Gilles BATAILLON, Genèse des Guerres internes en Amérique Centrale (1960-1983), Collection Histoire, Les Belles Lettres, Paris, 2003, 470 pages, 25 euros.

Gérard CHALIAND, Arnaud BLIN (dir.), Histoire du Terrorisme, de l’Antiquité à Al Qaïda, Paris, Editions Bayard, 2005, 660 pages.

André CORTADE, Histoire désordonnée du MIL, Montreuil, L’Echappée, collection « Dans le feu de l’action », 2005, 122 p. (réédition de 1 000, histoire désordonnée du MIL, Editions Dérive 17, 1985.)

Alberto FRANCESCHINI (entretien avec Giovanni Fasanella), Brigades Rouges. L’histoire secrète des BR racontée par leur fondateur, Paris, Panama, 2005, 384 pages.

Eduardo MACKENZIE, Les FARC ou l’échec d’un communisme de combat. Colombie 1925-2005, Paris, Publibook, 2005, 596 pages, 28 euros.

Michaël PRAZAN, Les fanatiques. Histoire de l’armée rouge japonaise, Paris, Seuil, collection « l’épreuve des faits », 2002, 304 pages.

Michaël PRAZAN, Pierre Goldman. Le frère de l’ombre, Paris, Le Seuil, 2005, 300 pages, 21 euros.

Jean-Marc RAYNAUD, Thyde ROSELL, Oui, nous avons hébergé un terroriste de 3 ans , Saint-Georges d'Oléron, 2006, 182 pages, 12 €

Jacques SIMON, Le massacre de Melouza. Algérie, juin 1957, Paris, L’Harmattan, 2006, 204 pages, 17,50 euros

Prakash SINGH, Histoire du naxalisme. Jacqueries et guérillas de l’Inde (1967-2003), Paris, Les nuits rouges, 2003.

Anne STEINER et Loïc DEBRAY, RAF. Guérilla urbaine en Europe occidentale , Paris, L'échappée, collection Dans le feu de l'action, 2006, 256 pages, 14 euros

 

 

 

 

 

Gilles BATAILLON, Genèse des Guerres internes en Amérique Centrale (1960-1983), Collection Histoire, Les Belles Lettres, Paris, 2003, 470 pages, 25 euros.

Comment comprendre les guerres civiles et les affrontements armés en Amérique Centrale à la fin des années soixante-dix ? Comment dépasser les images d’événements circonscrits et les relier aux sociétés dans lesquelles ils ont surgi ? Comment penser ces évènements par delà les clichés longtemps à l’honneur tant dans la presse que dans les sciences sociales ? Tel est le questionnement central de cet ouvrage de Gilles Bataillon, spécialiste de l’Amérique Latine, actuellement chercheur et professeur au Mexique. L’auteur écrit ce livre fort d’un travail de recherche développé durant plusieurs années, en Amérique Centrale, mais également grâce à une expérience quotidienne vécue auprès des peuples indigènes, les guérilleros miskitos et mayangnas. Cette « genèse » nous fait pénétrer au cœur de trois sociétés, choisies pour leur exemplarité : le Guatemala, le Nicaragua et le Salvador. Elle décrit les affrontements armés qui y ont lieu, en les replaçant dans le cadre des profondes et rapides mutations que vivent alors ces pays dans les années soixante/soixante-dix.
Dans son analyse des « guerres internes » de l’Amérique Centrale, Gilles Bataillon cherche ainsi explicitement à entrer en rupture avec plusieurs paradigmes. Selon lui, il s’agit de « rendre toute leur épaisseur à ces sociétés et d’accepter tout à la fois de prendre la liberté de s’interroger sur les événements eux-mêmes et de chercher à les réintroduire dans une trame socio-historique ». La première rupture à mettre en valeur est ainsi la forte différence entre les sociétés sud-américaines et celles de la partie centrale du sous-continent : faiblesse de l’Etat et caudillisme sur-puissant, instabilité de la domination des militaires sur la société produit de la faiblesse de leur position vis-à-vis des oligarchies en place, « culture politique » spécifique, rôle encore plus grand de l’ingérence des Etats-Unis. Autres ruptures assumées par l’auteur : celles envers certaines écoles scientifiques jusque là hégémoniques. La première école à relativiser, selon G. Bataillon, serait celle de la théorie de la dépendance qui voit dans la dépendance économique des sociétés centre-américaines, la cause presque unique de la déstructuration des relations sociales et ceci au sein même des classes dominantes (avec le concept de « crise inter-bourgeoise »). A notre avis, il faut pourtant bien reconnaître que l’impérialisme et la misère sont autant de facteurs centraux pour expliquer le surgissement des guérillas en Amérique Centrale. Pourtant Gilles Bataillon, tout en acceptant qu’il existe bien là « un arrière plan de la violence », nous invite à introduire d’autres facteurs clefs dans notre analyse, notamment certaines données d’ordre psychosocial tel le sentiment d’injustice sociale chez les paysans et les indigènes, ou encore, la « rage » des classes moyennes face à certaines prévarications des élites (notamment lors des tremblements de terre de Managua (1972) ou de Ciudad Guatemala (1976)). Mais finalement de tels phénomènes ne sont-ils pas justement la conséquence de la misère et la dépendance économique ? L’autre rupture s’affiche en contre-point avec les analyses politiques de type fonctionnaliste. Celles-ci insistent sur le fait que la « radicalisation » de l’ensemble des acteurs sociaux serait le produit de l’incapacité du système politique à absorber les revendications venues de la société (par exemple, l’incapacité du dictateur Somoza, au Nicaragua, à ouvrir légèrement son régime de fer et poussant ainsi les opposants à se rallier à l’option armée des sandinistes). L’ouvrage montre que les militaires au pouvoir se sont essayés, de temps en temps, à de telles ouvertures, telle celle du Général Romero au Salvador, qui procède en 1979 à diverses réformes, dont la levée de l’état de siège. Finalement, ce qu’essaie d’expliquer Gilles Bataillon, c’est qu’il n’existe pas d’automatismes absolus et qu’il faut éviter toute vision mécaniste des sociétés centre-américaines. Ce parti pris permet notamment de restituer toute sa place à l’évènement : l’assassinat de Pedro Joaquim Chamorro au Nicaragua, les meurtres de plusieurs prêtres et la nomination de Mgr Romero au prix Nobel de la paix au Salvador ou encore les tueries sélectives des années 1978-1980 au Guatemala sont autant de faits qui structurent et redéfinissent la dynamique de la lutte armée, tout comme la position des organisations révolutionnaires. L’ouvrage se lit facilement et les références théoriques sont multiples, au risque parfois d’un éclectisme certain dans l’analyse, pas toujours convaincant (Tocqueville associé à Marx ou François Furet à Charles Tilly). La bibliographie est conséquente et le tout accompagné d’une importante chronologie. En conclusion et pour expliquer cette genèse de la guerre civile en Amérique Centrale, il y aurait eu dans les années soixante/soixante dix, une mutation radicale des sociétés centre-américaines sous le coup d’une modernisation capitaliste conduite « par en haut » et de fortes mobilisations sociales, mutation qui fut aussi synonyme de dictatures sanglantes, terrorisme d’Etat, insurrections armées et luttes révolutionnaires. Dans un prochain travail, Gilles Bataillon nous promet de revenir sur l’histoire de ces pays pour une période plus récente. On attend avec intérêt cette publication, alors que l’actualité montre l’érosion des anciens guérilleros révolutionnaires (comme au Nicaragua), tout comme l’illusion de « transitions démocratiques » qui n’en finissent pas...

