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- Gilles BATAILLON, Genèse des Guerres internes en Amérique Centrale (1960-1983), Collection Histoire, Les Belles Lettres, Paris, 2003, 470 pages, 25 euros. - Michael « Bommi » BAUMANN, Passages à l'acte. Violence politique dans le Berlin des années 70 , Paris, Nautilus, 2008, 182 pages, 15 € - Ernesto CARDENAL, La révolution perdue , Paris, L'Harmattan, 2008, 475 p., 42 € - Gérard CHALIAND, Arnaud BLIN (dir.), Histoire du Terrorisme, de l’Antiquité à Al Qaïda, Paris, Editions Bayard, 2005, 660 pages. - Sergi Rosés CORDOVILLA, Le MIL. Une histoire politique , La Bussière, Acratie, 2007, 200 p., 17 € - André CORTADE, Histoire désordonnée du MIL, Montreuil, L’Echappée, collection « Dans le feu de l’action », 2005, 122 p. (réédition de 1 000, histoire désordonnée du MIL, Editions Dérive 17, 1985.) - Thomas ELSAESSER, Terrorisme, mythes et représentations. La RAF , de Fassbinder aux T-shirts Prada-Meinhof , avec un DVD, collectif (R.W. Fassbinder, V. Schlöndorff, A. Kluge etc.), L'Allemagne en automne (123 mm , 1978), La Madeleine (59110), Editions Tausend Augen, 2005, 95 pages, 22€ - Alberto FRANCESCHINI (entretien avec Giovanni Fasanella), Brigades Rouges. L’histoire secrète des BR racontée par leur fondateur, Paris, Panama, 2005, 384 pages. - Claude GUILLON, La terrorisation démocratique , Paris, Libertalia, collection « A boulets rouges », 2009, 160 pages, 7 € - Eduardo MACKENZIE, Les FARC ou l’échec d’un communisme de combat. Colombie 1925-2005, Paris, Publibook, 2005, 596 pages, 28 euros. - Jean-Pierre POCHON, Les stores rouges. Au cœur de l'infiltration et de l'arrestation d'Action directe , Paris, éditions des équateurs, 2008, 286 pages, 19 euros - Michaël PRAZAN, Les fanatiques. Histoire de l’armée rouge japonaise, Paris, Seuil, collection « l’épreuve des faits », 2002, 304 pages. - Michaël PRAZAN, Pierre Goldman. Le frère de l’ombre, Paris, Le Seuil, 2005, 300 pages, 21 euros. - Jean-Marc RAYNAUD, Thyde ROSELL, Oui, nous avons hébergé un terroriste de 3 ans , Saint-Georges d'Oléron, 2006, 182 pages, 12 € - Jacques SIMON, Le massacre de Melouza. Algérie, juin 1957, Paris, L’Harmattan, 2006, 204 pages, 17,50 euros - Prakash SINGH, Histoire du naxalisme. Jacqueries et guérillas de l’Inde (1967-2003), Paris, Les nuits rouges, 2003. - Anne STEINER et Loïc DEBRAY, RAF. Guérilla urbaine en Europe occidentale , Paris, L'échappée, collection Dans le feu de l'action, 2006, 256 pages, 14 euros
Gilles BATAILLON, Genèse des Guerres internes en Amérique Centrale (1960-1983), Collection Histoire, Les Belles Lettres, Paris, 2003, 470 pages, 25 euros. Comment comprendre les guerres civiles et les affrontements armés en Amérique Centrale à la fin des années soixante-dix ? Comment dépasser les images d’événements circonscrits et les relier aux sociétés dans lesquelles ils ont surgi ? Comment penser ces évènements par delà les clichés longtemps à l’honneur tant dans la presse que dans les sciences sociales ? Tel est le questionnement central de cet ouvrage de Gilles Bataillon, spécialiste de l’Amérique Latine, actuellement chercheur et professeur au Mexique. L’auteur écrit ce livre fort d’un travail de recherche développé durant plusieurs années, en Amérique Centrale, mais également grâce à une expérience quotidienne vécue auprès des peuples indigènes, les guérilleros miskitos et mayangnas. Cette « genèse » nous fait pénétrer au cœur de trois sociétés, choisies pour leur exemplarité : le Guatemala, le Nicaragua et le Salvador. Elle décrit les affrontements armés qui y ont lieu, en les replaçant dans le cadre des profondes et rapides mutations que vivent alors ces pays dans les années soixante/soixante-dix. Franck Gaudichaud.
Michael « Bommi » BAUMANN, Passages à l'acte. Violence politique dans le Berlin des années 70 , Paris, Nautilus, 2008, 182 pages, 15 €. novembre 2008* Les éditions Nautilus rééditent l'ouvrage de Michael Baumann, initialement paru chez Gallimard en 1976 sous le titre de Tupamaros à Berlin-Ouest , puis en 2001 chez Nautilus déjà, mais titré Terrorisme Blues . Qu'importe finalement ces titulatures qui disent, pour autant, l'esprit du temps. Aujourd'hui prime la question du passage à l'acte, qui constitue d'ailleurs tout le sel du témoignage de Baumann, membre du Mouvement du 2 juin à Berlin, passé au terrorisme et à la clandestinité, revenu de ceux-ci vers 1975. L'ouvrage paraissait alors, il était interdit, puis saisi par la police de la RFA. Michael Baumann est originaire de RDA, mais il vit 1968 à Berlin-Ouest. C'est alors un ouvrier, aux cheveux longs, qui écoute du Rock n' roll, du blues. Le MC5 comme John Lee Hooker participent de sa politisation, de sa conscientisation tout comme le regard porté sur ses cheveux longs et l'héritage de la RDA : « Ayant été élevé à l'Est, dont c'est l'un des avantages, j'ai reçu une sorte d'éducation communiste ; en tout cas, des mots comme « fascisme » et « Auschwitz » veulent dire pour moi tout à fait autre chose que pour la plupart des gens ici. Et c'est les mêmes qui ont gazé six millions de Juifs qui se permettent de te faire la morale et de t'insulter à cause des cheveux longs ! » (p. 55). L'identification politique naît de ce regard : le blues, le MC5 ramènent à la cause noire, aux ghettos, aux Black Panthers. L'éducation politique de Baumann se construit ainsi, elle tient tout entière d'abord dans un refus, alimenté par l'expérience des Communes berlinoises, la lecture de Bakounine, l'affrontement avec un Etat policier toujours plus prégnant dans Berlin-Ouest. Peu à peu, en marge et souvent par défiance vis-à-vis du mouvement étudiant, Baumann – avec d'autres – passe à l'acte. Ces actions – baptisés Nacht und Nebel – sont d'abord symboliques, avec explosifs et cocktails molotov. On sent, à le lire, jouer l'espérance avant-gardiste dans cette expérience de guérilla urbaine nourrie de la lecture de Mao, La mentalité du hors la loi (titre allemand d'extraits maoïstes, sans doute d'après un chapitre de la brochure de Mao Zedong de décembre 1929, L'élimination des conceptions erronées dans le parti ). Il y a, dans le travail politique de Baumann, son expérience des communes, une proximité avec la logique des Primitifs de la révolte qu'analyse alors Hobsbawn. C'est dans la contre-culture rock, la drogue et le lumpenprolétariat que se recrutent ses pairs en action directe. Baumann compare d'ailleurs explicitement leurs braquages de banques aux Freak Brothers (BD underground de Gilbert Shelton, 1967) : le comics est là une manière d'être à la société berlinoise qu'il refuse. Agrémenté de reproductions de nombreux tracts, les chapitres V et VI montrent comment à partir du Quartier général des rebelles du Hasch , un groupe plus clandestin, voué au terrorisme, se construit, significativement appelé le Blues. Chaque action est alors revendiquée par des groupes aussitôt inventés et dissous, donnant des sueurs froides à une police qui, si elle ne cesse de manipuler ce milieu – l'armant même – en vient à surestimer une menace, renforçant encore la stratégie de la tension qui l'anime. Car, à lire Baumann, tout est contenu dans la naissance du Mouvement du 2 juin, dont la date rappelle la mort (le 2 juin 1967, à Berlin-Ouest, lors d'une manifestation contre le shah d'Iran) sous les balles de la police de l'étudiant Benno Ohnesorg. La police a déclenché l'affrontement. On devine alors la spirale, la paranoïa liée à la clandestinité. En quelques pages bien menées, Baumann souligne que peu à peu le rapport au pistolet affecte le militant… Les heurts avec la police, l'action toujours plus proche des droits communs, déciment les rangs ; la mort de Georg Von Rauch fait éclater le groupe. Baumann conclut : « avec cette histoire, j'ai commencé à réfléchir et à piger que ce type de militantisme prend petit à petit des formes qui n'ont plus rien à voir avec nos intentions initiales : la Commune I, les drop-outs des années 60, le Blues ; et les Rebelles du hasch, les expériences de drogues, la sexualité et la nouvelle sensibilité, la tendresse et ce désir de comprendre, de s'intéresser à autrui. » (p. 156). Un itinéraire en