des connaissances et des faits précis ; une « entreprise obscurantiste » qui entre en résonance avec les progrès du néo-libéralisme, rencontre de groupes et de préoccupations diverses, sans pour autant qu'on doive y voir une démarche de longue haleine envisagée sur des décennies… Les critiques adressées ensuite aux programmes du secondaire constituent le cœur de l'étude. Et les constats sont généralement d'une grande justesse : une trop grande centralité de l'Europe au détriment des autres civilisations (1) ; un recul de la laïcité, corrigé en partie pour l'histoire des Hébreux mais pas sur Jésus, avec une nette prédilection pour les monothéismes (où sont étudiés l'hindouisme et le bouddhisme ? le monothéisme, dans une vision linéaire pour le moins simpliste, serait-il par essence supérieur au polythéisme ?) ; un traitement des révolutions souvent fortement influencé par les thèses de Furet ou Courtois (2) ; un abandon de l'étude de la crise économique de 1929, rendu d'autant plus inapproprié par la récession actuelle, et plus généralement des mécanismes économiques expliqués trop superficiellement ; une Vème République et une Union européenne « réellement existante » insuffisamment mises en perspective critique ; l'intégration dans le nouveau programme de cinquième du développement durable, vue comme un pur effet de mode. La diversité des manuels est à cet égard utilement démontré, certains compensant les manques des programmes, d'autres faisant davantage de zèle, ainsi souvent de la collection Nathan / Jacques Marseille… Le dernier chapitre est plus original : consacré aux « perversions de la didactique », il critique le socio-constructivisme, dont les démarches sont dévoreuses de temps et négligent les faits. En dépit de son caractère collectif, cet ouvrage ne peut être exhaustif, et opère donc une sélection d'exemples, au risque de laisser passer quelques redites et d'induire une dose relative de parti pris. Il manque en fait une analyse plus complète du Brevet des collèges (3) et surtout des pistes précises proposées pour la constitution de programmes alternatifs, concernant en particulier les choix chronologiques nécessairement à opérer, en dehors d'un déroulement temporel évitant les discontinuités et les grands écarts entre périodes (avec ce repoussoir du programme de seconde). De même, pour la géographie, on retient essentiellement la nécessité de bases de géographie physique (qui existent néanmoins au collège, principalement en sixième) et d'une inscription historique des phénomènes géographiques… Et il est clair que les nouveaux programmes de collège, s'ils contiennent certaines nouveautés positives (3 heures sur l'histoire de l'Afrique en 5 e ou un aperçu des innovations scientifiques et technologiques sur l'ensemble du XXe siècle), sont largement critiquables. Une histoire mondiale est plus que jamais nécessaire. Alors, pourquoi ignorer les riches passés de l'Inde, de la Chine ou du Japon, sans parler de l'Océanie et de l'Amérique précolombienne ? Les deux premières n'ont en effet droit qu'à quelques heures en 6 e , tandis que la dernière n'existe qu'à compter de sa destruction par les Européens… Pourquoi prolonger une téléologie rampante en 5 e sur la « lente émergence de l'Etat » ? En fait, ces nouveaux programmes ont tendance à privilégier une sorte de zapping historique, insistant sur les choix de l'enseignant, mais privant les élèves de l'étude d'aspects essentiels des sociétés et d'une vue globale de l'histoire. Une nouvelle optique pour ces programmes passe de toute façon d'abord par une manière plus démocratique de les élaborer (la récente consultation sur les projets de programmes n'étant qu'une caricature de démocratie, la montagne accouchant d'une souris) et par une laïcisation plus nette de l'enseignement (4). Quant au public visé, celui des collégiens pour ce qui nous intéresse au premier chef, une vision d'ensemble globale et synthétique ne pourra avoir quelque chance d'être pleinement assimilée qu'en la couplant avec des arrêts sur images axés sur la vie quotidienne de nos ancêtres, plus que sur les vies de grandes figures, récits encouragés dans les nouveaux programmes. Une séparation nette entre l'histoire et les mémoires est en tous les cas indispensable, a contrario des retouches politiquement opportunistes réalisées ces dernières années… Toutes choses qui semblent tout de même difficile sans passer par une augmentation de l'horaire, ou au moins du rétablissement des heures escroquées (les horaires d'il y a quinze ans en collège étaient de 3h30 pour chaque niveau, et non pour les seules troisièmes : une demi heure ont donc été subtilisées en sixième, cinquième et quatrième). Enfin, le pessimisme relatif que l'on sent à la lecture du livre peut être pondéré par la liberté de l'enseignant. Certes, un enseignant débutant est largement exposé, mais dans l'état actuel des choses, une fois titularisé, il a la possibilité de pondérer le programme officiel sans risque de représailles autres qu'un avancement moins rapide dans sa carrière (et gageons que ce n'est pas là la motivation essentielle du métier !). Et impliquer les syndicats dans la défense de cette autonomie pédagogique est évidemment une nécessité. Bien sûr, les projets de droit de regard pédagogique de la part d'un chef d'établissement qui deviendrait le véritable patron de son collège ou lycée -une évolution managériale condamnée par les auteurs de l'ouvrage- constituent une menace réelle pour cette liberté. L'idéal se situerait a contrario dans une élaboration véritablement démocratique des programmes, donc, ainsi que des manuels (et des budgets, partant des besoins à la base), une véritable formation continue des enseignants (5), voire une réforme profonde de l'inspection, instituant une rotation des inspections endossées par tous les enseignants à tour de rôle et n'ayant qu'un caractère indicatif et non noté. Le débat mérite en tous les cas d'être lancé. Jean-Guillaume Lanuque (1) Dans le nouveau programme de sixième, l'enseignant doit d'ailleurs choisir entre la Chine des Han et l'Inde des Gupta, comme s'il fallait choisir entre la Grèce et Rome ! (2) Pour plus de précisions, voir sur ce site notre chronique du livre de Michel Sérac, Défense des révolutions , Selio, 2008. (3) Voir à cet égard l'article de Luc Pleudon, « L'histoire-géographie au brevet 2000 : Une étape supplémentaire dans la destruction de l'enseignement », in L'Ecole Emancipée – supplément au numéro 6 de janvier 2001, p.9 (4) Sans aborder la question de l'étude du fait religieux de manière autonome, sans l'intégrer à la réalité sociale dans son ensemble, je pense en particulier à un changement dans la manière d'orthographier Dieu (pourquoi mettre une majuscule à celui des juifs ou des chrétiens, et pas à ceux des Grecs ou des Romains ?), à la qualification de certains personnages (retirer le surnom d'apostat à l'empereur Julien ou, surtout, les titres de saints à Paul et Augustin, entre autre) et dans la titulature de Jésus (le qualifier de Christ, donc de messie, est déjà, à mes yeux, une prise de position : de la même manière, doit-on évoque le prophète Mohammed ou Mohammed tout court ?)… (5) On peut ainsi imaginer une formation annuelle hors temps scolaire mais rémunérée en heures supplémentaires, au cours de laquelle des mises à jour scientifiques seraient proposées, la formation autodidacte ne permettant aucunement de se tenir informé dans le détail de toutes les avancées historiographiques, en particulier.