Franck Gaudichaud.

 

 

Gérard CHALIAND, Arnaud BLIN (dir.), Histoire du Terrorisme, de l’Antiquité à Al Qaïda, Paris, Editions Bayard, 2005, 660 pages.

C’est pour s’attaquer à l’idée répandue que le terrorisme était un phénomène contemporain que Gérard Chaliand, spécialiste des conflits, notamment des guérillas et des terrorismes, et Arnaud Blin, chercheur en géopolitique, ont rédigé, avec le concours d’historiens et de chercheurs en relations internationales, une « histoire du terrorisme, de l’Antiquité à Al Qaïda ». Avant de s’atteler à la compréhension du phénomène (comment s’explique-t-il ? De quoi se nourrit-il ?) les auteurs ont cherché à définir ce que recouvrait ce terme de « terrorisme » s’appuyant sur une définition de Raymond Aron qui met l’accent sur l’effet de « terreur » exercée sur l’opinion par des groupes dont l’objectif est de frapper des civils. « Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques » expliquait le philosophe.
Partant de cette définition, l’approche historique, par une mise en perspective du phénomène, permet de percevoir que le « terrorisme » est avant tout « un instrument utilisé de façon très diverse par des groupes minoritaires comme par des Etats ». De l’Antiquité avec la secte des Zélotes, qui pratiquait la terreur systématique contre les autorités impériales romaines à la secte des Assassins au Moyen Age, qui usait de moyens terroristes à des fins psychologiques et politiques contre les « croisés », les auteurs démontent quelques idées reçues : le terrorisme n’est pas un phénomène récent, ni la conséquence directe d’injustices sociales, économiques ou politiques. Le pouvoir s’est de tous temps exercé par la terreur, « dès l’aube des sociétés organisées, comme facteur de dissuasion ou comme châtiment ».
C’est la Révolution française qui marque une rupture, pour les auteurs, avec l’entrée dans l’ère du terrorisme moderne : « Le terme de terreur fait son apparition préfigurant une pratique qui va se développer considérablement au 20è siècle avec l’avènement des totalitarismes et de la violence à grande échelle ».
Si le terrorisme d’Etat voit le jour en 1917, la fin du 19è siècle et le début du 20e sont une longue période durant laquelle se développe un terrorisme anti-étatique pratiqué souvent par des groupes revendiquant leur appartenance à des courants politiques divers voire complètement opposés : anarchistes, nihilistes, populistes, quelquefois marxistes. Plusieurs chapitres sont consacrés au terrorisme anarchiste du 19è siècle, le premier à bénéficier d’une « couverture médiatique exceptionnelle », au terrorisme russe, qui s’impose comme une « composante tardive du mouvement révolutionnaire » et saura préserver une « éthique », à la « belle époque du terrorisme », qui voit naître les mouvements indépendantistes et nationalistes, jusqu’au « terrorisme » de l’Etat soviétique qui fera de la terreur, plus que jamais, un instrument de pouvoir. « En Russie (…) Lénine utilise la terreur d’Etat pour asseoir son pouvoir et le consolider une fois déclenchée la révolution. (…) Staline exploite un système terroriste déjà bien en place grâce à un appareil politique aux ordres dès le début des années 30 ».
Le modèle soviétique fera des émules notamment en Chine et au Cambodge avec les Khmers rouges. Peu après, ce sont les mouvements nationalistes qui utilisent cette technique de « guerre asymétrique », à l’exemple de l’IRA qui se lance dans une lutte armée contre le régime britannique. « Les Irlandais sont les premiers à comprendre les mécanismes complexes qui définissent la disproportion entre le potentiel stratégique extrêmement faible de l’arme stratégique et les gains politiques potentiellement très élevés ».
Un deuxième tournant est pris en 1968. Ce terrorisme contemporain comprend les mouvements à vocation révolutionnaire, surtout de gauche mais aussi de droite, en Europe et en Amérique latine, les sectes politiques religieuses (mouvements islamistes ou secte Aum au Japon), les mouvements nationalistes (séparatistes ou autonomistes) et l'émergence du terrorisme transnational à visée publicitaire.
Il apparaît comme un substitut à la guérilla vers 1968 quand, en Amérique latine, les révolutionnaires comprennent l ‘échec des modèles calqués sur l’exemple cubain. De leur côté, les Palestiniens tirent les mêmes leçons: alors que leurs actions de commando contre Israël en 1967 et 1968 ne donnaient pas de résultats, le simple détournement d'un avion israélien par le Front populaire de libération de la Palestine de Georges Habache leur offrait la « Une » de la presse internationale. Une deuxième étape vers le terrorisme contemporain est franchie en 1979, au moment de la révolution chiite en Iran et de l'intrusion des Soviétiques en Afghanistan. Et cela va aller en s'accélérant dans les années 1990.
Plusieurs milliers de combattants formés en Afghanistan vont aller prêter main-forte au « jihad » algérien, au « jihad » bosniaque, puis en Tchétchénie, au Cachemire... Les cibles, naguère les Soviétiques, sont désormais les Etats-Unis: attentat contre le World Trade Center (1993), contre des soldats américains à Riyad et à Dhahran (1995 et 1996), contre les ambassades américaines à Nairobi (Kenya) et Dar es-Salaam (Tanzanie) [1998], contre le navire USS Cole au large d'Aden, au Yémen (2000)... Et contre New York et Washington, le 11 septembre 2001, zénith du terrorisme classique.