terrorisme donc, jusqu'à son épilogue. Mais le témoignage vaut plus que cela. Il donne d'une part une lecture de classe de la séquence berlinoise 1967-1975 : ouvrier, Baumann se construit dans la défiance envers les étudiants, hors Rudi Dutschke. Il n'a que très peu – sinon aucune – sympathie avec la stratégie de la Fraction Armée Rouge (RAF), au recrutement intellectuel plus qu'ouvrier. Il en déduit la responsabilité historique de cette dernière : « A un moment dingue où il ne fallait vraiment pas le faire, ils sont intervenus les premiers avec des flingues. L'intellectuel choisit l'instant du déclenchement de la violence à partir de raisonnements abstraits du genre : je fais la révolution à cause de l'impérialisme ou à cause d'autres motivations théoriques. (…). Pour nous par contre, la violence a une racine tout à fait matérielle car dès notre prime enfance, on a vécu avec elle. (…). Tes rapports à la violence sont beaucoup plus sains et spontanés. Tu peux y répondre très facilement. La rupture avec la RAF a précisément reposé sur le problème du déclenchement et de l'origine de la violence. » (p. 123). Baumann complexifie l'image du terrorisme d'extrême gauche. Il en incarne l'une des facettes, en partie créée par l'esprit du temps et l'Etat, qui alors l'arma. Il croque aussi un paysage berlinois et ouest-allemand avec les yeux d'un ossie , avec l'apport et l'identification à une part de la contre-culture des années 60 aux Etats-Unis. En somme, il témoigne pour une autre histoire possible de la violence terroriste à Berlin, et ce en 1975 (1). Vincent Chambarlhac (1) Sur les rapports du terrorisme à l'extrême gauche, les travaux se sont multipliés. Voir, pour une mise au point, « Révolution, lutte armée et terrorisme », Dissidences , nouvelle collection, vol I, 2005 avec la bibliographie sur notre site www.dissidences.net .
Ernesto CARDENAL, La révolution perdue , Paris, L'Harmattan, 2008, 475 p., 42 €. Novembre 2009* Mot clefs : Amérique latine - lutte armée - littérature - autobiographie - Cet ouvrage constitue le troisième tome des mémoires du révolutionnaire, poète et théologien de la libération nicaraguayen Ernesto Cardenal (le premier tome était « Vie perdue » sur sa conversion religieuse et le second, « Les îles étranges » portait sur sa prise de conscience politique). A 30 ans de la victoire, en juillet 1979, de la révolution sandiniste, saluons cette parution en français et l'important travail de traduction de Bernard Desfretières. Nous sommes face à une somme de presque 500 pages (pour -au total- 1500 pages de mémoires en 3 volumes), écrite au début des années 2000, qui brosse l'histoire de cette épopée révolutionnaire et de sa défaite, vue à travers l'histoire de l'un de ses acteurs éminents. Le livre commence d'ailleurs ainsi : « Je peux le dire : bien avant que n'existe le Front sandiniste, dés mon adolescence, j'étais sandiniste ». Une première valeur de cet écrit est de plonger dans les pensées et la vie tumultueuse d'un chrétien révolutionnaire qui a toujours entendu concilier sa foi chrétienne avec son engagement anti-impérialiste et anticapitaliste. On y trouve ainsi les profonds questionnements existentiels d'un tel engagement, souvent déchiré face au destin de la révolution de ce petit pays d'Amérique centrale et à ce que Cardenal considère parfois comme une sorte d'abandon « divin ». Ainsi au soir de la grande défaite politique et électorale de 1990 : « couché dans mon hamac, je n'arrivais pas à comprendre la volonté de Dieu. Comment était-il possible que le peuple se soit retrouvé contre nous, que les gens aient rejeté la révolution. Je sentais aussi que ma poésie s'effondrait » (p. 466). Agé aujourd'hui de 83 ans, Cardenal revient sur 40 ans de vie politique, religieuse et littéraire. Son récit remonte pour débuter ce volume à la révolte d'avril 1950 à laquelle il participa contre le dictateur Somoza pour expliquer d'où vient cette révolution. Il mentionne aussi l'aventure étonnante des Îles Solentiname, où il fonda une communauté monastique utopique (expérience développée dans le tome deux). Surtout, le poète décrit la longue lutte contre le pouvoir discrétionnaire du clan Somoza, soutenu à bout de bras par l'impérialisme états-unien. Il raconte les conditions de constitution du Frente Sandinista de Liberacion Nacional (FSLN), mouvement nationaliste et guérillero, fondé par Carlos Fonseca et par Tomas Borge en 1961, organisation plusieurs fois démantelée et reconstruite. Cadernal assume aussi pleinement son appartenance à la tendance « terceriste » au sein du FSLN : courant des frères Ortega qui insistait sur l'importance de l'insurrection populaire armée, le plus important numériquement et engagé dans une politique, parfois controversée, de rapprochement avec certains secteurs de la bourgeoisie anti-somoziste (face aux réticences des partisans de la « guerre populaire prolongée » et à la tendance plus ouvriériste dite « prolétarienne »). Les années de lutte armée, de combat idéologique et de guerre civile parcourent le livre au fil d'un style de d'une traduction fluides ; les rencontres aussi de l'auteur avec de nombreuses personnalités dont Fidel Castro ou l'ayatollah Khomeiny ; les multiples voyages en tant que porte-voix de la révolution, en tant qu'organisateur de comités de solidarité mais aussi comme poète engagé lu dans le monde entier et invité à de nombreuses conférences. La seconde partie du livre décrit le Nicaragua « libre », « grâce à Dieu et à la révolution », suite à l'offensive finale de juillet 1979, la marche de l'armée du FSLN sur Managua avec l'appui de milices populaires et le renversement du régime somoziste par une grève générale qui se transforma en une insurrection dans les principales villes du pays. Un pays en lutte, mais aussi un pays en fête suite à une révolution victorieuse. Selon l'auteur, des « jours difficiles et heureux » qui ne reviendront jamais… Après la chute de la dictature, Cardenal sera nommé ministre de la culture : ce ministère « révolutionnaire » était « une ruche remplie d'abeilles laborieuses, dorées, mais aussi piquantes » selon un ami du poète (p. 337). Il occupa ce poste jusqu'en 1987, lorsque son ministère fut fermé essentiellement pour des raisons économiques selon l'auteur. Pour Cardenal, le triomphe de la révolution représente non seulement l'époque des premières mesures d'urgence démocratique et économique : expropriations des grands propriétaires, réforme agraire, nationalisations des ressources naturelles, retour des libertés publiques... mais aussi celle de la culture et de la lutte contre l'analphabétisme : « le triomphe de la révolution est le triomphe de la poésie ». Cardenal revient également sur l'épisode fameux de la venue du Pape Jean Paul II à Managua en 1983, le « St Père » anti-communiste l'admonestant copieusement devant les caméras du monde entier en lui demandant de choisir entre l'Eglise et son statut de ministre révolutionnaire. Mais si le Nicaragua « s'est bien trouvé lui-même », les nuages s'accumulent rapidement : pillé et brutalisé par les Somoza, sorti exsangue et maltraité de la révolution, ce petit pays d'Amérique centrale a dû subir dès 1979 l'embargo criminel des États-Unis, puis supporter une virulente contre-révolution armée, financée par la CIA via l'agression permanente des « contras ». D'ailleurs, l'auteur développe finalement assez peu cet aspect, pourtant central dans l'explication de la défaite finale (chapitre 16). On ne trouvera pas non plus dans ce livre un retour (auto)critique sur les erreurs ou les limites du sandinisme ou une réflexion approfondie en terme de bilan politique, ce qui est dommage (1). En à peine quelques pages, Cardenal répond à ce qui est considéré par certains auteurs comme les « errements » de la révolution, notamment une liberté de la presse limitée au nom de lutte révolutionnaire ou en ce qui concerne les prisonniers politiques somozistes, soulignant au contraire la place du « pardon » dans la révolution et justifiant de manière convaincante la nécessité d'un certain contrôle de l'information dans de telles périodes. Il règle aussi certains comptes, par exemple avec