Laurence DE COCK, Emmanuelle PICARD (sdd), La fabrique scolaire de l'histoire. Illusions et désillusions du roman national , Marseille, Agone, collection « Passé et présent », 2009, 214 pages, 16 euros. Mars 2010* Mots clefs : enseignement - historiographie. Cette nouvelle publication parrainée par le CVUH (Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire), et s'inscrivant dans le prolongement d'une journée d'études organisée par ce dernier, prend place dans la série de livres participant de la réflexion sur l'enseignement actuel de l'histoire : on pense à l'ouvrage collectif coordonné par Odile Dauphin (chroniqué sur ce site et critiqué ici comme partisan), ou à la réédition du Mythe national de Suzanne Citron, justement auteure de la préface. L'objet de ce recueil d'articles, solidement charpenté afin de renforcer sa cohérence, est d'analyser la fabrique scolaire de l'histoire, c'est-à-dire les maillons successifs de cette chaîne menant de la discipline scientifique à la base classe. La contradiction entre la volonté maintenue d'un enseignement comme intégration nationale et l'éveil d'un esprit critique, favorable aux concurrences mémorielles, est un des fils rouges de l'approche, tout comme le déficit d'une histoire sociale, tournée vers la base et les majorités opprimées. Plus largement, c'est la nature profondément politique en France de cet enseignement qu'il s'agit de comprendre. A ce titre, le texte de Patricia Legris sur « Les programmes scolaires d'histoire dans l'enseignement secondaire » est précieux, bien qu'uniquement descriptif. Il montre bien la complexité de cette élaboration, d'un conservatisme présidentiel sous Pompidou à un progressisme déclaré sous Haby (thématique versus chronologique), entraînant une contre offensive du milieu historien, avant un compromis sous Chevènement entre ministère et représentants de la discipline. La création du Conseil national des programmes en 1989-1990 semble constituer un progrès, mais comme avec les Groupes d'experts qui lui succèdent en 2005, les acteurs consultés demeurent en nombre restreint : la pseudo consultation, réalisée auprès des enseignants de collège dans un temps extrêmement limité en 2008, n'infirme absolument pas ce constat, d'autant que sa prise en compte réelle demeure opaque. A quand une élaboration largement plus démocratique, impliquant les praticiens du terrain, les enseignants du secondaire dans leur globalité, non pas nommés par en haut, mais réellement consultés et désignant leurs délégués ? L'étude de Evelyne Héry sur « Le temps dans l'enseignement de l'histoire » est également stimulante, en particulier par sa préoccupation de faire saisir le passé aux élèves comme carrefour des possibles et son hostilité à une instrumentalisation du passé pour servir le présent, une remise en cause implicite de la définition de l'histoire scolaire par le politique sur laquelle il faudra bien finir par se pencher. Sans nier la nécessité d'une validation populaire de ce qui est transmis aux jeunes générations, est-il bien raisonnable de la confier toute entière à des représentants soumis à des influences discutables ? Une telle réflexion sur la temporalité amène également à poser la question d'une toute autre périodisation que celle, quaternaire, qui persiste, afin de proposer une grille de lecture plus mondiale, en abordant à chaque niveau scolaire des temps emboîtés (partant du temps court pour terminer sur la longue durée). « La fabrique scolaire de la culture de guerre », proposée par André Loez, est tout aussi percutant, de par sa critique de l'imprégnation profonde des nouveaux programmes par les thèses d'histoire culturelle de « l'école de Péronne », à commencer par le concept de « brutalisation », jugé fragile et inapproprié pour l'enseignement. L'analyse sur « Manuels scolaires et enseignement du fait colonial », par Marie-Albane de Suremain, montre certes que le traitement des images de propagande coloniale publiées dans les manuels scolaires manque cruellement de recul et d'approfondissement ; mais la tâche qu'elle assigne est tellement ambitieuse qu'elle nécessiterait, pour être réaliste, un nombre d'heures de cours plus conséquent (revenir en collège au moins aux horaires du milieu des années 1990, 3h30 hebdomadaires par niveau) et un public moins hétérogène que celui qui est réellement existant dans la plupart des classes. A cet égard, on touche à une des faiblesses de ce livre, son déficit concret, d'autant que parmi les auteurs, on ne trouve aucun enseignant en collège… Certaines contributions sont d'ailleurs plus faibles : il en est ainsi de « Comment on enseigne la Révolution française. Quelques questions à l'écriture scolaire de l'histoire », signé Marc Deleplace, frustrant par son déficit en exemples et cas concrets, voire de « Constructions identitaires et apprentissage d'une pensée historique. L'histoire scolaire en Suisse romande et ailleurs », de Charles Heimberg, un élément de comparaison assurément utile sur le thème du roman national, mais qui aurait mérité de plus amples développements. Un recueil inégal, donc, mais qui fournit des éléments de réflexion importants. Jean-Guillaume Lanuque
Laurent DOUZOU, La Résistance française : une histoire périlleuse. Essai d'historiographie , Paris, Seuil, « Points-Histoire » Inédit, 2005, 367 p. 9,50 €. janvier 2008* Magnifique ouvrage qui se lit d'un trait, bien que, comme le sous-titre l'indique ce livre n'expose pas les faits et gestes des résistants, mais la façon dont les historiens ont étudié ces événements depuis un demi-siècle. Car, à peine la guerre terminée, et c'est une des spécificités de ce champ, des hommes et des femmes, la plupart anciens résistants, se sont employés à rassembler des documents, à écrire même l'histoire d'événements auxquels ils avaient été étroitement mêlés, en manière d'hommage à leurs nombreux camarades ayant sacrifié leur vie à ce combat. L'Etat, par le biais notamment du Ministère de l'Education nationale, a encouragé l'entreprise et dans la plupart des départements sont nés des comités associant anciens résistants et historiens ou professeurs d'histoire du secondaire, instituteurs, coordonnés à l'échelle nationale par Henri Michel et le Comité d'Histoire de la Deuxième Guerre mondiale. Cette dernière institution et sa revue du même nom ont longtemps dominé les études sur la Résistance et c'est à Henri Michel que les PUF demandèrent d'écrire les synthèses pour la célèbre collection Que Sais-Je ?, l'Histoire de la Résistance en France (1 ère édition en 1950, régulièrement rééditée jusqu'à ce que l'ouvrage de Jean-François Muracciole le remplace en 1993) ou l'Histoire de la France libre (1963). Cet effort important, mené par des dizaines de personnes, a permis de retrouver et de sauver de nombreux documents épars, de réaliser également de très nombreux entretiens auprès d'anciens résistants. Mais en même temps, du fait des conditions de sa naissance et des rapports de force politiques à l'issue de la guerre, cette entreprise a accrédité une double vision de la Résistance, celle des gaullistes et celle des communistes. Il allait donc revenir à la génération suivante, des historien(ne)s qui n'ont pas été les acteurs de cette histoire, de poursuivre cette recherche en élargissant la focale et en scrutant d'autres