Une large partie du livre s’attache à replacer l'islamisme radical et le djihad dans son histoire ancienne mais également à comprendre les motivations et les méthodes – les kamikazes par exemple – des terroristes contemporains. « Le but habituel du terrorisme n'est pas de tuer un maximum de gens, il est d'en impressionner un maximum. Mieux vaut en tuer un et être vu par mille que d'en tuer mille et de n'être vu que d'un. Il a besoin d'être relayé par les médias ». Cependant, alors que les Irlandais, les Basques et les Palestiniens agissent pour obtenir un territoire ou un statut, les islamistes, eux, n'ont qu'un objectif utopique: la (re)constitution d'une communauté de croyants, qui passe par la liquidation des régimes musulmans «impies» comme ceux de l'Egypte ou du Pakistan. L'islamisme, qu'il faut distinguer de l'islam, est « l'idéologie d'une minorité agissante qui vise à prendre la tête du monde musulman » explique ainsi Gérard Chaliand.
De Sartre à Bakounine, de Menahem Begin à Khomeini jusqu’à Ben Laden, l’ouvrage s’achève par un vaste recueil de textes théoriques, discours, manifestes, autant d’approches qui permettent de mieux appréhender la manière dont le terrorisme s’est imposé au fil du temps comme l’arme unique du « faible contre le fort », afin, « à partir de moyens souvent dérisoires, de créer du pouvoir en espérant atteindre par le bas ce dont l’Etat dispose par le haut ».

Régis Soubrouillard

 

 

André CORTADE, Histoire désordonnée du MIL, Montreuil, L’Echappée, collection « Dans le feu de l’action », 2005, 122 p. (réédition de 1 000, histoire désordonnée du MIL, Editions Dérive 17, 1985.)

Publié sous le pseudonyme collectif de « André Cortade » cette réédition offre un ensemble de textes du Mouvement ibérique de libération (MIL), organisation espagnole des années 70 plutôt inclassable. En effet, suivant l’auteur, son existence gêna aussi bien l’ultra gauche théorique européenne (à cause des attaques de banques assimilées à de la délinquance) que ceux qui devinrent trop vite des « professionnels de l’activisme », et ici le MIL visait la Fraction armée rouge ou les Brigades rouges, à cause de la critique de l’activité armée comme activité séparée, comme activité devenant autonome du mouvement révolutionnaire. Ces documents permettent d’en apprendre plus sur le MIL même si il est indéniable que les militants libertaires qui signent sous ce pseudonyme ont opéré un choix parmi toute la production écrite du groupe, choix assumé et revendiqué dans la préface [les lecteurs intéressés ne manqueront pas, bien sûr, de se reporter à l’article de Sergi Rosès Cordovilla, « Une ébauche de l’histoire du MIL » dans le n° 1, « Révolution, lutte armée et terrorisme », de notre nouvelle collection chez L’Harmattan, février 2006]. Ce recueil permet également de prouver que cette organisation ne se réduit pas à la figure devenue emblématique de Salvador Puig Antich, mis à mort par l’Etat franquiste au moyen du garrot le 2 mars 1974.

Avant toute chose, il faut souligner que ce nom de « MIL » ne recoupa jamais avec précision une organisation centralisée : ce fut plus un sigle, voire une signature à la limite de la dérision pour certains, MIL pouvant dans ce cas signifier « mille », c’est-à-dire un nombre de militants absolument hors de propos avec la réalité ! Ensuite, d’après André Cortade, les militants qui ont appartenu ou qui se sont reconnus dans ce MIL l’ont fait « au point de contact de deux idées-forces : renouer intelligemment avec la tradition activiste anarchiste en appui et en incitation aux luttes les plus radicales [et] dépasser l’antifascisme, le syndicalisme et les positions désarmées du gauchisme pour aborder un projet révolutionnaire moderne » (p. 16). Le point de départ se situe au mitan des années 60-70, lorsque trois groupes, profondément liés depuis longtemps au mouvement ouvrier espagnol (passés par exemple par des organisations comme « Accion communista » ou «  Qué hacer ? (Que faire ?) ») et nommés respectivement ET pour Equipe théorique, EE pour Equipe extérieure et EO pour Equipe ouvrière se retrouvent à la fois autour d’un Dictionnaire du mouvement ouvrier et dans un conflit très radical à Barcelone, celui des usines Harry-Walker (Solex). Ensuite, entre conflits de tendances – activisme anarchiste style « bras armé » pour les uns, renouvellement des perspectives révolutionnaires par emprunts au conseillisme et à l’Internationale situationniste pour certains, positions proches du syndicalisme révolutionnaire pour d’autres – expropriations de banques et création d’une maison d’édition, ces militants vont se retrouver en première ligne de la répression franquiste, jusqu’aux arrestations massives de septembre 1974, aux procès et aux exécutions (Puig Antich, Heinz Ches, Oriol Solé).

Les documents de cet ouvrages sont regroupés chronologiquement mais aussi thématiquement, chaque période, il est vrai très brève, de l’existence du MIL (1969 à 1974), apportant une clarification et un approfondissement des positions théoriques de ce groupe. Parmi ces textes, des communiqués publiés à la suite d’expropriations de banques, des articles écrits dans la revue fondée en avril 1973, CIA (Conspiration internationale anarchiste), des lettres de prison, des tracts publiés en France par des groupes révolutionnaires en soutien au MIL, des critiques théoriques de l’idéologie du groupe etc. Une chronologie générale, une bibliographie plutôt bien fournie en sources primaires et un schéma, par contre trop approximatif, des groupes révolutionnaires espagnols complètent très utilement ce recueil qui constitue un point de départ pour des recherches futures sur cette organisation atypique. Notons enfin que cet ouvrage est publié par une toute jeune maison d’édition libertaire soucieuse de retrouver une aspiration à révolutionner l’époque « à travers des écrits pour abolir l’objet éphémère de la pure consommation ».

Christian Beuvain

 

 

Alberto FRANCESCHINI (entretien avec Giovanni Fasanella), Brigades Rouges. L’histoire secrète des BR racontée par leur fondateur, Paris, Panama, 2005, 384 pages.