la femme de Daniel Ortega, Rosario Murillo, poète(sse) elle aussi. En février 1990, le FSLN fait face à sa première grande défaite électorale : le « pire cauchemar » selon l'auteur, qui ne semble toujours pas vraiment comprendre ce qui s'est passé. Sans tirer un coup de feu, le FSLN livre le gouvernement à la droite après s'être fait enfermé dans une campagne transformée en plébiscite dans un contexte où la machine de guerre de la CIA parvient à installer l'idée que voter sandiniste, c'est voter pour la continuité de la guerre civile… La révolution est belle et bien perdue et la relève est prise alors par trois gouvernements successifs, tous néolibéraux, dirigés par Violeta Barrios de Chamorro, Arnoldo Aleman et Enrique Bolaños. Dans les dix dernières pages pointe néanmoins une certaine réflexion autocritique. Cardenal mentionne la baisse de l'appui de la paysannerie, l'incompréhension des revendications indigènes miskitos, des formes de pouvoir populaire remplacées peu à peu par le verticalisme de la direction du FSLN. Il rappelle le goût amer de ce qui a été désigné comme la « piñata » : après la défaite, une partie des dirigeants du FSLN se sont appropriés bâtiments, entreprises, maisons, véhicules, propriétés au nom de la « construction du parti dans l'opposition »… Pour Cardenal, aucun doute, à partir de ce moment : « la révolution a été trahie » par le FSLN sous la direction de Daniel Ortega et c'est pour cette raison qu'il a démissionné du parti en 1994, « un des premiers ». On connaît la suite : le même Ortega a gagné les élections présidentielles en novembre 2006 après une longue rénovation politique du FSLN dans l'opposition parlementaire (1). Cardenal lui n'a pas changé d'avis et est resté un critique farouche de "l'orteguisme", bien loin -selon lui- du sandinisme et de ses valeurs. D'ailleurs, en 2008, lors de la cérémonie d'inauguration du président du Paraguay, Fernando Lugo, il n'hésitera pas à traiter publiquement Ortega de « voleur » qui opère comme dans une « monarchie constituée de quelques familles liées avec les anciens intérêts des Somoza ». Fort de ce constat, on comprendra la nostalgie de ce brillant poète révolutionnaire, rebelle jusqu'au bout, et qui nous livre ici un témoignage haletant : « Elle a été belle cette révolution ; nous avons été nombreux à l'aimer et nous sommes encore nombreux à en rester nostalgiques »… Franck Gaudichaud. (1) A ce propos, on consultera avec intérêt les travaux du sociologue sandiniste Orlando Nuñez, qui parle lui aussi de « révolution perdue » (Orlando Nuñez, La guerra en Nicaragua , Cipres, 1991 et En busca de la Revolución perdida , CIPRES, 1992). (2) Voir : Hernan Calvo Ospina, « Les quatre temps du sandinisme », Le Monde Diplomatique , juillet 2009.
Gérard CHALIAND, Arnaud BLIN (dir.), Histoire du Terrorisme, de l’Antiquité à Al Qaïda, Paris, Editions Bayard, 2005, 660 pages. C’est pour s’attaquer à l’idée répandue que le terrorisme était un phénomène contemporain que Gérard Chaliand, spécialiste des conflits, notamment des guérillas et des terrorismes, et Arnaud Blin, chercheur en géopolitique, ont rédigé, avec le concours d’historiens et de chercheurs en relations internationales, une « histoire du terrorisme, de l’Antiquité à Al Qaïda ». Avant de s’atteler à la compréhension du phénomène (comment s’explique-t-il ? De quoi se nourrit-il ?) les auteurs ont cherché à définir ce que recouvrait ce terme de « terrorisme » s’appuyant sur une définition de Raymond Aron qui met l’accent sur l’effet de « terreur » exercée sur l’opinion par des groupes dont l’objectif est de frapper des civils. « Une action violente est dénommée terroriste lorsque ses effets psychologiques sont hors de proportion avec ses résultats purement physiques » expliquait le philosophe. Une large partie du livre s’attache à replacer l'islamisme radical et le djihad dans son histoire ancienne mais également à comprendre les motivations et les méthodes – les kamikazes par exemple – des terroristes contemporains. « Le but habituel du terrorisme n'est pas de tuer un maximum de gens, il est d'en impressionner un maximum. Mieux vaut en tuer un et être vu par mille que d'en tuer mille et de n'être vu que d'un. Il a besoin d'être relayé par les médias ». Cependant, alors que les Irlandais, les Basques et les Palestiniens agissent pour obtenir un territoire ou un statut, les islamistes, eux, n'ont qu'un objectif utopique: la (re)constitution d'une communauté de croyants, qui passe par la liquidation des régimes musulmans «impies» comme ceux de l'Egypte ou du Pakistan. L'islamisme, qu'il faut distinguer de l'islam, est « l'idéologie d'une minorité agissante qui vise à prendre la tête du monde musulman » explique ainsi Gérard Chaliand. Régis Soubrouillard
Sergi Rosés CORDOVILLA, Le MIL. Une histoire politique , La Bussière, Acratie, 2007, 200 p., 17 €. janvier 2009* Nous avions publié, dans le premier volume de la collection Dissidences consacré à « Révolution, lutte armée et terrorisme », un article de Sergi Rosés Cordovilla intitulé « Une ébauche de l'histoire du MIL ». Ce livre n'est autre que l'étude complète sur la question ; une étude d'ailleurs extrêmement pointue, minutieuse et référencée, qui souhaite en finir avec les mythes sur le sujet (1) et les travaux partiels ou partiaux des auteurs antérieurs. Les origines du Mouvement ibérique de libération – groupes autonomes de combat (MIL-GAC) à la charnière des années 60 et 70, et leurs discussions politiques sont tout particulièrement détaillées. D'un côté, un groupe de militants à Barcelone, en recherche de clarification théorique (plutôt conseillistes, ils ont des contacts fraternels avec La Vieille Taupe) et désireux d'aider aux luttes ouvrières et à leur autonomie vis-à-vis des bureaucraties syndicales et réformistes. De l'autre côté de la frontière, à Toulouse, un militant, Oriol Solé qui, s'associant au groupe Vive la Commune (celui de Jean-Marc Rouillan, qui sera plus tard membre d'Action Directe (2)), décide la création du 1000 en janvier 1971. Ils s'engagent dans la lutte armée, au départ dans le cadre du soutien aux accusés du procès de Burgos (3), toujours dans l'optique d'un soutien à la lutte de classe du prolétariat. Perdant en grande partie le contact étroit avec le militantisme ouvrier, le MIL-GAC s'assigne un objectif double : l'édition de textes permettant la redécouverte d'un patrimoine communiste de gauche, encore largement méconnu en Espagne (par le biais des éditions Mayo 37) et « l'agitation armée » ; essentiellement des expropriations finançant le travail éditorial et permettant de soutenir des grèves. Si Rosés Cordovilla ne s'appesantit pas sur l'analyse sociologique du groupe, ce qui n'est pas sa problématique, il fait preuve d'un réel effort de remise en perspective, expliquant l'essor d'une violence révolutionnaire dans la première moitié des années 70 par la répression accrue de l'Etat espagnol à l'égard des luttes. Il ne tait pas non plus les contradictions internes du MIL-GAC, sur l'importance ou non de la question nationale, et surtout sur la constitution ou non d'un groupe organisé qui s'assume en tant que tel. C'est ce qui explique les divergences croissantes en 1973 entre les « activistes » et les « propagandistes », ces derniers attachés au progrès de la « bibliothèque socialiste », conduisant à l'autodissolution du MIL-GAC au mois d'août de la même année, afin de séparer distinctement les deux axes. L'étude s'arrête toutefois en septembre 1973 et à la vague d'arrestations concomitante. Un ouvrage de référence, à la bibliographie solide, dont on regrettera simplement qu'il ne contienne pas d'organigramme récapitulatif ou de tableaux synthétiques sur les membres du MIL. Jean-Guillaume Lanuque (1) Ainsi de la réunion des trois « équipes », une confusion visible par exemple sur l'article de Wikipédia. (2) Voir Jean-Marc ROUILLAN, De mémoire. Les jours du début : un automne 1970 à Toulouse . Pour la note de lecture : http://dissidences.net/mouvement_social_mai68.htm#rouillan (3) Procès de seize "etarras" (membres de l'organisation terroriste basque ETA) qui émut et mobilisa l'opinion internationale.
