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- Alain BADIOU, CIRCONSTANCES 4 : DE QUOI SARKOZY EST-IL LE NOM ?, Nouvelles Editions Lignes, Paris, Novembre 2007, 14 euros - Daniel BENSAID, Un nouveau théologien : Bernard-Henri Lévy. Fragments mécréants , Paris, Lignes, 158 p., 12,5 euros - « C'est parti ! », Documentaire réalisé par Camille DE CASABIANCA. Film documentaire de 1h35, une coproduction Archipel 33, TV Tours avec la participation du CNC et le soutien de Centre-Images-Région Centre, de la Procirep – Société des Producteurs et de l'Angoa/Agicoa. Sortie le 10 février 2010 - Lorraine DATA, Le grand truquage. Comment le gouvernement manipule les statistiques , Paris, La Découverte, collection « Cahiers libres », 2009, 182 p., 13 € - François DENORD, Néo-libéralisme version française. Histoire d'une idéologie politique , Paris, Demopolis, 2007, 384 pages, 24 euros - Julien DUVAL, Le mythe du « trou de la Sécu » , Paris, Raisons d'Agir éditions, 2008, 144 pages, 6 euros / André-Jacques HOLBECQ et Philippe DERUDDER, La dette publique, une affaire rentable. A qui profite le système ? , Gap, éditions Yves Michel, collection « Economie », 2008, 160 pages, 12 euros, préface d'Etienne Chouard - Sébastien FONTENELLE, La position du penseur couché. Petites philosophies du sarkozysme , Paris, Libertalia, 2007, 200 pages, 7 euros - Michel GAUDIN, Du candidat au président : discours et boniments de Nicolas Sarkozy , Bordeaux, éditions Le bord de l'eau, 2008, 164 pages, 15 euros - J. LOJKINE, P. COURS-SALIES, M. VAKALOULIS, Dir., Nouvelles luttes de classes , Actuel Marx confrontations, PUF, Paris, 2006, 292 p., 25 euros P. COURS-SALIES, S. LE LAY, coord., Le bas de l'échelle. La construction des situations subalternes , Coll. Questions vives sur la banlieues, Obvies / Erés, Paris, 2006, 302 p., 28 euros - Jean-Luc MELENCHON, L'autre gauche , Pairs, Bruno Leprince éditeur, 2009, 143 p., 5€ - Gérard NOIRIEL, A quoi sert l'identité « nationale » , Marseille, Agone, 2007, 154 p, 12 euros - Aurélien PURIERE, Assistance sociale et contrepartie. Actualité d'un débat ancien , Paris, L'Harmattan, 2008, 138 pages, 13,50 euros - Mathieu RIGOUSTE, L'ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l'ordre sécuritaire dans la France contemporaine , Paris, La Découverte , collection « Cahiers libres », 2009, 348 pages, 22 euros - François RUFFIN, La guerre des classes , Paris, Fayard, 2008, 252 pages, 19 €
Alain BADIOU, CIRCONSTANCES 4 : DE QUOI SARKOZY EST-IL LE NOM ?, Nouvelles Editions Lignes, Paris, Novembre 2007, 14 euros. avril 2008* Il faut remplacer ce livre dans son contexte. Badiou a déjà publié trois volumes de ce qu'il nomme « Circonstances » qui sont des réflexions sur des thématiques d'actualité. Il s'agit ici de notes de son séminaire à l'Ecole Normale Supérieure dans le cadre d'interventions au sein du Centre International d'Etudes de la Philosophie Française Contemporaine. Bien entendu Sarkozy fait vendre et c'est donc avec ce quatrième volume que Badiou fait parler de lui, et il y a de quoi dans l'immense océan de l'hagiographie officielle du Président de la République. Disons d'emblée que tout le monde en prend pour son grade. Royal ? « une nuageuse bourgeoise dont la pensée, si elle existe, est quelque peu secrète » (p. 8). Badiou ? Comme certains français après l'élection « d'une subjectivité légèrement dépressive » (p. 27). Nous ne sommes pas ici dans le registre du vulgaire pamphlet politique, malgré des apparences trompeuses, mais bien dans une réflexion philosophique dont Sarkozy, comme catégorie ontologique, va servir de catalyseur. Ce n'est pas Sarkozy le politique qui domine ici, mais ce dont il est le nom . La perspective ontologique de l'œuvre n'ôte rien aux coups de griffes coutumiers de Badiou. Le philosophe s'interroge par exemple sur le pourquoi du Parti Unique que Sarkozy a imposé depuis le début des années 2000 avec la fondation de l'UMP. Cet artifice a été nécessité par le manque de charisme de l'intéressé, avec ce « look de cadre moyen, d'une banque de seconde zone » (p. 38). Voilà notre Président rhabillé pour l'hiver. Mais que représente Sarkozy ? « (…) Sarkozy [a] une profonde connaissance de la subjectivité des rats. Il les attire avec virtuosité (…). Je propose de nommer Nicolas Sarkozy « l'homme aux rats », c'est juste, c'est mérité ». Et Badiou de s'expliquer : Sarkozy représente la peur et « ce dont Sarkozy a le plus peur, c'est que devienne visible sa propre peur » (p. 31). Ainsi ce dernier se trouve-t-il dans une grande tradition française, le « transcendantal » de la France, qui est le pétainisme (1). « Je ne dis pas (…) que les circonstances ressemblent à la défaite de 1940 et que Sarkozy ressemble à Pétain (…), je dis que la subjectivité de masse qui porte Sarkozy au pouvoir (…) trouve ses racines inconscientes historico-nationales dans le pétainisme » (p. 103). Badiou ne se prive pas de déployer des perspectives politiques concrètes (Chapitre III, Huit points) en opposition à la politique de l'élu de Neuilly, dont le problème des travailleurs de provenance étrangère (2). Badiou développe ainsi une réflexion philosophique sautillant de Platon ( Lachès, La République ) à Mao, en passant par Marx, sans compter ici les références à Freud et Lacan. Le philosophe revient sur l‘hypothèse communiste. Qu'entend-il par là ? « Le marxisme, le mouvement ouvrier, la démocratie de masse, le léninisme (…) ces inventions remarquables du XXème siècle ne sont plus réellement utiles » (p. 150). Nous sommes selon Badiou dans une période « intervallaire » dominé par « l'ennemi ». Il faut selon lui « retrouver un nouveau rapport entre le mouvement politique et l'idéologie. C'est bien ce que sous-entendait l'expression « révolution culturelle » et l'énoncé de Mao : « Pour avoir de l'ordre dans l'organisation, il faut d'abord avoir de l'ordre dans l'idéologie » » (p. 151). L'hypothèse communiste devra être le « fond » de toute volonté émancipatrice. Il ne s'agira plus de croire en la « multitude » (Badiou s'oppose à Negri) ou en un Parti (trotskyste ou ce que Badiou nomme les « maoïstes ossifiés »). Marx nous a appris que le spectre du communisme installe cette hypothèse dans la réflexion. Il s'agirait aujourd'hui de réinstaller cette présupposition dans le champ militant. Faire vivre cette supposition, c'est peut-être commencer à lire Badiou. Florent Schoumacher. (1) Pour le concept de « transcendantal » dans l'œuvre de Badiou, on pourra consulter son ouvrage : Logique du monde , Le seuil, Paris, 2006. (2) Badiou est très actif dans l'Organisation Politique, organisme post-maoïste dirigé par Sylvain Lazarus et aujourd'hui axé sur la lutte politique des travailleurs sans-papiers.
