- Alain BADIOU, CIRCONSTANCES 4 : DE QUOI SARKOZY EST-IL LE NOM ?, Nouvelles Editions Lignes, Paris, Novembre 2007, 14 euros
- Daniel BENSAID, Un nouveau théologien : Bernard-Henri Lévy. Fragments mécréants , Paris, Lignes, 158 p., 12,5 euros
- François DENORD, Néo-libéralisme version française. Histoire d'une idéologie politique , Paris, Demopolis, 2007, 384 pages, 24 euros
- Sébastien FONTENELLE, La position du penseur couché. Petites philosophies du sarkozysme , Paris, Libertalia, 2007, 200 pages, 7 euros
- Michel GAUDIN, Du candidat au président : discours et boniments de Nicolas Sarkozy , Bordeaux, éditions Le bord de l'eau, 2008, 164 pages, 15 euros
- J. LOJKINE, P. COURS-SALIES, M. VAKALOULIS, Dir., Nouvelles luttes de classes , Actuel Marx confrontations, PUF, Paris, 2006, 292 p., 25 euros
P. COURS-SALIES, S. LE LAY, coord., Le bas de l'échelle. La construction des situations subalternes , Coll. Questions vives sur la banlieues, Obvies / Erés, Paris, 2006, 302 p., 28 euros
Alain BADIOU, CIRCONSTANCES 4 : DE QUOI SARKOZY EST-IL LE NOM ?, Nouvelles Editions Lignes, Paris, Novembre 2007, 14 euros. avril 2008*
Il faut remplacer ce livre dans son contexte. Badiou a déjà publié trois volumes de ce qu'il nomme « Circonstances » qui sont des réflexions sur des thématiques d'actualité. Il s'agit ici de notes de son séminaire à l'Ecole Normale Supérieure dans le cadre d'interventions au sein du Centre International d'Etudes de la Philosophie Française Contemporaine. Bien entendu Sarkozy fait vendre et c'est donc avec ce quatrième volume que Badiou fait parler de lui, et il y a de quoi dans l'immense océan de l'hagiographie officielle du Président de la République. Disons d'emblée que tout le monde en prend pour son grade. Royal ? « une nuageuse bourgeoise dont la pensée, si elle existe, est quelque peu secrète » (p. 8). Badiou ? Comme certains français après l'élection « d'une subjectivité légèrement dépressive » (p. 27).
Nous ne sommes pas ici dans le registre du vulgaire pamphlet politique, malgré des apparences trompeuses, mais bien dans une réflexion philosophique dont Sarkozy, comme catégorie ontologique, va servir de catalyseur. Ce n'est pas Sarkozy le politique qui domine ici, mais ce dont il est le nom . La perspective ontologique de l'œuvre n'ôte rien aux coups de griffes coutumiers de Badiou. Le philosophe s'interroge par exemple sur le pourquoi du Parti Unique que Sarkozy a imposé depuis le début des années 2000 avec la fondation de l'UMP. Cet artifice a été nécessité par le manque de charisme de l'intéressé, avec ce « look de cadre moyen, d'une banque de seconde zone » (p. 38). Voilà notre Président rhabillé pour l'hiver. Mais que représente Sarkozy ? « (…) Sarkozy [a] une profonde connaissance de la subjectivité des rats. Il les attire avec virtuosité (…). Je propose de nommer Nicolas Sarkozy « l'homme aux rats », c'est juste, c'est mérité ». Et Badiou de s'expliquer : Sarkozy représente la peur et « ce dont Sarkozy a le plus peur, c'est que devienne visible sa propre peur » (p. 31). Ainsi ce dernier se trouve-t-il dans une grande tradition française, le « transcendantal » de la France, qui est le pétainisme (1). « Je ne dis pas (…) que les circonstances ressemblent à la défaite de 1940 et que Sarkozy ressemble à Pétain (…), je dis que la subjectivité de masse qui porte Sarkozy au pouvoir (…) trouve ses racines inconscientes historico-nationales dans le pétainisme » (p. 103).