acteurs de la Résistance : les femmes, les étrangers (les FTP-MOI – Francs-Tireurs-Partisans Main d'œuvre immigrée - par exemple, étudiés en 1989 par Courtois-Peschanski-Rayski , Le sang de l'étranger. Les immigrés de la MOI dans la Résistance , paru chez Fayard). Des études poussées ont été réalisées sur le plan régional, l'Ille-et-Vilaine par Jacqueline Sainclivier dès 1980, le Var par Jean-Marie Guillon en 1989 ou encore la Franche-Comté par François Marcot (ses recherches ont été publiées à Besançon par l'éditeur Cêtre en 1985 et 1989). C'est cette génération aussi qui est revenue sur l'attitude du Parti communiste pendant la guerre, une attitude beaucoup moins lisse que ce qu'une légende dorée née après la guerre voulait faire croire (voir entre autres Jean-Pierre Azéma, Antoine Prost, Jean-Pierre Rioux, (dir.), Le PCF des années sombres, 1938-41, Paris, Seuil, 1986). Mais les efforts des pionniers n'auront pas été inutiles. En s'attaquant à l'histoire du très contemporain ils sont parvenus à convaincre les autorités académiques réticentes de la possibilité de traiter de manière scientifique le temps proche. L'Institut d'Histoire du Temps Présent (IHTP) est né directement du Comité d'Histoire de la Seconde Guerre mondiale. Le nombre et la qualité des thèses d'histoire contemporaine, de même que la qualité de la revue XXe Siècle, sont là pour prouver la validité et la fécondité de cette démarche. L'ouvrage comporte une excellente bibliographie récemment actualisée. Salles Jean-Paul
Sébastien HAFFNER, Allemagne 1918. Une révolution trahie , Bruxelles, Complexe, 2001. Publié originellement dans Dissidences -BLEMR, n° 11, 2002, p. 45-46. mars 2009* Mots clés : Révolution, Allemagne, Spartacus, Luxemburg, Liebknecht, SPD, Social-démocratie, conseil Edité trois fois en allemand, ce livre est un véritable régal de lecture. Son auteur est un journaliste. Le style d'écriture s'en ressent. L'auteur sait tenir son lecteur en haleine de bout en bout en lui faisant ressentir une vision de l'intérieur du processus historique. Comme au théâtre, chaque fin de chapitre voit les trois coups sonner, annonçant un nouvel épisode, entretenant le su sp ense. Un exemple, la chute du chapitre sur la journée du 9 novembre (1918) : «La journée du 9 novembre s'achevait. Elle avait apporté la chute de la monarchie, mais pas la victoire de la révolution. Son destin balançait encore. Il ne se déciderait que le lendemain », p. 90. Haffner sait parfaitement rendre compte des enjeux de ces quelques mois qui, de l'automne 1918 à mars 1920, voient l'Allemagne perdre la guerre, la monarchie s'effondrer et les conseils de soldats et de travailleurs s'affirmer comme la nouvelle légitimité. Cette révolution, la plus avancée sur la partie continentale de l'Europe, sera néanmoins abattue. Non par la réaction, comme en Italie ou en Hongrie, mais par les dirigeants sociaux-démocrates, appuyés sur les corps francs, préfiguration des SA du nazisme. Dans cette narration haletante, Haffner raconte avec minutie cet épisode aujourd'hui méconnu, ou même nié, dans l'Allemagne contemporaine. Si le récit est du plus grand intérêt, l'interprétation de cet épisode révolutionnaire introduit une discussion serrée sur la nature de cette révolution trahie (« une révolution mise à morts par ces célébrateurs » mêmes, pour reprendre le tire d'un autre ouvrage (J.-P. Musigny, La révolution mise à mort par ses célébrateurs. Le mouvement des conseils en Allemagne, 1918-1920 , Paris, Nautilus, 2001). Selon l'auteur, la sp écificité de cette révolution allemande, c'est précisément d'être unique. En ce sens que l'objectif des révolutionnaires n'était pas la dictature du prolétariat, mais une démocratie constitutionnelle des conseils (le chapitre «Entre révolution et contre-révolution » développe l'essentiel de la thèse). Dit autrement, la révolution conseilliste était une tentative authentiquement social-démocrate, de bout en bout. Ses acteurs furent les ouvriers sociaux-démcocrates (et son avant-garde des délégués révolutionnaires) qui appliquaient le programme traditionnel du SPD (« révolution signifiait ni dictature des conseils ni dictature parlementaire mais système équilibré de cheks and balances entre pouvoirs des conseils et Parlement », p. 170). Selon Haffner, le Parti communiste, hormis en Bavière, pas plus que Liebknecht ou Luxemburg ne jouèrent le moindre rôle au long de ces journées. Si l'on peut souscrire à cet a sp ect limité de l'implication du sp artakisme, la conception d'une révolution non léniniste laisse rêveur. Sauf à accepter une vision ex-post du processus révolutionnaire et confondre communisme et stalinisme, cette explication ne tient pas. En tous les cas, l'opposition qu'il dresse entre république des conseils et dictature du prolétariat (voir p. 174) joue sur les mots et ne convainc pas. Pour le reste, ce livre apporte beaucoup et de manière très vivante (voir les portraits sauvages de Ebert ou de Noske par exemple). G.U.
François HARTOG, Pierre Vidal-Naquet, historien en personne. L'homme-mémoire et le moment-mémoire , Paris, La Découverte, 2007, 141 p., 12 euros. février 2008* Le titre et le sujet de ce court ouvrage interpelle le lecteur, est-il nécessaire de produire une biographie de Pierre Vidal-Naquet l'un des plus célèbres historien français du XXe siècle, celui-ci ayant déjà publié ses mémoires en deux tomes (Pierre Vidal-Naquet, Mémoires, 1 ; La brisure et l'attente 1930-1955 , Paris, Seuil/La Découverte, 1995, et Mémoires, 2. Le trouble et la lumière, 1955-1998 , Paris, Seuil/La découverte, 1998) ? François Hartog n'écrit pas ici une biographie de Pierre Vidal-Naquet, en spécialiste de l'historiographie ancienne et moderne, il replace l'œuvre de celui-ci dans une perspective biographique, mais surtout dans différents contextes historiographiques. Finalement, cet ouvrage est un régal pour les historiens, car à travers le parcours et les travaux d'un historien atypique– et pourtant modèle pour plusieurs générations d'historiens. François Hartog problématise avec brio les engagements, les choix épistémologiques, les sujets historiques abordés par Pierre Vidal-Naquet. Ce livre est ainsi le prétexte à un retour sur différentes questions essentielles et propres aux historiens. Si l'auteur retrace l'itinéraire intellectuel de Vidal- Naquet c'est pour mieux mettre en lumière la notion de Polyhistor . Vidal-Naquet, spécialiste de la Grèce antique, publiera aussi bien des travaux concernant son domaine de prédilection que des ouvrages concernant la guerre d'Algérie, ou contrecarrant le révisionnisme. Il participera, notamment avec Jean-Pierre Vernant, à l'introduction des analyses structurales appliquées aux textes anciens. D'abord spécialiste de Platon, il deviendra l'un des spécialistes de la Grèce antique, il adoptera une démarche proche de l'anthropologie historique. Son engagement politique est d'abord un engagement en tant qu'historien, avec une démarche d'historien, car il se veut un historien public, engagé dans l'espace public. Dans les années cinquante, il était proche du PCF, sans jamais adhérer, par la suite il fut militant quelques temps du PSU. Attentif au mouvement de Mai 68, il entreprend, avec Alain Schnapp, une collecte de documents concernant le milieu étudiant. Auparavant, il s'est surtout impliqué