Daniel BENSAID, Un nouveau théologien : Bernard-Henri Lévy. Fragments mécréants , Paris, Lignes, 158 p., 12,5 euros. avril 2008* Il est tout d'abord surprenant qu'un philosophe de la stature et du sérieux de Daniel Bensaïd se plie au commentaire d'un écrivain médiatique, un adepte des « coups littéraires, voire politiques » faisant déjà l'objet de nombreux ouvrages critiques, pour ne pas parler de la foison de compte-rendus de ses œuvres, reportages photos et autres articles d'une presse des plus bienveillantes. Mais les premières pages du court opuscule de Daniel Bensaïd laissent entrevoir que s'il a lu avec attention l'ouvrage de Bernard-Henri Lévy, Ce grand cadavre à la renverse (1), le commentaire de celui-ci, voire de ceux-ci du livre et de son auteur, ne sont qu'un prétexte à plusieurs analyses : un retour sur la dernière séquence présidentielle, une analyse de l'état de déliquescence de la gauche dite de gouvernement, ou bien libérale, et une critique virulente de la critique lévynienne de la gauche radicale. Dès la deuxième page, dans un style ironique tout à fait plaisant, il décoche ses premières flèches contre « le théologien inorganique de la gauche recentrée » (p. 10). Bensaïd s'attache à restaurer ou réintroduire de la vérité dans les idées défendues par la gauche radicale, caricaturée outrancièrement par Bernard-Henri Lévy, celui-ci décelant un nouveau fascisme chez « ce peu de gens » qui pensent que la révolution est encore désirable (p. 30). L'auteur reprend les sept péchés capitaux attribués par Bernard-Henri Lévy à cette « gauche de gauche », et en profite pour réaffirmer les idées, les valeurs et les positions précises de cette gauche qui ne s'est pas synthétisée au Mans. Elle permet ainsi à Daniel Bensaïd de reprendre et de présenter les argumentaires et les analyses développées notamment par les tendances majoritaires de la LCR et les acquis communs de ce qui un temps s'est appelée l'extrême gauche, avant de devenir la gauche radicale, la gauche de gauche, et bientôt la gauche critique ou le nouveau parti anticapitaliste… Ainsi le philosophe organique et fier de l'être, à juste raison, de la LCR, reprend et démonte les accusations de nationalisme (un Bernard-Henri Lévy très inspiré visiblement ou d'une mauvaise foi – pour un théologien ! – à toute épreuve), d'anti-américanisme (au passage le philosophe toulousain tacle Antonio Negri, p. 50), de « fascislamisme » qui se limite à partager une tribune avec Tariq Ramadan et non avec Farrakhan, de tentation totalitaire (l'auteur rappelle avec perfidie les errances maoïstes de ces nouveaux philosophes, plus si nouveaux que cela d'ailleurs, mais devenus depuis -malheureusement- incontournables dans le PAF) qui n'avaient pas voulu remarquer le totalitarisme de Mao, alors que les trotskistes comme David Rousset, Pierre Naville ou Pierre Broué dénonçaient à l'époque aussi bien le stalinisme que les errances chinoises. Bernard-Henri Lévy s'en prend également au culte de l'histoire. L'auteur reprend cette citation pleine de profondeur : « Bien plus que le marxisme, c'est l'histoire qui était notre cible », confie Bernard-Henri Lévy à propos de la campagne néo-philosophique des années soixante-dix. Car « si l'on croit à l'histoire, on lui donne les pleins pouvoirs. ». Daniel Bensaïd, en fin connaisseur de la pensée de Karl Marx, rappelle que Marx n'est pas le philosophe de l'histoire comme certains ont voulu le définir, il est au contraire « l'un des premiers à avoir rompu catégoriquement avec les philosophies spéculatives de l'histoire universelle : providence divine, téléologie naturelle, ou odyssée de l'Esprit » (p. 73). Reste la partie concernant LE péché capital : l'antisionisme, qualifié par le mari d'Arielle Dombasle de « néo-antisémitisme », l'autre motivation semble-t-il de Daniel Bensaïd pour cette réplique à Bernard-Henri Lévy. Derrière Bernard-Henri Lévy transparaît tout un courant contemporain, de Pierre-André Taguieff à Alain Finkielkraut, d'André Glucksmann à Eric Marty ou Danny Trom qui tente de réduire toute critique de la politique d'Israël, transformant ainsi l'antisionisme en antisémitisme, en réintroduisant une pensée religieuse et théologique en lieu et place de raisonnements politiques et idéologiques. L'auteur met en évidence toute l'actualité de la pensée internationaliste et montre l'absurdité de revendiquer l'instauration d'un Etat Juif et non pas de reconnaître deux Etats : Israël et l'Etat palestinien. Ces pages très documentées et argumentées constituent le nœud de la critique à l'encontre de l'ouvrage de Bernard-Henri Lévy et de ses déclarations passionnées (et théologiques) défendant sans discernement les politiques des récents gouvernements d'Israël. L'intellectuel organique de la LCR décrit avec justesse « cette gauche qui n'engage (plus) à rien (ou presque) » (titre d'un chapitre), et met en évidence les trahisons idéologiques, avant celles du personnel politique, de cette gauche du centre, du social-libéralisme, qui, à force de n'être même plus rose, devient orangée. Ce chapitre serait croustillant si ces errements politiques et idéologiques ne nous concernaient point tous les jours, et si ces renoncements n'aggravaient notre quotidien à tous. J'ai gardé pour la fin, l'unique reproche ou plutôt désaccord avec ce brillant petit ouvrage : il concerne le chapitre consacré à l'antilibéralisme, et plus globalement à l'analyse du mouvement altermondialiste. Daniel Bensaïd évacue quelque peu l'attaque de Bernard-Henri Lévy contre l'antilibéralisme, en déclarant que lui s'est toujours réclamé de l'anticapitalisme, fidèle aux positions majoritaires de la LCR (en est-il plus révolutionnaire et/ou conséquent ?). La critique lapidaire de Toni Negri (p. 144), concernant la fin du salariat, laisse la place à une vision peut-être lucide, mais relativement peu optimiste, du mouvement altermondialiste. Ainsi la critique des antilibéraux et une perception réduite du (ou des) mouvement(s) altermondialiste(s) vont de pair chez Daniel Bensaïd (2) et il semble reprocher à l'antilibéralisme d'être protéiforme, variable, divers et finalement peu organisé. Evidemment, ces nouvelles formes de résistance sont difficiles à cerner d'autant que leurs réalités sont très variables d'un pays à un autre, le « movimento dei movimenti » italien n'est pas, par exemple, comparable avec le mouvement altermondialiste hexagonal, numériquement mais aussi par les idéologies et les pratiques qui le traverse ou la radicalisation dont il fait preuve. Pour l'anecdote, la vitalité de ce mouvement « alter » est bien décrite dans l'ouvrage de Morjane Baba, Guérilla Kit. Ruses et techniques des nouvelles luttes anticapitalistes , recensé également sur ce site. Daniel Bensaïd, enseignant de philosophie et dirigeant historique de la LCR, nous livre donc une critique pertinente et drôle du dernier ouvrage « d'un théologien inorganique d'une gauche qui n'engage et ne s'engage plus à rien, ou à pas grand-chose » ; un petit livre divertissant et dense à mettre entre toutes les mains, bien évidemment celles des militants du parti d'Olivier Besancenot, mais surtout aux lecteurs du Point et de Bernard-Henri Lévy. Yannick Beaulieu (1) Bernard-Henri Levy, Ce grand cadavre à la renverse , Paris, Grasset, 2007. (2) Ainsi sa critique au livre de John Holloway publié récemment dans la Revue Internationale des Livres et des Idées va dans le même sens : sans réflexion autour de la prise du pouvoir politique pas de salut pour la révolution, pas d'avancée. Ainsi il écrit : « Il y a pourtant fort à craindre que la multiplication des « anti » (l'antipouvoir antistratégique d'une antirévolution) ne soit en définitive rien d'autre qu'un stratagème rhétorique qui désarme (théoriquement et pratiquement) les opprimés, sans briser le moins du moins le cercle de fer du fétichisme et de la domination » (D. Bensaïd, « Et si on arrêtait tout ? « L'illusion sociale » de John Holloway et Richard Day, in la Revue Internationale des Livres et des Idées , N° 3, janvier 2008, p.29). Mais ceci constitue un argumentaire que l'on peut très bien utiliser également à l'encontre des anticapitalistes conséquents et révolutionnaires, qui en attendant ou en créant les conditions nécessaires et indispensables à la révolution, laissent les opprimés à leur propre sort…