Badiou ne se prive pas de déployer des perspectives politiques concrètes (Chapitre III, Huit points) en opposition à la politique de l'élu de Neuilly, dont le problème des travailleurs de provenance étrangère (2). Badiou développe ainsi une réflexion philosophique sautillant de Platon ( Lachès, La République ) à Mao, en passant par Marx, sans compter ici les références à Freud et Lacan. Le philosophe revient sur l‘hypothèse communiste. Qu'entend-il par là ? « Le marxisme, le mouvement ouvrier, la démocratie de masse, le léninisme (…) ces inventions remarquables du XXème siècle ne sont plus réellement utiles » (p. 150). Nous sommes selon Badiou dans une période « intervallaire » dominé par « l'ennemi ». Il faut selon lui « retrouver un nouveau rapport entre le mouvement politique et l'idéologie. C'est bien ce que sous-entendait l'expression « révolution culturelle » et l'énoncé de Mao : « Pour avoir de l'ordre dans l'organisation, il faut d'abord avoir de l'ordre dans l'idéologie » » (p. 151). L'hypothèse communiste devra être le « fond » de toute volonté émancipatrice. Il ne s'agira plus de croire en la « multitude » (Badiou s'oppose à Negri) ou en un Parti (trotskyste ou ce que Badiou nomme les « maoïstes ossifiés »). Marx nous a appris que le spectre du communisme installe cette hypothèse dans la réflexion. Il s'agirait aujourd'hui de réinstaller cette présupposition dans le champ militant. Faire vivre cette supposition, c'est peut-être commencer à lire Badiou.
Florent Schoumacher.
(1) Pour le concept de « transcendantal » dans l'œuvre de Badiou, on pourra consulter son ouvrage : Logique du monde , Le seuil, Paris, 2006.
(2) Badiou est très actif dans l'Organisation Politique, organisme post-maoïste dirigé par Sylvain Lazarus et aujourd'hui axé sur la lutte politique des travailleurs sans-papiers.
Daniel BENSAID, Un nouveau théologien : Bernard-Henri Lévy. Fragments mécréants , Paris, Lignes, 158 p., 12,5 euros. avril 2008*
Il est tout d'abord surprenant qu'un philosophe de la stature et du sérieux de Daniel Bensaïd se plie au commentaire d'un écrivain médiatique, un adepte des « coups littéraires, voire politiques » faisant déjà l'objet de nombreux ouvrages critiques, pour ne pas parler de la foison de compte-rendus de ses œuvres, reportages photos et autres articles d'une presse des plus bienveillantes. Mais les premières pages du court opuscule de Daniel Bensaïd laissent entrevoir que s'il a lu avec attention l'ouvrage de Bernard-Henri Lévy, Ce grand cadavre à la renverse (1), le commentaire de celui-ci, voire de ceux-ci du livre et de son auteur, ne sont qu'un prétexte à plusieurs analyses : un retour sur la dernière séquence présidentielle, une analyse de l'état de déliquescence de la gauche dite de gouvernement, ou bien libérale, et une critique virulente de la critique lévynienne de la gauche radicale. Dès la deuxième page, dans un style ironique tout à fait plaisant, il décoche ses premières flèches contre « le théologien inorganique de la gauche recentrée » (p. 10). Bensaïd s'attache à restaurer ou réintroduire de la vérité dans les idées défendues par la gauche radicale, caricaturée outrancièrement par Bernard-Henri Lévy, celui-ci décelant un nouveau fascisme chez « ce peu de gens » qui pensent que la révolution est encore désirable (p. 30). L'auteur reprend les sept péchés capitaux attribués par Bernard-Henri Lévy à cette « gauche de gauche », et en profite pour réaffirmer les idées, les valeurs et les positions précises de cette gauche qui ne s'est pas synthétisée au Mans. Elle permet ainsi à Daniel Bensaïd de reprendre et de présenter les argumentaires et les analyses développées notamment par les tendances majoritaires de la LCR et les acquis communs de ce qui un temps s'est appelée l'extrême gauche, avant de devenir la gauche radicale, la gauche de gauche, et bientôt la gauche critique ou le nouveau parti anticapitaliste…
Ainsi le philosophe organique et fier de l'être, à juste raison, de la LCR, reprend et démonte les accusations de nationalisme (un Bernard-Henri Lévy très inspiré visiblement ou d'une mauvaise foi – pour un théologien ! – à toute épreuve), d'anti-américanisme (au passage le philosophe toulousain tacle Antonio Negri, p. 50), de « fascislamisme » qui se limite à partager une tribune avec Tariq Ramadan et non avec Farrakhan, de tentation totalitaire (l'auteur rappelle avec perfidie les errances maoïstes de ces nouveaux philosophes, plus si nouveaux que cela d'ailleurs, mais devenus depuis -malheureusement- incontournables dans le PAF) qui n'avaient pas voulu remarquer le totalitarisme de Mao, alors que les trotskistes comme David Rousset, Pierre Naville ou Pierre Broué dénonçaient à l'époque aussi bien le stalinisme que les errances chinoises. Bernard-Henri Lévy s'en prend également au culte de l'histoire. L'auteur reprend cette citation pleine de profondeur : « Bien plus que le marxisme, c'est l'histoire qui était notre cible », confie Bernard-Henri Lévy à propos de la campagne néo-philosophique des années soixante-dix. Car « si l'on croit à l'histoire, on lui donne les pleins pouvoirs. ». Daniel Bensaïd, en fin connaisseur de la pensée de Karl Marx, rappelle que Marx n'est pas le philosophe de l'histoire comme certains ont voulu le définir, il est au contraire « l'un des premiers à avoir rompu catégoriquement avec les philosophies spéculatives de l'histoire universelle : providence divine, téléologie naturelle, ou odyssée de l'Esprit » (p. 73).