Avec ce livre transposant les entretiens du journaliste italien Giovanni Fasanella, on bénéficie du témoignage précieux de Alberto Franceschini, né en 1947, une des chevilles ouvrières des Brigades rouges jusqu’à son arrestation en 1974, qui fut ensuite libéré en 1992 en renonçant à la violence, mais sans pour autant collaborer avec la justice dans le démantèlement de l’organisation. Issu d’une famille communiste (son grand-père paternel et son père étaient tous deux des militants du PCI), il est marqué par les récits de la Résistance à Mussolini, ainsi que par la répression d’une manifestation anti-gouvernementale par le pouvoir le 7 juillet 1960 qui provoqua la mort de plusieurs jeunes. Adhérent aux jeunesses du PCI, il est, comme d’autres de sa génération, en opposition avec la ligne légaliste et pacifique du Parti, et empreint d’une certaine admiration pour l’URSS de Staline. Ils finissent ainsi par constituer à Reggio Emilia un groupe en grande partie autonome, surnommé « l’appartement ». Ce qui est un peu plus surprenant, c’est l’influence sur Franceschini des idées de certains catholiques, marqués par le tiers-mondisme et l’idée de révolution des individus (un parallèle avec ETA pourrait peut-être s’avérer intéressant).
En rupture définitive avec le PCI fin 69, « l’appartement » finit par fusionner en août 1970 avec le CPM (Collectif politique métropolitain), un groupe d’adultes également partisan de la clandestinité et de la lutte armée. Prenant d’abord le nom de Gauche prolétarienne (en référence aux maoïstes français), et après une première scission fin 70 écartant Corrado Simioni, leader du CPM et suspecté de travailler pour la CIA (ou d’autres services secrets), ils finissent par se nommer Brigades rouges, hommage aux brigades de la Résistance, et se centralisent à Milan. Leur première action, en 1971, fut l’incendie de la piste d’essai des usines Pirelli. Ayant des relations suivies avec Feltrinelli, partisan d’une alliance avec le camp socialiste, ou Potere Operaio de Toni Negri, ils intensifient par la suite leurs actions, pratiquant, outre les traditionnels hold-up, des enlèvements ciblés.

Bénéficiant du recul sur ces années, Franceschini a tendance à relativiser la violence de ces premières BR, estimant que les autres organisations d’extrême gauche avaient alors des méthodes bien plus violentes. Il distingue également clairement la première période des BR, jusqu’en 1974-1976, avec l’arrestation de quasiment tout le noyau historique, de la seconde, où se multiplient les exécutions… De même, son récit laisse à penser que les BR se trouvaient, malgré elles, au cœur d’enjeux qui auraient impliqué les services secrets israéliens, qui avaient tenté de les aider, le PCI, désireux de se dissocier des BR avant l’accélération de la répression contre elles en 74, bien sûr l’Etat italien lui-même, mais aussi les services secrets des Etats-Unis, de l’URSS, etc. Le seul membre du noyau historique non arrêté, Moretti, qui devint le leader des BR à compter de ce moment là, est selon lui un agent des services secrets italiens, tout comme son supérieur, le sus-nommé Simioni, installé à Paris. Autrement dit, les BR, initialement conçues comme un projet révolutionnaire authentique, se sont rapidement transformées en un instrument de la géopolitique mondiale. Plus enquête que récit, cet ouvrage ne constitue en aucune manière une histoire des BR, simplement la vision et les conclusions sur leur évolution auxquelles semble être arrivé Alberto Franceschini, grandement « aidé » dans nombre de réponses par la manière dont le journaliste conduit l’entretien.
Ce qui nous amène à évoquer la structure de ces entretiens ainsi que leur environnement éditorial, sans négliger l’importante post-face, importante en termes de catégories conclusives amenées comme allant de soi par Rosario Priore, un des juges d’instruction de l’affaire Moro, et actuellement haut fonctionnaire au ministère de la justice. D’abord, il faut remarquer que le journaliste qui mène les entretiens, Giovanni Fasanella, travaille pour Panorama, le plus grand hebdomadaire d’actualité d’Italie, propriété du groupe Mondadori, dont personne ne s’étonnera qu’il soit totalement aligné sur les positions du gouvernement de Silvio Berlusconi, puisque celui-ci possède en propre 48% de Mondadori, société présidée en outre par sa fille Marina. Donc, en aucun cas, Giovanni Fasanella ne peut apparaître comme totalement objectif ou impartial. Les questions qu’il oriente toujours dans le même sens (liens des BR avec l’Est en général, Moscou ou la Tchécoslovaquie), les termes employés, comme par exemple « un niveau de militantisme encore plus occulte » (p. 119), des « épreuves initiatiques » (idem) renforcent la vision très policière de l’histoire des Brigades rouges dont Franceschini tente lui-même de nous convaincre. Il faut bien entendu savoir que les supputations concernant un « cerveau secret » donnant des ordres, que cela soit ce fameux centre plus ou moins occulte comme l’école de langues Hypérion, à Paris, ou des individus comme par exemple, ici dans ce récit, le « super-clan » de Simionni et Moretti, sont rien moins que nouvelles. On trouvait, en Italie, dés avril 1979, des médias, ainsi que de nombreux juges, pour construire, à partir de ce que l’on appelait alors l’ « hypothèse Calogero » (du nom du procureur général de Padoue), la figure d’un « Grand Vieux » comme chef suprême des BR, figure censément incarnée par l’ « intellectuel » de l’Autonomie ouvrière Toni Negri, justement. Et en France, un auteur comme Xavier Raufer donnait corps à ce type de « théorie » dans ses articles ou ouvrages [on pourra se reporter aux titres de cet auteur dans la bibliographie sur « Révolution, lutte armée et terrorisme », en ligne sur notre site].
Quand à Rosario Priore, il ne craint pas d’affirmer, dans sa post-face, qu’outre le bloc communiste, via l’éditeur Feltrinelli, Paris fut le centre de toute cette opération terroriste, organisée avec la complicité d’un « axe européen conduit par la France (…) à forte dominante socialiste » (p. 356), axe comprenant la Suède d’Olof Palme, l’Allemagne et l’Autriche, pays auxquels il adjoint, pour faire bonne mesure, Israël et la Yougoslavie !