« C'est parti ! », Documentaire réalisé par Camille DE CASABIANCA. Film documentaire de 1h35, une coproduction Archipel 33, TV Tours avec la participation du CNC et le soutien de Centre-Images-Région Centre, de la Procirep – Société des Producteurs et de l'Angoa/Agicoa. Sortie le 10 février 2010. Mars 2010* Mots-clés : documentaire, NPA, LCR, Besancenot. Drôle de sentiment après la vision de ce film, dont les critiques cinématographiques sont très souvent élogieuses. Disons tout de suite, c'est un documentaire et même peut-être au-delà un objet cinématographique esthétiquement abouti et agréable à regarder. Sans commentaire, sans voix off, il permet de saisir ce moment que certains militants considèrent comme « historique » : la dissolution de la Ligue Communiste Révolutionnaire et la création du Nouveau Parti Anticapitaliste. Le documentaire se déroule dans différents lieux qui sont explicitement mentionnés Avignon, l'université d'été à Port-Leucate, les bureaux de Montreuil. Seul un œil averti pourra distinguer les locaux de la librairie La Brèche ou la salle de Montreuil où se tient le congrès de fondation du NPA. Le film se concentre sur la création du NPA plus que sur la dissolution de la LCR. On ne voit aucune image du dernier congrès de la LCR, et aucune image de son congrès de dissolution. Cette absence de commentaires est problématique pour un documentaire dont la portée et la diffusion se veulent grand public et non pas réservés aux seuls militants. En effet, les discussions lors des réunions n'ont pas toutes les mêmes implications. A aucun moment, il n'est précisé que certaines réunions comme celle du Bureau politique se tiennent à huis-clos, d'autres sont celles de la Direction nationale, d'autres celles des commissions lors du congrès de fondation, d'autres des réunions de cellules chez des militants. Les militants, si ils ont pratiqué un peu la LCR sauront identifier ces lieux et ces personnages, ceux du NPA fraichement arrivés, rien n'est moins sur, quant au spectateur lambda ? Ainsi on s'aperçoit que jamais le documentaire n'aborde la minorité de la LCR, aucune image même furtive (excepté un plan d'Alain Faradji et de Michèle Ernis) et surtout aucun de leurs commentaires ou de leurs questions polémiques. De même, l'opposition lors du congrès de fondation du NPA est représentée uniquement par l'association l'Appel et la pioche, rien sur les autres voix critiques et dissonantes. Il est vrai que cela aurait foncièrement complexifié le propos et peut-être alourdi le documentaire. Celui-ci se distingue par une certaine empathie de son auteur avec son sujet, même si l'ironie est heureusement présente. Chose remarquable, le documentaire est souvent drôle, car ses personnages le sont et certaines situations cocasses. D'autre part, si la transmission entre les différentes générations est très bien illustrée, on s'aperçoit que cette transmission est principalement orale. Le travail sur les textes n'est jamais abordé, on voit peu de débat politique, mais peut-être que celui-ci – strictement politique et non pas le débat stratégique ou tactique » est « absent » ou peu présent au sein de l'organisation. Evidemment, nombre de journalistes ont remarqué le débat entre Anne Leclerc et Abdel Zahiri (1) concernant la place de la religion dans le Nouveau Parti Anticapitaliste, mais cela constitue une des rares scènes de discussions politiques. Si le sujet est d'actualité on s'accordera sur le fait que cette thématique n'est pas une thématique majeure d'un parti qui se veut anticapitaliste. La politique est principalement présente dans un discours très touchant d'Yvan Zimmerman et dans ceux d'Olivier Besancenot. Le documentaire montre bien la place prépondérante « qu'Olivier » tient à la fois dans le parti et dans ses rapports avec les médias. Ce flou sur les lignes politiques est propre à une ancienne LCR (il suffit de lire les noms du générique de fin, presque tous de l'ancienne majorité de la LCR) qui est loin de disparaître, mais qui voudrait se fondre dans un NPA aux contours programmatiques mouvants et qui se veut ouvert notamment aux jeunes et à un non-défini « mouvement social ». Enfin, les historiens de la LCR et des mouvements révolutionnaires auront le cœur serré à la vision des premières scènes, celles où l'on jette les archives par la fenêtre. De l'expérience du passé le NPA peut-il ou veut-il faire table rase ? Nous espérons sincèrement que le sérieux des militants de la LCR, qui compte nombre de professeurs d'histoire-géo ou d'historiens à l'image d'Alain Krivine, Pierre-François Grond ou Ingrid Hayes, aura permis une sauvegarde et un archivage de ces nombreux documents concernant les 40 années d'existence de la LCR sinon dans les archives départementales ou nationales au moins auprès de l'association : Radar. Rassembler, Diffuser les Archives des Révolutionnaires (2) : et que cette scène n'était qu'une image cinématographique ? Yannick Beaulieu (1) Abdel Zahiri, militant associatif d'Avignon, est membre de la Commission nationale « quartiers populaires » du NPA. Il avait déjà été remarqué par quelques médias lors de la dernière université d'été de la LCR en août 2009, avant d'apparaître de manière plus marquée en février 2010 lors des remous dans l'espace public et également au sein du NPA à propos de la candidate aux régionales portant un voile, Illham Moussaïd. (2) http://asmsfqi.org