André CORTADE, Histoire désordonnée du MIL, Montreuil, L’Echappée, collection « Dans le feu de l’action », 2005, 122 p. (réédition de 1 000, histoire désordonnée du MIL, Editions Dérive 17, 1985.) Publié sous le pseudonyme collectif de « André Cortade » cette réédition offre un ensemble de textes du Mouvement ibérique de libération (MIL), organisation espagnole des années 70 plutôt inclassable. En effet, suivant l’auteur, son existence gêna aussi bien l’ultra gauche théorique européenne (à cause des attaques de banques assimilées à de la délinquance) que ceux qui devinrent trop vite des « professionnels de l’activisme », et ici le MIL visait la Fraction armée rouge ou les Brigades rouges, à cause de la critique de l’activité armée comme activité séparée, comme activité devenant autonome du mouvement révolutionnaire. Ces documents permettent d’en apprendre plus sur le MIL même si il est indéniable que les militants libertaires qui signent sous ce pseudonyme ont opéré un choix parmi toute la production écrite du groupe, choix assumé et revendiqué dans la préface [les lecteurs intéressés ne manqueront pas, bien sûr, de se reporter à l’article de Sergi Rosès Cordovilla, « Une ébauche de l’histoire du MIL » dans le n° 1, « Révolution, lutte armée et terrorisme », de notre nouvelle collection chez L’Harmattan, février 2006]. Ce recueil permet également de prouver que cette organisation ne se réduit pas à la figure devenue emblématique de Salvador Puig Antich, mis à mort par l’Etat franquiste au moyen du garrot le 2 mars 1974. Avant toute chose, il faut souligner que ce nom de « MIL » ne recoupa jamais avec précision une organisation centralisée : ce fut plus un sigle, voire une signature à la limite de la dérision pour certains, MIL pouvant dans ce cas signifier « mille », c’est-à-dire un nombre de militants absolument hors de propos avec la réalité ! Ensuite, d’après André Cortade, les militants qui ont appartenu ou qui se sont reconnus dans ce MIL l’ont fait « au point de contact de deux idées-forces : renouer intelligemment avec la tradition activiste anarchiste en appui et en incitation aux luttes les plus radicales [et] dépasser l’antifascisme, le syndicalisme et les positions désarmées du gauchisme pour aborder un projet révolutionnaire moderne » (p. 16). Le point de départ se situe au mitan des années 60-70, lorsque trois groupes, profondément liés depuis longtemps au mouvement ouvrier espagnol (passés par exemple par des organisations comme « Accion communista » ou « Qué hacer ? (Que faire ?) ») et nommés respectivement ET pour Equipe théorique, EE pour Equipe extérieure et EO pour Equipe ouvrière se retrouvent à la fois autour d’un Dictionnaire du mouvement ouvrier et dans un conflit très radical à Barcelone, celui des usines Harry-Walker (Solex). Ensuite, entre conflits de tendances – activisme anarchiste style « bras armé » pour les uns, renouvellement des perspectives révolutionnaires par emprunts au conseillisme et à l’Internationale situationniste pour certains, positions proches du syndicalisme révolutionnaire pour d’autres – expropriations de banques et création d’une maison d’édition, ces militants vont se retrouver en première ligne de la répression franquiste, jusqu’aux arrestations massives de septembre 1974, aux procès et aux exécutions (Puig Antich, Heinz Ches, Oriol Solé). Christian Beuvain
Thomas ELSAESSER, Terrorisme, mythes et représentations. La RAF , de Fassbinder aux T-shirts Prada-Meinhof , avec un DVD, collectif (R.W. Fassbinder, V. Schlöndorff, A. Kluge etc.), L'Allemagne en automne (123 mm , 1978), La Madeleine (59110), Editions Tausend Augen, 2005, 95 pages, 22€. mars 2009* Mots clés : Lutte armée, RAF, représentations culturelles, terrorisme, passé allemand. La sortie sur les écrans français, fin 2008, du film allemand de Uli Edel, La Bande à Baader (avec Martina Gedek, Alexandra Maria Lara, Bruno Ganz, etc.) est l'occasion de lire (ou relire) l'ouvrage de Thomas Elsaesser paru il y a quatre ans, petit par le format mais dense par le travail analytique. Thomas Elsaesser, professeur et directeur de recherches à l'Université d'Amsterdam, est peu connu du public savant en France - malgré de nombreux travaux d'histoire culturelle du cinéma - car peu traduit, exception faite de son ouvrage de référence sur Rainer Werner Fassbinder, un cinéaste d'Allemagne (Editions du Centre Pompidou, 2005). Nous sommes donc redevables aux éditions Tausend Augen ainsi qu'à Noël Burch, un des spécialistes du cinéma progressiste américain, de proposer la traduction de ce travail. En s'appuyant sur deux films, le premier de 1977 et le second de 1997, à vingt ans de distance donc, Elsaesser propose de nouvelles pistes de réflexion sur la Fraction armée rouge et surtout sur la construction de deux types de discours que ce groupe inspira et continue d'inspirer à la société allemande. Osera-t-on affirmer que depuis trente ans, la RAF surplombe l'espace public d'outre-Rhin, à travers mythes, imaginaires et fantasmes, réduisant le plus souvent son moment historique à un « abrégé judiciaire » ou un « roman policier » (Pierre-Emmanuel Finzi, introduction, p. 4) ? C'est donc en toute connaissance de cause que l'auteur nous offre une mise en perspective des discours de ces deux films à la lumière du mythe d'Antigone (fille d'Oedipe, elle brave l'Etat au nom de la conscience individuelle en donnant une sépulture à son frère Polynice) mais aussi à travers une analyse des signes d'un espace urbain conçu « lui-même [comme] un espace politique » (p. 52). Notons d'ailleurs que le titre original du livre est Antigone Agonistes : Urban Guerilla or Guerilla Urbanism , ce qui explicite bien plus clairement ses deux problématiques. L'Allemagne en automne , réalisé par un collectif de réalisateurs engagés, dont Fassbinder et Schlöndorff (et qui est fourni avec le livre) sort en mars 1978, c'est-à-dire environ six mois après la mort de Andréas Baader, Gudrun Ensslin, Jan-Carl Raspe, Ingrid Schubert et l'exécution du patron des patrons allemands, Hans-Martin Schleyer (octobre/novembre 1977). Il se compose d'images d'archives, d'entretiens, de petites fictions, de documentaires etc. Ce film est d'emblée placé dans la posture d'exposer l'affrontement armé entre l'Etat et la RAF , celle-ci souhaitant déchirer le « consensus politique de l'après-guerre » (p. 15), bâti, par accord tacite entre les chrétiens-démocrates et les sociaux-démocrates, sur le refoulement du passé nazi et la lutte anti-communiste. Il semble clair, à suivre l'analyse de T. Elsaesser, que les militants de la RAF sont confrontés, dans une nation imbue de son miracle économique, à une culpabilité et une honte cachées, aux fantômes de leurs pères et que la solution extrême de la lutte armée leur paru le seul moyen d'arracher les masques individuels et collectifs, de réparer « une omission passée » (p. 71) et de refermer les blessures, en même temps. Mais quasiment une génération plus tard, la nation assume et s'identifie à l'Etat, par le biais de la tradition militaire, y