Bien évidemment, cette « histoire secrète » des Brigades rouges véhiculée par Alberto Franceschini ressort plus du roman d’espionnage que d’une approche historique, même filtrée par un témoignage. De tels récits ne font que gommer les parcours des organisations révolutionnaires de lutte armée, tributaires de crises idéologiques et organisationnelles, crises avivées par les stratégies répressives des instances politico-judiciaires des Etats, et l’Etat italien fut un des maîtres en la matière pendant ces « années de plomb ». Le terreau social, politique et culturel dans lesquelles ces organisations s’enracinent, la force de pénétration des idées radicales dans les universités, dans les usines (Fiat-Mirafiori, Pirelli, Siemens etc.) et dans les quartiers, le mélange détonnant d’idéologie léniniste et d’autonomie ouvrière, tout cela disparaît au profit d’une « histoire » linéaire où les protagonistes deviennent le jouet des forces de l’ombre. Pourtant, lorsque l’actuel garde des Sceaux, Roberto Castelli (Ligue du Nord, organisation xénophobe et séparatiste), le supérieur hiérarchique de Rosario Priore, énonce à propos des combattants exilés « vous n’aurez pas de repos. Nous vous chercherons partout et à jamais » (déclaration faite à Rome, Libération, 1er juillet 2004), la question légitime que l’on peut se poser est celle-ci : un tel acharnement étatiste viserait-il vraiment de simples pantins ? Et si toute cette construction autour de l’idée de complot n’était là que pour faire oublier une époque où l’ordre établi était devenu, réellement et visiblement, instable ?

Vraisemblablement, l’histoire des Brigades rouges n’est pas encore écrite, et ce témoignage de l’un de ses fondateurs, si opportunément reconnu comme le premier à « apporter des réponses » (R.Priore, p. 331) devra subir la critique aiguë des praticiens de la science historique.

Christian Beuvain et Jean-Guillaume Lanuque

 

Eduardo MACKENZIE, Les FARC ou l’échec d’un communisme de combat. Colombie 1925-2005, Paris, Publibook, 2005, 596 pages, 28 euros. septembre 2006*

Rares sont à l’heure actuelle les ouvrages proposant une étude des FARC de Colombie, pourtant souvent présents dans les médias, en particulier autour de leur plus célèbre prisonnière, Ingrid Bettancourt. Le livre de Eduardo Mackenzie est donc intéressant, même si son auteur, journaliste, a une vision quelque peu erronée de l’histoire du communisme : il qualifie ainsi dès le début d’ingérence de l’URSS en Colombie ce qui relève en réalité du militantisme de la IIIème Internationale. En fait, son principal défaut est son anticommunisme palpable, qui pollue quelque peu son récit, avec des influences d’une conception policière de l’histoire. Son éloge du libéralisme va jusqu’à la critique d’un Salvador Allende, et il consacre un chapitre entier à la théologie de la libération, qualifiée par lui de « petit monstre ». Cette tendance tourne même à plusieurs reprises au procès à charge, en particulier dans ses premiers chapitres, qui semblent être avant tout l’occasion de dénoncer la volonté d’influence de l’URSS et de ses agents en Colombie, comme en 1948 lors d’une véritable insurrection avortée dans le contexte de la guerre froide.
D’autre part, son plan, constitué d’allers-retours chronologiques dont on ne distingue pas vraiment la logique, complique son propos. L’introduction de son enquête est l’occasion de présenter sommairement la Colombie, présentation au sein de laquelle on regrettera l’absence d’un tableau même général de la société colombienne. Il analyse ensuite les conditions d’implantation du mouvement communiste en Colombie, qu’il voit pour l’essentiel greffé de l’extérieur, les dirigeants du PCC né en 1930 se substituant à des leaders ouvriers ayant acquis une légitimité en pratique, et accuse la Komintern d’avoir nourri des foyers d’insurrection dans le cadre de la politique de la troisième période. Mais contrairement à ce que le titre de l’ouvrage pourrait laisser penser, ce n’est qu’à la fin des années 40 que des guérillas communistes se mettent en place, pour se consolider au long des années 50 jusqu’à leur recul conséquent devant l’armée colombienne au cours des années 60.
Parallèlement, et avec de nombreux détails sur les atrocités qu’elles auraient commises, ces guérillas sous direction communiste s’initient aux enlèvements contre rançons, pour finalement se constituer en armée en avril-mai 1966 : c’est là l’acte de naissance des FARC, téléguidées selon l’auteur par Moscou. Il brosse parallèlement un portrait des autres principales guérillas colombiennes -ELP maoïste, ELN castriste ou M19, ces dernières ayant choisi la dissolution dans les années 90- sans que l’on ne sache véritablement quelle était leur composition sociale, ou les raisons d’une telle floraison en Colombie… Tout au plus parle-t-il du changement intervenu principalement au mitan des années 80 et 90, faisant passer les FARC d’une organisation marxiste-léniniste à un gang lié aux narco-trafiquants, parallèlement à leur ruralisation. Signalons pour terminer que ce livre contient malheureusement un trop grand nombre de fautes de français, d’autant plus désagréables à constater dans un ouvrage déjà si polémique.

Jean-Guillaume Lanuque

 

 

Michaël PRAZAN, Les fanatiques. Histoire de l’armée rouge japonaise, Paris, Seuil, collection « l’épreuve des faits », 2002, 304 pages.

Journaliste et documentariste (Japon : les années rouges, Arte, février 2002) maîtrisant le japonais, Michaël Prazan a choisi de s’intéresser à l’armée rouge japonaise, groupe terroriste d’extrême gauche dont le fait d’arme le plus connu reste sans doute la fusillade de l’aéroport de Lod en Israël, au mois de mai 1972. Si l’on peut contester son style, parfois trop léger ou romancé, lorsqu’il essaie de reconstituer certains événements de manière réaliste, et les diverses répétitions qui émaillent son récit, il n’en reste pas moins que son livre constitue une utile présentation de ce groupe à la fois unique et semblable à ses contemporains d’Europe.
Né dans un contexte de radicalisation étudiante – occupation des facultés, barricades, manifestations de rues spectaculaires contre la guerre du VietNam – et de violents affrontements internes et externes, le Sekigun-Ha (faction armée rouge) se forme à l’été 1969 à partir d’éléments exclus du Bundo, organisation trotskyste apparue en 1958. Une première vague d’arrestations à l’automne n’entame pas la détermination de ses militants, qui prennent comme objectifs, outre les banques pour financer leurs activités, la police japonaise. A compter de 1970 et de la fusion avec le Keikin ampo Kyoto (comité de lutte Tokyo-Yokohama contre le Traité de sécurité nippo-américain), qui crée le Rengo Sekigun (armée rouge unifiée), trois branches distinctes peuvent être distinguées : un groupe de militants installés en Corée du Nord suite à un détournement d’avion en mars 1971, et qui finissent par dépendre de ce régime ; un second groupe, resté au Japon, qui s’autodétruira à partir de 1972 dans une atmosphère qui semble plus relever de la secte que de l’organisation politique ; quand au troisième, il s’agit de ce que l’on pourrait appeler la branche internationaliste, dirigée par Fusako Shigenobu.
C’est cette organisation qui, installée au Liban et devenue partenaire du FPLP de Georges Habbache, marqua les années 70par ses actions : fusillade de Lod, détournements d’avions, attaques d’ambassades et prises d’otages, atteintes aux intérêts des multinationales. Reste que, dépourvu de véritable base de masse, le Nihon Sekigun (armée rouge japonaise) changera plusieurs fois de QG, de soutien (la Lybie dans les années 80, la Syrie après 1989) et même de nom, se faisant ainsi appeler Brigade internationale anti-impérialiste à partir de 1983. Par ailleurs, au fil des années 90, Fusako Shigenobu semble avoir évolué vers un ralentissement de la lutte armée, pour finalement vouloir l’abandonner en 2000, au moment de son arrestation au Japon. Elle dissoudra d’ailleurs officiellement l’armée rouge japonaise l’année suivante. Elle avait de surcroît créé en 1990 le Kakumeito (parti révolutionnaire du peuple), couverture du Sekigun qui aurait pu devenir l’équivalent de Batasuna pour ETA.
Mais le discours politique de l’armée rouge japonaise, qui semble bien relever de l’extrême gauche, demeure relativement survolé par l’auteur, qui ne le cite qu’à quelques reprises (solidarité avec la lutte des peuples palestinien ou vietnamien). De même, l’analyse de cette trajectoire, du pourquoi de cette « dérive » reste inachevée, et l’invocation de la défaite et du traumatisme de 1945 ne peut certainement pas suffire à tout élucider…