Lorraine DATA, Le grand truquage. Comment le gouvernement manipule les statistiques , Paris, La Découverte, collection « Cahiers libres », 2009, 182 p., 13 €. Octobre 2009* Mots clefs : statistiques – économie. Lorraine Data est le pseudonyme derrière lequel ont choisi de se dissimuler plusieurs fonctionnaires intégrés dans les arcanes de l'action gouvernementale. Les réflexions qu'ils proposent sur l'utilisation intéressée des statistiques s'inscrivent dans une tendance d'accroissement de l'invocation chiffrée, en particulier depuis 2002 et l'entrée en vigueur de la LOLF (Loi organique sur les lois de finances publiques). On peut ainsi rapprocher cet opuscule du petit manuel de Nico Hirtt, Déchiffrer le monde (chroniqué sur ce site). Leur souci premier est de conserver l'indépendance d'un véritable service public de la statistique, gage d'un fonctionnement plus démocratique. Les diverses contributions se penchent donc sur les grandes thématiques des politiques suivies par la droite cette dernière décennie. Sur le pouvoir d'achat, ils démontrent bien que celui-ci a surtout progressé pour les hauts revenus, rappelant ainsi la problématique centrale des inégalités croissantes de revenus. De même, pour le chômage, le changement récent de mode de comptabilité a permis de baisser artificiellement le taux de chômage déclaré, parallèlement à l'augmentation des radiations. En ce qui concerne les fameuses heures supplémentaires, leur nombre, loin de connaître une véritable explosion sous la présidence de Sarkozy, a simplement vu une résorption de leur sous déclaration par les entreprises du fait des avantages nouvellement induits. Il en est de même pour les chiffres de la délinquance, dont la baisse est très loin d'être corrélée à la seule action policière, intégrant une multiplicité de facteurs. Enfin, dernier exemple, la mesure de la pauvreté a également connu un changement d'indicateur visant à présenter pour 2012 un bilan positif de la politique gouvernementale et de celle de Martin Hirsch en particulier. Le taux de pauvreté relative, globalement stable au fil des années, a donc laissé place à un taux de pauvreté ancré dans le temps qui privilégie un blocage du seuil de pauvreté plusieurs années durant, appelant une baisse mathématique. Les auteurs en profitent justement pour souligner que le RSA concerne les moins pauvres afin de les faire basculer de l'autre côté de ce seuil. Néanmoins, si cette dernière contribution en particulier est très intéressante, il n'en est pas de même de toutes, d'où un caractère quelque peu inégal, et surtout un angle d'études qui mériterait incontestablement d'être approfondi. En l'état, voilà toutefois de quoi stimuler la réflexion. Jean-Guillaume Lanuque
François DENORD, Néo-libéralisme version française. Histoire d'une idéologie politique , Paris, Demopolis, 2007, 384 pages, 24 euros. avril 2008* Avec ce précieux ouvrage, François Denord, sociologue, effectue une plongée dans les origines françaises de la politique néo-libérale qui semble en apparence triompher sous l'ère Sarkozy. Partant des débuts du XXème siècle, il dresse le tableau d'un Etat qui en vient à jouer un rôle de plus en plus marqué dans l'économie nationale. Le livre montre bien que si le néo-libéralisme n'est pas né en France, il y a trouvé un terrain favorable et des relais importants, en particulier Louis Rougier, inventeur de l'expression française, et adversaire convaincu de la démocratie et de l'égalité entre les hommes. A cet égard, on voit bien tout ce que cette idéologie politique foncièrement anticommuniste entretient comme liens avec certaines élites, et surtout son caractère international, qui est une de ses principales forces. Si les choses se mettent en place à compter surtout de 1938, avec la fondation du Centre international d'études pour la rénovation du libéralisme, appuyé en particulier sur le livre de référence de Walter Lippmann, La cité libre , et sur un contexte de politique gouvernementale de régression sociale qui entre en résonance avec le néo-libéralisme, elles sont brutalement interrompues par la guerre. Les trajectoires s'individualisent alors fortement, confirmant la très grande diversité intrinsèque de ce jeune mouvement, allant de leaders de la CGT réformiste à de grands patrons. Marginalisé à la Libération, le mouvement libéral est de surcroît divisé, avec diverses formations politiques qui s'en réclament et des rivalités de personnes. C'est là l'apport principal du livre : un tableau extrêmement large des hommes et des réseaux qui ont porté le néo-libéralisme, nationalement et internationalement (la société du Mont-Pèlerin, par exemple). En fait, c'est dans la seconde moitié des années 50 que le néo-libéralisme commence sa conquête de l'hégémonie en France : d'abord par la création de la CEE, que François Denord qualifie fort justement de cadre néo-libéral ; ensuite avec l'arrivée au pouvoir de de Gaulle. Si les conceptions économiques de ce dernier sont relativement syncrétiques (mais sans aller toutefois jusqu'au « fouriérisme », p.259 !), elles n'en revêtent pas moins une ouverture à ce courant, incarnée dans le Comité dit Armand-Rueff, qui livre au début des années 60 le premier exemple de plan détaillé pour la mise en place d'une France néo-libérale. Le libéralisme s'accentue avec Pompidou, puis la conversion s'accélère de la fin des années 70 (les « nouveaux économistes ») jusqu'au milieu des années 80, avec le discours d'alors d'un Chirac, d'ailleurs plus lié aux Etats-Unis qu'à la source française du renouveau libéral. Malheureusement, l'étude s'arrête à la veille de la première cohabitation, alors que la quatrième de couverture parlait d'aller jusqu'à aujourd'hui… C'est là le principal reproche que l'on peut faire au livre, et on retiendra pour finir cette définition du néo-libéralisme qui a le mérite de la clarté : « le néo-libéralisme, c'est un réformisme conservateur » (p.305). Jean-Guillaume Lanuque
Julien DUVAL, Le mythe du « trou de la Sécu » , Paris, Raisons d'Agir éditions, 2008, 144 pages, 6 euros / André-Jacques HOLBECQ et Philippe DERUDDER, La dette publique, une affaire rentable. A qui profite le système ? , Gap, éditions Yves Michel, collection « Economie », 2008, 160 pages, 12 euros, préface d'Etienne Chouard. mai 2009* Mots clés : Dette publique, sécurité sociale, capitalisme, banques Ces deux livres sont autant d'éléments à charge contre les politiques néo libérales pratiquées à des degrés divers en France depuis maintenant une trentaine d'années, et contre leur « novlangue » déjà bien analysée par Alain Bihr (1) (voir la chronique de son livre sur ce site). Très pédagogiques l'un comme l'autre, celui de Julien Duval s'emploie à écarter les stéréotypes sur la question de la Sécurité sociale et de son fameux déficit, tandis que La dette publique invite à réfléchir sur cette vraie fausse dette de l'Etat qui nous concerne tous, et qui sert surtout de moyen de pression aux néo libéraux pour réduire les dépenses publiques et déboucher logiquement sur la privatisation des services publics. En donnant une certaine profondeur historique au problème -il rappelle ainsi la constance des discours alarmistes vis-à-vis des progrès sociaux, mais aussi la mise en place de la protection sociale au XIXe et au XXe siècles-, Duval montre bien que l'utilisation du terme de « trou » au lieu de « besoins de financement insatisfaits » est tout sauf innocente. Outre que la somme en question est relative, le manque de ressources normalement prévues (par l'Etat ou par les cotisations patronales exonérées), accentuée par la hausse du chômage et le déséquilibre croissant entre capital et travail, l'explique bien davantage que les prétendus abus d'utilisation. Ce dernier point s'inscrit dans les politiques gouvernementales qui, de manière unanime (y compris à gauche, via la Nouvelle gauche et la CFDT ), s'efforcent de réduire les remboursements et de privatiser peu à peu santé et retraites, sous l'influence des visions de certains milieux patronaux et des organismes internationaux du capitalisme. Surtout, Duval souligne l'aspect éminemment positif de la protection sociale publique, essentielle pour corriger les inégalités sociales et allonger l'espérance de vie. A contrario, le recul de l'assurance publique pénalise d'abord ouvriers et employés, dotés de moindres épargne et patrimoine, sachant que ces catégories sociales sont déjà celles