compris et surtout à travers la période de la guerre nazie à l'Est. C'est le sens de la production du réalisateur à succès Heinrich Breloer (surnommé parfois l'Oliver Stone de l'Allemagne), Jeu mortel , diffusé à la télévision publique (chaîne ARD) en 1997. H. Breloer inverse totalement la perspective, pire, désire abroger la vision compréhensive voire empathique de 1977. Selon Elsaesser, « c'est comme si un interprète prestigieux était revenu réclamer le rôle héroïque dans une pièce où il avait naguère été le méchant » (p. 24). Par le biais de la représentation des « hommes du chancelier » (Schmidt), cette cellule de crise anti-RAF formée d'anciens du front de l'Est, l'Etat redevient héroïque. Le réalisateur Breloer réécrit ainsi l'histoire, puisque en prolongeant la vision d'une Wehrmacht soi-disant en dehors des exactions barbares des SS, il ignore sciemment les derniers travaux des historiens sur ce sujet, ceux de Omer Bartov principalement (1). La tentative de la RAF de constituer en Allemagne « un terrain politique » (p. 75) identifiable d'abord sémantiquement par un nom évocateur - Armée rouge - d'une peur sociale et sociétale enfouie depuis 60 ans, à propos des viols commis par les soldats soviétiques en 1945 (2) avait peu de chance de réussir, hormis tous les autres facteurs auxquels elle s'est heurtée. Sur ce plan là, la différence était patente d'avec la situation italienne : dans la péninsule, le vocable « Brigade rouge » avait plutôt tendance à renvoyer à une Résistance antifasciste colorée de lutte de classes (3). Au final, un ouvrage brillant d'histoire politique culturelle, qui indique en filigrane la manière dont le concept d' Etat s'est infléchi dans les représentations collectives depuis les années 1970, l 'analyse de Thomas Elsaesser ayant valeur d'exemple pour d'autres contrées. Christian Beuvain (1) L'armée d'Hitler , Oxford University Press, 1990, traduction française en 1999 chez Hachette. (2) Voir par exemple le film sorti en Allemagne fin octobre 2008, Anonyma, eine Frau in Berlin , de Max Färberböck, adaptation du livre de Marta Hillers, Une femme à Berlin , Gallimard, 2006. (3) Voir le livre incontournable de Claudio Pavone, Une guerre civile. Essai historique sur l'éthique de la Résistance italienne , Paris, Le Seuil, 2005.
Alberto FRANCESCHINI (entretien avec Giovanni Fasanella), Brigades Rouges. L’histoire secrète des BR racontée par leur fondateur, Paris, Panama, 2005, 384 pages. Avec ce livre transposant les entretiens du journaliste italien Giovanni Fasanella, on bénéficie du témoignage précieux de Alberto Franceschini, né en 1947, une des chevilles ouvrières des Brigades rouges jusqu’à son arrestation en 1974, qui fut ensuite libéré en 1992 en renonçant à la violence, mais sans pour autant collaborer avec la justice dans le démantèlement de l’organisation. Issu d’une famille communiste (son grand-père paternel et son père étaient tous deux des militants du PCI), il est marqué par les récits de la Résistance à Mussolini, ainsi que par la répression d’une manifestation anti-gouvernementale par le pouvoir le 7 juillet 1960 qui provoqua la mort de plusieurs jeunes. Adhérent aux jeunesses du PCI, il est, comme d’autres de sa génération, en opposition avec la ligne légaliste et pacifique du Parti, et empreint d’une certaine admiration pour l’URSS de Staline. Ils finissent ainsi par constituer à Reggio Emilia un groupe en grande partie autonome, surnommé « l’appartement ». Ce qui est un peu plus surprenant, c’est l’influence sur Franceschini des idées de certains catholiques, marqués par le tiers-mondisme et l’idée de révolution des individus (un parallèle avec ETA pourrait peut-être s’avérer intéressant). Bénéficiant du recul sur ces années, Franceschini a tendance à relativiser la violence de ces premières BR, estimant que les autres organisations d’extrême gauche avaient alors des méthodes bien plus violentes. Il distingue également clairement la première période des BR, jusqu’en 1974-1976, avec l’arrestation de quasiment tout le noyau historique, de la seconde, où se multiplient les exécutions… De même, son récit laisse à penser que les BR se trouvaient, malgré elles, au cœur d’enjeux qui auraient impliqué les services secrets israéliens, qui avaient tenté de les aider, le PCI, désireux de se dissocier des BR avant l’accélération de la répression contre elles en 74, bien sûr l’Etat italien lui-même, mais aussi les services secrets des Etats-Unis, de l’URSS, etc. Le seul membre du noyau historique non arrêté, Moretti, qui devint le leader des BR à compter de ce moment là, est selon lui un agent des services secrets italiens, tout comme son supérieur, le sus-nommé Simioni, installé à Paris. Autrement dit, les BR, initialement conçues comme un projet révolutionnaire authentique, se sont rapidement transformées en un instrument de la géopolitique mondiale. Plus enquête que récit, cet ouvrage ne constitue en aucune manière une histoire des BR, simplement la vision et les conclusions sur leur évolution auxquelles semble être arrivé Alberto Franceschini, grandement « aidé » dans nombre de réponses par la manière dont le journaliste conduit l’entretien. Bien évidemment, cette « histoire secrète » des Brigades rouges véhiculée par Alberto Franceschini ressort plus du roman d’espionnage que d’une approche historique, même filtrée par un témoignage. De tels récits ne font que gommer les parcours des organisations révolutionnaires de lutte armée, tributaires de crises idéologiques et organisationnelles, crises avivées par les stratégies répressives des instances politico-judiciaires des Etats, et l’Etat italien fut un des maîtres en la matière pendant ces « années de plomb ». Le terreau social, politique et culturel dans lesquelles ces organisations s’enracinent, la force de pénétration des idées radicales dans les universités, dans les usines (Fiat-Mirafiori, Pirelli, Siemens etc.) et dans les quartiers, le mélange détonnant d’idéologie léniniste et d’autonomie ouvrière, tout cela disparaît au profit d’une « histoire » linéaire où les protagonistes deviennent le jouet des forces de l’ombre. Pourtant, lorsque l’actuel garde des Sceaux, Roberto Castelli (Ligue du Nord, organisation xénophobe et séparatiste), le supérieur hiérarchique de Rosario Priore, énonce à propos des combattants exilés « vous n’aurez pas de repos. Nous vous chercherons partout et à jamais » (déclaration faite à Rome, Libération, 1er juillet 2004), la question légitime que l’on peut se poser est celle-ci : un tel acharnement étatiste viserait-il vraiment de simples pantins ? Et si toute cette construction autour de l’idée de complot n’était là que pour faire oublier une époque où l’ordre établi était devenu, réellement et visiblement, instable ? Vraisemblablement, l’histoire des Brigades rouges n’est pas encore écrite, et ce témoignage de l’un de ses fondateurs, si opportunément reconnu comme le premier à « apporter des réponses » (R.Priore, p. 331) devra subir la critique aiguë des praticiens de la science historique.