Jean-Guillaume Lanuque

 

 

Michaël PRAZAN, Pierre Goldman. Le frère de l’ombre, Paris, Le Seuil, 2005, 300 pages, 21 euros. mars 2006*

Déjà auteur d’un livre sur l’Armée rouge japonaise (Les fanatiques), le journaliste et documentariste Michaël Prazan poursuit son exploration des mouvements révolutionnaires en se penchant cette fois sur la figure presque mythique de Pierre Goldman, dont la fin foudroyée a encore plus marqué le milieu militant de l’extrême gauche au sens large, et au-delà, que celle de Michel Recanati (un des leaders de la Ligue communiste des années 68-70, qui se suicida le 23 mars 1978 et dont Romain Goupil, qui fut son ami, fit la figure centrale de son film Mourir à trente ans, en 1982). Déjà, en 1997, Jean-Paul Dollé s’était penché sur le parcours de celui qui fut son ami, avec L’insoumis. Vies et légendes de Pierre Goldman (Grasset). Avec cette enquête, on ne peut pas dire que Prazan innove par rapport au précédent ouvrage, d’une facture nettement supérieure.
Il retrace les errances de ce militant issu de l’UEC, marqué par le passé résistant et l’identité juive de ses géniteurs : son départ pour Cuba, son expérience de la guérilla au Vénézuéla, son retour en France et ses braquages, jusqu’à la fameuse affaire du meurtre des pharmaciennes du boulevard Richard-Lenoir. Le récit de l’enquête, des années de prison et surtout des deux procès successifs occupe d’ailleurs une grande part du livre. Utilisant de nombreux témoignages, Prazan nous replonge efficacement dans cette période, sans pour autant d’apporter d’éléments véritablement neufs, puisque un doute subsiste toujours quand à l’innocence de Pierre Goldman.
Enfin, la dernière partie de l’enquête se centre sur la vie de Goldman après sa sortie de prison et l’enchaînement qui a pu conduire à son assassinat le 20 septembre 1979. Là aussi, le mystère demeure, même si Prazan privilégie la responsabilité d’un triangle GAL-milieu-police, sans aller plus loin. Ecrit d’une plume journalistique vivante et agréable, ce livre ne nous apprend pourtant rien que nous ne sachions déjà sur le personnage, encore moins sur l’extrême gauche de l’époque. Pierre Goldman incarnait en effet sa marge la plus aventuriste, véritable électron libre fasciné par la mort, et, ainsi qu’il le dit lui-même, Prazan a tenté de trouver en lui des réponses à ses propres questions générationnelles.

Pourtant, cet ouvrage ne manque pas de susciter deux ou trois remarques, à la fois particulières, sur l’auteur, et d’une portée plus générale sur les ouvrages traitant de l’extrême gauche, ainsi que sur leurs comptes-rendus dans les médias. Sans s’attarder sur le fait que son livre suscita une mini polémique avec les proches et les amis de Goldman – on se reportera au témoignage de Christiane Succab-Goldman qui fut son épouse, dans la page « Rebonds » de Libération du 20 juillet 2005 – qui reprochent à Prazan de mettre en doute son innocence à partir d’une énième version d’un témoin, à savoir Joël Lautric, trente ans après, certaines déclarations de l’auteur laissent entrevoir d’autres enjeux. Ainsi, l’entretien que Prazan accorde à Jacques Tarnero dans le n° 565 de mai 2005 de la revue L’Arche place le biographe au sein d’une configuration d’analystes (journalistes, éditorialistes, essayistes, sociologues voire historiens) soucieux de « régler des comptes » non pas avec une « génération » comme proclamé, mais bien plutôt avec une période, celle des « années 68 ». Lorsque Prazan annonce que « ces décennies (années 60/70) (…) sont l’origine et l’épistème des errements de ce début de XXIe siècle » et que « ce fourre-tout d’idéologies vagues et de visions fantasmatiques du monde (…) a été forgé » dans ces années-là, on est bien au cœur d’un discours-inventaire établissant, selon Kristin Ross, « les codes déshistoricisés et dépolitisés » qui servent, de nos jours, à interpréter cette période (Mai 68 et ses vies ultérieures, Bruxelles, Editions Complexe/Le Monde Diplomatique, 2005, p. 12). Cet entretien fait partie d’un mini dossier de la revue, intitulé « Et si Pierre Goldman était coupable ? ». On peut alors réellement parler d’inversion voire d’un besoin de reniement lorsque l’on sait qu’il y a trente ans L’Arche participa activement à la campagne pour la révision du procès de Goldman, et donc combattit pour que son innocence soit reconnue. Un tel titre est bien entendu, lui, tout sauf innocent…
Et si, suivant l’analyse de Jacques Rancière, « la fréquence statistique des mots dit seulement qu’ils sont un terrain de bataille » (« Les gros mots », préface à Les scènes du peuple. (Les Révoltes logiques, 1975/1985), Lyon, Editions Horlieu, 2003, p. 7), la surabondance des « mystère », « zone d’ombre », « embarrassant fantôme », « icône tragique », « boîte à secrets » et autres « révélations » dans les articles ou comptes-rendus respectifs de Jacques Tarnero et Luc Rosenzweig (L’Arche, n° 565, mai 2005), Patrice Burnat (Le Figaro, 24/9/05) ou Jérôme Dupuis (L’Express, 2/5/2005) à propos de l’ouvrage de Michaël Prazan, indique bien ce qu’il s’agit de faire croire, dans la mise en récit de certains épisodes contemporains, stratégiquement choisis, du phénomène révolutionnaire.