Reste la partie concernant LE péché capital : l'antisionisme, qualifié par le mari d'Arielle Dombasle de « néo-antisémitisme », l'autre motivation semble-t-il de Daniel Bensaïd pour cette réplique à Bernard-Henri Lévy. Derrière Bernard-Henri Lévy transparaît tout un courant contemporain, de Pierre-André Taguieff à Alain Finkielkraut, d'André Glucksmann à Eric Marty ou Danny Trom qui tente de réduire toute critique de la politique d'Israël, transformant ainsi l'antisionisme en antisémitisme, en réintroduisant une pensée religieuse et théologique en lieu et place de raisonnements politiques et idéologiques. L'auteur met en évidence toute l'actualité de la pensée internationaliste et montre l'absurdité de revendiquer l'instauration d'un Etat Juif et non pas de reconnaître deux Etats : Israël et l'Etat palestinien. Ces pages très documentées et argumentées constituent le nœud de la critique à l'encontre de l'ouvrage de Bernard-Henri Lévy et de ses déclarations passionnées (et théologiques) défendant sans discernement les politiques des récents gouvernements d'Israël. L'intellectuel organique de la LCR décrit avec justesse « cette gauche qui n'engage (plus) à rien (ou presque) » (titre d'un chapitre), et met en évidence les trahisons idéologiques, avant celles du personnel politique, de cette gauche du centre, du social-libéralisme, qui, à force de n'être même plus rose, devient orangée. Ce chapitre serait croustillant si ces errements politiques et idéologiques ne nous concernaient point tous les jours, et si ces renoncements n'aggravaient notre quotidien à tous.
J'ai gardé pour la fin, l'unique reproche ou plutôt désaccord avec ce brillant petit ouvrage : il concerne le chapitre consacré à l'antilibéralisme, et plus globalement à l'analyse du mouvement altermondialiste. Daniel Bensaïd évacue quelque peu l'attaque de Bernard-Henri Lévy contre l'antilibéralisme, en déclarant que lui s'est toujours réclamé de l'anticapitalisme, fidèle aux positions majoritaires de la LCR (en est-il plus révolutionnaire et/ou conséquent ?). La critique lapidaire de Toni Negri (p. 144), concernant la fin du salariat, laisse la place à une vision peut-être lucide, mais relativement peu optimiste, du mouvement altermondialiste. Ainsi la critique des antilibéraux et une perception réduite du (ou des) mouvement(s) altermondialiste(s) vont de pair chez Daniel Bensaïd (2) et il semble reprocher à l'antilibéralisme d'être protéiforme, variable, divers et finalement peu organisé. Evidemment, ces nouvelles formes de résistance sont difficiles à cerner d'autant que leurs réalités sont très variables d'un pays à un autre, le « movimento dei movimenti » italien n'est pas, par exemple, comparable avec le mouvement altermondialiste hexagonal, numériquement mais aussi par les idéologies et les pratiques qui le traverse ou la radicalisation dont il fait preuve. Pour l'anecdote, la vitalité de ce mouvement « alter » est bien décrite dans l'ouvrage de Morjane Baba, Guérilla Kit. Ruses et techniques des nouvelles luttes anticapitalistes , recensé également sur ce site.