dans la dénonciation de la torture durant la guerre d'Algérie, il est à l'origine du Comité Audin. La question de la judéité traverse l'ensemble de son œuvre, mais plus particulièrement dans le texte intitulé : « Flavius Josèphe ou du bon usage de la trahison » (préface à la Guerre des Juifs , Paris, Minuit, 1977), où François Hartog rappelle : « Être juif devient, pour lui, comme il le déclare à l'occasion d'une table ronde en 1968, une façon de « demeurer internationaliste » (François Hartog, Vidal-Naquet, historien en personne , p.67). Il défend une voie pacifique et la coexistence de deux nations. Ses parents déportés en camps de concentration, il est orphelin en 1944, et développe très tôt une réflexion, ou plutôt un parcours, rempli de « détours » pour reprendre l'une des ses expressions, concernant l'extermination des Juifs par le régime Nazi et les questions historiographiques que cela implique. Dès les années 80, Vidal-Naquet s'est attaqué en tant qu'historien au négationnisme, et a tenté d'endiguer sinon de contrecarrer Robert Faurisson puis Serge Thion (il est toutefois dommage que François Hartog, au détour d'une parenthèse, associe de nouveau « l'ultra-gauche » dans son ensemble au révisionnisme p.108). Ainsi la dernière partie du livre traite de ce rapport à la mémoire, notamment juive, et à l'histoire. Pierre Vidal-Naquet écrit dans ses mémoires : « J'ai passé les quinze dernières années à réfléchir sur les rapports entre mémoire et histoire », il s'était d'ailleurs opposé à toutes lois mémorielles et instrumentalisation politicienne de la mémoire. François Hartog construit une réflexion très compacte et riche autour de cette thématique, qui intéresse tout particulièrement les historiens, sollicitant Paul Ricœur, il reprend la distinction entre « fidélité » de la mémoire et « vérité » de l'histoire. L'auteur introduit la notion de témoin public et également « d'homme-mémoire » qui est contenu dans ce sous-titre intriguant ; il tisse des liens entre le récit, l'autobiographie, les mémoires, l'histoire, et effectue une digression vers l'histoire littéraire en analysant W de George Perec. Enfin, François Hartog introduit pour le lecteur francophone les débats anglo-saxons concernant le récit et « l'imagination historique » et met en évidence les limites du post-modernisme. Cet ouvrage apparaît comme indispensable pour une mise en perspective historiographique des travaux de Pierre Vidal-Naquet et parlera aux historiens ; mais en ces temps de lectures obligatoires dans les écoles et d'instrumentalisation de la mémoire, il analyse un parcours militant d'un historien engagé qui a analysé longuement ces questions mémorielles, de transmissions, de productions historiques et devrait nourrir la réflexion de toutes les composantes de la Cité. Yannick Beaulieu
Eric J. HOBSBAWM, Aux armes, historiens. Deux siècles d'histoire de la Révolution française , Paris, La Découverte, 2007 (1990 pour l'édition originale), 156 pages, 14,50 euros. janvier 2008* La parution extrêmement tardive de cette étude d'Eric Hobsbawm, comme avant elle celle du livre de Domenico Losurdo sur Le révisionnisme historique est révélatrice des changements qui ont eu lieu depuis une quinzaine d'années dans la sphère de la connaissance historique : à une domination étouffante de la vulgate édictée par Furet et ses épigones, a succédé une plus grande diversité, avec en particulier le dynamisme retrouvé d'une historiographie de gauche. A travers ces conférences, Hobsbawm menait l'offensive contre les « révisionnistes », défendant une interprétation « classique » de la Révolution, vue avant tout comme « bénéfique », avec son caractère « bourgeois » presque inconscient et ses radicalités « jacobines ». Les rappels qu'il brosse sont utiles et intéressants : débutant par la vision des historiens libéraux de la première moitié du XIXème siècle, qui sont tous d'accord pour souligner le caractère fondamental de la Révolution dans l'essor de la bourgeoisie, et la prennent d'ailleurs comme un « bloc » (dixit Clémenceau), avec ses dérapages « populaciers », Hobsbawm développe ensuite l'influence majeure des événements sur la pensée et l'action des socialistes et des communistes, à travers 1848 ou 1917 (« […] ce qui a maintenu en vie la Révolution française en tant que point de repère politique […] fut sa place dans les débats internes de la Russie soviétique », p.67), non sans se laisser aller occasionnellement à quelques facilités d'écriture (les « sectes trotskystes », par exemple). Il compare ensuite les deux commémorations séculaires, le centenaire de 1889, dominée par la célébration du caractère progressiste de la Révolution, non sans méfiance à l'égard de la composante populaire et démocratique, et le Bicentenaire, triomphe apparent des idées « révisionnistes » négatrices de l'essence de la Révolution. Entre les deux, Hobsbawm brosse un aperçu de l'historiographie, laissant apparaître sa prédilection pour Georges Lefebvre. Certes, une telle synthèse n'est pas exempte de défauts ou d'affirmations parfois discutables, mais elle est également une mise au point toujours nécessaire. La postface inédite de 2007 insiste surtout sur la non pérennisation de la vision furetienne et sur le retour de l'histoire sociale de la Révolution. Jean-Guillaume Lanuque
Emmanuel JOUSSE, Réviser le marxisme ? D'Edouard Bernstein à Albert Thomas, 1896-1914 , Paris, L'Harmattan « Le poing et les roses », 2007, 257 p, 20 euros. septembre 2008* L'ouvrage d'Emmanuel Jousse, couronné par le prix de la Fondation Jean Jaurès, revient sur la querelle du révisionnisme, sa réception en France dans son lien au réformisme jusqu'en 1914. Il est issu d'un travail de Master sous la direction de Marc Lazar qui, la préfaçant, souligne l'intérêt d'une étude et attire l'attention sur l'échec de la greffe révisionniste en France, malgré la sensibilité réformiste d'Albert Thomas (p 9). Pour Emmanuel Jousse, il s'agit de contribuer à l'analyse du modèle génétique du socialisme français dans son lien à la crise ouverte par Bernstein. On le voit, son travail se cale dans la filiation intellectuelle des Sciences politiques, illustrée sur le front de l'histoire du socialisme par la synthèse fondatrice d'Alain Bergounioux et Gérard Grunberg ( L'ambition et le remords , Fayard, 2005) ; front sur lequel se déploie les élèves de Marc Lazar puisque le travail d'Emmanuel Jousse complète, pour son directeur, la thèse de Romain Ducoulombier sur le premier communisme français (1917-1925). L'hypothèse soutenue -d'Edouard Bernstein à Albert Thomas- s'étaie des travaux de Michel Espagne notamment autour du concept de transfert culturel. Dans un premier temps, l'analyse questionne en regard du SPD les propositions de Bernstein, révisionniste contre l'orthodoxie sclérosante du parti. L'exposition des temps de la querelle, clôt par le Canossa de Bernstein en 1904, montre que les propositions de ce dernier furent systématiquement déformées par les commentaires du centre et de l'extrême gauche du SPD (Rosa Luxembourg notamment) : la phrase, extraite de son contexte, « pour moi le but final du socialisme n'est rien, le mouvement est tout » s'interprétant comme un adieu à la révolution. L'auteur revient alors à l'examen même des propositions de Bernstein, hors leur contexte