Enfin, nous ne pouvons passer sous silence ce qui apparaît bien comme une réelle inculture politique de la part d’auteurs se définissant à longueur d’années comme des « professionnels de l’information ». Comment peut-on évoquer, à propos du hold-up auquel Pierre Goldman participa au Venezuela en juin 69, le fait qu’il s’agit d’une révélation, au terme d’une enquête persévérante (Luc Rozenzweig, L’Arche, op. cit. et Pascal Céaux, Le Monde, 12/4/2005) alors que la participation de Goldman aux attaques de banques, lorsqu’il était membre d’un groupe de guérilleros, était connue grâce à Hervé Hamon et Patrick Rotman (Génération, tome 2, Les années de poudre, Le Seuil, 1988, p. 120 : Goldman « participe à des attaques de banques »), à Jean-Paul Dollé (L’insoumis, op. cit., p. 172) et par les souvenirs de Goldman lui-même, quoique de manière plus elliptique : « J’étais en possession d’une importante somme d’argent qui devait me permettre de vivre, normalement, un an » (Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, Le Seuil, coll. « Points », 2005, p.86). Quand au rapt envisagé du psychanalyste Jacques Lacan, autre « scoop », si l’on en croit Jérôme Dupuis (L’Express, 2/5/2005), il est raconté par Goldman lui-même (Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, op. cit., p. 94) et par son premier biographe, Jean-Paul Dollé, sur quatre pages (L’insoumis, op. cit., p. 194-197). Enfin, oserons-nous signaler à Patrice Burnat (Le Figaro, 24/9/05) que Pierre Goldman n’intègre pas la revue de Sartre Les Temps Modernes à la demande de Benny Levy, ancien dirigeant de la Gauche prolétarienne (décédé le 15 octobre 2003) devenu secrétaire particulier du philosophe, mais de Lanzman, et ce pour justement faire contre poids à l’influence jugée trop grande de Benny Levy sur Sartre (Jean-Paul Dollé, L’insoumis, op. cit., p.261-262) ?

En tout état de cause, là comme ailleurs, il appartient aux praticiens d’une histoire sociale du temps présent de faire « entendre d’autres paroles et d’autres raisons » (Jacques Rancière, Les scènes du peuple, op. cit., p. 338).

Jean-Guillaume Lanuque et Christian Beuvain

 

Jean-Marc RAYNAUD, Thyde ROSELL, Oui, nous avons hébergé un terroriste de 3 ans , Saint-Georges d'Oléron, 2006, 182 pages, 12 € . juin 2007*

Dans un livre vivant et drôle parfois – l'irruption des policiers dans leur domicile vue par le chien et le chat ne manque pas d'humour ! –, les auteurs racontent une histoire qui aurait pu très mal tourner. Militants anarchistes et responsables de Bonaventure, une école libertaire installée sur l'île d'Oléron de 1993 à 2001, ils ont été soumis à une éprouvante garde-à-vue de quatre jours. On leur reprochait d'avoir hébergé l'enfant – à l'époque un petit garçon de trois  ans – de deux militants de l'ETA aujourd'hui en prison. Le but de la garde-à-vue était de leur faire avouer leur appartenance à cette organisation. Mais comme ils l'expliquent à plusieurs reprises, notamment en reproduisant des textes anciens parus dans la presse anarchiste, ils sont aux antipodes du « crétinisme nationaliste, d'une lutte armée d'un autre âge et d'un terrorisme à la petite semaine maffieuse » (p. 46).

Mais quand ces parents désemparés leur ont demandé d'héberger leur fils, de la même manière que des enseignants scolarisent aujourd'hui des enfants de sans-papiers en connaissance de cause, ils n'ont pas hésité. Pour eux, les enfants ne sont pas responsables de leurs parents et tout enfant en détresse a le droit d'être scolarisé, éduqué, accueilli. C'est une question de morale ou de principe et d'éthique, écrivent-ils (p. 80). Heureusement ils ont résisté à l'épreuve de la garde-à-vue, malgré la faiblesse cardiaque de Jean-Marc, car ce sont des militants aux convictions bien ancrées et à l'humour roboratif. Mais, placés dans des conditions aussi inhumaines, combien d'innocents n'ont-ils pas fini par avouer n'importe quoi, pour tout simplement pouvoir dormir ou manger ? C'est le principal intérêt de ce témoignage que d'alerter sur les risques de dérive que fait peser sur les libertés la traque obsessionnelle du terrorisme.

Jean-Paul Salles.

 

 

Jacques SIMON, Le massacre de Melouza. Algérie, juin 1957, Paris, L’Harmattan, 2006, 204 pages, 17,50 euros. octobre 2006*

Jacques Simon poursuit, avec ce nouveau titre de la collection « CREAC Histoire » qu’il dirige chez L’Harmattan, son entreprise de réhabilitation de Messali Hadj et de ses partisans, en particulier de leur place dans le déroulement de la guerre d’Algérie. Ce massacre de la population d’un village dévoué aux membres de l’ALN pro-MNA par des militants du FLN avait en son temps choqué, ce que reflètent d’ailleurs bien les articles de certains journaux reproduits dans l’ouvrage. La première partie étudie en effet les faits, replacés dans le contexte plus général de l’après 1945, avant de se pencher sur les réactions embarrassées puis falsificatrices du FLN et accusatrices du MNA (reproduisant les noms des 300 victimes… qui ne sont en fait, sur les deux pages, qu’environ 150), puis critiques de la presse française favorable à la lutte indépendantiste du FLN, et enfin d’une partie de la gauche (FEN, PCI ex-majoritaire, La Commune, etc.) accusant le FLN de pratiques totalitaires. Dans la seconde partie, Jacques Simon donne la parole à une sélection d’hommes politiques (dont Ben Bella, qui effectue un retour critique sur l’affaire de Mélouza) et d’historiens algériens, puis de journalistes et d’historiens français. A travers cette large palette d’auteurs, se dessine clairement la thèse de Jacques Simon : selon lui, le massacre de Mélouza s’inscrit dans une stratégie bien définie du FLN visant à imposer ses visées totalitaires sur l’indépendance future de l’Algérie, avec l’aide d’une coalition internationale d’Etats et de soutiens en métropole, contre le MNA, porteur, lui, d’un projet pleinement démocratique et social pour l’avenir de ce pays. Sans que l’on soit nécessairement d’accord avec toutes les implications de cette thèse, on peut au moins s’en servir comme aiguillon pour la réflexion sur les relations complexes entre l’extrême gauche révolutionnaire et cette lutte anticoloniale…

Jean-Guillaume Lanuque

 

 

Prakash SINGH, Histoire du naxalisme. Jacqueries et guérillas de l’Inde (1967-2003), Paris, Les nuits rouges, 2003.