Daniel Bensaïd, enseignant de philosophie et dirigeant historique de la LCR, nous livre donc une critique pertinente et drôle du dernier ouvrage « d'un théologien inorganique d'une gauche qui n'engage et ne s'engage plus à rien, ou à pas grand-chose » ; un petit livre divertissant et dense à mettre entre toutes les mains, bien évidemment celles des militants du parti d'Olivier Besancenot, mais surtout aux lecteurs du Point et de Bernard-Henri Lévy.
Yannick Beaulieu
(1) Bernard-Henri Levy, Ce grand cadavre à la renverse , Paris, Grasset, 2007.
(2) Ainsi sa critique au livre de John Holloway publié récemment dans la Revue Internationale des Livres et des Idées va dans le même sens : sans réflexion autour de la prise du pouvoir politique pas de salut pour la révolution, pas d'avancée. Ainsi il écrit : « Il y a pourtant fort à craindre que la multiplication des « anti » (l'antipouvoir antistratégique d'une antirévolution) ne soit en définitive rien d'autre qu'un stratagème rhétorique qui désarme (théoriquement et pratiquement) les opprimés, sans briser le moins du moins le cercle de fer du fétichisme et de la domination » (D. Bensaïd, « Et si on arrêtait tout ? « L'illusion sociale » de John Holloway et Richard Day, in la Revue Internationale des Livres et des Idées , N° 3, janvier 2008, p.29). Mais ceci constitue un argumentaire que l'on peut très bien utiliser également à l'encontre des anticapitalistes conséquents et révolutionnaires, qui en attendant ou en créant les conditions nécessaires et indispensables à la révolution, laissent les opprimés à leur propre sort…
François DENORD, Néo-libéralisme version française. Histoire d'une idéologie politique , Paris, Demopolis, 2007, 384 pages, 24 euros. avril 2008*
Avec ce précieux ouvrage, François Denord, sociologue, effectue une plongée dans les origines françaises de la politique néo-libérale qui semble en apparence triompher sous l'ère Sarkozy. Partant des débuts du XXème siècle, il dresse le tableau d'un Etat qui en vient à jouer un rôle de plus en plus marqué dans l'économie nationale. Le livre montre bien que si le néo-libéralisme n'est pas né en France, il y a trouvé un terrain favorable et des relais importants, en particulier Louis Rougier, inventeur de l'expression française, et adversaire convaincu de la démocratie et de l'égalité entre les hommes. A cet égard, on voit bien tout ce que cette idéologie politique foncièrement anticommuniste entretient comme liens avec certaines élites, et surtout son caractère international, qui est une de ses principales forces.
Si les choses se mettent en place à compter surtout de 1938, avec la fondation du Centre international d'études pour la rénovation du libéralisme, appuyé en particulier sur le livre de référence de Walter Lippmann, La cité libre , et sur un contexte de politique gouvernementale de régression sociale qui entre en résonance avec le néo-libéralisme, elles sont brutalement interrompues par la guerre. Les trajectoires s'individualisent alors fortement, confirmant la très grande diversité intrinsèque de ce jeune mouvement, allant de leaders de la CGT réformiste à de grands patrons. Marginalisé à la Libération, le mouvement libéral est de surcroît divisé, avec diverses formations politiques qui s'en réclament et des rivalités de personnes. C'est là l'apport principal du livre : un tableau extrêmement large des hommes et des réseaux qui ont porté le néo-libéralisme, nationalement et internationalement (la société du Mont-Pèlerin, par exemple).
En fait, c'est dans la seconde moitié des années 50 que le néo-libéralisme commence sa conquête de l'hégémonie en France : d'abord par la création de la CEE, que François Denord qualifie fort justement de cadre néo-libéral ; ensuite avec l'arrivée au pouvoir de de Gaulle. Si les conceptions économiques de ce dernier sont relativement syncrétiques (mais sans aller toutefois jusqu'au « fouriérisme », p.259 !), elles n'en revêtent pas moins une ouverture à ce courant, incarnée dans le Comité dit Armand-Rueff, qui livre au début des années 60 le premier exemple de plan détaillé pour la mise en place d'une France néo-libérale. Le libéralisme s'accentue avec Pompidou, puis la conversion s'accélère de la fin des années 70 (les « nouveaux économistes ») jusqu'au milieu des années 80, avec le discours d'alors d'un Chirac, d'ailleurs plus lié aux Etats-Unis qu'à la source française du renouveau libéral.