polémique, pour donner une définition du révisionnisme : « le révisionnisme peut donc se définir comme une entreprise visant à élargir le marxisme, donnant une interprétation plus ample de ses bases conceptuelles. (…). Le socialisme ne pourra donc être instauré à la suite d'une catastrophe historique. Ce qui implique la réalisation de la démocratie politique assimilée au socialisme, l'organisation économique par les coopératives de consommation qui doivent assurer une transition sans violence vers une société nouvelle. Plus qu'une critique du marxisme, il s'agit donc d'une mise en cause de l'orthodoxie du parti (allemand, nda) » (p 99). Soit. Au terme de cette définition, Emmanuel Jousse rentre dans le vif de son sujet, s'intéressant au transfert en France du révisionnisme : c'est la chronique d'un échec qu'il entend conter. Les divisions du socialisme français forment le cadre de ce transfert. Trois arguments rendent compte pour l'auteur de l'échec de ce transfert. D'une part, l'accusation de révisionnisme est une arme dans les luttes entre socialistes ; employée notamment par les guesdistes, elle contre qui s'oppose à l'orthodoxie marxiste à l'aune de laquelle l'unité des socialistes français –imposée par la II e Internationale- s'étalonne jusqu'en 1908 et la synthèse jaurésienne. En outre, le révisionnisme, au moment de sa connaissance en France, se confond avec le millerandisme : ici, la participation ministérielle s'entend également comme un adieu à la révolution, adieu refusé par les socialistes français. De surcroît, le contexte de l'Affaire Dreyfus, qui pose la question républicaine aux socialistes, mesure leurs différences avec les propositions de Bernstein déployées dans l'espace politique de la sociale démocratie sous le II e Reich. Pour être transféré dans un cadre français, le révisionnisme doit se traduire dans les réalités françaises. Du révisionnisme au réformisme donc. Ce glissement forme la trame du troisième temps de l'analyse. Emmanuel Jousse scrute là le socialisme normalien, vecteur privilégié à ses yeux de ce travail de traduction. On reconnaît dans ses analyses l'empreinte fondatrice des travaux de Christophe Prochasson. A une première génération socialiste à l'Ecole Normale (Herr, Andler notamment) peu encline à travailler Bernstein, succède une seconde génération symbolisée par Albert Thomas et son réseau (autour de la Revue syndicaliste notamment), où les propositions d'Edouard Bernstein sont commentées, utilisées pour l'action politique, comme pour penser le rapport des socialistes au pouvoir, à l'économie. La guerre de 1914 vaut expérience et clôture pour ce réformisme porté par Albert Thomas. Telle quelle la démonstration intéresse mais questionne. Elle glisse d'une définition précise du révisionnisme tirée des textes de Bernstein, hors leur réception polémique, à la question du réformisme mot valise du vocabulaire politique des gauches françaises. La part n'est pas égale dans ce jeu. Le révisionnisme se comprend dans la référence à l'orthodoxie marxiste du SPD. Précisément cette orthodoxie manque au socialisme français : elle peut, à la suite des travaux de Claude Willard se comprendre dans la référence au guesdisme, mais c'est là négliger les autres composantes du socialisme français, pourtant convoquées dans la suite de l'analyse. Faute d'une description précise de ce que serait cette orthodoxie dans le socialisme français -de la désunion à l'unité- la démonstration tourne court : comment jauger un transfert quand l'une des mesures souffre d'imprécision, le révisionnisme se subsumant alors de manière évanescente dans le réformisme ? De facto , et à lire Emmanuel Jousse à la suite de analyses de Christophe Prochasson, Christophe Charle, sur les intellectuels et le socialisme (milieu finalement d'une l'étude qui oscille entre l'histoire des idées et l'histoire des intellectuels), c'est autour de la question sociale qu'il faut soupeser la réception de l'influence de thèses d'Edouard Bernstein. Le terme n'apparaît pas sous la plume d'Emmanuel Jousse mais ordonne le jeu des revues analysées. Autour de la question sociale, la sociologie durkheimienne se constitue en discipline, sans couper les ponts avec un engagement socialiste ou solidariste (ce dernier absent des attentes d'Emmanuel Jousse). Cette construction disciplinaire se comprend également dans la mise en abyme de la scientificité du socialisme, de sa discussion du marxisme : il y a là tout l'équivoque du réseau normalien que l'on pourrait étendre également aux colonnes du Mouvement socialiste , absentes de la recension. La démonstration de l'auteur, construite sous le auspices d'une histoire des idées politiques, peine –malgré de salutaires déclarations de principes- à étreindre le jeu des revues, dans la matérialité de leur discours (l'article, le compte-rendu, la recension critique) comme dans le jeu des réseaux : la correspondance, souvent citée, n'est pas seulement le heurt des idées mais aussi, comme le démontrait Christophe Prochasson, un jeu où les concepts s' incarnent dans une scène qui n'est jamais intime. Pour faire court, si le glissement du révisionnisme au réformisme fait sens, c'est dans un champ français du réformisme où s'expriment des possibles, des positions et des situations entre socialisme et discipline universitaire qu'il faut l'entendre. Rabattre ce débat sur le seul ciel des idées tait ce que réclame la notion de transfert culturel : une attention portée à l'épaisseur sociale des configurations et des passeurs, le souci de questionner l'axiomatique tradutorre / traditorre dans tout ce qu'elle suppose de stratégies politiques et sociales. Il y a là une place pour la mésentente (Rancière) que l'auteur efface sous le seul angle de l'échec. C'est pourtant l'un des possibles de la notion de transfert. Bien coupé, mal cousu donc. En soi, l'ouvrage interpelle, mérite que l'on s'y attarde pour ce qu'il expose d'une question historique à tort marginale. Réviser le marxisme , le titre vaut symptôme d'un retour à l'histoire du socialisme français tramé par le bilan du communisme sur son siècle. La relecture, soutenue collectivement par les étudiants de Marc Lazar, revient sur la scène inaugurale dressée par les travaux d'Annie Kriegel sur les origines du communisme français (1964) : la SFIO (re)devient un terrain d'étude. On peut regretter dès lors des choix où la dimension sociale, notamment dans les phénomènes de passage, d'acculturation et de transmission, est trop souvent rabattue sous le seul angle biographique, sinon simplement absente ; des choix également prisonnier d'une vulgate, celle du couple réformisme / révolution qui voit dans Albert Thomas durant la Grande Guerre le seul porteur de conceptions réformistes dans l'Etat, alors même que la Grande Guerre fut, pour tous les socialistes tenants de l'Union sacrée, le ban d'essai de solutions naguère préconisées dans les tableaux de la civilisation socialiste à venir, dans la considération du phénomène coopératif. Ce sont là les flèches que l'on adresse à un premier travail. Son sel tient dans les discussions qu'il devrait susciter ; son miel dans ce qu'il appelle : un ré-examen de la question du marxisme à la Belle époque, sous les auspices du transfert culturel, de la question sociale, de l'unité socialiste. Vincent Chambarlhac.