Il y a toutes les chances du monde que le terme de naxalisme soit inconnu au plus grand nombre. En effet, malgré quelques échos dans l’actualité récente (encerclement de Katmandou ou articles publiés dans le cadre du forum social mondial de Mumbaï), cette composante politique armée demeure méconnue sur le continent. Hormis quelques traces repérées sur Internet, seul un article du Monde diplomatique de Juillet 2003 informe sérieusement sur le naxalisme. Malgré ses limites, le livre des excellentes éditions Nuits rouges est donc précieux. La limite principale de l’analyse tient au statut de l’auteur. Il s’agit en effet d’un policier, dont la vision, par conséquent, ne saurait être qu’une vision policière de l’histoire. On le constate à travers les photos illustrant le livre (massacres et brutalités commis par les insurgés), mais aussi par les statistiques répétitives sur le nombre de morts et de blessés. Pour le dire vite, le point de vue adopté est celui d’un policier réformiste, qui pense que la répression ne saurait suffire et qu’une politique audacieuse de réformes sociales (en particulier en ce qui concerne l’accès à la terre) permettrait d’éradiquer ce phénomène insurrectionnel. Une fois que l’on est conscient de l’angle retenu, le livre se révèle tout à fait instructif. Le naxalisme trouve son origine dans le nom du village qui a vu la naissance d’un mouvement insurrectionnel, idéologiquement articulé au maoïsme. On laissera au lecteur le soin de découvrir (et de se perdre parfois) dans la profusion des scissions, hérésies et dissensions internes qui affectent ce mouvement depuis sa naissance. Les principaux acteurs et dirigeants des multiples composantes sont présentés avec le soin qu’un policier est capable de mettre en œuvre. Si le naxalisme est en reflux profond depuis les années 80, à la fois du fait de la répression, des politiques mises en œuvre pour endiguer le mouvement, mais aussi, largement, des oppositions et contradictions internes qui a fait s’affronter les armes à la main différentes factions, il n’en demeure pas moins une composante du mouvement social indien. Un livre utile, qui se conclut par une large bibliographie (en anglais) pour ceux qui ont envie d’aller plus loin.

 

Anne STEINER et Loïc DEBRAY, RAF. Guérilla urbaine en Europe occidentale , Paris, L'échappée, collection Dans le feu de l'action, 2006, 256 pages, 14 euros. janvier 2007*

Cet ouvrage, originellement paru en 1987, et largement inspiré de la thèse d'Anne Steiner, demeure à ce jour la meilleure étude sur la Fraction armée rouge (Rote Armée Fraktion ou RAF) en langue française. Dénués de parti pris, et soucieux d'analyses nuancées, les deux auteurs ouvrent leur propos par un aperçu historique de la RAF relativement précis, des origines, qui plongent dans le mouvement étudiant de la seconde moitié des années 60, jusqu'aux actions de 1977 (prise d'otage de Hans-Martin Schleyer et détournement du Boeing de la Lufthansa) et à la mort simultanée de Andreas Baader et certains de ses camarades emprisonnés, en passant par la série d'attentats de mai 1972, l'arrestation et la détention du cœur du groupe, avec les luttes que l'acharnement répressif de l'Etat provoquèrent. Suit une seconde partie centrée sur l'analyse comparée des deux vagues militantes de la RAF, celle des débuts et celle du milieu des années 70 : toutes deux également composées d'hommes et de femmes, au profil d'âge et d'origine sociale quasiment identique, et toutes deux marquées par le volontarisme de leurs membres, elles affichent néanmoins plusieurs différences quant à l'origine géographique (Berlin pour les fondateurs, le reste de la RFA pour les autres), à la venue à la lutte armée (les seconds ayant moins de bagage militant antérieur, par exemple) ou à la trajectoire scolaire et/ou professionnelle, ce qui peut expliquer la réflexion théorique moindre de la seconde RAF, tout comme son isolement plus grand vis-à-vis du reste de l'extrême gauche. Après cette synthèse sur les itinéraires, c'est à la structure de la RAF que s'intéressent les deux auteurs, en se servant de témoignages parfois contradictoires (ceux de l'accusation ou de la défense des divers procès). En ressort l'image d'une organisation plus anarchiste que communiste, à la hiérarchie implicite, qui voit la clandestinité comme le seul espace de liberté possible au sein de la société capitaliste, une organisation sans scissions, aux départs seulement individuels. On regrettera par contre la maigreur du chapitre sur les relations avec l'extrême gauche allemande, qui aurait pu faire place à l'analyse de la RAF par celle-ci, voire s'élargir à l'extrême gauche d'autres pays. Enfin, la dernière partie s'intéresse au discours de la RAF à travers ses textes et les déclarations de ses militants à leurs procès. Si l'analyse du « nouveau fascisme » que la social-démocratie mettrait en place en RFA pour le compte de l'impérialisme étatsunien entretient des liens avec la ligne de la troisième période de la Komintern, leur concept de sujets révolutionnaires comme étant tous ceux qui font le choix de la lutte armée rejoint en partie la propagande par le fait, ce qui montre bien la dichotomie de la RAF, plutôt marxiste en théorie et anarchiste en pratique. Pour cette seconde édition, les auteurs ont actualisé la bibliographie et la filmographie, et ont également ajouté une introduction, dans laquelle ils écartent la thèse de la manipulation de la RAF par la RDA. Il est toutefois dommage qu'ils n'aient pas voulu poursuivre l'étude de la RAF de 1977 à l'autodissolution de 1998 (voir le volume 1 de Dissidences), ou qu'au moins ils ne se soient pas penchés plus en détails sur l'historiographie de la RAF depuis une vingtaine d'années.

Jean-Guillaume Lanuque

 

 

Terrorisme, lutte armée

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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