qui vivent et se soignent le moins (l'opposition entre médecine bourgeoise et médecine populaire susbsistant encore à l'heure actuelle). En outre, « Les gouvernants s'attachent à résorber le « trou » et répètent qu'il faut contenir la croissance des dépenses sociales. Ils ne semblent pas voir combien ce mot d'ordre est contradictoire avec l'accroissement des risques sociaux qui accompagne le processus de précarisation » (p.112). La situation étatsunienne conduit même à des dépenses de santé surtout privées finalement supérieures pour moins de soins ! On pourra seulement reprocher à Duval, qui témoigne d'un engagement entier (2), le manque de solutions proposées autres qu'en filigrane, ainsi du plein emploi souhaitable (quid par exemple de la suppression des honoraires libres ?). Holbecq et Derudder sont encore plus vulgarisateurs que Duval, et parviennent à expliciter plutôt clairement des problèmes financiers souvent obscurs, en revenant aux fondamentaux par le biais de petits récits attractifs. Outre qu'ils font réfléchir sur l'utilisation différemment valorisée des synonymes dette et crédit -ce qui est loin d'être innocent de la part des gouvernants-, ils bousculent une idée reçue comme l'impossibilité de produire toujours plus d'argent et montrent bien l'évolution historique qui mène à une privatisation de plus en plus poussée de l'émission de la masse monétaire scripturale, devenue oligopole des banques commerciales à partir de 1973 (sans consultation démocratique, d'ailleurs). Ces dernières créent donc de l'argent « ex nihilo », dans la mesure où « les crédits font les dépôts » et non l'inverse. Les deux auteurs écartent également l'idée d'un Etat français en faillite, en insistant en particulier sur les actifs possédés par celui-ci, largement supérieurs à la dette elle-même, et sur les instruments -à commencer par la fiscalité directe- dont il dispose pour la faire disparaître. En fait, à l'aide d'une démonstration limpide, ils montrent bien que seuls les intérêts de la dette expliquent le déficit français ! Ce véritable détournement de la richesse nationale n'enrichit finalement que les prêteurs, donc les plus riches, les banques en premier lieu, qualifiées par le prix Nobel d'économie Maurice Allais de « faux monnayeurs ». Les propositions faites par Holbecq et Derudder tournent donc avant tout autour du retour à la situation antérieure où l'Etat, par le biais de sa Banque centrale, était le seul créateur de monnaie, non sans idéaliser quelque peu au passage la période des Trente Glorieuses… Bien que dénonçant le capitalisme sans faille, en particulier face aux enjeux humains et écologiques actuels, ils n'offrent que des mesures finalement assez timides (3), à la logique profondément réformiste puisque le changement graduel doit s'opérer en réussissant à convaincre tout le monde, sans envisager de rupture révolutionnaire. Jean-Guillaume Lanuque (1) La citation d'Henry Ford choisie pour ouvrir le livre de Holbecq et Derudder est à cet égard particulièrement judicieuse : « Il est une chance que les gens de la nation ne comprennent pas notre système bancaire et monétaire, parce que si tel était le cas, je crois qu'il y aurait une révolution avant demain matin » , p.9. (2) Il critique même l'extrême gauche pour sa frilosité à l'égard du problème, en estimant que « (…) dans un contexte où les salariés sont de plus en plus vulnérables, se battre pour simplement « conserver » les acquis est déjà un recul » (p.114). (3) Au lieu de proposer une suppression pure et simple de la dette, ils en proposent un remboursement sur une vingtaine d'années.
Sébastien FONTENELLE, La position du penseur couché. Petites philosophies du sarkozysme , Paris, Libertalia, 2007, 200 pages, 7 euros. avril 2008* Le penseur couché, c'est au premier chef Alain Finkielkraut, que Sébastien Fontenelle dénonce ici, à la fois pour ses propos pour le moins discutables au lendemain des émeutes dans les banlieues de novembre 2005, et pour son mode de défense face à la polémique qu'ils déclenchèrent, à base de déformation et de retournement (le coupable devenant victime supposée de l'antisémitisme, que l'intellectuel médiatique n'hésite pas à utiliser en lieu et place d'antisionisme). Cet exercice de déconstruction sans concession, qui remonte en amont, se fait toutefois avec quelques redites et en tirant parfois le sens des citations à son avantage. Mais à travers Finkielkraut, c'est une partie des soutiens intellectuels de Sarkozy et de son idéologie néo libérale que Fontenelle entend critiquer (Pascal Bruckner, Pierre-André Taguieff et même Philippe Val !), soutiens dont la pensée est, selon l'auteur, en porte à faux vis-à-vis du réel, et vise comme adversaires la gauche radicale et altermondialiste, ainsi que -surtout- l'islam comme substitut au mal absolu qu'incarnait l'URSS, accusés qu'ils sont d'être les chantres d'un véritable « terrorisme intellectuel ». On est clairement ici dans le domaine pamphlétaire, avec des réflexions judicieuses, des rappels intéressants (le soutien de Finkielkraut à la Croatie de Tudjman), mais également un caractère excessif et des affirmations au cordeau qu'il est difficile de ne pas désapprouver (la défense de l'islam par Fontenelle est bien loin de la critique de toutes les religions par une gauche laïque digne de ce nom), et qui obligent à conclure sur un bilan fort mitigé. Jean-Guillaume Lanuque
Michel GAUDIN, Du candidat au président : discours et boniments de Nicolas Sarkozy , Bordeaux, éditions Le bord de l'eau, 2008, 164 pages, 15 euros. avril 2008* Rarement un président de la République aura aussi rapidement suscité tant de mépris et de défiance que Sarkozy. En cette période marquée par les élections municipales, sa popularité est au plus bas, et la sortie de ce livre ne fait qu'enfoncer le clou. Mais attention, il ne s'agit pas d'un pamphlet au sens premier du terme : l'auteur, habitué des études sur l'économie et la finance, et qui semble s'inscrire dans la tendance sociale-libérale, livre un réquisitoire sous forme de lettre personnelle. Et ce réquisitoire est d'autant plus implacable qu'il s'appuie sur les déclarations mêmes du candidat Sarkozy, pour les confronter aux réalisations concrètes du président afin d'en dévoiler toutes les contradictions. Au passage, il relève un bon nombre de mensonges et d'affirmations historiques ou géographiques erronées. C'est ainsi que le « travailler plus pour gagner plus » révèle, calculs concrets à l'appui, une politique visant à favoriser les ménages déjà aisés. Il en est de même pour la suppression des droits de succession, ou pour les supposées facilités d'accession au droit à la propriété, qui passeraient, pour les moins aisés, par un retour au prêt sur gage d'antan. De manière générale, ce sont tous les artifices rhétoriques de Sarkozy qui sont condamnés, de l'utilisation déformée de certains termes (la fameuse repentance) à la manipulation outrancière du pathos, non sans influence du discours religieux. Michel Gaudin conclut donc sur un Sarkozy incarnant, a contrario de ses déclarations sur la modernité, une droite conservatrice, traditionnelle, populiste et bonapartiste. L'auteur néglige toutefois globalement sa dimension économique néo-libérale, en dehors d'un noircissement de la situation française et d'une focale centrée sur la seule croissance quantitative. Il n'en reste pas moins que ce livre est un réquisitoire essentiellement moral, certes utile, mais sans aucune explicitation des motivations profondes, sociales en particulier, de Sarkozy ; ce qui constitue sa principale limite. Jean-Guillaume Lanuque