Claude GUILLON, La terrorisation démocratique , Paris, Libertalia, collection « A boulets rouges », 2009, 160 pages, 7 €. Janvier 2010* Mots clefs : démocratie - législation - terrorisme. Auteur du récent Notre patience est à bout. 1792-1793, les écrits des Enragé(e)s (chroniqué sur notre site www.dissidences.net) Claude Guillon (1) est aussi un militant libertaire chevronné (né en 1952), proche au mitan des années 1970 de groupes et revues dites d' « ultra gauche ». Il fut également l'auteur (avec Yves Le Bonniec), en 1982, d'un ouvrage qui fit scandale, Suicide, mode d'emploi (Alain Moreau), au point d'être interdit, de fait, à la vente, puisque toute réédition, y compris en ligne, tombe sous le coup de la loi de décembre 1987 réprimant « toute provocation au suicide ». Il signe ici un court pamphlet consacré à ce qu'il nomme par un néologisme la « terrorisation » : à savoir la tendance de l'Etat démocratique à instaurer un climat de peur et à porter en priorité ses attaques contre des terroristes, et à viser, à travers eux, des jeunes et des immigrés. Il revient ainsi sur les législations spécifiquement antiterroristes mises en place en France depuis 1986 (2), alors qu'il n'existait aucun vide pénal, et montre bien qu'en plus de réduire peu à peu une indépendance de la justice déjà limitée, ces initiatives ont fini par concerner un cercle de suspects de plus en plus large. Avec l'affaire de Tarnac, qui en est la suite logique, c'est désormais le simple procès d'intention qui est menacé d'être inquiété par la justice. Claude Guillon en profite pour dégonfler cette invention policière qu'est « l'ultra gauche mouvance anarcho-autonome », et analyse de près les législations récentes, émanant de l'Union européenne ou de la France elle-même, en montrant bien qu'elles réduisent de plus en plus les droits antérieurs des mineurs et des étrangers ; à cet égard, le renvoi à l'étude importante de Mathieu Rigouste, L'ennemi intérieur (chroniqué sur notre site), est logique. Néanmoins, si ses dénonciations de la complicité manifestée par la gauche dans ce rouleau compresseur sécuritaire sonnent justes, on pourra lui reprocher une certaine propension à élargir à l'excès ses critiques afin d'alimenter sa thèse (au sujet de la lutte contre les violences dans les stades ou contre l'absentéisme scolaire, en particulier). En annexes, on retiendra une fausse lettre de dénonciation de Claude Guillon en personne, qui démontre bien que n'importe quel militant, voire sympathisant d'extrême gauche, peut être en danger ! Un opuscule qui offre de quoi faire réfléchir. Jean-Guillaume Lanuque (1) Claude Guillon publie de nombreux textes en ligne sur son site http://claudeguillon.internetdown.org . (2) On aurait d'ailleurs pu remonter plus franchement au septennat de Valéry Giscard d'Estaing, qui a vu la création de Vigipirate et le vote de la loi Sécurité et liberté de sinistre mémoire, abolie par la gauche lorsqu'elle arrive au pouvoir en 1981.
Eduardo MACKENZIE, Les FARC ou l’échec d’un communisme de combat. Colombie 1925-2005, Paris, Publibook, 2005, 596 pages, 28 euros. septembre 2006* Rares sont à l’heure actuelle les ouvrages proposant une étude des FARC de Colombie, pourtant souvent présents dans les médias, en particulier autour de leur plus célèbre prisonnière, Ingrid Bettancourt. Le livre de Eduardo Mackenzie est donc intéressant, même si son auteur, journaliste, a une vision quelque peu erronée de l’histoire du communisme : il qualifie ainsi dès le début d’ingérence de l’URSS en Colombie ce qui relève en réalité du militantisme de la IIIème Internationale. En fait, son principal défaut est son anticommunisme palpable, qui pollue quelque peu son récit, avec des influences d’une conception policière de l’histoire. Son éloge du libéralisme va jusqu’à la critique d’un Salvador Allende, et il consacre un chapitre entier à la théologie de la libération, qualifiée par lui de « petit monstre ». Cette tendance tourne même à plusieurs reprises au procès à charge, en particulier dans ses premiers chapitres, qui semblent être avant tout l’occasion de dénoncer la volonté d’influence de l’URSS et de ses agents en Colombie, comme en 1948 lors d’une véritable insurrection avortée dans le contexte de la guerre froide. Jean-Guillaume Lanuque
Jean-Pierre POCHON, Les stores rouges. Au cœur de l'infiltration et de l'arrestation d'Action directe , Paris, éditions des équateurs, 2008, 286 pages, 19 euros. octobre 2008* Avec ce livre, nous bénéficions du témoignage d'un responsable policier des Renseignements Généraux sur la première période d'Action directe (AD), courant de 1979 à 1982. Jean-Pierre Pochon fut en effet nommé en septembre 1979 à la tête de la Brigade opérationnelle centrale sise à Paris. Sous ce titre qui fait allusion au témoignage d'André Olivier sur l'attentat contre le siège du CNPF le 1 er mai 79 (reconnaissable par ses stores rouges), l'histoire que nous découvrons est un éclairage de l'autre côté de la barrière (ou du « miroir », pour reprendre le mot de l'auteur). Il ne s'agit pas d'une étude exhaustive et sereine, non plus que d'une reconstitution minutieuse : Jean-Pierre Pochon ne masque pas ses opinions, et il raconte les événements à l'aide de sa mémoire et de quelques documents dont il ne cite pas les sources précises, en recomposant les dialogues (non sans un usage immodéré du point d'exclamation !). Son récit est aussi l'occasion de rendre hommage à son ami Gabriel Chahine, exécuté par AD en raison de son rôle d'indicateur pour la police en mars 1982 ; Pochon voit d'ailleurs dans cet assassinat le début d'une radicalisation meurtrière du groupe. Le gros du livre est donc consacré à la traque des principaux dirigeants d'AD à la charnière des années 70 et 80, avec filatures, tentatives de retournements de certains militants, écoutes téléphoniques, jusqu'au piège tendu à travers la possibilité d'une collaboration avec Carlos pour faire sauter le barrage d'Assouan, qui permit l'arrestation de Jean-Marc Rouillan et Nathalie Ménigon en septembre 1980. Peu d'informations capitales, mais les coulisses de la lutte de l'Etat contre certains de ses opposants d'extrême gauche, une lutte aux motivations flirtant parfois avec la vénalité (les « dix briques » de prime donnés à Chahine). Avec l'arrivée au pouvoir de la gauche, Pochon se sent de plus en plus isolé, d'autant qu'il est en désaccord avec la politique d'amnistie, ayant la volonté de traiter les deux extrêmes de la même manière. Le livre se termine avec l'arrestation de Joëlle Aubron après la découverte d'une cache d'armes dans un garage en avril 1982, et la nomination du commissaire aux Antilles. De quoi abonder dans le sens de l'idéologie officielle et sans doute faire contrepoint aux sympathisants proches ou lointains de la lutte armée façon AD. Jean-Guillaume Lanuque
Michaël PRAZAN, Les fanatiques. Histoire de l’armée rouge japonaise, Paris, Seuil, collection « l’épreuve des faits », 2002, 304 pages.