Malheureusement, l'étude s'arrête à la veille de la première cohabitation, alors que la quatrième de couverture parlait d'aller jusqu'à aujourd'hui… C'est là le principal reproche que l'on peut faire au livre, et on retiendra pour finir cette définition du néo-libéralisme qui a le mérite de la clarté : « le néo-libéralisme, c'est un réformisme conservateur » (p.305).
Jean-Guillaume Lanuque
Sébastien FONTENELLE, La position du penseur couché. Petites philosophies du sarkozysme , Paris, Libertalia, 2007, 200 pages, 7 euros. avril 2008*
Le penseur couché, c'est au premier chef Alain Finkielkraut, que Sébastien Fontenelle dénonce ici, à la fois pour ses propos pour le moins discutables au lendemain des émeutes dans les banlieues de novembre 2005, et pour son mode de défense face à la polémique qu'ils déclenchèrent, à base de déformation et de retournement (le coupable devenant victime supposée de l'antisémitisme, que l'intellectuel médiatique n'hésite pas à utiliser en lieu et place d'antisionisme). Cet exercice de déconstruction sans concession, qui remonte en amont, se fait toutefois avec quelques redites et en tirant parfois le sens des citations à son avantage. Mais à travers Finkielkraut, c'est une partie des soutiens intellectuels de Sarkozy et de son idéologie néo libérale que Fontenelle entend critiquer (Pascal Bruckner, Pierre-André Taguieff et même Philippe Val !), soutiens dont la pensée est, selon l'auteur, en porte à faux vis-à-vis du réel, et vise comme adversaires la gauche radicale et altermondialiste, ainsi que -surtout- l'islam comme substitut au mal absolu qu'incarnait l'URSS, accusés qu'ils sont d'être les chantres d'un véritable « terrorisme intellectuel ». On est clairement ici dans le domaine pamphlétaire, avec des réflexions judicieuses, des rappels intéressants (le soutien de Finkielkraut à la Croatie de Tudjman), mais également un caractère excessif et des affirmations au cordeau qu'il est difficile de ne pas désapprouver (la défense de l'islam par Fontenelle est bien loin de la critique de toutes les religions par une gauche laïque digne de ce nom), et qui obligent à conclure sur un bilan fort mitigé.
Jean-Guillaume Lanuque
Michel GAUDIN, Du candidat au président : discours et boniments de Nicolas Sarkozy , Bordeaux, éditions Le bord de l'eau, 2008, 164 pages, 15 euros. avril 2008*
Rarement un président de la République aura aussi rapidement suscité tant de mépris et de défiance que Sarkozy. En cette période marquée par les élections municipales, sa popularité est au plus bas, et la sortie de ce livre ne fait qu'enfoncer le clou.
Mais attention, il ne s'agit pas d'un pamphlet au sens premier du terme : l'auteur, habitué des études sur l'économie et la finance, et qui semble s'inscrire dans la tendance sociale-libérale, livre un réquisitoire sous forme de lettre personnelle. Et ce réquisitoire est d'autant plus implacable qu'il s'appuie sur les déclarations mêmes du candidat Sarkozy, pour les confronter aux réalisations concrètes du président afin d'en dévoiler toutes les contradictions. Au passage, il relève un bon nombre de mensonges et d'affirmations historiques ou géographiques erronées. C'est ainsi que le « travailler plus pour gagner plus » révèle, calculs concrets à l'appui, une politique visant à favoriser les ménages déjà aisés. Il en est de même pour la suppression des droits de succession, ou pour les supposées facilités d'accession au droit à la propriété, qui passeraient, pour les moins aisés, par un retour au prêt sur gage d'antan. De manière générale, ce sont tous les artifices rhétoriques de Sarkozy qui sont condamnés, de l'utilisation déformée de certains termes (la fameuse repentance) à la manipulation outrancière du pathos, non sans influence du discours religieux. Michel Gaudin conclut donc sur un Sarkozy incarnant, a contrario de ses déclarations sur la modernité, une droite conservatrice, traditionnelle, populiste et bonapartiste.