J. LOJKINE, P. COURS-SALIES, M. VAKALOULIS, Dir., Nouvelles luttes de classes , Actuel Marx confrontations, PUF, Paris, 2006, 292 p., 25 euros. avril 2008* P. COURS-SALIES, S. LE LAY, coord., Le bas de l'échelle. La construction des situations subalternes , Coll. Questions vives sur la banlieues, Obvies / Erés, Paris, 2006, 302 p., 28 euros Alors que l'actualité des luttes sociales en France est vive, particulièrement face à la remise en cause de plusieurs services publics, mais aussi alors que la peur d'une nouvelle « explosion » des banlieues parcourt les médias dominants et les institutions étatiques, un retour sur ces deux ouvrages parus en 2006 est tout à fait éclairant. Ces travaux collectifs ont le grand mérite de réunir les réflexions de plusieurs dizaines de sociologues travaillant sur l'évolution des rapports de classes et salariaux, sur les transformations sociales en cours au sein des couches populaires (notamment en périphérie urbaine), ainsi que sur les formes de leurs mobilisations. Le recueil édité par Actuel Marx reprend pour partie les débats ayant animé les ateliers de sociologie au cours du Congrès international « Actuel Marx » de 2004, alors que le deuxième collectif fait un bilan sur des études doctorales portant sur des situations de travail (salarié ou pas d'ailleurs) souvent peu étudiées. Sans aucun doute, l'un complète l'autre et tous deux permettent de confirmer la dialectique à l'œuvre dans nos sociétés : si les classes sociales n'ont en aucun cas disparu, la restructuration des relations de production et la mondialisation néolibérale ont par contre accentué l'atomisation, la précarisation et les différenciations, voire de nouvelles hiérarchisations, au sein du salariat et des classes dominées. Une pluralité que Jean Lojkine nomme avec à propos un « salariat multipolaire » et un mouvement qui nous entraîne du salariat vers le « précariat » (Evelyne Perrin) Le recueil d'Actuel Marx revient sur la diversité théorique permettant d'appréhender aussi bien les classes sociales que les mobilisations collectives. Une partie est consacrée à la signification des luttes enseignantes, chapitre qui permet de réfléchir également sur les rythmes des mobilisations actuelles contre les réformes gouvernementales dans l'éducation. Enfin, le dernier chapitre ouvre le champ sur l'international : Inde, Chili, Etats-Unis, rapports Nord Sud sont analysés. Le second livre, consacré à la « construction sociale des situations subalternes », étudie ce bas de l'échelle du salariat, de l'exclusion sociale et aussi la discrimination envers les immigrés, les femmes, les plus de 50 ans. Avec 15 articles, dont une douzaine d'études de terrain et quatre textes de synthèse, l'intérêt est donc de lier des recherches spécifiques autour d'une thématique commune : « les dégâts du néolibéralisme à la française » (Claude Dubar). Plusieurs approches se révèlent originales et fructueuses : la vie et l'organisation du travail des salariés de Mac Donald ; les femmes immigrées face à l'emploi ; l'univers des aides-soignantes en maison de retraite ; « l'invisibilisation » des femmes employées de bureau ou encore les situations précaires… des trafiquants et autres commerçants illicites. Finalement, deux ouvrages qui dialoguent entre eux et n'ont pas vocation à être abordés de manière linéaire, mais plutôt en suivant les centres d'intérêt du lecteur. Ceci, avec toujours en toile de fond la présence d'un antagonisme de classe toujours vivant, mais une contradiction sociale segmentée et atomisée du point de vue des identités collectives, des cultures et des situations de dominations concrètes, rendant d'autant plus difficile cette convergence des luttes indispensable à tout projet d'émancipation. Franck Gaudichaud
Jean-Luc MELENCHON, L'autre gauche , Pairs, Bruno Leprince éditeur, 2009, 143 p., 5€. Mars 2010* Mots clés : Socialisme, Jaurès, écologie, république, Parti de Gauche Ce petit recueil est une anthologie de textes divers publiés par le dirigeant du Parti de Gauche. S'y mêlent des articles publiés sur son blog, des interventions à des meetings, des tribunes libres à la presse ou encore des interviews. En tout, huit contributions qui permettent au lecteur de se faire une idée du fonds programmatique du parti qu'il anime. GU
Gérard NOIRIEL, A quoi sert l'identité « nationale » , Marseille, Agone, 2007, 154 p, 12 euros. aout 2008* Ce petit livre concis et bien écrit, accessible au plus grand nombre (« Il ne s'agit pas d'une étude savante mais d'un essai (…) », p. 11) constitue en quelque sorte la réponse des historiens aux usages de l'identité nationale dont a fait preuve le candidat Sarkozy lors de l'élection présidentielle. Dans un premier chapitre, synthèse de ses travaux précédents, Noiriel revient sur la genèse de la notion d'identité nationale. En fait, cette question naît avec la défaite de 1870 et sera conçue comme un instrument de reconquête des territoires perdus. C'est dans les premières décennies de la Troisième République que s'affrontent les deux conceptions de cette identité nationale qui vont structurer les prises de positions tout au long du XXe siècle et au-delà. D'un côté on trouve une définition proposée par Barrès, celle d'une identité restrictive, nationaliste, basée sur le sang et l'exaltation d'une « race » plongeant ses racines dans « la terre et les morts », vision nationaliste et chauvine, qui sera celle de la droite républicaine et qui conduira à Vichy. De l'autre, s'exprime la conception de Jaurès fondant au contraire l'identité nationale sur l'élan national du printemps des peuples, sur un patriotisme subordonné à la question sociale. Si brillantes soient les analyses de Noiriel, on est quand même parfois surpris ici ou là soit par des manques (ainsi seules quelques lignes sont consacrées à l'internationalisme prolétarien des communistes d'avant le tournant stalinien) ou sur ses analyses à grands traits du Front populaire. Osez avancer que « Daladier qui avait été un des principaux dirigeants du Front populaires, mais qui a retourné sa veste (…) », p.46, mériterait pour moins des explications un peu plus substantielles. Le second chapitre est consacré à la période qui va de la fin de la seconde guerre mondiale à l'élection de 2007, à laquelle est consacrée la troisième partie. On lit dans cette partie, le cœur de l'ouvrage, la démonstration du glissement sémantique auquel le candidat soumet le thème de l'identité nationale. Le discours de Sarkozy représente une nouvelle version du nationalisme de tonalité barrésienne, ouverte sur la contemporanéité, prenant en compte l'existence d'une immigration de France. Soit, il existe des Français en provenance de l'immigration et c'est ça le nouveau visage de la France proclame le candidat Sarkozy. Mais, la France ne peut les intégrer et en faire de fiers fils du pays qu'à la condition qu'eux-mêmes acceptent de bien vouloir se plier aux us et coutumes du pays qui les accueille. A cette identité nationale basée sur l'intégration réussie, dont Sarkozy est le meilleur exemple, il oppose deux figures, à refouler, celle du clandestin et celle du modèle communautaire. GU.