Annie LACROIX-RIZ, L'histoire contemporaine sous influence, Le Temps des Cerises, 2004, 148 pages, 11 euros. Annie Lacroix-Riz, professeure à Paris VII, est une historienne confirmée, spécialiste des milieux industriels et des Eglises durant la tumultueuse période de la seconde guerre mondiale. Dans ce petit essai, après un rappel de l'ambiance dominante qui a hissé un Furet et un Courtois au pinacle de la discipline historique au détriment d'un marxisme jugé obsolète, elle s'insurge contre la pénétration croissante des milieux patronaux au sein de la recherche universitaire par le biais de prix, de participation à des jurys ou de commandes d'histoires subventionnées, dans la mesure où les historiens qui jouent le jeu acceptent généralement un certain nombre de présupposés idéologiques, et se plient aux conditions de l'employeur, habituellement peu enclin à livrer l'accès à la totalité des archives existantes afin de ne pas offrir une image négative de l'entreprise. Jean-Guillaume Lanuque
Bien que l’on puisse déplorer la traduction tardive de cet ouvrage, le découvrir avec un tel recul permet pourtant d’en apprécier encore davantage sa pertinence. Domenico Losurdo, universitaire italien professeur d’histoire de la philosophie, livre ici une réflexion critique sur la tendance de plusieurs historiens contemporains – Nolte, Furet ou Pipes, pour ne citer que ceux-là – à voir dans la Révolution française et l’idéologie des Lumières la matrice des totalitarismes du XXe siècle et de leur cortège de morts, préférant ainsi un gradualisme modéré à une rupture violente provoquée par des intellectuels fanatiques, aussi bien dans le cours de la Révolution française que dans le cas du mouvement abolitionniste étasunien au XIXe siècle. Jean-Guillaume Lanuque
Jacques MARSEILLE, Du bon usage de la guerre civile en France, Perrin, Paris, 2006, 182 pages, 14 euros. juin 2006* Est-il besoin de préciser qu’avec cet opuscule, Jacques Marseille ne propose pas un manifeste révolutionnaire ? S’il s’était fait connaître parmi les historiens pour sa thèse qui faisait de l’empire colonial un « fardeau de l’homme blanc », l’universitaire, depuis la fin des années 80, s’est fait une spécialité d’ouvrages dénonçant l’étatisme français et prônant un accroissement du libéralisme dans notre pays. Les titres parlent d’eux-mêmes : C’est beau la France ! Pour en finir avec le masochisme français, France, terre de luxe, Le Grand Gaspillage, etc… Et son statut actuel d’intellectuel cathodique le transforme en une référence médiatique apparemment incontournable. Jean-Guillaume Lanuque
Claude MAZAURIC, L'histoire de la Révolution française et la pensée marxiste , Paris, PUF, collection « Actuel Marx Confrontation », 2009, 200 pages, 23 euros. Novembre 2009* Mots clefs : Révolution française – marxisme – Marx et Engels – historiographie. Si le récent livre d'Eric Hobsbawm, Aux armes, historiens (chroniqué sur ce site), s'intéressait à l'historiographie de la Révolution française, l'essai de Claude Mazauric est à la fois plus poussé et moins fermé. Plus que d'une étude définitive et exhaustive, il s'agit d'un ensemble de bilans et de perspectives, invitant à de futures recherches. Ayant rappelé l'importance de la Révolution dans l'élaboration par Marx des bases du matérialisme historique - et en écornant au passage un Furet accusé d'avoir traité légèrement et idéologiquement ce sujet -, il insiste sur la réflexion continue de Marx et Engels sur ce thème ; Engels est d'ailleurs crédité d'une vision diachronique entre la révolution politique et l'évolution économique (une « histoire polymorphique », ainsi que le déclare Mazauric, p. 28). Il aborde également Lénine, très influencé par la Révolution , mais salue surtout l' Histoire socialiste de la Révolution française de Jaurès, une œuvre véritablement fondatrice, bien plus stimulante selon lui que le travail contemporain de Kautsky (1) : d'inspiration marxiste (conflits de classe sous la lutte politique, accent mis sur le peuple…), elle est aussi basée sur un vrai travail d'historien, avec des sources multiples et abondantes. La suite du livre propose des pistes pour embrasser l'influence du marxisme et de ses outils sur les travaux de recherches consacrés à la Révolution française. Mazauric n'aborde véritablement que quatre exemples : ceux d'Albert Soboul (pour son apport à la question de la transition) (2), de Gérard Gayot (spécialiste de l'histoire socio-culturelle et de l'économie du temps long), de Guy Lemarchand et de Michel Vovelle (pour son étude des mentalités et des interrelations entre infrastructure et superstructure). On retiendra surtout, dans ce cadre, un précieux développement sur l'historiographie soviétique et celle des démocraties populaires, où Claude Mazauric insiste sur la richesse des débats derrière le dogmatisme officiel (3). Cette esquisse d'un programme de recherches se conclut avec une approche transversale centrée sur trois thèmes typiquement marxistes : la révolution bourgeoise, le jacobinisme (la riche réflexion à son sujet est bien évoquée), et la lutte des classes, d'où ressort l'importance des campagnes (4). La seconde partie du livre, plus courte, reprend les textes de séminaires tenus en 2005 à l'université Beida de Beijing. Les réflexions sur le temps révolutionnaire inspirées de Gaston Bachelard sont les plus ardues, et on retiendra plutôt le panorama de l'historiographie de la Révolution. Mazauric insiste en particulier sur la période de la Restauration : c'est à ce moment que les trois grandes tendances de l'analyse se seraient fixées, contre révolutionnaire (Louis de Bonald), libérale (Madame de Staël) et radicale (Charles Bailleul). On notera également son optimisme quant à l'actuelle conjoncture, dans laquelle il voit un recul de la ligne « furetiste » (en comparant par exemple les sujets de CAPES et d'Agrégation en 1984-1985 et 2005-2006). Un ouvrage exigeant, dont l'axe principal est une défense des concepts d'analyse du marxisme, susceptibles de permettre l'appréhension du réel dans toute sa complexité, contre tout dogmatisme. Jean-Guillaume Lanuque (1) Voir sa réédition dans les Cahiers du CERMTRI n°95, ainsi que l'article de Jean-Numa Ducange in Dissidences-BLEMR n°11. (2) Il a justement consacré un livre à Soboul, chroniqué sur ce site : Un historien en son temps. Albert Soboul (1914-1982). Essai de biographie intellectuelle et morale . (3) « Une manière de faire et d'écrire qui paraît souvent plaquée sur un vieux fonds de méthode positiviste et pragmatique, solidement acquise dans l'enseignement universitaire, mais constamment dominée par le souci, plus ou moins servilement assumé, de se mettre en conformité avec les exigences politiques du moment », p. 67. (4) « (…) la lutte des classes à la campagne fut bien l'un des moteurs de l'histoire politique, institutionnelle et culturelle de la Révolution », p. 98.
Claude MAZAURIC, Un historien en son temps. Albert Soboul (1914-1982). Essai de biographie intellectuelle et morale , Nérac, éditions d'Albret, 2004, 254 pages, 20 euros. novembre 2007* Voilà véritablement un signe des temps : que Claude Mazauric, un spécialiste reconnu de la Révolution française, soit le premier, vingt-deux ans après sa disparition, à proposer une esquisse de biographie d'Albert Soboul, qui plus est en la publiant chez un éditeur régional, en dit long sur l'image globalement négative de tout un pan de l'historiographie française, jugé trop marxiste. Dans cet essai, Mazauric revient d'abord sur l'itinéraire personnel d'Albert Soboul, orphelin à huit ans de parents qui avaient espéré faire fortune en Algérie au début du XXème siècle, et sur sa carrière, dont la parenthèse que constitua la Seconde Guerre le vit à la fois se frotter à la résistance et être révoqué de son emploi d'enseignant par les autorités de Vichy. Devenu membre du PCF en 1939, après être passé dans les rangs de l'Union fédérale des étudiants, il y demeura jusqu'à sa mort, une longévité militante que Mazauric différencie avec arguments à l'appui d'une adhésion proprement dite au stalinisme, sans que l'on ne dispose véritablement de réponses sur le pourquoi de cette fidélité (en dehors des succès de l'URSS