Michaël PRAZAN, Pierre Goldman. Le frère de l’ombre, Paris, Le Seuil, 2005, 300 pages, 21 euros. mars 2006* Déjà auteur d’un livre sur l’Armée rouge japonaise (Les fanatiques), le journaliste et documentariste Michaël Prazan poursuit son exploration des mouvements révolutionnaires en se penchant cette fois sur la figure presque mythique de Pierre Goldman, dont la fin foudroyée a encore plus marqué le milieu militant de l’extrême gauche au sens large, et au-delà, que celle de Michel Recanati (un des leaders de la Ligue communiste des années 68-70, qui se suicida le 23 mars 1978 et dont Romain Goupil, qui fut son ami, fit la figure centrale de son film Mourir à trente ans, en 1982). Déjà, en 1997, Jean-Paul Dollé s’était penché sur le parcours de celui qui fut son ami, avec L’insoumis. Vies et légendes de Pierre Goldman (Grasset). Avec cette enquête, on ne peut pas dire que Prazan innove par rapport au précédent ouvrage, d’une facture nettement supérieure. Pourtant, cet ouvrage ne manque pas de susciter deux ou trois remarques, à la fois particulières, sur l’auteur, et d’une portée plus générale sur les ouvrages traitant de l’extrême gauche, ainsi que sur leurs comptes-rendus dans les médias. Sans s’attarder sur le fait que son livre suscita une mini polémique avec les proches et les amis de Goldman – on se reportera au témoignage de Christiane Succab-Goldman qui fut son épouse, dans la page « Rebonds » de Libération du 20 juillet 2005 – qui reprochent à Prazan de mettre en doute son innocence à partir d’une énième version d’un témoin, à savoir Joël Lautric, trente ans après, certaines déclarations de l’auteur laissent entrevoir d’autres enjeux. Ainsi, l’entretien que Prazan accorde à Jacques Tarnero dans le n° 565 de mai 2005 de la revue L’Arche place le biographe au sein d’une configuration d’analystes (journalistes, éditorialistes, essayistes, sociologues voire historiens) soucieux de « régler des comptes » non pas avec une « génération » comme proclamé, mais bien plutôt avec une période, celle des « années 68 ». Lorsque Prazan annonce que « ces décennies (années 60/70) (…) sont l’origine et l’épistème des errements de ce début de XXIe siècle » et que « ce fourre-tout d’idéologies vagues et de visions fantasmatiques du monde (…) a été forgé » dans ces années-là, on est bien au cœur d’un discours-inventaire établissant, selon Kristin Ross, « les codes déshistoricisés et dépolitisés » qui servent, de nos jours, à interpréter cette période (Mai 68 et ses vies ultérieures, Bruxelles, Editions Complexe/Le Monde Diplomatique, 2005, p. 12). Cet entretien fait partie d’un mini dossier de la revue, intitulé « Et si Pierre Goldman était coupable ? ». On peut alors réellement parler d’inversion voire d’un besoin de reniement lorsque l’on sait qu’il y a trente ans L’Arche participa activement à la campagne pour la révision du procès de Goldman, et donc combattit pour que son innocence soit reconnue. Un tel titre est bien entendu, lui, tout sauf innocent… Enfin, nous ne pouvons passer sous silence ce qui apparaît bien comme une réelle inculture politique de la part d’auteurs se définissant à longueur d’années comme des « professionnels de l’information ». Comment peut-on évoquer, à propos du hold-up auquel Pierre Goldman participa au Venezuela en juin 69, le fait qu’il s’agit d’une révélation, au terme d’une enquête persévérante (Luc Rozenzweig, L’Arche, op. cit. et Pascal Céaux, Le Monde, 12/4/2005) alors que la participation de Goldman aux attaques de banques, lorsqu’il était membre d’un groupe de guérilleros, était connue grâce à Hervé Hamon et Patrick Rotman (Génération, tome 2, Les années de poudre, Le Seuil, 1988, p. 120 : Goldman « participe à des attaques de banques »), à Jean-Paul Dollé (L’insoumis, op. cit., p. 172) et par les souvenirs de Goldman lui-même, quoique de manière plus elliptique : « J’étais en possession d’une importante somme d’argent qui devait me permettre de vivre, normalement, un an » (Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, Le Seuil, coll. « Points », 2005, p.86). Quand au rapt envisagé du psychanalyste Jacques Lacan, autre « scoop », si l’on en croit Jérôme Dupuis (L’Express, 2/5/2005), il est raconté par Goldman lui-même (Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France, op. cit., p. 94) et par son premier biographe, Jean-Paul Dollé, sur quatre pages (L’insoumis, op. cit., p. 194-197). Enfin, oserons-nous signaler à Patrice Burnat (Le Figaro, 24/9/05) que Pierre Goldman n’intègre pas la revue de Sartre Les Temps Modernes à la demande de Benny Levy, ancien dirigeant de la Gauche prolétarienne (décédé le 15 octobre 2003) devenu secrétaire particulier du philosophe, mais de Lanzman, et ce pour justement faire contre poids à l’influence jugée trop grande de Benny Levy sur Sartre (Jean-Paul Dollé, L’insoumis, op. cit., p.261-262) ? En tout état de cause, là comme ailleurs, il appartient aux praticiens d’une histoire sociale du temps présent de faire « entendre d’autres paroles et d’autres raisons » (Jacques Rancière, Les scènes du peuple, op. cit., p. 338).
Jean-Marc RAYNAUD, Thyde ROSELL, Oui, nous avons hébergé un terroriste de 3 ans , Saint-Georges d'Oléron, 2006, 182 pages, 12 € . juin 2007* Dans un livre vivant et drôle parfois – l'irruption des policiers dans leur domicile vue par le chien et le chat ne manque pas d'humour ! –, les auteurs racontent une histoire qui aurait pu très mal tourner. Militants anarchistes et responsables de Bonaventure, une école libertaire installée sur l'île d'Oléron de 1993 à 2001, ils ont été soumis à une éprouvante garde-à-vue de quatre jours. On leur reprochait d'avoir hébergé l'enfant – à l'époque un petit garçon de trois ans – de deux militants de l'ETA aujourd'hui en prison. Le but de la garde-à-vue était de leur faire avouer leur appartenance à cette organisation. Mais comme ils l'expliquent à plusieurs reprises, notamment en reproduisant des textes anciens parus dans la presse anarchiste, ils sont aux antipodes du « crétinisme nationaliste, d'une lutte armée d'un autre âge et d'un terrorisme à la petite semaine maffieuse » (p. 46). Mais quand ces parents désemparés leur ont demandé d'héberger leur fils, de la même manière que des enseignants scolarisent aujourd'hui des enfants de sans-papiers en connaissance de cause, ils n'ont pas hésité. Pour eux, les enfants ne sont pas responsables de leurs parents et tout enfant en détresse a le droit d'être scolarisé, éduqué, accueilli. C'est une question de morale ou de principe et d'éthique, écrivent-ils (p. 80). Heureusement ils ont résisté à l'épreuve de la garde-à-vue, malgré la faiblesse cardiaque de Jean-Marc, car ce sont des militants aux convictions bien ancrées et à l'humour roboratif. Mais, placés dans des conditions aussi inhumaines, combien d'innocents n'ont-ils pas fini par avouer n'importe quoi, pour tout simplement pouvoir dormir ou manger ? C'est le principal intérêt de ce témoignage que d'alerter sur les risques de dérive que fait peser sur les libertés la traque obsessionnelle du terrorisme. Jean-Paul Salles.