Aurélien PURIERE, Assistance sociale et contrepartie. Actualité d'un débat ancien , Paris, L'Harmattan, 2008, 138 pages, 13,50 euros. juillet 2009* Mots clefs : modèle social – économie – néo libéralisme – chômage Ce petit ouvrage est en réalité l'édition d'un mémoire réalisé à Sciences Po Strasbourg par Aurélien Purière (sous la direction de Damien Broussole, auteur de la préface), et récompensé par un prix. A l'instar de Julien Duval dans Le mythe du « trou de la Sécu » (voir la chronique sur ce site), Aurélien Purière s'attaque à un des leitmotivs des discours de la classe politique depuis les débuts de l'offensive néo-libérale, à savoir l'idée que toute assistance doit s'accompagner d'une nécessaire contrepartie. Revenant sur les débuts de l'assistance sociale, qu'il date du bas Moyen-Age, avec l'apparition de surnuméraires ou pauvres valides (les paysans sans terre d'alors), il rappelle que les réponses des Etats furent longtemps uniquement répressives, sans hésiter à contraindre au travail forcé. C'est surtout à partir du début du XXème siècle que les choses changent, l'apparition en France en 1914 de l'indemnisation chômage s'inscrivant en effet dans le processus de remplacement du vagabond par le chômeur et surtout dans le progressif développement des assurances sociales : désormais, l'assistance dépend d'un droit, et non du bon vouloir de l'Etat. Aurélien Purière s'affirme à cette occasion proche des analyses de Bernard Friot, qui voit le salaire socialisé comme une conquête anticapitaliste, et dans l'offensive contre lui en provenance des classes dirigeantes une démarche contre-révolutionnaire. Le propos est souvent assez technique, mais généralement clair, les passages trop théoriques étant rares (ainsi sur l'analyse institutionnaliste). C'est justement à ces étapes dans le retour de l'assistance avec contrepartie que l'auteur s'intéresse ensuite, RMI, puis RMA et RSA. A cet égard, si la France ne va pas jusqu'au « workfare » (obligation de travailler pour les chômeurs) pratiqué aux Etats-Unis, le RMA s'en rapprochant toutefois nettement, elle s'inscrit dans une logique similaire d'une assistance génératrice de dépendance, une thèse dont Aurélien Purière montre bien toute la fausseté (avec l'exemple emblématique de la « trappe à chômage »). De même, il critique le RSA, un moyen de pérenniser les bas salaires et les temps partiels pratiqués par les entreprises, puisque l'Etat les compense… Une large bibliographie conclut cette étude, utile réserve de munitions face au discours officiel. Jean-Guillaume Lanuque
Mathieu RIGOUSTE, L'ennemi intérieur. La généalogie coloniale et militaire de l'ordre sécuritaire dans la France contemporaine , Paris, La Découverte , collection « Cahiers libres », 2009, 348 pages, 22 euros. juillet 2009* Mots clefs : armée, sécurité, police, état, colonialisme. Cette étude, à l'intitulé particulièrement explicite, est la transposition sous forme éditoriale d'un travail de thèse, solidement argumenté, et qui nous invite à découvrir les coulisses de l'idéologie d' é tat. La problématique est en effet de montrer qu'en dépit de l'abandon officiel de la doctrine de la guerre révolutionnaire (DGR) à compter de l'arrivée de De Gaulle au pouvoir en 1958, ses caractéristiques ont ressurgies les décennies suivantes et conditionnent encore aujourd'hui les politiques sécuritaires. Et de montrer comment ce qui relevait au départ de l'exception en arrive à devenir la norme. Cette socio-histoire, centrée sur les réseaux et leurs représentations des sources de désordre, est basée sur le dépouillement de la presse de la Défense nationale, mais aussi sur les archives inédites de l'Institut des hautes études de Défense nationale, au sein duquel se sont succédées des générations d'auditeurs volontaires issues des « élites » françaises. Trois parties se chevauchant chronologiquement articulent l'étude autour d'une véritable logique d'ensemble. La première, allant de 1954 à 1962, s'intéresse à cette matrice idéologique de la contre-subversion qu'est la guerre d'Algérie. Dans un contexte où les cadres militaires voient les soulèvements coloniaux comme un élément de l'offensive du camp socialiste contre l'Occident, s'élabore en effet la DGR , basée sur le contrôle des populations colonisées, afin de les purger d'éléments subversifs, exogènes, et de les immuniser contre le germe révolutionnaire (le langage médical est un fil rouge de ces réflexions (1)). Pour ce faire, il convient de pouvoir s'émanciper des règles du droit. En découlent en Algérie même, la création des 5èmes bureaux dédiés à la guerre psychologique, le quadrillage de la population, la torture, et la recherche de collaboration d'une partie des colonisés. Surtout, on assiste là à la disparition progressive d'une frontière nette entre guerre et paix, grosse d'une longue descendance. L'auteur y voit l'influence de la « guerre totale » théorisée par Ludendorff, mais peut-être faudrait-il élargir l'approche jusqu'à la thèse de « brutalisation des sociétés »… Le plus intéressant, est de remarquer que ces conceptions ont eu une influence dépassant la seule Algérie : création de la « Défense opérationnelle du territoire » ; dispositions accentuant le pouvoir exécutif dans la constitution de la Ve République ; massacre du 17 octobre 1961, vu comme le moyen d' « expérimenter la contre-subversion dans Paris » (p.100). La seconde partie du livre, qui court de 1959 à 1981, confirme ces tendances, entre abandon officiel d'une contre subversion dont la majorité des tenants se trouve dans le camp de l'Algérie française - l'OAS étant interprétée comme application pratique de la DGR sous sa forme la plus dure - et transmission de leurs acquis théoriques aux États-unis, à divers pays du bloc occidental (Argentine) et aux anciennes colonies africaines dans le cadre de rapports néocoloniaux ( la DGR aurait ainsi joué un rôle dans la préparation du génocide au Rwanda). Avec les événements de Mai 68, le retour de la contre subversion est plus explicite, comme l'illustre la grâce des anciens de l'OAS, parallèle à la dissolution de plusieurs organisations d'extrême gauche. Marcellin s'intègre parfaitement dans cette évolution, lui qui criminalise les mouvements « gauchistes » (au passage, Rigouste présente la dissolution de la Ligue Communiste en 1973 comme ayant été préparée par une véritable provocation policière). Déjà, à compter du mitan des années 1960, se manifeste la crainte de l'immigration tiers-mondiste et se déploient des efforts visant à instiller un « esprit de défense » au sein de la population, via les