contre les nazis, argument un peu court). Quelques pages nous décrivent également Soboul enseignant, professeur traditionnel mais captivant, ce que confirment les extraits fort intéressants de ses divers rapports d'inspection. Mais le gros de l'ouvrage revient bien sûr sur l'œuvre d'historien de Soboul, son Précis d'histoire de la Révolution française , livre de chevet de toute une génération d'étudiants, et surtout sa thèse sur les sans-culottes parisiens, soutenue en 1958, et qui ne se vit suivie qu'en 1967 par son accession à la chaire d'histoire de la Révolution à la Sorbonne. Dès lors, il incarna « (…) l'historiographie républicaine de gauche (…) », contre-pied du courant initié par François Furet et Daniel Richet, auteurs d'une Histoire de la Révolution parue en 1965 et 1966. Reconnaissant comme maîtres Georges Lefebvre, Ernest Labrousse et Pierre Vilar, Soboul resta à l'écart de la « révolution » braudélienne, que Mazauric salue au passage, du fait de divergences profondes (préférence pour le temps court, conception assez positiviste du métier d'historien, souci de laisser à l'histoire une place spécifique contre la fusion avec les autres sciences sociales). Il revient également sur l'analyse du mouvement sans culotte défendue par Soboul, défendant cette « sociologie rétrospective » qui insiste sur la complexité du phénomène et sur ses contradictions internes, une vision à l'opposée de celle de Daniel Guérin. Pour compléter l'essai de Mazauric, ont été ajoutés deux entretiens du début des années 80, où Soboul revient sur son itinéraire jusqu'à l'après guerre, plusieurs photocopies de documents cités au fil de l'ouvrage et un article de 1939, écrit avec Pierre Vilar à l'occasion du cent cinquantième anniversaire de la Révolution. Nourri de souvenirs personnels, ce livre se lit aisément et avec un grand intérêt, même s'il ne remplace pas une biographie complète de ce grand historien. Jean-Guillaume Lanuque
Louis MENARD, Prologue d'une révolution, février-juin 1848 , édition présentée par Filippo Benfante et Maurizio Gribaudi, Paris, La Fabrique, 2007, 299 pages. 18 euros. avril 2008* « Si j'écrivais l'histoire ancienne, je citerai mes auteurs ; j'écris l'histoire contemporaine, je cite mes témoins . » (p 27). Louis Ménard verse là une pièce au procès politique des journées de Juin 1848 ; Maurizio Gribaudi et Filippo Benfante font de même, plus d'un siècle après. Le procès est ici historiographique, politique aussi. Ce que narre Ménard procède finalement peu du carnage évoqué dans les dernières pages avec la sécheresse et la concision de l'acte d'accusation ; ce dont il témoigne scrupuleusement ressort davantage à la politique du Peuple , aux logiques de l'événement. Le sel de cette réédition du travail d'un enfant du siècle réside là. L'introduction campe un auteur intéressant à plus d'un titre. Intellectuel engagé, fils d'une famille de l'édition, Louis Ménard est un proche de Proudhon, Baudelaire… Il croque à chaud, pour le journal Le Peuple , les logiques d'un massacre qui clôt une séquence révolutionnaire (inaugurée avec Robespierre, cité en ouverture du récit) et exprime la scission du Peuple vis-à-vis de la politique républicaine. Le sang dessille les yeux. Le récit de Louis Ménard n'a pas d'autres fins, en témoigne l'épilogue de ses pages : « Voilà l'oeuvre des hommes qui depuis février ont accaparés le pouvoir ; lâcheté chez les uns, trahison chez les autres, tous, à des degrés divers, ont perdu la révolution. Désormais, le Peuple sera le seul acteur du drame révolutionnaire, et il ne jouera qu'à son heure : il repoussera les provocations de ses ennemis et, si les diverses factions dynastiques appellent la guerre civile au secours de leurs intérêts égoïstes, il leur laissera la responsabilité de cette lutte impie (p 281) ». Le procès qu'intente Louis Ménard est donc celui d'une République et de partis républicains qui concouraient, dès les lendemains de février, à une Saint Barthélemy prolétaire pressentie par Blanqui. La question des Ateliers nationaux ourle cette trame, tant selon Louis Ménard ils furent créés contre Louis Blanc, contre le socialisme, contre les prolétaires (p 200). Il chronique ainsi les calculs du gouvernement provisoire, les jeux politiques à l'Assemblée, mais surtout le travail des factions dynastiques (bonapartistes, monarchistes) dans l'opinion publique, soit la manière dont la réaction use de la question sociale. En creux, puis de manière plus explicite, il expose une autre politique possible, celle du peuple, campant là un récit dissonant de ce que fut la séquence février / juin 1848, dévoilant l'illusion d'un gouvernement fraternel drapé dans les plis européens du printemps des peuples. Lamartine gagne là ses galons de politicien, lui qui dès février se chargea de la tâche d'endormir le peuple (p 111). L'efficace de la charge découle du style concis comme des preuves fournies à l'occasion du procès qui lui fut intenté (cf. les annexes). Cet horizon du récit de Louis Ménard sert également sa réédition aujourd'hui. L'introduction, nourrie des réflexions de Michèle Riot-Sarcey sur l'événement qu'est 1848 ( Le réel de l'utopie , 1998), prend explicitement comme cible le récit donné par La nouvelle histoire de la France contemporaine en grande partie codifié par les travaux de Maurice Agulhon (cf. la note 1 p 12). Pièce d'archive, le Prologue d'une révolution repère d'autres possibles de 1848 qu'écarta l'historiographie au titre de leur inachèvement, de leur caractère brouillon. Il constitue un utile contrepoint au travail de Thomas Bouchet sur la question du droit du travail à l'Assemblée en 1848 ( Un jour à l'Assemblée , Nota Bene, 2007). Revenant sur ces pages de Louis Ménard, plaidant implicitement pour l'intérêt que les historiens auraient à s'emparer de ces marges, de ces « sauvages » que symbolise le Peuple , Maurizio Gribaudi et Filippo Bonfante concourent au procès du récit républicain qui s'ouvre depuis quelques années sur les fronts de l'antifascisme, du colonialisme, des politiques du peuple (Dupuy, La politique du peuple , 2002). On pénètre là, par l'archive, dans l'atelier de l'histoire. J'écris l'histoire contemporaine, je cite mes témoins . Vincent Chambarlhac
Christophe PROCHASSON, L'empire des émotions. Les historiens dans la mêlée , Paris, Demopolis, 2007, 255 pages, 24 €. juin 2008* Le titre dit la cible : pour Christophe Prochasson les thématiques des guerres de mémoire, de concurrence victimaire, comme l'ère du témoin , participent du nouveau régime d'historicité dans lequel nous sommes entrés, réglé par l'émotion. Le sous-titre dit le registre : contre un surplomb rollandien qu'il connaît bien pour en avoir arpenté les contours dans de précédents travaux, C. Prochasson s'engage dans le débat. Son livre est celui d'un observateur participant. Souvent des flèches, comme celle décochée au gauchisme scientifique d'une partie des historiens de la colonisation, font mouche. A tout coup, la lecture est plaisante, le rythme enlevé. L'alacrité du style conclut en six courts chapitres à une histoire à l'estomac , paraphrasant là Julien Gracq, mesurant alors les dérives possibles de l'histoire savante. Il s'agit d'avancer « hors des pièges tendus par la suffisance, rivale mais complémentaire, des scientistes et des compassionnels ». Chemin faisant, la démonstration abordait les chantiers du présent de l'histoire, du je de l'historien comme de la biographie, de la course victimaire et de la mémoire comme raison , de l'histoire politique comme drame . En regard du présent, je m'attarderai sur les derniers chapitres où gronde la bataille entre historien du politique, du contemporain. Pour Christophe Prochasson, le régime de l'émotion impose de choisir son camp, l'histoire politique est alors drame . Le propos s'ouvre par une (rapide) considération sur l'histoire-discipline comme succédané d'engagement; la posture, qui dénonçait le gauchisme scientifique, affleure à nouveau dans ces considérations qui rappellent également les règlements de compte politique sur l'historiographie du communisme par notes de bas de page interposées. L'historien du politique est là, trop souvent pour C. Prochasson, un militant. On