L'auteur néglige toutefois globalement sa dimension économique néo-libérale, en dehors d'un noircissement de la situation française et d'une focale centrée sur la seule croissance quantitative. Il n'en reste pas moins que ce livre est un réquisitoire essentiellement moral, certes utile, mais sans aucune explicitation des motivations profondes, sociales en particulier, de Sarkozy ; ce qui constitue sa principale limite.
Jean-Guillaume Lanuque
J. LOJKINE, P. COURS-SALIES, M. VAKALOULIS, Dir., Nouvelles luttes de classes , Actuel Marx confrontations, PUF, Paris, 2006, 292 p., 25 euros. avril 2008*
P. COURS-SALIES, S. LE LAY, coord., Le bas de l'échelle. La construction des situations subalternes , Coll. Questions vives sur la banlieues, Obvies / Erés, Paris, 2006, 302 p., 28 euros
Alors que l'actualité des luttes sociales en France est vive, particulièrement face à la remise en cause de plusieurs services publics, mais aussi alors que la peur d'une nouvelle « explosion » des banlieues parcourt les médias dominants et les institutions étatiques, un retour sur ces deux ouvrages parus en 2006 est tout à fait éclairant. Ces travaux collectifs ont le grand mérite de réunir les réflexions de plusieurs dizaines de sociologues travaillant sur l'évolution des rapports de classes et salariaux, sur les transformations sociales en cours au sein des couches populaires (notamment en périphérie urbaine), ainsi que sur les formes de leurs mobilisations.
Le recueil édité par Actuel Marx reprend pour partie les débats ayant animé les ateliers de sociologie au cours du Congrès international « Actuel Marx » de 2004, alors que le deuxième collectif fait un bilan sur des études doctorales portant sur des situations de travail (salarié ou pas d'ailleurs) souvent peu étudiées. Sans aucun doute, l'un complète l'autre et tous deux permettent de confirmer la dialectique à l'œuvre dans nos sociétés : si les classes sociales n'ont en aucun cas disparu, la restructuration des relations de production et la mondialisation néolibérale ont par contre accentué l'atomisation, la précarisation et les différenciations, voire de nouvelles hiérarchisations, au sein du salariat et des classes dominées. Une pluralité que Jean Lojkine nomme avec à propos un « salariat multipolaire » et un mouvement qui nous entraîne du salariat vers le « précariat » (Evelyne Perrin)
Le recueil d'Actuel Marx revient sur la diversité théorique permettant d'appréhender aussi bien les classes sociales que les mobilisations collectives. Une partie est consacrée à la signification des luttes enseignantes, chapitre qui permet de réfléchir également sur les rythmes des mobilisations actuelles contre les réformes gouvernementales dans l'éducation. Enfin, le dernier chapitre ouvre le champ sur l'international : Inde, Chili, Etats-Unis, rapports Nord Sud sont analysés. Le second livre, consacré à la « construction sociale des situations subalternes », étudie ce bas de l'échelle du salariat, de l'exclusion sociale et aussi la discrimination envers les immigrés, les femmes, les plus de 50 ans. Avec 15 articles, dont une douzaine d'études de terrain et quatre textes de synthèse, l'intérêt est donc de lier des recherches spécifiques autour d'une thématique commune : « les dégâts du néolibéralisme à la française » (Claude Dubar). Plusieurs approches se révèlent originales et fructueuses : la vie et l'organisation du travail des salariés de Mac Donald ; les femmes immigrées face à l'emploi ; l'univers des aides-soignantes en maison de retraite ; « l'invisibilisation » des femmes employées de bureau ou encore les situations précaires… des trafiquants et autres commerçants illicites.
Finalement, deux ouvrages qui dialoguent entre eux et n'ont pas vocation à être abordés de manière linéaire, mais plutôt en suivant les centres d'intérêt du lecteur. Ceci, avec toujours en toile de fond la présence d'un antagonisme de classe toujours vivant, mais une contradiction sociale segmentée et atomisée du point de vue des identités collectives, des cultures et des situations de dominations concrètes, rendant d'autant plus difficile cette convergence des luttes indispensable à tout projet d'émancipation.
Franck Gaudichaud