médias, l'enseignement ou la police… La politique sécuritaire s'accentue ensuite sensiblement sous le septennat de Valery Giscard d'Estaing, avec l'instauration de Vigipirate, des Quartiers haute sécurité et l'apparition du « sentiment d'insécurité » face à une multiplicité d'agitateurs. La troisième partie, la plus longue, court de 1979 à 2008, partant du progrès dans la vision militaire de l'association entre immigration du sud et menace pour l'identité française (la peur d'un déclin moral et civilisationnel) ; une vision diffusée par capillarité vers les élites médiatiques et politiques. On assiste ainsi à la construction d'un nouvel ennemi intérieur, postcolonial ; l'immigré musulman, inassimilable et potentiel terroriste, à l'abri dans des banlieues imaginées comme véritables foyers de subversion. A partir de la fin du bloc soviétique, les partisans des « nouvelles menaces » et ceux de la contre-subversion opèrent leur jonction en développant le discours sur la sécurité ; promesse de juteux marchés pour le privé. La menace islamiste est d'ailleurs brandie en parallèle, dans la première moitié des années 1990, par les réseaux français et les militaires algériens (jusqu'aux attentats de 1995, avec la responsabilité probable des généraux algériens). Ce faisant, Mathieu Rigouste démontre bien que les attentats du 11 septembre 2001 n'ont provoqué qu'une accélération de tendances antérieures, qui mènent à « l'industrialisation des machines sécuritaires » (p. 244) telle que nous la connaissons actuellement. Les émeutes de 2005 ont d'ailleurs servi de test pour se préparer au fantasme de guérilla urbaine, tout comme le mouvement anti CPE a pu également subir ce retour désormais officiel de la DGR (pourrissement avancé de manifestations, qui se remarque également à l'occasion du sommet de l'OTAN à Strasbourg, début avril 2009) ; quant à l'affaire Coupat, elle augure sans doute de la construction d'une nouvelle figure de l'ennemi intérieur, celle de « l'anarcho-autonome », gauchiste terroriste qui constituerait l'essence même des idéologies d'extrême gauche... Cette stigmatisation d'un ennemi intérieur supposé conduit finalement à encourager la production de ce contre quoi elle prétend protéger le pays ; une version contemporaine de ces fameuses « classes laborieuses, classes dangereuses ». Loin d'être déconnectée de la réalité du capitalisme néo libéral, cette tendance conduit selon l'auteur à la mise en place d'un véritable « capitalisme sécuritaire », un stade nouveau dont on peut toutefois relativiser la pertinence, à travers le risque de tout annexer à cette thèse (2). Une plongée très instructive dans la genèse de l'idéologie d' é tat, qui nous montre des analyses issues de la sphère militaire proches de l'autisme, tant les seules réponses envisagées sont de l'ordre de l'agression, loin de toute solution socio-économique d'envergure et déconnectées d'une quelconque remise en cause du capitalisme. Mais ainsi que l'auteur lui-même le déclare en conclusion : « la domination n'est jamais limitée que par la résistance qu'on lui oppose et la mise en pratiques de ce nouvel ordre sécuritaire n'occupe que l'espace que les opprimés veulent bien lui laisser » (p.303). Jean-Guillaume Lanuque (1) Cette métaphore de la société vue comme un corps humain, un véritable poncif, est une façon implicite de reconnaître la perfection naturelle des structures socio-économiques et, ce faisant, de valider l'ordre existant. (2) Ainsi, faire des surveillants de collège des rouages de cette société de surveillance semble relever en grande partie de l'exagération : on conçoit difficilement un collège fonctionner en totale autogestion de la part d'élèves encore largement immatures !
François RUFFIN, La guerre des classes , Paris, Fayard, 2008, 252 pages, 19 €. mars 2009* Mots clefs : mouvement social, situation politique en France, roman Voilà un livre pour le moins atypique et surprenant. François Ruffin est un pigiste travaillant principalement pour Le Monde Diplomatique et l'émission de France Inter « Là-bas si j'y suis ». Trentenaire, sans formation politique particulièrement étoffée, il livre avec cet ouvrage le contenu d'une conférence qu'il a eu à faire lors de ses voyages à travers la France , consacrée à l'actualité de la lutte des classes. Son point de départ ? Une citation de Warren Buffett, l'homme le plus riche du monde : « La guerre des classes existe, c'est un fait, mais c'est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la remporter » . Désireux de remettre au goût du jour un vocabulaire que la gauche de gouvernement a eu tendance à abandonner, il accumule les exemples de situations concrètes opposant les démunis et les Français les plus riches, comme une manière d'attiser la haine de classe. Il insiste ainsi sur la diminution depuis près de trente ans de la part des salaires dans la richesse globale comparativement au profit, sur les baisses d'impôts de tous types accordées aux plus aisés, et sur les scandaleuses différences de niveau de vie entre classes antagonistes. Par ses évocations de cas spécifiques, régulièrement complétés par quelques entretiens, son livre cultive des accointances avec l'approche sociologique des Ghettos du Gotha (chroniqué sur ce site). Concernant la droitisation de la gauche depuis bientôt trente ans -à compter du tournant de la rigueur en 1983-, une gauche qui ne dénonce plus la finance et les rentiers à l'occasion des campagnes présidentielles, il se sert de Vincent Peillon (dirigeant de la gauche socialiste)comme exemplaire de la déconnexion avec le monde du travail, et prend l'exemple des changements lexicaux pour dénoncer l'abandon de vision d'ensemble, idéologiquement charpentée, au profit d'un triomphe de l'individualisme. Une évolution qui concerne aussi la CFDT , la CGT , sans oublier « Toute une littérature d'eunuques, qui contaminent la gauche par leur impuissance. Qui recommandent l'impuissance » (p. 96). Même Besancenot n'échappe pas à la critique, du fait de son « syncrétisme » idéologique. Inversement, la droite décomplexée dénie certes la lutte des classes, au profit d'un appel à l'union nationale, mais avec un programme cohérent par derrière, et des ministres de l'économie dont l'appartenance de classe ne fait aucun doute. L'occasion également de rappeler le rôle de fossoyeur des conquêtes sociales endossé par l'Union européenne. Bref, s'il manque à ce livre des analyses politique de fond, il constitue, à n'en pas douter, une utile invitation à la prise de conscience. Jean-Guillaume Lanuque
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