sait les origines tragiques de l'érudition (Anthony Grafton, Seuil, 1998) qui donnèrent à la note ses lettres de noblesse. L'auteur rappelle qu'elle est également un agent de police du discours scientifique, exécutant plutôt que discutant, des conceptions opposées. La plume alerte, Christophe Prochasson campe le paysage d'une histoire politique dont le retour (1988) fut surtout celui de l'ordre républicain (p. 173). L'évocation des configurations rivales de l'historiographie du communisme et socialisme sert le propos. Ces courtes pages valent pour ce qu'elles soulignent du non-dit de postures politiques tôt masquées par l'argument de la scientificité. Ainsi de l'Histoire générale du socialisme dirigée par J. Droz écrite dans l'orbite du Programme commun; ainsi de l'histoire du communisme croquée par François Furet dans Le passé d'une illusion où l'ego-histoire vaut problématique, et le retour sur l'illusion de jeunesse viatique de scientificité puisque c ette histoire fut de part en part politico-mémorielle ainsi que le note Régine Robin, citée par Prochasson. Passons les pages consacrées au Livre noir du communisme où l'approche historique s'affirme uniquement criminogène , l'essentiel est la conclusion de Christophe Prochasson : « tout se passe comme si les historiens éprouvaient de la difficulté à s'évader des découpages légués par l'histoire qu'ils racontent. (...). Peut on échapper à cet appel de l'histoire qui pèse inévitablement sur chacun de ceux qui se penchent sur le passé? Tout à fait ? Non. Mais ne pas en prendre conscience et élever l'indignation ou l'éloge au rang de l'analyse affaiblit le travail historien qui dès lors peine à se distinguer du discours produit par le sens commun . » (p. 205). On retrouverait là une posture rollandienne appliquée à l'histoire -scientifique. Il s'agit de s'extraire. Et dès lors, malgré ce qu'il dit des configurations actuelles de l'histoire contemporaine, ce livre se lit autrement. Les temps sont discordants et le présent de l'histoire s'interroge par Christophe Prochasson en regard de figures d'un autre siècle. Le sous-titre indique une direction, que les références à la Belle époque confirment : Lavisse, Seignobos, Langlois sans doute au titre des mannes tutélaires de l'histoire discipline, tout comme Marc Bloch, mais surtout Léon Werth qui ouvre l'introduction comme la conclusion. Celui-ci rédigeait son journal durant les années noires, dans l'écriture affleurait l'expérience d'une trajectoire littéraire et militante. Viviane Hamy le publiait sous le titre de Déposition (1993) . L'Empire des émotions est la Déposition de Christophe Prochasson, un point de vue sur l'histoire telle qu'elle s'écrit aujourd'hui. Un point de vue qui, bien souvent évoque le moraliste voltairien que fut Léon Werth qui, le 13 juillet 1994 écrivait : « Nation-Patrie. N'en peuvent parler juste qu'un philosophe, un vrai historien, ou un simple, si le simple n'est pas de ceux que les excitent et dupent » (ed.. V. Hamy, 1993, p 685). L'horizon de ce parler juste structure ce livre alerte. Christophe Prochasson ne s'est alors jamais dépris de ce qui anime en grande partie ses travaux, la guerre. Elle est, dans l'actuel champ historique, de mémoire et d'engagements politiques par procuration. Pour lire l'empire des émotions, et scruter les historiens dans la mêlée, Léon Werth s'avère un précieux compagnon. Le jeu des citations l'esquisse. Ce pas d'écart n'est pas alors le surplomb rollandien de la mêlée, mais des lectures, une certaine manière d'entendre l'histoire. Vincent Chambarlhac
Jean SEVILLIA, Historiquement correct. Pour en finir avec le passé unique, Paris, Perrin, 2003, 456 pages, 21,50 euros. juillet 2006* Jean Sévillia s’était fait remarquer, avant la parution de cet ouvrage désormais publié en poche, par la publication du Terrorisme intellectuel, qui dénonçait le soi disant monopole intellectuel exercé par la gauche française de 1945 à 1989. Avec Historiquement correct, son objectif semble plus large, et parfaitement légitime : mettre fin aux clichés et aux idées reçues existant sur l’histoire, de France surtout, en présentant sous une forme vulgarisée les acquis récents de la recherche historique. Oui, mais voilà : la plus grande partie du livre témoigne des parti pris de l’auteur, et aboutit très souvent à une histoire au moins aussi idéologique et engagée que celle qu’il souhaite pourfendre. Jean-Guillaume Lanuque
Michel VOVELLE, 1789. L'héritage et la mémoire , Toulouse, Editions Privat, collection Histoire, 2007, 384 pages, 19 euros. août 2007* Dans ce nouvel ouvrage, dédié à Georges Lefebvre, autre grand historien de la Révolution française, Michel Vovelle réalise une quasi somme de ses nombreux écrits sur le sujet, en s'attaquant à deux thèmes particulièrement vastes : les héritages et les mémoires de la Grande Révolution, qui constituent par là même un tableau très détaillé de la période. Après un préambule servant à nuancer le concept de révolutions atlantiques et dans lequel il insiste sur l'exception française incarnée par sa Révolution, où on devine son opposition à l'école de François Furet, l'auteur nous convie à une véritable révision des valeurs essentielles portées par 1789 et ses suites que sont les libertés, l'égalité - réelle et inachevée -, soulignant à cette occasion les apports incontestables de la Convention. Il revient également sur la nation, insistant sur sa dimension généreuse, et sur la république, ou plutôt les différents modèles de république expérimentés entre 1792 et 1799. Parmi les autres aspects de l'héritage de la Révolution, que l'auteur attribue davantage à la décennie révolutionnaire qu'à un Bonaparte qui s'est surtout contenté de les reprendre dans un tour plus conservateur, on citera les bouleversements des mœurs, la mise en place d'un partage laïc, la politique d'assistance publique ou l'élaboration de cadres administratifs et politiques pérennes, dont une distribution des régions contre-révolutionnaires qui recouvre encore en partie aujourd'hui les zones plus marquées à droite ; à cet égard, les nombreuses cartes présentées sont un apport indéniable. Vovelle ne se prive même pas de rappeler le précédent « d'une expropriation massive spectaculaire » (p.160) à travers la vente des biens nationaux. De manière plus générale, l'auteur porte un regard nuancé sur la période, insistant sur les parts mêlés d'ombres et de lumières, sur les conflits générateurs d'acquis, allant à l'encontre de bon nombre d'historiens qui présentent la Révolution comme un frein, cause de déclin et de retard, notamment en matière économique. Pour ce qui relève plus spécifiquement de la mémoire, après un rappel sur la postérité de la Révolution de la Restauration aux débuts de la Vème République, il choisit de s'intéresser plus particulièrement à deux événements centraux, le bicentenaire et la chute du bloc de l'Est. Ayant vécu ces événements de l'intérieur, à la fois comme président de la Commission de recherche historique pour la commémoration du Bicentenaire et comme communiste convaincu. Si son récit du bicentenaire est intéressant mais trop court, on restera plus dubitatif sur son long développement concernant tous les colloques ayant eu lieu dans le monde autour de l'événement, texte qui semble d'ailleurs avoir été écrit dans la foulée de ces manifestations scientifiques… Par la suite, Vovelle s'intéresse -mais de manière un peu trop rapide, malheureusement, à l'évolution de la place de la Révolution dans l'enseignement, au déclin des symboles que sont la Marseillaise et Marianne, à cette « réinvention d'une mémoire » qu'incarne le spectacle du Puy du Fou orchestré par de Villiers. A défaut de mémoires qu'il n'a pas l'intention d'écrire, cet historien, qui éprouve une certaine nostalgie pour la révolution à venir, ne cache pas ses préférences pour l'histoire jacobine au détriment de l'histoire révisionniste ou critique de Furet, et bien sûr de l'histoire contre-révolutionnaire. Ebranlé par le reflux apparent de l'idéal révolutionnaire après la chute du bloc de l'Est, il n'en évacue pas pour autant la nécessaire utopie… Jean-Guillaume Lanuque
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