Jacques SIMON, Le massacre de Melouza. Algérie, juin 1957, Paris, L’Harmattan, 2006, 204 pages, 17,50 euros. octobre 2006* Jacques Simon poursuit, avec ce nouveau titre de la collection « CREAC Histoire » qu’il dirige chez L’Harmattan, son entreprise de réhabilitation de Messali Hadj et de ses partisans, en particulier de leur place dans le déroulement de la guerre d’Algérie. Ce massacre de la population d’un village dévoué aux membres de l’ALN pro-MNA par des militants du FLN avait en son temps choqué, ce que reflètent d’ailleurs bien les articles de certains journaux reproduits dans l’ouvrage. La première partie étudie en effet les faits, replacés dans le contexte plus général de l’après 1945, avant de se pencher sur les réactions embarrassées puis falsificatrices du FLN et accusatrices du MNA (reproduisant les noms des 300 victimes… qui ne sont en fait, sur les deux pages, qu’environ 150), puis critiques de la presse française favorable à la lutte indépendantiste du FLN, et enfin d’une partie de la gauche (FEN, PCI ex-majoritaire, La Commune, etc.) accusant le FLN de pratiques totalitaires. Dans la seconde partie, Jacques Simon donne la parole à une sélection d’hommes politiques (dont Ben Bella, qui effectue un retour critique sur l’affaire de Mélouza) et d’historiens algériens, puis de journalistes et d’historiens français. A travers cette large palette d’auteurs, se dessine clairement la thèse de Jacques Simon : selon lui, le massacre de Mélouza s’inscrit dans une stratégie bien définie du FLN visant à imposer ses visées totalitaires sur l’indépendance future de l’Algérie, avec l’aide d’une coalition internationale d’Etats et de soutiens en métropole, contre le MNA, porteur, lui, d’un projet pleinement démocratique et social pour l’avenir de ce pays. Sans que l’on soit nécessairement d’accord avec toutes les implications de cette thèse, on peut au moins s’en servir comme aiguillon pour la réflexion sur les relations complexes entre l’extrême gauche révolutionnaire et cette lutte anticoloniale… Jean-Guillaume Lanuque
Prakash SINGH, Histoire du naxalisme. Jacqueries et guérillas de l’Inde (1967-2003), Paris, Les nuits rouges, 2003. Il y a toutes les chances du monde que le terme de naxalisme soit inconnu au plus grand nombre. En effet, malgré quelques échos dans l’actualité récente (encerclement de Katmandou ou articles publiés dans le cadre du forum social mondial de Mumbaï), cette composante politique armée demeure méconnue sur le continent. Hormis quelques traces repérées sur Internet, seul un article du Monde diplomatique de Juillet 2003 informe sérieusement sur le naxalisme. Malgré ses limites, le livre des excellentes éditions Nuits rouges est donc précieux. La limite principale de l’analyse tient au statut de l’auteur. Il s’agit en effet d’un policier, dont la vision, par conséquent, ne saurait être qu’une vision policière de l’histoire. On le constate à travers les photos illustrant le livre (massacres et brutalités commis par les insurgés), mais aussi par les statistiques répétitives sur le nombre de morts et de blessés. Pour le dire vite, le point de vue adopté est celui d’un policier réformiste, qui pense que la répression ne saurait suffire et qu’une politique audacieuse de réformes sociales (en particulier en ce qui concerne l’accès à la terre) permettrait d’éradiquer ce phénomène insurrectionnel. Une fois que l’on est conscient de l’angle retenu, le livre se révèle tout à fait instructif. Le naxalisme trouve son origine dans le nom du village qui a vu la naissance d’un mouvement insurrectionnel, idéologiquement articulé au maoïsme. On laissera au lecteur le soin de découvrir (et de se perdre parfois) dans la profusion des scissions, hérésies et dissensions internes qui affectent ce mouvement depuis sa naissance. Les principaux acteurs et dirigeants des multiples composantes sont présentés avec le soin qu’un policier est capable de mettre en œuvre. Si le naxalisme est en reflux profond depuis les années 80, à la fois du fait de la répression, des politiques mises en œuvre pour endiguer le mouvement, mais aussi, largement, des oppositions et contradictions internes qui a fait s’affronter les armes à la main différentes factions, il n’en demeure pas moins une composante du mouvement social indien. Un livre utile, qui se conclut par une large bibliographie (en anglais) pour ceux qui ont envie d’aller plus loin.
Anne STEINER et Loïc DEBRAY, RAF. Guérilla urbaine en Europe occidentale , Paris, L'échappée, collection Dans le feu de l'action, 2006, 256 pages, 14 euros. janvier 2007* Cet ouvrage, originellement paru en 1987, et largement inspiré de la thèse d'Anne Steiner, demeure à ce jour la meilleure étude sur la Fraction armée rouge (Rote Armée Fraktion ou RAF) en langue française. Dénués de parti pris, et soucieux d'analyses nuancées, les deux auteurs ouvrent leur propos par un aperçu historique de la RAF relativement précis, des origines, qui plongent dans le mouvement étudiant de la seconde moitié des années 60, jusqu'aux actions de 1977 (prise d'otage de Hans-Martin Schleyer et détournement du Boeing de la Lufthansa) et à la mort simultanée de Andreas Baader et certains de ses camarades emprisonnés, en passant par la série d'attentats de mai 1972, l'arrestation et la détention du cœur du groupe, avec les luttes que l'acharnement répressif de l'Etat provoquèrent. Suit une seconde partie centrée sur l'analyse comparée des deux vagues militantes de la RAF, celle des débuts et celle du milieu des années 70 : toutes deux également composées d'hommes et de femmes, au profil d'âge et d'origine sociale quasiment identique, et toutes deux marquées par le volontarisme de leurs membres, elles affichent néanmoins plusieurs différences quant à l'origine géographique (Berlin pour les fondateurs, le reste de la RFA pour les autres), à la venue à la lutte armée (les seconds ayant moins de bagage militant antérieur, par exemple) ou à la trajectoire scolaire et/ou professionnelle, ce qui peut expliquer la réflexion théorique moindre de la seconde RAF, tout comme son isolement plus grand vis-à-vis du reste de l'extrême gauche. Après cette synthèse sur les itinéraires, c'est à la structure de la RAF que s'intéressent les deux auteurs, en se servant de témoignages parfois contradictoires (ceux de l'accusation ou de la défense des divers procès). En ressort l'image d'une organisation plus anarchiste que communiste, à la hiérarchie implicite, qui voit la clandestinité comme le seul espace de liberté possible au sein de la société capitaliste, une organisation sans scissions, aux départs seulement individuels. On regrettera par contre la maigreur du chapitre sur les relations avec l'extrême gauche allemande, qui aurait pu faire place à l'analyse de la RAF par celle-ci, voire s'élargir à l'extrême gauche d'autres pays. Enfin, la dernière partie s'intéresse au discours de la RAF à travers ses textes et les déclarations de ses militants à leurs procès. Si l'analyse du « nouveau fascisme » que la social-démocratie mettrait en place en RFA pour le compte de l'impérialisme étatsunien entretient des liens avec la ligne de la troisième période de la Komintern, leur concept de sujets révolutionnaires comme étant tous ceux qui font le choix de la lutte armée rejoint en partie la propagande par le fait, ce qui montre bien la dichotomie de la RAF, plutôt marxiste en théorie et anarchiste en pratique. Pour cette seconde édition, les auteurs ont actualisé la bibliographie et la filmographie, et ont également ajouté une introduction, dans laquelle ils écartent la thèse de la manipulation de la RAF par la RDA. Il est toutefois dommage qu'ils n'aient pas voulu poursuivre l'étude de la RAF de 1977 à l'autodissolution de 1998 (voir le volume 1 de Dissidences), ou qu'au moins ils ne se soient pas penchés plus en détails sur l'historiographie de la RAF depuis une vingtaine d'années. Jean-Guillaume Lanuque
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